J'enchaîne, j'enchaîne, puisque peu sont ceux qui veulent bien nous faire part de leurs expériences en bus:
Voici la suite du voyage précédent, cela se passe le lendemain. C'est le trajet de 450 km effectué en trente heures dont je parlais au tout début. Donc, toujours au Nicaragua, de Puerto Cabeza, capitale des Misquitos, port laid et dangeureux situé sur la côte Caraïbe, vers Boaco, dans la région centrale, plus trop loin de Managua, la capitale.
Mardi 7 décembre 2004, 12h00 comedor du terminal, Puerto Cabeza
Je vais effectuer un voyage qui, je pense, va être plus dur que le voyage de sept jours dans le Transsibérien, même si celui-ci ne va durer que vingt-quatre à vingt-six heures jusqu’à Managua, n’arrivant que demain dans l’après midi après avoir roulé toute la nuit depuis 13h00 aujourd’hui. J’imagine d’avance la galère. Cela peut cependant donner lieu à des rencontres cocasses. Heureusement, je suis bien reposé, j’ai déjà ma place, je serai donc assis, et je vais dans l’instant me restaurer en goûtant de la tortue. Je veux bien essayer cela avant cette dure entreprise. Moi qui en ai marre des bus… Mais l’aventure en stop paraît trop risquée, étant donné le peu de trafic et de comptoirs le long de la route, où il serait possible de passer la nuit en sécurité. C’est qu’il s’agit de traverser tout le pays. Quel dommage que je n’ai plus de temps : j’aurais pu tenter, par un moyen ou un autre, de longer la côte jusqu’au Costa Rica, comme j’avais initialement, naïvement, prévu de le faire. Quant à l’avion, cela coûte tout de même 900 cordobas, soit 50 euros. Certes, ce n’est pas si cher, mais quitte à ne pas piloter, je préfère rester le plus possible en contact avec le sol de notre planète. Ce que j’aurais vraiment aimé, c’est discuter avec les pilotes, voire essayer de sympathiser avec eux. Une autre fois, peut être, mais maintenant, le bus va partir dans une demie heure et je ne veux pas laisser mon sac déjà posé à l’arrière du bus, sans surveillance, même si le terrain est juste derrière le terminal.
La tortue est bonne. Cela ressemble à du veau. C’est une viande blanche, tendre et filandreuse. Si on ne m’avait rien dit, je n’aurais pas vu la différence.
16h00 Wawa, départ du bac
Les trois premières heures sont passées assez vite, même si ce fut dur : cahots, chaleur, peu de place, jean collant à la peau sur les sièges en sky. Nous attendons l’énorme barge, qui peut contenir quatre camions simultanément, qui traverse le fleuve Wawaun, le long d’un câble fixe normalement mu par un moteur de camion installé dans une cabane en bois sur pilotis en bétons (ce qui vaut mieux). Aujourd’hui, le moteur est évidemment en panne, alors la barge avance au ralenti, par une dizaine d’hommes, debout sur la barge, tirant de toutes leurs forces sur le câble. Ces hommes en pleine action, cette barge titanesque, portant son lot de camions, ces stands de vendeurs ambulants, d’un côté de la barge, ce fleuve perdu dans la jungle, au coucher du soleil forment tous ensemble une belle image, que me suggère d’ailleurs de dessiner un des voyageurs du bus qui m’a vu terminer un précédent dessin sur mon bloc de dessins.
Pour le moment, à part cette personne, les gens m’ignorent et s’ignorent les uns les autres. Ambiance nulle. J’attends de voir comment tout cela va évoluer. Ma voisine de bus ne parle pas plus.
Mercredi 8 décembre 2004, 6h00 une rivière, bloqués
Quel beau cadeau d’anniversaire pour mes cinq mois de voyage, aujourd’hui, que ce trajet en bus. Je voulais de l’aventure, j’en ai plein les yeux, et plein le dos. C’est dur, cela ne fait aucun doute. La nuit est vite passée, ce qui est déjà bien, et j’ai même pu dormir allongé, au fond du bus, sur deux banquettes jointes par mon sac à dos posé au milieu de l’allée pour colmater le trou. Etant donnés les cahots, cela tenait plus de la fête foraine qu’à une nuit au chaud sous la couette avec une jolie fille. Je fus extrêmement secoué. Au milieu de la nuit, le bus s’est totalement arrêté, la route devant était bloquée. Dans la rivière devant nous, un camion était couché, et le camion qui le suivait, lui aussi dans l’eau ne pouvait donc pas passer. Vers quatre heures, le bus a tenté de passer dans la rivière à son tour, en contournant l’ensemble. Pour ressortir de l’autre côté, le long du camion encore debout, le bus a du franchir une ornière de taille. Un camion tiers, situé sur la rive, le treuilla. Les roues avant sortirent sans trop de difficultés, mais le bus ne put continuer, car l’ornière que sa roue arrière gauche devait franchir le faisait trop basculer, ce qui venait le coller contre le camion voisin. Ce qui devait arriver arriva, les tôles connurent des caresses un peu trop appuyées, et le bus dut s’immobiliser à nouveau. Le voisin était déjà suffisamment mécontent. L’épisode du treuillage nocturne fut en soi une sacrée aventure.
Nous sommes maintenant bloqués depuis plus de deux heures. Le jour se lève, dévoilant le chantier plus ou moins abandonné d’un vague pont le long du gué actuel. Derrière, la jungle est humide et encore très obscure. De chaque côté de la route, les files de camions et de bus s’accumulent lentement mais sûrement. Les passagers descendent et viennent regarder. Je ne vois personne s’activer, ni encore moins, se stresser.
Hier après midi, le passage du bac a fini par se faire, mais ce fut bien long. Nous sommes passés sur l’autre rive du fleuve après une heure et demie d’attente, et le soleil était déjà couché. Ensuite, la route fut aussi mauvaise. Déjà tard dans la soirée, nous sommes arrivés dans une petite ville, où nous avons mangé. Un panneau indiquait : « Puerto Cabeza : 143 km ». Nous les avions franchis en neuf heures. Je doute que nous arrivions à Managua ce soir. Je vais descendre avant, je pense. On me parle d’une ville nommée Boaco.
Plus tard, le bus s’est retrouvé planté dans une ornière dont il ne parvenait pas à sortir, avec une inclinaison de vingt cinq degrés à droite du côté planté, et tous les passagers furent invités à descendre. Les femmes et les enfants ont eu le droit de ne pas pousser. Nous avons donc conjugué les forces masculines en pataugeant dans la boue, omniprésente, et le bus est reparti. Ici, ce genre d’événements est un non-événement.
14h30 sur la route, après Rio Blanco
Nous avons fini par repartir, de nouveau treuillés, mais plus subtilement. Les tôles frôlèrent, mais tout alla bien. La lumière du jour nous aida. Plus loin, la piste était toujours aussi défoncée. Je me sentais très mal, j’avais mal au ventre, suite, très certainement, à l’abus de fruits la veille, lors de la salade de fruits géante que nous mangeâmes goulûment avec Philippe. Impossible, donc, de dormir. Je me suis découvert une infection importante à un bobo à la cheville, et les cahots sur la piste continuaient à me secouer dans tous les sens. Mon moral suivit mon physique sur le chemin vers le bas.
Assise sur la banquette située de l’autre côté de l’allée, à ma gauche, il y a Yajaya, une jolie jeune fille de seize ans. Ni elle ni moi n’avons de voisins de banquette. Nous avons donc conversé. Elle étudie à Puerto Cabeza. Je me demande pourquoi si loin, et pourquoi dans ce lieu si laid. Elle vit à Masaya, chez sa tente, et fait régulièrement ces aller-retours rocambolesques et usants emportant avec elle des marchandises issues du centre du pays (Masaya est proche de la capitale et de Granada et comporte un marché connu dans tout le pays). Elle revend ses marchandises dans la région enclavée des Misquitos, ce qui lui permet apparemment, de survivre. Je suis impressionné. Elle a deux sœurs, plus âgées, lointaines, et un père qu’elle n’a pas vu depuis deux ans, qui, certainement, ne s’est pas remis de la mort de sa femme, la mère de Yajaya, il y a quatre ans. Elle ne s’est pas étalée sur les détails, mais on devine un père alcoolique, ce qui ne manque pas dans ce pays de misère et de désœuvrement. Elle continue néanmoins ses études, cette fille est douée d’une énergie fascinante.
Le chauffeur m’a convoqué à l’avant il y a deux heures pour bavarder avec lui, la route se faisant longue, et l’aide-chauffeur (ayudante) dormant à poings fermés pour récupérer. Je lui ai donc tenu compagnie, me tenant debout à l’avant, sur le côté droit, devant la porte, à la place d’ayudante, sur le dernier tronçon non revêtu de la route, jusqu’à Rio Blanco. Je devais être le premier ayudante blanc du pays, je suppose. Tête des passants. Expérience intéressante, où j’ai appris des choses, mais la fatigue prenait le dessus sur la conversation. J’avais du mal à être prolixe. Je devais me forcer à trouver des thèmes de conversation, pour honorer ma fonction de réveil-chauffeur. Ici, on pourrait mettre des pancartes : « Il est défendu de ne pas parler au chauffeur ».
Je retrouvai ma prolixité un peu plus tard, après un soda, et une fois sur la route goudronnée, avec Yajaya. La pause déjeuner se termine. Nous allons repartir. J’imagine qu’il n’y aura plus de pauses jusqu’à Boaco, que j’estime à trois heures de route d’ici.
15h30 plus loin sur la route vers Boaco
Pause téléphone demandée à l’avis général au chauffeur, pour que tout le monde puisse prévenir du retard de cinq heures que nous aurons. Yajaya fait partie des personnes qui vont appeler au centre d’appel situé juste devant le bus. Je me demande avec quel argent. Ici, apparemment, il n’y a pas de réseau fixe, la connexion doit nécessairement être une connexion satellite.
Je viens de réaliser que l’outre en peau dont je me sers de gourde depuis le début du voyage n’a pas supporté le rôle d’oreiller hydraulique que je lui ai forcé à accomplir cette nuit, pour mettre une certaine distance entre la banquette en plastique et ma tête martelée. Elle s’est déchirée sur une couture, trop sollicitée, et se retrouve donc inutilisable. Voici un nouvel objet perdu qui vient s’ajouter à ma liste déjà longue.
21h00 pension Boaco, Boaco
La surprise est agréable. J’imaginais arriver tard ce soir dans une de ces innombrables villes laides, homogènes, et sans âme de ce pays si pauvre, et voilà que j’arrive de jour, au couchant, dans une ville assez riche, belle, et pleine de charme, au milieu des montagnes. Je m’y suis promené ce soir, et je fus véritablement bouche bée devant cet assaut de civilisation dans le sens positif du terme, après deux semaines dans la boue des cochons et la merde de tout le monde, enfants, hommes, femmes, vaches, poules… Cette ville est bien agencée, avec quelques belles maisons. Elle est étalée sur plusieurs collines, contient plusieurs églises, et il y a de la lumière la nuit. On voit une foule de personnes dans la rue, surtout de jolies filles mais souvent trop jeunes, à croire qu’elles se sont toutes données le mot, et les voitures sont discrètes et parfois belles. Je distingue des sourires, les regards sont différents. Je repense à Gracias, au Honduras, et à la bulle d’oxygène que nous y avions ressentie Philippe et moi, après des mois passés au Chiapas et au Guatemala.
De plus, après ce terrible voyage en bus, interminable, cette surprise est plus que bienvenue.
Geantropie, Vivre l'espace
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