Tout de suite ça m'a fait envie.
- Tu veux aller en
Norvège?
- Euh, oui c'est pour quoi?
- Filmer des concerts pendant un festival sur une petite île de pêcheurs...
- !!!
Me revoilà parti donc, un peu à tâtons, parce que filmer des concerts tout seul, faut voir...
Mais la petite île perdue quelque part dans le grand Nord, ça doit valoir le coup, surtout que les paysages un peu dramatiques, ça m'a toujours intéressé.
Je partirais avec un journaliste et un ingénieur du son, pour une prod fauchée mais glorieuse.
Il faut monter jusqu'à Bodø, bourgade continentale, quasi déserte à cette époque, puis prendre un bateau pendant quatre heures avant d'arriver à l'archipel de Træna, en pleine nuit. Pas grave, il fait encore jour à cette heure là! En fait de nuit, durant cette période, le soleil disparaît derrière l'horizon puis réapparaît une heure après, et c'est tout.
On dormirait dans des baraquements pour pêcheurs Polonais, venus de loin gagner leur vie quelques mois pour faire vivre la famille une année.
Très étonnant cette histoire de "soleil de minuit", ça nous a donné une espèce d'énergie étrange, comme si la fatigue accumulée tardait à nous abattre complètement, voire attendait qu'on ait pris l'avion du retour pour nous achever.
Le vrai début de ces quelques jours fut le passage par un "Sauna Boat", un vieux bateau de pêcheur aménagé par un amoureux des plaisirs de l'eau chaude. Et il s'est fait vraiment plaisir: sur le pont supérieur un "hot tub", la spécialité locale, sorte de baignoire en bois chauffée au feu de bois, au niveau du pont inférieur un sauna avec vue sur la mer, au feu de bois aussi, et un hammam dans la cale!
Je dois dire que je me suis senti particulièrement à l'aise sur ce fameux bateau, et pour faire connaissance avec les quelques autres photographes ou journalistes étrangers invités comme nous, venus pour la plupart d'
Allemagne, c'était assez marrant: tous à moitié ou intégralement à poil!
Vint le moment où la tradition recommande de sauter dans l'eau froide de l'océan. Mes camarades s'étant joyeusement élancés, je suis passé par dessus le bastingage et au-delà de mes appréhensions... Et en remontant par l'échelle du bateau et en regardant autour de moi, j'ai pensé que la véritable inspiration de ce rituel gaillard c'était la possibilité immédiate et radicale de rentrer dans l'intimité du paysage, de véritablement s'inclure dans la nature environnante. Comme si mes yeux pouvaient maintenant percevoir l'intensité réelle des alentours, saisir les arrières-plans perdus dans les brumes lointaines, et au-delà la silhouette des glaciers du continent.
L'île principale, celle de Husoy, rassemble la plupart des habitants de l'archipel, soit environ 450 âmes. C'est la pêcherie locale qui assure la prospérité de Traena, et peut-être aussi un deal avec l'OTAN, qui a installé une de ses bases de surveillance radio sur un des îlots. Pas d'hôtel, un seul bar restaurant, un petit supermarché, une église, une chapelle, la mairie, l'école, et c'est presque tout. Sauf pendant ces 3-4 jours de juillet, où un peu plus de deux mille visiteurs débarquent sur l'île pour assister au festival de musique le plus septentrional d'Europe (du monde?).
Le dernier jour du festival, tout le monde se rend sur l'île voisine de Sanna, à un quart d'heure de bateau de Husoy, pour assister à un concert climax dans une véritable caverne à l'acoustique naturelle bien particulière. Cette année, c'est Jenny Hval, sensible et puissante voix norvégienne qui a eu l'honneur de s'y produire.
Venir à Træna se mérite. Les 2000 tickets sont vendus en quelques jours au printemps alors même que la programmation n'est pas encore rendue publique. Puis il faut organiser le voyage dans le grand Nord, s'y rendre, et même en repartir, ce qui n'est pas si simple, quand le nombre de bateaux assurant la liaison avec le continent est limité.
On vient camper, boire des coups et écouter la programmation principalement scandinave, plus la tête d'affiche de l'année. Pour l'édition 2011, c'était Manu Chao, sorte d'OVNI dans le décor!
Cela dit, les choix des organisateurs, éclectiques, on contenté les fans de pop norvégienne comme les fans de folk islandaise, ou juste les amateurs de bon son d'où qu'il vienne... Des jeunes rappeurs, des métalleuses, un toaster latino qui fait bouger les foules...
Autour de la scène découverte et de deux scènes sous tente, la nature tout autour semblait nous accueillir avec bienveillance, avec au loin l'espèce d'île en pain de sucre symbole de Træna, visiblement assez originale même pour les Norvégiens.
Végétation rase et moussue. Quelques arbres. Et le vent.
Il faut de la force de caractère pour vivre ici. Deux mois sans lune, deux ou trois mois sans soleil, sans parler du climat... légèrement frisquet!
Est-ce que ceci explique cela?
En tout cas, les autochtones enchaînent pas mal la bibine. Pas vraiment d'alcools forts, vendus uniquement en liquor shops contrôlés par l'état. Heureusement? Selon les intéressés eux-même, les Norvégiens n'ont pas vraiment le sens de la mesure quand il s'agit de boisson...
En tout cas, il règne pendant le festival une sorte d'ambiance bonne enfant, où on se parle facilement, échange quelques sourires entendus d'îliens privilégiés. Je n'ai pas vu les glauqueries, la défonce ou l'alcool triste qu'on voit souvent en pareils cas.
Nous avons été nous-mêmes d'une retenue relative... Il faut dire que tout coûte très cher, la couronne norvégienne se portant pour le mieux, face à notre euro un peu mal en point. Il faut aussi s'imaginer que fatalement, beaucoup d'aliments sont importés et donc hors de prix.
Par contre, tout ce qui vient de la mer est là, autour de nous: crevettes, saumons, cabillauds etc.
Et les baleines.
Je m'étais juré de ne pas en manger, histoire de ne pas donner dans l'exotisme de pacotille, mais entre la bouffe de festival, style saucisses Ikea et steaks à la traçabilité qu'on imagine improbable, je me suis laissé tenter par quelque chose de plus local, qui ressemble finalement plus au boeuf qu'au thon.
Le fait est qu'il n'y a pas de question à ce propos. La consommation de baleine est une donnée culturelle pour tous les gens avec qui nous avons abordé le sujet.
Les Norvégiens mangent un type bien particulier de baleine visiblement, dont l'espèce n'est pas menacée.
Les écologistes eux-même sont concernés par quelque chose de plus préoccupant pour l'homme et les écosystèmes marins: le pétrole.
Ça c'est le vrai cas de conscience des Norvégiens, passionnés par la nature et les grands espaces sauvages, la pêche, la chasse et d'une manière générale tout ce qui se passe au grand air.
La prospérité du pays étant en grande partie assurée par l'exploitation des gisements gaziers et pétroliers sous-marins, l'argent du pétrole imprègne la société toute entière. Ce qui fait du pays l'un des plus riches du monde, des plus développés socialement et économiquement avec un "indice de développement humain" maximum.
Mais pour une partie de la population, et un certain nombre d'artistes, c'est un grand débat éthique. Faut-il, doit-on, bénéficier des subsides de l'état, dont la provenance des fonds ne fait aucun doute, alors qu'on peut défendre par ailleurs des idées qui recommanderaient de ne pas cautionner cette manne prospère mais... très polluante. On en est tous un peu là, mais pour les Norvégiens, c'est comme s'il n'y avait que la mer et le pétrole, l'un et l'autre devant être le plus étanche possible l'un à l'autre.
Quoi qu'il en soit, Træna, ce petit archipel discret, moins couru que les
Lofoten, mérite d'être vu, et le festival d'être vécu. Par contre, l'intégrité des organisateurs est telle que la prochaine édition sera la dernière. Certitude d'avoir créé un événement unique en son genre, volonté de ne pas voir le festival partir à la dérive, avec de plus en plus de camps de jeunes bourrachos parasitant les abords du festival, la dixième édition, celle de 2012, verra le festival se mettre en veille, pour une durée indéterminée...
Le
site officiel du festival
Article d'Emmanuel Tellier pour
Télérama
Un article plus ancien paru dans les
Inrockuptibles
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