vu sur libé ...... Près de Phuket, les habitants sont dépossédés de leurs terrains
Les promoteurs thaïlandais tirent profit du raz de marée
Ban Laem Pom (Thaïlande) : de notre envoyée spéciale F. C.
[21 mars 2005]
Elle l'appelle «Nai toon», le baron de l'argent, ou «Big Boss» et lui voue une haine féroce. Ratree Kongwadmai, une femme de 32 ans, parle d'un agent immobilier aussi mystérieux que peu scrupuleux. Alors que le tsunami ravageait les côtes thaïlandaises à la fin de décembre, le promoteur louait les services de tueurs à gages pour empêcher les villageois de revenir dans les ruines de leurs maisons.
Ratree, dont six membres de sa famille ont été tués par le raz de marée, a été elle-même épargnée parce qu'elle livrait du poisson à l'intérieur des terres. Le jour de la catastrophe, la jeune femme se lance dans une recherche effrénée des siens. Elle s'inquiète surtout pour Phanipa, sa fille de huit ans restée avec ses grands parents à Laem Pom, un village de pêcheurs bâti à quelques mètres du rivage au nord de Phuket.
Arrivée sur place, c'est la stupeur : de cette petite communauté de 52 familles, il ne reste qu'une rangée de filaos (arbres tropicaux aux rameaux filiformes) et du sable blanc. L'impact du tsunami a été si violent que tout a été aplati. «Je n'ose imaginer ce que ma fille a enduré ce jour-là», murmure Ratree. En refluant, l'océan a tout raflé avec lui. «Les humains, les maisons, les voitures, les bateaux de pêche.» 90 adultes et la moitié des vingt enfants du village ont été emportés.
Mais il y a pire. La jeune mère se heurte à huit hommes en armes : «Défense d'entrer, ce terrain appartient au Big Boss», lui disent-ils. «J'ai supplié, j'ai pleuré, j'ai crié. Je savais que le corps de ma fille était dans l'étang. Tout le monde l'a vu courir dans cette direction. Ils n'ont rien voulu savoir. Ils m'ont répondu : «Fais gaffe, si le tsunami n'a pas réussi à te tuer, nous ne te raterons pas.»
La police locale, qu'elle soupçonne d'avoir été soudoyée, reste impuissante. Les autorités provinciales lui ont expliqué que ces histoires de terres n'étaient pas leur priorité. Ratree a retrouvé sa fille un mois plus tard dans le temple de Yan Yao, transformé en morgue de fortune. «Regardez ce qu'ils ont fait à mon bébé», hurle-t-elle en brandissant la photo d'un corps boursouflé qui n'a pu être identifié que sur la base des empreintes dentaires. «S'ils m'avaient laissé passer, elle n'aurait pas été dans cet état-là.»
Au village, où l'emplacement des maisons disparues est délimité par des petits cailloux, on chuchote que c'est un grand ponte du parti au pouvoir qui se cache derrière le «Big Boss». Il y a trois ans, sa société Far East, qui revendique la propriété du terrain, a saisi un tribunal et a voulu expulser les habitants. L'année d'après, ses hommes de main sont revenus et sont passés aux menaces : «Si vous vous opposez (...) on coulera le béton sur vos cadavres.» Paix trompeuse de ce paysage idyllique où le soleil écrase les couleurs et les sons.
Avec l'énergie du désespoir, Ratree se bat. Pour tous ceux qu'elle a perdus, pour sa fille, sa soeur, son frère, sa tante, son père, ses neveux, elle interpelle les hommes politiques de passage, rameute toute la communauté qui reprend possession des lieux. «Sous les menaces des hommes du promoteur, nous sommes passés avec nos pelles, nos tentes et nos sacs de béton devant le grand panneau orange Défense d'entrer. Et le général Chaovalith Yongchaiyudh (poids lourd de la politique thaïlandaise), m'appelle une fois par semaine», glisse-t-elle, elle même un peu étonnée par son audace. «C'est le combat du caneton contre l'éléphant», reconnaît-elle.
Les villageois affirment que le terrain sur lequel se trouvaient leurs habitations appartient à l'Etat, car il s'agit d'une ancienne mine d'étain. Quand la concession a pris fin, les anciens mineurs s'y sont installé avec leurs familles. Les sans-abris ont droit au terrain sur lequel ils vivent si personne ne le réclame pendant dix ans. Or, comme la plupart de ses voisins, Ratree y est née.
Mais en Thaïlande, la complexité des lois foncières alimente les litiges. La loi reconnaît divers degrés de droits de propriété. Et des millions de familles dans les campagnes vivent sans acte notarié sur ce qui est techniquement des terrains publics. «Le tsunami a été comme un bulldozer géant qui a nettoyé la côte, les spéculateurs immobiliers ont compris que c'était une aubaine pour se débarrasser des communautés locales et récupérer de superbes plages qui accueilleront des millions de touristes quand la mémoire du désastre se sera effacée», estime Kraisak Choonavan, un des sénateurs qui s'est rendu à Khao Lak pour enquêter sur les accusations de collusion du gouvernement local dans une vaste mainmise sur les terres en bord de mer.
Le réseau de soutien des communautés riveraines de la mer des Andaman a répertorié, dans les provinces ravagées par le tsunami, trente villages où est arrivée la même mésaventure «L'obtention de titres de propriété est une affaire de gros sous, ajoute Rawadee Prasertcharoensuk, membre de l'organisation des riverains, les promoteurs n'abandonneront pas facilement la partie».