Je reviens de trois semaines en Arménie, qui m'ont laissé sur ma faim mais étaient néanmoins magnifiques ; l'hospitalité arménienne est loin d'être un mythe, et je suis revenue complètement émerveillée par ce petit coin du monde. Ce carnet est mon premier sur le forum, j'espère qu'il pourra vous être utile [:)]
Pour les infos pratiques relatives au vol: Le mien m'a coûté 320 euros en réservant 2 mois à l'avance chez Aéroflot. L'attente à Moscou est assez longue, mais il est difficile de faire mieux au niveau prix, mais si la compagnie ukrainienne a aussi de belles promotions.
Lundi 2 Mars
Partie la veille de Paris, après une escale nocturne à Moscou (et la frustration de ne pas pouvoir sortir de cette zone de transit stérile), j'arrive enfin à Erevan, sur les coups de cinq heures du matin. Il fait nuit noire dehors, mais je trouve un taxi à qui je donne l'adresse de ma couchsurfeuse. Le route est faiblement éclairée, et je ne distingue pas grand chose, et le peu que j'en vois se compose d'un mélange d'immeubles massifs, de clubs de strip tease et de ruelles mystérieuses. Le chauffeur me dépose devant l'immeuble d'Anna: j'en mène pas large à ce moment là. Impossible de distinguer quoi que ce soit dans l'obscurité, à part ces grandes tours soviétiques et leurs cages d'escaliers sordides en guide de phare. Anna me rejoint et me prend dans ses bras comme si on se connaissait depuis toujours: elle part travailler, et me montre donc mon lit, puis me dit de dormir avant de filer en me laissant les clés. Un peu ébahie par son accueil adorable et la confiance qu'elle m'accorde, je m'endors comme un bébé. A mon réveil, surprise: les grandes tours grises de la nuit dernière se sont changées en bâtiments baignés par le soleil de midi, et du balcon d'Anna, je distingue les formes mystérieuses de l'Ararat, si proche et pourtant déjà en Turquie. Seconde surprise en sortant de ma chambre: je ne suis pas la seule couchsurfeuse de l'appartement ; deux allemands prennent leur petit déjeuner dans le salon. Ils ont déjà prévu d'aller à Garni, un ancien temple païen, et Geghard, un monastère troglodyte niché dans les montagnes à quelques 40km d'Erevan. Je suis encore un peu groggy, et pas contre l'idée de me laisser porter pour cette première journée: nous partons donc tous les trois. Une fois la bonne maschroutka trouvée (toute une aventure, elle est à côté de la concession Mercedes, à l'est de la ville), je m'endors, bercé par les gentils cahots de la route, et quand j'ouvre les yeux, la ville poussiéreuse s'est changée en montagnes enneigées.

Garni, alors que des hauts parleurs invisibles diffusent de la musique sacré, trône magnifiquement au sommet d'un plateau, mais Geghard m'apparaît encore cent fois plus mystérieux, avec ses cavités sombres qu'on ne peut explorer qu'à tâtons. Dans l'une d'entre elle, une source, claire et glacée, émerge et coule le long d'une rigole jusqu'à l'extérieur ; dans la prochaine, des khachkars, pierres sculptés très anciennes, sont entreposées, et dans d'autres enfin, qui éventrent la montagne, de minuscules cellules de moines peintes de couleurs qui devaient être vives ne laissent filtrer qu'un mince rai de lumière à travers une fente qui donne sur la vallée. Que ce soit la faute à la saison au froid mordant ou aux fantômes des environs, le monastère est presque désert et cela ajoute au mysticisme du lieu.

Je joue à me perdre dans les innombrables recoins du monastère ; en sortant de l'enceinte par derrière, on accède, après un pont arqué, à une caverne dans laquelle des centaines de caïrn de hauteur variables ont été construits par les visiteurs. La nuit tombe hélas déjà, et après s'être colorée de rose, la montagne disparaît peu à peu. Je retrouve les garçons dans la cour, et nous repartons à regret à Erevan. Le soir, nous retrouvons Anna à la réunion couchsurfing hebdomadaire, l'occasion de rencontrer pas mal d'arméniens et quelques étrangers, surtout des volontaires dans l'une des ONG de la région. En discutant avec une allemande, je m'aperçois que nous étudions à la même université, dans le même département et que nous avons des amis en commun (je suis en Erasmus à Berlin)... It's a small world comme dirait Disney ! Anna nous emmène dans son bar favori, le calumet, où un concert de rock indépendant a lieu. Et pour finir la journée en beauté, alors que nous rentrons chez elle, Anna s'arrête devant Mother Arménia, une statue monumentale qui surplombe la ville parée de ses habits de lumière ; une dernière vision avant que je ne m'endorme comme une masse. Mardi 3 Mars
J'avais un peu de sommeil à rattraper, et quand j'émerge enfin, la matinée est déjà morte et enterrée. Fred et Linus, les deux allemands, sont déjà partis: ils veulent se rendre au Karabagh, une république autonome non reconnue à l'international située entre l'Azerbaïdjan et L'Arménie, et doivent donc obtenir des visas. Je pars dans le centre d'Erevan, histoire de me perdre un peu dans ce que j'ai entraperçu à l'arrivée, mais juste avant, petit-déjeuner ! J'essaie une sorte de brioche dans une boulangerie arménienne, elle est fourrée d'une espèce de pâte d'amande, et c'est juste délicieux. Le bus (que j'ai pris un peu au hasard, j'ai n'ai pas sûr d'avoir compris les instructions qu'une dame m'a donné à l'arrêt ; mon russe est très approximatif) me dépose devant la cathédrale ; ravie de reconnaître quelque chose, je saisis l'occasion et saute au dehors. La cathédrale, de construction très récente, me paraît un peu froide, sans âme: l'intérieur est dépouillé, dépourvu de tout ornement, à l'exception notable d'un lustre monumental. Je la quitte assez vite. En continuant le long de la route, j'arrive dans un immense marché, qui me fixe le sourire jusqu'au oreilles: il n'y a quasiment rien que j'aime autant, en voyage, que de déambuler dans les ruelles parfumée bordés d'étals de toutes les couleurs. La bal s'ouvre sur les fruits et légumes, encore nombreux malgré la saison hivernale ; ils sont empilés en pyramides parfaites. Des couronnes de fruits secs leur succèdent, je goûte (enfin non, je dévore) au Sujukh, un liane de noix d'aspect peu ragoûtant enrobée d'un sirop marron épicé, qui s'est gélifié autour en une masse compacte. Une tuerie.

Un peu plus loin, j'achète un minuscule bout de fromage, l'apothéose ; je sens que je ne vais pas mourir de faim ici ! En plus, dès que la vendeuse a compris que j'étais étrangère, elle a entrepris de me faire goûter à tous ses produits ; j'ai du mal à m'arracher à ses bons soins. Dans une pièce à part, on trouve les poissons, qui sont tous présentés vivants dans de grands aquariums. Dès qu'un client arrive, le malheureux poisson désigné est pêché à l'épuisette et saigné aussitôt. Le sol est rouge et l'odeur quasiment insupportable pour mes narines peu habitués à de telles effluves ; j'écourte ma visite. Le quartier des bouchers est encore plus scabreux: dans des seaux, des pieds de porcs sanguinolents attendent d'être achetés, tandis que les têtes d'animaux contemplent le vide de leur regard mort.
Je finis par quitter ce marché fascinant ; direction l'anticafé, où je dois retrouvé les garçons. Le principe est simple: les boissons et la nourriture sont à volonté, et l'on paye uniquement pour le temps que l'on y passe. Fred et Linus n'ont pas pu avoir de visa ; il était déjà trop tard à leur arrivée.
Mercredi 4 Mars
Je voulais aller au lac Sevan ce matin, mais après une bonne heure à tourner en rond à l'endroit d'où les maschroutkas partent selon mon guide, j'abandonne la partie. Je dois de toute façon me rendre au mémorial du génocide et décide de le rejoindre à pied. Ce n'était pas forcément une bonne idée: la route à suivre pour s'y rendre est très passante et le chemin me semble bien long ; une grosse désillusion m'attend au sommet: le musée est fermé jusqu'à mi-avril. Tout est en rénovation en prévision des cérémonies du centenaires. Cependant, le mémorial lui même est impressionnant. Encore une fois, j'y suis seule, et il m'écrase. Au centre du cône de béton luit une flamme éternelle. Tout autour, des milliers de fleurs blanches ont été déposées en hommage. Encore une fois, de la musique sacrée résonne. J'y reste un long moment avant de ressortir à l'air libre.

Un peu plus loin, on trouve des arbres, plantés par des chefs d'Etats ou personnalités politiques du monde entier en signe d'hommage et d'espoir. Je finis par redescendre, pour rejoindre les garçons puis Anna dans un restaurant du centre ville. L'ambiance est beaucoup plus joyeuse: la salle a été entièrement réservée par une famille arménienne pour un anniversaire, mais ils acceptent qu'on prenne une table. Un groupe joue de la musique arménienne à un volume sonore inégalé ! Anna finit par ce joindre au chant collectif, puis nous trinquons tous à la santé de la petite fille dont c'est l'anniversaire.
En été, l'endroit où nous nous trouvons doit être une plage ; en témoignes les cabines, douches et jeu d'enfants figés par la glace. Le silence est profond, troublé uniquement par les cris des oiseaux qui se chamaillent au dessus de nos têtes. J'ai l'impression que nous avons pénétré dans un sanctuaire, un monde immobile en attendant l'été. Nous décidons de suivre la rive ; ça s'avère être une très mauvaise idée. Nous nous trouvions apparemment dans un domaine de vacances estival, gardé par une meute de chiens guère sympathique ; et pas une âme humaine dans les environs pour les empêcher de nous sauter dessus. Heureusement, ils ne nous approchent pas à plus à quelques mètres, tout en continuant d'aboyer. Nous rebroussons prudemment chemin ; un sentier longe le lac, mais bungalows nous bouchent la vue la plupart du temps. Vu leur nombre, en été, cet endroit doit être surpeuplé. Mais on ne croise pas âme qui vive.
Après quelques heures de marches nous arrivons débouchons finalement de nouveau sur la civilisation. Il était temps ; nous n'avons rien mangé depuis hier soir et nos estomacs commençaient à crier famille. Encore un peu plus loin, nous arrivons au monastère de Sevanavank, une vraie vision ! Perché au sommet d'une colline qui surplombe le lac, la lumière dorée de la fin d'après-midi baigne les deux églises de pierre rouge. On domine le lac, mais impossible de l'embrasser du regard en entier: on distingue la limite de l'horizon bien avant celle de l'eau. Nous restons assis, en silence, aussi longtemps que nous le permettent nos membres engourdis. Mais la nuit tombe et le froid se fait de plus en plus durement ressentir: nous partons à regret.
Nous n'avions pas pensé à ce "détail", mais évidemment, il est trop tard, et plus aucun bus ne part vers Erevan. Mais une voiture nous prend en stop presque tout de suite: des ingénieurs qui travaillent dans la région et rentrent chaque soir chez eux dans la capitale. Ils nous apprennent quelques mots d'arméniens, mais nous parlons pour l'essentiel un joyeux mélange de russe et d'anglais ; et à part quelques frayeurs (lorsque le chauffeurs s'arrête au milieu de l'autoroute pour prendre un selfie avec nous), nous rentrons à Erevan des étoiles plein les yeux.
Le soir, nous retrouvons Anna ; les garçons partent demain pour le Karabagh et je devais pour ma part continuer vers le nord du pays, mais Anna, qui est originaire du Karabagh, m'en parle avec une telle passion dans la voix et essaie si fort de me convaincre que je décide de partir avec les allemands.
Je n'avais au départ même pas envisagé de m'y rendre, vu les commentaires apocalyptiques du ministère des affaires étrangères sur la zone ; mais ceux qui connaissent et s'y rende régulièrement décrivent une réalité bien différente. Nous retrouverons Anna dans quelques jours, lors de notre retour à Erevan.
De retour en bas du canyon, nous trouvons un nouveau véhicule nous prend en stop: un chauffeur iranien qui transporte quotidiennement des marchandises d'Erevan à Téhéran, dans un énorme camion. Fred et Linus, avant l'Arménie, ont passé un mois en Iran, et ils sont heureux de pouvoir parler deux ou trois mots de persan. Le route qui mène à Goris est spectaculaire, très escarpé et sinueuse. Nous nous y arrêtons, mais nous voulions passer la nuit à Tatev ; les seules personnes que nous croisons sont deux témoins de Jéhovah qui, après nous avoir lu un passage de la bible, nous font savoir qu'il n'y a plus aucun bus. Un taxi propose de nous y emmener pour un prix modique, et nous voilà de nouveau sur la route. Le soleil se couche et la route rosit dans un bel ensemble avec les montagnes. Lorsque nous arrivons, la nuit est tombée. Tatev est un tout petit village, et il n'y a pas d'hôtel ; mais nous espérons trouver un B&B. Cependant, avant de se mettre en quête d'un logis, un petit tour au monastère s'impose. Des milliers d'étoiles éclairent faiblement la cour ; on entend l'écho lointain des chants des habitants qui célèbrent une messe. L'atmosphère est si magique !
Coïncidence incroyable un peu plus tard: nous retrouvons Anselme, un français croisé à la réunion couchsurfing de lundi dernier. Il parle russe, et nous fait savoir que les moines lui ont proposé de rester dormir: ils ont des dortoirs pour accueillir les pèlerins ou les voyageurs de passage. De toute façon, le village est rassemblée dans l'église ; nous devons attendre la fin pour quérir un p'tit coin de logis.
Lorsque les moines, hiératiques dans leurs longues robes noires, sortent, ils nous invitent aussitôt à utiliser les dortoirs: les B&B sont tous occupés par la famille des villageois, venus assister à une cérémonie importante le lendemain ; nous restons un long moment à discuter avec eux dans la cour ; l'un a étudié à Lyon et parle parfaitement français. Il pointe du doigt la pleine lune qui se lève au dessus des montagnes : "c'est rare, vous savez".
L'ambiance est indescriptible. Toutes les montagnes se révèlent peu à peu, sous la lueur fantomatique qui nimbe la vallée. Et toutes ces étoiles qui continuent à briller !
Je pars avec Anselme pour une promenade nocturne ; c'est complètement irréel. Les hurlements des loups nous dissuadent de nous éloigner trop du village ; et ce n'est que le froid qui nous pousse à rentrer.
Les dortoirs ne sont pas mixtes ; je suis donc la seule occupante du mien, qui compte une dizaine de lits. Seul bémol: les températures à l'intérieur sont négatives ; je ne me souviens pas avoir déjà eu aussi froid de toute ma vie. Le duvet et les six couvertures que j'ai piqué aux autres lits n'y font rien ; l'air est glacé et je grelotte dès que je respire. Après avoir aménagé une sorte d'igloo de tissu, j'arrive enfin à m'endormir, glacée mais profondément heureuse.
Déjà, il nous faut partir pour atteindre le Karabagh avant ce soir ; mais nous retournons au monastère une dernière fois pour remercier les moines qui nous ont accueillis. Nous restons pour la première partie de la cérémonie ; les habitants, agenouillés sur le sol de pierre, sont auréolés par les rayons du soleil qui percent par les puits de lumière de la paroi. Ils chantent, et c'est magnifique.
Nous sortons à reculons et à regret. Le téléphérique, qui paraît incongru dans un tel endroit, nous ramène dans la vallée. De là, un conducteur miséricordieux nous charge au milieu de ses patates et nous ramène sur la route principale. Chance inouïe, la première voiture qui s'arrête propose de nous amener à Stepanakert, la capitale du Karabagh et notre prochaine destination. Nous nous séparons d'Anselme, qui continue sa route vers l'Iran.
Nous sommes montés avec des russes, qui filent très vite sur la route perchée au milieu d'un décor digne d'une épopée tolkiennienne. Le trajet passe en un éclair.
A Stepanakert, avec nos gros sacs sur le dos, nous attirons l'attention. Les gens nous hèlent, nous demandent notre origine ou notre avis sur la capitale. Cette dernière, bombardé pendant la guerre, à été reconstruite à neuf, dans le centre tout du moins. Les larges avenues sont très agréables à arpenter. A un moment, une bande d'enfants se met à nous suivre, puis demande à nous prendre en photo. On se retourne partout sur notre passage, c'est assez étrange comme sensation. Je commence par aller faire mon visa, que je n'ai pas encore, contrairement à Fred et Linus ; puis nous attendons Léonie, l'allemande rencontrée lundi soir, qui doit nous rejoindre. Elle nous envoie un mail un peu plus tard: une famille l'a invitée à dormir, nous nous retrouverons donc seulement le lendemain.
Nous décidons d'aller passer la nuit à Shushi, qui ne se situe qu'à une dizaine de kilomètres de là où nous nous trouvons. Le lonely parle du Saro B&B ; mais il nous faudra quasiment une heure pour le trouver. Lorsque nous atteignons le village, il fait nuit noire. Nous avançons dans une ville fantôme: de très nombreux bâtiments sont en ruine, et la nature, les couvrant de lierre et de mauvaises herbes, a repris ses droits. Les routes sont défoncés ; et la neige qui tombe a gros flocons ne fait rien pour alléger cette ambiance pesante. Pour une fois, je suis heureuse de ne pas être seule: nous sursautons dès qu'un chat fait un peu trop de bruit. Un homme que nous croisons finalement nous indique la direction du B&B, qui se situe en bas de la ville, juste derrière l'hôpital.
Saro est surpris de nous voir arriver: trois bonhommes de neiges sur le seuil d sa porte ! Il nous accueille tout de suite, nous sert un repas, puis nous prenons le thé devant le poêle avec lui. Après la nuit dernière, le chauffage nous paraît un tel luxe ! Saro est vraiment quelqu'un d'extraordinaire, qui nous met tout de suite à l'aise. Il est fan de Dumas et passionné par sa ville, où il travaille comme conservateur au musée historique. Il nous aide à organiser une excursion pour le lendemain ; nous décidons de louer un taxi: la plupart des sites ne sont pas desservis par les bus, et, divisé par quatre, le prix est très raisonnable.
Après un arrêt devant une statue de lion monumentale sculptée dans la montagne, Serguei met le cap sur Dadivank. La route qui y mène est une piste complètement défoncée, couverte de trous plus ou moins profonds. En chemin, Serguei s'arrête et achète de la saucisse et du pain pour faire un Butterbrot; nous dévorons ce repas providentiel. Quelques heures plus tard, on aperçoit Dadivank, et l'on jurerait être à l'autre bout du monde ; nous n'avons croisé personne, à l'exception de très nombreux bovins éparpillés un peu partout sur la route. Le gardien du lieu me fait faire un tour du monastère ; je suis frustrée de ne pas comprendre la moitié de ce qu'il me dit. Comme à Geghard, le monastère est plein de recoins mystérieux qu'on pourrait passer la journée à explorer ; sur les murs des chapelles, les fresques millénaires commencent à s'effacer sous l'action perverse du temps. L'endroit est réellement enchanteur ; un petit jardin d'Eden perdu.
Serguei nous fait déjà signe qu'il faut repartir ; nous ne comprenons pas bien pourquoi, puisque Dadivank devait être notre dernière étape ; mais l'après-midi avance et le nuit tombe assez vite... Nous remontons dans le taxi à contrecœur. Mais à notre grande surprise, Serguei ne prend pas le chemin du retour mais s'enfonce plus profond dans la vallée. Il me parle d'eau "vada", mais je ne saisis pas où nous allons... En tout cas, nous sommes heureux de ne pas rentrer déjà.
Une heure plus tard, nous arrivons au bout du monde: près de la piste, on aperçois, par -5°C; une famille en maillot de bain, en train de faire bronzette devant une cuvette d'eau bouillonnante. Un large sourire barre notre visage: nous sommes arrivés devant des sources d'eau chaude. Nous n'avions pas de maillot, mais tant pis: parmi les innombrables couches de vêtements que nous portions, nous en sacrifions une, et nous nous plongeons avec délice dans l'eau brûlante. Autour de nous, deux jeunes enfants à cheval guident un troupeau de moutons ; la famille rejoint un trou creusé dans le sol, où ils allument un feu et font griller des saucisses. Je ne peux même pas décrire à quel point c'était féerique ; les eaux brûlantes dans la lumière crépusculaire.
Nous repartons, heureux d'avoir eu la chance d'assister à un tel spectacle. Serguei nous a prévu une dernière surprise ; il nous emmène chez sa tante, qui a préparé un goûter: du pain et et miel qu'elle produit dans ses ruches, ainsi que de la confiture de mûres à tomber. Serguei nous présente ses neveux, tous jeunes et timides ; quand nous ressortons, après que sa tante adorable nous ai serré dans ses bras, il fait nuit noire et un brouillard à couper au couteau est tomber. Je ne sais même pas comment Serguei réussi à éviter à la dernière seconde les roches ou les trous de la piste ; on ne voit pas à un mètre. On ne distingue absolument plus rien, comme si on roulait dans les nuages, et le souvenir des précipices de l'aller n'est pas rassurant. Mais Serguei est un expert et il nous ramène à bon port ; nous avons de mal à lui dire déjà au revoir. De retour chez Saro, avec Léonie qui s'est joint à nous, il nous demande un compte rendu détaillé de la journée, qui nous racontons, toujours sous le choc de tant de beauté.
Les garçons partent le lendemain pour la Géorgie, et Léonie travaille ; nous devons déjà quitter le Karabagh. Nous nous divisions en deux groupes: la maschroutka du jour est déjà partie pour Erevan, nous ferons du stop pour nous y rendre. Fred et Linus partent les premiers ; Léonie et moi repartons à Stepanakert, retrouver Serguei qui nous avait proposé de prendre un café avant de partir. Finalement, il nous emmène au bazar, où nous faisons emplette de crêpes fourrées d'un mélange d'herbes fraîches au goût très prononcé, et de beignets aux pommes de terre. Après avoir quitté Serguei, nous commençons l'autostop ; on n'attend pas trente secondes avant qu'une voiture s'arrête. C'est un groupe de jeunes, qui va à Goris: l'un d'eux y retrouve sa fiancée. Ils sortent du pain, des gros morceaux de viande et c'est parti pour les butterbrot ! Puis, l'ambiance se réchauffe, et tout le monde, à l'exception du chauffeur, porte un toast-vodka à notre rencontre. Après un arrêt photo devant le paysage brumeux, nous atteignons Goris et quittons nos amis après un échange de mail.
A Goris, on gèle sur place ; la neige n'en finit pas de tomber, et il faut sortir de la ville avant d'espérer trouver une nouvelle voiture. C'est chose fait quelque temps plus tard ; le conducteur s'appelle Raphaël et retourne à Erevan pour sa semaine de travail. Une fois le col franchi, la tempête de neige s'arrête, et le soleil illumine de nouveau le paysage montagneux. Alors que nous arrivons à Erevan, le soleil se couche sur l'Ararat ; c'est juste magnifique.
Je suis complètement ébahie par la générosité de Raphaël: non seulement il nous prend dans sa voiture, mais en plus il nous offre un thé dans une petit échoppe (et impossible de le prendre de vitesse, le patron fait mine de ne pas comprendre que nous voulons payer) puis achète pour chacune d'entre nous 5 mètres de lavash, le pain traditionnel arménien sans levain, et un petit sac de fruits secs ! A la fin, il s'énerve gentiment quand nous faisons mine de sortir notre porte-monnaie ; on se contente donc d'un grand sourire et de mille "merci !". Je retourne ensuite chez Anna, où je retrouve les garçons: c'est bon de la revoir ! Nous passons la soirée à lui parler du Karabagh.
Lundi 9 mars
De retour dans la vallée, il m'emmène dans un autre monastère, Haghartsin, à quelques kilomètres de là. Un peu trop restauré à mon goût, mais je ne laisserais ma place pour rien au monde. Je ne les quitte que lorsque la nuit tombe, en regrettant que les journées ne durent pas plus longtemps.










