Mon premier voyage en Islande, en 1974.
Oui, vous serez peut-être étonnés : mon premier voyage en
Islande remonte à juillet 1974.
Cela fait un peu plus que 50 ans que j'ai foulé pour la première fois le sol islandais. J'avais 23 ans.
J'étais étudiant en géographie à cette époque lointaine. J'avais obtenu ma licence et je terminais ma maîtrise (aujourd'hui on dirait « master2 ») en géographie physique, avec deux spécialités : glaciologie et volcanologie. Dans ces deux disciplines, les profs nous montraient des diapos d'
Islande, des glaciers et des volcans, et en TD on travaillait sur des cartes et des dossiers relatifs à la géographie physique de l'
Islande.
Alors voilà : la glace et le feu, en islandais
« ís og eldur », j'ai appris cette année-là que c'était la devise nationale de l'
Islande,
et c'est ce qui m'avait attiré là-bas pour mon premier grand voyage.
L'
Islande de 1974 était bien différente de celle d'aujourd'hui. Ce n'était pas une destination commune. Il n'y avait pratiquement aucun touriste ni la moindre infrastructure touristique. Certains sites aujourd'hui célèbres et hyper fréquentés n'étaient accessibles qu'au prix de longues heures de marche sur des sentiers improbables et non balisés. Les GPS n'existaient pas, mais j'avais pu me procurer des cartes locales au 1/100.000ème qui étaient assez bien faites.
J'avais pris mon temps pour faire un tour complet de l'île, en camping sauvage. L'essentiel de mon maigre budget était passé dans le billet d'avion et dans la location d'une Volkswagen "Coccinelle".
Il n'y avait aucune route goudronnée dans le pays en dehors du centre de Reykjavík et de la rue principale d'
Akureyri. Ce qu'on appelle aujourd'hui la route n°1 était partout en terre et en gravier, passablement défoncée par endroits.
D'après mes cartes, cette route ne permettait pas de faire complètement le tour de l'
Islande : il manquait un tronçon d'une centaine de kilomètres sur la côte Sud. Mais à mon arrivée dans ce secteur, j'avais appris dans une station service que le dernier tronçon manquant venait tout juste d'être réalisé, permettant enfin de faire le tour de l'île sans revenir en arrière. Il s'agissait de la section qui traverse l'immense Skeiðarársandur, au Sud-Ouest du
Vatnajökull.
La route nouvelle était une simple trace faite au bulldozer dans ce désert de cendres noires. On franchissait les multiples chenaux du
sandur sur de longues passerelles de bois à voie unique. Sur ces longs passages sur pilotis, la route était faite de grosses planches sommairement fixées qui faisaient un bruit d'enfer quand la voiture passait dessus.
Mauvaise surprise : le coût de la vie. La différence avec la
France m'avait parue énorme, tout était deux à trois fois plus cher que chez nous. Des prix sans rapport avec mon budget dérisoire, et je me demandais comment j'allais faire pour subsister.
Les Islandais de l'époque étaient bien différents de ceux d'aujourd'hui. Dès le début je m'étais senti vraiment étranger, ostracisé, pour ne pas dire carrément rejeté. À plusieurs reprises, alors que j'étais allé demander l'autorisation de monter ma petite tente à proximité d'une ferme, la porte s'était brutalement refermée à peine ma question posée (en anglais). Sans un mot... Vlamm !
J'avais donc eu un peu de mal à me nourrir sur place, faute d'argent. J'achetais surtout des paquets de pain de mie et des corn flakes (alors inconnus en
France) que j'avalais avec du lait froid bien sucré. C'était ce que j'avais trouvé de moins cher et de plus nourrissant.
À Reykjavík, mon seul luxe consistait à oser entrer dans un snack... Là, je m'offrais un café ou un thé, ayant vite appris qu'en ayant payé une fois sa tasse on pouvait revenir au comptoir et se la faire remplir à volonté.
Je redoutais qu'on me demande si je voulais quelque chose à manger car je n'avais pas les moyens de payer. Heureusement, personne ne me demandait rien. Alors, seul dans mon coin je sortais de mon sac à dos mon paquet de pain de mie et je me faisais des tartines avec le contenu des deux bouteilles en plastique qui étaient sur toutes les tables, une rouge et une jaune : du ketchup et de la moutarde sucrée.
J'évitais de croiser les regards de travers des autres clients... Je mangeais mes tartines et je repartais à la fois rassasié et réchauffé.
Une fois, dans le secteur de
Selfoss, j'avais vu un camion s'arrêter au bord de la route et embarquer deux gros bidons en aluminium qui étaient là au débouché d'un chemin de ferme. Et un peu plus loin au bord de la route, deux autres bidons similaires. J'avais compris que ces bidons étaient là pour être collectés par je ne savais qui...
Personne en vue sur des kilomètres... Alors je vous l'avoue : je m'étais arrêté et j'avais ouvert un de ces gros bidons qui contenait un produit laitier, une sorte de fromage blanc très dense et compact (j'ai appris plus tard que c'était du skyr). J'avais prélevé sur le dessus du bidon une belle couche de ce produit, puis j'avais égalisé la surface avec ma cuillère et soigneusement refermé le bidon.
Alors oui, je sais, ce n'était pas bien, mais c'était il y a plus de cinquante ans et je peux vous l'avouer aujourd'hui car il y a prescription, n'est-ce pas ?
Une autre fois j'avais longuement fait bouillir sur mon camping-gaz un morceau de poisson séché dur comme du bois, que j'avais prélevé sur d'immenses séchoirs en plein air au bord de la piste.
Sur la route qui partait vers le Nord à partir de Reykjavík, le tunnel sous-marin d'Akranes n'existait pas encore. Pour aller vers Borgarnes et Snæfellsnes il fallait faire le tour du Hvalfjörður. En suivant le rivage de ce long fjord j'étais tombé par hasard sur une station baleinière en pleine activité. Intrigué depuis la route par des panaches de vapeur et les bruits de machines je m'étais arrêté et étonnamment personne ne m'avait empêché d'entrer sur la vaste plate-forme où des ouvriers étaient en train de dépecer une grande baleine. Je n'oublierai jamais l'odeur âcre de ces énormes amas de viande et d'os, de graisse et de boyaux, les hurlements des scies et des treuils, la vapeur des chaudières... Un spectacle monstrueux, hallucinant, qui devait décider d'un centre d'intérêt majeur pour le reste de ma vie : les baleines.
À la fin de mon périple, j'étais allé passer trois jours aux
îles Vestmann. La célèbre éruption du volcan Eldfell avait eu lieu quelques mois plus tôt, en 1973, et elle était à peine apaisée.
Cette visite à Heimaey était l'un des buts de mon voyage en
Islande, par rapport à mes études de volcanologie.
Une partie du port de pêche était comblée par les coulées de lave et le chenal d'entrée était réduit à quelques mètres de large. La plus grande partie du village était recouverte par une couche de cendres noires et chaudes de huit à dix mètres d'épaisseur.
Je marchais sur le toit des maisons, de temps en temps, une cheminée ou une fenêtre de toit dépassaient. Sous la pluie, ces cendres chaudes dégageaient une vapeur intense, on n'y voyait pas à vingt mètres, on se serait cru dans un immense sauna en plein air.
Toute la population avait été évacuée lors de l'éruption, mais certains habitants commençaient à revenir. Des bulldozers et des pelles mécaniques déblayaient peu à peu cette gigantesque masse de cendres, rue après rue, couche après couche, en évitant de démolir les maisons ensevelies. Une noria incessante de camions allait déverser ces millions de tonnes de cendres dans la mer, du haut d'une falaise.
Pour finir de dégager les maisons, ça se faisait à la pelle et à la brouette, et cette tâche était laissée aux propriétaires.
Un jour j'ai eu l'occasion de donner un coup de main (ou plutôt de pelle) à un couple qui achevait de dégager sa maison. Ces gens m'ont proposé de monter ma tente près de chez eux, sur une épaisse couche de cendres tièdes (je n'ai jamais connu un tel confort à travers le tapis de sol) et je n'oublierai jamais qu'ils m’ont offert un grand bol d'une soupe délicieuse qu'ils venaient de faire. Le meilleur repas que j'ai pu faire lors de ce voyage.
Le lendemain, en montant au volcan qui fumait et soufflait encore furieusement, j'avais failli m'asphyxier avec le dioxyde de soufre et j'avais un peu fondu les semelles de mes chaussures.
C'est donc lors de ce voyage initiatique, il y a 50 ans, qu'est née mon addiction pour l'
Islande.
L'année suivante à
Paris, par le plus grand des hasards et sans doute aidé par la magie de mes étonnantes diapositives Kodachrome, je faisais la connaissance d'une jeune fille qui allait devenir mon épouse. Très vite elle est devenue aussi accro que moi à « l'île de la création du monde » (comme je disais à l'époque), et par la suite, c'est souvent elle qui disait :
«... ? et si on revenait encore en Islande cette année ? ». Nous y sommes donc revenus maintes fois, en toutes saisons, été comme hiver, et dans toutes les régions du pays.
Et chaque fois, lorsque l'avion amorce sa descente vers l'aéroport de
Keflavík, nous nous regardons comme des enfants invités à un goûter d’anniversaire et qui découvrent le buffet de gâteaux...
« Ça y est... on y est ! »Nos conditions de voyage ont bien changé par la suite. Avec un meilleur budget mais voyageant toujours par nos propres moyens, en indépendants, en louant de bons 4x4 bien équipés qui nous ont permis d'aller un peu partout, à notre guise, y compris dans les hautes terres de l’intérieur du pays.
Mais toujours en prenant notre temps, en consacrant chaque voyage à la visite complète d'une région, plutôt que d'avaler des kilomètres. Et en gardant du temps pour de belles randonnées à pied, ou tout simplement pour ne rien faire, s'asseoir à un point de vue et simplement regarder, observer la nature sauvage, en mode contemplatif...
Toujours en logeant chez l'habitant à la campagne, et de préférence dans de vraies fermes avec des animaux, grâce à une association de fermiers qui proposait des hébergements.
Nous parlons couramment anglais et nous avons appris au fil du temps quelques phrases et expressions courantes en islandais. Avec un peu d'expérience nous avons mis au point nos petites techniques pour amorcer des discussions intéressantes avec les Islandais... qui heureusement ne sont plus aussi distants qu'ils l'étaient en 1974 !
Nous nous y sommes même fait des amis.
Nous avons aimé tout particulièrement l'
Islande rude et sauvage, pas forcément celle des hauts plateaux désertiques de l'intérieur, mais plutôt l'
Islande des régions isolées, où quelques familles très anciennes s'accrochent encore à leur terre et à leurs racines. Avec une prédilection pour la péninsule du Snæfell et surtout pour la région des fjords du Nord-Ouest, les « Vestfirðir », comme disent les Islandais. Mais nous aimons aussi beaucoup aussi le Nord-Est, et même l'extrême Nord-Est, si loin de tout et où presque personne ne va.
Depuis le temps, nous avons fait de nombreuses lectures. Nous avons beaucoup appris sur l'
Islande, son histoire si douloureuse, sa géographie tourmentée, son économie, son incroyable littérature médiévale (les Sagas), et quelques originalités de sa culture.
Et nous apprécions énormément ses auteurs contemporains, dont les ouvrages garnissent plusieurs rayons de notre bibliothèque.
En 2008, à l'occasion d'un retour en
Islande nous sommes allés aux
îles Vestmann, à Heimaey. Je n'y étais jamais revenu depuis mon voyage initiatique de 1974 juste après l'éruption du volcan Eldfel. Ce fut une visite en forme de pèlerinage pour moi, tant d'années après !
Moment d'émotion en revoyant l'énorme coulée de lave figée. Sur les sentiers aménagés qui permettent à présent de parcourir ce vaste chaos, les gens ont mis des panneaux indiquant les noms des rues ensevelies sous la lave et la nature des bâtiments broyés qui sont quinze mètres en dessous. Des plaques indiquent l'emplacement des édifices publics, ici c'était le collège, là-dessous c'était l'hôpital...
La partie de la petite ville qui était sous les cendres a été dégagée, mais pas entièrement, deux rues ont été laissées partiellement ensevelies, sans doute pour montrer aux touristes. Le volcan est encore chaud tout en haut. Nous y sommes montés mais cette fois je n'ai pas fondu mes semelles.
L'
Islande, nous en parlons souvent. Nous l'appelons toujours «
l'île de la création du monde » et nous disons à nos amis voyageurs à quel point ce pays a pu nous fasciner, nous envoûter. Ceux qui n'y ont jamais mis les pieds trouvent cela un peu bizarre, mais tous ceux qui ont fait un tour là-haut peuvent comprendre.
Vous aurez remarqué que j'en parle au passé... En effet je vous avoue que depuis quelques années nous ne sommes plus revenus en
Islande, et je ne pense pas que nous y revenions un jour. Ce que nous voyons aujourd'hui sur les réseaux sociaux et dans les médias nous dissuade un peu. Le tourisme de masse est arrivé, de nombreux aménagements ont été réalisés, pas toujours très heureusement.
À présent, avec deux millions et demi de visiteurs par an, l'
Islande reçoit près de six fois la population du pays. Le secteur du tourisme est devenu une source essentielle de revenus pour les Islandais. Tant mieux pour eux, peut-être, mais nous n'aimons pas du tout ça.
Nous sommes un peu des sauvages, peut-être.
Et puis... le monde est vaste... Nous avons aimé passionnément l'
Islande mais nous sommes toujours restés des voyageurs invétérés, à titre général.
Alors depuis plus de cinquante ans nous avons certes parcouru toutes les régions d'
Islande, mais aussi dans l'Atlantique Nord la belle
Norvège, les somptueuses
îles Lofoten, l'archipel des Shetland, les rudes et grandioses îles
Féroé, et puis plus haut dans l'Arctique le
Groenland glacé, le Spitzberg à la marge du monde et même les Sjuøyane, les dernières îles avant le pôle, avec de petits groupes de passionnés et des scientifiques, sur des bateaux d'expédition.
Et aussi bien d'autres régions du monde, mais toujours avec cette attirance pour les lieux un peu hors normes, tant sur le plan des paysages et de la nature que des modes de vie.
L'
Asie centrale, les
Açores, le
Pérou, la
Bolivie, les Andes, le
Chili, l'
Argentine, l'immense Patagonie, la Terre de Feu... et d'autres petites perles secrètes que nous nous interdisons de révéler. Pas même sur Voyage Forum.
Mais partout, oui je dis bien partout, où qu'on soit, où qu'on aille, il y a toujours un moment où on pense à l'
Islande...
Chris 51 - Novembre 2025.
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