Spitzberg, 80° de latitude Nord. Archipel perdu à la marge du monde, au Nord-Est du
Groenland, dernières terres avant le pôle. Je suis à bord du Grigoriy Mikheev, un navire russe de l’institut de recherche polaire de Mourmansk. Pavillon russe, équipage russe. Navire affrété par OceanWide Expeditions.
Hier soir nous étions bloqués par la banquise dérivante dans le long détroit d'Hinlopen. Cet incident nous a valu un barbecue et une fête inoubliable sur le pont avant du navire, mais nous avons dû renoncer à descendre vers le Sud pour faire le tour du Spitzberg. Cet été il y a trop de glace dans le détroit, et trop épaisse.
Au petit matin, l'inversion de la marée a permis de nous dégager et de repartir vers le Nord. Le navire évolue maintenant lentement dans une densité de glace de mer que les cartes par satellite évaluent autour de cinq dixièmes. Notre avancée est ponctuée de coups sourds : l'étrave du navire bouscule et fracture sans cesse d'énormes plaques de banquise.
Au petit déjeuner, Tarik, notre chef d'expédition, nous informe que notre programme va être profondément modifié. Puisque nous ne pouvons pas franchir le détroit, nous allons rebrousser chemin et remonter vers le Nord. Et pour inaugurer notre plan B, Tarik envisage ce soir un débarquement sur la petite île de Låg (Lågoya), latitude 80°10' Nord. L'été dernier, il y a vu une belle colonie de morses et il espère que nous allons les retrouver. Le temps est propice car il fait un soleil magnifique et les morses ont une véritable addiction pour les bains de soleil sur les plages.
Nous sommes à présent ressortis du détroit et nous naviguons assez loin de la côte. Au cas où la colonie de morses serait bien là, il ne faudrait pas que l'approche du navire les fasse se jeter à l'eau avant même que nous ne les ayons vus. C'est donc aux jumelles que nous scrutons méthodiquement le rivage. On longe plusieurs baies, on double un cap, on examine plusieurs cordons littoraux encombrés de bois flottés, mais pas de morses en vue. À plusieurs reprises, des amas de gros rochers arrondis provoquent de fausses alertes... mais non, ce ne sont que des rochers...
Soudain, c'est Tarik qui les voit dans ses jumelles ! Sur une presqu'île isolée, l'œil hyper entraîné de notre chef d'expédition a repéré, dans un de ces amas de masses brunes, la forme et la couleur blanche des énormes défenses de ceux qu'il appelle "les poids lourds de l'arctique" !
Ce ne sont plus dix, mais quinze ou vingt paires de jumelles qui pointent maintenant dans la direction indiquée...
Effectivement, je les vois maintenant ! Ils sont bien là, énormes, vautrés au soleil sur la plage. Sans le coup d’œil de Tarik, nous aurions pu les rater. Ils sont si serrés les uns contre les autres qu'on dirait vraiment une masse de rochers bruns. Seules les défenses blanches en forme de sabres et de temps en temps quelques mouvements furtifs laissent deviner qu'il s'agit d'animaux.
Il est 23 h et sur le pont du Grigoriy Mikheev, comme vous pouvez l'imaginer, l'excitation est montée de plusieurs crans. Plusieurs d'entre nous se sont déjà précipités dans leur cabine pour s'équiper, enfiler les bottes et les gilets de sauvetage en vue d'un débarquement qui promet d'être absolument génial.
Tarik calme un peu nos ardeurs : Bon, voilà, nous avons eu la chance de les trouver, il faut maintenant réfléchir à la manière de les approcher. Non pas qu'ils soient dangereux, pas à terre tout au moins... Leur énorme masse et leurs pseudo-pattes (palettes natatoires) ne leur permettent qu'une très faible motricité. Mais quand ils se sentent menacés, leur premier réflexe est de rejoindre l'élément liquide où leur parfaite aisance les met en sécurité.
Donc, le souci, ça va être de ne pas les effrayer, pour éviter qu'ils ne se jettent à l'eau dans les premières secondes ! C'est ce qui se produirait très certainement si nous arrivions en zodiac face à eux.
Alors, Tarik décide que nous allons faire un grand détour pour débarquer de l'autre côté de la presqu'île où ils se trouvent. À partir de là, nous laisserons les zodiacs sur la plage et nous traverserons la presqu'île à pied, sur un kilomètre et demi environ. Ainsi, nous approcherons le troupeau en arrivant par derrière. Cette approche aura aussi l'avantage de nous maintenir sous le vent par rapport à eux.
Voilà, avec quelques précautions, ils ne devraient pas trop nous entendre approcher ni nous sentir.
Tout le monde est équipé à présent et piaffe d'impatience... Pendant que les zodiacs sont mis à l'eau, Tarik et Delphine résument les consignes d'approche : silence absolu, on ne communiquera que par signes, ne pas traîner les pieds dans les cailloux, attention aux chutes, coordination rigoureuse entre nous et lenteur des mouvements.
Ça y est... on fonce à présent ! Gerbes d'écume à l'étrave du zodiac, air glacial qui fouette le visage, le gant serré sur le cordage de bordée, éclaboussures glacées, émotion... Ahh que j'aime ça !
On décrit une large courbe au large de la côte pour contourner la presqu'île. Devant nous s'ouvre en panoramique le magnifique paysage de cette mer d'un bleu intense devant les collines de Lågøya et plus loin les montagnes englacées de Nordaustlandet sous le soleil. Il est minuit à présent. En juillet ici, à 80 degrés Nord, le soleil est pareil qu'à midi.
Cette navigation nous conduit loin des morses, de l'autre côté du cap. Débarquement facile sur un cordon littoral de gros galets envahi d'algues géantes apportées là par les courants. On dirait de grandes lanières de plastique tantôt translucides, tantôt blanches, beiges ou orangées. Par endroits, il y en a des couches énormes, enchevêtrées. Nos bottes s'enfoncent dans cette matière qui dégage une intense odeur d'iode. Il y a aussi, hélas, quelques déchets de plastique, des flotteurs de pêche et des débris de filets. Voir ça ici, c'est dingue...
Un peu plus loin, dans une crique, les marées et les tempêtes ont accumulé de nombreux troncs d'arbres venus de Sibérie.
On entreprend la traversée à pied de la presqu'île en restant groupés. On marche sur une toundra polaire quasi-désertique. On est ici seulement à dix degrés de latitude du pôle Nord. Les vents violents et les températures extrêmes qui règnent sur cette île neuf mois par an ne permettent qu'à de rares végétaux de pousser, à ras de terre, entre les cailloux. Par endroits, des rochers portent de larges plaques de lichens noirs.
Gérard, fusil sur l'épaule, balaye sans cesse le terrain du regard. Tarik et Delphine sont eux aussi très vigilants. Nous savons que personne ne débarque jamais ici, et bien que cet environnement soit peu propice aux ours, on ne sait jamais, il vaut mieux être prudents. Le parcours est peu accidenté, mais dès que la moindre butte nous masque la suite, Gérard passe devant et il ne nous fait signe d'avancer que lorsqu'il est sûr qu'il n'y a pas le « gros homme en pelisse » (la tradition veut qu'on ne nomme pas l'ours polaire).
Au bout de quelques centaines de mètres, nous trouvons une énorme vertèbre de baleine. À voir l'état de dégradation de l'os, il s'agit sans doute d'un héritage de la période des baleiniers qui ont sévi ici au 17ème siècle et dans tout le nord du Spitzberg.
Un peu plus loin, ce sont les restes d'une tombe qui attirent notre attention. Seule trace humaine dans cette petite île du bout du monde, cette sépulture doit être fort ancienne, elle date aussi, très vraisemblablement, de l'époque des chasseurs de baleines. Mais la dernière demeure de ce baleinier n'a pas dû abriter longtemps son repos, il n'en reste pas grand-chose, juste un morceau de crâne et quelques ossements brisés.
En raison du permafrost, le corps n'avait pu être enterré qu'à quelques dizaines de centimètres de profondeur, entre quelques planches calées par de grosses pierres. Cette tombe de fortune a sans doute été dévastée par un ours peu de temps après l'inhumation. Plusieurs blocs de pierre sont soulevés, les planches sont éventrées. Nous ne nous attardons qu'une minute pour rendre hommage à ce baleinier dont les pauvres restes fusionnent à présent avec le minéral.
Un léger relief bombe le centre de la presqu’île, et nous voici au point le plus élevé. Si notre orientation a été bonne, nous marchons droit vers la colonie de morses.
Instant d’émotion... ça fait boum boum dans la poitrine.
Oui, ils sont là, à environ trois cents mètres devant nous ! Ils n’ont pas bougé depuis notre observation aux jumelles depuis le pont du Grigoriy Mikheev. Ils sont vautrés en tas, serrés les uns contre les autres au soleil, sur les galets du rivage.
Le vent léger qui vient face à nos visages nous confirme que nous sommes dans le bon axe pour ne pas être reniflés de loin par les grosses bêtes.
Par signes, Tarik nous dit qu'on va s'approcher lentement, par paliers successifs, en avançant à chaque fois d'une trentaine de mètres, en faisant le moins de bruit possible avec nos bottes, puis en s'immobilisant totalement pendant une ou deux minutes, accroupis, pour se faire oublier.
Cette stratégie s'avère excellente. Nous voici maintenant à moins de cent mètres et il ne semble pas que notre présence soit ressentie comme une menace par les "poids lourds de l'arctique".
À cette distance, il ne faut pas se faire d'illusion : nous sommes certainement repérés, mais notre manière d'approcher doit leur paraître plutôt rassurante, ou tout au moins gérable, car ils ne sont qu'à quelques mètres de l'eau et ils savent qu'ils pourraient s'y précipiter en quelques secondes s'ils l'estimaient nécessaire.
On avance maintenant par étapes plus courtes, vingt mètres à la fois, puis dix mètres seulement, accroupis, puis on se fige comme des statues, la respiration quasi-bloquée par l'émotion et la concentration.
Nous voici à trente mètres des mastodontes, maintenant. Notre présence doit commencer à les stresser car ils bougent davantage. Tout en restant vautrés les uns contre les autres, certains se redressent brusquement sur leurs pattes-battoirs en poussant des grognements et en reniflant comme des cochons monstrueux.
Leurs hochements de tête font se balancer les deux énormes sabres d'ivoire qui leur servent de défenses. Ils en donnent des coups dans le gras de leurs voisins et voisines qui à leur tour s'agitent et émettent des renâclements énervés.
Sur un signe de Tarik, nous faisons encore quelques mètres, à "bottes de velours"... Nous voici tout près, à présent. Je retiens mon souffle, gorge serrée...
Émotion intense, spectacle fantastique que ces énormes animaux polaires vautrés au soleil, avec en toile de fond le décor magnifique des montagnes enneigées de l'autre côté du bras de mer. Je me dis : « Je suis là... c'est pas vrai... ! ».
Il est près de deux heures du matin maintenant, l'air est cristallin et le soleil arctique éclaire cette scène d'une lumière qui est peut-être la plus belle que j'ai jamais vue.
Nous sommes à une quinzaine de mètres à présent, Tarik fait signe que nous n'irons pas plus près. Les morses sont toujours couchés mais, de temps en temps, notre présence si proche et le cliquetis des appareils photos provoque des phases d'agitation qui se répercutent dans tout le troupeau et donne lieu à quelques bousculades. Ils sont si serrés et emmêlés que nous avons un peu de mal à les dénombrer. Pour finir, nous en comptons seize plus un "petit", à moitié écrasé dans la masse générale.
Vus d'ici, ils sont vraiment impressionnants ! Ce sont les "sumos de l'arctique" ! D'après Tarik ils doivent faire à peu près une tonne, un peu plus pour les mâles que pour les femelles, et le "petit" doit bien faire déjà ses 200 kg. Quand il fait beau comme aujourd'hui, ils adorent rester vautrés comme ça sur les plages pour se chauffer au soleil.
Les morses sont des prodiges de l'adaptation au milieu arctique. Ils ont la faculté de pouvoir modifier leur circulation sanguine selon les conditions thermiques. Ils supportent des froids extrêmes en orientant l'essentiel de leur circulation vers les organes vitaux (cœur, poumons) et en réduisant au minimum l'irrigation sanguine périphérique (peau et membres) pour éviter la déperdition de chaleur interne. Au contraire, quand ils se chauffent au soleil, ils orientent la majeure partie de leur circulation sanguine vers la peau et se transforment alors en véritables capteurs solaires.
À la latitude où nous sommes, il n'y a pratiquement aucune différence d'ensoleillement entre le jour et la nuit. Midi ou minuit, la variation de l'angle du soleil n'est guère perceptible. Les morses profitent au maximum de ces phases de beau temps en restant vautrés au soleil 23 heures sur 24... De quoi faire rêver les amateurs de sieste, n'est ce pas ? Vingt-trois heures à flemmarder... et la vingt-quatrième à manger !
Et quand on dit "manger", quel repas ! Le proverbe « Qui dort dîne » trouve ici toute sa justification : quand le morse décide de se nourrir, c'est entre 50 et 60 kg de coquillages qu'il engloutit en une heure ! Sa nourriture, ce sont de gros mollusques bivalves qu'il arrache au fond à l'aide de ses défenses et dont il aspire le contenu sans arrêt !
Un repas de 50 kg, ça justifie bien une petite sieste de 23 heures, n'est ce pas, pour la digestion ! Et la digestion, parlons-en : c'est ce que les "maousses" qui sont devant nous sont en train de faire actuellement !
Vous vous demandez peut-être ce qui nous fait penser à cette hypothèse... et bien je vais vous le dire : si vous étiez là, sous le vent (pour ne pas dire "sous les vents !") de ces obèses marins, vous n'auriez plus aucun doute ! Pfftt.... quelles flatulences ! Je vous confirme que le parfum du jour s'appelle "Morsanus, de Boréal" ("parce que je le vaux bien !").
Mmmouais.... tu as eu une super idée, Tarik, de nous placer contre le vent... au moins, eux, ils ne nous sentent pas, mais nous oui !
Mais... heeepp ! ? Delphine nous fait un signe discret pour appeler notre attention sur ce qu'elle vient de voir : tout près de nous dans l'eau lisse de la baie se dessine une petite ride en forme de "V" qui longe la plage, puis qui s'oriente vers la rive...
La colonie n'était donc pas au complet sur la plage... Voici une baigneuse de 800 kg qui prend pied à présent devant nos yeux ébahis ! Elle relève la tête et reste un long moment comme ça, ses énormes défenses à moitié hors de l'eau. On dirait qu'elle est épuisée et qu'elle se repose un peu avant de sortir. Ou bien plus probablement elle hésite à monter sur la plage parce qu'elle nous a vus...
La tête informe reste un moment immobile, puis se mouche violemment comme un égout qui refoule !
Une tête difforme où on ne distingue rien de ce qui fait habituellement une tête ! Ni les yeux, ni les oreilles, ni la bouche... Une sorte de chou monstrueux !
Mais la tentation de rejoindre la chaleur du groupe des "bronzeurs" est trop forte ! Voici notre baigneuse pachydermique qui gravit les quelques mètres de la rive et va se vautrer au beau milieu de ses congénères qui l'accueillent avec bousculades, grognements et coups de défenses ! Et puis tout rentre dans l'ordre, 800 kg de graisse et de chair viennent s'ajouter aux quelque quinze tonnes de biomasse locale. Bienvenue au club !
On dirait que les morses se sont un peu habitués à nous, maintenant. Ils bougent et grognent beaucoup moins. Je réalise que ce n'était pas évident de pouvoir les approcher comme ça, sans les faire se jeter à l'eau... C'est grâce aux conseils de Tarik et de Delphine que nous y sommes parvenus. C'est aussi, il faut bien le dire, parce que nous sommes ici entre passionnés et qu'il y a eu depuis le début de cette approche une discipline et une cohésion totale entre nous.
Il est plus de deux heures du matin maintenant, on va repartir... On va les laisser à leur monde sauvage, à leur vie de commencement du monde. On est contents de les avoir dérangés le moins possible et de ne pas avoir trop perturbé leur sieste. On s'en va furtivement, à reculons d'abord, sur quelques mètres, puis en tournant les talons et en retraversant la presqu'île, à pas lents, en évitant de faire du bruit avec nos bottes tant que nous sommes encore proches.
On retrouve les zodiacs sur le cordon littoral aux grandes algues laminaires. La mer est comme un lac, embarquement facile. On refait une grande boucle pour contourner le cap en passant au large de la côte. Le froid vif me pique à nouveau les joues et les oreilles, je remets le bonnet. Le froid, je n'y pensais plus du tout pendant notre rencontre avec les morses.
Dans le zodiac, avec le bruit du moteur personne ne parle. Les visages et les sourires sont ceux d'hommes et de femmes qui viennent de franchir une frontière intérieure, celle qui sépare le rêve de la réalité. Mais cette nuit, la frontière était poreuse, le rêve est entré dans la réalité.
On retrouve le Grigoriy Mikheev qui attend au mouillage. Il est plus de trois heures du matin mais je ne ressens aucune fatigue. Quelques minutes plus tard je suis sur ma couchette, bercé par un léger roulis sur fond de ron-ron des machines.
Dans la douce chaleur de la couette, c'est un sommeil étrange qui me gagne... Un sommeil sur fond de paysages lumineux et glacés, avec de grosses bêtes aux canines en forme de sabres. De grosses bêtes qui dorment, qui ronflent, se mouchent, qui grognent et se bousculent dans leur sommeil... dans mon sommeil.
Un souvenir inoubliable.
C'était en juillet 2004, au Spitzberg.
Chris51.
Images attachées:
Photo postée par le membre
Chris51.
Photo postée par le membre
Chris51.