Carnet de l'autre bout du monde (dix mois en Asie)
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Bonjour à tous, Suite à quelques demandes, je vais essayer de poster ici quelques textes que j'ai écrits au cours de mes voyages (dont certains ont été publiés 🙂). Ca m'intéresse d'avoir des retours de la communauté voyageuse, d'où ma démarche...

Je commence par un départ, forcément, il y a quelques années, juste avant un énième VDI (voyage à durée indéterminée) qui dura 10 mois en Asie.

Bonne lecture !

Galliéni. Le 20 mai.

Rien ne me retient ici. Des couloirs et des parkings vides de vie délaissent des souvenirs à la pelle. Les autocars déversent des flots d'ambition puis en ravalent tout juste autant, sans même savoir pourquoi. Sans chercher de raison. L'espace d'un instant, je me dis que tout ceci n'a aucun sens. Je n'ai peut-être rien à faire en ce triste endroit. Non pas que je doute, mais je me dis que j'aurais pu partir autrement : à pied, en stop, que sais-je encore. Une envie soudaine de me démarquer d'un voyage trop ordinaire, de me démarquer des autres.

J'attends mon car comme on attend son tour à l'hôpital, bien sagement installé. Je regarde les enfants chahuter autour de moi en me disant que ce n'est pas un endroit pour cela. Et puis je me mets à juger les autres.

Je veux quitter tout cela. Précisément.

Un car double arrive. Des couleurs criardes. Des sièges envahis de passagers déboussolés. Et ça gronde et ça tonne dans la station. Des cris, des klaxons, des pleurs aussi. Des jeunes qui arrivent. Des vieux qui partent. De la vie.

La soute à bagages régurgite des morceaux de voyages, des miettes de souvenirs. Valise après valise, sac après sac, c'est le même refrain : une personne vient s'agripper à ce témoin privilégié d'aventures pour le tirer dans un nouveau cadre. Une nouvelle histoire ou un retour aux sources, tout dépend de l'origine du propriétaire.

Les langues se multiplient dans le souterrain. Elles sont rarement d'ici, d'ailleurs. À l'autre bout de la station, un Russe parle à un Mongol. De quoi peuvent-ils bien deviser ensemble ? D'un passage de frontière inconnu ? D'un passé trop omniprésent ? Il est l'heure. Je saute sur mon sac et cours pour être le premier à me présenter au chauffeur, passeport à la main, sourire aux lèvres.

Une belle file se forme derrière moi. Je suis un précurseur... bientôt recalé.

- Où est visa, me lance le chauffeur en me dévisageant du haut de son anglais hésitant ?

Je reprends mon passeport de ses grands doigts rouges, le feuillette un instant et lui présente calmement, le visa russe bien en évidence.

- Vous allez Russie ?

Le bonhomme est perspicace. Je suis tenace.

- Oui.

- Pas possible.

- Si. Enfin... da !

- Niet.

Je n'imaginais pas ma première conversation russe sur un parking parisien. Encore moins sous l'œil suspicieux d'un chauffeur de car bedonnant.

- Où est visa, recommence-t-il ?

- Il est là. Sous vos yeux.

- Ça... visa russe !

On n'a pas tout perdu, il sait déjà lire.

- Où est visa Bélarus ?

Là, je tombe des nues. Je comprends le problème en une seconde. L'agence chez laquelle le billet a été acheté a beau avoir certifié que le trajet était direct pour la Russie depuis l'Europe, ce n'est pas le cas. Ce car ne se rend pas à Saint-Pétersbourg mais à Moscou... via le Bélarus.

- Besoin visa transit Bélarus, me confirme le chauffeur.

- Ce n'est pas mon problème. J'ai payé ce billet, je veux aller en Russie !

J'apprends aussitôt qu'il est inutile de jouer l'intox avec ce genre de « camarades ».

- Niet. Pas possible.

- Voilà ce qu'on va faire : je monte dans le car, on va le plus loin possible, en Pologne par exemple, et vous me lâchez à la frontière.

- Niet. Pas possible.

Le Sibérien me donne une leçon de calme, ou d'intransigeance, qui me sera fort utile pendant mon périple. Je ne lui en veux pas, évidemment. Il ne fait que suivre les consignes et ne souhaite pas s'attirer d'ennuis. Ça peut se comprendre. Je ne le cautionne pas pour autant. C'est d'ailleurs peut-être même ça que je lui reproche : suivre les consignes aveuglément.

Je récupère mon sac, glissé en vitesse dans la soute pendant la discussion, le remets sur mes épaules et me retourne vers la station souterraine qui a perdu de son éclat tapageur. Je suis étourdi par ce faux départ. Ça commence bien ! rigolé-je aussitôt. Mais je ris jaune. Ce départ, personne ne peut me l'enlever. Je l'ai trop attendu.

Le temps de sortir d'une apnée inconsciente, je suis extrêmement remonté. Je me suis juré de ne rien laisser gâcher mon aventure et de toujours prendre les devants, de ne jamais rien regretter par la suite. Aussi, je pars dans la foulée évoquer mon problème avec la représentante de la compagnie aux mauvaises informations. J'expose rapidement la situation. La femme me renvoie vers un autre bureau, celui de son supérieur. Parfait.

Ce dernier est très conciliant. Surpris de cette mésentente inhabituelle, il me propose d'échanger le billet pour me laisser le temps d'obtenir le visa de transit.

Trois semaines.

Trois semaines. Je m'étais déjà renseigné auparavant, ce qui n'empêche pas le couperet de trancher net. C'est bien sûr sans compter sur mon impatience. Je lui suggère alors d'échanger mon billet pour la Russie contre une autre destination, peu importe laquelle, le plus loin possible vers l'est.

- La Pologne ?

- Trop près. Vous avez autre chose ?

- J'aurais bien la Lituanie, mais c'est ce soir seulement...

- Je prends !

Cette fois, je tiens mon départ. Personne ne pourra me retenir, je me sens invincible le temps d'une pensée furibonde. Ce soir, je prends la route pour la Lituanie. Ce n'était pas inscrit au programme initial et c'est précisément ce qu'il me fallait : un départ bancal, une première galère. De l'imprévu... comme prévu.

Durant ces heures d'attente supplémentaires à errer dans Paris, mon esprit est en ébullition. Une question me martèle le crâne sans relâche comme les vagues insistent à toujours se briser sur le même rocher : pourquoi partir ?

En réalité, les mots me manquent pour décrire la profondeur d'une expérience unique, que l'on destine à toute une vie. Si je pars, ce n'est pas pour chercher des réponses mais pour trouver des questions.

Aucun objectif n'est défini pour le moment, je laisse le temps aux objectifs de se créer en chemin. Je veux simplement que ce vagabondage et son récit soient les miens, uniquement. Ultime plaisir égoïste de l'écrivain-voyageur.

La vérité, la voilà : un sentiment extrême m'a guidé durant toute ma préparation ; l'impression qu'une partie de moi est déjà à l'autre bout du monde et je ne fais que la rejoindre. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je dois partir. Je n'envisage pas un seul instant d'aller contre ma nature. Il est si bon de se laisser aveugler par son insouciance.

Je sais pourtant que l'aventure qui m'attend ne sera pas de tous repos. Je songe déjà que, d'une certaine façon, je serai toujours un inconnu en terres lointaines. Un simple étranger de passage, empruntant des chemins dont on ne peut connaître l'issue tant qu'on ne les a pas foulés.

C'est aussi pour cela que j'ai choisi d'ouvrir les sentiers de l'inconnu.

Paris. France.
Ce qui compte, ce n'est pas la destination mais les chemins parcourus pour y parvenir.

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DE Denwall Regular ·
En attendant la Néva

Cette fois, je suis parti. Ça ne fait pas une semaine mais ça fait déjà un an. Le temps n'a plus la même importance ici.

D'ailleurs où suis-je ? Entre deux villes de Pologne ? Suis-je déjà entré en Lituanie ? Les frontières ne sont pas tracées d'un coup de crayon rouge dans la réalité du voyageur. Le territoire, de l'autre côté de cette ligne fantasque, ne change pas subitement de couleur pour faciliter la lecture du globe. Le planisphère est dans la tête. Le cœur a annexé le globe.

Une ambiance de verte nostalgie s'installe bientôt, moi qui colle mon nez sur la vitre. Par la fenêtre, je contemple le même décor s'étendre sans fin. Le paysage ne bouge pas, seules les habitations varient quelque peu. Heureusement, colza et bouleaux viennent apporter une touche de couleur, une touche de gaîté à ce trop homogène panorama.

Un film est projeté pour les passagers du car. Il est en lituanien. Ou bien en russe. Je n'en comprends pas un mot mais les gens s'amusent beaucoup et c'est le principal. Le héros, un petit homme enrobé, a la voix du parrain et un regard de corbeau. Sans doute une star locale. Je m'imagine toute une série de films avec cet illustre inconnu. Je le vois en chevalier et plonge un instant dans un autre temps, le temps de m'échapper.

Je suis tiré de ma rêverie par un discours bien installé sur les Français. Ils sont sales et fiers. J'ai l'impression d'avoir déjà vécu cette scène quelque part. Réminiscences d'un précédent voyage, certainement. Toujours les mêmes discours où l'expérience de chacun semble devoir l'emporter sur la modération des propos et la limitation des généralités.

Ça ne m'intéresse pas, à dire vrai. Je veux voir plus loin.

Je détourne la tête et regarde au dehors.

Des champs. Des forêts.

Rien de neuf.

J'ai envie de taïga, j'ai envie de steppes et de grands espaces. Je sais que j'ai quitté la France mais je voudrais que mes yeux s'en rendent compte par eux-mêmes. La transformation du paysage en carte postale, c'est peut-être cela dont j'ai vraiment besoin pour réaliser.

Un rapace me fait un signe dans les airs. Il a saisi mon message et d'un battement d'ailes me fait comprendre que je dois être patient. Il tourne et tourne par-delà la cime des arbres, simple tapis d'épines.

Quand je commence à peine à y croire, la radio se joue de moi et se met à cracher un vieux tube français des années disco. L'élastique qui me tient par les épaules me plaque brutalement sur mon siège pour m'aider à retrouver mes esprits. Les pistes se brouillent, la radio se tait et à nouveau je ne sais plus.

Nouveau poste frontière. Cette fois j'entre bien en Lituanie. Une douanière en uniforme, le sourire absent, contrôle les passeports, soulève des capots : Schengen n'est pas encore passé dans ce coin excentré. Contrôle de routine. Pour garder la forme plus que le fond.

À l'intérieur du pays, le brouillard n'est pas tout à fait levé. Il me renvoie l'image terrible, la dernière que j'ai de mon frère me disant au revoir d'un geste de la main en s'enfonçant littéralement dans la brume. Depuis bien sûr, je lui ai parlé au téléphone. Cette image est néanmoins gravée en moi. Elle le sera pour toujours comme tous ces morceaux de passé intemporels, ces tranches de vie qui nous touchent sans qu'on ne sache exactement pourquoi, sans qu'on ne puisse l'expliquer avec justesse.

Perdu dans mes pensées, on me réveille soudain pour me signaler qu'un groupe local passe sur les ondes. L'accordéon s'enflamme et s'en donne à cœur joie. Il me rappelle aux bons souvenirs des concerts auxquels j'assiste en France. La musique est quasiment la même, rythmée, percutante, vivante je devrais dire. Pourtant, c'est différent.

Le déclic commence à s'opérer en moi. Il aura suffi d'une chanson, d'un élément de comparaison pour que je m'imprègne de mes nouveaux repères. Des repères inattendus et modifiables en permanence.

Lobotomisé par le noir et la route, je marmotte en tailleur.

Quand je ne dors pas tout à fait, je glane quelques informations utiles auprès des passagers. Coutumes et traditions en mode express, avec de grandes ellipses temporelles, c'est l'Histoire qui joue à présent de l'accordéon.

Kaunas, seconde ville du pays. Une jeune lituanienne m'affirme que la ville vaut bien mieux qu'un simple détour. Elle vit depuis sept ans dans ce qui fut l'ancienne capitale sous la seconde guerre mondiale. Elle m'affirme également que les jeunes d'aujourd'hui préfèrent partir pour Vilnius, en pleine expansion, plutôt que de rester ici.

Pas très à l'aise, je dois lui expliquer que pour moi toute la Lituanie n'est qu'un passage. Un détour, fut-il agréable, n'en reste pas moins un détour et je tente de le lui faire comprendre. Je pars rejoindre la Russie dans les jours qui viennent. Je ne ferai donc qu'un bref séjour dans la capitale, Vilnius, un peu plus loin que chez elle.

Mon goût certain pour la diplomatie ne lui fait pas même tomber le sourire et je lui souhaite sincèrement une bonne continuation.

Je réalise ce que je viens de dire et me détourne en accompagnant mon humeur d'un rictus du coin des lèvres. Combien de fois ai-je souhaité cela durant mes périples ? Combien de « bonne chance » envoyées en l'air sans attendre que quelqu'un les rattrape véritablement. Je me jure dès lors de peser mes mots. Ce doit être un des apprentissages de ce voyage.

Quelques dizaines de kilomètres plus tard, les banlieues de la grande ville font leur apparition. Je n'aime pas les grandes villes alors autant dire tout de suite que les banlieues des capitales me font horreur. C'est à peine si je jette un regard complaisant au-dehors. J'attends bien sagement l'arrivée à la gare routière pour m'échapper de cette mauvaise passe.

Là, je serai dans mon élément. Je serai prêt pour découvrir ce pays du bout de l'Europe. Une Europe finalement pas si dépaysante que je l'aurais imaginée. Peut-être pas aussi dépaysante que je l'aurais souhaitée. Je ne sais plus très bien ce que je veux.

Une seule certitude : Paris est bien loin désormais.

Vilnius. Lituanie.
Ce qui compte, ce n'est pas la destination mais les chemins parcourus pour y parvenir.

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DE Denwall Regular ·
Nevsky Prospekt

Le train s'immobilise, c'est le terminus.

Pour moi, la route ne fait que commencer. Je pousse un soupir de soulagement et enfile mon sac à dos, mon partenaire de galères à venir. Je saute sur le quai, déterminé, en me disant que désormais rien ne pourra me retenir. J'ajuste mes sangles, enfonce ma casquette sur le crâne et pars à la découverte de la Russie.

Le premier contact est plutôt froid, malgré la chaleur surprenante qui règne sur la ville. Des hommes enfoncent des bérets sur des coins de têtes rondes, poussent des cigarettes dans des becs humains. Les femmes braillent dans un silence lourd, gesticulent d'immobilité. Des militaires. Partout des militaires. Je cherche désespérément à me repérer, ne demandant rien d'autre qu'une poignée de mots anglais sur une pancarte.

Rien n'y fait. Les autorités ne font rien pour encourager le tourisme sur leur territoire. Moi ? Je ne fais pas partie de leur plans. Je n'existe même pas.

En faisant jouer mes connaissances, j'ai déniché, avant de partir, un appartement de rêve pour une adaptation en douceur. Il se situe au 32-34 de la célèbre perspective Nevski. Une adresse qui semble facile à trouver de prime abord. Hélas, en Russie, rien n'est simple. Ainsi, le 32-34 ne doit pas être confondu avec le 32, le 34 et encore moins avec le 32-34 bureau ou le 32-34 magasin. Je mets un bon quart d'heure à trouver la bonne porte. Mais j'y suis. Nevski Prospekt.

L'évocation de cette artère vitale de Saint-Pétersbourg évoque aussitôt en moi la littérature russe et tous les auteurs fascinés par elle. Gogol en chef de file dans ma mémoire. Dieu qu'ils avaient raison de la trouver belle ! C'est la vitrine de luxe du pays.

Je ne me fais aucune illusion. Je sais que ce n'est qu'une façade qui ne reflète en rien la Russie actuelle. Pourtant je suis un enfant qui écarquille les yeux devant un nouveau jouet.

Parti sans direction, au hasard des trottoirs, à la conquête de la ville, je m'attarde devant chaque bâtiment à l'architecture déroutante. J'admire le moindre pont et contemple les canaux qui coulent sous eux. Ici, des jeunes filles lancent des pièces en faisant un vœu. Là, des pêcheurs attendent patiemment que leurs lignes se tendent.

J'aperçois une cathédrale au loin. Elle pourrait justifier à elle seule ma présence ici. J'attendais celle de Basile le Bienheureux à Moscou et je tombe sur celle de la Résurrection du Christ quelques jours plus tôt. Un coup de foudre.

Je m'enfonce toujours plus profondément dans la ville, longeant les canaux et découvrant les jardins les uns après les autres. Michailovsky. Champs de Mars. Jardin d'Été. Mais toujours cette cathédrale qui parvient à capter mon regard, où que je sois dans Saint-Pétersbourg. Je ne parviens pas à saisir la composition de ses coupoles, tantôt striées de bleu, blanc et d'or, tantôt unies. L'une ressemble à une boule à facettes. Une autre à une guimauve de fête foraine. Et toujours des croix orthodoxes surmontant ses sommets innombrables. Elle a trop de couleurs, elle est trop chargée et indéniablement trop kitch mais c'est elle et rien d'autre. Ça ne s'explique pas et je ne cherche d'ailleurs pas à le faire. Je le ressens comme une attirance sincère. Alors je m'assieds dans l'herbe et la regarde, simplement, durant de longues heures.

Plus au nord, je trouve la Néva dont j'ai encore rêvé la nuit dernière. Le fleuve coupe la ville en deux comme la Seine traverse Paris. Aussitôt je suis sous le charme. Encore. Les deux rives sont magnifiques, la forteresse de Pierre et Paul faisant face à l'Ermitage. Les jeunes Russes se jettent à l'eau et profitent de la chaleur printanière, tandis que je me laisse bercer par le courant régulier qui finira bientôt par endormir la ville.

Une toute autre teinte viendra alors colorer la perspective Nevski. Si les femmes sont toujours très légèrement vêtues - les tenues les plus longues pour une jeune fille à la mode doivent arriver mi-cuisses - j'assiste à un défilé de surprises où les militaires croisent des chevaux sans se soucier des Lada à peine en état de rouler qui côtoient des limousines et une pléiade de motos en plein rodéos urbains. Aucun ne prend garde à tous ces jeunes hommes, et surtout ces jeunes femmes, la bouteille à la main, qui déambulent vers les quelques magasins encore ouverts à cette heure avancée.

Le long du fleuve, à la nuit tombée, je suis songeur. Le voyage c'est l'adaptation, me dis-je, plus sérieux qu'à l'accoutumée. Certes, je plonge volontiers dans ce qui ne m'appartient pas. Pourtant, j'en ressors parfaitement sec. Cette eau qui coule sous moi n'est pas la mienne et le mélange ne s'opère pas tout à fait. Je ne me sens pas suffisamment proche, pas suffisamment à l'aise non plus pour m'imprégner totalement de ce qui m'entoure.

Tout est merveilleux. J'ai une chance insensée d'être ici dans une des plus belles villes du monde, dont je me dis que je pourrais être un habitant comblé dans un futur proche. Et pourtant, il manque quelque chose. Il y a toujours un fossé, un blocage qui m'empêche de franchir le pas comme je le voudrais. En terre russe, tout pèse une tonne. La barrière de la langue y est certainement pour beaucoup mais je pense aussi que je ne parviens pas à me laisser aller comme il le faudrait. J'ai une certaine retenue du fait même de la ville. Les étrangers sont trop nombreux. Les gens n'ont pas le temps. J'ai peur de déranger, moi qui suis invisible. Je ne suis pas à ma place et je redoute davantage Moscou où tout est démesuré et où je n'aurai pas un appartement en plein centre ville pour me rassurer un peu.

Oui, la perspective Nevski est belle avec ses devantures illuminant mes soirées, ses longs immeubles réguliers à trois étages et ses réverbères d'un autre temps dont les trois lampes finissent d'éclairer de vains espoirs sous des boules de verre. Mais Nevski est aussi sécurisante car très occidentalisée. Elle permet de m'acclimater en douceur. Je dois me faire violence si je veux plonger à nouveau dans le cœur de la Russie.

Encore un jour et je serai prêt pour le grand saut.

Le lendemain, je suis bel et bien lancé. Lâché dans la ville, j'ai déserté ma condition de touriste aux yeux des autres pour me fondre dans le décor. Je ne déambule plus au hasard, je suis un presque Russe.

Et là où il n'est nul besoin de parler la langue de Tolstoï, c'est à l'Ermitage, le célèbre musée de Saint-Pétersbourg. Il me fait forte impression depuis hier, quand je l'apercevais déjà de l'autre rive. Ses fenêtres richement décorées et ses colonnes blanches qui tranchent avec le fond vert du palais finissent de m'achever.

Sans plus attendre, j'attaque les magnifiques galeries du jardin d'hiver.

Et le mal se situe précisément là, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Si les collections sont absolument somptueuses, de l'Égypte ancienne à des salles remplies de tableaux signés Picasso, j'ai tendance à regarder davantage le bâtiment plutôt que les pièces du musée. Il n'y a pas vraiment de mise en valeur des éléments présentés. Pas la moindre mise en scène ou jeu de lumière, seulement un agencement qui respecte scrupuleusement l'architecture des lieux. Si je dois reconnaître que l'Ermitage est bien un lieu incontournable, je n'en garderai peut-être que le souvenir du magnifique bâtiment. Dommage. J'en ressors plutôt perplexe, un brin désappointé.

Un dernier tour du côté de la grande mosquée et un autre vers les peintures des artistes de Nevski, je respire une dernière fois l'atmosphère si particulière de Saint-Pétersbourg. Je reprends mon sac et emprunte pour la dernière fois la fameuse Perspective où les femmes sont toujours aussi jolies, fines et élancées, habillées à la dernière mode comme il se doit, où les militaires sont toujours aussi jeunes, le doigt collé sur une gâchette improbable, et où les Lada sont toujours aussi déglinguées.

Le melting pot a su s'opérer ici et il en résulte, pour l'observateur que je suis, une formidable impression, une saveur mêlée de fascination et de sérénité. La Russie ne me laisse plus la moindre trace d'appréhension comme au départ. L'adaptation est désormais achevée, le voyage peut continuer. Je saute dans un train en partance pour la capitale. L'accueil y sera, je le sais, bien plus glacial. Mais je n'ai plus peur.

Saint-Pétersbourg. Russie.
Ce qui compte, ce n'est pas la destination mais les chemins parcourus pour y parvenir.

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DE Denwall Regular ·
Messe orthodoxe

Flânant dans les dédales des rues puis roupillant sur des bancs publics qui n'attendent que moi, je prends le temps de vivre. Soudain, changement de costume, me voilà en train d'assister à une messe orthodoxe dans la cathédrale Kazan.

Je ne me réclame d'aucune église. Toutefois, j'ai eu une éducation chrétienne : catéchisme, aumônerie... Rien que je n'ai jamais regretté. Aujourd'hui, c'est avec plaisir que je me recueille dans divers lieux de cultes, peu importe la confession. J'y trouve toujours un apaisement qui me ressource et me gonfle d'énergie positive.

Dans cette cathédrale centrale de Saint-Pétersbourg, la célébration a quelque chose d'admirable et de pathétique à la fois. Les prêtres chantent merveilleusement bien. Les dévots qui y assistent sont parfaitement calmes et captifs. De plus, la cathédrale est absolument magnifique ce qui ne gâche rien. En contrepartie, les touristes viennent ici brasser de l'air en plein cérémonial. Ils n'hésitent pas à se mettre entre les hommes de foi et l'assistance qui se prosterne et prie juste sous leurs yeux. Ils vont même jusqu'à prendre des photos de ce spectacle de singes qui leur semble offert.

Je suis peut-être comme ces gens-là en d'autres circonstances, mais en les voyant agir ainsi, je ne parviens pas à comprendre comment on peut à ce point manquer de respect envers des personnes et des traditions dont on ne sait rien. Décidément il y a plusieurs formes de curiosité et je ne viendrai pas à troquer la mienne, sans doute plus retenue, contre leur approche des cultures étrangères. Mais désirent-ils seulement en changer et qui suis-je pour me permettre de dire ce qui est bon ou non ?

Leçon d'humilité sur fond de claque en pleine face.

J'attrape une pierre qui traîne au pied de l'autel et la lance sur les derniers égarés pour les chasser de mon église. Cette pierre, je la reçois aussitôt au coin de la tempe. Assommé et vexé par une réalité que je n'accepte pas, je prends une bouteille et tente à nouveau d'atteindre les gênants occidentaux. Sans surprise, la bouteille me frappe. J'en veux à cette image de voyageur qui n'est que le reflet de moi-même. Quand je juge encore ces touristes, c'est moi que j'insulte. Je ne veux simplement pas d'autres moi-même. Je n'accepte pas encore d'être un cliché de visiteur pour visités blasés.

Quoi qu'il en soit, pendant le reste de la messe, je suis bien entendu le seul étranger. Recueillement. Sérénité. Une babouchka me surprend bientôt en train de me signer dans un ordre différent du sien devant la croix et cela lui déplaît. Elle me fait les gros yeux. Elle me montre qu'il faut inverser le choix de mes épaules. Toutefois, quand elle me voit, un peu plus tard, participer à la quête avant elle, la babouchka s'emballe de joie et vient me trouver, quasi euphorique.

Elle me lance quelques gentillesses que je ne peux hélas saisir. Elle me serre fort les mains dans les siennes, froides et osseuses. Son sourire discret devient éclatant et suffit à réchauffer l'ensemble de la cathédrale. Dans ces moments-là, je regrette vraiment de ne pas parler toutes les langues du monde pour lui répondre, ne serait-ce que des banalités. C'est promis, à mon retour, je me mets au russe.

Saint-Pétersbourg. Russie.
Ce qui compte, ce n'est pas la destination mais les chemins parcourus pour y parvenir.

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