| Somaliland, bienvenus nulle part Colombiano · 7 décembre 2010 à 5:32 · 22 photos 16 messages · 9 participants · 13 747 affichages | | | | 7 décembre 2010 à 5:32 · Modifié le 7 déc. 2010 à 5:58 Somaliland, bienvenus nulle part Message 1 de 16 · 13 597 affichages · Partager Somalie Éthiopienne
Une vaste plaine verdie par les pluies, telle m’apparaît la région Somali d’ Éthiopie lorsque je la survole. J’ai embarqué dans une sorte de bus volant qui part d’ Addis-Abeba et dessert plusieurs villes du « Far East » éthiopien. Les passagers me dévisagent avec étonnement lorsqu’ils réalisent que je vais descendre à Jijiga, la capitale de la région. Géographiquement parlant, je suis toujours en Éthiopie, mais sur le terrain la situation est plus complexe. Cette région, peuplée de Somalis, un peuple musulman aux traditions très différentes de celles de l’ Éthiopie chrétienne, est encore affectée par les combats qui opposent toujours le FLO, le Front de Libération de l’Ogaden (partie de la région limitrophe de la Somalie), à l’armée éthiopienne.
A l’aéroport je suis accueilli par Yaya, un chauffeur du Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU. Il me dépose à mon hôtel et s’excuse de devoir me laisser mais il est appelé sur le terrain pour fixer quelques poutres dans un camp de réfugiés situé à proximité. Assis sur la terrasse, j’ai le temps d’observer ce qui se trame autour de moi. Les assemblées d’anciens débattent du commerce, des affaires de familles, des mariages dont le but est surtout d’apaiser les tensions et/ou agrandir les troupeaux. Je me remémore les mots de mon amie à Addis lorsque nous discutions de Jijiga : « Toi, tu ne réalises pas vraiment où tu vas atterrir! »
La ville est coupée en deux par une artère qui ressemble plus à une piste d’atterrissage qu’à une avenue. D’un côté le quartier Amhara, où se sont installés les premiers fonctionnaires coloniaux éthiopiens. On y trouve de nombreux bars crasseux dans lesquels trône une table de billard et où l’on peut parier une bière avec son voisin sur l’issue de la partie. De l’autre côté, le quartier des Somalis, plus commerçant, où les marchandises électroniques fraîchement arrivées du Somaliland voisin sont plus faciles à trouver que la moindre goutte d’alcool. Pour la plupart des habitants, les relations sont cordiales mais distantes avec les membres de l’autre groupe. On ne peut ignorer les tensions qui existent à quelques kilomètres de là. Au marché, on ne demande pas à un étranger s’il est en visite mais s’il travaille pour la CIA où le Mossad. Dès que la nuit tombe, les portes des hôtels sont cadenassées, les fenêtres barrées. Tout le monde est soumis à une fouille plus ou moins rigoureuse à l’entrée dans un bar où un restaurant. Les conversations tournant autour du FLO sont prohibées en public. Enfin, l’armée impose un semi couvre-feu à partir de 19h00, seules les voitures privées sont autorisées à circuler.
Je traîne deux jours à Jijiga pour tenter d’en savoir plus sur le Somaliland et m’assurer des contacts. Puis enfin, me voilà en route pour Hargeisa, la capitale. Une camionnette archi-bondée me mène jusqu’à la frontière où je devrai trouver un camion de marchandises acceptant quelques passagers pour arrondir ses fins de mois. À la frontière, l’ambiance tout à coup s’anime. Alors que Jijiga et ses environs paraissent vivre sous une chape de plomb, la ville frontière de Wajaale grouille d’activité. Des camions chargés de qat arrivent d’ Ethiopie et repartent pleins produits électroniques échangés contre leur chargement avec des camions somalis, ceci à longueur de journée. Comme toute ville frontière, elle grouille de petits contrebandiers qui font des allers-retours avec téléphones portables, pierres précieuses ou cigarettes.
Une fois réglées les formalités administratives, je réalise brusquement que, voilà, j’y suis, au Somaliland, cette région sécessionniste de la Somalie réputée pour être l’une des plus dangereuses au monde. Peu de personnes osent s’y aventurer, les informations dont on dispose sont maigres. Je n’ai pas la prétention d’apporter une vision éclairée sur les problématiques somaliennes, je veux seulement témoigner de ce que j’ai pu observer sur place. | | | À: Colombiano · 7 décembre 2010 à 5:44 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 2 de 16 · 13 577 affichages · Partager Somaliland
À Wajaale, deux cordes tendues de part et d'autre de la rue, voilà ce qui délimite le no man’s land servant de frontière entre l’ Éthiopie et le Somaliland ‑ une rivière selon les locaux. En venant d’ Éthiopie, les camions et les bus s’arrêtent à l’entrée de Wajaale pour une inspection rapide par l’armée. La tension est palpable parmi les passagers, les soldats ayant la réputation de ne pas faire dans la tendresse pour faire valoir le droit (celui principalement d’être corrompus...). En revanche, ils semblent avoir reçu l’ordre de ne pas déranger les rares visiteurs qui se rendraient jusqu’ici ; il s’agit avant tout de montrer que l’ Éthiopie est un pays moderne et civilisé !
Mohammed, mon contact Somali, m’a vanté depuis trois jours les vertus du Somaliland (et craché sans arrêt sur l’ Éthiopie). Selon lui, là-bas, tout est plus facile pour faire des affaires, tout est moins cher, il y a de vraies élections démocratiques, on est en sécurité... J’en suis presque arrivé à penser que le Somaliland est un havre de développement et de paix en Afrique. La frontière remet vite en question mon jugement.
J’ai entendu parler du Somaliland pour la première fois il y a environ 5 ans. Un article dans une revue spécialisée sur l’Afrique présentait ce pays comme une des réussites cachées du continent. Mais après sa séparation de la Somalie en 1991, malgré sa déclaration d’indépendance, il n’a jamais bénéficié de la reconnaissance internationale. Le Somaliland a beau imprimer sa monnaie, disposer d’un appareil étatique reconnu comme légitime par sa population, être en paix et organiser des élections démocratiques, aucun pays n’a pris le risque de le reconnaître. Ainsi, il n’apparaît que très rarement sur une carte mondiale. Il constitue une sorte de vide juridique au niveau territorial, puisque le gouvernement Somalien, déjà trop occupé à défendre les trois rues qu’il contrôle à Mogadiscio, n’essaie même plus d’imposer sa souveraineté à Hargeisa. Toutefois, cette quête de reconnaissance internationale a peut-être poussé les différents gouvernements somalilandais à « bien faire ». Cette absence totale de reconnaissance officielle prive le Somaliland de l’aide au développement. L’État se limite donc aux fonctions régaliennes (justice, défense...) et se finance principalement avec les taxes sur les marchandises en transit, les Somalilandais ayant une nette réticence à payer leurs impôts (la base fiscale serait du reste bien trop faible). Sans aide internationale et sans accès aux marchés financiers internationaux, impossible pour le gouvernement de lancer un vaste programme de développement. L’État autonome du Puntland, à l’est du Somaliland, qui se trouve dans une situation presque analogue, a trouvé une solution radicale pour ses besoins de financement : aider, contre récompense financière, les gouvernements étrangers à négocier avec les pirates qui agissent sur son sol !
Il nous a fallu aller chercher l’agent éthiopien qui mastiquait son qat à l’arrière du bâtiment d’immigration pour officialiser mon départ de l’ Éthiopie. La traversée de la frontière se fait à pied et un esprit non averti pourrait presque oublier de faire tamponner son passeport à l’entrée du Somaliland. L’officier paraît néanmoins plus sérieux, il note consciencieusement toutes les informations de mon passeport et me souhaite un bon séjour. Nous nous dirigeons donc, Mohammed et moi, vers les « camions » qui vont nous permettre de rejoindre Hargeisa ‑ ces camions de marchandises qui chargent à Wajaale et en profitent pour arrondir leurs fins de mois en embarquant des passagers. On m’explique que j’ai de la chance qu’il n’ait pas plu depuis deux jours car on va pouvoir rouler sur le bas-côté de la route, moins défoncé... Nous voilà littéralement entassés, trois à côté du chauffeur et cinq sur la banquette arrière.
Les passagers sont un peu surpris de voir un Européen prendre place parmi eux. Ils se mettent à rire avec moi en me priant de leur expliquer mon ascendance clanique. Lorsque je leur dis que je n’ai pas de clan, je suis immédiatement introduit parmi le leur (les Isaaqs). Ils vont même jusqu’à rire avec le policier au checkpoint en me forçant à me déclarer Isaaq ! Si les habitants me donnent une première bonne impression, la route, elle, confirme celle que j’ai eu à la frontière : tout n’est pas rose au Somaliland. Images attachées: | | | À: Colombiano · 7 décembre 2010 à 5:51 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 3 de 16 · 13 555 affichages · Partager Hargeisa
Il se fait déjà tard lorsque nous arrivons à la capitale. Mohammed me propose de rester dormir chez lui plutôt que d'aller à la recherche d'un hôtel. En réalité, il me propose de faire connaissance avec sa famille et son cousin Hussein qui va s'occuper de moi une fois que lui sera rentré en Éthiopie. L’hospitalité Africaine à l’état pur [1] .
Hargeisa n'est pas une belle ville. Elle a été bombardée par le gouvernement somalien de Siad Barre entre 1988 et 1991 et se trouvait en ruines lors de la proclamation de l'Indépendance. Depuis, les maisons se sont peu à peu reconstruites, sans charme et, pour celles des familles les plus aisées, entourées d'énormes murs de protection. Il n’y a quasiment pas de rues asphaltées, lorsqu’elles existent elles sont remplies de nids de poule. Le service public est inexistant : les gens jettent leurs déchets un peu partout et les chèvres servent d'éboueurs, le transport en commun est assuré par les propriétaires de minibus, des quartiers entiers fonctionnent grâce à un générateur dont chacun a payé sa part et on accède à l'eau via un puits. Les systèmes d'éducation et de santé sont eux aussi privés. Un pays rêvé pour étudier l'efficacité des marchés concurrentiels !
Dans le domaine du loisir, pas grand-chose non plus à se mettre sous dent, le seul point d'intérêt de la ville consistant en un avion de chasse somalien abattu par les militants indépendantistes et érigé en monument dans le centre-ville. En revanche, le marché offre la scène la plus improbable que l'on puisse imaginer : Mohammed décide de m'emmener voir les hawala ‑ un réseau d'agents de change et de transfert d'argent implantés dans le monde entier. Ce réseau repose entièrement sur l'honneur : supposons que je veuille transférer de l'argent à mon cousin à Mogadiscio ; je vais voir un hawala à qui je remets la somme, celui-ci va appeler son contact à Mogadiscio qui remettra cette somme à mon cousin. Seule la parole compte, aucun contrat n'est signé. Les hawala sont regroupés dans une section du marché d'Hargeisa où ils exposent sur une table en face d'eux leurs montagnes de billets. Je suis au Somaliland, un des pays les plus violents et les plus pauvres du monde et là, en face de moi, s’étalent des millions de dollars/schillings/birrs à la vue de tous !
Les Somalis aiment commenter leurs talents de financiers et leur habilité à jongler avec les devises. Vous pouvez acheter tout ce que vous voulez avec n'importe laquelle d'une des 10 devises plus ou moins reconnues par les habitants (les traditionnels dollars/euros, le schilling somalilandais et les devises des pays voisins). L'or est aussi un commerce qui se pratique sur le marché à la vue de tous. Il semble que dans ce pays il soit plus facile de trouver tout ce qui s'apparente à un produit financier que des médicaments !
Goût du commerce et dérégulations économiques ont également comme conséquence la présence de supermarchés. J’ai été franchement dérouté de me retrouver dans un magasin bien rempli et éclairé aux néons après m'être habitué aux commerces plutôt rustiques de l' Éthiopie. Et j’ai été encore plus surpris par la présence de codes-barres et de machines capables de les lire... Chose extrêmement banale en Occident mais tellement surprenante lorsque l’on se retrouve dans des régions perdues du globe.
Hargeisa n’étant pas la ville la plus passionnante au monde, j’envisage bientôt d’explorer le reste du Somaliland. Pour ce faire, chaque étranger doit se procurer un permis auprès du ministère du Tourisme. Je me rends donc avec le cousin de Mohammed, Hussein, sur la place que j’ai baptisée « l’ Ottawa du Somaliland » pour sa grande concentration de ministères (et accessoirement sa faible concentration d’habitants). Une fois au ministère, nous demandons à la préposée où il faut se rendre pour se procurer le fameux permis. Elle nous indique une cour sur la droite. Une fois arrivés là, nous nous dirigeons vers un groupe qui discute sous un arbre. Une personne se détache et nous demande de la suivre dans son bureau. Quelle n’est pas alors ma surprise lorsque j’apprends que je suis reçu par le ministre en personne ! Celui-ci me demande pourquoi je me suis rendu au Somaliland et me vante la situation sécuritaire du pays ‑ m’obligeant toutefois à prendre un escorte pour tous mes déplacements hors de la capitale... Il me fait signer un papier qui me permettra de passer tous les points de contrôle sur les routes. Et il me fait payer les « frais de visite » incluant soi-disant la paye du soldat qui me servira d’escorte. Une fois les formalités et les amabilités réglées, nous sortons avec Hussein, bien décidés à prendre la route le lendemain.
[1] En fait j’avais été « confié » par mes contacts à Jijiga à Mohammed. Selon la coutume, il était forcé de veiller sur moi une fois en Somalie. C’était bénéfique dans un sens car j’ai pu vivre de nombreuses expériences que je n’aurais pu vivre là-bas. Mais cela avait un côté pesant, car comme il devait assurer ma sécurité, je ne pouvais sortir sans être accompagné par lui-même ou un membre de sa famille. Images attachées: | | | À: Colombiano · 7 décembre 2010 à 22:47 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 4 de 16 · 13 515 affichages · Partager Bonsoir Alexis, Je ne connaissais pas le Somaliland et son statut particulier. Grâce à toi, j'ai appris quelque chose ce soir. Merci! | | | À: Colombiano · 8 décembre 2010 à 6:19 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 5 de 16 · 13 499 affichages · Partager Berbera - Las Geel
De grandes étendues de terre asséchées bordent notre route. Nous croisons quelques campements nomades installés au bord. Hussein est au volant d’une berline que nous avons loué pour une somme modique. Son cousin (un autre, pas Mohammed) et notre escorte nous accompagnent. Nous traversons des villages, où les policiers nous extorquent à chaque fois un peu d’argent « pour boire le thé ». Lorsque la route déclive, la tension peut se lire sur le visage d’Hussein car il va falloir traverser le lit de la rivière asséchée qui, depuis la récente saison des pluies, s’est déplacé sur la route et y est resté. Seuls passent sans encombre les 4x4. Les autres véhicules prient le ciel pour que la couche de sable ne soit pas trop épaisse et que la traversée se fasse en douceur.
Plus nous approchons de Berbera, une ville côtière au bord du golfe d’Aden, plus la chaleur se fait pesante. Hargeisa, située en altitude, subit de fortes chaleurs durant la journée, mais l’air y est respirable. Berbera, elle, fait partie de cette zone de la planète où la chaleur est le plus difficilement supportable. L’air chaud pénètre, envahit, étouffe. L’humidité ambiante se mêle à la sueur. Chaque mouvement demande un effort quasiment surhumain. La moindre brise semble être un don du ciel. À croire que l’on est enfermé dans un four sans pouvoir en ressortir...
Arrivés vers midi, nous déposons nos affaires dans un hôtel sordide et nous rendons dans un restaurant du port. Berbera est un lieu d’évasion prisé des Somalilandais qui y affectionnent particulièrement les longs déjeuners de poisson grillé à l’ombre d’un arbre. Mais alors que nous sommes sur le point de nous détendre de notre longue route, les choses se compliquent. Notre escorte demande à être payée. Nous le regardons, incrédules. Il nous explique qu’il dépend du ministère de la Défense et qu’il n’a donc pas été payé par le ministère du Tourisme... Pourtant, c’est le ministre du Tourisme lui-même qui nous l’a envoyé ! L’homme refuse de nous écouter et menace de nous dénoncer à la police si nous ne retournons pas de suite à Hargeisa.
Lorsque nous téléphonons au ministre pour lui exposer la situation, celui-ci nous tient un discours quelque peu différent de celui de la veille : nous n’aurions payé que pour le droit de visite, pas pour l’escorte... Nous protestons mais rien n’y fait, nous devons payer le soldat, à qui il demande à parler. Après maintes palabres, je finis par menacer le ministre de dénoncer cette situation une fois rentré chez moi. La perspective d’une atteinte à l’image du Somaliland finit par résoudre le ministre à considérer qu’il y eu malentendu, que c’est de sa faute et que dans sa grande bonté il va payer, de sa poche même, le soldat!
Une fois rassasiés, nous décidons de nous libérer du soldat qui nous apparaît comme un poids plutôt qu’une aide. Nous l’autorisons à aller « quater » tranquillement dans son coin pendant qu’Hussein me faisait visiter la ville. Berbera est un des rares points de sortie d’une Éthiopie privée d’accès à la mer depuis l’indépendance de l’Érythrée. Par sa situation géographique avantageuse, le port a toujours été un point de transit important entre l’Europe et l’ Inde. Aujourd’hui toutefois, en raison de la situation sécuritaire en Somalie, les cargos préfèrent stopper à Djibouti.
Comparé à Hargeisa, peu d’édifices ont été détruits à Berbera. Des dizaines de palais y avaient été édifiés à l’époque ottomane (les ottomans occupèrent plus ou moins la région du XVIème au XIXème siècle), pour les marchands arabes ou indiens qui y avaient importé leur style architectural. Mais aujourd’hui, malheureusement, la plupart d’entre eux tombent en ruines. Les compagnies de pêches en utilisent certains bâtiments comme lieu d’entreposage. Personne n’a eu les moyens de les restaurer, trop occupés que sont les habitants de Berbera à survivre. L’ambiance de la ville est très calme, sur la place principale quelques sièges en bois trônent autour d’un vieux téléviseur où l’on regarde la coupe du Monde. Dans les rues, les familles se réunissent sur le pas de leurs portes, des chèvres broutent au milieu de la rue. Berbera semble ne pas pouvoir sortir du coma qui lui a été imposé après les bombardements. Léthargiques, ses habitants se résignent à accepter leur sort...
La nuit, la chaleur ne tombe pas à Berbera. Le ventilateur, branché à sa vitesse maximale, s’avère peu utile, ne brassant que de l’air chaud. J’ai l’impression de me décomposer, impossible de me concentrer sur autre chose que cette chaleur infernale. Le sommeil, long à venir, est court puisque le lendemain, nous prenons tôt la route pour Las Geel.
Après deux heures de la même route qu’à l’aller, une déviation nous emmène vers les grottes de Las Geel. Ce site de peintures rupestres qui date d’environ 6 000 ans av. J.-C. constitue la principale attraction touristique du pays. Le chemin qui y mène traverse le désert et il nous faut un sacré sang-froid pour ne pas perdre de vue la trace des véhicules qui nous ont précédés. Difficile de se douter de la présence ce site archéologique si important et si émouvant là où il se situe. Un petit massif rocheux proche d’une rivière à moitié asséchée qui trône au milieu d’un semi-désert. Mais lorsque l’on pénètre dans la grotte, c’est un véritable émerveillement.
Les scènes peintes sont simples, mais leurs formes épurées dénotent une volonté de soigner la représentation. Énigmatiques, ces peintures n’ont rien à envier à certaines œuvres contemporaines. Le conservateur local tente de nous les expliquer : là une vache en train d’être traite, ici un groupe en train de jouer, là une vente entre deux paysans. En l’absence d’écriture, ces seuls dessins informent peu sur les mœurs en ces temps reculés, mais ils témoignent tout de même de la pratique de l’élevage dans la région.
Avant de quitter le site, nous faisons part au conservateur de la soif qui nous tient (nous avions oublié d’acheter de l’eau...). Le conservateur nous enseigne alors une technique locale rudimentaire mais d’une grande ingéniosité. Il suffit de creuser un trou dans le lit de la rivière semi-asséchée (qui reste humide). Celui-ci se remplit naturellement d’eau et au bout de quelques minutes, le sable mélangé à l’eau est retombé au fond du creux. On dispose donc d’une eau filtrée et fraîche (pour peu que les dromadaires n’aient pas décidé de se soulager à l’endroit précis où l’on a creusé...). J’ai définitivement inscrit cette méthode dans mes techniques de survie en conditions extrêmes !
Après cette escapade à Las Geel, nous reprenons la route pour Hargeisa. C’est la dernière nuit que je passe au Somaliland. J’ai un sentiment d’accomplissement. Le Somaliland a (bizarrement) toujours fait partie de mes destinations rêvées. Rien de rationnel ne m’y attirait sinon le simple fait de pouvoir dire que j’y étais allé. Mais aujourd’hui, j’y ai beaucoup plus appris sur le conflit Somalien en parlant avec les habitants à droite et à gauche qu’en lisant ici et là. L'histoire récente de la Somalie, c'est un mélange de tout ce qu'il y a de plus repoussant chez les êtres humains: hypocrisie, cruauté, malhonnêteté... À cela viennent s'ajouter les manipulations qui sont monnaies courantes dans les relations internationales. Mixez le tout et vous avez un conflit qui dure depuis plus de 20 ans. S'il y a une chose qui pourrait peut être sauver la Somalie ça serait de les laisser s'arranger eux-mêmes (comme ce qu'il s'est passé au Somaliland)... Images attachées: | | | À: Mahiska · 8 décembre 2010 à 6:24 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 6 de 16 · 13 496 affichages · Partager De rien!
En fait c'est assez dur de trouver du contenu sur le Somaliland, encore plus en français. Quoi qu'il en soit, c'est un endroit très intéressant pour qui veut bien l'étudier un peu. Mais je préviens tout de suite, il y a beaucoup de choses qui restent enigmatiques pour moi (et pourtant j'ai lu des dizaines d'articles, quelques articles universitaires etc etc...)
Alexis. | | | À: Colombiano · 9 décembre 2010 à 22:13 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 7 de 16 · 13 407 affichages · Partager "Le conservateur nous enseigne alors une technique locale rudimentaire mais d’une grande ingéniosité. Il suffit de creuser un trou dans le lit de la rivière semi-asséchée (qui reste humide). Celui-ci se remplit naturellement d’eau et au bout de quelques minutes, le sable mélangé à l’eau est retombé au fond du creux. On dispose donc d’une eau filtrée et fraîche (pour peu que les dromadaires n’aient pas décidé de se soulager à l’endroit précis où l’on a creusé...). J’ai définitivement inscrit cette méthode dans mes techniques de survie en conditions extrêmes ! "
Bonsoir Alexis,
Tu devrais peut-être poster cette méthode dans la rubrique "Divers"!
Mais merci surtout pour ton récit. J'ai appris plein de choses en le lisant. Je n'irai jamais au Somaliland (bien que les peintures rupestres de 6000 ans avant JC me fassent très envie!). Mais j'ai beaucoup apprécié ton compte-rendu.
Bons futurs voyages! | | | À: Colombiano · 10 décembre 2010 à 13:15 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 8 de 16 · 13 389 affichages · Partager salut Alexis
excellent et enrichissant ton compte rendu. par moment c'est même surréaliste. en dehors des villes, as tu vu bcp de villages ? comment survit la population ? | | | À: Mékong · 10 décembre 2010 à 20:09 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 9 de 16 · 13 368 affichages · Partager Salut Éric,
merci pour les compliements. Le Somaliland (et la Somalie en général) est assez surrréaliste, en effet. C'est très dur de comprendre comment ça marche, quelles sont les attitudes à adopter etc etc...
en dehors des villes, as tu vu bcp de villages ? comment survit la population ?
Je me suis arrêté dans des villages sur la route entre Hargeisa et Berbera, principalement pour acheter à boire ou à mager. Mais il existe très peu de villes/villages établis, les somalis étant, par tradition, nomades. J'ai croisé quelques campements somalis aussi, pas grand chose à remarquer de ce point de vue.
La population survit principalement du commerce et dans une certaine mesure de l'agriculture et l'élevage. C'est vrai que c'est très dur pour eux, d'autant plus qu'ils doivent toujours improviser étant donné leur statut international. Immagine, si tu veux faire du commerce international, tu ne peux pas vendre "made in Somaliland" parce que juridiquement le Somaliland n'existe pas. Si tu essayes de faire "made in Somalia" tu risques d'avoir du mal à écouler ta marchandise étant donné les embargos internationaux qui prévalent. Pour faire "made in Ethiopia" où "made in Djibouti" il faut que tu t'arranges avec un fonctionnaire Éthiopien ou Djiboutien... Bref pas très facile! Tu rajoutes à ça le fait qu'internationalement ta monnaie, ton passeport, ta poste... ça ne vaut rien. Compter sur le secteur intérieur ça limite grandement tes opportunités. Franchement je trouve qu'étant donné les contraintes, il se débrouillent très très bien. | | | À: Colombiano · 11 janvier 2011 à 11:27 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 10 de 16 · 13 010 affichages · Partager Mais dis-moi... tu communiquais en quelle langue? L'Arabe, l'Anglais sont-ils connus? L'Italien? Ou ton ami te servait d'interprete? Et qu'en est-il en Ethiopie? | | | À: Kipan · 11 janvier 2011 à 19:46 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 11 de 16 · 11 980 affichages · Partager Au Somaliand mon ami me servait souvent d'interprète mais l'anglais est connu (c'était une ancienne colonie britannique). je pense que l'arabe est compris aussi car le somali en est très proche.
En Éthiopie aussi l'anglais étais compris (les cours sont en anglais à partir du collège). | | | À: Kipan · 12 janvier 2011 à 8:18 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 12 de 16 · 11 973 affichages · Partager Bonjour,
Vous rencontrez beaucoup d'anglophones, où plutôt, beaucoup à Hargeisa. C'est encore relativement le cas à Berbera mais lors d'arrêt dans les petites localités, ce n'est plus si fréquent.
Vous croisez aussi pas mal de djiboutien qui parlent français.
L'arabe est maitrisé par une partie des gens.
De toute façon, la langue n'est absolument pas une barrière au voyage.
En Ethiopie, il y a de nombreux anglophones et vous en croiserez au moins un lorsque vous en avez besoin (hormis dans certains plus perdus et dans les campagnes) mais encore une fois, cela ne vous empêche pas de circuler.
Michel | | | À: Colombiano · 9 décembre 2012 à 21:39 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 13 de 16 · 10 091 affichages · Partager  Comme je suis curieux, je regarde si des voyageurs vont dans des lieux improbables comme la Somalie.J'ai il y a...longtemps arpenté le désert de Djibouti à la frontière somalienne, c'est vraiment un autre monde, je garde en particulier un souvenir ému d'une dame surgissant de nulle part pour se laver les pieds dans l'eau d'un puits lui aussi au milieu de nulle part. | | | À: Colombiano · 15 décembre 2012 à 13:39 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 14 de 16 · 10 012 affichages · Partager Destination des plus atypiques. Dans mon esprit, le Somaliland et Erythrée avaient la même configuration. Je me trompais. | | | À: Colombiano · 26 juillet 2014 à 13:31 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 15 de 16 · 6 896 affichages · Partager Merci pour ce récit, vraiment intéressant. | | | À: Colombiano · 26 juillet 2014 à 20:01 Re: Somaliland, bienvenus nulle part Message 16 de 16 · 6 871 affichages · Partager Bonjour Alexis,
Tout d'abord merci à Karine de remettre ce récit à la une.
Je viens de lire ces quelques pages avec grand intérêt. Ton écriture y est pour quelque chose. Simple, limpide, objective, et forte en vécu. Je ressens un mélange de fascination, d'humilité, d'admiration aussi pour les Somalis. Je viens de voyager, d'apprendre plein de choses, de découvrir ce coin de la terre, méconnue. Je viens aussi de découvrir que la vie est difficile mais possible quand elle est déconnectée de l'organisation mondiale...
Ouh la la ! Je sens qu'une porte vient de s'ouvrir sur de nouvelles réflexions, méditations, et peut-être aussi une prochaine destination !
Merci pour tout ça.
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