Jeudi 5 Mars
Nous avons prévu de partir aujourd'hui au lac Sévan (deuxième tentative...). J'accompagne avant les garçons dans leur deuxième tentative d'obtention de visa à l'ambassade du Karabagh ; cette fois c'est la bonne: ils pourront y partir dans quelques jours. Fred ne se sent pas bien, il préfère rentrer chez Anna ; et je finis par trouver la bonne station de bus avec Linus. On y croise un homme qui nous demande où on va : comme c'est sur son chemin, il nous prend dans sa voiture. Le paysage alentours est stupéfiant: des montagnes immaculées aussi loin que le regard porte. Le
lac Sevan, que l'on rejoint très vite, est réellement grandiose. Un écrivain l'a décrit comme un morceau de ciel tombé sur la terre parmi les montagnes ; et c'est encore très en deçà de la réalité. Les couleurs changeantes du lac subjuguent le spectateur, qui se sent minuscule face à un tel tableau. Du bleu profond, le lac devient turquoise, puis gris tempête ; et cela sans que nous n'ayons bougé de plus de quelques mètres.
En été, l'endroit où nous nous trouvons doit être une plage ; en témoignes les cabines, douches et jeu d'enfants figés par la glace. Le silence est profond, troublé uniquement par les cris des oiseaux qui se chamaillent au dessus de nos têtes. J'ai l'impression que nous avons pénétré dans un sanctuaire, un monde immobile en attendant l'été. Nous décidons de suivre la rive ; ça s'avère être une très mauvaise idée. Nous nous trouvions apparemment dans un domaine de vacances estival, gardé par une meute de chiens guère sympathique ; et pas une âme humaine dans les environs pour les empêcher de nous sauter dessus. Heureusement, ils ne nous approchent pas à plus à quelques mètres, tout en continuant d'aboyer. Nous rebroussons prudemment chemin ; un sentier longe le lac, mais bungalows nous bouchent la vue la plupart du temps. Vu leur nombre, en été, cet endroit doit être surpeuplé. Mais on ne croise pas âme qui vive.
Après quelques heures de marches nous arrivons débouchons finalement de nouveau sur la civilisation. Il était temps ; nous n'avons rien mangé depuis hier soir et nos estomacs commençaient à crier famille. Encore un peu plus loin, nous arrivons au monastère de Sevanavank, une vraie vision ! Perché au sommet d'une colline qui surplombe le lac, la lumière dorée de la fin d'après-midi baigne les deux églises de pierre rouge. On domine le lac, mais impossible de l'embrasser du regard en entier: on distingue la limite de l'horizon bien avant celle de l'eau. Nous restons assis, en silence, aussi longtemps que nous le permettent nos membres engourdis. Mais la nuit tombe et le froid se fait de plus en plus durement ressentir: nous partons à regret.
Nous n'avions pas pensé à ce "détail", mais évidemment, il est trop tard, et plus aucun bus ne part vers
Erevan. Mais une voiture nous prend en stop presque tout de suite: des ingénieurs qui travaillent dans la région et rentrent chaque soir chez eux dans la capitale. Ils nous apprennent quelques mots d'arméniens, mais nous parlons pour l'essentiel un joyeux mélange de russe et d'anglais ; et à part quelques frayeurs (lorsque le chauffeurs s'arrête au milieu de l'autoroute pour prendre un selfie avec nous), nous rentrons à
Erevan des étoiles plein les yeux.
Le soir, nous retrouvons Anna ; les garçons partent demain pour le Karabagh et je devais pour ma part continuer vers le nord du pays, mais Anna, qui est originaire du Karabagh, m'en parle avec une telle passion dans la voix et essaie si fort de me convaincre que je décide de partir avec les allemands.
Je n'avais au départ même pas envisagé de m'y rendre, vu les commentaires apocalyptiques du ministère des affaires étrangères sur la zone ; mais ceux qui connaissent et s'y rende régulièrement décrivent une réalité bien différente. Nous retrouverons Anna dans quelques jours, lors de notre retour à
Erevan.
Vendredi 6 Mars
Levés aux aurores, nous découvrons avec émerveillement l'Ararat sacré, parfaitement découpé sur le ciel bleu pour la première fois depuis notre arrivée. Une première Maschroutka nous emmène au pied d'un canyon, au sommet duquel se dresse Nagarkot, l'un des monastères arménien les plus célèbres. Mais nous avions mal évalué la distance: dix kilomètres en pente raide nous séparent encore du sommet, et avec les sacs à dos, la randonnée est loin d'être une partie de plaisir. Nous avons de la chance: une voiture d'arrête et nous demande si nous voulons monter. L'aubaine est trop belle, nous sautons dans la voiture de notre sauveur, qui vient allumer des bougies. Le paysage est, encore une fois, à couper le souffle. La terre du canyon, d'un rouge profond, tranche avec le blanc des montagnes. Au sommet, on domine toute la vallée, brûlante sous le soleil méridien. Devant le monastère multiséculaire, vierge de toute présence humaine, on a vraiment l'impression d'être à l'autre bout du monde.
De retour en bas du canyon, nous trouvons un nouveau véhicule nous prend en stop: un chauffeur iranien qui transporte quotidiennement des marchandises d'
Erevan à
Téhéran, dans un énorme camion. Fred et Linus, avant l'
Arménie, ont passé un mois en
Iran, et ils sont heureux de pouvoir parler deux ou trois mots de persan. Le route qui mène à
Goris est spectaculaire, très escarpé et sinueuse. Nous nous y arrêtons, mais nous voulions passer la nuit à Tatev ; les seules personnes que nous croisons sont deux témoins de Jéhovah qui, après nous avoir lu un passage de la bible, nous font savoir qu'il n'y a plus aucun bus. Un taxi propose de nous y emmener pour un prix modique, et nous voilà de nouveau sur la route. Le soleil se couche et la route rosit dans un bel ensemble avec les montagnes. Lorsque nous arrivons, la nuit est tombée. Tatev est un tout petit village, et il n'y a pas d'hôtel ; mais nous espérons trouver un B&B. Cependant, avant de se mettre en quête d'un logis, un petit tour au monastère s'impose. Des milliers d'étoiles éclairent faiblement la cour ; on entend l'écho lointain des chants des habitants qui célèbrent une messe. L'atmosphère est si magique !
Coïncidence incroyable un peu plus tard: nous retrouvons Anselme, un français croisé à la réunion couchsurfing de lundi dernier. Il parle russe, et nous fait savoir que les moines lui ont proposé de rester dormir: ils ont des dortoirs pour accueillir les pèlerins ou les voyageurs de passage. De toute façon, le village est rassemblée dans l'église ; nous devons attendre la fin pour quérir un p'tit coin de logis.
Lorsque les moines, hiératiques dans leurs longues robes noires, sortent, ils nous invitent aussitôt à utiliser les dortoirs: les B&B sont tous occupés par la famille des villageois, venus assister à une cérémonie importante le lendemain ; nous restons un long moment à discuter avec eux dans la cour ; l'un a étudié à
Lyon et parle parfaitement français. Il pointe du doigt la pleine lune qui se lève au dessus des montagnes : "c'est rare, vous savez".
L'ambiance est indescriptible. Toutes les montagnes se révèlent peu à peu, sous la lueur fantomatique qui nimbe la vallée. Et toutes ces étoiles qui continuent à briller !
Je pars avec Anselme pour une promenade nocturne ; c'est complètement irréel. Les hurlements des loups nous dissuadent de nous éloigner trop du village ; et ce n'est que le froid qui nous pousse à rentrer.
Les dortoirs ne sont pas mixtes ; je suis donc la seule occupante du mien, qui compte une dizaine de lits. Seul bémol: les températures à l'intérieur sont négatives ; je ne me souviens pas avoir déjà eu aussi froid de toute ma vie. Le duvet et les six couvertures que j'ai piqué aux autres lits n'y font rien ; l'air est glacé et je grelotte dès que je respire. Après avoir aménagé une sorte d'igloo de tissu, j'arrive enfin à m'endormir, glacée mais profondément heureuse.
Samedi 7 Mars
Tirée du lit par le froid, je me réveille plus tôt que les garçons. A l'extérieur, le soleil tape et je me délecte de cette chaleur providentielle. Sans but, je me balade dans le village, avant de rencontrer Anne, l'institutrice. Elle me parle d'une grande cérémonie qui doit avoir lieu tout à l'heure et me guide jusqu'au monastère; les moines nous en avaient déjà parlé hier. Après m'avoir fait signe de l'attendre dans la cour, elle revient avec une pleine poignée de petites bougies jaunes que nous allumons ensemble à l'intérieur de l'église. Le village entier arrive peu à peu, et la cour s'emplit d'enfants rieurs tandis que leurs parents se recueillent dans le monastère. Les garçons arrivent, et, après que j'aie étreint Anne, nous partons le long d'un sentier qui mène à un panorama sur Tatev. Je me répète, mais de nouveau, le monastère, posé sur une falaise escarpé, est une vision enchanteresse.
Déjà, il nous faut partir pour atteindre le Karabagh avant ce soir ; mais nous retournons au monastère une dernière fois pour remercier les moines qui nous ont accueillis. Nous restons pour la première partie de la cérémonie ; les habitants, agenouillés sur le sol de pierre, sont auréolés par les rayons du soleil qui percent par les puits de lumière de la paroi. Ils chantent, et c'est magnifique.
Nous sortons à reculons et à regret. Le téléphérique, qui paraît incongru dans un tel endroit, nous ramène dans la vallée. De là, un conducteur miséricordieux nous charge au milieu de ses patates et nous ramène sur la route principale. Chance inouïe, la première voiture qui s'arrête propose de nous amener à Stepanakert, la capitale du Karabagh et notre prochaine destination. Nous nous séparons d'Anselme, qui continue sa route vers l'
Iran.
Nous sommes montés avec des russes, qui filent très vite sur la route perchée au milieu d'un décor digne d'une épopée tolkiennienne. Le trajet passe en un éclair.
A Stepanakert, avec nos gros sacs sur le dos, nous attirons l'attention. Les gens nous hèlent, nous demandent notre origine ou notre avis sur la capitale. Cette dernière, bombardé pendant la guerre, à été reconstruite à neuf, dans le centre tout du moins. Les larges avenues sont très agréables à arpenter. A un moment, une bande d'enfants se met à nous suivre, puis demande à nous prendre en photo. On se retourne partout sur notre passage, c'est assez étrange comme sensation. Je commence par aller faire mon visa, que je n'ai pas encore, contrairement à Fred et Linus ; puis nous attendons Léonie, l'allemande rencontrée lundi soir, qui doit nous rejoindre. Elle nous envoie un mail un peu plus tard: une famille l'a invitée à dormir, nous nous retrouverons donc seulement le lendemain.
Nous décidons d'aller passer la nuit à Shushi, qui ne se situe qu'à une dizaine de kilomètres de là où nous nous trouvons. Le lonely parle du Saro B&B ; mais il nous faudra quasiment une heure pour le trouver. Lorsque nous atteignons le village, il fait nuit noire. Nous avançons dans une ville fantôme: de très nombreux bâtiments sont en ruine, et la nature, les couvrant de lierre et de mauvaises herbes, a repris ses droits. Les routes sont défoncés ; et la neige qui tombe a gros flocons ne fait rien pour alléger cette ambiance pesante. Pour une fois, je suis heureuse de ne pas être seule: nous sursautons dès qu'un chat fait un peu trop de bruit. Un homme que nous croisons finalement nous indique la direction du B&B, qui se situe en bas de la ville, juste derrière l'hôpital.
Saro est surpris de nous voir arriver: trois bonhommes de neiges sur le seuil d sa porte ! Il nous accueille tout de suite, nous sert un repas, puis nous prenons le thé devant le poêle avec lui. Après la nuit dernière, le chauffage nous paraît un tel luxe ! Saro est vraiment quelqu'un d'extraordinaire, qui nous met tout de suite à l'aise. Il est fan de Dumas et passionné par sa ville, où il travaille comme conservateur au musée historique. Il nous aide à organiser une excursion pour le lendemain ; nous décidons de louer un taxi: la plupart des sites ne sont pas desservis par les bus, et, divisé par quatre, le prix est très raisonnable.
Dimanche 8 mars
Nous retrouvons Serguei, notre chauffeur, au petit matin. Il parle russe, et est persuadé que je comprends tout ce qu'il me dit, ce qui est loin de la vérité. Après une halte rapide à Stepanakert, pour récupérer Léonie et admirer
Tatik yev Papik, la statue symbole du Karabagh, nous partons en direction de Gandzasar, le monastère du trésor de la montagne. Le vue est magnifique, mais plus que le monastère, c'est le grand cimetière attenant qui me fascine ; la photo ou une sculpture des défunts est posée sur les tombes, à côté de centaines de fleurs ; beaucoup de ceux qui sont morts ont été tués pendant la guerre.
Après un arrêt devant une statue de lion monumentale sculptée dans la montagne, Serguei met le cap sur Dadivank. La route qui y mène est une piste complètement défoncée, couverte de trous plus ou moins profonds. En chemin, Serguei s'arrête et achète de la saucisse et du pain pour faire un
Butterbrot; nous dévorons ce repas providentiel. Quelques heures plus tard, on aperçoit Dadivank, et l'on jurerait être à l'autre bout du monde ; nous n'avons croisé personne, à l'exception de très nombreux bovins éparpillés un peu partout sur la route. Le gardien du lieu me fait faire un tour du monastère ; je suis frustrée de ne pas comprendre la moitié de ce qu'il me dit. Comme à Geghard, le monastère est plein de recoins mystérieux qu'on pourrait passer la journée à explorer ; sur les murs des chapelles, les fresques millénaires commencent à s'effacer sous l'action perverse du temps. L'endroit est réellement enchanteur ; un petit jardin d'Eden perdu.
Serguei nous fait déjà signe qu'il faut repartir ; nous ne comprenons pas bien pourquoi, puisque Dadivank devait être notre dernière étape ; mais l'après-midi avance et le nuit tombe assez vite... Nous remontons dans le taxi à contrecœur. Mais à notre grande surprise, Serguei ne prend pas le chemin du retour mais s'enfonce plus profond dans la vallée. Il me parle d'eau "vada", mais je ne saisis pas où nous allons... En tout cas, nous sommes heureux de ne pas rentrer déjà.
Une heure plus tard, nous arrivons au bout du monde: près de la piste, on aperçois, par -5°C; une famille en maillot de bain, en train de faire bronzette devant une cuvette d'eau bouillonnante. Un large sourire barre notre visage: nous sommes arrivés devant des sources d'eau chaude. Nous n'avions pas de maillot, mais tant pis: parmi les innombrables couches de vêtements que nous portions, nous en sacrifions une, et nous nous plongeons avec délice dans l'eau brûlante. Autour de nous, deux jeunes enfants à cheval guident un troupeau de moutons ; la famille rejoint un trou creusé dans le sol, où ils allument un feu et font griller des saucisses. Je ne peux même pas décrire à quel point c'était féerique ; les eaux brûlantes dans la lumière crépusculaire.
Nous repartons, heureux d'avoir eu la chance d'assister à un tel spectacle. Serguei nous a prévu une dernière surprise ; il nous emmène chez sa tante, qui a préparé un goûter: du pain et et miel qu'elle produit dans ses ruches, ainsi que de la confiture de mûres à tomber. Serguei nous présente ses neveux, tous jeunes et timides ; quand nous ressortons, après que sa tante adorable nous ai serré dans ses bras, il fait nuit noire et un brouillard à couper au couteau est tomber. Je ne sais même pas comment Serguei réussi à éviter à la dernière seconde les roches ou les trous de la piste ; on ne voit pas à un mètre. On ne distingue absolument plus rien, comme si on roulait dans les nuages, et le souvenir des précipices de l'aller n'est pas rassurant. Mais Serguei est un expert et il nous ramène à bon port ; nous avons de mal à lui dire déjà au revoir. De retour chez Saro, avec Léonie qui s'est joint à nous, il nous demande un compte rendu détaillé de la journée, qui nous racontons, toujours sous le choc de tant de beauté.