Indonésie: Alor Jalan Kaki
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Original post
EV
Juillet 2006

Quelle balade! La meilleure depuis le début. J'ai commencé dans les montagnes pour descendre sur la côte sud. Magnifique. La jungle, puis le littoral. Coup de coeur pour l'endroit et les gens. J'ai rencontré des gens super. Ca change vraiment tout de pouvoir baragouiner trois mots de bahasa indonesia. Je crois que je vais retourner dans un de ces villages, toujours à pied mais par un autre chemin, moins escarpé. Mes chaussures ne vont pas tarder à rendre grâce. Eux, ils marchent souvent pieds nus; c'est impressionnant avec quelle agilité, même en portant de lourdes charges. J'adore les contacts que me procurent la marche à pied. Marcher a pied permet des contacts complètement différents avec les gens. Et de me rendre dans des coins inaccessibles autrement. L'autre jour, j'ai marché en compagnie de quatre enfants qui sont allés rendre visite à leur père dans un autre village. Nous avons marché ensemble pratiquement toute la journée et le soir j'ai dormi dans leur famille. Les gens ont des notions des distances et du temps très approximatives. Par exemple, en chemin, on nous a annoncé que le village où nous nous rendions était à 3 kms, soit deux heures de marche. Quand t'entend ca, sachant que le chemin longe le bord de mer et que c'est plat...tu comprends qu'il y a quelque chose qui ne colle pas, mais quoi?... J'ai été surprise par le dénuement à l'est: du tapioca, des patates douces, essentiellement. Parfois du maïs. Du riz bien sûr mais il vient de l'ouest de l'ile et encore; je crois qu'il provient d'autres provinces d'Indonésie. Et puis, dans certains villages du littoral, ce ne sont pas des pêcheurs: ce sont des gens des montagnes qui sont descendus s'installer sur la côte; donc il n'y a pas de poisson à table alors que l'océan est devant eux. En conséquence, leur régime alimentaire est pauvre et monotone. Alors que le climat semble idéal pour les cultures, ce n'est l'abondance nulle part. Même à Kalabahi. Sur les marchés de la ville, on trouve quelques tomates, des bananes, des clémentines. Mais pas en très grosses quantités, et pour les clémentines, même pas tous les jours. Il est rare de voir un ananas parmi les étalages, et encore, c'est bien souvent le seul du marché. Ca manque cruellement de variété. Quand je passe la nuit chez des gens; j'amène toujours quelque chose. Ils mâchent beaucoup de noix de bétel et c'est le cadeau usuel, mais je préfère donner autre chose. Quand tu vois les enfants qui mâchent du bétel et fument déjà à douze ans, ça fait mal au coeur. J'évite aussi d'offrir des cigarettes pour la même raison. Il me reste le choix entre du thé, du café, ou du sucre. Le kilo de sucre est assez cher pour eux. Les enfants travaillent très tôt, et les mariages ont lieu assez jeunes. Il n'est pas rare de rencontrer un femme de 23 ans qui a déjà trois enfants. Parfois j'ai eu l'impression d'être en Afrique, meme si c'est un continent que je ne connais pas. Tant par les traits du visage et les coiffures que par la sècheresse de certains paysages, comme entre Kiralela et Koilela. On aurait dit de la savane, avec de hautes herbes jaunes et seches, quelques eucalyptus pelés. Et puis d'un coup, on tombe sur une mangrove, et au détour d'un rocher, soudain apparaît la mer. Des rochers, une plage de sable noir succède à une plage de sable blanc. Et il n'y a personne. Tu peux marcher pendant des kilometres sans croiser personne. Ils sont tres étonnés de me voir voyager seule; et marcher à pied, encore plus. Parfois, je sens qu'ils vivent mon arrivée davantage comme une "apparition". Qu'ils ne comprennent pas bien ce que je fais là, comment j'ai pu atteindre cet endroit sans être accompagnée. Voire même qu'ils se demandent si je suis bien un être humain? Il y a beaucoup de superstitions. Les croyances animistes sont très fortes. Par exemple, tu ne dois pas dire:"je m'en vais", quand tu quittes un lieu; c'est sensé porter malheur. Même si tu as l'intention de ne jamais y revenir, il faut dire: "je reviens", ou "je reviendrais". Il y a des moments vraiment hors du temps. Hier, pendant une longue marche sans rencontrer quiconque; j'ai croisé des hommes avec leurs arcs et leurs flèches. Ils m'ont salué d'un signe de tête, sans un mot, avec un air de défiance. Comme s'ils n'étaient pas bien sûre que je sois réelle. Je venais de quitter le bas-côté du chemin où je n'avais même pas pris la peine de me cacher, pour faire pipi. Etant donné le peu d'affluence dans les parages; je ne risquais pas grand chose; au pire le coup d'oeil innocent d'un oiseau. Enfin, c'est ce que je croyais! Moins de deux minutes plus tard, j'ai croisé les chasseurs. J'ai réalisé qu'à deux minutes près, la situation aurait pu être un peu plus critique. Non pas tant pour l'embarras d'être vue les fesses à l'air, mais simplement si j'avais émergé du fourré au moment où ils approchaient et qu'ils s'étaient sentis surpris; je me serais peut-être pris une flèche! Plus haut dans les montagnes, une femme qui arrivait seule en sens inverse, est partie en courant quand je lui ai dit bonjour et elle ne s'est pas retournée. A-t'elle crû voir un fantôme? Je ne le saurais jamais, mais quand j'ai raconté ça au village suivant où ils m'avaient invité à faire une halte, ils ont tous rigolé. J'aime beaucoup dormir dans les villages, c'est convivial...et ça change tous les jours! Un soir dans une famille musulmane, le lendemain chez des chrétiens... L'autre soir, à Buraga, j'ai été invitée a dormir dans une famille chrétienne; la grand mère venait de décéder. Ils m'ont emmenés à la veillée funèbre dans une maison voisine; des jeunes gens fabriquaient le cercueil dans la cour, j'étais assez gênée et intimidée, mais pour eux, ma présence semblait allait de soi... après quelques minutes de recueillement, le silence s'est brisé, on s'est tous assis sous le porche, quelqu'un a empoigné une guitare, et ils chantaient tous, battaient le rythme avec les mains...
"Nous, on a le temps Vous, vous avez l'heure" dixit un chamelier dans le désert...
LE Lepiaf Globetrotter ·
très agréable de te lire à nouveau, tes récits sont toujours intéressants
EV Eversmile Veteran ·
Je n'ai jamais été aussi contente de voir un paquet de clopes par terre. Menara. Une trace de vie. Un espoir. Faire un geste écolo, le ramasser ? Pas question. Pour être franche, j'aurais plutôt envie de l'embrasser ce paquet de clopes. Je chiale. Voilà des heures que je suis perdue dans la jungle. Depuis un moment, je marche a travers la végétation, completement hébétée, exténuée, sans trouver de chemin. Je n'ai rencontré que deux fois des gens depuis la veille. A la tombée du jour, un vieillard en bout de course dans une cabane crasseuse, trop faible pour marcher. Il halète, se recouche en crachant ses poumons. Parler est visiblement un calvaire. Aucune aide a attendre de sa part. On dirait qu'il attend la mort. J'ai passé la nuit seule dans une cabane en contrebas. Au matin, j'ai recommencé à marcher. J'ai enfin fini par tomber sur un abri de jardin occupé. Deux vieilles. Elles ne m'adressent pas tout de suite la parole, me dévisagent avec une grande méfiance. Elles finissent par se rendre a l'évidence: je ne suis ni un esprit, ni un démon, ni un fantôme. Elles ont l'air un peu plus vaillantes que le bonhomme et mieux pourvues en nourriture: des noix, des patates douces, des bananes plantain, une reserve de café. Une troisième vieille apparaît: elle a un oeil crevé. Elles m'expliquent qu'il est impossible d'accéder au village qui devait être ma prochaine etape, que personne ne passe ici; elles vivent seules. Elles aussi trop faibles pour marcher, elles ne peuvent pas m'accompagner. Ma seule chance est d'essayer de rejoindre seule Probur par le petit chemin qui monte. Déprimant. D'un autre côté... rester ici dans l'attente d'improbables secours... Combien de temps ? Je survivrais sans doute, mais cela serait comme attendre la mort. Je dois essayer d'avancer. La plus courbée des trois est montée péniblement a l'échelle dans la partie haute de la cabane, en est redescendue avec deux bananes qu'elle pose sur mon sac; elle me tient la main et se met a pleurer. Bien que consciente du sacrifice qu'elle fait, je comprends que je ne peux pas refuser, et qu'arriver au village le plus proche promet d'être coton. Elle colle son front au mien pour me dire adieu. Voilà, c'est tout. Depuis je n'ai ni vu ni rencontré personne d'autre. Ni valide ni vieillard. J'ai apperçu le village de loin, sur des collines en face, mais je n'ai pas réussi à y accéder. J'ai perdu mon chemin. Je suis tombée sur une rivière. Au moins je peux boire. Quand je vois un départ de chemin, je l'essaye. A chaque fois, c'est une impasse: je tombe sur des abris de jardin vides. Je reviens vers la rivière que je continue à descendre. Je me dis qu'elle va forcément vers la mer et que si je suis sur la côte, il y aura forcément des embarcations. Enfin, peut-être. Il commence un peu à pleuvoir; le terrain est accidenté, avec fréquemment d'énormes troncs qui entravent le passage, les rochers sont glissants, je suis en sueur...j'ai dû faire fuir des cochons sauvages avec un bâton. Je n'ai pas peur mais je suis consciente que si un animal m'attaquait; je n'aurais peut-être pas la force suffisante pour me defendre. Je frise le découragement. Enfin, j'apperçois le départ à peine marqué d'un chemin qui monte. Mon impression de la veille que je commence a savoir "lire" les chemins, c'était complètement vaniteux. Je grimpe au ralenti. Je ne compte plus les toiles d'araignée que je me prends dans la figure. Une fois sur les hauteurs, je me rends compte que le village apperçu plus tôt a totalement disparu du paysage, je ne suis entourée que de collines, des collines partout autour. Je ne suis pas encore tout à fait au sommet de celle-ci, j'aurais peut-être une chance de l'autre côté? Va savoir où se trouve le prochain village? Grimper... le coeur bat trop vite, chaque pas me demande un effort colossal. J'apperçois enfin un toit ; je me force pour avancer plus vite. Le chemin s'efface; j'essaye de me frayer un passage dans les hautes herbes. Aucune réponse a mes appels. Là, maintenant que j'ai reussi a m'approcher, je réalise d'un coup que ce n'est qu'une cabane de jardin. Cassée et abandonnée. Que personne ne viendra ici. Ni bientôt, ni plus tard. C'est foutu. J'en peux plus. Je hurle. Je m'effondre. Moi aussi je me sens cassée et abandonnée. Claquée par les efforts et la chaleur. Perdue et impuissante. Comment est-ce que je vais trouver mon chemin maintenant ? Là, je commence vraiment a avoir peur. Je n'ai plus de force et j'ai perdu mon chemin. Je crois que je vais me pisser dessus. J'ai des haut-le-coeurs comme si j'allais vomir mais je me force à avaler la seule banane qui reste. Peur panique. Je pense que je suis foutue. Je vais crever là. Je reste un moment affalée par terre. Abattue... Promesse d'une mort lente et douloureuse. On ne me retrouvera peut-être jamais ou seulement des mois après, comme cet allemand dont on m'a parlé. Seul mon sac, si tout le contenu ne s'est pas décomposé, permettra de m'identifier. J'aurais disparu mystérieusement. Je pense que le pire, pour les proches, ce n'est pas l'annonce de la mort, c'est de ne pas avoir de certitudes, de ne pas pouvoir faire son deuil. Je pense au courage qu'il faut pour vivre avec l'espoir, le désespoir et la peine si étroitement entremélés... Ma fille ! Je pense à ma fille. Je ne peux pas lui faire ça! Je trouve la force de me relever: je ne peux pas me permettre de mourir maintenant; je dois absolument garder mon calme. Pragmatique. Je monte encore. En haut, je crois appercevoir la mer à l'horizon, derrière deux collines. Je verifie avec le zoom de l'appareil photo qui est dans mon sac. Ce n'est pas très clair; cela pourrait être un mirage. Mais je dois essayer. Même sans chemin et quelles que soient les blessures. Je dois y arriver!... Je marche, je glisse, empétrée dans la végétation. Je marche comme un zombi. J'ai les épaules qui vont tomber. J'ai trouvé un espace plus dégagé avec de hautes herbes et des eucalyptus. C'est l'océan maintenant, c'est sûr. Et ma dernière chance sans doute. Je finis par tomber sur un chemin. Bien tracé celui-là. Qui, de surcroît, semble se diriger vers la mer. Et enfin, ce paquet de Menara... La jungle va garder son détritus : si quelqu'un d'autre se trouve un jour dans la même situation que moi, cela sera comme un caillou de Petit Poucet... J'ai encore marché un moment. Dans un tournant, sont apparus trois bûcherons qui partaient en forêt. Je me suis arrêtée, les mains appuyées sur mes genoux pour respirer, et au moment de parler, j'ai éclaté en sanglots. L'un d'eux s'est approché. On se connaissait déjà. Je l'avais même pris en photo pendant la préparation d'un mariage. Il m'a accompagné jusqu'au village le plus proche, portant mon sac et me tenant la main pour que je ne tombe pas. Finalement, je m'en suis sortie. Et j'ai eu de la chance. Maintenant, du repos...
"Nous, on a le temps Vous, vous avez l'heure" dixit un chamelier dans le désert...
PA Pataugas Veteran ·
Contente - vraiment contente - de te savoir rentrée et non pas coincée dans une mésaventure de dernière heure! A bientôt🙂
"le silence des pantoufles est plus terrifiant que le bruit des bottes"
AL Alan Globetrotter ·
Une des rares narration de voyage à lire avec intérêt et jusqu'au bout ..... content de te savoir rentré également, beaucoup de choses passionantes dans la tête trés certainement et à faire partager de la part d'une voyageuse à part .....

Bon retour ....
LO Lolodesiles Globetrotter ·
oui mon imagination mettait tout cela en images... que d'émotions !
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MO Mohamma2 Veteran ·
Un chouette récit, vraiment, très émouvant... et qui change de l'ordinaire des récits de voyage... si tu en as signé d'autres, je suis preneur! J'aime beaucoup la façon dont tu retranscris ta détresse, et la misère des vieillards que tu croises en pleine forêt m'a beaucoup touché... me rappellant bien des souvenirs tristes... Une petite suggestion néanmoins? N'hésite pas à mettre plus d'infos sur le lieu, les gens, le pourquoi du comment de ton voyage, même dans une petite intro... lorsque j'ai lu ton premier texte, je me suis demandé si ça n'était pas une suite.... Tiens, par exemple, que faisaient ces braves vieilles personnes, seules en pleine forêt? Et Alor, c'est touristique? Comment as-tu fait pour te perdre à ce point? Au plaisir de te lire encore...
EV Eversmile Veteran ·
Je voulais retourner dans un village que j'avais particulièrement aimé, mais par un chemin différent pour agrémenter davantage la marche à pied!!! On peut pas dire que je me sois ennuyée mais ça s'est révélé impraticable. Les villages que l'on m'avait indiqué existaient bel et bien mais pour y accéder, c'était une autre histoire... Ceci dit, je ne regrette rien. Ce genre d'expérience remet beaucoup de choses en perspective...

Je n'ai jamais su ce que faisaient ces femmes en pleine nature (sinon se préparer au grand départ?) mais cette rencontre m'a secouée. Je n'oublierais pas leurs visages!
"Nous, on a le temps Vous, vous avez l'heure" dixit un chamelier dans le désert...
LO Lolodesiles Globetrotter ·
Je n'oublierais pas leurs visages!

On peut dire qu'ils n'oublieront jamais le tien non plus 😇 J'ai pu filmer la distribution de tes photos dans ce petit village de la côte Sud d'Alor, village qu'on a eu beaucoup de mal à atteindre tant les routes sont en mauvais état.

Il semblerait que Kalam soit particulièrement ému par tes photos...

Que de bons souvenirs !! 🙂
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AL Alan Globetrotter ·
🙂 ..... Superbe moment Lolo, la deuxième vidéo est particulièrement touchante ...... Merci pour ça, et merci à Eversmile .....

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