C’est pas d’ma faute, je l’jure. Vous me connaissez, les farces c’est pas mon genre. Cé Jean Paul qui a eu l’idée d’aller à la pêche aux poissons des chenaux à Sainte-Anne de La Pérade, une petite municipalité à 50 kilomètres en amont de
Trois-Rivières.
Faut vous expliquer. Chaque année, dès que la glace est suffisamment solide, la municipalité organise un festival de la pêche au poulamon (Microcradus tomcodal), communément appelé poulamon atlantique, poisson des chenaux ou poisson de Noël parce que le festival se déroule du 26 décembre jusqu’à la mi-février durant la fraie d’hiver. En fait Microcradus quelque chose fraie deux fois chaque année. Les poissons c’est bien connu ça aiment l’eau. Pis d’l’eau ben y’en a rien qu’en masse à Sainte-Anne. L’action se passe donc sur la rivière et ses nombreux chenaux. Nombres de cabanes chauffées et aménagées sont installées sur la rivière gelée, prêtes à louer. Une ouverture rectangulaire est pratiquée dans le plancher d’la cabane reposant directement sur la glace. Y’a pu qu’à percer un trou d’à peu près la même forme dans la glace pour aller chatouiller lé tits poéssons. Cé pas tout! Y faut fixer plusieurs brimbales au plancher au-dessus du trou. Une brimbale cé comme une croix. La branche horizontale est décentrée et pivote de haut en bas. Un fil à pêche au long bout d’la brimbale, un hameçon pis un appât. Un fanion ou encore d’la peinture vive sur la partie courte. Y’a pu qu’à attendre genre. Quand la partie courte bouge ou remonte ça veut dire qu’ya quetchose dans l’eau à l’autre bout. D’habitude cé du poisson!
Faque la gang pis bibi on prenions un verre ou deux dans l’salon pis v'là ti pas que Jean Paul a une idée : hé lé gars! On va à pêche aux poissons dé chenaux! Jean Paul cé pas compliqué, quand yé saoul ou chaudasse il lui vient autant sinon plusse d’idées qu’à jeun. La bière, le cordial en bouteille, la grobe (bouffe) dans la valise du char pis on part pour Sainte-Anne rien qu’d’une trotte. C’est Raymond qui conduit, ya Michel à côté, Jean Paul pis moé sur le siège arrière.
- Aille Jean Paul, la pêche tu connais-tu ça toé?
- Hein? Bein voyons donc mon homme! Moé pis la pêche on fait rien qu’un! M’a t’en vas vous en pogner du poésson rien qu’en masse!
- Un genre de pêche miraculeuse quoi?
- En plein ça mon homme! En plein ça! Miraculeuse... Ouais cé ça. Un miracle attend pas l’autre comme!... Fait pas c’face là Paquet! On dirait q’t’as dé doutes sur mes talents d’pêcheur genre!
- Pantoute Jean Paul! Pantoute! Cé juste qu’y faut pas mettre la charrue devant l’poisson. Tu comprends?
- C’que j’comprends mon homme cé qu’té toute mêlé. Cé moé qui bois pis cé toé qu’yé saoul! On dit faut pas vendre la charrue avant d’avoir tué la peau d’l’ours pis cé pas dé poéssons qui tire lé bœufs quand on laboure!
Raymond pis Michel sont partis à rire. Le temps de jaser de tout et de rien et nous v'là rendus à Sainte-Anne dé Poéssons. On loue une cabane pour l’après-midi.
- Aille Raymond! Occupe-toé de Jean Paul. Faut qu’j’aille au village chercher quelque chose. J’t’emprunte l’auto, ça sera pas long. Organise toé pour que Jean Paul me voie pas partir OK?
- J’avions l’impression qu’on va s’amuser un ti brin! J’me trompe?
- Tu t’trompes pas pantoute!
Je suis revenu une demi-heure plus tard. Les gars avaient placé sept à huit brimbales appâtées au-dessus du trou. On était confortablement installés avec d’la bouffe pis d’la boisson en masse. Restait plus qu’à attendre que ça morde.
- Vous allez m’excuser lé gars, mais moé faut qu’j’aille pisser, a dit Jean Paul.
Jean Paul est revenu une minute ou deux plus tard. Raymond, Michel et moi on ne tenait plus en place!
- Jean Paul! Si j’étais toé, j’vérifierais ma brimbale! Y m’semble qu’à la bougée pendant que t’étais sorti!
- Ah ben mon homme! Lé miracles sont commencés! Vous allez avouèrent du poésson, a dit Jean Paul.
Jean Paul a lentement tiré sur le fil en répétant d’un ton mielleux ‘’tits-poéssons, tits-poéssons, icitte lé tits-poissons’’. Au bout du fil est apparu un lièvre tout blanc, un beau lièvre en robe d’hiver accroché par une oreille à l’hameçon! Congelé raide et bien mourut.
- Wouah! Un lièvre! Un lièvre tabarnak lé gars!
En fait Jean Paul transcendait la situation. Durant environ une seconde, une seconde et quart, nous avions devant nous l’homme le plus heureux de la Terre. Puis son visage a changé boutte pour boutte. Comme une révélation, il fixait le lièvre en fronçant les sourcils et là est apparu un doute dans son cerveau, un gros doute d’au moins une tonne.
Fallait voir Jean Paul chercher son aplomb de gars saoul, une main en l’air tout en tenant de l’autre main un lièvre dégoulinant de flotte glacée au bout d’un fil à pêche.
- Câlissse lé gars, ça s’peut quasiment pas!
En même temps il cherchait un semblant d’explication. Des explications il y en avait trois crampés de rire, pliés en deux sur le banc d’en face!
DeCléricy