Inde: Calcutta - Orissa - Darjeeling - Vallée du Gange
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Partis de Paris-Roissy le dimanche 29 décembre 1996 par un froid glacial, nous atterrissons enfin à Delhi, au petit matin. C'est l'hiver en Inde, aussi, les indiens ont l'air frigorifié, tout entortillés dans leurs châles, il fait 18°...Au bout de longues heures d'attente dans une salle sinistre de l'aéroport, nous embarquons à nouveau dans un Boeing Air-India à destination de Calcutta.

L'avion a plongé dans un épais nuage de pollution jaunâtre qui recouvre la ville comme un édredon géant. Horreur. La circulation vers le centre-ville est étonnamment fluide, et la ville elle-même semble propre : nous sommes surpris et décontenancés : cela contredit tout ce qu'on a pu lire sur Calcutta... L'hôtel Kenilworth a bien enregistré la réservation faite par Miss Air-India de Nice. On s'écroule sur nos lits extra-planches pour récupérer de cet interminable voyage.

Le "Times of India" annonce la venue prochaine de Sir John Major, premier ministre britannique. Tout s'explique ! Les miséreux qui campent d'habitude le long des rues ont été ramassés et parqués au loin, hors de la vue du cortège officiel qui passera par-là dans quelques jours.

Mais la voici, la vraie Calcutta, crasseuse, grouillante et authentique, fidèle à sa mauvaise image : car nous sommes plongés dans le quartier New-Market, aux ruelles encombrées de charrettes, camions, motos, vélos, qui arrivent autour des halles surpeuplées. Odeurs pestilentielles des tas d'ordures amoncelés sur les trottoirs. Et voici les "hommes-chevaux", ces pauvres bougres attelés aux brancards de leur pousse-pousse. Ils cavalent pieds nus pour transporter humains ou ballots énormes au milieu des embouteillages terrifiants. Ce sont les derniers survivants de cette corporation en voie de disparition.

Ce soir, grand dîner de fin d'année au Kenilworth. Un repas "ourdou" au Marble room, mets traditionnels et orchestre moghol qui joue des musiques nostalgiques. Bel adieu à 1996, bonjour 1997.

Promenade dans le quartier chinois, surpeuplé, où nous pouvons circuler sans être abordés par les mendiants qui grouillent autour de notre hôtel. Ici, c'est la vie des travailleurs qui nous saluent en souriant, sans nous considérer comme des "porte-monnaie à pattes". Un passant indien nous guide vers le Marble Palace, bien caché dans un parc, en refusant énergiquement la moindre pièce. Cette grande bâtisse un peu écroulée, témoin des anciennes splendeurs, renferme une foule d'objets collectionnés à travers le monde, ensevelis sous une poussière et des toiles d'araignées séculaires... Curieux et très émouvant.

Tout près, le grand poète bengali Rabindranah Tagore a vécu dans une maison transformée en musée. Nous sommes exceptionnellement admis à entrer dans la belle mosquée Nakhoda, aux coupoles vernissées de céramique verte qui dominent le vieux quartier musulman. Tout en haut d'un interminable escalier de pierre, on a une vue plongeante sur les toits environnants, couverts d'immondices.

Une bonne adresse : Sudder street, le restaurant Zaranj, avec sa cascade d'eau fraîche qui serpente entre les tables. Délicieux plats de cuisine bengalie.

Le chauffeur sikh en grande tenue nous pilote vers le Pont Howrah qui traverse la rivière Hooghly, jusqu'à la gare principale de Calcutta. Il a garé la belle limousine, tandis qu'on pénètre dans la vieille station ferroviaire où une foule de voyageurs court vers les trains en partance. Assis ou couchés sur le sol crasseux, des familles entières se sont réfugiées sous les verrières, chassées de leurs villages à la recherche d'un improbable avenir.

Un curieux édifice situé au nord-ouest de la ville, sur les bords de l'Hooghly, le Belur Math, où se rejoignent les trois principales religions indiennes : hindouisme, islam et christianisme. Nous roulons sur la Grand Trunk road, qui relie Calcutta à Delhi, traversant le sous-continent dans toute sa largeur. Trafic d'une intensité supra-indienne, une marée d'énormes véhicules dans les deux sens, occupant tout l'espace, dans un nuage de fumées nauséabondes qui stagne à quelques mètres du sol. Les camions déglingués, surchargés de marchandises entassées en montagnes débordantes, menacent de verser dans le profond fossé. A l'arrière de chaque monstre, on peut lire "Horn, please" ainsi que la marque TATA, constructeur richissime des poids lourds indiens. C'est le marquis de Carabas, ce Mr. TATA possède des paquets d'actions phénoménales dans de nombreuses sociétés internationales.

Les milliers de voitures garées devant les grilles du Belur font présager de la foule qui piétine autour du temple baroque édifié sur la colline. Un cortège incessant de pélerins défile à l'intérieur de la basilique oecuménique qui ressemble vaguement au Sacré-Coeur de Montmartre. Sous des tentes bariolées, on aperçoit des personnages enveloppés de toges jaunes ou orangées, crâne rasé à l'exception d'une mèche de cheveux tortillée au sommet, cascades de colliers autour du cou. Assis sur les tapis, un auditoire subjugué par un gourou peinturluré qui psalmodie de lancinantes onomatopées amplifiées par un puissant micro. Invocations à Ramakrishna...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
LE Lepiaf Globetrotter ·
J'aime beaucoup. Tes écrits sont trop rares.
PA Parvat Globetrotter ·
Et puis? Et puis??? 😎 Merci tout plein! On attend la suite!!!
Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations... (N.Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
2 Janvier 1997 - Calcutta -

Et puis... Nous avons promis à notre nièce Sophie, 20 ans, d'aller rendre visite à deux ou trois de ses amis qui habitent ici, et qu'elle a connus durant son séjour de quelques mois chez... Mère Térésa. Arrivée seule dans cette ville, Sophie s'est naturellement proposée comme bénévole dans l'un des centres de secours de la célèbre Mère Courage. La jeune personne s'est attelée aux plus humbles besognes, ne rechignant pas à laver le linge des malades dans des cuves d'eau froide (Mère Térésa était hostile aux éléments superflus du monde moderne, donc absence de lave-linge, lave-vaisselle et autres gadgets inutiles...). De nombreux autres jeunes d'horizons différents étaient employés bénévolement et partageaient les mêmes corvées, armés d'un coeur généreux, sans protester ni se plaindre... Sophie avait trouvé une chambre très simple dans un quartier plutôt déshérité de Calcutta, où sa seule compagne était une charmante petite souris qui la faisait sursauter dès qu'elle la voyait apparaître par un trou du plancher... Comme quoi le courage n'est pas toujours proportionnel aux épreuves encourues !

De bon matin, nous partons en taxi à la recherche de Mrs. Sheila, directrice de la "Sheila's day kiddies school" dans un quartier plutôt sordide... L'école est fermée, mais un brave monsieur nous emmène au domicile de la dame qui loge tout près, au premier étage d'un vieil immeuble protégé par un rideau de fer solidement cadenassé. Une servante nous introduit dans le petit salon modeste, Mrs. Sheila nous accueille à bras ouverts, heureuse de connaître Tonton et Tata-Sophie... Cette dernière nous a confié un chèque pour participer au financement de la petite école privée créée par Sheila, qui se dévoue corps et âme aux gamins des environs. Elle leur apprend à lire, écrire, compter, parler anglais, et leur sert un repas à midi. Tout ceci bénévolement et grâce à ses propres deniers et aux subventions de quelques autres donateurs.

Magnifique personne, qui appartient visiblement à la bourgeoisie bengalie, et qui a décidé d'agir directement contre l'immense détresse de ses voisins. Ses amis lui ont reproché d'avoir abandonné sa maison des beaux quartiers, ce à quoi elle a répondu : "Si je veux les aider et les comprendre, je dois être à leur portée immédiate". Nous sommes très touchés par cette personne exceptionnelle, qui n'est pas la seule à se dévouer pour ses compatriotes, nous rencontrerons d'autres donateurs pendant nos voyages à travers l'Inde.

Deuxième mission : retrouver un jeune garçon, Raju. L'adresse approximative, rue A.J.C. Bosé, près d'une boutique d'appareils électriques, est difficile à trouver, les numéros des maisons sont attribués sans aucune suite logique sur cette longue avenue, mais à force de tourner et revenir sur nos pas, on questionne une petite fille qui part en courant et revient avec Raju, le copain de Sophie... Douze ans, mince et souriant, tout ému de lire la lettre que Sophie lui a écrite en y joignant des timbres pour sa collection, ainsi que quelques petits billets.

A l'écart des rues bruyantes, nous entrons dans un vieux cimetière anglais, à l'abandon depuis des dizaines d'années. Les merveilleux tombeaux des premiers colons ont été restaurés, surmontés de pierres gravées évoquant brièvement l'existence d'un lointain passé.

Nous sommes mûrs pour une plongée dans le terrible Kalighat où se dresse le grand temple de la déesse Kali, mère de la ville. Sophie nous a aussi parlé d'une amie européenne dont elle aimerait avoir des nouvelles. Cette personne serait employée dans le "mouroir" de Mère Térésa, le "Nirmal Rhiday", dernier refuge des plus pauvres qui sont recueillis ici pour l'ultime voyage. On pousse la porte de l'hospice. C'est une petite entrée séparée par un lourd rideau derrière lequel on devine des rangées de lits de toile, où gisent les agonisants sous leurs draps blancs. Une religieuse en sari immaculé bordé d'un galon bleu vient à notre rencontre. - Non, elle ne connaît pas celle que nous recherchons...- Quittons au plus vite cet endroit sinistre, avec une pensée admirative pour la généreuse Albanaise qui a consacré sa vie aux plus pauvres d'entre les pauvres.

Au bout de la ruelle, les portes du temple de Kali sont ouvertes : un prêtre brahmane nous fait entrer et nous guide devant les sanctuaires ornés de fleurs. Il montre la pierre du sacrifice quotidien, rougie du sang des moutons noirs égorgés chaque jour pour attirer la bienveillance de la féroce déesse sur la ville et ses habitants. C'est une très ancienne coutume, il dit qu'autrefois c'était des sacrifices humains qu'on pratiquait au même endroit. On frissonne d'horreur.

A la sortie de l'enfer, tout à côté, d'accortes demoiselles, fardées et vêtues de saris rutilants, font de l'oeil aux passants mâles : des soeurs "charity-sex"... Il faut de tout pour faire un monde !

De retour à l'hôtel, nous préparons notre excursion de demain : "Chandernagor", un des cinq comptoirs français de l'Inde coloniale...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Dans les rues de Calcutta - Belur Math - Aperçus
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Merci Parvat, merci Lepiaf, d'encourager ma prose indienne... J'éprouve tant de plaisir à évoquer tous ces souvenirs...Lointains et pourtant toujours aussi vivants...

Ce n'est pas pour rien qu'on a longtemps appelé ce fabuleux pays "LES INDES" ! Sources inépuisables de découvertes et d'émotions fortes.
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
SY SylvieF Regular ·
J'ai grandement souris en lisant ton dernier post. Mes parents partent EN Inde fin octobre et ma mère n'arrête pas de dire qu'elle va "AUX Indes"!

Je trouve ça tellement joli en plus : LES Indes.....

J'attend avec impatience aussi qu'ils me racontent et me donnent envie d'y aller (s'il fallait encore!).
FA Fabricia Globetrotter ·
Chandernagor -

Dans nos livres d'histoire, cinq noms qui évoquent un lointain passé : Chandernagor-Yanaon-Karikal-Pondichéry- Mahé, les comptoirs français de l'Inde... Edifiée sur les bords de la rivière Hooghly, province du Bengale occidental, Chandernagor a fait partie de ces fleurons exotiques de 1686 à 1951.

On roule à nouveau sur la Grand Trunk Road, la plus embouteillée de toutes, à allure réduite. Le maelström infernal quotidien auquel nous sommes habitués, maintenant : véhicules à moteurs, norias de charrettes tirées par des buffles, motos fumantes, vélos titubants, milliers de piétons et d'animaux qui traversent sans souci du danger... Il est exclu, pour un étranger à ces non-lois de conduite, de prendre soi-même le volant... Génocide routier garanti...

Un portique de fer forgé rouillé qui enjambe la route annonce la ville de Chandernagor. Au fronton de l'arche figure la belle devise "Liberté-Egalité-Fraternité", témoin muet de l'ancienne présence française.

Une étrange atmosphère règne dans cette enclave endormie dans une lourde moiteur, sur les berges du fleuve immobile. La résidence des gouverneurs a été transformée en musée. Dans un appentis qui donne sur la cour, deux indiens sont étendus sur des charpoïs. Ce sont des lits de repos, une toile de corde tressée clouée sur quatre pieds en bois qu'on voit partout, sur le bord des routes. Les gardiens sursautent à notre vue : des visiteurs ? Ils n'en voient pas souvent, de ces français nostalgiques passant par ici, et curieux de leur ancien comptoir...

Qu'�� cela ne tienne : ils s'emparent d'un lourd trousseau de clés énormes et ouvrent pour nous les vieilles portes de bois vermoulues. Voici la chambre de Joseph-François Dupleix (1696-1763), administrateur des établissements français de l'Inde. Et son lit, dont les dimensions impressionnantes évoquent la grande taille du personnage... Quelques documents de papier jauni sont affichés sous vitrine, résumant les péripéties de l'aventure coloniale des siècles enfuis.

Derrière le musée, une petite église blanche, plantée sur une pelouse d'herbe sèche, est ouverte aux quatre vents. Quelques gamins viennent à notre rencontre. Habituelles questions sur notre pays... Ils ne s'expriment maintenant qu'en anglais... Notre belle langue française a disparu depuis longtemps de leur programme scolaire. Disparue, elle aussi, la grandeur de notre patrie dans ce coin perdu...

Retour nostalgique et éprouvant sur la Dum-Dum road, horrible boulevard qui nous ramène vers le centre-ville de Calcutta. Dîner au "Peter's Cat", bonne adresse conseillée par Sophie, hâvre de paix et délices culinaires réconfortants. Besoin d'oublier durant quelques heures les épreuves d'une longue journée de bruits et de fureur.

La capitale du Bengale est très fière de posséder une seule ligne de métro, nord-sud, qui compte quelques stations. Propre, fonctionnel, il est surtout fréquenté par les employés de bureau et les étudiants. Cette ville s'enorgueillit de son élite intellectuelle. Les Bengalis sont considérés comme les plus érudits des indiens. De nombreux écrivains connus vivent dans les quartiers résidentiels, loin de la misère des bidonvilles. Un parc boisé s'enrichit d'un terrain de golf, un hippodrome et des courts de tennis fréquentés par la jeunesse dorée.

Une opulente construction se dresse dans un immense carrefour du centre : le Victoria Memorial Hall, qui témoigne de la puissance britannique à l'époque où la ville était la capitale de l'Inde. Elle a été transférée depuis 1912 à New-Delhi. Une statue massive de la reine-impératrice trône devant l'escalier monumental de marbre blanc, qui nargue encore les visiteurs d'un lourd regard. Elle personnifie vraiment le mépris de son époque pour les peuples conquis par la violence et l'âpreté.

Une charmante vieille demeure très british, située au 13A Sudder street, au fond d'un luxuriant jardin, propriété d'un couple anglais : l'hôtel Fairlawn, où ont été tournées plusieurs scènes du film "La Cité de la joie". L'établissement est géré selon des rites inchangés depuis des dizaines d'années. Des gravures ornent les murs des salons surchargés de meubles anciens. On peut y déguster des repas servis par des domestiques indiens gantés de blanc, à heures fixes, plats cuisinés à l'anglaise, traditions immuables. On ne sert que les pensionnaires.

Je suis quand même autorisée à prendre quelques photos de la réception et son escalier, si bien descendu par le héros du film, interprété par le bel acteur Patrick Swayze !

Notre avion décolle ce soir pour Bhubaneswar, état de l'Orissa, au sud-ouest de Calcutta.
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
DO Dolma Globetrotter ·
Toujours aussi percutantes ces lignes ; par tes mots et tes images on vit si facilement ce que tu décris que ça me confirme que je suis dans l'incapacité d'aller là où tu vas... ça s'appelle peut-être de la lâcheté ?
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
FA Fabricia Globetrotter ·
Bhubaneswar -

Capitale de l'état Orissa, c'est une petite ville tranquille, ignorée de la plupart des circuits touristiques malgré ses jolis temples autour d'un lac. Il est très agréable de se promener dans la campagne qui mêle étroitement ses habitations à l'ombre des édifices sacrés.

Il règne ici une vraie douceur de vivre, à l'écart de l'agitation coutumière. Tout le monde s'affaire à ses occupations et nous regarde passer en souriant. Un panneau annonce "Habitation Project" : c'est un village tout neuf, dont les occupants d'une même ethnie ont été regroupés dans des maisonnettes en pierre, après avoir quitté leur terre natale. Probablement des aborigènes chassés pour des raisons qui nous échappent... Femmes et enfants sortent à notre approche, silencieux et dignes. Nous passons sur le chemin le plus discrètement possible.

Nous avons marché longtemps, sans nous rendre compte de la distance, sous un soleil de plomb, et les heures chaudes deviennent lourdes sur nos crânes fragiles ! Point de taxi dans ces parages, seuls quelques rickshaws-vélos se proposent pour nous ramener à l'hôtel. Comme des poussahs ? Bien obligés d'accepter ce moyen de locomotion qui nous donne, une fois encore, la désagréable sensation d'exploiter la misère. A contre-coeur. Un indien gros comme une arête nous remorque, debout sur ses pédales, soufflant et suant sous le poids de nos personnes... Dès que la rue monte un peu, c'en est trop pour notre honneur : on pose le pied à terre et on paie la course interrompue d'un gros billet... Après ça, on jure qu'on ne le fera plus. Et pourtant, c'est grâce aux clients que ces pauvres gens peuvent gagner quelques roupies. Alors ?

Sur la côte du golfe du Bengale, deux villes possèdent des édifices magnifiques : Konarak et Puri. Le temple du Soleil de Konarak dont l'architecture symbolique sous la forme d'un immense char de pierre représente la course de l'astre durant le jour. Les quatre points cardinaux sont figurés par des tours ornées d'éléphants et de chevaux, et des dieux en prière. Ruines grandioses entourées d'arbres, quiétude... On rêve assis à l'ombre dans cet univers magique.

Contraste brutal avec la trépidante Puri, qui abrite en son coeur le temple Jagannath, où se pressent des milliers de dévots pour le festival religieux du Ratha Yatra. Juin et juillet sont les deux mois de folie collective, la ville devient noire de monde, les hindouistes arrivent de toute l'Inde pour vénérer les sacro-saintes reliques. Par chance pour nous, il ne s'y passe pas grand'chose ici, cet hiver. On peut admirer les allées du temple, interdit aux non-hindous, du haut d'une tour voisine, ouverte pour nous par le gardien, moyennant un confortable backchich..

Sur la grande plage de Puri, à l'extérieur de la ville, c'est le retour des barques de pêche. Les pêcheurs tirent leurs filets grouillants sur le sable. Des femmes portant de grands paniers sur la tête trient les poissons qu'elles rapportent au village, où ils vont sécher sur des fils, ou étalés sur les toits des cabanes, pendant des jours. L'odeur qui se dégage de ces milliers de bestioles en putréfaction est épouvantable. Il faut bien regarder où on pose les pieds, les habitants des lieux ont l'habitude de s'y soulager sans aucun état d'âme !

D'immenses plages blondes, léchées par les vagues d'un océan écumant, miroitent sous les feux d'un soleil brûlant. Couleurs vives des saris, palmiers et bambous, éclats argentés des poissons qui frétillent sur le sable : tout est sujet à photos.

La route du retour est bordée de nombreuses échoppes qui vendent des tissus bariolés, brodés de minuscules miroirs incrustés, pendeloques, damiers en nacre, éventails en plumes de paon, bois sculptés. Mille et une babioles pour attirer les voyageurs en quête de souvenirs exotiques. Un gigantesque stupa bouddhique a été édifié à Dhauli, grâce aux offrandes de riches japonais.

A la recherche de la famille Brajeswari... Ce sont nos anciens voisins français-indianisants qui ont quitté la métropole il y a quelques mois pour s'installer à Bhubaneswar, et nous avons décidé de leur rendre une visite surprise. Mais nous ignorons leur adresse. Par chance, le directeur d'un ashram que nous avons interrogé accepte de nous mettre sur la bonne voie. C'est avec plaisir que nous retrouvons la petite famille expatriée qui s'est installée à l'ombre de la secte Hare-Krishna, près du temple Izscon. Une communauté de dévots venant de plusieurs pays s'est ainsi rassemblée dans ce quartier résidentiel pour vivre selon les préceptes d'un respectable gourou. Mais chaque famille reste libre de se loger selon ses goûts, dans de jolies villas indépendantes.

Quelques jours après, dès l'aube, nous regagnons Calcutta pour prendre un avion à destination de Darjeeling, sur les collines du Bengale occidental, altitude 2000 mètres.
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
LA Laptitmarie Veteran ·
Je suis bien heureuse de te lire. J'ai, comme l'impression que tu y es encore, comme si tu nous décrivais ce que tu voyais en direct, en "live" !!!!!!!!! D'autant plus, que je pense que mon prochain voyage sera encore l'Inde, de Calcutta à Madras.

J'espère lire la suite très bientôt.
Balades autour de la boule : Inde, Bangladesh, Turquie, Népal, .. Récit Bangladesh Récit Inde 2001
VI Vilcanota Globetrotter ·
Trois semaines en vadrouille et quand je rentre je me plonge dans tous ces posts et j'avoue que j'y prends énormément de plaisir, merci Fabricia 😎
http://www.aventuren4x4.com Carnet Namibie : https://voyageforum.com/discussion/namibie-amie-d9300813/ Carnet Grizzlys : Carnet Grizzlys : https://voyageforum.com/v.f?post=9308751;page=last;#last
DO Dolma Globetrotter ·
Eh oui ! on attend la suite avec impatience et quand elle arrive, comme toujours on est pris dans un tourbillon de poésie, de charme et d'évasion... Ton précédent post ne m'incitait pas à partir et celui-ci me ferait faire le contraire ! A bientôt Fabricia Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
FA Fabricia Globetrotter ·
Voilà bien les raisons qui font que l'Inde n'a pas fini de surprendre les voyageurs curieux : ce balancement perpétuel entre attirance et rejet... Admiration et répulsion... Beautés et laideurs... Malgré ces contrastes éprouvants, cette étrange planète magnétise la plupart d'entre nous, qui avons eu le coup de foudre pour elle...

Merci, Dolma, Lapetitmarie, Parvat, Sylvie, Vilcanota, Lepiaf, et tous ceux que j'oublie... pour vos compliments qui m'encouragent à poursuivre ces récits. J'y prends un grand plaisir, donc je n'ai pas beaucoup de mérite à me replonger dans mes nombreux carnets...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Darjeeling -

On vient de survoler les sommets enneigés de l'Everest et du Kanchenjunga, le toit du monde, à plus de 8000 m d'altitude, dont les cîmes étincelantes émergent des nuages.

L'avion Indian-airlines nous dépose sur le tarmac du petit aéroport de Bagdogra, puis il faut prendre un taxi pour gagner Darjeeling, à 90 km. La voiture grimpe vers les contreforts de l'Himalaya, sur une route sinueuse, tracée à flanc de rochers. Les collines sont couvertes de forêts denses, l'air est vif, quelques singes audacieux gambadent sur la route et nous regardent avec des yeux malicieux. Les conducteurs sont très prudents sur ces lacets étroits tout juste assez larges pour se croiser au ralenti.

De nombreux villages sont accrochés sur les hautes collines, dont les habitants sont en majorité des népalais et tibétains réfugiés. Le fameux "toy train" serpente sur les rails qui suivent et croisent notre route. La brave petite locomotive à vapeur, toussant et crachant, remorque deux wagons miniatures remplis de voyageurs hilares et pas pressés...: jugez plutôt : 9 heures pour parcourir 80 km !

Il nous a fallu à peine 3 heures pour arriver à Darjeeling, à l'hôtel "Mayfair Resorts Hill", flambant neuf. Nous sommes les premiers clients inaugurant cet établissement qui vient d'ouvrir. Le staff au grand complet nous souhaite la bienvenue et nous installe dans une chambre aux murs lambrissés, avec petit salon aux profonds fauteuils devant une cheminée garnie de bûches, salle de bain ultra moderne, et, comble du luxe, les fenêtres donnent sur les jardins en terrasse qui dominent la petite ville. Léger bémol : il fait très froid dans cet hôtel, car les branchements électriques provisoires sont insuffisants pour faire fonctionner le chauffage... La salle de bain est une glacière. Mais tout est si joli, le personnel est aux petits soins et le cuisinier se met en quatre pour mitonner un dîner pantagruélique pour deux.

Un gentil garçon est venu allumer un feu dans la cheminée de la chambre et glisse deux bouillottes brûlantes entre les draps... Bonne nuit, les petits !

Un "morning tea" vient nous réveiller vers 6h selon la coutume héritée des britanniques, pour qui une journée ne saurait commencer sans ce breuvage matinal... Puis, un breakfast copieux achève de nous mettre en jambe pour visiter la ville : sublime ! L'hôtel est bâti sur les hauteurs de Darjeeling, au milieu des arbres. L'altitude inhabituelle à nos poumons nous essouffle un peu, nous obligeant à ralentir notre allure. On s'arrête devant les nombreuses boutiques "curios" d'artisanat tibétain. Je viens de me faire un ami, un antiquaire-brocanteur qui ouvre pour moi ses tiroirs de merveilles : colliers de corail, turquoise et vieil argent, un bol ancien de lama en bois ciselé d'argent, une trompe tibétaine... Difficile de résister à ces objets et à cet homme raffiné qui exprime toute sa douleur d'exilé, et qui a fui sa patrie envahie par l'armée chinoise avec la brutalité que l'on sait. Darjeeling a chaleureusement accueilli ses malheureux voisins.

Le soleil couchant illumine les hauts sommets qui dominent l'horizon. Il fait très sombre dans les petites rues pentues, de nombreux braseros sur lesquels cuisent des soupes parfumées jettent quelques lueurs dans la nuit. Le dîner est copieux et nous avons peine à finir nos assiettes, abondamment garnies par le chef qui a fait des merveilles. Enfouis sous notre couette, nous nous endormons comme des bienheureux.

Dans la cheminée, le feu s'est éteint au milieu de la nuit, malgré tous nos soins... On n'ose à peine sortir le bout du nez hors du duvet tellement il fait froid dans notre chambre princière ! Et que dire de la salle de bain, dont le vasistas est constitué de lames de verre en position ouverte ! Système D : des feuilles de papier-journal soigneusement pliées en accordéon et glissées dans chaque fente, pour éviter les vents coulis... Très efficace, mais il faudra refaire chaque soir le calfeutrage enlevé chaque matin par le préposé au ménage.

Dans la salle à manger, des nouveaux clients se régalent, eux aussi, de montagnes de toasts beurrés, oeufs, bacon, fruits et viennoiseries. Deux hommes, père et fils, belges, sympathiques avec qui nous conversons. Ils viennent de découvrir cet hôtel ce matin, après avoir passé une nuit affreuse dans un boui-boui de la basse ville. Le père et le fils se sont retrouvés en Inde, où le garçon travaille depuis quelques mois. Papa me plaît immédiatement : pensez donc ! Il vient d'affirmer avec force que "Paris est la plus belle ville du monde" et que "la langue française est la plus riche"... Il n'y a rien qui m'aille plus directement au coeur, venant de quelqu'un qui a voyagé dans le monde entier.

Nous prenons le "toy train" qui nous emmène vers le monastère de Ghoom. Dans le wagon, une joyeuse bande de jeunes voyageurs s'engouffre avec nous. Entassés sur les banquettes de bois, brinqueballés au rythme syncopé de la minuscule locomotive bleue qui pédale de toute sa vapeur sur les rails ondulés. Sifflets haletants pour annoncer son arrivée. On traverse les hameaux au milieu des marchands qui tendent leurs fruits par les fenêtres du train : il va si lentement qu'on a le temps d'acheter tout ce qui se présente : le marché en roulant ! Certains photographes descendent même pour prendre des clichés du train et remontent dans le wagon de queue sans se hâter. Fantastique trajet, on a envie d'aller encore moins vite pour que dure le plaisir...

Le monastère bouddhique de Ghoom est assis sur une colline boisée entourée de forêts. On pénètre dans le temple décoré de statues du Bouddha dans tous ses états, sous le regard bienveillant de quelques "mongs" (moines) à qui nous remettons notre obole.

Un taxi chahuteur enjambe les rails du chemin de fer et slalome sur des pistes défoncées pour nous porter sur Tiger Hill, célèbre point of view d'où l'on admire les plus hauts sommets du monde. Hautaine majesté, étincelant de neige glacée. Au bord d'un lac de cristal émeraude, une famille tibétaine demeure dans ce décor enchanteur et a pour mission de préserver la pureté de l'eau.

Tout près de l'hôtel Mayfair, sur la colline de l'Observatoire, des singes très effrontés ont pris possession des jardins de Chowrhasta.

Darjeeling, pour le monde entier, est l'origine d'un des plus fameux thés. "Happy valley tea estate", c'est ainsi que se nomment les manufactures préparant le breuvage des dieux. Les collines environnantes sont recouvertes à perte de vue de buissons de théiers d'un vert-bleu profond. Dans d'immenses ateliers, on traite toujours les précieuses feuilles selon la méthode artisanale des anciens maîtres britanniques. Le directeur nous invite dans le salon de dégustation où nous assistons aux préparatifs selon des règles immuables. Comme pour les vins hauts de gamme, le Darjeeling-tea possède son label, et celui qu'on nous sert dans des minuscules tasses de porcelaine est un des meilleurs crus.

L'Himalayan Mountaineering Institute a été construit pour honorer la fabuleuse équipée de Sir Edmund Hillary et son sherpa Tensing Norgaï. A ces deux héros légendaires, ont succédé d'autres intrépides grimpeurs des quatre coins de la planète. Exposition de photos, articles de journaux, accessoires et équipements utilisés par ces sportifs de l'extrême... Et le palmarès illustré où l'on peut voir les noms des français Pierre Mazeaud et Christine Janin. Cette dernière, jeune médecin, n'est pas la seule femme parmi ces célébrités : japonaises, américaines, britanniques, nordiques, ont été, elles aussi, victorieuses du "toit du monde"...

Nous rendons une visite au Tibetan Refugee Center, un village-coopérative qui abrite des tibétains exilés, exposant des objets d'artisanat fabriqués sur place. On ne peut repartir sans leur acheter quelques jolis souvenirs.

Dans la longue rue montante, des petits étalages de fringues aux couleurs criardes accrochent le regard. La mode enfantine, en particulier, est une débauche de volants, satins, paillettes, à s'en faire péter la rétine. Des porteurs, femmes et hommes, nous dépassent et grimpent la côte à vive allure, malgré les énormes charges retenues par une courroie qui barre leur front. Il ne faut surtout pas relever la tête, au risque de se casser le cou.

Le vieil hôtel Windamere trône dans son jardin anglais à l'abandon, et prétend offrir à ses clients triés sur le volet la "nice british way of life, as in the past good time"... Bof ! Tout a mal vieilli, un aperçu du salon de thé avec ses murs lézardés et ses meubles vermoulus évoquent un passé éteint.

Demain matin, nous allons reprendre la route pour redescendre dans la vallée, et nous quittons Darjeeling avec un pincement au coeur... Mais le voyage est loin d'être terminé !
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
AL Alan Globetrotter ·
😕 ...... Stop, je rends l'âme, ce n'est plus possible ...... arrête d'écrire comme ça avec cette façon qui te caractérise si bien .....

Je n'ai plus d'imagination pour écrire, écrasé que je suis par la justesse de tes récits, et ce matin je me suis même égaré devant la vitrine d'une agence vantant des circuits sur l'Inde ..... c'est pas bon signe pour moi ça...... 😉

Top 10 de la narration, Fabricia number one ....... !
GA Gayatri Regular ·
je me frotte les yeux....

C'est vrai qu'avec le voyage du pape à Lourdes tout peut arriver mais là quand meme c'est beaucoup....

Alors, Fabricia continue😉

Et essaie de lui expliquer qu'on est là pour lui organiser le circuit😎

et meme pour lui porter les valises
FA Fabricia Globetrotter ·
Tu veux parler d'un "miracle", je suppose, Gayatri ?

Tout arrive, ici-bas... Mais pour les valises, je ne suis pas très partante (un sherpa ferait mieux l'affaire), on pourrait lancer une collecte sur VF ?

Le calme va revenir et je laisse la place à d'autres voyageurs et d'autres destinations... seulement pour quelques jours. Car j'ai encore plusieurs étapes à raconter...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
AL Alan Globetrotter ·
..... plusieurs étapes à raconter et c'est bien ce qui m'inquiète, mais partir en Inde avec Gayatri et Fabricia me comblerait ..... et pas que pour les valises à porter ..... 😉

Mais bon, je ne suis pas encore sur le départ et la partie sera rude .....😏
GA Gayatri Regular ·
j'adore te lire et ça m'a meme donner envie de le faire. On verra.

Quant à la collecte pour le sherpa, j'en suis. Et puis le grand miracle est possible, notre Guru Alan est bien mur pour l'Inde, ou bien c'est un grand coup de fatigue.....

Jaisalmer, toi et moi arriverons bien à avoir ce coriace😉
FA Fabricia Globetrotter ·
Vol Indian Airlines à destination de Calcutta, take-off dimanche 12 janvier 1997, landing 12h05... C'est la quatrième fois que nous posons le pied dans le bel aéroport de Calcutta, nos différents voyages aériens doivent obligatoirement se faire depuis cette ville. D'ouest en est, du nord au sud, du sud vers le nord et du nord au sud : en forme de croix, ce tracé peut sembler incohérent, mais vu les routes de la région, nous avons privilégié les airs...

L'hôtel Great Eastern, un monument du 19ème siècle, si bien décrit par le Guide Bleu, que je ne résiste pas au plaisir de lui laisser la "plume" :

"Un des plus anciens hôtels de la ville. Rudyard Kipling y avait ses habitudes, mais il semble que, depuis, draps et serviettes n'ont pas été changés... L'établissement est aujourd'hui géré par le gouvernement du Bengale qui semble déployer un zèle confondant à le conserver tel qu'il était au siècle dernier, en ne touchant strictement à rien : la propreté est plus que douteuse, les fauteuils s'effondrent dès qu'on y pose le regard, les peintures s'écaillent et le service est inexistant. Il faut cependant avoir erré longuement, les valises à la main, dans d'interminables couloirs péniblement éclairés par les rares ampoules survivantes pour saisir la dimension véritablement kafkaïenne de l'administration bengalie. Une curiosité..."

Je confirme tout cela, plus l'accueil désagréable du larbin qui annonce le prix de la chambre (250 ff) comme si c'était au-dessus de nos moyens, plus l'attente interminable d'un porteur, indispensable pour atteindre la chambre effectivement située à des kilomètres du hall central, plus quelques couches de poussière accumulées depuis la visite du Guide Bleu !

Dégueulasse ! Il n'y a pas d'autre mot pour décrire l'état de saleté des murs, rideaux, lampes de chevet, moquette et dessus de lit... Miracle, tout de même, les draps ont été enfin changés depuis R. Kipling, une chance pour nous... et les sanitaires ont été astiqués. Sous un des lits, quelques mégots et un cadavre d'insecte non identifié, qui mesure 10 cm de long, de couleur jaunâtre... A la guerre comme à la guerre, installons-nous dans cette antique ruine.

O surprise, on ne mange pas si mal au restaurant du vieux palace : quelques américains en goguette sont déjà installés et se régalent de plats exotiques... Ils confirment que leur chambre n'est pas plus reluisante que la nôtre. Mais ils trouvent tout ça très pittoresque !

Sortie en fin d'après-midi, sur l'avenue du Raj Bhavan, résidence du gouverneur, les jardins publics sont une curiosité à nulle autre pareille : un attroupement nous intrigue. Dans un carré de pelouse pelée, d'étranges bestioles crapahutent, entrent et sortent des trous creusés dans la terre : ce sont des rats noirs. Toute une colonie de beaux gros rats bien gras qui s'affairent sous le regard curieux des passants. Personne ne défaille, on les respecte car la mythologie indienne les considère à l'égal des dieux. Un temple leur est entièrement dédié au Rajasthan, à Deshnok, où nous irons plus tard, en janvier 2000.

Une incursion dans la galerie marchande du Great Eastern, et je tombe en arrêt devant une bijouterie qui expose des joyaux en provenance de Jaïpur. Derrière le comptoir, un gentil monsieur montre ses trésors en souriant. Depuis des années, je rêve d'une opale aux reflets irisés. La voici, sertie sur un anneau d'or, entourée de quatre minuscules diamants. C'est elle... Son prix ? Inattendu... Affaire conclue. Puis-je payer avec ma carte bleue ? Bien sûr, mais le bijoutier doit demander l'autorisation à sa banque, fermée ce dimanche. No problem Mrs, vous prenez la bague et vous reviendrez demain matin pour payer... No, dear Sir, nous n'oserions pas emporter l'objet sans le règler.. Ce n'est pas dans nos habitudes. Et puis, on ne sait jamais, ajoute l'homme de ma vie, "si j'ai un accident, ou vous-même ?" Rendez-vous est pris pour demain matin 8h. Good night, Sir.

On a bien dîné, on a bien dormi dans ce very old dirty hôtel, et ce matin, vite, la bague ! La boutique est fermée, le commerçant voisin nous fait signe : "mon confrère ne viendra pas aujourd'hui, sa mère est morte cette nuit"... Aaaah... Comment le bijoutier ne pourrait-il pas nous attribuer des dons divinatoires ? La vente se conclut avec le voisin, une remise de 400 roupies (à notre grande surprise...), et nous sortons très troublés par cette étrange coïncidence : ne dit-on pas que l'opale porte malheur ?

Retour à l'aéroport de Calcutta (on n'y voit que nous ces jours-ci...) pour s'envoler vers Patna, dans l'état du Bihar, l'un des plus pauvres de l'Inde. L'avion est pris d'assaut par un troupeau de lamas (des bonzes...) thaïlandais, bhoutanais, japonais, coréens, qui s'entassent sur les sièges de l'avion au mépris des numéros de places pourtant attribués à chacun de nous.

Tous ces pèlerins ont une destination précise : Bodhgaya, la ville qui rassemble les bouddhistes du monde entier à l'occasion d'un festival exceptionnel qui s'étend sur deux semaines. C'est peut-être l'occasion, pour nous, d'assister à d'étranges manifestations. Pour l'heure, l'avion est plein à craquer de personnages en robes couleur aubergine, safran, rouge cerise, aux crânes rasés, pieds nus dans des sandales ou, signe d'importance hiérarchique visible, des chaussures de cuir brillant pour les dignitaires.

Nous sommes assis devant une rangée de japonaises qui se sont déchaussées et se sont assises en tailleur sur leurs sièges. Il me semble, depuis un moment, que l'on envahit mon espace, de part et d'autre de mon postérieur. Je ne rêve pas, ce sont des doigts de pied en chaussettes-moufles qui se tortillent autour de moi. Et puis quoi, encore ! Je prie l'intruse de retirer ses ambulacres, qui me sourit de toutes ses dents et se replie dans son territoire.

A l'arrivée sur Patna, tout le contenu de l'avion se déverse sur le tarmac en un paquet compact agglutiné autour de quelques bonzes comme des fourmis autour de leur reine.

Une pluie de moinillons envahit le hall : silhouettes juvéniles, cheveux tondus sur des têtes gracieuses, ce sont des demoiselles coréennes en robe bleu céleste qui pépient et se bousculent dans un joyeux chahut...

L'hôtel Patliputra est très agréable, dans un parc éloigné des rues encombrées et la chambre reluit de propreté. Egal bonheur de découvrir la coquette salle du restaurant et un menu alléchant. Mon regard est attiré par une touriste qui dîne seule tout près de nous. Très élégante avec ses cheveux gris argentés coiffés à la "Louise Brook", vêtue d'un ensemble tunique-pantalon noir. Son âge ? Environ 65 ans. Les serveurs, discrets, s'expriment en anglais suffisamment fluide pour se comprendre mutuellement. Nous allons être bien, ici : pourrions-nous rester quelques jours encore ? Non d'autres touristes ont déjà retenu toutes les chambres... Il faudra poursuivre la route jusqu'à Gaya.

Réveillés dès l'aube par les trompettes du Ramadan : le monde musulman est entré en "carême" depuis deux jours et deux nuits, et les infidèles, comme les croyants, en sont avertis plutôt cinq fois qu'une !

Au musée de Patna, rencontre sympathique avec un étudiant de Darjeeling venu en pélerinage avec sa famille, avides de connaître leur passé culturel. Nous sommes frappés du nombre impressionnant d'indiens qui visitent les musées et les monuments de leur patrie.

La communauté sikh tient une place importante parmi les diverses religions indiennes. Le grand temple Har Mandir de Patna est le rendez-vous des guerriers à turbans multicolores, qui ne coupent jamais leurs cheveux ni leurs poils de barbe, et qui portent le poignard rituel glissé sous leur tunique. Dans l'enceinte du sanctuaire de marbre blanc, une foule de familles sikhs est rassemblée pour célébrer l'anniversaire de la naissance du gourou Govind Singh, dernier maître de la communauté.

Spectacle étonnant que cette mer de turbans en technicolor, ondulant dans l'immense galerie carrelée qui mène au coeur du temple, pieds nus, pataugeant dans le bassin de purification. Nous sommes les deux seuls étrangers parmi eux, considérés avec bienveillance et respect, à condition de se déchausser pour le passage obligatoire dans le bac d'eau boueuse censée purifier nos pieds... C'est au-dessus de mes forces .. Nous renonçons à suivre la procession et nous nous réfugions sous les arcades pour ne rien perdre de la fête. Une jeune fille sikh vient à nous : elle parle un anglais parfait, étudiante brillante, et une fois ses diplômes acquis, elle partira aux Etats-Unis pour y trouver un emploi lucratif. Ces demoiselles sikhs ont la chance d'être sur un pied d'égalité avec les garçons dans leur société très évoluée.

Mercredi 15 : en voiture sur des chemins bosselés qui traversent cultures et cours de ferme. Les moissons terminées, des milliers de meules de foin et des paysans couleur poussière jalonnent le trajet Patna-Gaya. On nous a mis en garde contre les risques encourus par les voyageurs sur les routes de cet état du Bihar, où règnent les redoutables bandits "dakoïts" qui rançonnent les étrangers. Depuis que les guides ont imprimé cet avertissement, le gouvernement local a dépêché des militaires tout le long du parcours. Les nombreuses casernes ont dû décourager les détrousseurs puisque nous arrivons sains et saufs à l'étape !
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
LI Lisou69 ·
merci fabricia, pour ces moments magiques et toutes ces émotions dégagées.

Mon envi de retourner aux Indes(moi aussi je préfère ce terme), ne fait qu'augmenter aux furs et à mesures de tes écrits.

Surtout n'arrete pas!!!!

lisou
DO Dolma Globetrotter ·
Je me disais depuis quelques jours qu'il manquait su VF les récits fabuleux de Fabricia... quel plaisir ce matin !

Je termine tout juste "La Biographie de la faim" de ma chère Amélie et j'arrive sur VF pour comprendre combien "j'ai faim" de tes textes ; je suis comblée et ravie, ça fait un bien fou, merci 1000 fois !

A bientôt j'espère, Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
FA Fabricia Globetrotter ·
Gaya -

C'est une "ville à la campagne", traversée par des rues de terre creusées d'ornières, un nuage de poussière se soulève au passage de chaque véhicule et retombe sur les maisons et leurs occupants. Nous sommes légèrement inquiets quant au choix de l'hôtel : serait-ce dans cette cour de ferme, au bout de l'impasse boueuse dans laquelle le taxi vient de s'engager ? Surprise, nous arrivons devant la façade du Siddharta International, une construction moderne tout à fait inattendue dans le quartier rustique alentour... Hall spacieux, comptoir de marbre derrière lequel un réceptionniste nous accueille aimablement. Nous étions attendus, on nous conduit à notre chambre, vaste et lumineuse, irréprochable. Coup d'oeil discret vers la salle de bain, impeccable. Parfait.

Le soir, au restaurant de l'hôtel, nous retrouvons la dame de Patna, que nous allons saluer comme une vieille connaissance. Elle se présente : Mrs. Gloria Mc. C., citoyenne américaine vivant à Cincinatti, Ohio. Mais oui, nous savons où se trouve sa ville, son état : nous sommes français, mais néanmoins bons en géographie ! C'est une agréable rencontre, elle est retraitée de l'Unesco, connaît bien l'Asie, notamment le Bhoutan. Elle voyage pour découvrir des bijoux et des objets d'art qu'elle revend dans sa boutique, "Mahatma", à Cincinatti. Elle est venue à Gaya pour une raison très précise : lors de ses séjours au Bhoutan, elle a fait la connaissance d'un moine, qu'elle est certaine de retrouver au grand festival bouddhique dans la ville voisine de Bodhgaya.

Cette américaine n'est pas banale. Elle n'a pas le profil classique de ses compatriotes dont nous avions bêtement fixé les caractéristiques selon le cliché habituel : ni milliardaire, ni raciste, ni égoïste. Bien loin de là, puisqu'elle a dans ses valises plusieurs cadeaux pour son "monk", sous forme de produits de toilette, chaussettes, livres, dont il manque furieusement dans son strict dénuement. Propos très intéressants, ravis d'avoir lié une conversation que nous poursuivons désormais à la même table, ainsi que de vieux complices.

Dès la première heure, en taxi vers Bodhgaya, pour nous immerger dans les cérémonies qui s'y déroulent, en présence de milliers de pélerins qui se pressent à l'entrée du Temple de la Mahabhodi. Sur l'immense esplanade qui conduit au coeur du sanctuaire, une marée humaine de toutes origines recouvre les gradins et se prosterne devant les dignitaires qui trônent sur une estrade, dominant de leur majesté hautaine leurs admirateurs éperdus de respect.

Le congrès "World peace" tient ses assises, chaque année, durant deux semaines, et transforme la petite ville en capitale bouddhique de la plus haute importance. Il n'y a pas que des dévots à se précipiter dans ces lieux : une cohorte ininterrompue de mendiants et estropiés s'est déplacée pour exploiter l'événement. C'est une véritable cour des miracles dans les ruelles avoisinantes, aveugles vrais ou faux, mutilés, culs de jatte, hommes-tronc, tordus, bossus, pouilleux, interpellent les passants de leurs supplications, attirant à qui mieux-mieux la générosité et la compassion des bien-portants. Visions parfois insoutenables, répulsion et culpabilité nous poussent à donner à chacun des pauvres damnés une poignée de roupies.

On se réfugie au restaurant de l'Ashok, dont la salle à manger est déjà prise d'assaut, car les participants du congrès ont retenu la majorité des tables. Par chance, il reste trois places, puisque Mrs. Gloria s'est jointe à nous pour se remettre, elle aussi, de ses émotions. Elle n'a pas encore retrouvé son "monk", bien qu'elle soit visible de loin, avec son pull rose vif, ses chaussures du même ton fluo, qui flashent audacieusement au milieu de la foule.

La table voisine est présidée par un honorable lama bhoutanais, qui daigne accueillir à ses côtés quelques heureux élus. Echange d'écharpes blanches rituelles en signe de bénédiction. Pendant ce temps-là, notre chauffeur, Souhail, musulman, observe un jeûne strict du lever au coucher du soleil, ramadan oblige... Il dort dans son taxi, non loin de la grande place. Il faut le réveiller... Un temple japonais, où trône une statue géante du Bouddha, offerte par une riche communauté de Tokyo. Voici un promeneur connu : le gars au béret bleu déjà rencontré à Darjeeling, qui vient à notre rencontre. L'Inde est grande, mais le monde est petit ! C'est un slave qui parcourt l'Asie sac au dos, un peu au hasard de ses inspirations. Il nous semble désabusé, peu enthousiasmé par le pittoresque des villes indiennes qui lui font peur...

Avant de connaître l'Inde, je me suis plongée dans les oeuvres d'un écrivain anglais, Edward Morgan Forster, et l'un de ses romans m'a beaucoup plu : "A passage to India", titre français "La route des Indes", paru en 1927. Le metteur en scène David Lean en a tiré un film remarquable. L'action se déroule principalement dans la région où nous nous trouvons, et l'héroïne vit une étrange mésaventure dans les grottes de Marabar (Barabar). C'est l'occasion, aujourd'hui 17 janvier, d'aller voir ces "caves" et leurs étranges résonances. Maintes légendes s'y rattachent.

La route serpente à travers les champs cultivés d'un vert cru sous le ciel indigo, des travailleurs sont courbés sous le poids des meules de céréales qu'ils hissent dans des charrettes tirées par des buffles. De hautes collines jaillissent comme des pyramides, posées çà et là par des dieux farceurs. A l'horizon, une barre montagneuse annonce les fameuses grottes. La voiture nous dépose au pied de gros éboulis rocheux qu'il faut escalader pour atteindre la plateforme d'où l'on découvre un panorama grandiose. Au fond de la vallée, un lac profond étincelle sous le soleil brûlant. Le sentier escarpé qui longe la falaise débouche sur une série d'ouvertures creusées en ogive, chaque porte est surmontée d'un chiffre gravé. Deux d'entre elles sont consacrées à l'empereur Ashoka. Leur existence remonte au IIème siècle avant J-C.

Il faut toute l'imagination d'un Forster et sa propre sensibilité pour ressentir le mystérieux climat évoqué dans le roman qui m'a tant fait rêver. L'époque actuelle ne se prête plus guère aux sortilèges, mais je suis heureuse d'être enfin dans ces lieux étranges où l'écho de nos voix résonne sous les voûtes. Fermons les yeux... un souffle magique traverse l'espace et nous transporte au-delà des siècles.

Souhail, lui, ne rêve que d'une chose : une promenade en pédalo sur le lac ! Accordé, ce simple plaisir, avec deux copains : les voici juchés sur la machine, riant comme des gosses.

Des gosses, en voici toute une école, venus pique-niquer dans ce paysage avec leurs profs. Ils se précipitent vers nous pour les éternelles questions... J'ai quelque mal à les faire poser pour une photo de groupe : les garçons veulent tous être au premier rang et bousculent les filles... Je ne ferai la photo que lorsque tout ce petit monde se mélangera harmonieusement, ah mais !

Souhail nous a montré, à l'aller, le village de Ghazala, où vivent ses beaux-parents : selon ses dires, un beau et riche village où la vie est agréable. On lui propose de nous y mener. Arrêt sur la place de la mosquée, c'est l'heure de la énième prière du jour. Oncles, cousins, amis entraînent Souhail à l'intérieur pour sacrifier aux rites du ramadan. Assis dans la voiture, nous sommes immédiatement environnés par une nuée d'enfants venus nous reluquer. Ils sont assez loqueteux, sales, morveux, et les cheveux des filles ont la couleur gris terne qui annonce souvent une invasion de poux. L'une d'elles vient d'en attraper un sur la tête de sa voisine et l'écrase sur la portière en rigolant... Moi, je ne rigole plus du tout.. Cinquante minutes plus tard, revoilà enfin notre pilote qui reprend le volant après ses longues incantations... Beau et riche village ? Nous en doutons.

Mrs. Gloria est radieuse lorsqu'elle arrive au restaurant, ce soir : elle a d'abord rencontré son "monk", qui l'a repérée au milieu de la foule. Autre bonheur du jour : elle vient d'acheter au marché "le" collier dont elle rêvait, une pièce rare, dit-elle, de la fin du 19ème siècle, que nous sommes conviés à admirer dans sa chambre, après le repas. C'est un volumineux plastron composé de pièces d'argent frappées aux effigies alternées de la reine Victoria et du prince Albert... Je fais les compliments d'usage, et en moi-même, je le trouve fort laid. Tous les goûts sont dans la nature, n'est-ce pas ?

En remontant dans l'ascenseur, nous voici en compagnie d'une pauvre souris affolée qui tourne en rond, sans savoir comment sortir du piège. On essaie de lui montrer la sortie, en vain.. Combien de montées et de descentes aura-t-elle fait avant de s'échapper ? C'est la soirée des bébêtes : un gros gecko vient de déguerpir sur le mur de la chambre pour se cacher derrière une gravure accrochée juste au dessus de mon lit. Je n'en suis pas vraiment inquiète car je sais qu'il a bien plus peur que moi...

Ce nouveau matin, même voiture mais cette fois, c'est le père de Souhail, Younus, qui est au volant. C'est un vieux bonhomme au visage sérieux, bien plus raffiné que son fils. Il conduit prudemment avec l'expérience acquise au cours de longues années de pratique sur les routes du pays. Il a l'habitude de slalomer entre les trous et les bosses de la route défoncée qui mène à la colline de Pretsila. On pourrait visiter le temple édifié au sommet, si on avait le courage d'escalader les centaines de marches. Pour les paresseux, des palanquins hissés à dos d'hommes peuvent grimper les voyageurs moyennant un certain prix. Ni l'un ni l'autre n'acceptons d'être portés comme des rois fainéants par ces pauvres gars d'une maigreur extrême.

Sur les rives d'un cours d'eau presque à sec, des bûchers funéraires se consument lentement. C'est le lieu des crémations et voici un brancard porté par quatre hommes où l'on peut voir une forme enveloppée dans un linge blanc entouré de fleurs. Précédé d'une fanfare de trompettes, l'étrange cortège avance à vive allure en récitant des formules sacrées et va déposer son fardeau sur le bord de la rivière, pour l'ultime voyage.

Le temple de Vishnupada mérite une visite : à peine sortis du taxi, nous sommes abordés par un prêtre brahmane qui nous guide à travers les ruelles avec une idée derrière la tête... Il cavale comme s'il avait le feu quelque part, mais nous prenons tout notre temps pour observer l'animation environnante. Il se retourne sans arrêt en roulant des yeux furieux. Je me tords de rire car il vient de poser son pied nu dans une bouse de vache toute fraîche !

On arrive enfin dans la cour du temple, à l'écart d'une galerie. Il propose une "puja" à l'homme, qui accepte la chose sans avoir très bien compris de quoi il s'agit..Le prêtre marmonne des litanies, accroupi, en fixant son pigeon bien dans les yeux. Par terre, un bol de riz et des fleurs jaunes, salamecs et baragoins, tout est terminé : passons à la caisse ! Ce dingue réclame une somme exorbitante sous le prétexte qu'il a fait la "totale" qui justifie le prix. Voici 100 roupies, et c'est déjà beaucoup..

Notre chauffeur ange-gardien nous fait prestement remonter en voiture sous les imprécations du brahmane pas zen du tout....

Une reconnaissance des lieux s'impose à la gare de Gaya, où nous prendrons demain un train pour Varanasi (Bénarès).
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Assises en rond dans le hall de la gare, drapées dans leurs saris multicolores, une joyeuse assemblée de femmes papote bruyamment et éclate de rires communicatifs... Des soldats chargés de lourds bardas, l'arme au côté, la mine sombre, attendent tristement le signal du départ vers une destination inconnue. Ils jettent des coups d'oeil furtifs vers ces jolies filles qui les aguichent de loin...

Un long convoi est en partance le long du quai. Dans les premiers wagons de 1ère et 2ème classes, il y a peu de voyageurs, mais que penser du wagon de queue, en face de nous ? On croirait être revenu à l'époque de la dernière guerre mondiale, au temps de l'exode où les trains étaient pris d'assaut par des voyageurs affolés. C'est un magma humain qui est entassé dans ce wagon, bourré à craquer, où des gars continuent à s'introduire dans le moindre espace. Le dernier chanceux est monté par la fenêtre et rampe sur les têtes de ceux qui sont assis... C'est tellement hallucinant que j'en oublie de prendre la photo... Ce sont certainement des voyageurs sans billet, qui ne risquent pas d'être contrôlés en cours de route !

Dernière soirée à Gaya. Promenade à pied dans les rues de la ville, multiples échoppes pas plus grandes qu'un placard, un coiffeur-barbier exerce son art sur le trottoir, fruits et légumes s'étalent à même le sol, aspergés par le marchand qui puise l'eau dans une bassine douteuse. Nous avons fait nos adieux à Mrs. Gloria, que nous reverrons peut-être à Delhi dans quelques jours...

En voiture, destination Varanasi, attention au départ ! Nous sommes dans le train en provenance de Calcutta, assis sur les deux sièges réservés à notre nom, pendant qu'un indien roupille sur la couchette au-dessus de nos têtes. Un monsieur très digne, en tunique et jodhpurs blancs, lie conversation avec nous : c'est un bengali, professeur à l'université de Calcutta, qui s'exprime en termes savants sur l'histoire de son pays.

Dans le couloir du wagon, un va-et-vient continuel de vendeurs de chaï, suivis d'un balayeur qui déplace les détritus jetés çà et là par les voyageurs. Les portes des wagons ont été soigneusement cadenassées par le contrôleur qui surveille son territoire d'un oeil vigilant. Il n'a fallu que trois heures à ce "rapide" pour nous déposer en gare de Varanasi, en pleine nuit. Le hall de l'immense gare est noir de monde : allons-nous reconnaître le taxi de l'hôtel ? Nous sommes attendus, mais si nous ne connaissons pas le chauffeur, lui vient vers nous sans aucun doute sur notre identité ! A plusieurs reprises, au cours de nos tribulations indiennes, c'est toujours le conducteur de la voiture qui nous repère au milieu d'une foule de gens : il tient à nous comme à un trésor personnel, et veille à ce qu'aucun confrère ne lui fauche ses clients.

Nous connaissons déjà l'Ideal Tops de Varanasi : en octobre 1994, nous avions apprécié les qualités de cet établissement qui est resté tout aussi agréable. Une vaste chambre située à l'angle du jardin tranquille, avec de profonds fauteuils pour rêvasser devant les fenêtres, ce matin, bien à l'abri, il pleut à torrents... On ne va tout de même pas rester enfermés toute la journée, voici le beau temps revenu. Un taxi nous emmène sur les rives du Gange, avec mission de nous déposer exactement devant le plus important des ghats, le Dashashvamedh. Les marches descendent vers les rives du fleuve, où se déroulent les cérémonies rituelles. C'est le ghat préféré des mendiants qui s'installent dès l'aube en une double rangée, une place défendue de haute lutte contre d'éventuels intrus...

Un journaliste français a fait une expérience peu banale, il y a quelques années : Marc Boulet s'est glissé dans la peau d'un intouchable-mendiant sur ce fameux escalier...quelques semaines durant... Je conseille la lecture de son étonnante épreuve...

Un embouteillage monstrueux aux abords de ces descentes, en cet après-midi, et la voiture ne peut plus avancer ni reculer dans les étroites ruelles. Le chauffeur nous prend à témoin : il faut renoncer à poursuivre... mais le petit malin croit nous consoler par une visite des ateliers de soieries de ses copains. Refus poli de notre part. On va se balader à pied dans les dédales de la vieille ville, transformée en cloaque boueux après les pluies qui ont dilué l'épaisse couche d'ordures en une bouillasse gluante et nauséabonde. Je marche avec précaution, pensant au guide du routard qui met en garde les promeneurs : l'un de leurs lecteurs s'est cassé la jambe, en glissant sur une bouse de vache...

Le Fort de Ramnagar est un vieux palais édifié sur la rive droite du Gange, où demeure toujours le maharajah de Varanasi. Ce matin, toute la région est noyée sous un épais brouillard à couper au sabre, et les voitures circulent à l'extrême ralenti, tant la visibilité en est réduite à quelques mètres. On distingue vaguement le paysage brumeux dans une atmosphère irréelle.

La royale citadelle du 17ème siècle est imposante, avec ses hautes tourelles et ses murailles de grès ocre qui se reflètent dans les eaux du Gange. A l'intérieur des remparts, un intéressant musée expose les richesses fanées du propriétaire : palanquins, howdahs en argent massif, armes et munitions, chariots en bois précieux et mille autres reliques donnent une indication précise sur la fortune des anciens souverains...

A quelques kilomètres, la forteresse de Chunar se dresse sur un éperon rocheux qui défendait le fleuve. Solitude et silence ouaté règnent sur les murailles qui sont imprégnées des événements du passé. Longue rêverie dans les galeries souterraines et les allées du parc désert.

Pour traverser le Gange, il y a deux trajets : un pont moderne qui enjambe le fleuve, par lequel nous sommes arrivés ce matin, et un deuxième pont, tout à fait surprenant, puisqu'il est composé de bidons flottants sur lesquels sont posées des plaques métalliques mobiles. Il faut absolument emprunter cette passerelle qui ondule sur les flots, le taxi s'engage prudemment car la chaussée se balance sous les roues des véhicules, vérifiant constamment sa trajectoire puisqu'il n'y a aucun garde-fou pour éviter la chute dans le vide bouillonnant. Emotion quand une voiture arrive en sens inverse... se frôlant à quelques centimètres et priant tous les dieux du panthéon hindou réunis !

L'Inde nous offre une série de surprises de ce genre, qui font tout l'agrément d'un voyage à travers un pays vraiment pas comme les autres. Nous sommes tout de même bien soulagés quand nous arrivons sur la terre ferme sans encombre.

Un déjeuner revigorant nous attend au Clark's, dans l'élégant décor de ses trois étoiles. Mais dès qu'on met un pied hors du palace, les rickshaws-vélos nous entourent pour proposer de nous trimballer dans leur nacelle. Inutile de se faire transporter jusqu'à l'hôtel de Paris (sic) qui se trouve juste en face. Mais expliquer à ces pauvres gens que nous pouvons marcher quelques centaines de mètres relève d'une patience à toute épreuve : ils insistent les uns après les autres comme si c'était hors-norme que des touristes puissent préférer la marche à pied. On essaie toute la gamme des réponses pour ne pas leur faire de peine, mais on finit par dire au dernier casse-pied qu'on préfèrerait un éléphant : l'autre s'en va, furieux, en nous traitant de dingues !

Le quartier du Cantonment est situé à l'écart des grandes rues grouillantes de Varanasi. C'est l'ancienne Residency britannique de la colonisation, immenses avenues rectilignes, bordées d'arbres et pelouses d'herbe verte. De cette époque subsistent d'imposantes bâtisses, transformées en hôtels plus ou moins délabrés. Il en est un qui n'a plus de luxe que le nom, Hôtel de Paris, pour évoquer ses fastes disparus. La double allée circulaire a encore belle allure, qui mène au perron du vieux palace, déserté par les riches voyageurs. Nous avons un faible pour lui, son patronyme sûrement nous attendrit, car nous étions déjà venus il y a quelques années. Un five o'clock tea dans le parc, entouré de bruyants merles noirs, nous éloigne pour quelques instants du flot des quémandeurs qui nous guettent de l'autre côté de la grille.

La galerie marchande du Paris et ses boutiques de vêtements ethniques n'échappe pas à ma visite ! Des gilets matelassés, faits maison, sur mesures... Choix d'un joli tissu imprimé de motifs persans, et demain mon gilet sera prêt pour la modique somme de 120 ff.

Ce soir, à la table de l'Ideal-Tops, un jeune homme mince, blond et bronzé, nous salue en souriant : il est suisse, amateur de haute montagne, il se dirige vers Katmandou, pour un trekking dans les Himalayas. Ce très sympathique garçon est venu d'Europe pour se ressourcer dans un monastère bouddhique, avant de s'élever sur les pentes du toit du monde. On lui donne quelques bonnes adresses népalaises, notamment l'hôtel Mustang qui nous a tellement plu. Il nous enverra une gentille carte postale de Pokhara.

Sarnath est noyé dans les brumes matinales. Ce haut lieu bouddhique est célèbre pour son stupa, entouré d'un halo surnaturel, autour duquel gravitent de nombreux pélerins. Quelques bonzes en robe safran méditent çà et là, assis au milieu des pelouses. Recueillement dans un silence respectueux.

Des marchands tibétains s'installent sur les allées qui mènent au Parc aux daims. Ils exposent de très beaux objets d'artisanat, des turquoises énormes, des statuettes en bronze, des "singing bowls", des bonnets de feutre bariolés... Tentations irrésistibles.

Cette étape à Varanasi se termine par une journée fériée, dommage pour nous qui avions projeté la visite de l'université et son musée : fermés pour honorer un des héros de l'indépendance indienne : le grand Chandra Bose. Le temple de Bharatmata est une curiosité qui attire de nombreux visiteurs : une carte de l'Inde en marbre et en relief, vrai chef d'oeuvre qui concrétise parfaitement la géographie du sous-continent. Quelques phrases échangées avec des petites familles indiennes en pélerinage dans la région.

La ville suivante promet de belles émotions : Lucknow, la grande capitale de l'Uttar Pradesh et fief des nababs d'Oudh...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
DO Dolma Globetrotter ·
Quand arriverons-nous à Lucknow ? Je suis impatiente, comme d'hab... Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
FA Fabricia Globetrotter ·
... Un peu de suspense... et le chapitre "Lucknow" se mettra en ligne très bientôt ! Ce sera l'avant-dernier avant Delhi, puis, hélas, retour sur la terre natale... et des projets futurs plein la tête, car d'autres pays asiatiques sont en réserve dans mes carnets...

Merci à mes lectrices et lecteurs de leur constante attention.
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
DO Dolma Globetrotter ·
Bon, ok, je patiente... je n'ai pas le choix ! en attendant je me régale avec les aventures chinoises de l'ami philo ! A bientôt chère Fabricia, Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
FA Fabricia Globetrotter ·
Nous sommes arrivés très tôt à l'aéroport de Varanasi : les impondérables indiens, une fois de plus, nous tombent sur la tête... Le vol IC 695 est affiché "cancelled" ! Il est 9h30, le départ était prévu à 11h45... Moment désagréable : qu'allons-nous devenir avec nos bagages de plus en plus lourds (un sac supplémentaire a été acheté pour y fourrer les nombreux cadeaux glanés tout au long du parcours...) ?

Miracle indien : le responsable Indian Airlines, corpulent et chaleureux, nous promet un autre vol, assuré par la compagnie Sahara, qui décollera à ... 14h30. Il va falloir meubler ces longues heures, assis sur des sièges en métal, sous les ventilateurs poussifs qui tentent, en vain, de rafraîchir l'air moite de la salle d'attente. Il n'y a pas grand'chose à voir, ni même à boire ou à manger... Quelques autres passagers indiens se sont allongés sur le sol en ciment, pour reprendre leur sommeil écourté par un réveil matinal. Le remède : se plonger à nouveau dans la lecture du Lonely guide, pour savourer d'avance les merveilles de Lucknow.

Un joli petit avion argenté nous emporte à l'heure promise vers la ville tant désirée : ancienne capitale des nababs d'Oudh, et présentement celle de l'Uttar Pradesh. On ne sait pas pourquoi le guide du Routard n'a sélectionné ni Hyderabad ni Lucknow dans leurs pages. Ce sont toutes deux des enclaves musulmanes qui gardent de nombreux vestiges de leurs splendeurs.

A Lucknow, les larges avenues bordées d'élégants édifices sont bien éclairées, et la circulation est fluide et disciplinée. L'hôtel Clarks Avadh est un haut immeuble moderne et fonctionnel. Notre chambre se trouve au 8ème étage, avec vue sur deux tombeaux de dignitaires musulmans : Saad Ali Khan et Khurchidzada. Nous sommes au coeur de la cité, à l'écart des grands axes routiers, dans un calme inattendu.

Nous avons l'estomac dans les talons, après ces longues heures d'attente, et le léger plateau servi par les hôtesses de Sahara n'ont pas vraiment comblé ce creux... La cafeteria du Clarks ouvre ses portes avec l'engageante "happy hour", ce qui signifie prix réduits jusqu'à 19h... Au diable l'avarice ! Même sans cela, on y serait tout de même entré. Au menu, des plats indiens, chinois et occidentaux pour satisfaire tous les appétits.

Nous retenons une voiture avec chauffeur pour découvrir la ville et ses monuments anciens. J'ai déjà quelques idées sur Lucknow, depuis que j'ai lu le passionnant roman de Kénizé Mourad, "De la part de la princesse morte". C'est l'histoire de sa mère, la princesse Selma, née dans un harem d'Istanbul au début du 20ème siècle, qui a épousé le bel Amir, souverain musulman du petit état de Badalpur, aux environs de Lucknow...

Le "Shah Najaf Imambara" est le mausolée d'un chef musulman chiite. Superbe édifice d'art moghol, une coupole dorée dont on a dit qu'elle était recouverte d'or pur lors de sa construction, dans les années 1800. Magnifiques jardins botaniques avec plantations d'arbres rares, objets des soins attentifs d'une armée de jardiniers.

Le collège de La Martinière, réputé parmi les plus sélects des établissements indiens, est un palais baroque construit par un français, Claude Martin, devenu surintendant du nabab d'Oudh à la fin du 18ème siècle. Sa fonction lui a permis d'accumuler une immense fortune dont il a légué une certaine partie à la ville de Lucknow, à condition de transformer son palais en collège. Calcutta et Lyon (en France - sa ville d'origine) possèdent, elles aussi, leur "Martinière".

Le gigantesque édifice dont il a dessiné les plans emprunte son architecture à un mélange délirant de gothique, corinthien et vénitien, entre autres, ressemblant à un gros gateau de mariage princier. Lorsque nous entrons dans la cour d'honneur, des centaines d'étudiants, toutes classes confondues, manoeuvrent sous les ordres d'un maître de cérémonie pour célébrer la fin de l'année scolaire. L'ensemble des élèves obéit comme un seul homme à un protocole qui ne souffre aucune erreur. Mais au coup de sifflet final, toute la volière s'éparpille dans les éclats de rires de la jeunesse enfin libérée.

D'autres aventuriers français ont connu un destin exceptionnel, quand ils se sont engagés dans les expéditions de la compagnie des Indes orientales, au cours des 18ème et 19ème siècles. On connait, entre autres, le breton René Madec, dit "le Nabab", simple soldat qui devint un puissant personnage au service d'un souverain indien.

Le palace "Taj", tout en marbre blanc, trône dans un luxuriant jardin. C'est notre halte-déjeuner. Deux autres clients européens finissent leur repas à côté de nous. Britanniques, à n'en pas douter : l'homme, d'une soixantaine d'années, et sa jeune femme, vingt ans de moins... nous adressent un aimable salut.

Le chauffeur de notre voiture, qui faisait un somme dans l'Ambassador, garée à l'ombre, décide de nous emmener dans le quartier commerçant, espérant gratter quelques roupies sur d'éventuels achats... Il suggère : "Chicken and cobras" ??? Pourquoi me propose-t-il des poulets et des serpents ? Il y a sûrement erreur sur la marchandise, à cause d'une prononciation approximative : un petit effort d'adaptation et je traduis "chikhan" (tissu brodé à la main, spécialité locale) et "copper" (bibelots en cuivre).

Les souks d'Aminabad sont surprenants : une succession ininterrompue de vendeurs de livres de toutes sortes, dont les piles débordent jusque sur les trottoirs, sur lesquels se penchent de nombreux indiens. C'est la première fois, depuis que nous sillonnons l'Inde, que nous voyons une telle exposition dans un marché à ciel ouvert. Petite surprise : les titres des ouvrages sont classés par ordre alphabétique selon la première lettre du prénom de l'auteur : ce qui donne Alain Fournier et André Gide en tête de rayons...

L'Inde est en constante progression, grâce aux médias, et notamment la télévision, qui stimulent les esprits curieux jusque dans les régions les moins privilégiées. Lucknow semble être plus favorisée par rapport à tout ce que nous avons vu dans les étapes précédentes. Très peu de mendiants dans les rues ou sur les sites touristiques, propreté des rues balayées quotidiennement, abondance de magasins, ce marché aux livres...

C'est jour de grande fête, en ce dimanche 26 janvier : commémoration de la République indienne, fondée en 1950, il y a déjà 47 ans, par Jawaharlal Nehru, premier-Prime minister de la plus grande démocratie du monde. Pour célébrer dignement l'événement (fêté dans l'Inde tout entière), un défilé de chars se forme sous nos fenêtres, donnant à l'avenue un air de fête foraine. Toutes les corporations sont représentées par des personnages en carton-pâte, peints de couleurs vives, symbolisant différents thèmes. Une gigantesque revue, animée par de joyeux figurants costumés, parcourt les rues sous le regard débonnaire des policiers, armés de leur inséparable "lathi". Danseurs, musiciens, écoliers, cavaliers, venus des environs pour participer à l'immense parade.

Promenade à pied dans le quartier, jusqu'aux rives de la Gomti, qui serpente entre les bancs de sable et de galets qui garnissent son lit, peu profond. Ici, les laveuses brassent des tonnes de linge dans une eau boueuse, à grands coups de battoir, puis elles étendent la lessive sur les berges poussiéreuses. Ne pas s'étonner des taches indélébiles sur nappes et serviettes soumises à ce traitement rustique...

Pour le déjeuner, je viens de choisir un "sizzling chicken steack" : spécialité présentée sur une coupelle de fonte chauffée au rouge, sur laquelle le cuisinier a déposé légumes et viande. L'ensemble arrive grésillant devant moi. Hurlements d'une sirène : le fameux plat dégage tant de chaleur qu'il vient de déclencher le système détecteur d'incendie fixé juste au dessus de moi ! Grâce à la rapidité d'intervention du maître d'hôtel, j'échappe de peu à la douche annoncée ! La scène, du plus haut comique, inspire à mon compagnon un dessin sur la nappe en papier... récupéré par les serveurs hilares.

Un lieu historique chargé d'émotion, la Residency britannique : en 1857, au cours de la révolte des Cipayes, les rebelles ont assiégé ce bastion britannique durant neuf mois, dans d'atroces combats. Mille assiégés anglais seulement ont survécu sur les trois mille occupants qui s'étaient réfugiés dans la citadelle. Dans les ruines préservées, on a reconstitué le pavillon du gouverneur et des documents retracent les douloureux épisodes. Au fond du parc, dans un fouillis végétal, on peut apercevoir quelques pierres tombales. Beaucoup de visiteurs indiens, un seul couple européen, à part nous : les britishs rencontrés au Taj. On réalise que cette ville si émouvante n'est pas encore au programme des circuits touristiques.

Le lendemain matin, nous partons avec le même chauffeur, qui a tendance à foncer dans la direction opposée à celle que nous lui avions indiquée.. Il faut gentiment le remettre sur la bonne voie, grâce à la carte que nous avons en mains.

D'abord, le "Bara Imambara", mausolée d'un saint musulman chiite devenu mosquée, donc inaccessible aux infidèles, mais que l'on peut admirer du parvis dallé noir et blanc. Pierre ocre iridescente, ogives parfaites, minarets finement sculptés... Photos, photos..

"Rumi Darwasa" : la porte turque, réplique byzantine, aux motifs délicats de céramiques précieuses. Voici la "Clock Tower", qui indique l'heure, évidemment ! "Hussainabad" : une galerie de peintures dans le décor d'un gracieux édifice moghol, gardé par un vieux monsieur qui nous escorte et commente chaque tableau. C'est une lignée de souverains du royaume d'Oudh. Le dernier rejeton de la noble famille a été déposé par les anglais après l'affaire des Cipayes... Wajid Ali Shah était un doux seigneur plus attiré par les arts que par la guerre. Son portrait, maintes fois reproduit, le montre enturbanné de soie, des rivières de perles et de diamants illuminent son habit de brocard et d'or.

Tous les monarques indiens ont montré un goût très prononcé pour les parures et les joyaux, qu'ils exhibaient sans mesure comme symbole de puissance. Des richesses colossales, dont on n'a plus idée de nos jours, ont été amassées dans les états princiers. On sait que le nabab d'Hyderabad possédait des diamants d'une taille fabuleuse, extraits des mines de Golconde. L'une de ces pierres lui servait, dit-on, de presse-papier !

L'enchantement continue : "Cchota Imambara", la superbe "Jama Masjid" et le "Nadan Mahal"...

Vite, chauffeur, lunch time, au Taj, comme hier ! Nos deux anglais sont encore à table : cette fois, on entame une conversation plus personnelle. Amanda dit qu'elle est venue onze fois déjà en Inde, d'abord en célibataire-sac à dos, puis maintenant avec son riche mari, le distingué Edward, qui préfère nettement le confort des palaces. Elle m'amuse quand elle affirme préférer l'Inde en routarde : elle ne dédaigne pas, non plus, le luxe et l'aisance matérielle dont elle profite depuis son mariage. Ils sont tous les deux très agréables. Le repas terminé, ils veulent nous donner une adresse à New-Delhi, et nous emmènent dans leur chambre cinq étoiles, où règne un sympathique désordre... Ils n'en sont qu'au début de leur périple : demain, ils s'envoleront pour Varanasi alors que nous retournerons à Delhi.

Car, hélas, c'est bientôt la fin de notre voyage. Plus que cinq jours... Je devrais écrire : il reste encore cinq jours !
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Nous n'assisterons pas à la neuvième nuit du mois de Moharram, nuit de la mort du prophète Hussein, commémorée avec ferveur dans Lucknow, centre de l'islam chiite...Nous ne verrons pas ces processions de pénitents qui se flagellent avec violence, se frappant le torse avec des chaînes tranchantes qui lacèrent les chairs, sous les incantations de la foule en délire...

Le calme règne dans les rues malgré le ramadan. Par contre, il y a une fiesta dans la chambre voisine de la nôtre, au 8ème étage... Une douzaine de jeunes cadres dynamiques en goguette se sont fait monter des plateaux - repas accompagnés de boissons illicites. Ils font un boucan d'enfer, se croyant seuls au monde.. Il faudra l'intervention sévère de mon compagnon, auprès de la réception, pour qu'ils consentent à mettre un terme à leurs libations... Le gérant se confond en excuses en nous disant : "They are bad indian men..." Soit.

Poursuivis par le mauvais oeil d'Indian-Airlines, ce matin encore, notre avion qui devait décoller pour Delhi à 11H40 est repoussé à ... 15h ! Le panneau d'affichage clignote pour retarder, encore, notre départ... Un père de famille, averti des habituelles fantaisies de la compagnie aérienne nationale, s'est acheté des billets en double, sur un vol concurrent... Nous l'envions dans sa grande sagesse ! Pour calmer les estomacs des passagers en souffrance, il est possible de se faire servir un en-cas. Les employés du comptoir sont incapables d'expliquer la cause de ces reports. Fidèles au fatalisme indien, nos compagnons d'infortune sont prostrés sur les sièges déglingués, dans une moite torpeur ambiante.

A 16h, nous sommes enfin invités à nous soumettre aux nombreux contrôles de sécurité, puis autorisés à monter dans l'appareil immobilisé depuis des heures sur le tarmac. Il a fallu "reconnaître" nos bagages au pied de l'avion, procédure normale pour tout départ domestique. Installés à bord, nous attendons encore quarante minutes avant de voir arriver trois bagnoles de grand luxe qui se garent au pied de l'avion : deux gros poussahs vêtus de lin blanc en sortent et montent à bord, escortés par quelques larbins-gardes du corps qui s'asseoient dans les premières rangées, surveillant d'un oeil de lynx une lourde mallette qu'ils ont posée devant leurs pieds... Enfin, voici le signal de fermeture des portes, lecture des consignes de sécurité, recommandations d'usage, et "take-off"...

Je réalise alors que nous avons attendu toutes ces heures pour ces personnages qui ont retenu cent passagers en otages pour convenances personnelles... Le quotidien "Times of India" publiera, demain, un dessin humoristique relatant notre mésaventure.

DELHI - Hôtel Connaught, situé près de la place du même nom, coeur du commerce international de la capitale. Chambre fonctionnelle et silencieuse, dans un immeuble récent, sans charme particulier. La Shahead Bhagat Singh Marg est adjacente à l'avenue circulaire de la fameuse place Connaught. Ce matin, 29 janvier, nous avons quelques démarches à faire : d'abord reconfirmer nos billets Air-India pour le retour en France. Deuxième problème à traiter : obtenir le remboursement par Indian Air-lines des billets achetés, et non utilisés l'an dernier, sur un vol Goa-Bombay. Nous avons un document (Miscellaneous order) nous invitant à réclamer notre dû sur le sol indien... Comme il vaut toujours mieux s'adresser au chef, nous allons directement à la direction qui nous reçoit illico. C'est avec diplomatie et habileté que mon compagnon obtient le remboursement intégral de notre crédit, non sans avoir longuement parlementé et posé des arguments irréfutables. Nous voici plus riches de 4150 roupies : vite, allons les dépenser au Garden coffee-shop de l'Imperial !

Le bel hôtel un peu défraîchi d'octobre 1994 a subi un sérieux lifting : le vaste hall donne sur une galerie des glaces qui abrite de jolies boutiques, deux bars raffinés, une taverne irlandaise et un bistro oriental. Les prix des chambres ont été substantiellement modifiés. Mais les repas servis au Garden restent tout de même abordables. Emotion de se retrouver dans le joli parc, au milieu des pelouses, assis sous un parasol. De nombreux clients occupent déjà les tables devant un immense buffet qui regorge de nourritures. Les aigles planeurs sont à leur poste d'observation, sur les toits environnants, et plongent sur les assiettes garnies.

Sur l'avenue Jan Path, les marchands cachemiris et tibétains ont échangé leurs baraques en bois contre des boutiques en pierre, les rickshaws et les taxis harponnent toujours avec énergie les piétons étrangers, les belles filles du Rajasthan ont étalé leurs merveilleux tissus brodés de miroirs sur les trottoirs, les somptueux tapis de soie déploient leurs savants motifs sous les rayons du soleil.

Cette Delhi nous paraît de plus en plus civilisée par rapport aux autres mégapoles du sous-continent : Bombay, Calcutta, Madras, Bangalore. Cités tentaculaires et surpeuplées, accablées de bidonvilles sordides. On remarque les efforts méritoires de la municipalité pour embellir, rénover et nettoyer la capitale. La circulation automobile, bien que très dense, est canalisée par des feux de signalisation respectés par les conducteurs. Le voyageur qui débarque ici éprouve tout de même un choc à son contact... Le pire est ailleurs !

C'est un jour exceptionnel, ce 30 janvier : l'Inde célèbre le 49ème anniversaire de la mort du Mahatma Gandhi, et toute la ville est en effervescence. Le cortège des "officiels" ayant quitté les lieux du mémorial, nous pouvons à notre tour pénétrer dans le jardin des souvenirs. Une dalle de marbre noir noyée sous un tapis de fleurs jaunes indique l'endroit de la crémation du grand homme, vénéré par des centaines de milliers de pélerins. Respect et intense dévotion, autour de la plateforme sacrée devant laquelle défilent inlassablement les visiteurs aux pieds nus. Des arbres souvenirs ont été plantés par des gens illustres : la reine Elisabeth II, Eisenhower et Ho-Chi Minh... Nous quittons ce "Raj Ghat" au milieu d'un inextricable rassemblement d'autocars qui ont amené les visiteurs de tous les états indiens, armés de bannières exprimant leurs revendications. Des policiers armés jusqu'aux dents canalisent brutalement les cortèges en marche vers la dalle sacrée.

Revoir le Fort rouge, ses murailles de grès aux clochetons ouvragés, le vaste jardin fleuri, les bords de la rivière Yamuna, sous le soleil ardent. Puis les ruines de la citadelle Feroz Shah Kotla, du 14ème siècle, et sa colonne dédiée à l'empereur Ashoka.

Tournée des grands palaces et leurs bistros si attirants. Parmi les plus luxueux, l'Oberoi offre pas moins de cinq restaurants, dont "La Rochelle" un joli nom pour attirer deux gourmands avides, les yeux et les papilles en éveil devant les "fettucini ala bolognaise" et les merveilleux mocktails de fruits frais et crème glacée. La salle est superbe, murs vert tendre ornés de gravures anciennes, banquettes de cuir et bambou, tables nappées de lin, verres de cristal, élégants serveurs... Sommes-nous encore en Inde ? Contrastes...

Dans le hall, je retrouve les jolies broderies exposées par les religieuses qui font travailler de jeunes femmes indiennes dans leurs centres d'apprentissage. Vues l'an dernier à Bangalore, où j'avais déjà acheté ces délicats napperons. Faits main par les élèves des "Franciscan Sisters", Needlework & Embroidery, made by the village girls...

Un parc immense entoure le "Purana Quila", un des sites anciens de Delhi édifié vers 1540, dont les vestiges, fort bien conservés, sont impressionnants. De nombreux indiens sont assis sur les pelouses du parc, surnommé "Loving Gardens" car des amoureux discrets sont tendrement enlacés sous les "ashoka trees", ces arbres si étranges, dont les branches forment comme un éventail géant à l'envers.

Le "Nehru Memorial Museum" est l'ancienne résidence du premier Prime-minister. Une élégante et vaste demeure, ouverte aux visiteurs, dont nous découvrons l'intérieur intact. C'est très émouvant de pénétrer dans l'intimité du Pandit Nehru, originaire du Cachemire, et grand seigneur démocrate. Il est mort dans cette chambre en 1964, sur ce grand lit d'acajou, quelques uns de ses objets familiers sont posés sur le chevet, des photos qui ont fait la une du monde entier évoquent les épisodes d'une vie exceptionnelle. Sur un guéridon, un bouquet de roses rouges rappelle l'amour que Jawaharlal Nehru portait à ces jolies fleurs, au point d'en fixer une nouvelle, chaque jour, au revers de sa tunique...

Le "Jantar Mantar" et ses étranges constructions conçues par Jaï Singh II, maharajah de Jaïpur, en 1725. Passionné d'astronomie il a bâti plusieurs autres sites semblables dans d'autres cités indiennes. Ces blocs de pierre rouge ont des formes surprenantes, en spirale, pyramide, cadran solaire géant... tout pour lire le ciel étoilé.

Et voici le dernier jour, ce 1er février 1997 : l'immense Delhi et ses mille visages garde encore des secrets... Un chauffeur sikh nous conduit à la St-James Church, ancienne église du 19ème siècle, posée dans un enclos de verdure depuis 1836, blanche chapeautée d'un clocheton doré. Emouvant souvenir de quelques britanniques enterrés dans le petit cimetière voisin.

"Kashmiri Gate", superbe porte de la ville, d'ocre rouge sculptée de motifs orientaux, évoquant la révolte des Cipayes.

Le coffee-shop "Isfahan" du Taj Palace est ruisselant de mosaïques vertes et noires, acajou et cristal taillé, lustres à pendeloques multicolores : un "simple" bistro parmi les splendeurs de ce "5 étoiles".

Vers 16h30, dans le hall de notre hôtel, apparition inattendue de Mrs. Gloria herself, qui débarque du Rajasthan et occupe une chambre voisine de la nôtre ! Exclamations de plaisir : heureux de ces retrouvailles avec notre américaine pas comme les autres. Dîner partagé avec notre amie, échange d'adresses, photo pour la postérité... Adieu, Mrs Gloria, bons voyages !

Le vol Air-India est programmé pour un décollage tardif, à 2h30 cette nuit. Les interminables formalités des compagnies indiennes nous obligent à arriver à l'aéroport trois heures avant. Contrôles multiples, très sévères, dès l'entrée dans l'aéroport. Passagers et bagages fouillés à trois ou quatre reprises, taxes internationales à règler à l'autre extrêmité du bâtiment... Les indiens ne plaisantent pas avec la sécurité...

Un voyage de retour sans incident, des hôtesses attentives à nos désirs, des passagers courtois. Au lever du soleil, je découvre les montagnes turques recouvertes de neige et des paysages familiers qui me rapprochent irrémédiablement d'un autre monde.
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)

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