Lesotho entièrement à pied
by Zephyr01
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Hello
est ce que quelq'un a deja traversé le lesotho entierement a pied ?
je n'est jamais fait ce genre de truc mais je pense que c'est faisaible, les gens ont la reputation d'etre vraiment acceuillant pour peux que ca soit un contact naturelle et desinteressé, c'est un asser petit pays mais vraiment beau
a votre avis vous grand marcheur lol combien de semaine pour traver ce pays du sud au nord ?par ex en partant de la riviere Caledon, bifurquant sur le fleuve orange ensuite la chaine de montagne, la reserve nationale, ...
j'ai vraiment pas encore d'itineraire car ca reste encore du reve mais je comte bien traverser un coin d'Afrique entierement a pied facon africa trek lol az la fin de mes etudes...
Merci beaucoup de m'eclairer
La rivière Caledon sépare les deux pays. Un pont la traverse. Il y a l'air d'avoir de la circulation, plus des deux-pieds d'ailleurs que des quatre-roues. La voie réservée aux piétons est séparée de la chaussée par une glissière et par un grillage côté frontière, ce qui lui donne des allures de couloir de prison, de ceux qui conduisent vers la cour où les criminels tournent en rond toute la journée. Ici aussi, les aller et venues durent toute la journée, ce qui occupe sur le passage beaucoup de personnes. Chacune y va de sa petite affaire comme dans les couloirs derrière les murs où les jours sont comptés, les privilégiés n'hésitant pas à s'installer et à vendre des denrées alimentaires et des boissons. Bien que le tampon ne m'autorise à séjourner que quatorze jours, Matara m'admet jusqu'au 12 janvier. A la question où je vais sortir du Lesotho, je réponds "Sani pass" (le col de Sani). Aucune inspection, aucune fouille, je suis libre. Je sors du tunnel et vois le jour, une jeune femme me laisse passer. Comme toute bonne frontière qui se respecte, il y a du peuple à la sortie. Certains essayent de me vendre des bâtons de bergers. Un gars vient trainer devant moi et me fait savoir qu'il va à Maseru, la capitale. Je ne suis pas intéressé et fonce droit devant, le sac sur le dos. Je ne suis même pas sollicité pour changer de l'argent. J'ai bien vu et lu une inscription vantant le tourisme au Lesotho mais il n'y a pas foule. Ma première impression est plutôt bonne. Je ne suis pas harcelé. Les gens ont l'air plutôt tranquilles, agréables et joviaux. Je n'ai visiblement rien à craindre d'eux. Je m'éloigne du centre avec une voiture attrapée au passage et continue la route à pied. Un transport en commun me ramasse avec Justice au volant, un nom bien pressenti car il s'arrête juste avant qu'il ne se mette à pleuvoir à seaux. Il termine son parcours dans une ligne droite à mi chemin entre Leribe et Botha Bothe d'où je suis repêché par Lisbeth et son compagnon, revenue faire une petite visite au Lesotho après y avoir servi en tant que "Peace Corps" il y a dix-sept ans. Ils retournent en Afrique du Sud et repartent mardi de Johannesburg vers Atlanta (Géorgie). Je les quitte à Botha Bothe et monte casser la croute sur un promontoire pour éviter d'attirer la foule et les badauds allant et venant sur le trottoir. Derrière mon dos, le gardien de l'école primaire arrive à pas feutrés et fait son curieux. Il me demande à manger et essaye de me vendre le lait de sa vache. Je me lave les mains et la bouche au lavabo dans la cour de l'école et sors par la barrière. J'avance de deux pâtés de maison et demande ma direction. Le paysage est magnifique et j'irai bien me perdre dans les vallées avoisinantes. Plutôt que de suivre la route, autant prendre des raccourcis par la montagne puisque je suis venu pour marcher et traverser le Lesotho, découvrir leur mode de vie traditionnel d'une richesse et d'une simplicité inégalée, un contraste saisissant avec le voisin sud-africain. J'avise deux couples auxquels je demande de me nommer les villages qui mènent à Oxbow. L'une des deux femmes m'écrit sur le papier : Sekubu - Ha Selomo - Tsime - Muela. Au moment où son mari qui m'accompagne, me met sur le bon chemin et va me laisser continuer seul, deux policiers font leur apparition. Nous pouvons faire un bout de chemin ensemble. Je les laisse après une demi-heure de marche et pousse, entouré de magnifiques paysages de montagnes, jusqu'à Sekubu. Je croise Flora, une jeune fille qui veut être mon amie, au beau milieu d'un arc-en-ciel avec en fond d'écran, une féerie de lumières couchantes. Mon appareil refuse de répondre présent pour immortaliser l'instant et je rate ainsi plusieurs clichés qui me restent en mémoire. Des enfants me conduisent à Mamolelekeng, l'institutrice de Sekubu, qui m'accueille à bras ouverts. Beaucoup de femmes sotho sont fortes mais elle les bat toutes à plat de couture et dépasse les normes. Elvis, son mari, boulanger à la maison, n'est pas revenu de Bhota Bhote.
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Elle m'ouvre la porte de sa guesthouse de luxe, une petite pièce où trônent deux fauteuils double et deux à une seule personne ainsi que deux tables, une grande en bois contre le mur et une petite en verre entourée des fauteuils. La maison est constituée de trois pièces, le lieu de vie qui sert de chambre à coucher, une cuisine élargie qui accueille des étagère et sert d'épicerie et celle qui permet de recevoir. Elle reçoit un salaire de 5000 lotis brut, ce qui donne un peu plus de 3000 lotis après déduction des taxes. En complément, elle achète des poussins à 4.70 lotis pièce qu'elle revend cinquante lotis pièce après deux mois et son mari fait du pain qu'il vend lui-même douze lotis l'unité. Lorsqu'il descend en ville le vendre, l'aller-retour en taxi lui coûte le prix d'une miche. Elvis de retour, nous dinons de papa, une polenta de maïs blanc à laquelle nous ajoutons une purée de sardines à la tomate. Bien que frugal, mon corps apprécie la nourriture après tous ces efforts. Nous discutons de tout et de rien. J'apprécie l'appréciation de Mamolelekeng à propos des Sud-Africains : "ils vivent comme des animaux". Que ce soit d'autres Africains qui parlent et pensent ainsi de leurs voisins en dit long sur la réalité sud africaine. Je n'aurais pas du tant attendre et aller au lit plus tôt. Je m'éteins fatigué et raide comme un arbre mort tandis qu'une myriades d'étoiles illumine le ciel austral.
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Une bouillie de sorgho saupoudrée de sucre roux me remet sur les deux pieds. Je fais déguster avec succès de "la vache qui rit" et de la confiture sur des tranches de pain découpées et tartinées. J'y joins deux rondelles de saucisson qui ont moins de succès. Je n'insiste pas et le remets dans mon sac. Je leur ai dit au réveil que je resterai aujourd'hui et retournerai charger mes piles à Botha Bothe. Je les vérifie et quelle chance ! l'appareil fonctionne. Je change d'avis. Vu qu'il n'est que dix heures, je décide petit à petit de reprendre la piste et ses chemins de traverses.
Prochaine étape : Tsime - Muela où un projet ambitieux développé conjointement par le Lesotho et l'Afrique du Sud a abouti à la construction d'une usine hydroélectrique, ceci afin de réguler les abondantes ressources en eau du Lesotho. Les Sothos connaissent tous quelques mots d'anglais et sont capables dans un style très décontracté de me demander : "where are you going ?" L'atmosphère est bon enfant et très détendue. Les adultes ou les enfants rigolent pour un oui ou un non. Je rejoins une voie carrossable et un pick-up chargé de victuailles m'aide à atteindre Ha Selomo. Le gars au volant me demande de lui trouver du travail en France. Il veut plus d'argent, ce qui fait le malheur de beaucoup de toujours en vouloir plus. Une camionnette rouge de livraison de pain nous dépasse. Sur les conseils du chauffeur, là où il me dépose, je grimpe un contrefort rocheux qu'il m'indique et franchis la falaise, ce qui me permet de changer de vallée et de panorama.
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Les gamins me suivent. Deux fillettes étonnamment portent en écharpe, l'une un baigneur, l'autre un ours en peluche d'une trentaine de centimètres. Je sors du sentier pour sauter dans la benne d'un tracteur qui transporte du matériau de construction. Revoilà la camionnette de livraison avec laquelle je vais jouer à cache-cache pendant plusieurs kilomètres, la doubler pendant qu'elle délivre le pain puis me faire dépasser tandis qu'elle approche son prochain dépositaire. Le chauffeur du tracteur ne parle pas visiblement l'anglais mais le comprends. Certains Sotho, par timidité - ont peur de s'afficher et s'affirmer dans cette langue. Je parle avec des gestes pour finalement me rendre compte qu'il comprend l'anglais. Le même scénario se répète parfois sur le bord de la route où je demande si je suis bien dans la direction de Timse. Les gens ne répondent pas et j'insiste en montrant du doigt la direction de Timse. Quand il n'y a plus rien à faire et que je crois la situation au point mort, ils finissent, à ma grande surprise, par me répondre en anglais. Deux adolescentes, Ginette et Daphnée, se mettent en tête de me guider vers Muela et m'accompagnent avec cinq garçons, un bon bout de chemin. Pour les remercier, je leur donne un bonbon à la menthe dont je récupère les papiers les enveloppant. Les enfants n'ont pas l'air malheureux au Lesotho, ils parlent relativement bien l'anglais et sont chaussés, ce qui n'est pas le cas de tous les petits Africains. Deux détails qui en disent long sur le niveau d'éducation du pays. Dans les hautes terres (Highlands), là où je me balade en ce moment, le niveau d'anglais est moins bon.
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A cran de falaise, voilà qu'il se met à pleuvoir. Je les ai quittés de l'autre côté du petit cours d'eau et, une fois celui-ci traversé, j'ai commencé à grignoter du pain et du saucisson avant le nouvel effort de l'ascension. Bien mal m'en a pris car des gouttes de pluie s'annoncent. Je suis conscient que je dois marcher sur la roche nue pour franchir l'à-pic. Celle-ci rendue glissante à cause de l'orage qui menace va s'avérer dangereuse. Je me dépêche de m'élever autant que je le peux tant qu'elle est encore sèche. A mi parcours, je hâte le pas vers un pan de la falaise présentant une concavité de la taille d'un homme et pouvant me protéger de l'orage qui vient d'éclater. Je remets le couvert et me rassasie. Je lis un peu avant de repartir. J'en ai finis avec la roche et continue un sentier entre des feuillus qui me baptisent à mon passage. Une cascade m'attire dans son antre mais ce n'est pas la bonne voie. Je reviens sur mes pas et cherche le sentier. Il suffit de poser le pied sur une pierre puis sur une autre en escalier et le sentier se révèle alors à moi comme un ruban magique qui se déroulerait à mon passage et me permettrait l'accès sur le plateau. Je suis tout mouillé, surtout les pantalons et les chaussures. C'était bien la peine de m'être mis à l'abri de la pluie. Je n'ai pas imaginé cette portion de chemin. Je pensais continuer sur la roche mouillée. J'ai anticipé la chute en pausant. De la terre noire épaisse me colle tellement aux semelles qu'elle en rend incontrôlable les chaussures. J'agrippe les arbustes qui m'entourent pour progresser dans mon ascension et vlan ! je glisse et me retrouve sur le flanc gauche, le pantalon noir maculé d'humus. Je me relève à grand peine, le terreau s'étant insinuée partout. Seul, le sac à dos n'est pas touché et est resté propre. Le soleil refait son apparition et sèche la roche, très rapidement, qui fume.
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Sur l'escarpement, avant de traverser le village, avec de l'eau d'un robinet public, je me débarrasse de la saleté accrochée à la jambe du pantalon sans m'apercevoir que la hanche a été touchée. Je donne l'impression d'avoir été surpris par l'orage tellement je suis dégoulinant de partout. Une fillette me fait la conversation en chemin vers Tsime que je pensais avoir atteint à la mi journée lorsque j'ai sauté rapidement dans la remorque du tracteur. J'ai encore une muraille à franchir et je serais à Muela ce soir, Inch'Allah. La colline derrière moi, je retombe sur une route asphaltée hors-pair et arrête la voiture du directeur de la compagnie hydroélectrique qui repart vers Botha Bothe. Une jaune de la police me file sous le nez. Je continue à pied jusqu'au centre d'information de la même compagnie et contacte Lawrence chargé de la sécurité du bâtiment. Nous allons voir Bennett, l'assistant de la clinique, qui loge sur place et accepte de m'héberger. Le bureau de réception de l'infirmière au nombre de trois dont une Kenyane, m'accueille pour la nuit. Il est doté d'un lit médicalisé, d'un bureau et naturellement d'une prise électrique. Je peux brancher mon e-book et recharger mes piles. Luxe suprême, une baignoire est disponible. Je m'en donne à cœur joie même si il n'y a pas d'eau chaude. J'en profite pour laver mes vêtements. Je goûte au plaisir d'un cinq étoiles. Il pleut abondamment dehors tandis que la nuit s'avère très profitable.
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Le matin, réveillé à cinq heures, j'écris et je médite avant de faire mon sac et passer dans la pièce de Bennett où je prépare du thé en quantité et une soupe de pâtes instantanées à la sauce thaïe avec un fond d'haricots. Mes anges gardiens ont goûté à la tisane hier soir et ce matin, ce sera du thé birman additionné d'une herbe de Sibérie qui décuple les pouvoirs. J'ai mis dans mon sac avant de partir du thé acquis de longue date car je ne pensais pas en trouver en Afrique du Sud dont cette herbe magique or Antoinette a chez elle du thé comparable à du Ceylan originaire d'une région de Mpumalanga, la seule qui produise ce breuvage du matin. Dans chaque district, une clinique a été construite avec, à tour de rôle, une infirmière de garde. Un Kenyan, retourné au pays pour quelques semaines, fait même fonction de troisième infirmier à Muela.
Prochaine étape : Oxbow et le col de Moteng (2820 m). Je pars tôt puisqu'il est de bon ton de libérer les lieux pour huit heures. Lawrence (deux filles, sa femme Laurentine, tél 58400694 à côté de l'université du Lesotho, à Roma) m'accompagne jusqu'au tunnel LHDA – - et remonte avec moi les deux contreforts avant de me laisser à proximité de l'asphalte. Je suis tout étonné de retrouver le goudron. Mes pieds préfèrent cheminer sur le bas-côté de façon à ne pas me démantibuler les genoux. De même pour les chevaux, les humains ont besoin de garder leur allure naturelle et le goudron casse les jambes. Entre deux combis taxis, un 4x4 m'ignore. J'attends le passage d'un pick-up en provenance de Maseru qui me dépose au col de Moteng (2820 m). Il tourne à droite et deux Sotho et un Chinois vont vérifier l'état d'une antenne réceptrice pour les cellulaires, installée sur un pylône à proximité. Le brouillard est tellement épais qu'on ne voit pas à cinq mètres. Je marche à contresens et entends un :"Hé Man !" sortir d'un pick-up surpris de me trouver là. Je repasse de l'autre côté au moment où un Toyota 4x4 flambant neuf manque de m'écraser. Il ralentit sa course et finit par stopper. Deux couples belges à l'intérieur, les hommes devant, les femmes derrière, ont décidément du mal à se décider pour m'embarquer et me sortir du brouillard dans lequel je suis empêtré. Il est surtout dangereux de marcher sur le bord de la route dans ces conditions. Le chauffeur, visiblement plus âgé, est le plus réticent pour me venir en aide. Ils finissent par m'accepter à bord presque à contrecœur et en freinant des deux pieds. Le passager, un jeune apparemment cool en tongues, passe derrière à côté de sa copine et je m'assois à sa place. Inutile de dire que je me fais tout petit pour ne pas me faire jeter. Je tente de faire un peu la conversation et obtiens des renseignements. Ils sont en vacances. Je présume qu'ils ont du emprunter le luxueux véhicule à une connaissance du chauffeur, raison pour laquelle celui-ci ne se montre pas très enclin à me secourir. Les deux minettes lisent chacune un guide, le Routard pour l'une et le Lonely Planet pour l'autre. Ce guide pourrait avoir sa place dans mon sac mais entre leurs mains, je trouve cela presque incommodant. Elles roulent en voiture de luxe. Ils n'avaient pas beaucoup de raison de s'arrêter et toutes les excuses sont bonnes pour fermer les yeux lorsque quelqu'un dérange. Il est normal que la voiture attire l'œil. Je suis même choqué et impressionné de tout cette opulence et étalage de richesse. Comment peuvent-ils voyager ainsi au milieu de populations plus démunies ? Osent-ils sortir de leur engin sur roues ? Normal que certains soient tentés de les dépouiller de leur bijou et les laisser repartir à pied. Nous sortons de l'épais brouillard au niveau du motel d'Oxbow peu engageant où ils ont prévu de faire une pause. Nous le passons trop rapidement, ce qui les oblige à faire demi tour. Je crois avoir vu qu'il était fermé mais je préfère me taire. J'ai l'intuition que le chauffeur saisirait n'importe quel prétexte pour me descendre du véhicule. Il est le seul à vouloir faire demi tour. Comme il a le volant, le pouvoir de décision lui appartient. Il s'exécute et je choisis ce moment pour les quitter et sortir de leur machine rutilante. Je sais pertinemment qu'il vont repasser devant moi dans un instant. Je lui laisse le plaisir d'être parvenu à ses fins et de me repasser sous le nez. Qui sont les barbares ? Les noirs ou les blancs ? Elles peuvent maintenant se dire qu'elles ont rencontré un vrai routard. Je n'avais pas tort. Ils repassent plein pot quelques minutes plus tard. Ils ont beau foncé, je reconnais la voiture et leur adresse un petit signe amical, un geste de bienveillance à leurs égards. Je ne leur en veux pas, ils sont ignorants. Un pick-up les suit et me ramasse pour me déposer à l'embranchement de la mine de diamant de Letseng. J'attrape un blanc-bec au volant d'un pick-up avec un vieux ridé mais ils prennent la piste de la mine. Je continue à pied et un autre pick-up de la mine me pousse un peu plus loin, là où il doit récupérer des documents et faire demi-tour vers Botha Bothe. J'en attrape un autre tandis que je croquais un morceau de pain et une pomme. Il se rend à Mapholaneng où il me dépose sur la place centrale inond��e de musique sotho. Je prends immédiatement contact avec un pick-up sur la portière duquel est écrit: "Community Mekokhlong". J'avance vers la sortie et une jeune fille, T-shirt à bretelles et joli chapeau à dentelles lui donnant un côté sexy, poussant dans une brouette son jeune frère endormi sur des sacs, m'apostrophe et me demande de la nourriture pour le nourrir. Je lui réplique que je n'ai plus rien sinon pour mon pique-nique que je vais prendre au pied du panneau qui indique Thaba-tseka. Je suis à peine assis et commence à sortir les aliments. Le même scénario se répète. Le chauffeur avec lequel j'ai pris contact ralentit et un petit signe de ma part fait le reste. Il s'arrête et je saute à l'arrière jusqu'à Mokotlong, assis sur des sacs de céréales en compagnie de deux autochtones. Il remonte la rue principale animée et me laisse au centre. Je marche et m'assois un peu plus loin sur un banc, près d'un bâtiment en tôle qui offre différents services dont Internet et d'où sort de la musique qui remplit tout le quartier. Je regarde et observe les passants tout en déjeunant. Certains tentent de m'approcher. Il ne doit pas être bien vu en Afrique qu'un Européen mange dans la rue, sur le trottoir presque, à la vue de tout le monde. Les Blancs mangent habituellement au restaurant. Je mange des légumes crus, ce qui encore moins compréhensible pour un esprit africain. Qu'à cela ne tienne, je n'en fais qu'à ma tête et l'expérience est très enrichissante pour saisir la vie de la petite bourgade qui tient plus d'une ville du Far-West, la dernière frontière avant l'Eldorado. Le mien va se résumer à aller à la frontière à pied par des pistes de traverses et monter le Thabanna N'tlenyana, le plus haut sommet africain au sud du Kilimandjaro. Je quitte en allant toujours plus à l'ouest et tourne sur ma droite au niveau des pompes funèbres, la dernière boutique de la petite communauté au bout de la rue principale, peu engageante j'en conviens. Est-ce un signe de mauvais augure ? Je continue à pousser plus en avant et grimper l'échelle qui mène au ciel. Il y a beaucoup de monde sur cette piste qui conduit au Paradis, du moins au plus haut sommet du pays, le Thabanna N'tlenyana, dernière étape avant le passage du col vers l'Afrique du sud. Un vieux Mercedes-Benz puissant et vrombissant m'embarque en cabine tandis que le gravât qui servira à la construction et les ouvriers qui le déchargeront sont assis à l'arrière. Il parcourt une vingtaine de kilomètres avant de décharger au milieu de nulle part, près d'une maison dont seuls les murs ont été montés dans un milieu naturel d'une beauté à couper le souffle.
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Nous avons roulé en visionnant des paysages grandioses où peu de gens restent et vivent. Je n'ai pas d'autre choix que de continuer à pied. Je papote pendant quelques minutes avec une jeune fille curieuse, rentrant chez elle, au village, situé à l'abri d'un contrefort montagneux, généralement l'endroit protégé où sont établis les cases. Je dois abréger à cause du temps couvert qui annonce la pluie. Je peux deviner la clinique dont elle m'a parlé, à l'intersection proche. Ce sont à deux soignantes auxquelles j'ai affaire quand je débarque dans la cour. Je ne les sens pas très accueillantes mais ont-elles le choix ? Il n'y a dans le coin qu'une infirmerie, une agence du ministère de l'agriculture, un Chinois et quelques Sotho racoleurs ou errants. Qu'est-ce que ce Chinois est venu faire ici ? Ouvrir un magasin où l'on trouve de tout, business oblige. Il est l'épicier du coin. Ils sont partout en Afrique du Sud à être venu du continent et à avoir pris enseigne pour faire leur beurre. Ils ont ça dans le sang après tout. Je ne sens pas mes deux interlocutrices très bienveillantes, à mettre sur le compte de l'inexpérience et non sur leur mauvaise volonté. Elles doivent mourir d'ennui dans cet endroit isolé et considéré comme l'un des plus froids du pays. Après m'avoir ouvert la porte de l'ancien dispensaire bâti en 1966 dans lequel je dépose mes sacs, nous nous asseyons dehors, abrités sous l'auvent et tapons la discussion. Le gars du ministère de l'agriculture nous y attend. Cela doit être une habitude quotidienne. Fidèle à la façon d'être des Sotho, il ne me parle pas. Je suis dupé et pense qu'il ne comprend pas l'anglais puis, au détour d'une conversation, il s'immisce et participe au débat sur les maladies les plus courantes auxquelles les soignantes sont confrontées, c'est-à-dire les contagieuses; dont les pulmonaires y compris la tuberculose en recrudescence et les maladies sexuellement transmissibles. L'ingénieur agronome, la quarantaine, me confirme que les paysans n'utilisent pas de fertilisant même si les directives gouvernementales en recommande l'emploi, à cause de l'altitude, pour une meilleure productivité. Le Lesotho vit essentiellement d'agriculture. Célibataire, il vient de perdre sa mère à laquelle il était attaché et ressent le besoin qu'une personne l'accompagne et partage son quotidien. Sa mère remplissait cette fonction à merveille avant qu'elle ne s'éteigne. L'infirmière-sage-femme dispose d'une maison avec des panneaux solaires et d'une cuisine équipée, ce que je constate lorsqu'elle m'invite à partager du pep et une tisane de Roiboos avant de se coucher tôt. Pour accompagner le pep, elle me propose du ketchup Heinz, du nom du créateur de la fameuse sauce tomate dont la femme est actuellement l'une des plus grosses fortunes du monde, celui-ci étant décédé. Il me suffit de voir ce qui traine sur les éléments de l'infirmière pour deviner que son hygiène alimentaire n'est pas des meilleures, essentiellement des produits de multinationales de la malbouffe. Si j'avais su qu'elle possédait une gazinière, j'aurais préparé un vrai diner au lieu de grignoter. Tout le monde décide d'aller se coucher à l'heure où les poules vont se percher. L'ennui est mortel et tue à la longue. Elles sont en poste pour une année monotone et difficile avant de retourner à l'hôpital de Mokotlong dont elles dépendent. Pour résumé la situation: dans un trou paumé, un gars bien sous tous rapports, la quarantaine, cherche une compagne et deux filles indépendantes, salariées, attendent d'être réintégrées dans leur unité hospitalière d'origine, le portable collé à l'oreille. Elles peuvent recevoir des appels en montant sur la colline voisine. Quel est le besoin d'un téléphone portable dans ce cas ? Tuer le désœuvrement, la mélancolie et la lassitude. Des voix fortes et bruyantes viennent me perturber vers 5h00 du matin. Contrarié, je sors de ma méditation, roule mon sac de couchage et fais mon sac. Je ne les quitte pas avant d'avoir préparé du thé, bu un café, grignoté un biscuit et fait la vaisselle - deux éviers pleins - de la nurse qui a été appelé à 4h30 pour une naissance. Un gars m'a répondu quand j'ai frappé chez elle et m'a donné l'autorisation d'entrer mais ne s'est pas levé pour autant. Il a certainement finit le pep hier soir avec les sardines à l'huile réchauffées dont les casseroles sont restées vides. Il ne lui serait pas venu à l'idée de les laver. Il occupe le terrain tant qu'elle veut bien le laisser l'empiéter puis, un beau jour, elle se retrouve enceinte et voilà, une destinée de labeur et de douleur toute tracée.
Sur les conseils de l'agronome, je dois passer quatre villages et, à partir du dernier, une demi-heure me suffit à rejoindre le sommet du Thabanna d'où je peux rejoindre le col en marchant sur la ligne de crête. En partant à 6h00, je serais au col de Sani à 9h00. Entre les prévisions locales et la réalité, la différence est énorme. Je marche à bonne allure sans m'amuser en chemin. Je traverse le premier village de Mohale et le second de Moeaneng. Je laisse le troisième sur ma droite. Je manque presque de faire demi-tour lorsque deux gamins, l'un monté sur un âne, me font douter. Je me rappelle des mots de l'agronome qui m'a signifié que je devais laisser Qobellong sur ma droite. Je n'atteins pas le quatrième. Au pied d'une colline où je marque la pause et avale un morceau de pain et de chocolat, deux anciens qui en descendent me montrent la voie à suivre. Je dois avouer que les traces de pas ne sont plus visibles. A moi d'improviser. Il n'y a pas âme qui vive excepté trois Ibis du Cap qui s'envolent à mon approche. Les formes géographiques, semblables à celles rencontrées sur le continent nord-américain et australien, sont disproportionnées et d'une taille surdimensionnée par rapport aux normes européennes. Les collines verdoyantes à la taille XXL ont été dopées comme tous les légumes génétiquement modifiés entrevus sur les marchés sud-africains. La tomate parfaite existe, je l'ai rencontrée. La colline surfaite existe, je l'ai grimpée. Après un long passage herbeux, je me retrouve en face d'une paroi ou je veux plutôt continuer comme je l'entends mais trois gars assis sur un muret ne le voient pas du même œil. Je les imagine en train de surveiller leurs troupeaux de chèvres et moutons. Quand je prends des photos, l'un d'eux s'approche, le bâton à la main. Deux le sont, pâtres de métier, et l'autre monte au col, chargé d'un sac en toile et d'une valise. Ils finissent par me faire changer d'avis et je suis mon guide. Il a harnaché son sac de graminées qu'il va valoriser en le vendant à la frontière du Kwazulu-Natal, province d'Afrique du Sud, avec des morceaux de jute émincé dont il a entouré sa charge.
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Une valise est posé sur l'ensemble de la charge. L'ascension est rude. Est-ce du à la carence en oxygène mais nous nous arrêtons souvent. Les pauses sont nécessaires car nous sommes à bout de souffle. Je lui chipe sa valise que je passe en bandoulière sur l'épaule droite. Il nous faut beaucoup de temps pour parvenir au sommet du versant que nous avons fini par vaincre. Inutile de dire que les trois heures nécessaires pour atteindre le sommet du Thabanna sont loin derrière moi. Il faut encore une heure pour l'atteindre mais en attendant de plus rudes épreuves, je déjeune de pain, de saucisson, de salade verte, de chou cru et d'une pomme. Je donne du pain et un bonbon à mon guide ou suiveur selon la façon de voir les choses. Il est plus à la peine que moi. Sa valise légère est inconfortable à porter. Je garde mon état d'esprit et la remets en bandoulière jusqu'au pied du Thabanna. Je me débarrasse de tout cet encombrement laissé sous la surveillance de mon ange gardien et procède jusqu'au sommet. D'un espace tabulaire où ont été élevés des petits tas de pierres empilées à la tibétaine, se dégage une vue remarquable de lignes de crêtes. La vue est dégagée et le ciel clair. Trois bergers, allongés sur les rochers, emmitouflés dans de vieilles couvertures non lavées, décident de redescendre en même temps que moi. Ils font preuve de curiosité et veulent poser des questions à mon alter-égo. Je lui intime l'ordre de repartir s'il veut me suivre. Nous commençons à descendre abruptement. A l'approche d'un gué, nous croisons deux occidentaux qui nous ignorent totalement. Ont-ils des œillères ou bien jouent-ils sciemment ? Je n'ai pas de réponse si ce n'est un point de réflexion un plus haut au pied de la roche qui me laisse penser qu'ils y campent et ont de bonnes raisons professionnelles de nous éviter, s'ils recherchent de l'or ou du diamant par exemple. Ils disparaissent vite de notre vue. Mon ami sotho croit les avoir vu plus loin dans le lit de la rivière alors que nous les retrouvons puissance deux, allongés sur l'herbe et se prenant en photo. Ils se sont en effet multipliés par deux. Je distingue clairement trois garçons et une jeune fille, tous en short. Je ne dois pas être loin du col. La frontière ferme à 17h00 côté Lesotho, ce qui permet aux derniers véhicules de franchir les huit kilomètres de mauvaise piste et d'atteindre le poste d'immigration sud-africain avant 18h00, l'heure de fermeture. Le trio d'américains veut me parler en français mais je continue en anglais. Ils sont montés hier et ont campé dans le coin. La frontière n'est pas bien loin "deux heures tout au plus" selon eux. Ils pensent la passer aujourd'hui afin de retrouver leur véhicule vingt kilomètres plus loin, à Underberg, en Afrique du Sud. Il est nécessaire d'avoir un 4x4 pour franchir le col de Sani. Je les trouve un peu jeunes et peu préparés pour la marche en montagne. L'un d'eux est en tongues car il ne supporte plus les chaussures.
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Au moment où je repars, voilà qu'ils nous suivent. Ils connaissent le chemin le plus court bien que ce ne soit pas le même que celui envisagé par mon complice. Je suis obligé de le quitter et lui rendre sa valise. Je rattrape le groupe que je dépasse si je veux arriver à temps avant la fermeture du poste-frontière. Je reste sur les hauteurs en contournant la colline. Je veux garder mon niveau d'altitude au cas où il faudrait franchir un autre mur, éviter de descendre inutilement pour remonter, ce qui fatigue le corps indubitablement. Je suis obligé de plonger car une vallée irriguée s'ouvre devant moi. Quelqu'un me suit mais je n'ai pas le temps de voir de qui il s'agit. Toujours pas de trace d'une piste carrossable visible à l'horizon. Le groupe a certainement sous-estimé la distance jusqu'à la frontière. Ils sont loin derrière moi car je ne les aperçois plus. Lorsque je suis en train de rejoindre la rivière, je vois mon compagnon, grand sourire aux lèvres, arriver à grandes enjambées. J'attends qu'il me rattrape et nous nous reposons sur le bord de la rivière. Afin d'éliminer la sueur et la fatigue, ce qui revient à revivifier le corps, j'en profite pour me baigner tout nu comme un ver. Sensations agréables de délassement, le corps rafraichi reprend de sa vigueur. Je n'ai pas repris la valise. Je sais vaguement quel est le chemin à suivre. Je pars devant si je veux avoir une chance de suivre mon idée. Le bain, avec ses effets revigorants, me propulse rapidement sur le versant d'une colline puis d'une autre. Dieu, que la ligne d'arrivée est loin. Lorsque je tombe sur un berger, je pointe du doigt Sani.
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L'autre m'indique la direction à suivre. Il doit maintenant être proche de 17h00 et un brouillard dense fait son apparition, ce qui jette des doutes dans mon esprit quant à mes prévisions. Je suis en bonne conditions physique. Il peut m'arriver de tituber et mon pied gauche a tapé dans le droit à plusieurs reprises, un signe de fatigue qui ne trompe pas. Je sens que je suis au taquet et que je suis au bout, même si le but pressenti n'est pas loin. Des baraques fantômes surgissent du brouillard après une série de pierres relevées qui m'ont servies de repères. Elles ont été placées là pour marquer l'itinéraire. Je vois la piste et un pick-up arriver sur le lieu. Le chauffeur, un vieux Sotho, parle l'anglais convenablement mais ne m'autorise pas à rester dans les prémices dont il est le propriétaire. Il me conseille d'avancer jusqu'à la frontière et de demander le gîte là-bas. Arrive dans l'entrefaite, de retour de la pêche, un combi conduit par Greg, le manager des Sani top chalets, accompagné de Roger, un brave gars le cœur sur la main, la cinquantaine, né de parents britanniques. Greg me donne pour la nuit un chalet en cours de rénovation, tout ce dont j'ai besoin pour étaler mon duvet. Dans la soirée, vers 21h00, accoudé au bar, je rédige mes notes lorsque apparaissent deux Espagnols commandant un double puis un triple whisky. Ils ont l'air de cow-boys et se sont mis à la page quand il s'agit de boire du whisky dans le bar considéré comme le plus haut d'Afrique du Sud. Ils enquillent les whiskys comme des Mexicains enfileraient des téquilas. Roger est de la partie puisqu'ils les sert. Je me tais puisque je veux profiter de mes deux heures d'électricité disponible pour écrire. Je comprends naturellement ce qui se dit. Roberto, le leader du groupe, né de parents britanniques, fait fonction de traducteur-accompagnateur. Il a vécu en Afrique du Sud et connait le pays mieux que les autres. Trois couples, originaires de Burgos, l'accompagnent. Avec une ou deux bières entre deux whiskys pour se "faire péter" la tête plus rapidement, la soirée s'annonce chaude. Ils conduisent des 4x4 avec des tentes intégrées sur le toit. Dehors, le vent souffle violemment. Les filles veulent les monter, les gars, moins vaillants après plusieurs verres, hésitent. Au moment d'éteindre le groupe électrogène, peu avant 22h00, Roger leur dit qu'ils peuvent disposer du bar, y boire - marquer leurs consommations – et éventuellement y rester dormir. Roger leur dit qu'il va se retirer, fumer un joint et se coucher. Les Espagnols sautent sur l'occasion pour savoir s'il sait où ils peuvent trouver de l'herbe. Roger va leur en chercher et leur laisse le fond de son paquet de tabac qui contient rien d'autre que de l'herbe. Les Espagnols sont très vite déconnectés de la réalité tandis que les filles jusqu'alors sobres, se mettent à fumer, la possession de marijuana pour la consommation personnelle a été un moment légalisée en Espagne il y a quelques années. A l'extinction des feux, je délaisse mon notebook et rentre dans le jeu. Je me soumets au jeu des questions et des réponses à la lueur de bougies allumées, les accompagnant en buvant du roïboos. Cela va durer trois heures. Je ne pense même pas à regarder l'heure lorsque je regagne mon rondavel, ma case d'une nuit surmontée d'un toit conique.
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Elle m'ouvre la porte de sa guesthouse de luxe, une petite pièce où trônent deux fauteuils double et deux à une seule personne ainsi que deux tables, une grande en bois contre le mur et une petite en verre entourée des fauteuils. La maison est constituée de trois pièces, le lieu de vie qui sert de chambre à coucher, une cuisine élargie qui accueille des étagère et sert d'épicerie et celle qui permet de recevoir. Elle reçoit un salaire de 5000 lotis brut, ce qui donne un peu plus de 3000 lotis après déduction des taxes. En complément, elle achète des poussins à 4.70 lotis pièce qu'elle revend cinquante lotis pièce après deux mois et son mari fait du pain qu'il vend lui-même douze lotis l'unité. Lorsqu'il descend en ville le vendre, l'aller-retour en taxi lui coûte le prix d'une miche. Elvis de retour, nous dinons de papa, une polenta de maïs blanc à laquelle nous ajoutons une purée de sardines à la tomate. Bien que frugal, mon corps apprécie la nourriture après tous ces efforts. Nous discutons de tout et de rien. J'apprécie l'appréciation de Mamolelekeng à propos des Sud-Africains : "ils vivent comme des animaux". Que ce soit d'autres Africains qui parlent et pensent ainsi de leurs voisins en dit long sur la réalité sud africaine. Je n'aurais pas du tant attendre et aller au lit plus tôt. Je m'éteins fatigué et raide comme un arbre mort tandis qu'une myriades d'étoiles illumine le ciel austral.
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Une bouillie de sorgho saupoudrée de sucre roux me remet sur les deux pieds. Je fais déguster avec succès de "la vache qui rit" et de la confiture sur des tranches de pain découpées et tartinées. J'y joins deux rondelles de saucisson qui ont moins de succès. Je n'insiste pas et le remets dans mon sac. Je leur ai dit au réveil que je resterai aujourd'hui et retournerai charger mes piles à Botha Bothe. Je les vérifie et quelle chance ! l'appareil fonctionne. Je change d'avis. Vu qu'il n'est que dix heures, je décide petit à petit de reprendre la piste et ses chemins de traverses.
Prochaine étape : Tsime - Muela où un projet ambitieux développé conjointement par le Lesotho et l'Afrique du Sud a abouti à la construction d'une usine hydroélectrique, ceci afin de réguler les abondantes ressources en eau du Lesotho. Les Sothos connaissent tous quelques mots d'anglais et sont capables dans un style très décontracté de me demander : "where are you going ?" L'atmosphère est bon enfant et très détendue. Les adultes ou les enfants rigolent pour un oui ou un non. Je rejoins une voie carrossable et un pick-up chargé de victuailles m'aide à atteindre Ha Selomo. Le gars au volant me demande de lui trouver du travail en France. Il veut plus d'argent, ce qui fait le malheur de beaucoup de toujours en vouloir plus. Une camionnette rouge de livraison de pain nous dépasse. Sur les conseils du chauffeur, là où il me dépose, je grimpe un contrefort rocheux qu'il m'indique et franchis la falaise, ce qui me permet de changer de vallée et de panorama.
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Les gamins me suivent. Deux fillettes étonnamment portent en écharpe, l'une un baigneur, l'autre un ours en peluche d'une trentaine de centimètres. Je sors du sentier pour sauter dans la benne d'un tracteur qui transporte du matériau de construction. Revoilà la camionnette de livraison avec laquelle je vais jouer à cache-cache pendant plusieurs kilomètres, la doubler pendant qu'elle délivre le pain puis me faire dépasser tandis qu'elle approche son prochain dépositaire. Le chauffeur du tracteur ne parle pas visiblement l'anglais mais le comprends. Certains Sotho, par timidité - ont peur de s'afficher et s'affirmer dans cette langue. Je parle avec des gestes pour finalement me rendre compte qu'il comprend l'anglais. Le même scénario se répète parfois sur le bord de la route où je demande si je suis bien dans la direction de Timse. Les gens ne répondent pas et j'insiste en montrant du doigt la direction de Timse. Quand il n'y a plus rien à faire et que je crois la situation au point mort, ils finissent, à ma grande surprise, par me répondre en anglais. Deux adolescentes, Ginette et Daphnée, se mettent en tête de me guider vers Muela et m'accompagnent avec cinq garçons, un bon bout de chemin. Pour les remercier, je leur donne un bonbon à la menthe dont je récupère les papiers les enveloppant. Les enfants n'ont pas l'air malheureux au Lesotho, ils parlent relativement bien l'anglais et sont chaussés, ce qui n'est pas le cas de tous les petits Africains. Deux détails qui en disent long sur le niveau d'éducation du pays. Dans les hautes terres (Highlands), là où je me balade en ce moment, le niveau d'anglais est moins bon.
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A cran de falaise, voilà qu'il se met à pleuvoir. Je les ai quittés de l'autre côté du petit cours d'eau et, une fois celui-ci traversé, j'ai commencé à grignoter du pain et du saucisson avant le nouvel effort de l'ascension. Bien mal m'en a pris car des gouttes de pluie s'annoncent. Je suis conscient que je dois marcher sur la roche nue pour franchir l'à-pic. Celle-ci rendue glissante à cause de l'orage qui menace va s'avérer dangereuse. Je me dépêche de m'élever autant que je le peux tant qu'elle est encore sèche. A mi parcours, je hâte le pas vers un pan de la falaise présentant une concavité de la taille d'un homme et pouvant me protéger de l'orage qui vient d'éclater. Je remets le couvert et me rassasie. Je lis un peu avant de repartir. J'en ai finis avec la roche et continue un sentier entre des feuillus qui me baptisent à mon passage. Une cascade m'attire dans son antre mais ce n'est pas la bonne voie. Je reviens sur mes pas et cherche le sentier. Il suffit de poser le pied sur une pierre puis sur une autre en escalier et le sentier se révèle alors à moi comme un ruban magique qui se déroulerait à mon passage et me permettrait l'accès sur le plateau. Je suis tout mouillé, surtout les pantalons et les chaussures. C'était bien la peine de m'être mis à l'abri de la pluie. Je n'ai pas imaginé cette portion de chemin. Je pensais continuer sur la roche mouillée. J'ai anticipé la chute en pausant. De la terre noire épaisse me colle tellement aux semelles qu'elle en rend incontrôlable les chaussures. J'agrippe les arbustes qui m'entourent pour progresser dans mon ascension et vlan ! je glisse et me retrouve sur le flanc gauche, le pantalon noir maculé d'humus. Je me relève à grand peine, le terreau s'étant insinuée partout. Seul, le sac à dos n'est pas touché et est resté propre. Le soleil refait son apparition et sèche la roche, très rapidement, qui fume.
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Sur l'escarpement, avant de traverser le village, avec de l'eau d'un robinet public, je me débarrasse de la saleté accrochée à la jambe du pantalon sans m'apercevoir que la hanche a été touchée. Je donne l'impression d'avoir été surpris par l'orage tellement je suis dégoulinant de partout. Une fillette me fait la conversation en chemin vers Tsime que je pensais avoir atteint à la mi journée lorsque j'ai sauté rapidement dans la remorque du tracteur. J'ai encore une muraille à franchir et je serais à Muela ce soir, Inch'Allah. La colline derrière moi, je retombe sur une route asphaltée hors-pair et arrête la voiture du directeur de la compagnie hydroélectrique qui repart vers Botha Bothe. Une jaune de la police me file sous le nez. Je continue à pied jusqu'au centre d'information de la même compagnie et contacte Lawrence chargé de la sécurité du bâtiment. Nous allons voir Bennett, l'assistant de la clinique, qui loge sur place et accepte de m'héberger. Le bureau de réception de l'infirmière au nombre de trois dont une Kenyane, m'accueille pour la nuit. Il est doté d'un lit médicalisé, d'un bureau et naturellement d'une prise électrique. Je peux brancher mon e-book et recharger mes piles. Luxe suprême, une baignoire est disponible. Je m'en donne à cœur joie même si il n'y a pas d'eau chaude. J'en profite pour laver mes vêtements. Je goûte au plaisir d'un cinq étoiles. Il pleut abondamment dehors tandis que la nuit s'avère très profitable.
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Le matin, réveillé à cinq heures, j'écris et je médite avant de faire mon sac et passer dans la pièce de Bennett où je prépare du thé en quantité et une soupe de pâtes instantanées à la sauce thaïe avec un fond d'haricots. Mes anges gardiens ont goûté à la tisane hier soir et ce matin, ce sera du thé birman additionné d'une herbe de Sibérie qui décuple les pouvoirs. J'ai mis dans mon sac avant de partir du thé acquis de longue date car je ne pensais pas en trouver en Afrique du Sud dont cette herbe magique or Antoinette a chez elle du thé comparable à du Ceylan originaire d'une région de Mpumalanga, la seule qui produise ce breuvage du matin. Dans chaque district, une clinique a été construite avec, à tour de rôle, une infirmière de garde. Un Kenyan, retourné au pays pour quelques semaines, fait même fonction de troisième infirmier à Muela.
Prochaine étape : Oxbow et le col de Moteng (2820 m). Je pars tôt puisqu'il est de bon ton de libérer les lieux pour huit heures. Lawrence (deux filles, sa femme Laurentine, tél 58400694 à côté de l'université du Lesotho, à Roma) m'accompagne jusqu'au tunnel LHDA – - et remonte avec moi les deux contreforts avant de me laisser à proximité de l'asphalte. Je suis tout étonné de retrouver le goudron. Mes pieds préfèrent cheminer sur le bas-côté de façon à ne pas me démantibuler les genoux. De même pour les chevaux, les humains ont besoin de garder leur allure naturelle et le goudron casse les jambes. Entre deux combis taxis, un 4x4 m'ignore. J'attends le passage d'un pick-up en provenance de Maseru qui me dépose au col de Moteng (2820 m). Il tourne à droite et deux Sotho et un Chinois vont vérifier l'état d'une antenne réceptrice pour les cellulaires, installée sur un pylône à proximité. Le brouillard est tellement épais qu'on ne voit pas à cinq mètres. Je marche à contresens et entends un :"Hé Man !" sortir d'un pick-up surpris de me trouver là. Je repasse de l'autre côté au moment où un Toyota 4x4 flambant neuf manque de m'écraser. Il ralentit sa course et finit par stopper. Deux couples belges à l'intérieur, les hommes devant, les femmes derrière, ont décidément du mal à se décider pour m'embarquer et me sortir du brouillard dans lequel je suis empêtré. Il est surtout dangereux de marcher sur le bord de la route dans ces conditions. Le chauffeur, visiblement plus âgé, est le plus réticent pour me venir en aide. Ils finissent par m'accepter à bord presque à contrecœur et en freinant des deux pieds. Le passager, un jeune apparemment cool en tongues, passe derrière à côté de sa copine et je m'assois à sa place. Inutile de dire que je me fais tout petit pour ne pas me faire jeter. Je tente de faire un peu la conversation et obtiens des renseignements. Ils sont en vacances. Je présume qu'ils ont du emprunter le luxueux véhicule à une connaissance du chauffeur, raison pour laquelle celui-ci ne se montre pas très enclin à me secourir. Les deux minettes lisent chacune un guide, le Routard pour l'une et le Lonely Planet pour l'autre. Ce guide pourrait avoir sa place dans mon sac mais entre leurs mains, je trouve cela presque incommodant. Elles roulent en voiture de luxe. Ils n'avaient pas beaucoup de raison de s'arrêter et toutes les excuses sont bonnes pour fermer les yeux lorsque quelqu'un dérange. Il est normal que la voiture attire l'œil. Je suis même choqué et impressionné de tout cette opulence et étalage de richesse. Comment peuvent-ils voyager ainsi au milieu de populations plus démunies ? Osent-ils sortir de leur engin sur roues ? Normal que certains soient tentés de les dépouiller de leur bijou et les laisser repartir à pied. Nous sortons de l'épais brouillard au niveau du motel d'Oxbow peu engageant où ils ont prévu de faire une pause. Nous le passons trop rapidement, ce qui les oblige à faire demi tour. Je crois avoir vu qu'il était fermé mais je préfère me taire. J'ai l'intuition que le chauffeur saisirait n'importe quel prétexte pour me descendre du véhicule. Il est le seul à vouloir faire demi tour. Comme il a le volant, le pouvoir de décision lui appartient. Il s'exécute et je choisis ce moment pour les quitter et sortir de leur machine rutilante. Je sais pertinemment qu'il vont repasser devant moi dans un instant. Je lui laisse le plaisir d'être parvenu à ses fins et de me repasser sous le nez. Qui sont les barbares ? Les noirs ou les blancs ? Elles peuvent maintenant se dire qu'elles ont rencontré un vrai routard. Je n'avais pas tort. Ils repassent plein pot quelques minutes plus tard. Ils ont beau foncé, je reconnais la voiture et leur adresse un petit signe amical, un geste de bienveillance à leurs égards. Je ne leur en veux pas, ils sont ignorants. Un pick-up les suit et me ramasse pour me déposer à l'embranchement de la mine de diamant de Letseng. J'attrape un blanc-bec au volant d'un pick-up avec un vieux ridé mais ils prennent la piste de la mine. Je continue à pied et un autre pick-up de la mine me pousse un peu plus loin, là où il doit récupérer des documents et faire demi-tour vers Botha Bothe. J'en attrape un autre tandis que je croquais un morceau de pain et une pomme. Il se rend à Mapholaneng où il me dépose sur la place centrale inond��e de musique sotho. Je prends immédiatement contact avec un pick-up sur la portière duquel est écrit: "Community Mekokhlong". J'avance vers la sortie et une jeune fille, T-shirt à bretelles et joli chapeau à dentelles lui donnant un côté sexy, poussant dans une brouette son jeune frère endormi sur des sacs, m'apostrophe et me demande de la nourriture pour le nourrir. Je lui réplique que je n'ai plus rien sinon pour mon pique-nique que je vais prendre au pied du panneau qui indique Thaba-tseka. Je suis à peine assis et commence à sortir les aliments. Le même scénario se répète. Le chauffeur avec lequel j'ai pris contact ralentit et un petit signe de ma part fait le reste. Il s'arrête et je saute à l'arrière jusqu'à Mokotlong, assis sur des sacs de céréales en compagnie de deux autochtones. Il remonte la rue principale animée et me laisse au centre. Je marche et m'assois un peu plus loin sur un banc, près d'un bâtiment en tôle qui offre différents services dont Internet et d'où sort de la musique qui remplit tout le quartier. Je regarde et observe les passants tout en déjeunant. Certains tentent de m'approcher. Il ne doit pas être bien vu en Afrique qu'un Européen mange dans la rue, sur le trottoir presque, à la vue de tout le monde. Les Blancs mangent habituellement au restaurant. Je mange des légumes crus, ce qui encore moins compréhensible pour un esprit africain. Qu'à cela ne tienne, je n'en fais qu'à ma tête et l'expérience est très enrichissante pour saisir la vie de la petite bourgade qui tient plus d'une ville du Far-West, la dernière frontière avant l'Eldorado. Le mien va se résumer à aller à la frontière à pied par des pistes de traverses et monter le Thabanna N'tlenyana, le plus haut sommet africain au sud du Kilimandjaro. Je quitte en allant toujours plus à l'ouest et tourne sur ma droite au niveau des pompes funèbres, la dernière boutique de la petite communauté au bout de la rue principale, peu engageante j'en conviens. Est-ce un signe de mauvais augure ? Je continue à pousser plus en avant et grimper l'échelle qui mène au ciel. Il y a beaucoup de monde sur cette piste qui conduit au Paradis, du moins au plus haut sommet du pays, le Thabanna N'tlenyana, dernière étape avant le passage du col vers l'Afrique du sud. Un vieux Mercedes-Benz puissant et vrombissant m'embarque en cabine tandis que le gravât qui servira à la construction et les ouvriers qui le déchargeront sont assis à l'arrière. Il parcourt une vingtaine de kilomètres avant de décharger au milieu de nulle part, près d'une maison dont seuls les murs ont été montés dans un milieu naturel d'une beauté à couper le souffle.
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Nous avons roulé en visionnant des paysages grandioses où peu de gens restent et vivent. Je n'ai pas d'autre choix que de continuer à pied. Je papote pendant quelques minutes avec une jeune fille curieuse, rentrant chez elle, au village, situé à l'abri d'un contrefort montagneux, généralement l'endroit protégé où sont établis les cases. Je dois abréger à cause du temps couvert qui annonce la pluie. Je peux deviner la clinique dont elle m'a parlé, à l'intersection proche. Ce sont à deux soignantes auxquelles j'ai affaire quand je débarque dans la cour. Je ne les sens pas très accueillantes mais ont-elles le choix ? Il n'y a dans le coin qu'une infirmerie, une agence du ministère de l'agriculture, un Chinois et quelques Sotho racoleurs ou errants. Qu'est-ce que ce Chinois est venu faire ici ? Ouvrir un magasin où l'on trouve de tout, business oblige. Il est l'épicier du coin. Ils sont partout en Afrique du Sud à être venu du continent et à avoir pris enseigne pour faire leur beurre. Ils ont ça dans le sang après tout. Je ne sens pas mes deux interlocutrices très bienveillantes, à mettre sur le compte de l'inexpérience et non sur leur mauvaise volonté. Elles doivent mourir d'ennui dans cet endroit isolé et considéré comme l'un des plus froids du pays. Après m'avoir ouvert la porte de l'ancien dispensaire bâti en 1966 dans lequel je dépose mes sacs, nous nous asseyons dehors, abrités sous l'auvent et tapons la discussion. Le gars du ministère de l'agriculture nous y attend. Cela doit être une habitude quotidienne. Fidèle à la façon d'être des Sotho, il ne me parle pas. Je suis dupé et pense qu'il ne comprend pas l'anglais puis, au détour d'une conversation, il s'immisce et participe au débat sur les maladies les plus courantes auxquelles les soignantes sont confrontées, c'est-à-dire les contagieuses; dont les pulmonaires y compris la tuberculose en recrudescence et les maladies sexuellement transmissibles. L'ingénieur agronome, la quarantaine, me confirme que les paysans n'utilisent pas de fertilisant même si les directives gouvernementales en recommande l'emploi, à cause de l'altitude, pour une meilleure productivité. Le Lesotho vit essentiellement d'agriculture. Célibataire, il vient de perdre sa mère à laquelle il était attaché et ressent le besoin qu'une personne l'accompagne et partage son quotidien. Sa mère remplissait cette fonction à merveille avant qu'elle ne s'éteigne. L'infirmière-sage-femme dispose d'une maison avec des panneaux solaires et d'une cuisine équipée, ce que je constate lorsqu'elle m'invite à partager du pep et une tisane de Roiboos avant de se coucher tôt. Pour accompagner le pep, elle me propose du ketchup Heinz, du nom du créateur de la fameuse sauce tomate dont la femme est actuellement l'une des plus grosses fortunes du monde, celui-ci étant décédé. Il me suffit de voir ce qui traine sur les éléments de l'infirmière pour deviner que son hygiène alimentaire n'est pas des meilleures, essentiellement des produits de multinationales de la malbouffe. Si j'avais su qu'elle possédait une gazinière, j'aurais préparé un vrai diner au lieu de grignoter. Tout le monde décide d'aller se coucher à l'heure où les poules vont se percher. L'ennui est mortel et tue à la longue. Elles sont en poste pour une année monotone et difficile avant de retourner à l'hôpital de Mokotlong dont elles dépendent. Pour résumé la situation: dans un trou paumé, un gars bien sous tous rapports, la quarantaine, cherche une compagne et deux filles indépendantes, salariées, attendent d'être réintégrées dans leur unité hospitalière d'origine, le portable collé à l'oreille. Elles peuvent recevoir des appels en montant sur la colline voisine. Quel est le besoin d'un téléphone portable dans ce cas ? Tuer le désœuvrement, la mélancolie et la lassitude. Des voix fortes et bruyantes viennent me perturber vers 5h00 du matin. Contrarié, je sors de ma méditation, roule mon sac de couchage et fais mon sac. Je ne les quitte pas avant d'avoir préparé du thé, bu un café, grignoté un biscuit et fait la vaisselle - deux éviers pleins - de la nurse qui a été appelé à 4h30 pour une naissance. Un gars m'a répondu quand j'ai frappé chez elle et m'a donné l'autorisation d'entrer mais ne s'est pas levé pour autant. Il a certainement finit le pep hier soir avec les sardines à l'huile réchauffées dont les casseroles sont restées vides. Il ne lui serait pas venu à l'idée de les laver. Il occupe le terrain tant qu'elle veut bien le laisser l'empiéter puis, un beau jour, elle se retrouve enceinte et voilà, une destinée de labeur et de douleur toute tracée.
Sur les conseils de l'agronome, je dois passer quatre villages et, à partir du dernier, une demi-heure me suffit à rejoindre le sommet du Thabanna d'où je peux rejoindre le col en marchant sur la ligne de crête. En partant à 6h00, je serais au col de Sani à 9h00. Entre les prévisions locales et la réalité, la différence est énorme. Je marche à bonne allure sans m'amuser en chemin. Je traverse le premier village de Mohale et le second de Moeaneng. Je laisse le troisième sur ma droite. Je manque presque de faire demi-tour lorsque deux gamins, l'un monté sur un âne, me font douter. Je me rappelle des mots de l'agronome qui m'a signifié que je devais laisser Qobellong sur ma droite. Je n'atteins pas le quatrième. Au pied d'une colline où je marque la pause et avale un morceau de pain et de chocolat, deux anciens qui en descendent me montrent la voie à suivre. Je dois avouer que les traces de pas ne sont plus visibles. A moi d'improviser. Il n'y a pas âme qui vive excepté trois Ibis du Cap qui s'envolent à mon approche. Les formes géographiques, semblables à celles rencontrées sur le continent nord-américain et australien, sont disproportionnées et d'une taille surdimensionnée par rapport aux normes européennes. Les collines verdoyantes à la taille XXL ont été dopées comme tous les légumes génétiquement modifiés entrevus sur les marchés sud-africains. La tomate parfaite existe, je l'ai rencontrée. La colline surfaite existe, je l'ai grimpée. Après un long passage herbeux, je me retrouve en face d'une paroi ou je veux plutôt continuer comme je l'entends mais trois gars assis sur un muret ne le voient pas du même œil. Je les imagine en train de surveiller leurs troupeaux de chèvres et moutons. Quand je prends des photos, l'un d'eux s'approche, le bâton à la main. Deux le sont, pâtres de métier, et l'autre monte au col, chargé d'un sac en toile et d'une valise. Ils finissent par me faire changer d'avis et je suis mon guide. Il a harnaché son sac de graminées qu'il va valoriser en le vendant à la frontière du Kwazulu-Natal, province d'Afrique du Sud, avec des morceaux de jute émincé dont il a entouré sa charge.
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Une valise est posé sur l'ensemble de la charge. L'ascension est rude. Est-ce du à la carence en oxygène mais nous nous arrêtons souvent. Les pauses sont nécessaires car nous sommes à bout de souffle. Je lui chipe sa valise que je passe en bandoulière sur l'épaule droite. Il nous faut beaucoup de temps pour parvenir au sommet du versant que nous avons fini par vaincre. Inutile de dire que les trois heures nécessaires pour atteindre le sommet du Thabanna sont loin derrière moi. Il faut encore une heure pour l'atteindre mais en attendant de plus rudes épreuves, je déjeune de pain, de saucisson, de salade verte, de chou cru et d'une pomme. Je donne du pain et un bonbon à mon guide ou suiveur selon la façon de voir les choses. Il est plus à la peine que moi. Sa valise légère est inconfortable à porter. Je garde mon état d'esprit et la remets en bandoulière jusqu'au pied du Thabanna. Je me débarrasse de tout cet encombrement laissé sous la surveillance de mon ange gardien et procède jusqu'au sommet. D'un espace tabulaire où ont été élevés des petits tas de pierres empilées à la tibétaine, se dégage une vue remarquable de lignes de crêtes. La vue est dégagée et le ciel clair. Trois bergers, allongés sur les rochers, emmitouflés dans de vieilles couvertures non lavées, décident de redescendre en même temps que moi. Ils font preuve de curiosité et veulent poser des questions à mon alter-égo. Je lui intime l'ordre de repartir s'il veut me suivre. Nous commençons à descendre abruptement. A l'approche d'un gué, nous croisons deux occidentaux qui nous ignorent totalement. Ont-ils des œillères ou bien jouent-ils sciemment ? Je n'ai pas de réponse si ce n'est un point de réflexion un plus haut au pied de la roche qui me laisse penser qu'ils y campent et ont de bonnes raisons professionnelles de nous éviter, s'ils recherchent de l'or ou du diamant par exemple. Ils disparaissent vite de notre vue. Mon ami sotho croit les avoir vu plus loin dans le lit de la rivière alors que nous les retrouvons puissance deux, allongés sur l'herbe et se prenant en photo. Ils se sont en effet multipliés par deux. Je distingue clairement trois garçons et une jeune fille, tous en short. Je ne dois pas être loin du col. La frontière ferme à 17h00 côté Lesotho, ce qui permet aux derniers véhicules de franchir les huit kilomètres de mauvaise piste et d'atteindre le poste d'immigration sud-africain avant 18h00, l'heure de fermeture. Le trio d'américains veut me parler en français mais je continue en anglais. Ils sont montés hier et ont campé dans le coin. La frontière n'est pas bien loin "deux heures tout au plus" selon eux. Ils pensent la passer aujourd'hui afin de retrouver leur véhicule vingt kilomètres plus loin, à Underberg, en Afrique du Sud. Il est nécessaire d'avoir un 4x4 pour franchir le col de Sani. Je les trouve un peu jeunes et peu préparés pour la marche en montagne. L'un d'eux est en tongues car il ne supporte plus les chaussures.
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Au moment où je repars, voilà qu'ils nous suivent. Ils connaissent le chemin le plus court bien que ce ne soit pas le même que celui envisagé par mon complice. Je suis obligé de le quitter et lui rendre sa valise. Je rattrape le groupe que je dépasse si je veux arriver à temps avant la fermeture du poste-frontière. Je reste sur les hauteurs en contournant la colline. Je veux garder mon niveau d'altitude au cas où il faudrait franchir un autre mur, éviter de descendre inutilement pour remonter, ce qui fatigue le corps indubitablement. Je suis obligé de plonger car une vallée irriguée s'ouvre devant moi. Quelqu'un me suit mais je n'ai pas le temps de voir de qui il s'agit. Toujours pas de trace d'une piste carrossable visible à l'horizon. Le groupe a certainement sous-estimé la distance jusqu'à la frontière. Ils sont loin derrière moi car je ne les aperçois plus. Lorsque je suis en train de rejoindre la rivière, je vois mon compagnon, grand sourire aux lèvres, arriver à grandes enjambées. J'attends qu'il me rattrape et nous nous reposons sur le bord de la rivière. Afin d'éliminer la sueur et la fatigue, ce qui revient à revivifier le corps, j'en profite pour me baigner tout nu comme un ver. Sensations agréables de délassement, le corps rafraichi reprend de sa vigueur. Je n'ai pas repris la valise. Je sais vaguement quel est le chemin à suivre. Je pars devant si je veux avoir une chance de suivre mon idée. Le bain, avec ses effets revigorants, me propulse rapidement sur le versant d'une colline puis d'une autre. Dieu, que la ligne d'arrivée est loin. Lorsque je tombe sur un berger, je pointe du doigt Sani.
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L'autre m'indique la direction à suivre. Il doit maintenant être proche de 17h00 et un brouillard dense fait son apparition, ce qui jette des doutes dans mon esprit quant à mes prévisions. Je suis en bonne conditions physique. Il peut m'arriver de tituber et mon pied gauche a tapé dans le droit à plusieurs reprises, un signe de fatigue qui ne trompe pas. Je sens que je suis au taquet et que je suis au bout, même si le but pressenti n'est pas loin. Des baraques fantômes surgissent du brouillard après une série de pierres relevées qui m'ont servies de repères. Elles ont été placées là pour marquer l'itinéraire. Je vois la piste et un pick-up arriver sur le lieu. Le chauffeur, un vieux Sotho, parle l'anglais convenablement mais ne m'autorise pas à rester dans les prémices dont il est le propriétaire. Il me conseille d'avancer jusqu'à la frontière et de demander le gîte là-bas. Arrive dans l'entrefaite, de retour de la pêche, un combi conduit par Greg, le manager des Sani top chalets, accompagné de Roger, un brave gars le cœur sur la main, la cinquantaine, né de parents britanniques. Greg me donne pour la nuit un chalet en cours de rénovation, tout ce dont j'ai besoin pour étaler mon duvet. Dans la soirée, vers 21h00, accoudé au bar, je rédige mes notes lorsque apparaissent deux Espagnols commandant un double puis un triple whisky. Ils ont l'air de cow-boys et se sont mis à la page quand il s'agit de boire du whisky dans le bar considéré comme le plus haut d'Afrique du Sud. Ils enquillent les whiskys comme des Mexicains enfileraient des téquilas. Roger est de la partie puisqu'ils les sert. Je me tais puisque je veux profiter de mes deux heures d'électricité disponible pour écrire. Je comprends naturellement ce qui se dit. Roberto, le leader du groupe, né de parents britanniques, fait fonction de traducteur-accompagnateur. Il a vécu en Afrique du Sud et connait le pays mieux que les autres. Trois couples, originaires de Burgos, l'accompagnent. Avec une ou deux bières entre deux whiskys pour se "faire péter" la tête plus rapidement, la soirée s'annonce chaude. Ils conduisent des 4x4 avec des tentes intégrées sur le toit. Dehors, le vent souffle violemment. Les filles veulent les monter, les gars, moins vaillants après plusieurs verres, hésitent. Au moment d'éteindre le groupe électrogène, peu avant 22h00, Roger leur dit qu'ils peuvent disposer du bar, y boire - marquer leurs consommations – et éventuellement y rester dormir. Roger leur dit qu'il va se retirer, fumer un joint et se coucher. Les Espagnols sautent sur l'occasion pour savoir s'il sait où ils peuvent trouver de l'herbe. Roger va leur en chercher et leur laisse le fond de son paquet de tabac qui contient rien d'autre que de l'herbe. Les Espagnols sont très vite déconnectés de la réalité tandis que les filles jusqu'alors sobres, se mettent à fumer, la possession de marijuana pour la consommation personnelle a été un moment légalisée en Espagne il y a quelques années. A l'extinction des feux, je délaisse mon notebook et rentre dans le jeu. Je me soumets au jeu des questions et des réponses à la lueur de bougies allumées, les accompagnant en buvant du roïboos. Cela va durer trois heures. Je ne pense même pas à regarder l'heure lorsque je regagne mon rondavel, ma case d'une nuit surmontée d'un toit conique.
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
... (extrait carnet de route) : Sitôt déposé, sitôt repris par une voiture de ministre ! J'ai vu la plaque diplomatique avec les emblèmes du Lesotho, apposée à l'arrière de la voiture officielle. Je m'assois dans le siège arrière gauche lorsque le passager à l'avant me demande de me déplacer et d'occuper celui de droite, le gauche étant réservé au ministre, ainsi le veut le protocole. La population si elle me voit, peut penser qu'il s'agit du plénipotentiaire et commencer à le saluer par erreur comme s'il s'agissait de lui. J'obtempère. Ce petit incident diplomatique me fait sourire. J'ai le droit à une autre saucée sous les remises qui abritent l'immigration. Pour éviter d'être douché une nouvelle fois, un Chinois au volant me transfert des bâtiments en durs sud-africains vers les hangars métalliques aux toits de tôle du Lesotho. La déferlante est impressionnante avec des spirales de vent aspirant tout sur leur passage et déplaçant des montagnes de poussière. Une Citroën express me permet de contourner Maseru et trouver refuge sur les marches de la cathédrale. Je fais une pause pique-nique et me dore au soleil, précipitant le séchage de mes affaires étalées sur le parvis. Je redécolle du rond-point avec Cécilia, deux bouteilles de vin, un Shiraz rouge et un Chardonnay blanc sur le siège à côté d'elle. Elle monte les boire avec des amis sur le plateau qui domine Maseru. Je lui demande si je peux la suivre. J'ai l'idée de redescendre à pied en direction de Roma pour voir Lawrence. Toutes les routes ne mènent-elles pas à Roma ? Nous emmenons Chief, son copain du moment, à la petite réunion d'amis où je suis entretenu par la propriétaire des lieux qui a vécu une partie de son enfance en Belgique. Atour des deux couples invités, l'un carbure à la bière, l'autre boit du vin que je suis invité à goûter tandis qu'une sixième personne enrhumée se rattrape avec des demi-bouteilles de vodka Smirnoff originaire de Russie disponibles sur le marché de Maseru, heureuse conséquence d'une mondialisation sans frontières. Le débat auquel je ne prends pas part avec des propos divergeant sur la Bible fait rage. J'étais loin d'imaginer, même en tant qu'observateur, assister à un tel sujet de discussion ce soir à Maseru dans la petite capitale du Lesotho. Les deux hommes s'accordent pour affirmer qu'Arbousset, l'un des premiers missionnaires, leur a volé leur identité et enterré leur culture. Différentes opinions sont émises à propos de l'existence de Dieu et de l'Esprit-Saint. J'écoute en souriant sans me lasser des avis opposés. Il y a autant de concordance dans les avis émis qu'il y a de personnes dans la pièce, chacun y allant de son grain de sel et de sa compréhension des textes bibliques. Moroici, la tenante, la plus versée dans les textes et la plus endoctrinée, s'écrie : "Dieu, Pardonne-lui ! Il ne sait pas ce qu'il dit" lorsque Chief argumente que le Christ était marié avec Marie-Madeleine. Je finis la soirée dans mon sac de couchage dans une pièce attenante à celle occupée par Cécilia et Chief. Au réveil, du thé avec des miettes de biscuits me satisfont. Chief est presque sur le point de s'offusquer si je ne me débarbouille pas lorsqu'il me présente un baquet avec un fond d'eau tiède, la résultante de deux bouilloires d'eau chaude à laquelle a été ajoutée la quantité nécessaire d'eau froide pour une douche rapide dans les toilettes tandis que je laisse toutes mes affaires y compris l'ordinateur en plan. Je suis serein et n'ai aucune crainte d'être volé. Il est appréciable de pouvoir faire totalement confiance à des personnes que l'on connait à peine. Rares sont les pays dans le monde à l'heure actuelle où le voyageur peut encore agir ainsi. Cécilia m'embarque chez elle pour rencontrer sa fille avec laquelle je parle français. Refiloe va participer à la mise en place d'un projet éducatif visant à enseigner le français début 2010 dans les écoles et les collèges de la capitale Maseru, un gros bourg dans lequel les vaches vont faire leur emplettes. Il n'y pourtant pas de manifestation d'agriculteurs revendiquant la fin des quotas ou se plaignant d'une subite augmentation ou baisse des prix du lait. Regardez ces bêtes à cornes, elles sont en avance sur leur temps et sont venues fournir leur lait directement aux clients, pour un produit bio plus vert, du producteur au consommateur, réduisant les effets du réchauffement climatique en restreignant les couts du transport et par là même occasion l'effet de serre. Chief, venu emprunter la Toyota-wagon de Cécilia pour voyager à Jobourg, repasse chez lui et me dépose au carrefour de la route qui part vers Mafeteng et Roma. Il me confie que tout est lent dans le pays et qu'une fois que l'on a connu Jobourg, on ne revient pas à Maseru. D'ailleurs, tout le Lesotho est à l'image de sa capitale. Ha Makhalanyane est ma prochaine halte puis une Sotho élégamment habillée se dirige vers Nazareth. Je suis à proximité de Roma où une live-band donne un concert avec des airs de jazz devant l'université du Lesotho. Roma rassemble quelques boutiques sur la route principale - deux bars, deux vulcanisateurs, un cybercafé et plusieurs cabines téléphoniques - et se scinde en deux autour du campus universitaire quand les habitations traditionnelles côtoient les maisons de construction plus récente, un quartier établi à côté des grilles du campus, le second de l'autre côté du goudron et s'étirant au pied de l'escarpement vers l'ouest. Avec le "jazz in Roma" dans les oreilles, avec l'aide des gardiens de surveillance, je foule les pelouses universitaires à la recherche de mon ami Lawrence introuvable. Lui qui semblait facile à repérer devient une cible impossible à atteindre. Je fais demi-tour jusqu'à Thoteng, un quartier de maisons où je vais pouvoir le localiser. Deux noms me sont donnés pour le localiser : "lolitle" and "Gravey". Je demande de l'aide à une mamie et ses petits-enfants, tous la vingtaine d'années. Sans succès. Depuis 14h00, je le cherche en vain. Il est 18h00 et je baisse les bras. Eux ne veulent pas en rester là et ne désespèrent pas de mettre la main sur mon "Lawrence". La grand-mère d'une bonté sans égale, loue des chambres à des étudiants, de véritables petites maisons individuelles en agglos avec des rideaux aux fenêtres. Devant l'heure avancée, je lui demande par hasard si elle n'a pas un endroit pour mon duvet. Elle me répond qu'elle est veuve depuis peu et qu'elle ne peut pas, selon la culture sotho, héberger quelqu'un du sexe opposé et m'invite avec remords de ne pas pouvoir me loger, à partager une assiette de riz accompagné de poulet, d'haricots et de carottes râpées. L'un de ses petits-fils m'accompagne à l'autre bout de Roma, le quartier où se trouve l'hôpital St Joseph pour trouver mon homme dans une tentative de la dernière chance. L'intendant de l'hôpital nous dépose à la bifurcation non sans m'avoir affirmé que le Lesotho manque de personnel médical. Je ne suis pas sans savoir que beaucoup de personnel paramédical ont obtenu des visas de travail pour la Grande-Bretagne. Les un(e)s quittent leur terre pour une vie meilleure en Europe, illusion devenue réalité. Le médecin me garantit un lit au cas où je ne peux pas trouver Lawrence. La propriété sur les hauteurs tout en long commence avec un air de forteresse miniature avec un rondavel collé à la clôture, ses parois d'un demi mètre d'épaisseur lui assurant une température interne idéale et lui garantissant une relative insonorité. Lawrence n'est pas plus à l'intérieur des murs mais Martin, ingénieur dans le civil de profession, scotché à son écran, regarde le football. Il m'invite à le rejoindre et m'asseoir. Un matelas et un oreiller dans le rondavel peuvent m'accueillir pour la nuit. La lassitude me saisit et les bras m'en tombent de fatigue. Je ne prends même pas la peine de me déshabiller sauf les chaussures que j'ôte et m'allonge tout habillé. A 6h30, Martin clenche la porte et me réveille. J'ai récupéré de tout mon saoul. Autant j'ai du refuser de souper tellement j'étais repu, autant je ne dis pas non à une assiette similaire à celle de ma Mamie de la veille. Martin est estomaqué de la quantité de thé que je peux ingurgiter. Il est en surcharge pondérale et prends deux à quatre kilos tous les ans. Il m'a offert du pain de mie et de la margarine pour le petit-déjeuner mais j'ai du décliné son offre. Sa fille, jeune et forte, suit un cours de diététique. Que va-t-elle en tirer de son apprentissage ? Lorsque je lui demande si je dois fermer à clef ma case, il me dit qu'il laisse la maison ouverte même s'il part à Maseru (à 35 km). Beaucoup d'entrées et de sorties de personnes étrangères tandis que nous sommes accoudés à la table dans sa cuisine toute équipée. Il m'explique que sa femme gère un magasin et que les employées viennent chercher les ingrédients qui font défaut lorsqu'il faut préparer les encas. "Il faut partager et faire vivre un peu tout le monde", tels sont ses mots et sa conception de la vie communautaire. Il a peur et me confie qu'il ne peut pas aller à Pietermaritzburg avec son combi familial. Il ne reviendrai pas avec, à cause du banditisme régnant dans l'état du Kwazulu-Natal. Des informations vues à la TV après le match de foot faisaient état - exemples à l'appui - de la violence ambiante de Jobourg. Une fillette kidnappée a été violée puis découpée et éviscérée dans les toilettes d'un building désaffecté avant que ses parties intimes soient prélevées et volées. Un chauffeur de taxi, syndicaliste, un sac plastique enfoncé sur la tête, a été battu à mort dans un commissariat. Le comble de l'horreur avec ces reportages TV qui ne servent en rien l'information et véhiculent des messages de peur, d'angoisse et de haine raciale. Il me confie qu'il n'aime pas trop l'Afrique du Sud à cause des différences – "too many classifications" (sic) - faites entre les blancs et les noirs.
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Ce qui fait le particularisme du Lesotho, c'est la simplicité et la gentillesse de ses habitants dans un décor grandiose. Pas de prise de tête, une population spontanée proche des éléments naturels, le sourire aux lèvres et toujours prête à rendre service. Un petit air de déjà connu et des similarités avec un pays qui n'est pas sans me rappeler l'Asie pour la qualité de ses habitants. Je reprends la route en collectif jusqu'à Ha Moitsupeli où se termine le goudron. J'évite de monter le raidillon pour passer le col de Ngakana. A pied, je continue en coupant à travers les terrains pierreux et le long du cours d'eau jusqu'à Ramabanta. Je prends le raccourci pour éviter le virage en épingle à cheveux et cours à l'approche d'un moteur ronronnant. Un pick-up arrive à contresens mais je ne me suis pas trompé. Un 4x4 débouche sur la piste lorsque je pose le pied sur la gravelle. Des Hollandais, Robert et Martine, le couple demeurant à Maseru, accompagnent Wilhelmine, la mère de cette dernière, très alerte pour ses 88 ans et leur fils, Jasper. Pour une durée de cinq ans, Robert enregistre les droits de propriétés et établit des plans cadastraux, ce qui permet d'acheter, de vendre les titres ou de les céder à ses avant-droits. Ce travail de retranscription n'a jamais été entrepris et représente une nouveauté pour le pays. Martine, quant à elle, est professeur de français et d'anglais. Nés à Jakarta, en Indonésie, ils ont vécu pour deux ou trois ans à chaque fois à différents endroits; notamment en Ouganda, en Bolivie, au Costa-Rica et pour quelques semaines en Tanzanie et à Maputo au Mozambique. En leur agréable compagnie, je gagne Semonkong, qui signifie en sotho "le lieu de la fumée", une communauté parsemée de baraquements en tôle reluisants sous le soleil au milieu des montagnes, . Nos chemins se séparent au motel de Semonkong, endroit où sont parqués tous les 4x4 des étrangers tandis que les 4 pattes locaux, je sous-entends les chevaux basuto résultant du croisement entre des petits chevaux javanais et les vigoureuses montures européennes, sont attachés et garés sur la place du marché. Dès 1830, le roi Moshoeshoe 1er en montait un. Depuis cet animal fait partie intégrante de la vie quotidienne et constitue le mode de transport privilégié de nombreux villageois.
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Je n'ai pas pour habitude de mettre les pieds dans les motels mais puisque j'y suis, je vais voir ce qu'ils ont dans le ventre et les solliciter au niveau des informations disponibles concernant les randonnées. Je ne suis pas bien accueilli par une afrikaner sensiblement mon âge et vêtue de bleue. Je dois louer les services d'un guide. Nous sommes en période de vacances scolaires, les enseignants sont absents, et les cérémonies d'initiation sont en cours. En bref, autant d'excuses possibles qu'inimaginables pour me convaincre de ne pas partir seul. De chemin ou mieux encore de piste, il n'y en a pas, du moins elle ne les connait pas et ne peux pas m'en dire plus. Qui plus est, un 4x4 a été emporté il y peu de temps suite à un orage violent qui a eu pour conséquence de gonfler subitement le cours de la Senqu. Je mets les holàs et la recadre sèchement. Elle comprend à qui elle a affaire. Je me dirige vers la cascade de Maletsunyane (192 m) sans savoir que je vais retrouver mes deux gaillards avec qui j'ai fait route ce matin. Alors que je m'apprête à descendre dans les gorges, Robert me dit qu'il est allé dans le lit de la rivière sur les hauteurs avant qu'elle ne se jette dans le précipice de presque 200 mètres de profondeur. Je reviens sur mon idée et tous les trois, avec Jasper à notre suite, longeons le gouffre au plus près de sa déclivité comme si nous marchions sur un fil incandescent qui nous brûlerait les semelles et nous ferait prendre des risques inutiles. Le vent souffle fort et nous joue des tours, jouant à qui pousse l'autre. A chacun d'entre nous d'assurer et d'avoir le pied sûr. Nous prenons le chemin des écoliers, celui que les enfants de ce versant empruntent, pour passer le pont en pierre et rattraper l'école construite de l'autre côté. Je prends congé une nouvelle fois du père et du fils et gagne de petites cabines individuelles intrigantes avec chacune un tuyau de poêle qui leur sort par le toit. Les Sotho ont encore une fois, une longueur d'avance sur l'Europe. Imaginez les écoles en France avec des toilettes sèches, des WC écologiques ! Je les ai en face de moi. Les maisons particulières en sont aussi dotées. Je ne m'attarde pas et commence à monter, le chemin a été surélevé sur la base d'un muret de pierres entassées les unes sur les autres. Cela me donne un avant-goût de la muraille de Chine dont j'ai l'impression de fouler les derniers contreforts, la tête du dragon étant à Pékin et la queue au Lesotho à moins que je ne marche sur un morceau d'écaille de sa carapace qui ait dérivé dans l'Océan Indien. Un Sotho à l'anglais correct, emmitouflé dans sa couverture neuve, est assis sur une pierre. Il attend quelqu'un et me demande deux Rands. Il vient à peine de me solliciter et tire de dessous sa couvrante un portable dernier-cri acquis récemment. Autant certains Sotho peuvent être serviables et ne rien demander en contrepartie, autant d'autres quittent leur charrue et s'avance vers moi dans l'espoir de recevoir de l'argent. Il y a beaucoup d'idées préconçues et de préjugés vis-à-vis des blancs. Je ne sais pas trop ce qu'il peut leur passer par la tête, les uns étant très différents des autres. Augustin retient ses chiens lorsque je suis à la hauteur de sa maison puis il marche et s'engage avec moi pour me guider sur le chemin. Cela part d'une bonne intention bien que cela ne s'avère pas nécessaire car le chemin est bien tracé et visible à flanc de montagne. Au bout d'un moment, en recoupant les informations qu'il me donne, je m'aperçois qu'il vit seul. Il m'invite à faire demi-tour et dormir dans sa maison mais nous sommes déjà loin en chemin. Je veux profiter de la lune croissante pour marcher et dépasser le prochain col. Ce sera peut-être pour la prochaine fois. Je continue à la nuit tombée et parviens au passage entre les deux vallées. Comme si cela ne suffisait pas, j'escalade le mamelon à partir duquel je domine tout l'horizon. Le ciel est clair et permet de voir le sentier trottiner vers un petit cours d'eau où je fais le plein de liquide, buvant à satiété et remplissant ma bouteille. Je parviens devant une maison éclairée de l'intérieur avec une bougie. J'appelle plusieurs fois mais personne ne me répond. Je patiente. En faisant les cent-pas, j'aperçois une ombre furtive derrière la maison qui se détache doucement mais surement d'un tas de pierres. Elle s'approche. Je salue mon hôte et lui explique d'où je viens et ce que je veux. Il m'introduit dans la pièce centrale munie de placards et de trois chaises autour d'une table poussée dans le coin. En bout, une cuisine toute équipée avec des éléments et une gazinière en panne et de l'autre côté, la chambre avec une armoire, un lit sur pied doté de deux matelas et de couvertures et trois autres couches les unes sur les autres à même le sol. Je ne peux pas exiger plus. J'hérite de ce dont j'ai besoin y compris le silence avec un seul occupant dans les murs. J'avale une assiette de pap' avec des algues vertes puis une seconde avec le reste de yoghourt que je partage avec mon Sotho d'un soir. Je rajoute la moitié d'une pomme chacun et lui donne un bonbon à la menthe avant de songer à dormir non sans avoir regardé les étoiles et écouté le vent souffler. Je dors presque sur le chemin et pars très tôt le lendemain après une nuit de récupération. Je laisse plusieurs cases sur ma droite et chemine le ventre vide jusqu'à ce que mon itinéraire croise celui d'une Sotho qui travaille à Port-Elizabeth. Dans sa case, je lui demande un peu d'eau chaude, mise à bouillir dans une marmite, pour préparer du thé. Elle en boit une tasse. J'ai l'idée de donner du chocolat à ses enfants pians et la morve au nez. Voilà qu'ils s'en vont. Elle n'hésite pas à sortir son tabac à fumer. A quoi lui sert-elle d'aller travailler dans une boutique en Afrique du Sud si cela n'apporte pas un mieux-être à ses rejetons visiblement délaissés et abandonnés à leur sort. La chaleur commence a se faire sentir. Je dévale les montagnes avec mes bottes de sept lieues, peu importe si les enfants me crient après et veulent me rattraper. Je dois faire attention à ne pas brûler ma nouvelle peau. Le vent sec violente le visage. Il est presque plus à craindre que le soleil. Une assiette de pap' et de fayots m'est offerte au détour d'un chemin alors que je photographiais les enfants craintifs et oisifs.
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Je poursuis ma descente vers Mokopung où un projet de route vers Semonkong d'une durée de cinq ans est initié par un contracteur chinois et financé par la Banque mondiale et la communauté européenne. Deux ponts en cours de construction traversent la rivière Orange et la petite Orange. A l'arrivée, je me baigne longuement au pied de l'un tandis que les ouvriers s'activent et reçoivent, hissés par la grue, les capsules de béton dont ils remplissent les moules érigés pour la construction des pylônes. Quelle chance ! Je sors de l'eau au moment où la toupie vide remonte sur le plateau et me laisse à quelques encablures du goudron qui rejoint d'un côté Mphaki et de l'autre Qacha's neck, une ancienne mission fondée en 1888, abritant une belle église et divers édifices coloniaux en grès, vers laquelle je me dirige. Il est 14h00 et je cherche à faire une pause car le soleil cogne dur du matin jusqu'au soir. Samara m'attrape sur la route goudronnée et commence par "where to ?" Je lui explique que je n'ai pas pu brancher mon e-book au bar du coin. Il m'emmène spontanément chez lui où je prends des notes après qu'il m'ait gratifié d'un déjeuner. Vers 17h00, je le trouve à proximité du bar et de l'épicerie qu'il possède. Un semi-remorque vient de lui livrer douze palettes de bière, les gosiers à sec en étaient privés depuis dimanche. Il y a du monde dans la salle où la musique forte empêche toute communication. Des vieux en haillons en profitent pour quémander et démarcher les consommateurs et deux minettes avec des portables au milieu des indécrottables piliers de l'établissement émergent. En soirée, Nkotsi, sa nièce qui cherche du travail à Pretoria dans le marketing lié au tourisme et élégamment vêtue, nous prépare une assiette de riz agrémentée de légumes et d'une saucisse. Samara a perdu 33 kilogrammes en quelques mois - de 120 à 87 kg - en éliminant les sucres, ce qui est impressionnant. Il pensait que nous dormirions à deux dans le même lit mais je préfère un matelas sur le sol sous prétexte que je bouge beaucoup la nuit et que je risque de jouer des coudes. Quant aux deux couvertures, une est de trop. Je décroche l'horloge du mur à cause du tic-tac et la sors de la chambre. Après avoir dévissé l'ampoule, le générateur pourvoit l'électricité jusqu'à 23h00 et obtenu qu'il ne s'endorme pas en écoutant la radio, ma nuit est récupératrice. Je le retrouve assis sur son lit en pleine nuit en train d'avaler une assiette de porridge. Je n'ai pas seulement laissé passer le coup de chaleur de l'après-midi mais aussi la nuit et quitte seulement son "sweet home" le lendemain matin en route vers Matatiele dans le territoire griqua en Afrique du Sud.
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Ce qui fait le particularisme du Lesotho, c'est la simplicité et la gentillesse de ses habitants dans un décor grandiose. Pas de prise de tête, une population spontanée proche des éléments naturels, le sourire aux lèvres et toujours prête à rendre service. Un petit air de déjà connu et des similarités avec un pays qui n'est pas sans me rappeler l'Asie pour la qualité de ses habitants. Je reprends la route en collectif jusqu'à Ha Moitsupeli où se termine le goudron. J'évite de monter le raidillon pour passer le col de Ngakana. A pied, je continue en coupant à travers les terrains pierreux et le long du cours d'eau jusqu'à Ramabanta. Je prends le raccourci pour éviter le virage en épingle à cheveux et cours à l'approche d'un moteur ronronnant. Un pick-up arrive à contresens mais je ne me suis pas trompé. Un 4x4 débouche sur la piste lorsque je pose le pied sur la gravelle. Des Hollandais, Robert et Martine, le couple demeurant à Maseru, accompagnent Wilhelmine, la mère de cette dernière, très alerte pour ses 88 ans et leur fils, Jasper. Pour une durée de cinq ans, Robert enregistre les droits de propriétés et établit des plans cadastraux, ce qui permet d'acheter, de vendre les titres ou de les céder à ses avant-droits. Ce travail de retranscription n'a jamais été entrepris et représente une nouveauté pour le pays. Martine, quant à elle, est professeur de français et d'anglais. Nés à Jakarta, en Indonésie, ils ont vécu pour deux ou trois ans à chaque fois à différents endroits; notamment en Ouganda, en Bolivie, au Costa-Rica et pour quelques semaines en Tanzanie et à Maputo au Mozambique. En leur agréable compagnie, je gagne Semonkong, qui signifie en sotho "le lieu de la fumée", une communauté parsemée de baraquements en tôle reluisants sous le soleil au milieu des montagnes, . Nos chemins se séparent au motel de Semonkong, endroit où sont parqués tous les 4x4 des étrangers tandis que les 4 pattes locaux, je sous-entends les chevaux basuto résultant du croisement entre des petits chevaux javanais et les vigoureuses montures européennes, sont attachés et garés sur la place du marché. Dès 1830, le roi Moshoeshoe 1er en montait un. Depuis cet animal fait partie intégrante de la vie quotidienne et constitue le mode de transport privilégié de nombreux villageois.
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Je n'ai pas pour habitude de mettre les pieds dans les motels mais puisque j'y suis, je vais voir ce qu'ils ont dans le ventre et les solliciter au niveau des informations disponibles concernant les randonnées. Je ne suis pas bien accueilli par une afrikaner sensiblement mon âge et vêtue de bleue. Je dois louer les services d'un guide. Nous sommes en période de vacances scolaires, les enseignants sont absents, et les cérémonies d'initiation sont en cours. En bref, autant d'excuses possibles qu'inimaginables pour me convaincre de ne pas partir seul. De chemin ou mieux encore de piste, il n'y en a pas, du moins elle ne les connait pas et ne peux pas m'en dire plus. Qui plus est, un 4x4 a été emporté il y peu de temps suite à un orage violent qui a eu pour conséquence de gonfler subitement le cours de la Senqu. Je mets les holàs et la recadre sèchement. Elle comprend à qui elle a affaire. Je me dirige vers la cascade de Maletsunyane (192 m) sans savoir que je vais retrouver mes deux gaillards avec qui j'ai fait route ce matin. Alors que je m'apprête à descendre dans les gorges, Robert me dit qu'il est allé dans le lit de la rivière sur les hauteurs avant qu'elle ne se jette dans le précipice de presque 200 mètres de profondeur. Je reviens sur mon idée et tous les trois, avec Jasper à notre suite, longeons le gouffre au plus près de sa déclivité comme si nous marchions sur un fil incandescent qui nous brûlerait les semelles et nous ferait prendre des risques inutiles. Le vent souffle fort et nous joue des tours, jouant à qui pousse l'autre. A chacun d'entre nous d'assurer et d'avoir le pied sûr. Nous prenons le chemin des écoliers, celui que les enfants de ce versant empruntent, pour passer le pont en pierre et rattraper l'école construite de l'autre côté. Je prends congé une nouvelle fois du père et du fils et gagne de petites cabines individuelles intrigantes avec chacune un tuyau de poêle qui leur sort par le toit. Les Sotho ont encore une fois, une longueur d'avance sur l'Europe. Imaginez les écoles en France avec des toilettes sèches, des WC écologiques ! Je les ai en face de moi. Les maisons particulières en sont aussi dotées. Je ne m'attarde pas et commence à monter, le chemin a été surélevé sur la base d'un muret de pierres entassées les unes sur les autres. Cela me donne un avant-goût de la muraille de Chine dont j'ai l'impression de fouler les derniers contreforts, la tête du dragon étant à Pékin et la queue au Lesotho à moins que je ne marche sur un morceau d'écaille de sa carapace qui ait dérivé dans l'Océan Indien. Un Sotho à l'anglais correct, emmitouflé dans sa couverture neuve, est assis sur une pierre. Il attend quelqu'un et me demande deux Rands. Il vient à peine de me solliciter et tire de dessous sa couvrante un portable dernier-cri acquis récemment. Autant certains Sotho peuvent être serviables et ne rien demander en contrepartie, autant d'autres quittent leur charrue et s'avance vers moi dans l'espoir de recevoir de l'argent. Il y a beaucoup d'idées préconçues et de préjugés vis-à-vis des blancs. Je ne sais pas trop ce qu'il peut leur passer par la tête, les uns étant très différents des autres. Augustin retient ses chiens lorsque je suis à la hauteur de sa maison puis il marche et s'engage avec moi pour me guider sur le chemin. Cela part d'une bonne intention bien que cela ne s'avère pas nécessaire car le chemin est bien tracé et visible à flanc de montagne. Au bout d'un moment, en recoupant les informations qu'il me donne, je m'aperçois qu'il vit seul. Il m'invite à faire demi-tour et dormir dans sa maison mais nous sommes déjà loin en chemin. Je veux profiter de la lune croissante pour marcher et dépasser le prochain col. Ce sera peut-être pour la prochaine fois. Je continue à la nuit tombée et parviens au passage entre les deux vallées. Comme si cela ne suffisait pas, j'escalade le mamelon à partir duquel je domine tout l'horizon. Le ciel est clair et permet de voir le sentier trottiner vers un petit cours d'eau où je fais le plein de liquide, buvant à satiété et remplissant ma bouteille. Je parviens devant une maison éclairée de l'intérieur avec une bougie. J'appelle plusieurs fois mais personne ne me répond. Je patiente. En faisant les cent-pas, j'aperçois une ombre furtive derrière la maison qui se détache doucement mais surement d'un tas de pierres. Elle s'approche. Je salue mon hôte et lui explique d'où je viens et ce que je veux. Il m'introduit dans la pièce centrale munie de placards et de trois chaises autour d'une table poussée dans le coin. En bout, une cuisine toute équipée avec des éléments et une gazinière en panne et de l'autre côté, la chambre avec une armoire, un lit sur pied doté de deux matelas et de couvertures et trois autres couches les unes sur les autres à même le sol. Je ne peux pas exiger plus. J'hérite de ce dont j'ai besoin y compris le silence avec un seul occupant dans les murs. J'avale une assiette de pap' avec des algues vertes puis une seconde avec le reste de yoghourt que je partage avec mon Sotho d'un soir. Je rajoute la moitié d'une pomme chacun et lui donne un bonbon à la menthe avant de songer à dormir non sans avoir regardé les étoiles et écouté le vent souffler. Je dors presque sur le chemin et pars très tôt le lendemain après une nuit de récupération. Je laisse plusieurs cases sur ma droite et chemine le ventre vide jusqu'à ce que mon itinéraire croise celui d'une Sotho qui travaille à Port-Elizabeth. Dans sa case, je lui demande un peu d'eau chaude, mise à bouillir dans une marmite, pour préparer du thé. Elle en boit une tasse. J'ai l'idée de donner du chocolat à ses enfants pians et la morve au nez. Voilà qu'ils s'en vont. Elle n'hésite pas à sortir son tabac à fumer. A quoi lui sert-elle d'aller travailler dans une boutique en Afrique du Sud si cela n'apporte pas un mieux-être à ses rejetons visiblement délaissés et abandonnés à leur sort. La chaleur commence a se faire sentir. Je dévale les montagnes avec mes bottes de sept lieues, peu importe si les enfants me crient après et veulent me rattraper. Je dois faire attention à ne pas brûler ma nouvelle peau. Le vent sec violente le visage. Il est presque plus à craindre que le soleil. Une assiette de pap' et de fayots m'est offerte au détour d'un chemin alors que je photographiais les enfants craintifs et oisifs.
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Je poursuis ma descente vers Mokopung où un projet de route vers Semonkong d'une durée de cinq ans est initié par un contracteur chinois et financé par la Banque mondiale et la communauté européenne. Deux ponts en cours de construction traversent la rivière Orange et la petite Orange. A l'arrivée, je me baigne longuement au pied de l'un tandis que les ouvriers s'activent et reçoivent, hissés par la grue, les capsules de béton dont ils remplissent les moules érigés pour la construction des pylônes. Quelle chance ! Je sors de l'eau au moment où la toupie vide remonte sur le plateau et me laisse à quelques encablures du goudron qui rejoint d'un côté Mphaki et de l'autre Qacha's neck, une ancienne mission fondée en 1888, abritant une belle église et divers édifices coloniaux en grès, vers laquelle je me dirige. Il est 14h00 et je cherche à faire une pause car le soleil cogne dur du matin jusqu'au soir. Samara m'attrape sur la route goudronnée et commence par "where to ?" Je lui explique que je n'ai pas pu brancher mon e-book au bar du coin. Il m'emmène spontanément chez lui où je prends des notes après qu'il m'ait gratifié d'un déjeuner. Vers 17h00, je le trouve à proximité du bar et de l'épicerie qu'il possède. Un semi-remorque vient de lui livrer douze palettes de bière, les gosiers à sec en étaient privés depuis dimanche. Il y a du monde dans la salle où la musique forte empêche toute communication. Des vieux en haillons en profitent pour quémander et démarcher les consommateurs et deux minettes avec des portables au milieu des indécrottables piliers de l'établissement émergent. En soirée, Nkotsi, sa nièce qui cherche du travail à Pretoria dans le marketing lié au tourisme et élégamment vêtue, nous prépare une assiette de riz agrémentée de légumes et d'une saucisse. Samara a perdu 33 kilogrammes en quelques mois - de 120 à 87 kg - en éliminant les sucres, ce qui est impressionnant. Il pensait que nous dormirions à deux dans le même lit mais je préfère un matelas sur le sol sous prétexte que je bouge beaucoup la nuit et que je risque de jouer des coudes. Quant aux deux couvertures, une est de trop. Je décroche l'horloge du mur à cause du tic-tac et la sors de la chambre. Après avoir dévissé l'ampoule, le générateur pourvoit l'électricité jusqu'à 23h00 et obtenu qu'il ne s'endorme pas en écoutant la radio, ma nuit est récupératrice. Je le retrouve assis sur son lit en pleine nuit en train d'avaler une assiette de porridge. Je n'ai pas seulement laissé passer le coup de chaleur de l'après-midi mais aussi la nuit et quitte seulement son "sweet home" le lendemain matin en route vers Matatiele dans le territoire griqua en Afrique du Sud.
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
La vallée et les chutes de la Ketane : Ce matin, je quitte Mohale's Hoek vers 9h30 et pars pour quelques jours, d'abord jusqu'à Phamong avec une voiture de l'administration, la piste longeant la Senqu depuis la route asphaltée s'avérant tout juste carrossable, il nous faut 1h30 pour parcourir une trentaine de kilomètres. Ce qui reste à faire jusqu'à Ketane ne vaut guère mieux, le faire à pied est presque plus agréable que de chevaucher un 4x4, le véhicule indispensable vu l'état de la piste si l'on ne veut pas y laisser ses bas-côtés et son pot d'échappement. Continuer sur la route asphaltée, prendre le bac au niveau de Mount Moorosi et rejoindre la mission de Bethel avant de rattraper la piste au niveau de Phamong est une alternative plus courte et plus agréable. J'arrive à Ketane vers 18h00 après une marche de 5h00 (6h00 pour les locaux, 3 à 4 heures à cheval), ayant pris un raccourci via les gorges de la Qhoasing et une remontée sur le plateau, où se trouve l'école de Ha Maponnyana, à partir du pont situé sur la piste principale. Mapoloko et Serialong me recoivent et je rencontre plus tard Sentle chez lui en compagnie de ses parents avec lesquels je projette mon itinéraire en vue d'atteindre les chutes de la rivière Ketane.

Sentle, un enfant du village encore célibataire, son salaire de principal plus une allocation d'isolement du à l'éloignement de Maponyana (270 Maluti/mois) ajouté aux bénéfices qu'il tire d'une boutique, en font un beau parti à marier. Il reconnait toucher 6500 Maluti mensuel (environ 650 Euros), somme qu'il a nécessairement minorée, ce qui est plus qu'acceptable pour le Lesotho et énorme pour l'endroit isolé que représente Ha Maponyana. Sa mère se soucie de mon appétit. Sentle revient avec un fond de bol de lait aigre dans lequel je trempe du pain "à la française" tandis que les basotho le font tremper avant de l'avaler mouiller. Je pratique les deux versions, ce qui déclenche les rires dans l'assemblée avant de goûter à la bouillie de sorgho, la différence principale avec celle blanche du maïs étant sa couleur brune. Je les suspecte de la considérer comme une bouillie de moindre qualité gustative. Ils sont étonnés que je puisse la manger à une heure si tardive, une des raisons étant ma faim toute relative. Je la trouve meilleure au goût et l'apprécie comme une alternative à l’omniprésente papa de maïs.
J'ai reconnu les miens dans le quartier pour ma seconde visite et eu mon coucher de soleil rosissant sur les cimes à l'horizon. Avec Mapoloko et Serialong, bientôt rejoint par Sentle, nous prenons le thé en commun le matin comme nous avons pris le thé rouge (roïboos) hier soir, avant de nous séparer, eux sur le chemin de l'école et moi-même en direction de la vallée de la rivière Ketane.

Ketane à vrai dire, n'a rien d'un lieu de visite. Davantage point administratif que curiosité touristique, elle concentre les bureaux gouvernementaux, une clinique récente et offre une possibilité de gîte (self-catering), un lieu d'hébergement où la restauration est à votre charge, les services d'une cuisinière pouvant être inclus dans la location des lieux. Je passe à côté de l'aérodrome et le pont piétonnier. Tout de suite la Ketane franchie, je contourne le village D'Ha Ntsine, suis les méandres aux courbes plutôt paisibles et le cours un tantinet paresseux de la rivière. La rivière s'ouvre devant mes yeux, sans dénivelé notoire.
Elle suit un parcours sans accident sinuant à travers les champs cultivés soit de maïs ou bien de sorgho qu'elle arrose abondamment bien que son débit si faible permet de se demander s'il y aura une cascade si tenue soit-elle au bout du chemin. Etonnant ce village au nom évocateur de "Riverside store" (le grenier de la rivière) surgit de nulle part, division des chemins qui mène à Rome (Semonkong) ou Paris (Hlalele). Le premier s'élève vers Ha Thetsinyane puis Ha Laene avant de retrouver la vallée de la Maletsunyane et les chutes Le Bihan, le second suit son cours après avoir traversé la rivière à gué en direction de Ha Nthamha et Ha Rantoetsi, une boutique peu fournie marquant la fin de la piste carrossable depuis Ketane (environ 12 km).
La nature reprend ses droits et le tracé de la rivière reste désespérément plat comme un électrocardiogramme. Un groupe de jeunes pourceaux s'ébroue dans le courant avant de galoper, s'étirer dans le sable et s'y rouler. A s'y méprendre, j'ai affaire à de très jeunes garçons, le cul nul, une image de l'Afrique peu courante de nos jours; Mowgli, le "petit être" noyé dans la jungle, élément vivant composant et se fondant dans un univers végétal et minéral qui l'absorbe complètement. Une femme essaye de m'embarquer vers Qoobeng, un village du nom d'une rivière tributaire de la Ketane dont la représentation sur la carte fait un Y mais je ne me laisse pas séduire et ne me laisse pas entraîner par le courant ambiant qui veut que ce soit plus court, ce dont je doute à cause des cols à franchir. Je préfère rester dans la vallée et remonter en amont la rivière même si le sentier n'est plus aussi clairement visible à mes yeux.

Les villages sont dispersés sur les hauteurs et je ne croise plus personne sauf une grand-mère à la nuit tombante et ses trois mouflets de petits garçons. Où se rendent-ils à cette heure crépusculaire ? J'apparais comme un extra-terrestre à leurs yeux mais je me fais du souci pour eux vu ce que je viens de parcourir, sauter d'une berge à l'autre le cours d'un lit défoncé et malmené, le plus souvent boueux, par les conditions climatiques. La vase détrempée sur les bords est la preuve qu'il y a eut un gonflement subit des eaux qui se sont retirées depuis, laissant des cicatrices béantes, glissements de terrain et arbres pliés. Grand-maman s'aide des mains pour monter sur un remblai, ce qui reste de la berge éboulée. Des deux bras, je saisis le rejeton qui suit et le hisse à sa hauteur. Atteignant le niveau de son torse, elle représente les deux tiers de la taille du garçonnet, une baguette fluette fine comme le bâton de chef que tient son frère derrière lui. Celui-ci, les mains vides, droit d'aînesse oblige, ferme la marche, les deux petits ayant chacun une besace en bandoulière.
Si mes marches largement improvisées ont parfois un goût d'aventure, au jour le jour, la leur, quotidienne, a vraiment des allures d'expédition. Je décide de mon escapade, ils n'ont pas décidé de leur sort. Je me fais plaisir, les gens me demandent souvent si je suis payé par mon gouvernement et reçois de l'argent pour marcher, ils sont contraints de se déplacer. Je n'ai même pas une "gâterie", un bonbon comme beaucoup me le réclame, à leur proposer, histoire de fournir à leur corps maigrichons une dose d'énergie suffisante pour un retour sain et sauf à un abri temporaire. Emporter des barres énergétiques et des multi vitamines pour les cas d'urgences la prochaine fois, en attendant je compatis, un sentiment guère partagé qui ne va pas effectivement les faire avancer plus rapidement. En les croisant, j'ai confirmation que Ha Lepesho se cache sur une butte à un détour du cours engoncé entre deux parois. Je dois m'élever avant de redescendre dans le lit. Le soleil n'a plus accès à ces profondeurs depuis un moment et je m'évertue, les sens en alerte, à lire les traces de pas laissées par d'autres dans le sable pour deviner mon itinéraire. Les cultures en terrasse donnent l'impression de voir les deux rives se rapprocher dangereusement dans un goulet d'étranglement. Le champ visuel s'étant sérieusement rétréci, l'oeil ne prospecte que dans un périmètre proche. Le passage tant redouté où je me retrouve face à une muraille infranchissable est retardé, je pénètre la végétation et trouve une faille dans la roche. Une plaie géante ouverte, au fond de laquelle coule la vie, un dénivelé de 200 mètres au fond duquel jaillit l'eau, source de vie. Je remarque un toit de tuiles vertes sur une butte au pied de la paroi et dans une portion à venir plus élargie, rien qui puisse satisfaire mon envie d'hébergement. Je n'ai pas d'autres alternatives que de grimper à flanc de colline, le sentier pierreux qui me conduit à Ramakholela, un hameau surélevé de plusieurs foyers.

Dans une famille, la fillette d'une douzaine d'années bredouille l'anglais tandis que je continue vers le toit vert que je pense être un bâtiment gouvernemental mais n'est en réalité qu'une maison particulière inoccupée car la famille censée l'habiter demeure toujours dans les cases. Pourquoi construire si c'est pour ne pas investir ? Je mets tout le monde dehors très rapidement sinon la veillée nocturne dont je suis le sujet et l'acteur principal va s'éterniser et durer jusqu'à 22h00. Levé très tôt, je m'attarde et prépare du thé pour la petite communauté avant de quitter sans la fillette à l'anglais approximatif censée aller à l'école d’Ha Hlalele. Elle m'affirme être malade: "j'ai le choléra" me dit-elle. Vu sa minceur effarante, je pense plus à une victime du sida. J'espère me tromper dans mon diagnostique car elle habite très loin de tout et qu'il n'a pas encore ravagé complètement les enfants innocents des campagnes du Lesotho.

A Ha Lepesho, je déjeune assis sur d'antiques chaises africaines faites de sarments cloués et rivés entre lesquelles un tabouret, taillé dans un pied d'aloès, a des allures de mini trône. Une femme porte une calotte de perles blanches tressées et des bracelets de perles jaunes enfilées enserrent ses chevilles. Son mari m'accompagne jusqu'au col, une petite fenêtre entre deux aiguilles rocheuses avant le dernier méandre, véritable nid d'aigle qui s'avère être l'unique point de vue accessible et incontournable pour observer les chutes de ce côté-ci. Dans un ultime caprice, comme une balle qui rebondit dans un trou sans fin, la Ketane garde ses secrets dans son lit inaccessible au commun des mortels. Seuls les esprits peuvent le survoler et en avoir une vue partielle. Tenter d'y descendre encordé et le violer revient à risquer sa vie et défier la mort. Le terrain glissant à cause des éboulis de roches, de la pierre effritée, des coulis de sable, est un non-lieu paisible pour une âme contemplative en recherche de l'absolu, un piège mortel pour d'intrépides esprits entreprenants, aventureux et inconscients que la mort peut faucher facilement. Faisant fi de Mermoz ou du Petit Prince, quel endroit plus adéquat pour lire un passage de la vie exemplaire de St Antoine du désert ?

Le sentier de transhumance, qui continue sur le versant abrupte, est inondé de chèvres blanches aux poils lisses et soyeux, le mohair étant un produit d'exportation du Lesotho. Je devine le sentier dans la végétation arbustive plus qu'il n'est dessiné. Il s'ouvre petit à petit sous mes yeux au fur et à mesure que je progresse même si la sortie de l'artiste reste évidente si l'on tient compte que je longe un à-pic de presque 200 mètres d'un côté et de l'autre une ligne de crête aisément franchissable sans savoir de quoi il retourne derrière celle-ci. En bon équilibriste soucieux de rester en vie, sans prendre la tangente, je tiens le bon bout et garde le cap, au milieu des caprins curieux et étonnés, de voir un blanc-bec aussi hasardeux.

Je parviens à une case sommaire de pierres ajourées d'un mètre de hauteur comme si elle avait été pressée et tassée pour occuper moins d'espace. D'un coin de l'habitacle nanifié et surbaissé, on y tient en position assise ou allongé, un lopin clôturé d'une superficie de plusieurs ares dessine un corral délimité par les exigences géographiques voisines, les gorges de la rivière Ketane. Des pans de falaise verticaux impressionnants feraient tomber à la renverse le plus expérimenté des hommes araignée (Spiderman) ou autres acrobates à mains nues. Je continue sur le versant, la seule voie possible vers le plateau, essentiellement des pâturages vallonnés verdoyants, un îlot de survie au milieu de cet aplomb d'enfer digne d'un trou du diable, entouré par la Ketane mielleuse et méandreuse toujours présente et dangereuse sur ma droite. Un morceau de corniche et je débouche de l'autre côté du plateau à Ha Hlalele, peu avant le lieu de convergence de plusieurs vallées encaissées dont l'une doit me conduire vers les chutes de la rivière Ribaneng, la seconde de l'autre côté des circonvolutions de la Ketane, part vers Semonkong. Il suffit de rester sur le plateau avec une vue plongeante sur les gorges toujours aussi profondes. Georgina accueille des groupes qui viennent de Malealea et dispose à cet effet de 17 matelas en mousse plastifié noir de bonne qualité similaires à ceux que l'on trouve dans les salles de gymnastiques pour pratiquer les enchaînements et autres figures de style. Dans une case, un tableau noir et quelques mots en sésotho traduit en anglais, elle initie les enfants du voisinage et déplore qu'il n'y ait pas d'école primaire à proximité. Elle me parle d'orphelins, ça y est ! Le mot est lâché, celui qui fait fléchir. Elle continue sur sa lancée et veut récupérer des fonds pour construire une école. Quand le tourisme corrompt les esprits, il n'y plus de limite à l'avidité. La nuitée est à 50 Rands (5 Euros) et le repas à 45, ce qui n'est pas donné si l'on tient compte du niveau de vie du pays. Au total, presque 10 Euros. Un prix correct serait de 30 Maluti pour l'hébergement et 25 Maluti pour une assiette de bouillie de maïs. Notre contact est excellent et elle me propose de me faire chauffer de l'eau chaude, une façon de gagner du temps et me garder pour la nuit. Elle sait que je n'ai pas l'intention de rester dormir mais de continuer. Je prépare une salade de papa, tomates et fromage tandis qu'elle ramasse les fientes de son bétail dont elle m'énumère la possession: 6 vaches, 155 moutons et 78 chèvres. Avec un tel cheptel et ses revenus annexes, elle peut très bien construire une école si l'envie lui en dit mais elle préfère peut-être l'investir dans une autre rondavel, gagner plus d'argent et laisser l'éducation des enfants de côté. Je suis soufflé quand elle me dit son âge: 46 ans alors qu'elle en parait 20 de plus. J'offre une tasse de thé à Matthias, son mari et chef du village qui vient d'arriver et aide Georgina à remonter ses trois sacs de bouses et les mettre à l'abri au cas où il pleuvrait car le ciel se couvre et l'orage menace. J'en profite pour inspecter la couche de son berger, parti à Semonkong moudre du grain, un matelas mousse reposant sur un lit de pierres. Que la réalité est dure comme la pierre dans le dos même lorsque l'on souhaite se reposer ! Je suppose qu'elle pourrait prêter l'un de ses 17 matelas, la plupart du temps inoccupés, à son berger plutôt que de le mettre à l'épreuve et lui faire jouer les fakirs après ses longues journées de travail. Pour éviter tout quiproquo et désaccord, je la quitte, ébahie, à la nuit tombante. Elle me demande si j'ai averti le chef de mon départ car elle sait très bien qu'il ne m'autoriserait pas à quitter si tardivement. Je prends le risque d'être surpris par l'orage dont les éclairs illuminent le ciel, loin à l'horizon au-dessus de Ketane, et de dormir dehors vu l'heure avancée. Je rejoins le corps du village constitué de quelques foyers et le dépasse rapidement en direction des collines. Des cavaliers sur le retour de Semonkong en direction de leurs villages respectifs me pointent du doigt la direction de Ha Phakiso, mon ultime étape de la journée si je l'atteins. J'aime relever les défis et n'ai pas le moindre doute d'y arriver à temps avant la pluie menaçante, ma principale préoccupation est d'être bien aiguillé et dirigé dans la bonne direction. Georgina m'a dit qu'il fallait 1h30 pour atteindre Ha Phakiso et m'a même parlé d'une demi heure au cas où je serai rapide, ce qui m'a confirmé dans mon intention de continuer.
Marcher de nuit n'est pas un souci mais partir sur le mauvais sentier ou ne pas avoir confirmation d'être sur le bon rail en est un. Deux chevaux in extremis me remettent sur la bonne voie et des zones de pâturages à l'infini, dominant tout le panorama englobant monts et vallons, s'ouvrent sous mes pas. Mon champ visuel, dégagé de tout obstacle, s'étend sur 360° degrés jusqu'à l'horizon tandis que les éclairs crépitent et colorent la portion de ciel assombri de nuages annonciateurs de pluie. Je file droit dans les traces de mes prédécesseurs, le ruban de terre noire émergeant entre deux liserés d'herbe pelé, laissant peu d'hésitations quant au chemin à suivre. Après une heure de marche dans la noirceur, une heure et demi depuis mon départ, je perçois une lueur d'espoir. Je m'approche le plus possible, quoiqu'un cours d'eau semées de roches disparates, me ralentisse dans mes derniers efforts pour l'atteindre. J'avance pas à pas et finis par héler quiconque se trouve à proximité. Un jeune sotho finit par sortir d'une case dont la forme se découpe sur le fond de ciel. Il ne tarde pas à me rejoindre et m'invite à l'intérieur, où trois femmes, allongées sur un matelas dans un espace réduit, finissent de la bouillie de maïs accompagné de légumes. Je dors dans une autre case sur deux matelas superposés sur des caisses branlantes, rien de plus déstabilisant. Vu l'épaisseur des deux mousses et les effets de glissement à cause de mes gesticulations nocturnes, j'ai l'impression de tanguer et naviguer dans un océan de verdure, m'enfonçant et me noyant dans un sommeil, réveillé par intermittence. Au petit matin, je suis encore saoul d'avoir fait tant de noeuds et mon esprit, en manque de sommeil, a du mal à émerger.

Café pour tout le monde autour du feu arrosé par les rayons du soleil. Je contemple le désastre m'environnant, deux maison détruites dont celle de mes hôtes; les toits ont été soufflés, les tôles pliées par le vent violent. L'apocalypse s'est abattue sur un village sans protection naturelle, un cirque ou une montagne, de trois foyers implantés en pleine zone de transhumance, chacun comportant trois cases plus une maison rectangulaire de trois pièces chacune. Les solives posées sur les murs, à peine cimentées, ne peuvent pas tenir si elles ne sont pas lestées de lourdes pierres. La propriété individuelle n'existe pas au Lesotho, chacun peut planter sa tente et s'installer où bon lui semble mais il y a des recommandations de bons usages à suivre si l'on veut construire en dur et que le bâtiment perdure à travers les âges. Ne pas en tenir compte et ne pas les respecter en toute logique, c'est se retrouver nu devant la nature et devoir surmonter des problèmes tels que ceux survenus à ces deux familles. Je comprends pourquoi la case où j'ai été accueillie disposait d'un espace si réduit et pourquoi la mienne était remplie de mobilier et de vaisselle. Je quitte impuissant cet endroit désolé et loin de tout, contournant le dernier corps de bâtiment, rattrapé par un muletier en route vers Ribaneng. J'accroche la mule qui me sert de guide. Derrière, suit le jeune sotho, emmitouflé comme il se doit, dans deux couvertures. Accueillis par une meute agressive d'une dizaine de chiens genre épagneul breton, nous parvenons à un corral (cattle post en anglais), où sont parquées une trentaine de vaches. Je suis invité à boire du lait cru chaud tiré du pis de la vache, je ne me le fais pas dire deux fois, le lait étant la boisson qui me fait le plus défaut lorsque je voyage. Né dans le lait en Normandie, j'ai baigné dans une ferme étant plus jeune. Je partage le thé du matin afin de le remplacer par un litre de lait cru, la bouteille "lait cru" importée de la ferme familiale contenant de nouveau du lait, raison d'être de ce récipient pour la vente sur les marchés Cauchois.

Je remarque la peau repliée d'un mouton sur un banc à côté du buron qui apparaît dans le viseur de l'appareil. Après une série de clichés, l'un des deux vachers, tous deux habillés chic d'un pantalon et d'un sweater, les oreilles percées, me propose une patte de l'animal tué par les chacals la nuit dernière, ce qui me contraint à arriver dans la soirée à Mpharane si je veux la partager avec Ernest. Deux à trois heures de marche tout en schuss jusqu'à Khobong située à l'angle de deux vallées dont la rivière Ribaneng coule dans la seconde. Je marque une pause alors que le soleil est déjà haut dans le ciel. Il est 11h23. D'après la jeune fille qui me sert de la bouillie de maïs mélangée à du lait, deux heures sont nécessaires pour atteindre les chutes du même nom, ce qui fait quatre heures aller-retour aux heures les plus chaudes de la journée. J'abandonne l'idée de m'y rendre, la viande de mouton, le plaisir gustatif, primant sur la visite à la cascade et étant l'urgence absolue. Je suis attaqué par deux chiens à Ha Lebona, dont l'un mord et accroche mon sac plastique que j'utilise comme bouclier pour parer les assauts répétés des molosses et j'ai besoin de trois heures supplémentaires pour rejoindre Ribaneng étalée sur les deux rives de la rivière du même nom. Quand je me retourne, j'aperçois au loin, Khobong et les chutes d'eau décorant la frise de roche abrupte, un aplomb imprenable sur le même modèle que celle de la Ketane. J'estime à moins d'une heure le temps pour y parvenir depuis le village. Je n'ai pas de regrets de ne pas y être allé. Je voulais profiter de l'endroit en solitaire et lire un chapitre de mon livre, ce qui ne m'aurait pas laissé suffisamment de temps pour parvenir à Mpharane. J'atteins la piste vers 15h40 et miraculeusement, un pick-up fait la conversation avant de s'engager vers le pont distant de quelques kilomètres où je retrouve la rivière Makhaleng et la piste qui continue tout droit vers Masemouse et le (c)Hill side restaurant. Je quitte à pied, une douzaine de kilomètres avec un bain en cours de route pour me décrasser des efforts de la journée, vers Mpharane. Un taxi a la courtoisie de me récupérer à quelques kilomètres de mon lieu d'arrivée. Ernest n'est pas à la maison mais je commence à cuisiner l'épaule de mouton en présence de sa femme. J'ai des épices pour BBQ qui feront l'affaire pour la sauce et je rajoute des tomates, du chou et des épinards, un vrai régal à mon goût, la viande très tendre étant celle d'une jeune bête. Tandis que sa fille mentionne le goût particulier de la viande, Ernest n'a apparemment pas la langue gustative. La maisonnée souffre toujours de carence en sucre, les pêches sont pléthore mais les bocaux pour les mettre en conserve font défaut. Le matin, il téléphone de notre chambre commune à sa femme dans la pièce voisine pour lui demander de faire chauffer de l'eau et d'accrocher mon maillot de bain humide laissé sur la chaise la veille. Il pourrait très bien le lui crier. Il a reçu son portable du gouvernement qui prend en charge 500 Malutis de communication par mois, celui de sa femme est à sa charge. En tant que vice-président du conseil régional, il perçoit 5000 Malutis (environ 500 Euros) mensuellement et ses dépenses effectives concernant les appels téléphoniques sont de l'ordre de 60 à 70 Malutis, la différence étant à sa charge.

Ce circuit à travers deux vallées, la Ketane et la Ribaneng, est d'une facilité déconcertante et s'adresse à des marcheurs peu aguerris de Ketane vers Ribaneng. Dans l'autre sens, il implique de monter toute la zone de pâturage, un chemin ardu où les pierres roulent sous les pieds mais intéressant à cheval avec des paysages élargis qui s'étendent entre ciel et terre. Ha Hlalele est à une journée de randonnée de Malealea et il reste 5 heures supplémentaires depuis le lieu d'hébergement (chez Georgina) jusqu'à Semonkong.

Sentle, un enfant du village encore célibataire, son salaire de principal plus une allocation d'isolement du à l'éloignement de Maponyana (270 Maluti/mois) ajouté aux bénéfices qu'il tire d'une boutique, en font un beau parti à marier. Il reconnait toucher 6500 Maluti mensuel (environ 650 Euros), somme qu'il a nécessairement minorée, ce qui est plus qu'acceptable pour le Lesotho et énorme pour l'endroit isolé que représente Ha Maponyana. Sa mère se soucie de mon appétit. Sentle revient avec un fond de bol de lait aigre dans lequel je trempe du pain "à la française" tandis que les basotho le font tremper avant de l'avaler mouiller. Je pratique les deux versions, ce qui déclenche les rires dans l'assemblée avant de goûter à la bouillie de sorgho, la différence principale avec celle blanche du maïs étant sa couleur brune. Je les suspecte de la considérer comme une bouillie de moindre qualité gustative. Ils sont étonnés que je puisse la manger à une heure si tardive, une des raisons étant ma faim toute relative. Je la trouve meilleure au goût et l'apprécie comme une alternative à l’omniprésente papa de maïs.
J'ai reconnu les miens dans le quartier pour ma seconde visite et eu mon coucher de soleil rosissant sur les cimes à l'horizon. Avec Mapoloko et Serialong, bientôt rejoint par Sentle, nous prenons le thé en commun le matin comme nous avons pris le thé rouge (roïboos) hier soir, avant de nous séparer, eux sur le chemin de l'école et moi-même en direction de la vallée de la rivière Ketane.

Ketane à vrai dire, n'a rien d'un lieu de visite. Davantage point administratif que curiosité touristique, elle concentre les bureaux gouvernementaux, une clinique récente et offre une possibilité de gîte (self-catering), un lieu d'hébergement où la restauration est à votre charge, les services d'une cuisinière pouvant être inclus dans la location des lieux. Je passe à côté de l'aérodrome et le pont piétonnier. Tout de suite la Ketane franchie, je contourne le village D'Ha Ntsine, suis les méandres aux courbes plutôt paisibles et le cours un tantinet paresseux de la rivière. La rivière s'ouvre devant mes yeux, sans dénivelé notoire.
Elle suit un parcours sans accident sinuant à travers les champs cultivés soit de maïs ou bien de sorgho qu'elle arrose abondamment bien que son débit si faible permet de se demander s'il y aura une cascade si tenue soit-elle au bout du chemin. Etonnant ce village au nom évocateur de "Riverside store" (le grenier de la rivière) surgit de nulle part, division des chemins qui mène à Rome (Semonkong) ou Paris (Hlalele). Le premier s'élève vers Ha Thetsinyane puis Ha Laene avant de retrouver la vallée de la Maletsunyane et les chutes Le Bihan, le second suit son cours après avoir traversé la rivière à gué en direction de Ha Nthamha et Ha Rantoetsi, une boutique peu fournie marquant la fin de la piste carrossable depuis Ketane (environ 12 km).
La nature reprend ses droits et le tracé de la rivière reste désespérément plat comme un électrocardiogramme. Un groupe de jeunes pourceaux s'ébroue dans le courant avant de galoper, s'étirer dans le sable et s'y rouler. A s'y méprendre, j'ai affaire à de très jeunes garçons, le cul nul, une image de l'Afrique peu courante de nos jours; Mowgli, le "petit être" noyé dans la jungle, élément vivant composant et se fondant dans un univers végétal et minéral qui l'absorbe complètement. Une femme essaye de m'embarquer vers Qoobeng, un village du nom d'une rivière tributaire de la Ketane dont la représentation sur la carte fait un Y mais je ne me laisse pas séduire et ne me laisse pas entraîner par le courant ambiant qui veut que ce soit plus court, ce dont je doute à cause des cols à franchir. Je préfère rester dans la vallée et remonter en amont la rivière même si le sentier n'est plus aussi clairement visible à mes yeux.

Les villages sont dispersés sur les hauteurs et je ne croise plus personne sauf une grand-mère à la nuit tombante et ses trois mouflets de petits garçons. Où se rendent-ils à cette heure crépusculaire ? J'apparais comme un extra-terrestre à leurs yeux mais je me fais du souci pour eux vu ce que je viens de parcourir, sauter d'une berge à l'autre le cours d'un lit défoncé et malmené, le plus souvent boueux, par les conditions climatiques. La vase détrempée sur les bords est la preuve qu'il y a eut un gonflement subit des eaux qui se sont retirées depuis, laissant des cicatrices béantes, glissements de terrain et arbres pliés. Grand-maman s'aide des mains pour monter sur un remblai, ce qui reste de la berge éboulée. Des deux bras, je saisis le rejeton qui suit et le hisse à sa hauteur. Atteignant le niveau de son torse, elle représente les deux tiers de la taille du garçonnet, une baguette fluette fine comme le bâton de chef que tient son frère derrière lui. Celui-ci, les mains vides, droit d'aînesse oblige, ferme la marche, les deux petits ayant chacun une besace en bandoulière.
Si mes marches largement improvisées ont parfois un goût d'aventure, au jour le jour, la leur, quotidienne, a vraiment des allures d'expédition. Je décide de mon escapade, ils n'ont pas décidé de leur sort. Je me fais plaisir, les gens me demandent souvent si je suis payé par mon gouvernement et reçois de l'argent pour marcher, ils sont contraints de se déplacer. Je n'ai même pas une "gâterie", un bonbon comme beaucoup me le réclame, à leur proposer, histoire de fournir à leur corps maigrichons une dose d'énergie suffisante pour un retour sain et sauf à un abri temporaire. Emporter des barres énergétiques et des multi vitamines pour les cas d'urgences la prochaine fois, en attendant je compatis, un sentiment guère partagé qui ne va pas effectivement les faire avancer plus rapidement. En les croisant, j'ai confirmation que Ha Lepesho se cache sur une butte à un détour du cours engoncé entre deux parois. Je dois m'élever avant de redescendre dans le lit. Le soleil n'a plus accès à ces profondeurs depuis un moment et je m'évertue, les sens en alerte, à lire les traces de pas laissées par d'autres dans le sable pour deviner mon itinéraire. Les cultures en terrasse donnent l'impression de voir les deux rives se rapprocher dangereusement dans un goulet d'étranglement. Le champ visuel s'étant sérieusement rétréci, l'oeil ne prospecte que dans un périmètre proche. Le passage tant redouté où je me retrouve face à une muraille infranchissable est retardé, je pénètre la végétation et trouve une faille dans la roche. Une plaie géante ouverte, au fond de laquelle coule la vie, un dénivelé de 200 mètres au fond duquel jaillit l'eau, source de vie. Je remarque un toit de tuiles vertes sur une butte au pied de la paroi et dans une portion à venir plus élargie, rien qui puisse satisfaire mon envie d'hébergement. Je n'ai pas d'autres alternatives que de grimper à flanc de colline, le sentier pierreux qui me conduit à Ramakholela, un hameau surélevé de plusieurs foyers.

Dans une famille, la fillette d'une douzaine d'années bredouille l'anglais tandis que je continue vers le toit vert que je pense être un bâtiment gouvernemental mais n'est en réalité qu'une maison particulière inoccupée car la famille censée l'habiter demeure toujours dans les cases. Pourquoi construire si c'est pour ne pas investir ? Je mets tout le monde dehors très rapidement sinon la veillée nocturne dont je suis le sujet et l'acteur principal va s'éterniser et durer jusqu'à 22h00. Levé très tôt, je m'attarde et prépare du thé pour la petite communauté avant de quitter sans la fillette à l'anglais approximatif censée aller à l'école d’Ha Hlalele. Elle m'affirme être malade: "j'ai le choléra" me dit-elle. Vu sa minceur effarante, je pense plus à une victime du sida. J'espère me tromper dans mon diagnostique car elle habite très loin de tout et qu'il n'a pas encore ravagé complètement les enfants innocents des campagnes du Lesotho.

A Ha Lepesho, je déjeune assis sur d'antiques chaises africaines faites de sarments cloués et rivés entre lesquelles un tabouret, taillé dans un pied d'aloès, a des allures de mini trône. Une femme porte une calotte de perles blanches tressées et des bracelets de perles jaunes enfilées enserrent ses chevilles. Son mari m'accompagne jusqu'au col, une petite fenêtre entre deux aiguilles rocheuses avant le dernier méandre, véritable nid d'aigle qui s'avère être l'unique point de vue accessible et incontournable pour observer les chutes de ce côté-ci. Dans un ultime caprice, comme une balle qui rebondit dans un trou sans fin, la Ketane garde ses secrets dans son lit inaccessible au commun des mortels. Seuls les esprits peuvent le survoler et en avoir une vue partielle. Tenter d'y descendre encordé et le violer revient à risquer sa vie et défier la mort. Le terrain glissant à cause des éboulis de roches, de la pierre effritée, des coulis de sable, est un non-lieu paisible pour une âme contemplative en recherche de l'absolu, un piège mortel pour d'intrépides esprits entreprenants, aventureux et inconscients que la mort peut faucher facilement. Faisant fi de Mermoz ou du Petit Prince, quel endroit plus adéquat pour lire un passage de la vie exemplaire de St Antoine du désert ?

Le sentier de transhumance, qui continue sur le versant abrupte, est inondé de chèvres blanches aux poils lisses et soyeux, le mohair étant un produit d'exportation du Lesotho. Je devine le sentier dans la végétation arbustive plus qu'il n'est dessiné. Il s'ouvre petit à petit sous mes yeux au fur et à mesure que je progresse même si la sortie de l'artiste reste évidente si l'on tient compte que je longe un à-pic de presque 200 mètres d'un côté et de l'autre une ligne de crête aisément franchissable sans savoir de quoi il retourne derrière celle-ci. En bon équilibriste soucieux de rester en vie, sans prendre la tangente, je tiens le bon bout et garde le cap, au milieu des caprins curieux et étonnés, de voir un blanc-bec aussi hasardeux.

Je parviens à une case sommaire de pierres ajourées d'un mètre de hauteur comme si elle avait été pressée et tassée pour occuper moins d'espace. D'un coin de l'habitacle nanifié et surbaissé, on y tient en position assise ou allongé, un lopin clôturé d'une superficie de plusieurs ares dessine un corral délimité par les exigences géographiques voisines, les gorges de la rivière Ketane. Des pans de falaise verticaux impressionnants feraient tomber à la renverse le plus expérimenté des hommes araignée (Spiderman) ou autres acrobates à mains nues. Je continue sur le versant, la seule voie possible vers le plateau, essentiellement des pâturages vallonnés verdoyants, un îlot de survie au milieu de cet aplomb d'enfer digne d'un trou du diable, entouré par la Ketane mielleuse et méandreuse toujours présente et dangereuse sur ma droite. Un morceau de corniche et je débouche de l'autre côté du plateau à Ha Hlalele, peu avant le lieu de convergence de plusieurs vallées encaissées dont l'une doit me conduire vers les chutes de la rivière Ribaneng, la seconde de l'autre côté des circonvolutions de la Ketane, part vers Semonkong. Il suffit de rester sur le plateau avec une vue plongeante sur les gorges toujours aussi profondes. Georgina accueille des groupes qui viennent de Malealea et dispose à cet effet de 17 matelas en mousse plastifié noir de bonne qualité similaires à ceux que l'on trouve dans les salles de gymnastiques pour pratiquer les enchaînements et autres figures de style. Dans une case, un tableau noir et quelques mots en sésotho traduit en anglais, elle initie les enfants du voisinage et déplore qu'il n'y ait pas d'école primaire à proximité. Elle me parle d'orphelins, ça y est ! Le mot est lâché, celui qui fait fléchir. Elle continue sur sa lancée et veut récupérer des fonds pour construire une école. Quand le tourisme corrompt les esprits, il n'y plus de limite à l'avidité. La nuitée est à 50 Rands (5 Euros) et le repas à 45, ce qui n'est pas donné si l'on tient compte du niveau de vie du pays. Au total, presque 10 Euros. Un prix correct serait de 30 Maluti pour l'hébergement et 25 Maluti pour une assiette de bouillie de maïs. Notre contact est excellent et elle me propose de me faire chauffer de l'eau chaude, une façon de gagner du temps et me garder pour la nuit. Elle sait que je n'ai pas l'intention de rester dormir mais de continuer. Je prépare une salade de papa, tomates et fromage tandis qu'elle ramasse les fientes de son bétail dont elle m'énumère la possession: 6 vaches, 155 moutons et 78 chèvres. Avec un tel cheptel et ses revenus annexes, elle peut très bien construire une école si l'envie lui en dit mais elle préfère peut-être l'investir dans une autre rondavel, gagner plus d'argent et laisser l'éducation des enfants de côté. Je suis soufflé quand elle me dit son âge: 46 ans alors qu'elle en parait 20 de plus. J'offre une tasse de thé à Matthias, son mari et chef du village qui vient d'arriver et aide Georgina à remonter ses trois sacs de bouses et les mettre à l'abri au cas où il pleuvrait car le ciel se couvre et l'orage menace. J'en profite pour inspecter la couche de son berger, parti à Semonkong moudre du grain, un matelas mousse reposant sur un lit de pierres. Que la réalité est dure comme la pierre dans le dos même lorsque l'on souhaite se reposer ! Je suppose qu'elle pourrait prêter l'un de ses 17 matelas, la plupart du temps inoccupés, à son berger plutôt que de le mettre à l'épreuve et lui faire jouer les fakirs après ses longues journées de travail. Pour éviter tout quiproquo et désaccord, je la quitte, ébahie, à la nuit tombante. Elle me demande si j'ai averti le chef de mon départ car elle sait très bien qu'il ne m'autoriserait pas à quitter si tardivement. Je prends le risque d'être surpris par l'orage dont les éclairs illuminent le ciel, loin à l'horizon au-dessus de Ketane, et de dormir dehors vu l'heure avancée. Je rejoins le corps du village constitué de quelques foyers et le dépasse rapidement en direction des collines. Des cavaliers sur le retour de Semonkong en direction de leurs villages respectifs me pointent du doigt la direction de Ha Phakiso, mon ultime étape de la journée si je l'atteins. J'aime relever les défis et n'ai pas le moindre doute d'y arriver à temps avant la pluie menaçante, ma principale préoccupation est d'être bien aiguillé et dirigé dans la bonne direction. Georgina m'a dit qu'il fallait 1h30 pour atteindre Ha Phakiso et m'a même parlé d'une demi heure au cas où je serai rapide, ce qui m'a confirmé dans mon intention de continuer.
Marcher de nuit n'est pas un souci mais partir sur le mauvais sentier ou ne pas avoir confirmation d'être sur le bon rail en est un. Deux chevaux in extremis me remettent sur la bonne voie et des zones de pâturages à l'infini, dominant tout le panorama englobant monts et vallons, s'ouvrent sous mes pas. Mon champ visuel, dégagé de tout obstacle, s'étend sur 360° degrés jusqu'à l'horizon tandis que les éclairs crépitent et colorent la portion de ciel assombri de nuages annonciateurs de pluie. Je file droit dans les traces de mes prédécesseurs, le ruban de terre noire émergeant entre deux liserés d'herbe pelé, laissant peu d'hésitations quant au chemin à suivre. Après une heure de marche dans la noirceur, une heure et demi depuis mon départ, je perçois une lueur d'espoir. Je m'approche le plus possible, quoiqu'un cours d'eau semées de roches disparates, me ralentisse dans mes derniers efforts pour l'atteindre. J'avance pas à pas et finis par héler quiconque se trouve à proximité. Un jeune sotho finit par sortir d'une case dont la forme se découpe sur le fond de ciel. Il ne tarde pas à me rejoindre et m'invite à l'intérieur, où trois femmes, allongées sur un matelas dans un espace réduit, finissent de la bouillie de maïs accompagné de légumes. Je dors dans une autre case sur deux matelas superposés sur des caisses branlantes, rien de plus déstabilisant. Vu l'épaisseur des deux mousses et les effets de glissement à cause de mes gesticulations nocturnes, j'ai l'impression de tanguer et naviguer dans un océan de verdure, m'enfonçant et me noyant dans un sommeil, réveillé par intermittence. Au petit matin, je suis encore saoul d'avoir fait tant de noeuds et mon esprit, en manque de sommeil, a du mal à émerger.

Café pour tout le monde autour du feu arrosé par les rayons du soleil. Je contemple le désastre m'environnant, deux maison détruites dont celle de mes hôtes; les toits ont été soufflés, les tôles pliées par le vent violent. L'apocalypse s'est abattue sur un village sans protection naturelle, un cirque ou une montagne, de trois foyers implantés en pleine zone de transhumance, chacun comportant trois cases plus une maison rectangulaire de trois pièces chacune. Les solives posées sur les murs, à peine cimentées, ne peuvent pas tenir si elles ne sont pas lestées de lourdes pierres. La propriété individuelle n'existe pas au Lesotho, chacun peut planter sa tente et s'installer où bon lui semble mais il y a des recommandations de bons usages à suivre si l'on veut construire en dur et que le bâtiment perdure à travers les âges. Ne pas en tenir compte et ne pas les respecter en toute logique, c'est se retrouver nu devant la nature et devoir surmonter des problèmes tels que ceux survenus à ces deux familles. Je comprends pourquoi la case où j'ai été accueillie disposait d'un espace si réduit et pourquoi la mienne était remplie de mobilier et de vaisselle. Je quitte impuissant cet endroit désolé et loin de tout, contournant le dernier corps de bâtiment, rattrapé par un muletier en route vers Ribaneng. J'accroche la mule qui me sert de guide. Derrière, suit le jeune sotho, emmitouflé comme il se doit, dans deux couvertures. Accueillis par une meute agressive d'une dizaine de chiens genre épagneul breton, nous parvenons à un corral (cattle post en anglais), où sont parquées une trentaine de vaches. Je suis invité à boire du lait cru chaud tiré du pis de la vache, je ne me le fais pas dire deux fois, le lait étant la boisson qui me fait le plus défaut lorsque je voyage. Né dans le lait en Normandie, j'ai baigné dans une ferme étant plus jeune. Je partage le thé du matin afin de le remplacer par un litre de lait cru, la bouteille "lait cru" importée de la ferme familiale contenant de nouveau du lait, raison d'être de ce récipient pour la vente sur les marchés Cauchois.

Je remarque la peau repliée d'un mouton sur un banc à côté du buron qui apparaît dans le viseur de l'appareil. Après une série de clichés, l'un des deux vachers, tous deux habillés chic d'un pantalon et d'un sweater, les oreilles percées, me propose une patte de l'animal tué par les chacals la nuit dernière, ce qui me contraint à arriver dans la soirée à Mpharane si je veux la partager avec Ernest. Deux à trois heures de marche tout en schuss jusqu'à Khobong située à l'angle de deux vallées dont la rivière Ribaneng coule dans la seconde. Je marque une pause alors que le soleil est déjà haut dans le ciel. Il est 11h23. D'après la jeune fille qui me sert de la bouillie de maïs mélangée à du lait, deux heures sont nécessaires pour atteindre les chutes du même nom, ce qui fait quatre heures aller-retour aux heures les plus chaudes de la journée. J'abandonne l'idée de m'y rendre, la viande de mouton, le plaisir gustatif, primant sur la visite à la cascade et étant l'urgence absolue. Je suis attaqué par deux chiens à Ha Lebona, dont l'un mord et accroche mon sac plastique que j'utilise comme bouclier pour parer les assauts répétés des molosses et j'ai besoin de trois heures supplémentaires pour rejoindre Ribaneng étalée sur les deux rives de la rivière du même nom. Quand je me retourne, j'aperçois au loin, Khobong et les chutes d'eau décorant la frise de roche abrupte, un aplomb imprenable sur le même modèle que celle de la Ketane. J'estime à moins d'une heure le temps pour y parvenir depuis le village. Je n'ai pas de regrets de ne pas y être allé. Je voulais profiter de l'endroit en solitaire et lire un chapitre de mon livre, ce qui ne m'aurait pas laissé suffisamment de temps pour parvenir à Mpharane. J'atteins la piste vers 15h40 et miraculeusement, un pick-up fait la conversation avant de s'engager vers le pont distant de quelques kilomètres où je retrouve la rivière Makhaleng et la piste qui continue tout droit vers Masemouse et le (c)Hill side restaurant. Je quitte à pied, une douzaine de kilomètres avec un bain en cours de route pour me décrasser des efforts de la journée, vers Mpharane. Un taxi a la courtoisie de me récupérer à quelques kilomètres de mon lieu d'arrivée. Ernest n'est pas à la maison mais je commence à cuisiner l'épaule de mouton en présence de sa femme. J'ai des épices pour BBQ qui feront l'affaire pour la sauce et je rajoute des tomates, du chou et des épinards, un vrai régal à mon goût, la viande très tendre étant celle d'une jeune bête. Tandis que sa fille mentionne le goût particulier de la viande, Ernest n'a apparemment pas la langue gustative. La maisonnée souffre toujours de carence en sucre, les pêches sont pléthore mais les bocaux pour les mettre en conserve font défaut. Le matin, il téléphone de notre chambre commune à sa femme dans la pièce voisine pour lui demander de faire chauffer de l'eau et d'accrocher mon maillot de bain humide laissé sur la chaise la veille. Il pourrait très bien le lui crier. Il a reçu son portable du gouvernement qui prend en charge 500 Malutis de communication par mois, celui de sa femme est à sa charge. En tant que vice-président du conseil régional, il perçoit 5000 Malutis (environ 500 Euros) mensuellement et ses dépenses effectives concernant les appels téléphoniques sont de l'ordre de 60 à 70 Malutis, la différence étant à sa charge.

Ce circuit à travers deux vallées, la Ketane et la Ribaneng, est d'une facilité déconcertante et s'adresse à des marcheurs peu aguerris de Ketane vers Ribaneng. Dans l'autre sens, il implique de monter toute la zone de pâturage, un chemin ardu où les pierres roulent sous les pieds mais intéressant à cheval avec des paysages élargis qui s'étendent entre ciel et terre. Ha Hlalele est à une journée de randonnée de Malealea et il reste 5 heures supplémentaires depuis le lieu d'hébergement (chez Georgina) jusqu'à Semonkong.
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
Depuis Qacha's Nek jusqu'à Mpharane (Mohale's Hoek) via Sehonghongen longeant la rivière Melikane puis la Senqu, en traversant les haut plateaux - zones de pâturages - vers la rivière Lesobeng jusqu'à la Sequnyane (traversée à gué) puis rejoindre les rivières Maletsunyane et Ketane - ces trois dernières étant parallèles coulant du nord au sud et se jetant toutes les trois dans la Senqu. Retour sur Mpharane via la rivière Qoobeng et les haut plateaux de Kharathane (compter 10 jours).

Au sortir de Mohale's Hoek, alors que je marche sur la route, Matsaile, 16 ans, m'invite à partager le repas de la mi journée, la traditionnelle bouillie de maïs, la papa avec des tomates cuites aux oignons. Avec son frère aîné de 20 ans, ils sont orphelins de père et de mère. Le premier décédé d'un accident de voiture, la seconde à 36 ans d'une maladie dont elle ne connaît pas l'origine mais qui ne laisse aucun doute tant elle est un fléau national. Je lui offre le café et des biscuits. Elle a plus que l'air d'apprécier le supplément qui lui est offert quand je la vois serrer les galettes dans sa petite main. Je n'atteins pas Qacha's Nek comme prévu et passe la nuit dans le bureau d'une école primaire, une rondavel aménagée, proche de la route goudronnée. A Qacha's Nek, je passe sous mon poirier préféré ramasser les poires tombées depuis huit jours, mon dernier passage date du 17 mars. Elles sont juteuses et à point, celles qui ne le sont pas encore finiront par l'être, conservées dans mon sac. Je m'en délecte tandis que les locaux les ignorent. Avec l'automne qui s'annonce, ce doit être la fin de la saison des fruits communs à ceux que l'on trouve en Europe, les pêches étant partout en surnombre, les pommes, les poires et le raisin sont plus rares. Devant le presbytère de Qacha's, un cognassier attend toujours des personnes intéressées. Les fruits pourrissent pour la plupart au pied de l'arbre, les pêches sont pelées et séchées ou parfois mises en conserve si les bocaux sont disponibles. Durant cette semaine passée en Afrique du Sud, j'ai vu à Pietermarizburg de belles pêches fraîches à 18 Rands/kg (presque 2 Euros) et d'autres séchées au double du prix (36 Rands), de quoi offrir de beaux débouchés aux pêches du Lesotho ! Afin de satisfaire deux personnes différentes à qui je les ai offert, je suis revenu avec douze pots de verre de grande taille ayant contenu du café soluble - du verre perdu en Afrique du Sud, non recyclé. Un week-end à Maseru m'a permis de récupérer une dizaine de pots en plastique de fromage frais "Greek yoghourt" avant de les distribuer à qui bon en a besoin comme container de nourriture ou pour s'en servir pour piocher de l'eau bouillante dans une marmite. Le mien, de la même taille ayant contenu une qualité de yaourt supérieure, du pré biotique "full cream" vient de moins loin puisqu'il est fabriqué et vendu en Afrique du Sud et me sert d'assiette ou pour m'asperger dans les cours d'eau, bref à de multiples usages dont le principal est de servir de théière, ce qui explique sa coloration couleur locale, sale aux yeux des Africains qui ne connaissent pas les marques laissées par la théine, ceux-ci buvant peu de thé noir. Sans relent raciste, je leur explique que même s'ils se frottent à l'émeri, ils n'en deviendront pas blanc pour autant, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'ils sont sales. Ils sont nés noirs et ne sont pas blancs comme neige. Mon pot l'était et il n'a pas choisi de devenir noir. Il l'est devenu de par l'utilisation qu'il en est faite. Je le récure régulièrement, ce qui ne lui rend pas sa couleur originale.
Après avoir dépassé Ha Maduma, je pars vers l'ouest en direction du parc national de Selhabathebe distant de presque une centaine de kilomètres et dont je dois croiser la route qui y mène, celle-ci longeant à distance la rivière Tsoelike que je dois traverser pour rejoindre la rivière Melikane, son affluent. Lorsque je culmine au point le plus haut, je découvre à mes pieds un tapis de champignons. Quelle récolte avec ce sac plein, tombé du ciel. Je ne sais pas encore à quelle sauce ils vont être mangés, ni comment je vais les frire, ni où je vais finir la soirée mais je me réjouis de cette manne improvisée. Je les cueille avant de me faire remettre sur le bon chemin par un homme et son petit garçon contemplant le paysage, leur cheval noir harnaché broutant à leurs côtés, ce qui ajoute un côté encore plus divin à ma cueillette puisque j'ai poussé trop loin sur la crête. Les environs du parc national, le premier à avoir été établi au Lesotho, est supposé être un vrai régal pour les yeux avec des prairies de haute altitude et des formations rocheuses de type lunaire.

Une fois la route de gravelle atteinte, je dois corriger le tir et revenir cinq kilomètres en direction de Qacha's Nek avant de tourner vers Melikane et passer la rivière Tsoelike au choix, sur l'un des deux ponts qui sont mitoyens, le goût et la matière ne se discutant pas, le premier en béton et le second métallique de couleur verte. C'est vendredi et l'heure de rentrer pour les camions de l'équipement qui travaillent à ouvrir une piste depuis Melikane jusqu'à Matebang. A quand la réalisation et la finition du projet ? Selon les dires de l'ingénieur responsable du projet, il semblerait que le terrain et la formation géologique de la roche mère leur impose quelques difficultés imprévues. Je prends les raccourcis et rattrape un groupe familial composé de cinq jeunes garçons et trois femmes, lesquels sont chargés de sacs de farine et de bidons d'huile de palme de cinq litres, dons du programme alimentaire mondial. Le PAM subventionne et cautionne la coupe d'arbre, la forêt indonésienne qui part en feu, pour favoriser les plantations massives de palmiers et l'industrialisation subventionnée de cette huile redistribuée au pays les plus démunis qui n'ont ainsi plus aucune raison de pallier à leurs besoins, en cultivant du tournesol par exemple, puisqu'ils sont assistés et approvisionnés gratuitement. Les gamins croulent sous leur charge et j'aide l'un d'entre eux en montant son bidon d'huile jusqu'au point où nos chemins divergent. Il fait presque nuit et je continue vers le village de Melikane qui porte le même nom que la rivière que je longe. ça monte sec ! Un pick-up descend. A pied, j'ai le temps d'apprécier les couleurs ors rougeoyantes qui entourent l'astre lumineux déclinant et se reflètent dans le ciel. Il promène son halo sur la ligne de crêtes qui paraissent bien sombre en contraste avec la luminosité du soleil couchant. Je ne vois rien poindre à l'horizon, ni lueur, ni foyer qui puissent indiquer la proximité d'un lieu peuplé. Je marche depuis un petit bout de temps et le ciel menace. Des éclairs, véritables flèches lumineuses transperçant l'horizon assombris de nuages chargés d'éléments négatifs, me guident et dessinent le chemin à suivre quand les phares d'un véhicule apparaissent derrière moi.
Je n'imaginais pas Melikane si loin (17 km). Qu'il soit loué, mon sauveur ! Les bras nus, il se met à pleuvioter dès que je saute à l'arrière. Un Sotho se cache du mieux qu'il le peut sous sa couverture (ré)chauffante. Le conducteur gère un magasin où il s'arrête un moment avant de faire demi tour et me déposer sous une pluie battante près du logement des instituteurs, des cases que les fonctionnaires louent. Avec la présence de Chinois à proximité travaillant sur le projet de construction d'un collège, notre point commun étant d'être étranger, il a essayé de faire jouer la solidarité internationale mais le policier chargé d'assurer leur sécurité n'a rien voulu entendre, ni même se donner la peine de les déranger. Je me retrouve avec trois jeunes étudiants cohabitant avec un enseignant parti à Mohale's Hoek, d'où je viens, compléter son mois en faisant quelques affaires. Ils m'emmènent voir trois autres instituteurs, un couple, Tumo et Matsepiso enceinte de quelques mois et Makhosi, mère de trois enfants en scolarité à Maseru dont l'époux, policier, poursuit des études universitaires à Bloemfontein (Afrique du Sud). Ils peuvent m'accueillir et sont même très heureux de le faire. Leur anglais étant excellent, la communication s'avère facile et les plaisanteries qui fusent donnent un ton très enjoué à la soirée. Ils me font promettre de rester parmi eux, demain samedi, jour du sabbat, et passer la journée en leur compagnie. Au contraire de l'église romaine catholique, ils disent suivre à la lettre les paroles de l'évangile et la Bible. Ils ne sont pas autorisés à cuisiner depuis le coucher du soleil le vendredi jusqu'au samedi soir, seulement réchauffer les nourritures préalablement cuites. Ils n'utilisent pas d'huile de friture ni ne mangent de viande sans me donner aucune raison valable à leur choix imposé par leur congrégation. Mes champignons risquent fort de pourrir dans mon sac, à mon plus grand désespoir. Ainsi soit la volonté du Divin. Je me faisais une telle joie de pouvoir les cuisiner et les manger sous une forme ou une autre. Je ne suis que chair humaine et j'ai mes faiblesses. Crus, je veux bien les croquer mais pas le sac entier ! En désespoir de cause, je fais du tort et tape dans la salade de spaghettis et de pommes de terre avant de rester dormir en compagnie de Tumo. Les éléments extérieurs sont déchaînés et l'orage s'abat violement sur la région toute la nuit. Je commence à douter du bien-fondé de cette dernière marche fin mars car l'automne s'annonce court et l'hiver précoce même si la neige n'a pas encore pointé son nez. Je suis en zone de haute montagne, l'équivalent des Alpes de moyenne altitude et le changement de climat peut être rapide et mortel. Par rapport à décembre, le soleil se lève une heure plus tard et se couche une heure plus tôt. Le côté positif, la chaleur à la mi journée étant supportable, je peux envisager marcher sans marquer la pause de trois heures entre midi et 15h00, ce qui n'est pas à proprement parler le mieux puisque je préfère "couper" la journée en deux temps de marche de trois à quatre heures. Généralement un peu plus longtemps le matin (quatre heures) que l'après midi (à peine trois) indépendamment de l'endroit choisi pour reprendre des forces. Il est bien entendu que je quitte plus tard si c'est un lieu agréable ou me trouve en relation avec des personnes plaisantes et accueillantes. Le climat en mars / avril est celui que l'on peut connaître en Europe en moyenne montagne. De décembre à février, il fait très chaud dans la journée avec des orages violents qui éclatent en fin de journée. Les nuits actuellement, depuis début mars, sont fraîches et supportables bien que d'une semaine à l'autre, j'ai pu noter des différences de températures. Le duvet est maintenant nécessaire tandis que le drap couchette était suffisant durant l'été (période de décembre à février).
Aux premières heures du jour tandis que le ciel arrose toujours notre "maison du bonheur", je prépare une bouillie légère malgré l'injonction qui m'a été faite par mes hôtes de ne pas cuisiner et chauffe de l'eau pour le thé. Tumo fait semblant de dormir ou préfère m'ignorer, ce qui arrange les affaires de tout le monde. Je ne crains personne, ni même sa femme la plus fondamentaliste des trois mais je ne veux pas les mettre en colère. Je parie sur le fait qu'elles ne se pointeront pas d'ici 8h00, un laps de temps suffisant pour faire disparaître toutes traces de cuisson. Les choses se passent comme prévu. Tumo n'a pas objecté, ni moufeté lorsqu'elles entrent dans la case. Il le fera peut-être plus tard. Je finis mon thé avec un pain aux noix et raisins sans levain, non autorisé par les Saintes Ecritures, avant de m'éclipser prétextant la cuisson de champignons dans une case voisine qu'il me faut trouver. N'utilisant pas d'huile de cuisson, je ne pouvais pas les frire à l'aube. Vu les restrictions qui m'ont été imposées, je ne l'aurais pas fait à cause de l'odeur que peut dégager la friture de tels mets de choix. Je retourne à la maisonnée des trois étudiants contents de bavarder en anglais et passe la matinée en leur compagnie tandis que mes hôtes et la responsable du pensionnat des filles sont réunis et étudient sans relâche la Bible, leur version édulcorée n'étant pas celle reconnue par le Vatican. Ils se définissent comme Luthériens. Je visite les toilettes des professeurs, celles de l'école en cours de construction et surprends un concours de chorales, de chants et voix traditionnelles sotho. Un collège voisin est venu se faire entendre et l'un des deux sortira vainqueur de la compétition. Tandis que beaucoup d'élèves qui n'ont pas le sou écoutent sous la fenêtre ouverte, celle-ci se ferme brusquement après que je sois resté dessous un quart d’heure. J'en comprends la raison lorsqu'ils m'expliquent qu'il y a un droit d'entrée de deux Rands. Je n'ai pas forcément envie de m'entasser à l'intérieur du local. Les voix sont si belles, écoutées depuis l'extérieur et avec le décor magnifique qui m'entoure, cela leur donne plus de puissance, de gravité et de beauté. Deux pensionnaires, petits futés pour se faire de l'argent de poche, ont fait poussé et récolté du raisin vert qu'ils essayent de vendre deux Rands la grappe. Je pensais qu'il était importé d'Afrique du Sud. La fenêtre close, j'en oublie d'aller voir les ceps croulant sous les grappes. Avant d'écouter les chants, je suis repassé voir mes étudiants de la "Saturday Bible School" toujours plongés dans les Saintes Ecritures et les ai averti que je partirai peut-être en milieu d'après midi.
Le ciel depuis la mi journée s'est rétabli, ce qui me donne l'occasion de mettre à l'épreuve ma promesse de quitter les lieux. Merci au Grand Commandant, Chef d'orchestre qui gère le tableau de bord et les manettes des revirements climatiques. Absorbés par leur traduction, chantant, priant ou discutant, ils interrompent leur lecture et me bénissent, naturellement opposés à mon départ. Matsepiso se montre la plus déçue et commence à faire jouer ses sentiments, ce dont j'ai horreur, pour faire pencher la balance et me faire revenir sur ma décision. Dans mon esprit, rester voulait dire "passer du temps ensemble, partager et discuter" mais pas m'imposer l'étude de la Bible toute la journée. Pour demeurer correct et ne pas paraître impoli, je m'excuse d'être venu le jour du sabbat, le jour le plus important de la semaine à leur yeux de protestants. La prochaine fois, j'arriverai un samedi soir. Tumo m'offre un petit livre "The Secret Terrorists" écrit par Bill Hughes dont je n'ai aucune illusion sur le contenu. Je lui promets de le lire. Avec toute cette pantomime et ces démonstrations de bons sentiments à mon égards, je quitte tardivement en direction du pont piétonnier dominant la Melikane. Je repasse par Thueleng, près de la boutique de mon chauffeur de la veille, qui est lui aussi instituteur à l'école primaire, doué d'un côté bizness. Un véhicule du gouvernement immatriculé en rouge 3641 sur la portière duquel je peux lire "public works" est stationné devant l'entrée. Par curiosité, je jette un coup à l'intérieur de l’échoppe et vois deux hommes en état d'ébriété dont l'un doit être le chauffeur. Je suis interpellé mais quitte l'endroit insalubre sans me retourner et descends directement jusqu'au petit pont enjambant le cours d'eau.

A Sekoti, un grand rassemblement a lieu en guise d'ultime adieu au père de Meshack décédé de vieillesse. Tout le village est présent pour les festivités. La famille du défunt régale tout le monde de viande de mouton accompagnée de sempe, un plat à base de maïs non concassé, ce qui le rend plus énergétique et nutritif que la papa faite à partir de la farine. La bière de sorgho arrose le tout. Au passage, je suis invité à partager une assiette de ce mets calorifique avec deux côtes et un morceau de gras. Je leur tends ma "cup (= tasse) d'un litre, pot de yaourt version bio, pour recevoir à deux reprises le précieux liquide. Il est tellement épais qu'il ne coule pas dans la gorge. Il y a à boire et à manger lorsque l'on en a pris un litre. Il est aisément compréhensible que certains en font leur nourriture principale d'autant plus qu'elle se sert au litre dans des récipients recyclés, les plus visibles et souvent utilisés sont ceux de la marque Gwayi TAXI en plastique vert qui contenaient de la prise au menthol, un produit de qualité incomparable d'origine suédoise, fabriqué dans l'état du Gauteng en Afrique du Sud. J'en utilise un comme container garde nourriture. Il est stipulé sur le couvercle jaune que la "super snuff causes cancer" (le fait de priser provoque le cancer) mais la mise en garde est aussi valable pour ceux qui boivent des litres et des litres de bière de sorgho même s'ils ne savent pas la lire. La boite de 1 kg sert de mesure étalon pour les buveurs de bière sotho mais elle contient en réalité 1,5 litre. Je salue la veuve et me rends sur la tombe de l'ancien, enterré sans signe ostentatoire, ni même une croix en bois. Aucun service religieux n'a eu lieu car le village est trop isolé. Meschak m'invite à dormir mais j'ai peur que les buveurs de bière, trop éméchés et bruyants, ne m'empêchent de dormir. Je préfère prendre le large et voler vers Matebang. Meschak me recommande de passer par Tsolo puis Sekonyane. Une dame en hauteur sur le versant de la colline, mon âge peut-être bien qu'elle paraisse beaucoup plus âgée, me hèle et me dit que je suis perdu. Je change de cap et m'accroche à ses jambes que j'ai sous les yeux en la suivant de près dans la montée. Elles n'ont rien de vilaines et se rendent à Ha Ramokakatlela tandis que je retrouve la piste carrossable et continue jusqu'à un embranchement. J'hésite à aller tout droit ou tourner. Je m'assois. Si je prends à droite, je pars sur le morceau de route en construction déjà mentionnée, autant dire que je risque de finir dans la nature mais je ne sais pas non plus où je vais tout droit. Comme il fait pratiquement nuit, je ne risque pas de croiser quelqu'un. Je dois prendre une décision et opte pour suivre le tracé au préalable déjà dessiné de la future voie d'accès à Matebang. La descente est raide et extrêmement pentue, largement planifiée pour que deux véhicules se croisent, ce qui me laisse du champ pour entrevoir l'itinéraire, cette nuit précédant celle de la pleine lune. Je change de vallée et longe maintenant la Senqu, l'affluent le plus important du pays. Après une demi heure d'ébauche de piste à peine praticable à l'heure actuelle, un chemin muletier prend le pas et assure la continuité de mon itinéraire dans l'espace nocturne. Il est d'ailleurs bien plus agréable à suivre. Je domine légèrement la rivière Senqu dont je sens les eaux couler. Deux bonnes heures me sont nécessaires pour atteindre un terrain de football planté au milieu de nulle part. Sur l'une de ses longueurs, deux cases entourent une maison rectangulaire. Je parie qu'elle est occupée mais après avoir aboyé des "Hou, Hou !" à répétition sans obtenir de succès, je dois me tourner vers les hauteurs vers d'autres cases. Je me dirige franco vers le même schéma de structure, une maison d'habitation cernée de deux rondavels. Le reste du village doit compter une demi douzaine de cases, suffisamment pour monter une équipe de foot en y incorporant les femmes. De la musique émise par un transistor émane de la colline où sont assis des jeunes éclairés par la pleine lune. Je n'ai pas idée de l'heure exacte qu'il est, entre 21h00 et 22h00 peut-être. Une case s'ouvre et je suis rapidement hébergé dans la grande pièce unique de la maison principale occupée par un lit et de multiples couvertures qui sert en réalité de débarras.

Le matin, café pour tout le monde. J'invite et la grand-mère qui doit sortir ses tasses retournées les unes à côté des autres sur la nappe plastique de la table adossée contre le mur, en profite pour faire une grande vaisselle et un coup de propre. Le coeur d'une case sotho est la table sur laquelle est disposée et étalée la vaisselle qui se résume à quelques assiettes le plus souvent métalliques positionnées debout contre la paroi de la case, la table étant collée à celle-ci. Au second plan, viennent les tasses du même acabit ou de céramique avec des inscriptions diverses, objets reçus de proches. Six beaux verres mouchetés et dorés achetés à Maseru, la capitale, trônent sur celle-ci et forment un clan à part bien distinct des plus ordinaires, noyés dans la masse d'une dizaine d'autres. Quand les moyens le permettent, les batteries de casseroles, chacune différente quant à la matière, en aluminium ou inoxydable selon la marque de fabrication chinoise ou allemande, sont aussi exposées. Les suites de cinq à sept récipients sont visibles, posés chacun les uns à la suite des autres, à la queue leu leu comme attachés par le manche. Qui dit deux ou trois jeux de casseroles, dit aussi une table plus grande et en conséquence, nécessairement plus de moyens financiers. La table devient un stand de foire et pourrait prétendre à un prix d'excellence au niveau de la décoration tandis que la cuisine se fait à même le sol. Les denrées telles le sucre ou le sel et les couverts sont posés sur la table. Cette valorisation des pièces à l'unité ressemble à nos vaisseliers d'autrefois dans les salles à manger et cette démonstration habituelle et étalage banal de biens possédés sert à établir la valeur d'un trousseau et la richesse des propriétaires des lieux. Plus la femme possède, mieux elle a été mariée. Je la vois donner un morceau de viande de vache au chien. Elle me dit qu'il sent. Je me réserve les trois autres, tanpis pour les chiens. Je finis de servir les cafés quand un jeune homme m'apporte un demi poisson. J'ai mis la viande sur le feu avec de la bouillie de maïs à laquelle j'ai rajouté de l'eau pour avoir de la sauce et réchauffé les graisses animales plus facilement ingérables et absorbées dans le sang lorsqu'elles sont chaudes. Une petite marmite en fonte me sert à noyer le poisson auquel j'ajoute des épices, des champignons et des patates déjà cuites. Je propose à mon hôte de manger le poisson tandis que je m'occupe de la viande. Elle refuse net. Un jeune gars, assis à mes côtés, mange sa bouillie de maïs froide mélangée à de la purée. Comment fait-il ? Apprécie-t-il ce qu'il goûte ? Je n'en ai pas la moindre idée. Etre pauvre ne signifie pas tout subir misérablement. Les légumes sont dans le jardin sans compter les plantes sauvages, il suffit de les cueillir. Les fruits sont dans la nature, encore faut-il les chercher. Il est plus facile de laisser choir un sachet vide de snacks acheté à la boutique que de se baisser pour ramasser un fruit. Doit-on chercher à comprendre quelque chose qui n'a pas de sens à nos yeux ? Je laisse passer une demi heure entre mes deux repas matinaux, ce qui me fait prendre du retard. Il n'était pas question que j'embarque le poisson cru. Repu, je rejoins à petit foulée le terrain de sport avant de plonger le cul dans un buisson, ni vu, ni connu, pour d'autres besoins naturels. Je rejoins la Senqu gonflée par les eaux pluviales de la nuit précédente. Une petite salle de bain de porphyre rouge s'ouvre sur ma droite. Quel luxe offert par la nature dans un décor aussi somptueux. Une petit bras, affluent de la Senqu, m'attire dans sa manche et la salle d'eau déroule son tapis rouge toute pavée et veinée de rigoles jusqu'à une petite chute miniature d'un mètre de hauteur. Les aventures aquatiques de Gargantua ou Rabelais revu et corrigé dans un pays qui ne l'a pas encore lu, vont donner naissance à l'érotisme d'un aventurier du 21ème siècle. Le grand écart entre les deux bords de la piscine, les balles rebondissent avec la puissance du jet grâce aux pluies abondantes tombées ces dernières vingt-quatre heures. Le pavé de pierre rouge est suffisamment large pour s'y vautrer, le corps parcouru de sensations qui font frissonner les membres engourdis. L'eau fraîche ruisselant sur le corps endolori par la marche contraste avec l'énergie solaire réchauffant les parties affleurant à l'air libre. Une rigole pleine d'eau pourrait abriter un serpent de la taille d'un boa tandis que d'autres plus discrètes sont prêtes à accueillir des corps mous endurcis par le frottement avec la pierre polie par l'érosion. Une érection et le Bob Sleigh se retrouve catapulté dans la descente vertigineuse d'un toboggan, un Mister Spermato, lunettes noires d'aviateur sur les yeux et nez au vent, y trouverait tout naturellement son débouché direction les voies fluviales. Un sauf-conduit maritime sans droit de navigation approprié qui permet à l'auteur de savoir qu'un éclaireur olympique descend la Senqu proche puis la rivière Orange à la vitesse de la lumière pour aller se jeter dans l'Océan Atlantique. S'il ne l'a pas fait, sa progéniture le réalisera. Je reste couché un moment sur la roche le corps entier baignant dans l'eau, le membre turgescent, à l'endroit ou à l'envers, les fesses retournées face au soleil, comme une galette sur le grill. Y a t il moment plus propice à la lecture après avoir envoyé son émissaire en reconnaissance ? Et Dieu dans tout ça ? N'a-t-il pas envoyé son fils sur la Terre pour racheter les péchés des hommes et les sauver de la perdition ? Il en est question dans "The secret Terrorists", ce tissu d'inepties édité par la Vérité triomphante (The Truth Triumphant), nom donné récemment par les Témoins de Jéhovah à "la Tour de Garde", leur ancien journal. Ecrit et relaté à partir de faits véridiques et de déductions très simplistes, il suffit de lire le préambule et la conclusion pour comprendre que le Vatican s'en prend à la pauvre Amérique toute entière, le puissant Goliath Catholique en la personne du pape lui-même représenté par les Jésuites, connu comme le Satan suprême contre le Petit Poucet Protestant Américain. Des assassinats des présidents Jackson, Lincoln, J.F Kennedy aux deux guerres mondiales en passant par le coulage du Titanic et des faits plus récents tels le massacre de Waco, l'attentat d'Oklahoma et celui du WTC le 11 septembre 2001, tout est à imputer aux Jésuites et aux forces malignes de l'église catholique dont le but ultime est la destruction de l'Amérique. Décevant de suivre et croire de tels enseignements de la part d'enseignants africains intelligents mais bien crédules. Ce devrait être le dernier de leur souci puisque l'Afrique n'est pas concernée de près ou de loin par ces "guerres de religion" d'un autre siècle. Plutôt que de taper du sucre sur le dos des autres et dénoncer des inexactitudes historiques, mieux vaut regarder la poutre dans son oeil que de la chercher dans celle de son voisin. Les fanatiques de tous poils m'indisposent. Une personne n'a jamais tout à fait raison à 100% et donner 20% de chance à l'opinion de l'autre est une règle de savoir-vivre. Imposer des restrictions comme ils l'ont fait lors de ma venue est une atteinte à la liberté personnelle. Je n'ai pas voulu les qualifier de sectaires mais ils le sont réellement. Spirituel sans être religieux, né catholique, je ne rentre pas nécessairement dans les églises mais ne les évite pas non plus. Je ne crois pas en toutes ces fois qui érige un modèle de religion à partir d'un Dieu Unique et Tout Puissant mais "Tous les chemins mènent à Rome", peu importe la voie que l'on suit. Après cette conclusion finale, je tire un trait sur la lecture et me retire de la salle de jeu d'ô. Je me relève K.O pour mieux affronter le plateau sur lequel je remonte. Une fois sorti de l'espace tributaire de la Senqu, trois gamins et deux ânes font irruption sur le sentier suivis par deux femmes. Je suis resté plusieurs heures à fainéanter et je dois mettre les bouchées doubles pour rattraper le terrain perdu. Matebang est proche et dans la foulée, une piste longeant la Senqu conduit à Sohonghong. Sur un joli pont métallique orangé à la passerelle de lattes de bois, je traverse la rivière Orange, le nom qu'on lui donne en Afrique du Sud. Les Sotho ont leur pont de Brotonne miniature, celui qui enjambe la Seine à Caudebec-en-Caux. Ne pas oublier que Gargantua est toujours en balade et a chaussé ses bottes de sept lieux pour rattraper Liqonong à la tombée de la nuit. Moeketsi s'approche et me demande dans un anglais correct où je vais. Le premier contact est toujours important et conditionne la suite du rapport entretenu avec l'interlocuteur. Je lui dit que je cherche à passer la nuit. Il m'invite à aller voir le chef du village qui ne parle pas un mot de la langue de Shakespeare. Moeketsi, très amiable et agréable, m'accorde l'hospitalité et nous retournons dans sa famille. Il a 25 ans et deux frères dont l'un mineur en Afrique du Sud plus deux soeurs. Il est le seul à veiller sur sa mère encore très jeune et robuste, son père est décédé de silicose l'année passée. Il veut repasser des matières qu'il n'a pas réussi et reprendre les études pour devenir enseignant. Il y a effectivement un col à passer pour rejoindre la vallée de la rivière Lisobeng, un endroit du Lesotho assurément peu visité à cause de son isolement. Malgré la longue marche qui m'attend, je quitte seulement à 9h30 le lendemain matin sans voir le temps qui s'écoule, pris par les échanges verbaux. Il a visité son frère dans l'état libre (Free State, Afrique du Sud) et a vu ce qu'il avait entendu dire à propos des transsexuels. Il me demande aussi si les mariages homosexuels entre hommes ou femmes sont réels ou factices. Moeketsi m'accompagne un bout avec ses chaussures de ville puis me lâche, trop 'fainéant" me confie-t-il pour aller plus haut dans les pâturages.
Il manque une journée et demie de marche le long de cette rivière, la Lesobeng. Je n’ai jamais pu réouvrir le Doc.rtf. Veuillez m'en excuser.
Avec les couleurs disparates du soleil déclinant, la vallée est belle. La marche à la tombée de la nuit bien qu'il fasse frais est revigorante. Sur ma gauche, je laisse passer un sentier qui part et grimpe sur le plateau et file dans une impasse sans le savoir mais mes sens prévalent. J'arrive lorsqu'il fait nuit dans la boucle d'un de ces fameux S, une falaise en face n'offre aucune issue de sortie. Je repère le sentier qui aboutit à la rivière mais je ne veux pas la traverser de nuit. De l'autre côté, il semble qu'il y ait moyen de monter et passer le mur de rochers mais je ne le sens pas du tout. D'habitude, je suis confiant et je sais que je vais aller au bout de ce que je veux et trouver une solution mais ce soir, j'ai l'intuition que je ne vais pas pouvoir dépasser mes limites et obtenir ce que je souhaite. Juste une impression que je suis dans le mur. Rien de bien dramatique, je n'ai plus qu'à trouver un refuge pour la nuit. J'ai un duvet et de la nourriture mais avec les nuits d'orage dévastatrices, je préfère être abrité et c'est tellement plus sympa de jouer les ermites dans un lieu d'une telle beauté. Je suis entouré, pour ne pas dire cloîtré et encloisonné puisque les murs de ma cellule s'arrêtent au ciel, des parois d'une centaine de mètres de hauteur que seul l'esprit peut dépasser. Ma lampe à dynamo éclaire par intermittence comme si elle lançait des éclairs dans l'obscurité. Le temps que je la lâche, elle n'éclaire plus. J'entends des clameurs de la part des autochtones sur le plateau. Des histoires de fantômes ne vont pas tarder à hanter le paysage pour les décennies d'enfants à venir. Les Sotho ne sont pas hardis et plutôt froussards de nature. J'en ai rarement croisé en train de se déplacer à la nuit tombante, encore moins en pleine noirceur. Un homme sur le plateau, de l'autre côté de la rivière où je n'ai pas voulu traverser, s'enfuit en courant et criant je-ne-sais-quoi sur un ton alarmiste. J'accède à un autre sentier à l'opposé du cours bien qu'il fasse une courbe et monte d'un étage sur une terrasse où du maïs a été planté puis deux marches plus hautes, deux autres champ accolés que je franchis aisément. J'arrive sur un terre-plein de luxe tout en pierre friable. Je ne touche pas le plafond de mon antre mais le pavé, de grandes dalles posées à même le sol, est fragile. Je dépose mes sacs et explore la paroi pour y découvrir une chambre longue taillée dans la roche calcaire d'une blancheur surprenante, un petit nid de bienveillance qui va m'accueillir, une sorte d'alcôve immaculée surmontée d'un pétale de fleur de lotus pour m'abriter de la pluie. Le Nirvana n'est pas loin. Avec cette manne, ce pain qu'il a fallu cuire à 5h30, je ne demande pas mieux que de m'allonger. Je ne manque pas de contempler la vue depuis le balcon sans rambarde de ma chambre à coucher qui vaut tous les cinq étoiles des meilleures capitales du monde entier puisqu'il m'appartient. J'en oublie totalement Matsepiso et le fait qu'elle n'ait pas osé m'inviter. Il y avait nécessairement quelque chose de meilleur à venir derrière.
Je suis réveillé aux aurores et plie mes affaires après un moment de méditation. Deux alternatives s'offrent à moi. Je les ai déjà exposées, raison pour laquelle je savais que j'étais condamné à passer la nuit dans mon antre. La grimpette en face ne mène pas nulle part sinon de l'autre côté de l'arrête cachée à mes yeux. Je fais demi tour et avise un raccourci, pour remonter sur le plateau, qui finalement me conduit au pied de mon tanière. J'avais repéré la trace mais voulant refaire le chemin à l'envers consciencieusement, je suis reparti sur mes pas de la veille. Cette fois-ci, je décolle de mon petit paradis en la suivant à peine visible. J'ai confiance car elle monte sur le plateau que je rejoins rapidement. Le point de vue sur mon nid d'ascète et la vue autour est splendide et imprenable. Je contourne le précipice et rattrape le chemin directeur vers Ha Lepolesa où je prépare du thé, du café pour tout le monde et bois deux coupes de meurtau, une boisson nourrissante à base de sorgho similaire à la bière. La différence entre les deux étant le degré d'alcoolisation de la seconde, la première pouvant être transformée en bière au cas ou elle ne serait pas consommée en temps voulu. Je laisse la boite de café et offre une casquette à ma restauratrice pour se protéger du soleil au lieu de sa couverture qu'elle agite sur sa tête. Mieux que des échantillons, des flacons d'eau de toilette jonchent le sol, au moins trois différents. Les Africains adorent les parfums et en abusent. Il n'y a plus de place pour les odeurs corporelles. Tout est caché et déguisé, ça cocotte ! Je retrouve ces bassins, des piscines naturelles creusées si joliment polies par le ruissellement des eaux abondantes par temps de crue. L'eau ruisselle par petits jets sur une surface convexe comme un enfant assis sur un toboggan va le descendre jusqu'à sa bouche et se jeter dans le sable à ses pieds. Je surplombe la rivière des innombrables S et atteins l'embouchure de la Mantsonyane au niveau du village d'Ha Motsiba qui porte le nom d'une personne. Le voilà, d'ailleurs ! A la mi journée, Motsiba m'invite à me reposer. Il travaille dans les mines depuis 28 ans à Celadon (Afrique du Sud) de l'autre côté de la frontière. 60% de la main-d'oeuvre sotho immigrée en Afrique du Sud travaille dans les mines et est la première source de devises pour le Lesotho avant même l'exportation de la laine mohair, cette rentrée d'argent étant plus conséquente que la somme allouée pour le budget national du pays. Son jeune frère a perdu sa femme enceinte de son quatrième enfant et la famille l'enterre demain. Je suis invité à rester pour les funérailles mais décline l'invitation; Après une pause de quatre heures, je repars vers Rahlolo proche où les un(e)s après les autres, quatre habitants sortent complètement ivres de la "case à bière". Deux femmes âgées ne tiennent même plus sur leurs pieds. L'une quitte le chambranle contre lequel elle était appuyée et commence à vaciller en venant dans ma direction. Je n’ai nullement envie de la voir tomber dans mes bras et devoir la ramasser. Heureusement, un homme en T-shirt blanc, la cinquantaine est sobre et me demande où je veux aller. Il envoie en éclaireur son fils David, 15 ans, étudiant au collège de la Trinité à Semonkong afin qu’il m’accompagne. Celui-ci m'ouvre la voie pour descendre la falaise à même la roche et traverser la rivière Senqunyane. J'apprécie le geste. D'un beau gabarit, il est leste et glisse sur la roche sans crainte de tomber bien qu'il soit en bottes. J'ai du mal à croire qu'il n'a que 15 ans tant il est impressionnant de vivacité et puissant dans ses déplacements. Avec son père, il a du mesurer la dangerosité du passage à gué avec la nuit qui s'annonce. Deux femmes d'un certain âge remontent la falaise, leur valise en équilibre sur la tête, en vue de procéder aux funérailles dans la famille que je viens de quitter. David me confie que la défunte a voulu se faire avorter par une méthode traditionnelle, qu'elle a perdu beaucoup de sang et qu'il était trop tard pour la sauver lorsqu'elle est entrée à l'hôpital Q2 (pour Queen Elisabeth 2) de Maseru. Il n'ira pas aux funérailles car, ce soir, après qu'il m'ait orienté, il doit aller remplacer un berger à Matsoeng, une prairie d'altitude (cattle post) qui lui, doit aller moudre du grain demain samedi, à Semonkong distant d'une vingtaine de kilomètres. La descente vu du haut est ahurissante. La Senqunyane reprend ses droits de petite reine de la région. La Lisobeng à côté d'elle est une enfant, un terrain de jeu miniature qu'un géant enjambe en marchant. La Senqu, il faut courir pour la sauter. L'aplomb fait taire les peurs enfouies au plus profond de nos entrailles. Il n'y a pas à proprement parler de gorges mais si l'on considère que Gargantua s'est baissé et y a posé un genou en y glissant son avant-bras pour ramasser des petits poissons, alors je comprends que sa visite ait distendue les paroi et les ait éloignée l'une de l'autre. La vue au fond du défilé n'est pas profonde, elle s'arrête à la prochaine courbe et le regard reste prisonnier de la paroi. Le passage à gué le plus court qui conduit à Ha Lepelo est le plus risqué avec un courant fort. Je ne veux pas croire que les deux vieilles, frêles et chargées, aient traversé à cet endroit. David me montre le second passage à gué qu'il faut connaître. Je le remercie car sans sa présence, j'aurais probablement du me rabattre sur le passage qui me paraissait le plus rapide. Il m'avance encore quelques mètres pour me remettre sur le sentier avant de faire demi tour. En montant l'autre versant, un couple discourt, la belle à la poitrine proéminente se laisse compter fleurette. Beaucoup d'accouplements illégitimes ont lieu dans la nature, il suffit de trouver le moment favorable et l'endroit adéquat. Ha Lepelo ne fait guère mieux au niveau sobriété. Je décide encore de passer outre le village même si j'avais l'intention d'y passer la nuit. Il y a juste quelques cases et une école primaire fermée pour cause de vacances scolaires. Je me promets d'y revenir et me réfugier à l'école tellement j'ai l'impression d'être sur le toit du monde, un panorama qui s'ouvre à 360° degrés, des lignes de crêtes rougeoyantes se chevauchant tout autour du village et dansant avec le soleil couchant. Un lieu magique, un endroit d'une beauté indescriptible où l'on s'assoit dans l'herbe et où l'on en bouge plus. Au lieu de cela, je dois me remuer les fesses et pousser plus loin. Un gamin d'âge scolaire à l'anglais sommaire me met sur le sentier. J'atteins les hauts de Matlapeng dans l'obscurité. Je descends jusqu'à la première case et décide de laisser voir et faire. Avec la femme qui l'occupe et ses trois enfants, nous nous rendons à une seconde case où un morceau de viande accompagné de bouillie de maïs m'est offert en attendant d'être conduit chez le chef qui m'héberge. Le protocole est respecté.

Le lendemain matin, je quitte très tôt toujours en longeant la rivière jusqu'à Ha Nkesi. A partir de ce hameau isolé sur les rives de la Senqunyane, je décide de couper court par les montagnes et rejoindre la rivière Maletsunyane. En longeant en partie la Senqunyane et descendant plus au sud, j'ai voulu éviter la périphérie de Semonkong. Je n'ai pas de carte et dois me reposer sur les conseils d'un jeune berger à l'anglais approximatif. Il est descendu à Ha Nkesi et me fait goûter du ragondin, une viande sauvage au goût loin d'être impropre à la consommation. Je trace mon itinéraire au préalable avant de partir et le corrige ou l'affine au fur et à mesure en fonction des rencontres. Sur les hauteurs où il me quitte, j'avise Makhalong que j'atteins rapidement. Une femme à l'anglais correct s'étonne de ma présence dans son village. "Que cherchez-vous ?" me demande-t-elle. Je me dirige vers Thabantso qui est le nom d'une région (district) qui englobe plusieurs villages. Je passe Ha Thaba Naliphofu puis avant d'entrer à Ha Moiketse, je profite de l'opportunité qui m'est donnée par trois femmes en train de faire une lessive de printemps dans un filet d'eau pour laver mes deux T-shirts. Je discute avec elles en attendant qu'ils sèchent avant d'être rattrapé dans le village par les habitants qui insistent pour que je reste à dormir car il est trop tard pour pousser plus loin. J'y réfléchis. Cela fait deux soirs que je fais des rencontres intéressantes avec des sothos anglophones qui m'invitent juste avant qu'il ne fasse nuit et je prends le risque d'aller voir plus loin pour ne guère trouver mieux. Je continue malgré tout. Une descente infernale guidée par un étudiant et je remonte l'autre versant après un décrassage mérité et justifié dans la rivière Menyatso, séché par les derniers rayons du soleil.
A Ha Tumo, le coeur du pays Thabantso, le distingué conseiller régional, en pantalon et pull-over, le bâton à la main, se tient debout à côté de sa maison. Il m'invite à rentrer et cite Moshoeshoe 1er: "Tous les hommes sont des frères, il n'y a pas de distinction de race, de genre, de sexe". Il fait partie du conseil régional de Mohale's Hoek dont mon ami Ernest de Mpharane est le vice-président. Deux jours de marche me séparent de Mpharane. Mr. Pike Phate s'y rend via Semonkong et Maseru, un voyage de neuf heures qui lui revient à 120 Malutis (environ 12 Euros). Il perçoit une idemnité de 3000 Malutis (environ 300 Euros) comme conseiller et 300 Malutis de frais de communication téléphonique, l'achat du téléphone étant à sa charge. Il est agriculteur de métier et son cheptel s'élève à 6 vaches, 39 moutons et 21 chèvres dont il tire le mohair. Il va se rendre bientôt à Durban pour acheter et revendre des vêtements avec bénéfice à l'appui. Ha Tumo ne concerne que quelques cases, principalement des demeures familiales qui servent de pied-à-terre pour les bergers descendus des alpages. Il m'explique qu'il y a une source d'eau froide qui jaillit l'été de l'autre côté de la montagne en face de laquelle nous nous tenons et que l'eau est chaude au contraire l'hiver. Le lendemain matin, plutôt que de contourner la montagne et passer par Leronti, je préfère visiter des grottes dont l'une, située au sommet, en réalité un gouffre sans fin, renferme de l'eau, qui monte lors de pluies abondantes. Pour le vérifier, il suffit de lancer un caillou qui n'en finit pas de tomber. Sa chute par ricochet sur les parois du puits est encore audible après une demi heure. Un chien peut entrer dans l'eau, nager et ressortir. Lui, ne sait pas nager. Il demande à un jeune de m'accompagner à cheval. En chemin, des garçons d'une vingtaine d'années tirent du miel sauvage d'une ruche installée dans le creux d'un rocher. Ils ont fait du feu pour éloigner les abeilles avec la fumée qui les incommode. Lorsque nous atteignons ensemble la grotte, les jeunes effrayés, ont un mouvement de recul. Ils ont peur d'un serpent qui la hanterait. Sa taille est tellement disproportionnée que sa queue arriverait jusqu'à Semonkong, pourtant distante de 25 kilomètres. Mensonges que toutes ces sornettes. Je m'allonge et rentre allongé jusqu'à la flaque d'eau où un goutte-à-goutte la maintient en vie. Quand j'en ressors, je ne vends pas la mèche et affirme avoir pu toucher le corps du serpent gros comme mon avant-bras. Je n'ai pas pu par contre voir ni la tête, ni la queue à cause de sa taille phénoménale. Je les sens frissonner de peur quand je leur fais part de mon expérience et leur raconte l'histoire. L'un d'eux y est particulièrement sensible car il dort dans une grotte voisine avec ses moutons. Elle n'a rien d'extraordinaire avec une ouverture à l'est qui l'assombrit dès que le soleil s'élève dans le ciel. Une seconde admirable orientée plein sud offre un panorama digne des contemplatifs. Je dois les quitter avant de plonger vers la vallée de la Maletsunyane.
A Sekhebetiela, sans un mot, un homme habillé en noir et deux jeunes garçons dont l'un a l'anglais très vague, m'accompagnent et me guident sur la roche lors de la descente de la falaise. Ils me laissent à mi chemin de la rivière, à un point où elle est facilement accessible. Je ne m'y baigne pas, prétextant qu'elle est trop à ciel ouvert et peut susciter la curiosité chez les locaux. Le chemin de chaque côté, sur les deux rives, domine le lit de la rivière mais il fait frisquet en réalité. Le soleil est caché derrière un nuage. Dès qu'il réapparaît, je me suis déjà rechaussé. Les journées sont plus courtes et je préfère "me dépouiller" en fin de marche que commencer à lézarder au beau milieu de la matinée. Je remonte sur l'autre bord et marque la pause avec trois hommes, une femme au turbin et son jeune enfant. Avec mon container rempli de lait aigre, à conserver et consommer modérément le matin et le soir notamment, au lieu du thé habituel, je ne bois plus autant en marchant et j'apprécie d'autant plus le thé que je prépare que l'assiette de viande, du cartilage principalement, et de papafarineuse qu'ils me servent. J'arrive difficilement à la finir, ce qui est inhabituel en ce qui me concerne. Le ciel se couvre et il se met à pleuvoir. Heureusement des quatre coins du ciel couvert, le seul qui soit bleu à l'horizon, lueur d'espoir, est celui vers lequel je me dirige, ma prochaine étape, la vallée de la Ketane, indemne de toute averse dans l'immédiat. Je ne dois pas chanter victoire trop vite et tente une échappée réussie mais me fais rattraper par des cumulonimbus et la pluie qui s'abat lorsque je franchis le seuil de la maison du chef du village d'Ha Nthasinye. Celui-ci insiste pour que je reste à dormir et parte le matin mais je refuse évidemment vu qu'il n'est que 15h00. Les Africains aiment avoir de la compagnie et si je les écoutais, je n'avancerais pas beaucoup sur l'échelle topographique. Je ne peux pas m'attarder dans chaque maison. Bien qu'il soit parti à une réunion, il envoie un émissaire me demandant de nouveau de rester pour la nuit mais dès que le grain est passé, je continue en longeant la rivière Maletsunyane vers Makheteng et Likatseng (les chats en trad. litt) avant de rentrer à l'intérieur des terres au niveau d'Ha Sepenya pour rejoindre la Ketane en passant par Ha Jobo. En demandant mon chemin, elle passe par les villages, il faut la retrouver à la sortie de chacun d'eux, je tombe sur Makhoudi, une enseignante à Maponyane, collègue de Keneuoe qui m'avait hébergée lors de mon parcours Mpharane-Ketane. La rencontre a lieu alors qu'il me reste une heure avant que la nuit tombe mais j'aimerais aller plus loin et atteindre Ha Jobo ce soir. J'enjambe un petit ru, le long duquel s'est établie une colonie d'aloès géants. Le contraste entre le vert de la plantation et la blancheur du sol où coule l'eau, est saisissante et donne ses lettres de noblesses à l'artiste paysagiste qui a imaginé cette assemblage. Les plantes géantes dont les tiges dépassent les deux mètres embellissent l'endroit comme une corbeille rattachée au filet d'eau qui coule paisiblement sur une surface écarlate que l'on croirait presque lessivée à la chaux tellement elle est crayeuse et laiteuse. Il n'y a pas assez d'eau pour s'y baigner mais qu'il ferait bon y folâtrer, s'y asseoir et lire un bon livre ou contempler la beauté du lieu, synthèse de ce que la nature a de plus admirable à nous montrer, la photo-regard, la sensibilité avec les yeux qui touche le coeur. Une grand-mère m'offre au passage un demi (pint) de bière locale suffisante pour me requinquer en échange de quelques bonbons et je suis reconduit à la sortie du village sur le chemin par trois jeunes femmes, leurs enfants dans le dos. Il fait presque nuit et je suis debout sur la falaise que je vais devoir descendre. Le passage est scabreux. Je dois me baisser et m'aider des mains pour sauter certains rochers. Comment les femmes chargées de retour du marché font-elles ? Je pense à leur enfant dans le dos. Elles ont toujours une charge sur la tête. Je leur rends hommage. Les hommes voyagent toujours à cheval et les mains vides. Il me suffit de remonter en partie l'autre versant sur lequel Ha Jobo est établie. A l'arrivée, sous le ciel qui ne présage rien de bon, je m'assois dans l'herbe et suis secouru par une jeune femme. Sa corvée d'eau achevée, elle retourne à sa case avec les bidons et avertit la case voisine. Elle revient vers moi et me demande de la suivre. Elle ne veut pas que je continue de nuit. Je n'en ai pas l'intention. L'orage menace et les premières gouttes nous mouillent avant que je ne trouve refuge dans une case appartenant à un couple avec sept enfants. Le lit est inoccupé, la famille vivant et se répartissant dans deux autres cases mitoyennes. Nous passons une bonne soirée à rire avec des moyens de communication limités. Je finis par accepter un peu de papa avec des entrailles, toutes les parties viscérales du mouton qu'ils ont tué pour la Pâques, notamment les tripes et les couilles. Il pleut abondamment toute la nuit, un vrai cauchemar. Je suis matinal le lendemain et fais du café avec les résidents de la case voisine, un père et son fils, ayant déjà fait chauffer de l'eau pour préparer la bouillie de maïs. J'ai dans l'idée d'éviter Ketane mais je dois traverser la rivière du même nom. Je me dirige pourtant vers le village mais inconsciemment, je bifurque et me trompe de route. Les locaux avec qui je discute, m'aident à m'orienter. Ha Meta, où j'aurais du passer pour aller à Ketane, est à trente minutes de marche. Il n'y a pas de mal et je peux rattraper l'erreur d'aiguillage. Je décide pourtant de continuer vers Ha Pheo sur les bords de la rivière à trois heures de marche en amont de Ketane car je veux continuer en direction de la rivière Qoobeng. Je passe par Ha Laene et trouve Ha Pheo où une jeune couturière en apprentissage à Maseru est revenue dans sa famille pour la Pâques. Son frère et son oncle sont mineurs en Afrique du Sud. Elle doute que je puisse traverser la rivière car le niveau d'eau a brusquement monté avec les pluies torrentielles qui se sont abattues la nuit dernière. Je vais devoir traverser à gué alors que si j'étais passé par Ketane, je pouvais emprunter le pont piétonnier tout en faisant une croix sur la vallée de la Qoobeng mais je ne suis pas du genre à remettre à demain ce que je peux faire aujourd'hui même si des difficultés se présentent. Loin de moi, la procrastination !
Avec son frère qui m'accompagne, grand dadais légèrement éméché, les effluves de bière lui donnant un sourire niais sur les lèvres, nous descendons à la rivière. Il ne fait rien de mieux que de m'emmener au point de passage habituel et de constater qu'avec la montée du niveau d'eau et un courant plus fort, qu'il est impassable. J'essaye sans succès à un endroit plus en aval où la rivière se divisant en deux bras forme un petit îlot entre les deux. Comme mes deux jambes ne me suffisent pas à contrer la force de l'eau, je m'aide d'un bâton sur lequel je prends appui et m'arc-boute pour tenir debout, de l'eau jusqu'à la taille. Lorsque celui-ci tremble de trop à cause de la puissance du courant, je préfère faire demi tour. Traverser sans sac serait possible mais je dois faire deux aller-retour, ce qui est impensable. Je ne suis pas certain de pouvoir revenir sur l'autre rive où je vais laisser l'un de mes sacs. En désespoir de cause, après trois tentatives à trois différents endroits, je reprends mon bâton de pèlerin et descends le cours de la Ketane en la visualisant pour trouver un point de passage. A Riverside, je rencontre deux frères, étudiants à Kokstadt (Afrique du Sud) qui viennent juste de traverser. Des femmes sont même passées. Un jeune se pointe et je le regarde faire suivant les conseils des deux frères qui habitent la case voisine avec leur mère. Je ne lui donne pas beaucoup de chance de réussite. J'ai tort. Il traverse aisément. Mes tentatives infructueuses m'ont rendu pessimiste. Que faire ? Dormir ici à Riverside et passer demain matin, revenir à Ketane ou traverser et remonter le cours vers l'amont jusqu'à la Qoobeng. La pluie menace. Je décide d'aller de l'avant et continuer comme s'il ne s'était rien passé et rattraper en partie mon retard. J'ai juste perdu une demi journée avec ces tentatives désespérées. La traversée est facile, de l'eau jusqu'à mi cuisse. Je la tente avec les deux sacs et réussis sans souci. Sur l'autre bord, le jeune étudiant auquel je ne faisais pas confiance, m'attend et m'invite alors que la pluie arrive sur nous. Contre toute attente, je change d'avis et prends la piste sur six kilomètres jusqu'à Ha Rantoetsi faisant face à la pluie que je dois affronter. Je suis presque au niveau de mes tentatives ratées lorsque j'atteins le village. Je serais allé plus loin si j'avais pu traverser mais Qoobeng et les haut plateaux seront au programme de demain. Il fait déjà nuit et je trouve refuge chez un couple amusé de mon intrusion. Avec toutes ces aventures, je n'ai pas pris de repas ce midi et j'ai les crocs. Mme (Madame en sotho) a ce qu'il faut, de la bouillie de maïs et des haricots auxquels je rajoute un champignon cru ramassé en cours de marche. Cela suffit pour ce soir. Toujours vêtus de mes deux T-shirts mouillés par la pluie, je me mets sous les couvertures pour les sécher avec la chaleur du corps, ce sont les seuls vêtements que j'ai. Bonne nuit récupératrice bien qu'il pleuve abondamment toute la nuit.

La traversée de la rivière Ketane n'aurait assurément pas été possible ce matin et l'époux m'emmène sur les hauteurs, un raccourci vers la Qoobeng que je ne fais que croiser car je remonte vers Kharathane et les prairies d'altitude pour redescendre ce soir sur Mpharane chez mon ami Ernest. Dans l'ascension, je me perds et cueille des pêches mixtes délicieuses, bigarrées de rouge et jaune, ce qui leur donne des airs de fruits de la tentation, de ceux que l'on ne peut s'empêcher de goûter. J'en emmagasine et en réserve quelques unes pour les bergers dans les alpages. A Kharathane, l'un des villages les plus isolés qu'il m'ait été donné de traverser, trois femmes m'entretiennent et l'une d'elles me demandent mon numéro de portable. Il n'y a bien entendu pas de réseau mais elles ont le leur, indispensable mais qu'elles ne peuvent utiliser. Si j'avais dû laisser mon numéro à chaque fois qu'on me l'a demandé, j'aurais besoin d'une secrétaire pour mettre de l'ordre dans mon agenda sans compter que le prénom anglicisé que les gens me donne est différent du véritable nom sotho qu'ils portent. Pas de portable, pas d'appels reçus, pas de "girlfriend". Je les imagine en train d'essayer de m'appeler et je me retrouverai avec une pléthore d'appels sans savoir qui m'appelle car un autre petit nom est utilisé à chaque nouvel appel. Selon l'une d'elles, 6h00 me séparent de Masemouse d'où je peux rejoindre Mpharane distante de 12 kilomètres. Je dois passer Ntebele d'abord où une belle rencontre m'attend. Simon Cotello, 68 ans, ancien retraité du ministère de l'agriculture, m'invite à déjeuner. Il a oublié qu'il avait des feuilles de radis cuisinées dans une casserole pour accompagner la papa. Comme quoi le grand âge et des carences dans l'hygiène alimentaire peuvent entraîner des pertes de mémoire. Je veux rester plus longtemps avec lui mais il me presse de partir vers 15h00 car il me prédit qu'avec un rythme rapide de marche, 3h00 sont nécessaire pour atteindre Masemouse ce soir. Je le quitte rapidement. Le chemin muletier parsemé de pierres est large. Je croise deux couples dont les deux jeunes épouses fort jolies, se déplacent à cheval tandis que leurs maris sont à pied, une fois n'est pas coutume. J'ai un doute à un moment. Je mets en balance deux fenêtres, deux cols à passer et je ne sais pas lequel choisir. En direction de l'un, un corral avec son cheptel, ses chiens de garde et ses bergers mais je ne me résous pas à aller leur demander et file dans l'autre direction. Je me dis qu'après tout, si je ne descends pas vers Masemouse directement, cette ouverture doit être un raccourci pour rattraper Mpharane. Je prends juste le risque de passer la nuit dehors en ayant ignoré le campement où je pouvais me renseigner. Les bergers me repèrent habituellement et me crient de les rejoindre mais lorsque j'ai besoin d'eux, il n'y a personne à proximité pour me guider et m'orienter. Au passage du col, la nuit étant proche, je me ravise et suis prêt à faire demi tour en courant vers l'enclos, laissant mes sacs à terre, pour leur demander conseil quant à la direction à prendre. Je continue malgré tout faisant fi du bon sens et m'aperçois en descendant dans la plaine que ce n'est pas le chemin vers Masemouse. L'objectif d'atteindre Mpharane est toujours d'actualité mais ce sera pour demain. Le chemin promet d'être encore long, je l'estime à trois ou quatre heures de marche supplémentaires. Je dépasse une hutte de berger dans un angle sur la pente.

Il ne se montre pas. Une autre abandonnée que j'investirais bien, est en vue tandis que de l'autre côté du cours d'eau, un troupeau d'ovins est au repos dans son enceinte. Mon itinéraire passant à proximité, je décide de m'y arrêter. Le jeune berger parle un peu l'anglais. Originaire de Phamong, il a du arrêter ses études à cause de problèmes familiaux. Il est arrivé là, un beau jour, tel un Petit Prince Noir perdu dans son pacage - l'histoire demande encore à être écrite - et ne sait même pas vers quelle direction je dois aller. Il est seul dans son buron et, vu l'heure qu'il est et le ciel menaçant, je lui demande de passer la nuit avec lui. C’est ce que j'ai de mieux à faire. Pour être né dans une ferme, je ne m'attends pas à une nuit tranquille avec tous ces animaux autour de la case mais je me devais, au moins une fois, de dormir dans un tel endroit aussi représentatif de la vie pastorale des bergers sotho. Mon heure et ma nuit sont venues sans que je les choisisse. A moi d'apprécier l'instant. La couronne de montagnes sombres qui nous enserre dans notre écrin verdoyant dans l'obscurité est sublime. J'étale mon duvet tandis qu'il rallume le feu. Je ne trouve pas le sommeil, ce que je mets sur le compte du café tardif bu avec Simon puis les heures s'écoulant, je prétexte que ce sont les cloches tintinnabulantes des caprins qui me tiennent éveillé. Des sons différents, une musique douce à l'oreille où les graves et les aiguës se confondent et se complètent, une comédie musicale qui appelle à la vie et non à la mort végétative, raison pour laquelle je n'arrive pas à m'endormir. Je suis plus proche de l'Alléluia de Haendel que d'un requiem. Pourquoi dormir ? Vive la vie éternelle ! Il faut dire que les chèvres en rajoutent. Deux sont montées sur le toit en chaume et le piétinent laissant tomber sur ma tête la poussière emmagasinée entre les fétus. J'en profite pour méditer allongé. Lorsque je sors pisser, un mâle affronte ses rivaux et leur donne des coups de tête pour les faire reculer. Des coups de caboche en pleine nuit identiques à des coups de semonce dans une porte cochère, les chocs se reproduisent, cela résonne et s'entend à cent lieues à la ronde. Il n'y a qu'un bélier sotho pour résoudre ses petits problèmes d'accouplement et de domination à cette heure tardive. Je n'ai pas besoin de compter les heures tant elles passent vite.
A l'aube, tandis que mon ange gardien s'est assoupi pour la troisième fois, je le réveille et lui demande de faire bouillir de l'eau chaude. Il ne possède qu'une marmite et une cueillère. Il n'a ni tasse, ni couteau. Comme il ne sait pas où mettre la papa cuite la veille, il la met dans le seau réservé à la nourriture pour les cinq chiens. Je n'ai pas le temps de l'en empêcher. Il s'est déjà exécuté. Après un café, il décide de faire cuire de la bouillie de maïs. Je la goûte sucrée avec du lait aigre et lui dis d'attendre que je vide mon pot pour lui en préparer. Il a alors l'idée d'aller vider le seau et de s'en servir comme assiette. Je ne peux pas m'empêcher de sourire. Voilà un gamin qui est arrivé sur le champ au pâquis et qui vit depuis deux mois sans aucun couvert. Il n'est juste pas question de pauvreté mais d'initiatives, de responsabilité et d'organisation personnelle. S'attendait-il à ce que le couvert lui soit dressé comme sa mère le fait si bien à la maison ? Un homme en Afrique n'existe pas et ne fait pas grand chose sans les femmes même si ce sont eux qui détiennent le pouvoir politique. Je ne doute pas que ce gamin puisse tenir six mois de façon si précaire. Les personnes qui ont l'habitude de la précarité et de la lutte ne connaissent pas leur bonheur, à côté duquel ils passent, d'améliorer leur quotidien. Je le quitte avec trois heures supplémentaires de marche jusqu'à Mpharane que j'atteins fatigué, en cours de matinée.
Ernest, vice-président du conseil régional, doit être à son bureau ou en réunion et sa femme s'est déplacée pour assister à des funérailles, le grand passe-temps favori des personnes d'un âge certain. La porte est toujours ouverte. Je prépare une salade de tomates avec les champignons à la vinaigrette auxquels j'ajoute un fond de papa froide, ce qui me donne le plat délicieux que je recherche. Avant de boire le thé, je m'allonge et fais une sieste méritée. Quand je me réveille, la maison est toujours vide et il est à bonne température. Je le bois avant d'aller retrouver Ernest à son bureau de conseiller. En réunion, je l'entrevois rapidement et le laisse vaquer à ses obligations professionnelles. Je pars à pied vers Mohale's Hoek et au détour de la piste, je ramasse un paquet de condiments et d'épices vendus en Afrique du Sud dont la boite avec son couvercle, a la forme d'une assiette plastique. Certains sotho la réutilise pour emmener leur déjeuner au bureau et s'en serve comme "lunchbox". Voilà ce qu'il faut pour mon petit berger en attendant de récupérer un gobelet qui m'attend dans la pièce où mes affaires reposent à Mohale's Hoek. Afin que les pièces manquantes du puzzle lui parviennent, il va falloir faire un autre tour à pied et retrouver sa trace. A suivre...

Au sortir de Mohale's Hoek, alors que je marche sur la route, Matsaile, 16 ans, m'invite à partager le repas de la mi journée, la traditionnelle bouillie de maïs, la papa avec des tomates cuites aux oignons. Avec son frère aîné de 20 ans, ils sont orphelins de père et de mère. Le premier décédé d'un accident de voiture, la seconde à 36 ans d'une maladie dont elle ne connaît pas l'origine mais qui ne laisse aucun doute tant elle est un fléau national. Je lui offre le café et des biscuits. Elle a plus que l'air d'apprécier le supplément qui lui est offert quand je la vois serrer les galettes dans sa petite main. Je n'atteins pas Qacha's Nek comme prévu et passe la nuit dans le bureau d'une école primaire, une rondavel aménagée, proche de la route goudronnée. A Qacha's Nek, je passe sous mon poirier préféré ramasser les poires tombées depuis huit jours, mon dernier passage date du 17 mars. Elles sont juteuses et à point, celles qui ne le sont pas encore finiront par l'être, conservées dans mon sac. Je m'en délecte tandis que les locaux les ignorent. Avec l'automne qui s'annonce, ce doit être la fin de la saison des fruits communs à ceux que l'on trouve en Europe, les pêches étant partout en surnombre, les pommes, les poires et le raisin sont plus rares. Devant le presbytère de Qacha's, un cognassier attend toujours des personnes intéressées. Les fruits pourrissent pour la plupart au pied de l'arbre, les pêches sont pelées et séchées ou parfois mises en conserve si les bocaux sont disponibles. Durant cette semaine passée en Afrique du Sud, j'ai vu à Pietermarizburg de belles pêches fraîches à 18 Rands/kg (presque 2 Euros) et d'autres séchées au double du prix (36 Rands), de quoi offrir de beaux débouchés aux pêches du Lesotho ! Afin de satisfaire deux personnes différentes à qui je les ai offert, je suis revenu avec douze pots de verre de grande taille ayant contenu du café soluble - du verre perdu en Afrique du Sud, non recyclé. Un week-end à Maseru m'a permis de récupérer une dizaine de pots en plastique de fromage frais "Greek yoghourt" avant de les distribuer à qui bon en a besoin comme container de nourriture ou pour s'en servir pour piocher de l'eau bouillante dans une marmite. Le mien, de la même taille ayant contenu une qualité de yaourt supérieure, du pré biotique "full cream" vient de moins loin puisqu'il est fabriqué et vendu en Afrique du Sud et me sert d'assiette ou pour m'asperger dans les cours d'eau, bref à de multiples usages dont le principal est de servir de théière, ce qui explique sa coloration couleur locale, sale aux yeux des Africains qui ne connaissent pas les marques laissées par la théine, ceux-ci buvant peu de thé noir. Sans relent raciste, je leur explique que même s'ils se frottent à l'émeri, ils n'en deviendront pas blanc pour autant, ce qui ne veut pas dire pour autant qu'ils sont sales. Ils sont nés noirs et ne sont pas blancs comme neige. Mon pot l'était et il n'a pas choisi de devenir noir. Il l'est devenu de par l'utilisation qu'il en est faite. Je le récure régulièrement, ce qui ne lui rend pas sa couleur originale.
Après avoir dépassé Ha Maduma, je pars vers l'ouest en direction du parc national de Selhabathebe distant de presque une centaine de kilomètres et dont je dois croiser la route qui y mène, celle-ci longeant à distance la rivière Tsoelike que je dois traverser pour rejoindre la rivière Melikane, son affluent. Lorsque je culmine au point le plus haut, je découvre à mes pieds un tapis de champignons. Quelle récolte avec ce sac plein, tombé du ciel. Je ne sais pas encore à quelle sauce ils vont être mangés, ni comment je vais les frire, ni où je vais finir la soirée mais je me réjouis de cette manne improvisée. Je les cueille avant de me faire remettre sur le bon chemin par un homme et son petit garçon contemplant le paysage, leur cheval noir harnaché broutant à leurs côtés, ce qui ajoute un côté encore plus divin à ma cueillette puisque j'ai poussé trop loin sur la crête. Les environs du parc national, le premier à avoir été établi au Lesotho, est supposé être un vrai régal pour les yeux avec des prairies de haute altitude et des formations rocheuses de type lunaire.

Une fois la route de gravelle atteinte, je dois corriger le tir et revenir cinq kilomètres en direction de Qacha's Nek avant de tourner vers Melikane et passer la rivière Tsoelike au choix, sur l'un des deux ponts qui sont mitoyens, le goût et la matière ne se discutant pas, le premier en béton et le second métallique de couleur verte. C'est vendredi et l'heure de rentrer pour les camions de l'équipement qui travaillent à ouvrir une piste depuis Melikane jusqu'à Matebang. A quand la réalisation et la finition du projet ? Selon les dires de l'ingénieur responsable du projet, il semblerait que le terrain et la formation géologique de la roche mère leur impose quelques difficultés imprévues. Je prends les raccourcis et rattrape un groupe familial composé de cinq jeunes garçons et trois femmes, lesquels sont chargés de sacs de farine et de bidons d'huile de palme de cinq litres, dons du programme alimentaire mondial. Le PAM subventionne et cautionne la coupe d'arbre, la forêt indonésienne qui part en feu, pour favoriser les plantations massives de palmiers et l'industrialisation subventionnée de cette huile redistribuée au pays les plus démunis qui n'ont ainsi plus aucune raison de pallier à leurs besoins, en cultivant du tournesol par exemple, puisqu'ils sont assistés et approvisionnés gratuitement. Les gamins croulent sous leur charge et j'aide l'un d'entre eux en montant son bidon d'huile jusqu'au point où nos chemins divergent. Il fait presque nuit et je continue vers le village de Melikane qui porte le même nom que la rivière que je longe. ça monte sec ! Un pick-up descend. A pied, j'ai le temps d'apprécier les couleurs ors rougeoyantes qui entourent l'astre lumineux déclinant et se reflètent dans le ciel. Il promène son halo sur la ligne de crêtes qui paraissent bien sombre en contraste avec la luminosité du soleil couchant. Je ne vois rien poindre à l'horizon, ni lueur, ni foyer qui puissent indiquer la proximité d'un lieu peuplé. Je marche depuis un petit bout de temps et le ciel menace. Des éclairs, véritables flèches lumineuses transperçant l'horizon assombris de nuages chargés d'éléments négatifs, me guident et dessinent le chemin à suivre quand les phares d'un véhicule apparaissent derrière moi.
Je n'imaginais pas Melikane si loin (17 km). Qu'il soit loué, mon sauveur ! Les bras nus, il se met à pleuvioter dès que je saute à l'arrière. Un Sotho se cache du mieux qu'il le peut sous sa couverture (ré)chauffante. Le conducteur gère un magasin où il s'arrête un moment avant de faire demi tour et me déposer sous une pluie battante près du logement des instituteurs, des cases que les fonctionnaires louent. Avec la présence de Chinois à proximité travaillant sur le projet de construction d'un collège, notre point commun étant d'être étranger, il a essayé de faire jouer la solidarité internationale mais le policier chargé d'assurer leur sécurité n'a rien voulu entendre, ni même se donner la peine de les déranger. Je me retrouve avec trois jeunes étudiants cohabitant avec un enseignant parti à Mohale's Hoek, d'où je viens, compléter son mois en faisant quelques affaires. Ils m'emmènent voir trois autres instituteurs, un couple, Tumo et Matsepiso enceinte de quelques mois et Makhosi, mère de trois enfants en scolarité à Maseru dont l'époux, policier, poursuit des études universitaires à Bloemfontein (Afrique du Sud). Ils peuvent m'accueillir et sont même très heureux de le faire. Leur anglais étant excellent, la communication s'avère facile et les plaisanteries qui fusent donnent un ton très enjoué à la soirée. Ils me font promettre de rester parmi eux, demain samedi, jour du sabbat, et passer la journée en leur compagnie. Au contraire de l'église romaine catholique, ils disent suivre à la lettre les paroles de l'évangile et la Bible. Ils ne sont pas autorisés à cuisiner depuis le coucher du soleil le vendredi jusqu'au samedi soir, seulement réchauffer les nourritures préalablement cuites. Ils n'utilisent pas d'huile de friture ni ne mangent de viande sans me donner aucune raison valable à leur choix imposé par leur congrégation. Mes champignons risquent fort de pourrir dans mon sac, à mon plus grand désespoir. Ainsi soit la volonté du Divin. Je me faisais une telle joie de pouvoir les cuisiner et les manger sous une forme ou une autre. Je ne suis que chair humaine et j'ai mes faiblesses. Crus, je veux bien les croquer mais pas le sac entier ! En désespoir de cause, je fais du tort et tape dans la salade de spaghettis et de pommes de terre avant de rester dormir en compagnie de Tumo. Les éléments extérieurs sont déchaînés et l'orage s'abat violement sur la région toute la nuit. Je commence à douter du bien-fondé de cette dernière marche fin mars car l'automne s'annonce court et l'hiver précoce même si la neige n'a pas encore pointé son nez. Je suis en zone de haute montagne, l'équivalent des Alpes de moyenne altitude et le changement de climat peut être rapide et mortel. Par rapport à décembre, le soleil se lève une heure plus tard et se couche une heure plus tôt. Le côté positif, la chaleur à la mi journée étant supportable, je peux envisager marcher sans marquer la pause de trois heures entre midi et 15h00, ce qui n'est pas à proprement parler le mieux puisque je préfère "couper" la journée en deux temps de marche de trois à quatre heures. Généralement un peu plus longtemps le matin (quatre heures) que l'après midi (à peine trois) indépendamment de l'endroit choisi pour reprendre des forces. Il est bien entendu que je quitte plus tard si c'est un lieu agréable ou me trouve en relation avec des personnes plaisantes et accueillantes. Le climat en mars / avril est celui que l'on peut connaître en Europe en moyenne montagne. De décembre à février, il fait très chaud dans la journée avec des orages violents qui éclatent en fin de journée. Les nuits actuellement, depuis début mars, sont fraîches et supportables bien que d'une semaine à l'autre, j'ai pu noter des différences de températures. Le duvet est maintenant nécessaire tandis que le drap couchette était suffisant durant l'été (période de décembre à février).
Aux premières heures du jour tandis que le ciel arrose toujours notre "maison du bonheur", je prépare une bouillie légère malgré l'injonction qui m'a été faite par mes hôtes de ne pas cuisiner et chauffe de l'eau pour le thé. Tumo fait semblant de dormir ou préfère m'ignorer, ce qui arrange les affaires de tout le monde. Je ne crains personne, ni même sa femme la plus fondamentaliste des trois mais je ne veux pas les mettre en colère. Je parie sur le fait qu'elles ne se pointeront pas d'ici 8h00, un laps de temps suffisant pour faire disparaître toutes traces de cuisson. Les choses se passent comme prévu. Tumo n'a pas objecté, ni moufeté lorsqu'elles entrent dans la case. Il le fera peut-être plus tard. Je finis mon thé avec un pain aux noix et raisins sans levain, non autorisé par les Saintes Ecritures, avant de m'éclipser prétextant la cuisson de champignons dans une case voisine qu'il me faut trouver. N'utilisant pas d'huile de cuisson, je ne pouvais pas les frire à l'aube. Vu les restrictions qui m'ont été imposées, je ne l'aurais pas fait à cause de l'odeur que peut dégager la friture de tels mets de choix. Je retourne à la maisonnée des trois étudiants contents de bavarder en anglais et passe la matinée en leur compagnie tandis que mes hôtes et la responsable du pensionnat des filles sont réunis et étudient sans relâche la Bible, leur version édulcorée n'étant pas celle reconnue par le Vatican. Ils se définissent comme Luthériens. Je visite les toilettes des professeurs, celles de l'école en cours de construction et surprends un concours de chorales, de chants et voix traditionnelles sotho. Un collège voisin est venu se faire entendre et l'un des deux sortira vainqueur de la compétition. Tandis que beaucoup d'élèves qui n'ont pas le sou écoutent sous la fenêtre ouverte, celle-ci se ferme brusquement après que je sois resté dessous un quart d’heure. J'en comprends la raison lorsqu'ils m'expliquent qu'il y a un droit d'entrée de deux Rands. Je n'ai pas forcément envie de m'entasser à l'intérieur du local. Les voix sont si belles, écoutées depuis l'extérieur et avec le décor magnifique qui m'entoure, cela leur donne plus de puissance, de gravité et de beauté. Deux pensionnaires, petits futés pour se faire de l'argent de poche, ont fait poussé et récolté du raisin vert qu'ils essayent de vendre deux Rands la grappe. Je pensais qu'il était importé d'Afrique du Sud. La fenêtre close, j'en oublie d'aller voir les ceps croulant sous les grappes. Avant d'écouter les chants, je suis repassé voir mes étudiants de la "Saturday Bible School" toujours plongés dans les Saintes Ecritures et les ai averti que je partirai peut-être en milieu d'après midi.
Le ciel depuis la mi journée s'est rétabli, ce qui me donne l'occasion de mettre à l'épreuve ma promesse de quitter les lieux. Merci au Grand Commandant, Chef d'orchestre qui gère le tableau de bord et les manettes des revirements climatiques. Absorbés par leur traduction, chantant, priant ou discutant, ils interrompent leur lecture et me bénissent, naturellement opposés à mon départ. Matsepiso se montre la plus déçue et commence à faire jouer ses sentiments, ce dont j'ai horreur, pour faire pencher la balance et me faire revenir sur ma décision. Dans mon esprit, rester voulait dire "passer du temps ensemble, partager et discuter" mais pas m'imposer l'étude de la Bible toute la journée. Pour demeurer correct et ne pas paraître impoli, je m'excuse d'être venu le jour du sabbat, le jour le plus important de la semaine à leur yeux de protestants. La prochaine fois, j'arriverai un samedi soir. Tumo m'offre un petit livre "The Secret Terrorists" écrit par Bill Hughes dont je n'ai aucune illusion sur le contenu. Je lui promets de le lire. Avec toute cette pantomime et ces démonstrations de bons sentiments à mon égards, je quitte tardivement en direction du pont piétonnier dominant la Melikane. Je repasse par Thueleng, près de la boutique de mon chauffeur de la veille, qui est lui aussi instituteur à l'école primaire, doué d'un côté bizness. Un véhicule du gouvernement immatriculé en rouge 3641 sur la portière duquel je peux lire "public works" est stationné devant l'entrée. Par curiosité, je jette un coup à l'intérieur de l’échoppe et vois deux hommes en état d'ébriété dont l'un doit être le chauffeur. Je suis interpellé mais quitte l'endroit insalubre sans me retourner et descends directement jusqu'au petit pont enjambant le cours d'eau.

A Sekoti, un grand rassemblement a lieu en guise d'ultime adieu au père de Meshack décédé de vieillesse. Tout le village est présent pour les festivités. La famille du défunt régale tout le monde de viande de mouton accompagnée de sempe, un plat à base de maïs non concassé, ce qui le rend plus énergétique et nutritif que la papa faite à partir de la farine. La bière de sorgho arrose le tout. Au passage, je suis invité à partager une assiette de ce mets calorifique avec deux côtes et un morceau de gras. Je leur tends ma "cup (= tasse) d'un litre, pot de yaourt version bio, pour recevoir à deux reprises le précieux liquide. Il est tellement épais qu'il ne coule pas dans la gorge. Il y a à boire et à manger lorsque l'on en a pris un litre. Il est aisément compréhensible que certains en font leur nourriture principale d'autant plus qu'elle se sert au litre dans des récipients recyclés, les plus visibles et souvent utilisés sont ceux de la marque Gwayi TAXI en plastique vert qui contenaient de la prise au menthol, un produit de qualité incomparable d'origine suédoise, fabriqué dans l'état du Gauteng en Afrique du Sud. J'en utilise un comme container garde nourriture. Il est stipulé sur le couvercle jaune que la "super snuff causes cancer" (le fait de priser provoque le cancer) mais la mise en garde est aussi valable pour ceux qui boivent des litres et des litres de bière de sorgho même s'ils ne savent pas la lire. La boite de 1 kg sert de mesure étalon pour les buveurs de bière sotho mais elle contient en réalité 1,5 litre. Je salue la veuve et me rends sur la tombe de l'ancien, enterré sans signe ostentatoire, ni même une croix en bois. Aucun service religieux n'a eu lieu car le village est trop isolé. Meschak m'invite à dormir mais j'ai peur que les buveurs de bière, trop éméchés et bruyants, ne m'empêchent de dormir. Je préfère prendre le large et voler vers Matebang. Meschak me recommande de passer par Tsolo puis Sekonyane. Une dame en hauteur sur le versant de la colline, mon âge peut-être bien qu'elle paraisse beaucoup plus âgée, me hèle et me dit que je suis perdu. Je change de cap et m'accroche à ses jambes que j'ai sous les yeux en la suivant de près dans la montée. Elles n'ont rien de vilaines et se rendent à Ha Ramokakatlela tandis que je retrouve la piste carrossable et continue jusqu'à un embranchement. J'hésite à aller tout droit ou tourner. Je m'assois. Si je prends à droite, je pars sur le morceau de route en construction déjà mentionnée, autant dire que je risque de finir dans la nature mais je ne sais pas non plus où je vais tout droit. Comme il fait pratiquement nuit, je ne risque pas de croiser quelqu'un. Je dois prendre une décision et opte pour suivre le tracé au préalable déjà dessiné de la future voie d'accès à Matebang. La descente est raide et extrêmement pentue, largement planifiée pour que deux véhicules se croisent, ce qui me laisse du champ pour entrevoir l'itinéraire, cette nuit précédant celle de la pleine lune. Je change de vallée et longe maintenant la Senqu, l'affluent le plus important du pays. Après une demi heure d'ébauche de piste à peine praticable à l'heure actuelle, un chemin muletier prend le pas et assure la continuité de mon itinéraire dans l'espace nocturne. Il est d'ailleurs bien plus agréable à suivre. Je domine légèrement la rivière Senqu dont je sens les eaux couler. Deux bonnes heures me sont nécessaires pour atteindre un terrain de football planté au milieu de nulle part. Sur l'une de ses longueurs, deux cases entourent une maison rectangulaire. Je parie qu'elle est occupée mais après avoir aboyé des "Hou, Hou !" à répétition sans obtenir de succès, je dois me tourner vers les hauteurs vers d'autres cases. Je me dirige franco vers le même schéma de structure, une maison d'habitation cernée de deux rondavels. Le reste du village doit compter une demi douzaine de cases, suffisamment pour monter une équipe de foot en y incorporant les femmes. De la musique émise par un transistor émane de la colline où sont assis des jeunes éclairés par la pleine lune. Je n'ai pas idée de l'heure exacte qu'il est, entre 21h00 et 22h00 peut-être. Une case s'ouvre et je suis rapidement hébergé dans la grande pièce unique de la maison principale occupée par un lit et de multiples couvertures qui sert en réalité de débarras.

Le matin, café pour tout le monde. J'invite et la grand-mère qui doit sortir ses tasses retournées les unes à côté des autres sur la nappe plastique de la table adossée contre le mur, en profite pour faire une grande vaisselle et un coup de propre. Le coeur d'une case sotho est la table sur laquelle est disposée et étalée la vaisselle qui se résume à quelques assiettes le plus souvent métalliques positionnées debout contre la paroi de la case, la table étant collée à celle-ci. Au second plan, viennent les tasses du même acabit ou de céramique avec des inscriptions diverses, objets reçus de proches. Six beaux verres mouchetés et dorés achetés à Maseru, la capitale, trônent sur celle-ci et forment un clan à part bien distinct des plus ordinaires, noyés dans la masse d'une dizaine d'autres. Quand les moyens le permettent, les batteries de casseroles, chacune différente quant à la matière, en aluminium ou inoxydable selon la marque de fabrication chinoise ou allemande, sont aussi exposées. Les suites de cinq à sept récipients sont visibles, posés chacun les uns à la suite des autres, à la queue leu leu comme attachés par le manche. Qui dit deux ou trois jeux de casseroles, dit aussi une table plus grande et en conséquence, nécessairement plus de moyens financiers. La table devient un stand de foire et pourrait prétendre à un prix d'excellence au niveau de la décoration tandis que la cuisine se fait à même le sol. Les denrées telles le sucre ou le sel et les couverts sont posés sur la table. Cette valorisation des pièces à l'unité ressemble à nos vaisseliers d'autrefois dans les salles à manger et cette démonstration habituelle et étalage banal de biens possédés sert à établir la valeur d'un trousseau et la richesse des propriétaires des lieux. Plus la femme possède, mieux elle a été mariée. Je la vois donner un morceau de viande de vache au chien. Elle me dit qu'il sent. Je me réserve les trois autres, tanpis pour les chiens. Je finis de servir les cafés quand un jeune homme m'apporte un demi poisson. J'ai mis la viande sur le feu avec de la bouillie de maïs à laquelle j'ai rajouté de l'eau pour avoir de la sauce et réchauffé les graisses animales plus facilement ingérables et absorbées dans le sang lorsqu'elles sont chaudes. Une petite marmite en fonte me sert à noyer le poisson auquel j'ajoute des épices, des champignons et des patates déjà cuites. Je propose à mon hôte de manger le poisson tandis que je m'occupe de la viande. Elle refuse net. Un jeune gars, assis à mes côtés, mange sa bouillie de maïs froide mélangée à de la purée. Comment fait-il ? Apprécie-t-il ce qu'il goûte ? Je n'en ai pas la moindre idée. Etre pauvre ne signifie pas tout subir misérablement. Les légumes sont dans le jardin sans compter les plantes sauvages, il suffit de les cueillir. Les fruits sont dans la nature, encore faut-il les chercher. Il est plus facile de laisser choir un sachet vide de snacks acheté à la boutique que de se baisser pour ramasser un fruit. Doit-on chercher à comprendre quelque chose qui n'a pas de sens à nos yeux ? Je laisse passer une demi heure entre mes deux repas matinaux, ce qui me fait prendre du retard. Il n'était pas question que j'embarque le poisson cru. Repu, je rejoins à petit foulée le terrain de sport avant de plonger le cul dans un buisson, ni vu, ni connu, pour d'autres besoins naturels. Je rejoins la Senqu gonflée par les eaux pluviales de la nuit précédente. Une petite salle de bain de porphyre rouge s'ouvre sur ma droite. Quel luxe offert par la nature dans un décor aussi somptueux. Une petit bras, affluent de la Senqu, m'attire dans sa manche et la salle d'eau déroule son tapis rouge toute pavée et veinée de rigoles jusqu'à une petite chute miniature d'un mètre de hauteur. Les aventures aquatiques de Gargantua ou Rabelais revu et corrigé dans un pays qui ne l'a pas encore lu, vont donner naissance à l'érotisme d'un aventurier du 21ème siècle. Le grand écart entre les deux bords de la piscine, les balles rebondissent avec la puissance du jet grâce aux pluies abondantes tombées ces dernières vingt-quatre heures. Le pavé de pierre rouge est suffisamment large pour s'y vautrer, le corps parcouru de sensations qui font frissonner les membres engourdis. L'eau fraîche ruisselant sur le corps endolori par la marche contraste avec l'énergie solaire réchauffant les parties affleurant à l'air libre. Une rigole pleine d'eau pourrait abriter un serpent de la taille d'un boa tandis que d'autres plus discrètes sont prêtes à accueillir des corps mous endurcis par le frottement avec la pierre polie par l'érosion. Une érection et le Bob Sleigh se retrouve catapulté dans la descente vertigineuse d'un toboggan, un Mister Spermato, lunettes noires d'aviateur sur les yeux et nez au vent, y trouverait tout naturellement son débouché direction les voies fluviales. Un sauf-conduit maritime sans droit de navigation approprié qui permet à l'auteur de savoir qu'un éclaireur olympique descend la Senqu proche puis la rivière Orange à la vitesse de la lumière pour aller se jeter dans l'Océan Atlantique. S'il ne l'a pas fait, sa progéniture le réalisera. Je reste couché un moment sur la roche le corps entier baignant dans l'eau, le membre turgescent, à l'endroit ou à l'envers, les fesses retournées face au soleil, comme une galette sur le grill. Y a t il moment plus propice à la lecture après avoir envoyé son émissaire en reconnaissance ? Et Dieu dans tout ça ? N'a-t-il pas envoyé son fils sur la Terre pour racheter les péchés des hommes et les sauver de la perdition ? Il en est question dans "The secret Terrorists", ce tissu d'inepties édité par la Vérité triomphante (The Truth Triumphant), nom donné récemment par les Témoins de Jéhovah à "la Tour de Garde", leur ancien journal. Ecrit et relaté à partir de faits véridiques et de déductions très simplistes, il suffit de lire le préambule et la conclusion pour comprendre que le Vatican s'en prend à la pauvre Amérique toute entière, le puissant Goliath Catholique en la personne du pape lui-même représenté par les Jésuites, connu comme le Satan suprême contre le Petit Poucet Protestant Américain. Des assassinats des présidents Jackson, Lincoln, J.F Kennedy aux deux guerres mondiales en passant par le coulage du Titanic et des faits plus récents tels le massacre de Waco, l'attentat d'Oklahoma et celui du WTC le 11 septembre 2001, tout est à imputer aux Jésuites et aux forces malignes de l'église catholique dont le but ultime est la destruction de l'Amérique. Décevant de suivre et croire de tels enseignements de la part d'enseignants africains intelligents mais bien crédules. Ce devrait être le dernier de leur souci puisque l'Afrique n'est pas concernée de près ou de loin par ces "guerres de religion" d'un autre siècle. Plutôt que de taper du sucre sur le dos des autres et dénoncer des inexactitudes historiques, mieux vaut regarder la poutre dans son oeil que de la chercher dans celle de son voisin. Les fanatiques de tous poils m'indisposent. Une personne n'a jamais tout à fait raison à 100% et donner 20% de chance à l'opinion de l'autre est une règle de savoir-vivre. Imposer des restrictions comme ils l'ont fait lors de ma venue est une atteinte à la liberté personnelle. Je n'ai pas voulu les qualifier de sectaires mais ils le sont réellement. Spirituel sans être religieux, né catholique, je ne rentre pas nécessairement dans les églises mais ne les évite pas non plus. Je ne crois pas en toutes ces fois qui érige un modèle de religion à partir d'un Dieu Unique et Tout Puissant mais "Tous les chemins mènent à Rome", peu importe la voie que l'on suit. Après cette conclusion finale, je tire un trait sur la lecture et me retire de la salle de jeu d'ô. Je me relève K.O pour mieux affronter le plateau sur lequel je remonte. Une fois sorti de l'espace tributaire de la Senqu, trois gamins et deux ânes font irruption sur le sentier suivis par deux femmes. Je suis resté plusieurs heures à fainéanter et je dois mettre les bouchées doubles pour rattraper le terrain perdu. Matebang est proche et dans la foulée, une piste longeant la Senqu conduit à Sohonghong. Sur un joli pont métallique orangé à la passerelle de lattes de bois, je traverse la rivière Orange, le nom qu'on lui donne en Afrique du Sud. Les Sotho ont leur pont de Brotonne miniature, celui qui enjambe la Seine à Caudebec-en-Caux. Ne pas oublier que Gargantua est toujours en balade et a chaussé ses bottes de sept lieux pour rattraper Liqonong à la tombée de la nuit. Moeketsi s'approche et me demande dans un anglais correct où je vais. Le premier contact est toujours important et conditionne la suite du rapport entretenu avec l'interlocuteur. Je lui dit que je cherche à passer la nuit. Il m'invite à aller voir le chef du village qui ne parle pas un mot de la langue de Shakespeare. Moeketsi, très amiable et agréable, m'accorde l'hospitalité et nous retournons dans sa famille. Il a 25 ans et deux frères dont l'un mineur en Afrique du Sud plus deux soeurs. Il est le seul à veiller sur sa mère encore très jeune et robuste, son père est décédé de silicose l'année passée. Il veut repasser des matières qu'il n'a pas réussi et reprendre les études pour devenir enseignant. Il y a effectivement un col à passer pour rejoindre la vallée de la rivière Lisobeng, un endroit du Lesotho assurément peu visité à cause de son isolement. Malgré la longue marche qui m'attend, je quitte seulement à 9h30 le lendemain matin sans voir le temps qui s'écoule, pris par les échanges verbaux. Il a visité son frère dans l'état libre (Free State, Afrique du Sud) et a vu ce qu'il avait entendu dire à propos des transsexuels. Il me demande aussi si les mariages homosexuels entre hommes ou femmes sont réels ou factices. Moeketsi m'accompagne un bout avec ses chaussures de ville puis me lâche, trop 'fainéant" me confie-t-il pour aller plus haut dans les pâturages.
Il manque une journée et demie de marche le long de cette rivière, la Lesobeng. Je n’ai jamais pu réouvrir le Doc.rtf. Veuillez m'en excuser.Avec les couleurs disparates du soleil déclinant, la vallée est belle. La marche à la tombée de la nuit bien qu'il fasse frais est revigorante. Sur ma gauche, je laisse passer un sentier qui part et grimpe sur le plateau et file dans une impasse sans le savoir mais mes sens prévalent. J'arrive lorsqu'il fait nuit dans la boucle d'un de ces fameux S, une falaise en face n'offre aucune issue de sortie. Je repère le sentier qui aboutit à la rivière mais je ne veux pas la traverser de nuit. De l'autre côté, il semble qu'il y ait moyen de monter et passer le mur de rochers mais je ne le sens pas du tout. D'habitude, je suis confiant et je sais que je vais aller au bout de ce que je veux et trouver une solution mais ce soir, j'ai l'intuition que je ne vais pas pouvoir dépasser mes limites et obtenir ce que je souhaite. Juste une impression que je suis dans le mur. Rien de bien dramatique, je n'ai plus qu'à trouver un refuge pour la nuit. J'ai un duvet et de la nourriture mais avec les nuits d'orage dévastatrices, je préfère être abrité et c'est tellement plus sympa de jouer les ermites dans un lieu d'une telle beauté. Je suis entouré, pour ne pas dire cloîtré et encloisonné puisque les murs de ma cellule s'arrêtent au ciel, des parois d'une centaine de mètres de hauteur que seul l'esprit peut dépasser. Ma lampe à dynamo éclaire par intermittence comme si elle lançait des éclairs dans l'obscurité. Le temps que je la lâche, elle n'éclaire plus. J'entends des clameurs de la part des autochtones sur le plateau. Des histoires de fantômes ne vont pas tarder à hanter le paysage pour les décennies d'enfants à venir. Les Sotho ne sont pas hardis et plutôt froussards de nature. J'en ai rarement croisé en train de se déplacer à la nuit tombante, encore moins en pleine noirceur. Un homme sur le plateau, de l'autre côté de la rivière où je n'ai pas voulu traverser, s'enfuit en courant et criant je-ne-sais-quoi sur un ton alarmiste. J'accède à un autre sentier à l'opposé du cours bien qu'il fasse une courbe et monte d'un étage sur une terrasse où du maïs a été planté puis deux marches plus hautes, deux autres champ accolés que je franchis aisément. J'arrive sur un terre-plein de luxe tout en pierre friable. Je ne touche pas le plafond de mon antre mais le pavé, de grandes dalles posées à même le sol, est fragile. Je dépose mes sacs et explore la paroi pour y découvrir une chambre longue taillée dans la roche calcaire d'une blancheur surprenante, un petit nid de bienveillance qui va m'accueillir, une sorte d'alcôve immaculée surmontée d'un pétale de fleur de lotus pour m'abriter de la pluie. Le Nirvana n'est pas loin. Avec cette manne, ce pain qu'il a fallu cuire à 5h30, je ne demande pas mieux que de m'allonger. Je ne manque pas de contempler la vue depuis le balcon sans rambarde de ma chambre à coucher qui vaut tous les cinq étoiles des meilleures capitales du monde entier puisqu'il m'appartient. J'en oublie totalement Matsepiso et le fait qu'elle n'ait pas osé m'inviter. Il y avait nécessairement quelque chose de meilleur à venir derrière.
Je suis réveillé aux aurores et plie mes affaires après un moment de méditation. Deux alternatives s'offrent à moi. Je les ai déjà exposées, raison pour laquelle je savais que j'étais condamné à passer la nuit dans mon antre. La grimpette en face ne mène pas nulle part sinon de l'autre côté de l'arrête cachée à mes yeux. Je fais demi tour et avise un raccourci, pour remonter sur le plateau, qui finalement me conduit au pied de mon tanière. J'avais repéré la trace mais voulant refaire le chemin à l'envers consciencieusement, je suis reparti sur mes pas de la veille. Cette fois-ci, je décolle de mon petit paradis en la suivant à peine visible. J'ai confiance car elle monte sur le plateau que je rejoins rapidement. Le point de vue sur mon nid d'ascète et la vue autour est splendide et imprenable. Je contourne le précipice et rattrape le chemin directeur vers Ha Lepolesa où je prépare du thé, du café pour tout le monde et bois deux coupes de meurtau, une boisson nourrissante à base de sorgho similaire à la bière. La différence entre les deux étant le degré d'alcoolisation de la seconde, la première pouvant être transformée en bière au cas ou elle ne serait pas consommée en temps voulu. Je laisse la boite de café et offre une casquette à ma restauratrice pour se protéger du soleil au lieu de sa couverture qu'elle agite sur sa tête. Mieux que des échantillons, des flacons d'eau de toilette jonchent le sol, au moins trois différents. Les Africains adorent les parfums et en abusent. Il n'y a plus de place pour les odeurs corporelles. Tout est caché et déguisé, ça cocotte ! Je retrouve ces bassins, des piscines naturelles creusées si joliment polies par le ruissellement des eaux abondantes par temps de crue. L'eau ruisselle par petits jets sur une surface convexe comme un enfant assis sur un toboggan va le descendre jusqu'à sa bouche et se jeter dans le sable à ses pieds. Je surplombe la rivière des innombrables S et atteins l'embouchure de la Mantsonyane au niveau du village d'Ha Motsiba qui porte le nom d'une personne. Le voilà, d'ailleurs ! A la mi journée, Motsiba m'invite à me reposer. Il travaille dans les mines depuis 28 ans à Celadon (Afrique du Sud) de l'autre côté de la frontière. 60% de la main-d'oeuvre sotho immigrée en Afrique du Sud travaille dans les mines et est la première source de devises pour le Lesotho avant même l'exportation de la laine mohair, cette rentrée d'argent étant plus conséquente que la somme allouée pour le budget national du pays. Son jeune frère a perdu sa femme enceinte de son quatrième enfant et la famille l'enterre demain. Je suis invité à rester pour les funérailles mais décline l'invitation; Après une pause de quatre heures, je repars vers Rahlolo proche où les un(e)s après les autres, quatre habitants sortent complètement ivres de la "case à bière". Deux femmes âgées ne tiennent même plus sur leurs pieds. L'une quitte le chambranle contre lequel elle était appuyée et commence à vaciller en venant dans ma direction. Je n’ai nullement envie de la voir tomber dans mes bras et devoir la ramasser. Heureusement, un homme en T-shirt blanc, la cinquantaine est sobre et me demande où je veux aller. Il envoie en éclaireur son fils David, 15 ans, étudiant au collège de la Trinité à Semonkong afin qu’il m’accompagne. Celui-ci m'ouvre la voie pour descendre la falaise à même la roche et traverser la rivière Senqunyane. J'apprécie le geste. D'un beau gabarit, il est leste et glisse sur la roche sans crainte de tomber bien qu'il soit en bottes. J'ai du mal à croire qu'il n'a que 15 ans tant il est impressionnant de vivacité et puissant dans ses déplacements. Avec son père, il a du mesurer la dangerosité du passage à gué avec la nuit qui s'annonce. Deux femmes d'un certain âge remontent la falaise, leur valise en équilibre sur la tête, en vue de procéder aux funérailles dans la famille que je viens de quitter. David me confie que la défunte a voulu se faire avorter par une méthode traditionnelle, qu'elle a perdu beaucoup de sang et qu'il était trop tard pour la sauver lorsqu'elle est entrée à l'hôpital Q2 (pour Queen Elisabeth 2) de Maseru. Il n'ira pas aux funérailles car, ce soir, après qu'il m'ait orienté, il doit aller remplacer un berger à Matsoeng, une prairie d'altitude (cattle post) qui lui, doit aller moudre du grain demain samedi, à Semonkong distant d'une vingtaine de kilomètres. La descente vu du haut est ahurissante. La Senqunyane reprend ses droits de petite reine de la région. La Lisobeng à côté d'elle est une enfant, un terrain de jeu miniature qu'un géant enjambe en marchant. La Senqu, il faut courir pour la sauter. L'aplomb fait taire les peurs enfouies au plus profond de nos entrailles. Il n'y a pas à proprement parler de gorges mais si l'on considère que Gargantua s'est baissé et y a posé un genou en y glissant son avant-bras pour ramasser des petits poissons, alors je comprends que sa visite ait distendue les paroi et les ait éloignée l'une de l'autre. La vue au fond du défilé n'est pas profonde, elle s'arrête à la prochaine courbe et le regard reste prisonnier de la paroi. Le passage à gué le plus court qui conduit à Ha Lepelo est le plus risqué avec un courant fort. Je ne veux pas croire que les deux vieilles, frêles et chargées, aient traversé à cet endroit. David me montre le second passage à gué qu'il faut connaître. Je le remercie car sans sa présence, j'aurais probablement du me rabattre sur le passage qui me paraissait le plus rapide. Il m'avance encore quelques mètres pour me remettre sur le sentier avant de faire demi tour. En montant l'autre versant, un couple discourt, la belle à la poitrine proéminente se laisse compter fleurette. Beaucoup d'accouplements illégitimes ont lieu dans la nature, il suffit de trouver le moment favorable et l'endroit adéquat. Ha Lepelo ne fait guère mieux au niveau sobriété. Je décide encore de passer outre le village même si j'avais l'intention d'y passer la nuit. Il y a juste quelques cases et une école primaire fermée pour cause de vacances scolaires. Je me promets d'y revenir et me réfugier à l'école tellement j'ai l'impression d'être sur le toit du monde, un panorama qui s'ouvre à 360° degrés, des lignes de crêtes rougeoyantes se chevauchant tout autour du village et dansant avec le soleil couchant. Un lieu magique, un endroit d'une beauté indescriptible où l'on s'assoit dans l'herbe et où l'on en bouge plus. Au lieu de cela, je dois me remuer les fesses et pousser plus loin. Un gamin d'âge scolaire à l'anglais sommaire me met sur le sentier. J'atteins les hauts de Matlapeng dans l'obscurité. Je descends jusqu'à la première case et décide de laisser voir et faire. Avec la femme qui l'occupe et ses trois enfants, nous nous rendons à une seconde case où un morceau de viande accompagné de bouillie de maïs m'est offert en attendant d'être conduit chez le chef qui m'héberge. Le protocole est respecté.

Le lendemain matin, je quitte très tôt toujours en longeant la rivière jusqu'à Ha Nkesi. A partir de ce hameau isolé sur les rives de la Senqunyane, je décide de couper court par les montagnes et rejoindre la rivière Maletsunyane. En longeant en partie la Senqunyane et descendant plus au sud, j'ai voulu éviter la périphérie de Semonkong. Je n'ai pas de carte et dois me reposer sur les conseils d'un jeune berger à l'anglais approximatif. Il est descendu à Ha Nkesi et me fait goûter du ragondin, une viande sauvage au goût loin d'être impropre à la consommation. Je trace mon itinéraire au préalable avant de partir et le corrige ou l'affine au fur et à mesure en fonction des rencontres. Sur les hauteurs où il me quitte, j'avise Makhalong que j'atteins rapidement. Une femme à l'anglais correct s'étonne de ma présence dans son village. "Que cherchez-vous ?" me demande-t-elle. Je me dirige vers Thabantso qui est le nom d'une région (district) qui englobe plusieurs villages. Je passe Ha Thaba Naliphofu puis avant d'entrer à Ha Moiketse, je profite de l'opportunité qui m'est donnée par trois femmes en train de faire une lessive de printemps dans un filet d'eau pour laver mes deux T-shirts. Je discute avec elles en attendant qu'ils sèchent avant d'être rattrapé dans le village par les habitants qui insistent pour que je reste à dormir car il est trop tard pour pousser plus loin. J'y réfléchis. Cela fait deux soirs que je fais des rencontres intéressantes avec des sothos anglophones qui m'invitent juste avant qu'il ne fasse nuit et je prends le risque d'aller voir plus loin pour ne guère trouver mieux. Je continue malgré tout. Une descente infernale guidée par un étudiant et je remonte l'autre versant après un décrassage mérité et justifié dans la rivière Menyatso, séché par les derniers rayons du soleil.
A Ha Tumo, le coeur du pays Thabantso, le distingué conseiller régional, en pantalon et pull-over, le bâton à la main, se tient debout à côté de sa maison. Il m'invite à rentrer et cite Moshoeshoe 1er: "Tous les hommes sont des frères, il n'y a pas de distinction de race, de genre, de sexe". Il fait partie du conseil régional de Mohale's Hoek dont mon ami Ernest de Mpharane est le vice-président. Deux jours de marche me séparent de Mpharane. Mr. Pike Phate s'y rend via Semonkong et Maseru, un voyage de neuf heures qui lui revient à 120 Malutis (environ 12 Euros). Il perçoit une idemnité de 3000 Malutis (environ 300 Euros) comme conseiller et 300 Malutis de frais de communication téléphonique, l'achat du téléphone étant à sa charge. Il est agriculteur de métier et son cheptel s'élève à 6 vaches, 39 moutons et 21 chèvres dont il tire le mohair. Il va se rendre bientôt à Durban pour acheter et revendre des vêtements avec bénéfice à l'appui. Ha Tumo ne concerne que quelques cases, principalement des demeures familiales qui servent de pied-à-terre pour les bergers descendus des alpages. Il m'explique qu'il y a une source d'eau froide qui jaillit l'été de l'autre côté de la montagne en face de laquelle nous nous tenons et que l'eau est chaude au contraire l'hiver. Le lendemain matin, plutôt que de contourner la montagne et passer par Leronti, je préfère visiter des grottes dont l'une, située au sommet, en réalité un gouffre sans fin, renferme de l'eau, qui monte lors de pluies abondantes. Pour le vérifier, il suffit de lancer un caillou qui n'en finit pas de tomber. Sa chute par ricochet sur les parois du puits est encore audible après une demi heure. Un chien peut entrer dans l'eau, nager et ressortir. Lui, ne sait pas nager. Il demande à un jeune de m'accompagner à cheval. En chemin, des garçons d'une vingtaine d'années tirent du miel sauvage d'une ruche installée dans le creux d'un rocher. Ils ont fait du feu pour éloigner les abeilles avec la fumée qui les incommode. Lorsque nous atteignons ensemble la grotte, les jeunes effrayés, ont un mouvement de recul. Ils ont peur d'un serpent qui la hanterait. Sa taille est tellement disproportionnée que sa queue arriverait jusqu'à Semonkong, pourtant distante de 25 kilomètres. Mensonges que toutes ces sornettes. Je m'allonge et rentre allongé jusqu'à la flaque d'eau où un goutte-à-goutte la maintient en vie. Quand j'en ressors, je ne vends pas la mèche et affirme avoir pu toucher le corps du serpent gros comme mon avant-bras. Je n'ai pas pu par contre voir ni la tête, ni la queue à cause de sa taille phénoménale. Je les sens frissonner de peur quand je leur fais part de mon expérience et leur raconte l'histoire. L'un d'eux y est particulièrement sensible car il dort dans une grotte voisine avec ses moutons. Elle n'a rien d'extraordinaire avec une ouverture à l'est qui l'assombrit dès que le soleil s'élève dans le ciel. Une seconde admirable orientée plein sud offre un panorama digne des contemplatifs. Je dois les quitter avant de plonger vers la vallée de la Maletsunyane.
A Sekhebetiela, sans un mot, un homme habillé en noir et deux jeunes garçons dont l'un a l'anglais très vague, m'accompagnent et me guident sur la roche lors de la descente de la falaise. Ils me laissent à mi chemin de la rivière, à un point où elle est facilement accessible. Je ne m'y baigne pas, prétextant qu'elle est trop à ciel ouvert et peut susciter la curiosité chez les locaux. Le chemin de chaque côté, sur les deux rives, domine le lit de la rivière mais il fait frisquet en réalité. Le soleil est caché derrière un nuage. Dès qu'il réapparaît, je me suis déjà rechaussé. Les journées sont plus courtes et je préfère "me dépouiller" en fin de marche que commencer à lézarder au beau milieu de la matinée. Je remonte sur l'autre bord et marque la pause avec trois hommes, une femme au turbin et son jeune enfant. Avec mon container rempli de lait aigre, à conserver et consommer modérément le matin et le soir notamment, au lieu du thé habituel, je ne bois plus autant en marchant et j'apprécie d'autant plus le thé que je prépare que l'assiette de viande, du cartilage principalement, et de papafarineuse qu'ils me servent. J'arrive difficilement à la finir, ce qui est inhabituel en ce qui me concerne. Le ciel se couvre et il se met à pleuvoir. Heureusement des quatre coins du ciel couvert, le seul qui soit bleu à l'horizon, lueur d'espoir, est celui vers lequel je me dirige, ma prochaine étape, la vallée de la Ketane, indemne de toute averse dans l'immédiat. Je ne dois pas chanter victoire trop vite et tente une échappée réussie mais me fais rattraper par des cumulonimbus et la pluie qui s'abat lorsque je franchis le seuil de la maison du chef du village d'Ha Nthasinye. Celui-ci insiste pour que je reste à dormir et parte le matin mais je refuse évidemment vu qu'il n'est que 15h00. Les Africains aiment avoir de la compagnie et si je les écoutais, je n'avancerais pas beaucoup sur l'échelle topographique. Je ne peux pas m'attarder dans chaque maison. Bien qu'il soit parti à une réunion, il envoie un émissaire me demandant de nouveau de rester pour la nuit mais dès que le grain est passé, je continue en longeant la rivière Maletsunyane vers Makheteng et Likatseng (les chats en trad. litt) avant de rentrer à l'intérieur des terres au niveau d'Ha Sepenya pour rejoindre la Ketane en passant par Ha Jobo. En demandant mon chemin, elle passe par les villages, il faut la retrouver à la sortie de chacun d'eux, je tombe sur Makhoudi, une enseignante à Maponyane, collègue de Keneuoe qui m'avait hébergée lors de mon parcours Mpharane-Ketane. La rencontre a lieu alors qu'il me reste une heure avant que la nuit tombe mais j'aimerais aller plus loin et atteindre Ha Jobo ce soir. J'enjambe un petit ru, le long duquel s'est établie une colonie d'aloès géants. Le contraste entre le vert de la plantation et la blancheur du sol où coule l'eau, est saisissante et donne ses lettres de noblesses à l'artiste paysagiste qui a imaginé cette assemblage. Les plantes géantes dont les tiges dépassent les deux mètres embellissent l'endroit comme une corbeille rattachée au filet d'eau qui coule paisiblement sur une surface écarlate que l'on croirait presque lessivée à la chaux tellement elle est crayeuse et laiteuse. Il n'y a pas assez d'eau pour s'y baigner mais qu'il ferait bon y folâtrer, s'y asseoir et lire un bon livre ou contempler la beauté du lieu, synthèse de ce que la nature a de plus admirable à nous montrer, la photo-regard, la sensibilité avec les yeux qui touche le coeur. Une grand-mère m'offre au passage un demi (pint) de bière locale suffisante pour me requinquer en échange de quelques bonbons et je suis reconduit à la sortie du village sur le chemin par trois jeunes femmes, leurs enfants dans le dos. Il fait presque nuit et je suis debout sur la falaise que je vais devoir descendre. Le passage est scabreux. Je dois me baisser et m'aider des mains pour sauter certains rochers. Comment les femmes chargées de retour du marché font-elles ? Je pense à leur enfant dans le dos. Elles ont toujours une charge sur la tête. Je leur rends hommage. Les hommes voyagent toujours à cheval et les mains vides. Il me suffit de remonter en partie l'autre versant sur lequel Ha Jobo est établie. A l'arrivée, sous le ciel qui ne présage rien de bon, je m'assois dans l'herbe et suis secouru par une jeune femme. Sa corvée d'eau achevée, elle retourne à sa case avec les bidons et avertit la case voisine. Elle revient vers moi et me demande de la suivre. Elle ne veut pas que je continue de nuit. Je n'en ai pas l'intention. L'orage menace et les premières gouttes nous mouillent avant que je ne trouve refuge dans une case appartenant à un couple avec sept enfants. Le lit est inoccupé, la famille vivant et se répartissant dans deux autres cases mitoyennes. Nous passons une bonne soirée à rire avec des moyens de communication limités. Je finis par accepter un peu de papa avec des entrailles, toutes les parties viscérales du mouton qu'ils ont tué pour la Pâques, notamment les tripes et les couilles. Il pleut abondamment toute la nuit, un vrai cauchemar. Je suis matinal le lendemain et fais du café avec les résidents de la case voisine, un père et son fils, ayant déjà fait chauffer de l'eau pour préparer la bouillie de maïs. J'ai dans l'idée d'éviter Ketane mais je dois traverser la rivière du même nom. Je me dirige pourtant vers le village mais inconsciemment, je bifurque et me trompe de route. Les locaux avec qui je discute, m'aident à m'orienter. Ha Meta, où j'aurais du passer pour aller à Ketane, est à trente minutes de marche. Il n'y a pas de mal et je peux rattraper l'erreur d'aiguillage. Je décide pourtant de continuer vers Ha Pheo sur les bords de la rivière à trois heures de marche en amont de Ketane car je veux continuer en direction de la rivière Qoobeng. Je passe par Ha Laene et trouve Ha Pheo où une jeune couturière en apprentissage à Maseru est revenue dans sa famille pour la Pâques. Son frère et son oncle sont mineurs en Afrique du Sud. Elle doute que je puisse traverser la rivière car le niveau d'eau a brusquement monté avec les pluies torrentielles qui se sont abattues la nuit dernière. Je vais devoir traverser à gué alors que si j'étais passé par Ketane, je pouvais emprunter le pont piétonnier tout en faisant une croix sur la vallée de la Qoobeng mais je ne suis pas du genre à remettre à demain ce que je peux faire aujourd'hui même si des difficultés se présentent. Loin de moi, la procrastination !
Avec son frère qui m'accompagne, grand dadais légèrement éméché, les effluves de bière lui donnant un sourire niais sur les lèvres, nous descendons à la rivière. Il ne fait rien de mieux que de m'emmener au point de passage habituel et de constater qu'avec la montée du niveau d'eau et un courant plus fort, qu'il est impassable. J'essaye sans succès à un endroit plus en aval où la rivière se divisant en deux bras forme un petit îlot entre les deux. Comme mes deux jambes ne me suffisent pas à contrer la force de l'eau, je m'aide d'un bâton sur lequel je prends appui et m'arc-boute pour tenir debout, de l'eau jusqu'à la taille. Lorsque celui-ci tremble de trop à cause de la puissance du courant, je préfère faire demi tour. Traverser sans sac serait possible mais je dois faire deux aller-retour, ce qui est impensable. Je ne suis pas certain de pouvoir revenir sur l'autre rive où je vais laisser l'un de mes sacs. En désespoir de cause, après trois tentatives à trois différents endroits, je reprends mon bâton de pèlerin et descends le cours de la Ketane en la visualisant pour trouver un point de passage. A Riverside, je rencontre deux frères, étudiants à Kokstadt (Afrique du Sud) qui viennent juste de traverser. Des femmes sont même passées. Un jeune se pointe et je le regarde faire suivant les conseils des deux frères qui habitent la case voisine avec leur mère. Je ne lui donne pas beaucoup de chance de réussite. J'ai tort. Il traverse aisément. Mes tentatives infructueuses m'ont rendu pessimiste. Que faire ? Dormir ici à Riverside et passer demain matin, revenir à Ketane ou traverser et remonter le cours vers l'amont jusqu'à la Qoobeng. La pluie menace. Je décide d'aller de l'avant et continuer comme s'il ne s'était rien passé et rattraper en partie mon retard. J'ai juste perdu une demi journée avec ces tentatives désespérées. La traversée est facile, de l'eau jusqu'à mi cuisse. Je la tente avec les deux sacs et réussis sans souci. Sur l'autre bord, le jeune étudiant auquel je ne faisais pas confiance, m'attend et m'invite alors que la pluie arrive sur nous. Contre toute attente, je change d'avis et prends la piste sur six kilomètres jusqu'à Ha Rantoetsi faisant face à la pluie que je dois affronter. Je suis presque au niveau de mes tentatives ratées lorsque j'atteins le village. Je serais allé plus loin si j'avais pu traverser mais Qoobeng et les haut plateaux seront au programme de demain. Il fait déjà nuit et je trouve refuge chez un couple amusé de mon intrusion. Avec toutes ces aventures, je n'ai pas pris de repas ce midi et j'ai les crocs. Mme (Madame en sotho) a ce qu'il faut, de la bouillie de maïs et des haricots auxquels je rajoute un champignon cru ramassé en cours de marche. Cela suffit pour ce soir. Toujours vêtus de mes deux T-shirts mouillés par la pluie, je me mets sous les couvertures pour les sécher avec la chaleur du corps, ce sont les seuls vêtements que j'ai. Bonne nuit récupératrice bien qu'il pleuve abondamment toute la nuit.

La traversée de la rivière Ketane n'aurait assurément pas été possible ce matin et l'époux m'emmène sur les hauteurs, un raccourci vers la Qoobeng que je ne fais que croiser car je remonte vers Kharathane et les prairies d'altitude pour redescendre ce soir sur Mpharane chez mon ami Ernest. Dans l'ascension, je me perds et cueille des pêches mixtes délicieuses, bigarrées de rouge et jaune, ce qui leur donne des airs de fruits de la tentation, de ceux que l'on ne peut s'empêcher de goûter. J'en emmagasine et en réserve quelques unes pour les bergers dans les alpages. A Kharathane, l'un des villages les plus isolés qu'il m'ait été donné de traverser, trois femmes m'entretiennent et l'une d'elles me demandent mon numéro de portable. Il n'y a bien entendu pas de réseau mais elles ont le leur, indispensable mais qu'elles ne peuvent utiliser. Si j'avais dû laisser mon numéro à chaque fois qu'on me l'a demandé, j'aurais besoin d'une secrétaire pour mettre de l'ordre dans mon agenda sans compter que le prénom anglicisé que les gens me donne est différent du véritable nom sotho qu'ils portent. Pas de portable, pas d'appels reçus, pas de "girlfriend". Je les imagine en train d'essayer de m'appeler et je me retrouverai avec une pléthore d'appels sans savoir qui m'appelle car un autre petit nom est utilisé à chaque nouvel appel. Selon l'une d'elles, 6h00 me séparent de Masemouse d'où je peux rejoindre Mpharane distante de 12 kilomètres. Je dois passer Ntebele d'abord où une belle rencontre m'attend. Simon Cotello, 68 ans, ancien retraité du ministère de l'agriculture, m'invite à déjeuner. Il a oublié qu'il avait des feuilles de radis cuisinées dans une casserole pour accompagner la papa. Comme quoi le grand âge et des carences dans l'hygiène alimentaire peuvent entraîner des pertes de mémoire. Je veux rester plus longtemps avec lui mais il me presse de partir vers 15h00 car il me prédit qu'avec un rythme rapide de marche, 3h00 sont nécessaire pour atteindre Masemouse ce soir. Je le quitte rapidement. Le chemin muletier parsemé de pierres est large. Je croise deux couples dont les deux jeunes épouses fort jolies, se déplacent à cheval tandis que leurs maris sont à pied, une fois n'est pas coutume. J'ai un doute à un moment. Je mets en balance deux fenêtres, deux cols à passer et je ne sais pas lequel choisir. En direction de l'un, un corral avec son cheptel, ses chiens de garde et ses bergers mais je ne me résous pas à aller leur demander et file dans l'autre direction. Je me dis qu'après tout, si je ne descends pas vers Masemouse directement, cette ouverture doit être un raccourci pour rattraper Mpharane. Je prends juste le risque de passer la nuit dehors en ayant ignoré le campement où je pouvais me renseigner. Les bergers me repèrent habituellement et me crient de les rejoindre mais lorsque j'ai besoin d'eux, il n'y a personne à proximité pour me guider et m'orienter. Au passage du col, la nuit étant proche, je me ravise et suis prêt à faire demi tour en courant vers l'enclos, laissant mes sacs à terre, pour leur demander conseil quant à la direction à prendre. Je continue malgré tout faisant fi du bon sens et m'aperçois en descendant dans la plaine que ce n'est pas le chemin vers Masemouse. L'objectif d'atteindre Mpharane est toujours d'actualité mais ce sera pour demain. Le chemin promet d'être encore long, je l'estime à trois ou quatre heures de marche supplémentaires. Je dépasse une hutte de berger dans un angle sur la pente.

Il ne se montre pas. Une autre abandonnée que j'investirais bien, est en vue tandis que de l'autre côté du cours d'eau, un troupeau d'ovins est au repos dans son enceinte. Mon itinéraire passant à proximité, je décide de m'y arrêter. Le jeune berger parle un peu l'anglais. Originaire de Phamong, il a du arrêter ses études à cause de problèmes familiaux. Il est arrivé là, un beau jour, tel un Petit Prince Noir perdu dans son pacage - l'histoire demande encore à être écrite - et ne sait même pas vers quelle direction je dois aller. Il est seul dans son buron et, vu l'heure qu'il est et le ciel menaçant, je lui demande de passer la nuit avec lui. C’est ce que j'ai de mieux à faire. Pour être né dans une ferme, je ne m'attends pas à une nuit tranquille avec tous ces animaux autour de la case mais je me devais, au moins une fois, de dormir dans un tel endroit aussi représentatif de la vie pastorale des bergers sotho. Mon heure et ma nuit sont venues sans que je les choisisse. A moi d'apprécier l'instant. La couronne de montagnes sombres qui nous enserre dans notre écrin verdoyant dans l'obscurité est sublime. J'étale mon duvet tandis qu'il rallume le feu. Je ne trouve pas le sommeil, ce que je mets sur le compte du café tardif bu avec Simon puis les heures s'écoulant, je prétexte que ce sont les cloches tintinnabulantes des caprins qui me tiennent éveillé. Des sons différents, une musique douce à l'oreille où les graves et les aiguës se confondent et se complètent, une comédie musicale qui appelle à la vie et non à la mort végétative, raison pour laquelle je n'arrive pas à m'endormir. Je suis plus proche de l'Alléluia de Haendel que d'un requiem. Pourquoi dormir ? Vive la vie éternelle ! Il faut dire que les chèvres en rajoutent. Deux sont montées sur le toit en chaume et le piétinent laissant tomber sur ma tête la poussière emmagasinée entre les fétus. J'en profite pour méditer allongé. Lorsque je sors pisser, un mâle affronte ses rivaux et leur donne des coups de tête pour les faire reculer. Des coups de caboche en pleine nuit identiques à des coups de semonce dans une porte cochère, les chocs se reproduisent, cela résonne et s'entend à cent lieues à la ronde. Il n'y a qu'un bélier sotho pour résoudre ses petits problèmes d'accouplement et de domination à cette heure tardive. Je n'ai pas besoin de compter les heures tant elles passent vite.
A l'aube, tandis que mon ange gardien s'est assoupi pour la troisième fois, je le réveille et lui demande de faire bouillir de l'eau chaude. Il ne possède qu'une marmite et une cueillère. Il n'a ni tasse, ni couteau. Comme il ne sait pas où mettre la papa cuite la veille, il la met dans le seau réservé à la nourriture pour les cinq chiens. Je n'ai pas le temps de l'en empêcher. Il s'est déjà exécuté. Après un café, il décide de faire cuire de la bouillie de maïs. Je la goûte sucrée avec du lait aigre et lui dis d'attendre que je vide mon pot pour lui en préparer. Il a alors l'idée d'aller vider le seau et de s'en servir comme assiette. Je ne peux pas m'empêcher de sourire. Voilà un gamin qui est arrivé sur le champ au pâquis et qui vit depuis deux mois sans aucun couvert. Il n'est juste pas question de pauvreté mais d'initiatives, de responsabilité et d'organisation personnelle. S'attendait-il à ce que le couvert lui soit dressé comme sa mère le fait si bien à la maison ? Un homme en Afrique n'existe pas et ne fait pas grand chose sans les femmes même si ce sont eux qui détiennent le pouvoir politique. Je ne doute pas que ce gamin puisse tenir six mois de façon si précaire. Les personnes qui ont l'habitude de la précarité et de la lutte ne connaissent pas leur bonheur, à côté duquel ils passent, d'améliorer leur quotidien. Je le quitte avec trois heures supplémentaires de marche jusqu'à Mpharane que j'atteins fatigué, en cours de matinée.
Ernest, vice-président du conseil régional, doit être à son bureau ou en réunion et sa femme s'est déplacée pour assister à des funérailles, le grand passe-temps favori des personnes d'un âge certain. La porte est toujours ouverte. Je prépare une salade de tomates avec les champignons à la vinaigrette auxquels j'ajoute un fond de papa froide, ce qui me donne le plat délicieux que je recherche. Avant de boire le thé, je m'allonge et fais une sieste méritée. Quand je me réveille, la maison est toujours vide et il est à bonne température. Je le bois avant d'aller retrouver Ernest à son bureau de conseiller. En réunion, je l'entrevois rapidement et le laisse vaquer à ses obligations professionnelles. Je pars à pied vers Mohale's Hoek et au détour de la piste, je ramasse un paquet de condiments et d'épices vendus en Afrique du Sud dont la boite avec son couvercle, a la forme d'une assiette plastique. Certains sotho la réutilise pour emmener leur déjeuner au bureau et s'en serve comme "lunchbox". Voilà ce qu'il faut pour mon petit berger en attendant de récupérer un gobelet qui m'attend dans la pièce où mes affaires reposent à Mohale's Hoek. Afin que les pièces manquantes du puzzle lui parviennent, il va falloir faire un autre tour à pied et retrouver sa trace. A suivre...
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
Depuis Qacha's Nek jusqu'à Masemouse via le parc de Sehlabathebe.Qacha's Nek - raccourci (à pied seulement) vers Ha Mojaki ou Rankakala - route vers Sehlabathebe - Matebang - Matsaile longeant la Senqu jusqu'à Lebakeng - Berselateng (Ha Nzolo) - Tiping (Qabane) - Ha Peterose (Lesobeng) - Ha kokoana - Ha Motsiba - Ha Salemone - Semonkong - Ha Mothibi - Ha Pakiso - Ha Sariele - Ha Sekoting - Ha Sekhaoti - rivière Maphonkoane - Masemouse (itinéraire plus long mais plus court dans le temps, compter 6/7 jours).

A Qacha's Nek, je repasse devant mon poirier préféré qui me donne encore quelques belles poires bien mûres - les dernières assurément - qui m'accompagneront durant ma seconde traversée Qacha's Nek - Masemouse - Mpharane. J'épluche celles tombées à terre et les apprécie bien sucrées. Je continue vers le cognassier du presbytère en route vers le village d'Ha Maluma. Je sonne vers 16h00 chez le curé, le seul à être "branché" (connecté) dans le coin, afin d'envoyer trois courriels, n'ayant nullement l'intention de m'attarder et d'y passer la nuit. Il m'ignore complètement - je pense qu'il est sorti - l'attendant jusqu'à la nuit. Tandis que je patiente en cueillant des cèpes des pins devant sa porte, il ne m'ouvre pas la porte. Une ravissante jeune fille aura plus de chance et sera reçue. Lorsqu'elle ressort vers 19h00, elle me fait savoir que le prêtre ne désire pas être dérangé. Je suis soufflé et estomaqué. S'il était chez lui, pourquoi ne pas m'avoir ouvert au lieu de m’avoir laisser sur le seuil ? J'en ai profité pour frire les champignons chez Machabe, la case d'à côté mais maintenant qu'il fait nuit noire, je suis un peu les pieds dans l'eau et n'ai pas où passer la nuit. Je suis en chemin vers Ha Maluma quand je rencontre une mère et ses deux fillettes qui prennent soin de moi et me disent qu'il n'est pas de bon ton de continuer de nuit. Elles alarment leur voisine. Elles sont toutes deux enseignantes à l'école adjacente à l'église et logent sur le campus qui appartient à la paroisse, ce qui ne me satisfait guère de rester dans les parages. Elles n'ont en fait aucune solution à me proposer quand le mari de la seconde, inspecteur de police de sont état, fait irruption vers 20h00, de retour de Maseru, la capitale. Il suggère immédiatement de téléphoner à la police qui va venir me chercher et m'aider. J'acquiesce bien que je doute de sa perspicacité et que ce soit la meilleure solution pour résoudre mon problème. Je ne rejoins pas Ha Maluma car il fait trop noir. J'y suis pourtant déjà passé et ai rencontré une famille qui pourrait me dépanner pour la nuit. Leur maison est à, à peine à un kilomètre, plus loin sur le chemin. Je ne suis pas tenté de rentrer dans la maison de l'inspecteur mais finis par m'y résoudre, l'air dehors étant frais. Qacha's Nek avec Mokhotlong et le col de Moteng sont les endroits réputés les plus froids du Lesotho et entourés des plus hauts sommets. J'ai droit à la croûte de la papa avec des haricots et le journal pour patienter. Je prépare un rooibos. Il est presque 22h00 quand la voiture de service vient me repêcher. Ils en ont mis du temps, le commissaire en civil conduit accompagné par un autre policier également en civil, armé d'un fusil. Une affaire plus urgente les retenait ailleurs. Quand j'arrive au poste, d'autres policiers regardent la télévision et parlent bruyamment. Je finis la lecture du journal et décide de les quitter. Je retourne d'où je viens et sollicite de nouveau l'inspecteur pour lui demander s'il n'a pas une autre solution. Devant son incapacité à se renouveler, je lui dis "à demain" car il est responsable du poste à Sehlabathebe et doit s'y rendre dans l'après midi demain lundi.
Sur ce, je monte un peu plus haut m'étendre dans les coursives de l'école, sous l'auvent couvert d'un des bâtiments abritant trois classes. Il est 22h30 et bien qu'il fasse plus clair qu'il y a deux heures, les étoiles dans le ciel dégagé apportant une clarté toute relative, je ne tente pas de rejoindre Ha Maluma. Je pense que mon duvet sera suffisant pour affronter le froid ambiant. Je m'endors mais après m'être réveillé passé minuit pour uriner à cause du thé bu, il fait trop froid pour me rendormir. Je regrette de ne pas avoir emmené mon drap couchette dans lequel je me glisse à l'intérieur du duvet. Je m'en mords les doigts et reste éveillé jusqu'à l'aube. Je n'ai pas l'impression qu'il fasse très froid lorsque je m'extirpe du sac de couchage tôt le matin. Je plie le tout et refais mon sac direction Ha Maluma. Au passage de la dite maison amie, je me fais houspiller par la gamine d'âge scolaire pour ne pas être venu dormir. Avec ses copines, elles s'apprêtent pour aller à l'école, celle que j'ai investie et d'où j'arrive. Je la quitte en lui promettant de venir directement chez elle la prochaine fois que je passe la frontière en direction de l'Afrique du Sud. Je sens la fatigue mais suis résolu à marcher de l'avant dans cette petite vallée qui semble s'élargir et me laisser le passage au fur et à mesure que j'avance d'un pas lourd. Dans l'autre sens, les élèves me croisent sur le chemin de l'école. Certains, les plus jeunes, morts de peur, font demi tour dès qu'ils m'aperçoivent et font de grands détours par les champs pour m'éviter et conjurer leur frayeurs. Au bout de la piste difficilement carrossable que j'atteins après plus d'une heure de marche soutenue, je fais relâche et décide de me restaurer dans une petite fermette dont les premiers rayons du soleil chauffent la façade, unique demeure rectangulaire au milieu d'un jeu de rondavel. Dans une boite de conserve de grande taille 4/4, je fais chauffer de l'eau sur le feu pour le thé.

De la bouillie liquide de sorgho m'est offerte, peu appréciée par les locaux à cause de sa couleur sombre mais dont je raffole. J'essaye de m'étendre pour trouver le sommeil mais sans y parvenir. Après avoir bu un peu de bouillie de maïs arrosée de lait frais, les vaches viennent d'être traites, dans un bol, je continue et m'élève sur le plateau en suivant les traces des troupeaux vers Rankakala où je dois retrouver la piste carrossable vers le parc national de Sehlabathebe distant d'une centaine de kilomètres au départ de Qacha's Nek. Je parcours à pied plus de cinquante kilomètres jusqu'à la barrière de Ramatseliso où un grillage fait office de poste frontière et sépare les deux pays. Quelle idée, au beau milieu de n'importe où, un rideau de sécurité si mince pour entraver la contrebande et toutes sortes de trafics en découlant. Depuis que j'ai rejoint la piste carrossable, les lignes de crêtes au loin empêchent le ciel de toucher le sol et la montagne s'étend de part et d'autre, laissant un plateau accidenté mais ouvert, permettant l'accès à des horizons plus lointains. Je poursuis ma quête vers l'orient. En haut d'un col, alors que je reprends des forces et grignote une pomme saupoudrée de chocolat noir en poudre, un Sotho en uniforme, un militaire vraisemblablement, une canette en main qu'il laisse choir, passe devant moi et me croise en diagonale. Arrive derrière un autre Sotho me gratifiant d'un "comment ça va ?" d'une façon inhabituelle et bruyante, un peu forcée comme si l'endroit ne se prêtait pas à une telle familiarité. Je le trouve presque déplacé comme si les conditions d'isolation dans lesquelles nous nous trouvons ne justifiaient pas de faire preuve d'un tel don d'éloquence. Dans les endroits reculés, les gens se rencontrent naturellement et vont l'un vers l'autre sans s'apostropher verbalement. Ce dernier ne vient même pas vers moi mais se déplace en diagonale dans le sens opposé à celle du soldat. Ils vont nécessairement se croiser à un point donné et leur rencontre donne lieu à une courte discussion et éventuellement l'échange d'un paquet ou / et de l'argent. Je ne suis pas assez concentré et intéressé pour le remarquer. Ce qui m'intrigue toutefois, l'un comme l'autre continue sur sa diagonale comme si de rien n'était, ma présence remarquée ne les incommodant pas mais n'étant pas particulièrement bienvenue. Je le note sur mon calepin.
Cette frontière du sud Lesotho est une passoire idéale pour ce genre de petits échanges fructueux, la ganja (l'herbe) et le vol de bétail étant ce qu'il y a de plus courant. Je finis mon parcours sur une trentaine de kilomètres qu'il me reste pour atteindre Sehlabathebe avec un autobus rempli de passagers ayant fait leurs emplettes en Afrique du Sud soit pour leurs besoins personnels, soit pour refournir les petites boutiques, enseignes locales, dans lesquelles les prix gonflent de 25%. Le bus commence à se vider de ses occupants au fur et à mesure que nous approchons du but et les canettes vides de soda jonchent le plancher du véhicule. Elles roulent dans tous les sens incitant les personnes assises à les ramasser et les jeter par les fenêtres grandes ouvertes à mon plus grand désespoir. Je ramène mon grain de sel, ce qui en contraint certains à modérer leurs initiatives de nettoyage mais je ne suis pas dupe car dès que j'aurai le dos tourné, mes efforts d'éducation des masses populaires tomberont à l'eau. Il y a encore un long chemin à faire avant que la prise de conscience, auprès des populations locales, de sujets qui touchent à l'écologie et le respect de la nature, se fassent. Autant parler à un mur. Je n'ose pas imaginer le Lesotho jonché et recouvert de boites métalliques d'origines diverses s'il advenait que tout un chacun avait les moyens d'en consommer plusieurs quotidiennement. Quel dommage de salir avec des déchets un tel décor empreint d'un cachet inestimable.
"Mabotle hotel", drôle de nom qui peut se traduire en franglais par "ma bouteille", se trouve à l'embranchement de la route qui part vers Matebang. Je ne doute pas que tous ces cadavres non recyclés finissent dans un coin d'herbe dans la cour de l'auberge qui abrite les chauffeurs pour la nuit. Une école primaire à côté de celle-ci semble m'attendre mais je la dépasse rapidement alors qu'il va faire noir dans une demi-heure. Comme si ma nuit dehors ne m'avait pas suffit, je prends la piste vers Likotase qui se trouve de l'autre côté du col de Matebang. Comme 37 kilomètres me séparent de Matebang, j'évalue la distance qui me sépare du village à une dizaine de kilomètres. L'ascension est lente, je ne m'attendais pas à un col avant d'atteindre le village, première erreur de ma part. J'ai aperçu un signal lumineux sur les hauteurs, un émetteur de la radio nationale. Je devine que je vais passer à côté. A cause de l'obscurité, je suis obligé de suivre la piste caillouteuse et ne peux pas prendre les raccourcis éventuels. Je bute dans des cailloux et risque de tomber épuisé de fatigue à plusieurs reprises. Je ne suis pas loin des cent kilomètres de marche au compteur aujourd'hui, ce qui me parait impossible mais à bien ouvrir les yeux, réel. Qacha's Nek - Sehlabathebe = 105 km - 28 km en autobus plus ce que je parcours maintenant. Je dois tenir compte du raccourci de ce matin, ce qui permet d'éliminer une dizaine de kilomètres. Au delà de quatre-vingt kilomètres, la coupe est pleine et commence à déborder sans oublier qu'il fait froid. Il me saisit la tête mais j'ai la phlegme de poser mon sac et l'ouvrir pour me couvrir avec ma casquette. Je sens mon cou se refroidir ainsi que derrière les oreilles. J'atteins le col où a été construit l'émetteur franchissant en cours de progression de multiples passages à gué. Plaqué contre l'enceinte de barres métalliques à la verticale qui le protège, j'entends des chevaux monter dans l'angle qui donne sur l'autre versant. Deux cavaliers surgissent sur la piste avec grands bruits de sabots, tout étonnés de voir un étranger naviguer de nuit dans un tel lieu. Je leur demande de plus amples informations à propos de ce qu'il me reste à parcourir.
Likotase est au fond de la vallée, invisible à nos yeux depuis le col mais je peux estimer la distance à parcourir, à peine plus courte que celle que je viens d'effectuer, la différence notable étant principalement qu'il s'agit d'une descente au lieu d'une montée. Marchant à bon train, après plus d'une heure de piste où il semblerait que des rochers ait été brisés et émiettés sur mon parcours pour ralentir ma course, je laisse de côté une concession de quatre cases construites le long de la voie avant de frapper à la suivante qui comprend une première case pour les parents, une seconde pour les enfants et une troisième pour les chiens ! Je n'ai aucun mal à m'endormir. Je quitte tôt le matin dans l'espoir de cueillir en cours de chemin un véhicule en transit vers Matebang. Le panier à salade m'attend. La voiture de police de l'inspecteur Kenza qui n'est jamais arrivée hier à Sehlabathebe, est en route pour une tournée d'inspection, une visite de routine mensuelle, vers Matebang. Je me retrouve enfermé derrière en manque d'oxygène dans le caisson métallique aux ouvertures réduites grillagées avec cinq Sotho, une jeune femme parmi nous, dont deux, pliés en deux à cause de leur grande taille, tentent de vomir ce qu'il n'ont pas ingurgité ce matin. L'un préfère cracher par la fenêtre, l'autre dans le coin arrière droit de la caisse. La pause est bienvenue pour les récalcitrants à Ha Nkofo, ce qui leur permet de reprendre leurs aises. Ils seront néanmoins débarqués peu avant l'arrivée à Matebang. S'ils n'ont pas l'habitude de rouler, laissez-les marcher même si je suis d'accord que le panier à salade a plutôt des airs de boite à sardines, claustrophobie mise à part. Je ne suis pas certain que cette névrose latente découverte au début du 19ème siècle en Europe ait fait son chemin jusqu'au Lesotho dont les habitants vivent encore au Moyen-âge.
A Matebang, le destin me met en contact avec un jeune berger qui me présente à ses grands-parents car il est particulièrement occupé à la tonte des chèvres du cheptel familial. La période de tonte pour les moutons s'étend de septembre à décembre tandis que celle, pour les chèvres, commence en avril et se poursuit jusqu'en juillet. Chaque ouvrier reçoit 1.50 Rands, moins de 20 centimes d'Euros, par animal tondu et 2 Rands s'il s'agit d'un male car il se débat plus et nécessite plus de force pour le maintenir. Le mohair est ensuite collecté et envoyé à Maseru qui l'envoie au Cap en Afrique du Sud d'où il part vers l'Asie traité par les Chinois. Satisfait, il a reçu, l'année dernière, 12 000 Malutis (environ 1200 Euros) pour ses 150 moutons mais seulement 4000 (400 Euros) pour ses chèvres, ce qui l'a fortement déçu. Avec un revenu annuel de 16 000 Rands (environ 1600 Euros) bien employé, des dépenses bien réparties et justifiées sans se créer de grands besoins, cela permet de pouvoir planifier son budget correctement surtout si l'on vit essentiellement de l'agriculture et est autonome en ce qui concerne les produits du sol qui constituent la base de l'alimentation. Les gens crient misère car ils sont victimes de leurs désirs et de leur frénésie d'acheteur compulsif. Je me retrouve confié à la garde de ses aïeux et cuisine mon dernier sac de cèpes des pins en même tant que je prépare du thé dans la case familiale, celle des invités, où est étalé tout le trousseau y compris le lit unique.

Grand Ma, hyper active et énergique malgré son bel âge et sa petite taille, une battante au cœur d'or, s'affaire autour du foyer dehors faisant des aller-retour dans la case cuisine tandis grand-papa ratisse dans un périmètre plus large autour de son domaine comme une araignée qui tisse sa toile, s'étend et dépasse ses limites avant de revenir au centre de sa pièce maîtresse. Après une salade de champignons et de tomates avec un peu de papa, je m'endors épuisé pour ne me réveiller qu'à 17h00. Hélas ! Trop tard pour repartir et traverser la Senqu. Je m'affaire jusqu'à la nuit et vais cueillir des figues de barbarie sans oublier de chercher de l'eau à la pompe, près de 300 litres à cheval sur deux jours. Je récupère encore toute la nuit des fatigues du voyage, la marche et la nuit dehors à Qacha's Nek avant de continuer avec un enseignant qui se rend à cheval à Matsaile pour les funérailles d'une tante. Comme il ne se sentait pas à l'aise pour traverser la Senqu, il a demandé à son loueur d'équidé de l'accompagner. Je les ai devancé et les attends déchaussé sur les bords de la rivière tandis que j'observe deux cavaliers traversant le cours en sens inverse, ce qui m'indique la profondeur du niveau d'eau et m'évite d'avoir à "lire la carte du fleuve" ou le sonder pour mieux l'appréhender. Le plan de mes deux accompagnants est de monter un cheval à cru pour eux deux et l'autre également à cru pour faciliter ma traversée. Aucune selle où accrocher mes sacs. Je monte l'animal, mon sac sur le dos tandis qu'ils se chargent d'emmener mon sac à main et mes chaussures. La tentative avortée de mettre les chevaux à l'eau ne me rassure guère d'autant plus que je sais, pour avoir vu les autres progresser dans l'eau, que je peux passer à pied. Notre guide a essayé de descendre dans le lit de la rivière à un endroit trop profond et a effrayé nos montures. Me sentant en déséquilibre à cru, je crains de dévisser et retomber les deux pieds dans l'eau jusqu'à la taille, ce qui aurait pour incidence de mouiller mes chaussures et ma banane. Je mets pied à terre et décide de passer à gué à pied, la meilleure décision que je puisse prendre. Je les vois s'éloigner, le niveau de l'eau affleurant le poitrail des chevaux. Je fais ma propre lecture des lieux et elle m'arrive à mi genou durant toute la traversée. Je peux marcher sur les bas-fonds sablonneux visibles, ce qui est impossible à cheval vu le volume d'eau déplacé par les bêtes soulevant le limon et entraînant de la turbidité et un manque évident de lisibilité du sous-sol. Je peux presque les rattraper mais n'en fais rien progressant à ma propre allure. Je récupère mes effets sur l'autre rive, rechausse et pars à l'assaut de la falaise jusqu'au village où aucun enterrement n'a lieu. Après quelques mots échangés avec le chef du village dans un anglais impeccable, je continue sur les hauteurs vers Manganeng surplombant la rivière Senqu puis Libobeng. A ce dernier village, juché sur la falaise opposée à celle sur laquelle je me trouve, de l'autre côté de la rivière du même nom, je décernerai le prix du plus beau village du Lesotho. Des chants sotho synonymes de regroupement et de libations accompagnés de grandes parties de rigolades donnent une ambiance de fête au village bien que ce soit peut-être des funérailles puisque le village entier est invité dans ce cas particulier. Adossé à la montagne, le promontoire sur lequel est situé Libobeng, est délimité en avant par la falaise et sur ses deux côtés latéraux par deux profondes failles, entailles comparables à celles séparant les griffes de la patte d'un sphinx géant sur laquelle Libobeng se serait assis. A mes plus grands regrets, je n'ai pas besoin d'escalader la paroi, ni de monter au village. Dans le lit de la Libobeng, un ânetier m'indique le sentier qui court vers Mohlanapeng. Un cavalier s'apprête à l'emprunter et je l'arrête lui demandant d'emmener mon sac à provision et ma bouteille de thé dans ses sacoches. Cela me permet de me décharger et pouvoir le suivre plus facilement. Je reconnais au fur et à mesure que nous progressons les villages de Mosenekeng et Tsolo sur l'autre rive de la Senqu, itinéraire emprunté lorsque je suis allé à Matebang depuis Melikane. Il se rend à Leseling de l'autre côté du fleuve or je sais que, même si Leseling fait partie de mon itinéraire, je ne dois pas repasser de l'autre côté de l'eau, ce qui m'inquiète et me pousse à prendre une décision. Je conclus qu'il doit y avoir deux localités appelées Leseling mais si proches l'une de l'autre, cela suscite mon étonnement. A vérifier sur la carte au retour (effectivement bien pressenti puisqu'il existe le village de Leseling Ha Tietja et un autre lieu-dit faisant office de bureau de poste appelé Leseling). Je le quitte à l'embranchement vers Mohlanapeng, lui abordant la descente vers la Senqu tandis que je poursuis sur les hauteurs dominant le lit du fleuve et de l'autre côté, sur un promontoire, îlot rocheux détaché d'un pan de falaise, la clinique de Lebakeng accessible par avion.

Ma journée pourrait s'intituler "Balade le long de la rivière Senqu" que je vais quitter bientôt d'ailleurs pour rentrer légèrement à l'intérieur des terres. Au passage entre deux petits monts, deux ouvriers construisent des toilettes sèches au milieu d'un parterre de spectateurs oisifs. A chaque clinique, un assistant sanitaire est rattaché et s'occupe de promouvoir dans les zones rurales les mesures nécessaires à une bonne hygiène de vie dont celle d'utiliser des toilettes. Quelqu'un doit donner son nom et se montrer responsable lors de la construction de celles-ci afin d'en prendre soin. Si ces précautions ne sont pas prises, les toilettes seront d'une façon ou d'une autre endommagées par les rudes conditions climatiques, la pluie ou le vent, ou les habitants dont les enfants, ce qui en dit long sur la notion de bien public et l'irresponsabilité des locaux envers les biens de la collectivité. Un beau matin, au réveil, les tôles auront été volées, arrachées et utilisées à d'autres fins par des villageois peu scrupuleux et les chevrons serviront à la construction à des fins personnels ou finiront dans le feu pour cuisiner. Je quitte la petite clique et me repose dans un bosquet de saules et bouleaux, véritable champignonnière naturelle où ne poussent que des cèpes d'une variété propre à l'arbre qui les abrite. Pour les goûter, je ne prends guère garde et en mange deux petits minuscules et le morceau de chapeau d'un énorme avec mon repas de l'après midi. Cette course galopade devant ou derrière le cheval m'a épuisé et donner faim. Je dois reprendre de l'énergie. Je collecte deux kilogrammes de champignons frais, beaucoup d'autres sont déjà secs sur pied et non comestibles.
Je me dirige vers Ha Rothifa que je dépasse pour atteindre un petit vallon enserré entre deux versants et abritant un bosquet composé de plusieurs espèces d'arbres qui donnent au lieu un côté magique, les couleurs automnales et les feuilles changeantes colorant l'endroit d'une aura particulière et lui conférant un certain pouvoir énergétique et spirituel contribuant au ressourcement des âmes en perdition. Le Père Rousseau, missionnaires oblate canadien, n'a peut-être pas choisi ce lieu par hasard, générateur d'ondes positives, propice au recueillement et à la prière. Je ressens un bien-être en pénétrant le bosquet et je suis surpris de le voir occupé par une école primaire. Une tente de toile blanche autour de laquelle sont disposées plusieurs cases, les habitations des enseignants, attire d'abord mon attention et je rencontre dans le prolongement de celles-ci, un bâtiment tout en longueur, construit de pierres taillées, dominé par un clocheton identique à celui de la mission de Mont-Martre dans la vallée de la rivière Lesobeng. Deux cloches pendent accrochées à la branche d'un arbre massif dont le tronc peut être apparenté à celui d'un hercule les bras écartés. Sur le sol, des pierres à demi enterrées permettent aux élèves de se ranger et délimitent sept rangs qui correspondent aux sept niveaux scolaires différents. Un chemin longeant le bord de l'eau et jonché de feuilles mortes descend vers l'amont, ce lieu reposant sur le bord de la rivière Lebakeng, ce qui confère à l'endroit avec la présence de l'eau, source de vie nourrissant le végétatif, plus de pouvoir énergétique. Quand j'approche le foyer où une marmite remplie de potirons bout et déborde, la gamine s'enfuit. Les instituteurs approchent un par un et je leur fais part de mon intention de bouillir de l'eau chaude pour un roiboos. Je me rappelle que j'ai des champignons à frire. Il est plus de 17h00 et je peux m'arrêter dans cet endroit mirifique et enchanteur au lieu de continuer jusqu'à Mohlanapeng distant de trois kilomètres. J'obtiens la permission de la principale de rester pour la nuit. Je fais ma popote et mange les champignons à la cuillère, un vrai régal. Je les préfère aux cèpes des pins. J'en ai un kilogramme dans une boite, suffisamment pour "durer" pendant cette petite semaine d'escapade et de servir d'accompagnement à ma papa, le plat de résistance par excellence du Lesotho. L'été a été la saison des fruits avec des pêches, des pommes, des poires. Quelle heureuse surprise avec ces cèpes auxquels je n'avais pas pensé, le "roi des champignons", qui enrichissent et diversifient le contenu de l'assiette. J'en raffole. Je dois m'arrêter pour en laisser un peu. Je dors dans la case avec le seul enseignant, originaire de Matsaile, un jeune non diplômé, payé un peu plus de 200 Euros. Il va commencer sa formation en continue avec l'éducation nationale l'année prochaine. Sa femme vit dans le village où je suis passé ce matin. Il lui téléphone chaque jour. Son idée est d'obtenir son diplôme d'enseignant, ils sont payé plus de 5000 Rands (environ 500 Euros), puis de partir travailler dans les mines en Afrique du Sud pendant quelques années où des amis l'invitent à les rejoindre. Ils sont mieux payés (7000 Rand) pour un travail exténuant mais, ce qu'il semble ignorer, après déduction des taxes, il ne leur plus reste que la moitié de cette somme. Je lui fais part de mon incompréhension. Il est préférable d'éduquer la jeunesse de son pays et participer à l'effort national en vue d'une meilleure éducation. Les enseignants et les infirmières sont les fonctionnaires les mieux payés et jouissent d'un statu particulièrement enviable même s'ils se plaignent. Ils sont logés gratuitement. Le seul inconvénient et il est de taille, ils sont envoyé professer dans des endroits isolés et reculés difficilement accessible dans un pays montagneux et accidenté où les déplacements, l'infrastructure du réseau routier étant insuffisamment développé à cause de la topographie des lieux, sont difficiles. Les familles sont séparées, ce qui entraîne l'infidélité dans un pays où avoir de multiples partenaires sexuels favorise la propagation du sida et augmente le nombre de divorces. Si ce n'était à cause du lit grinçant sur lequel mon hôte bouge et se retourne constamment, je mettrais ma mauvaise nuit sur le compte des souris venues danser sur les couvercles des casseroles en aluminium à moins qu'elles n'aient eu l'intention de les faire tourner.
Le lendemain, alors que je finis de préparer ma mixture dehors sur le feu, trois jeunes policiers viennent d'arriver pour parler aux élèves, les sensibiliser à propos des vols de bétail et les inciter à dénoncer les mouvements suspicieux de personnes mal intentionnées. Je quitte quand il me prend l'idée de revenir demander le nom du lieu. Je suis accueilli au son de l'accordéon. Je ne l'ai pas vu ce matin mais l'un des policiers en a apporté un. L'introduction des morceaux de musique sotho se fait toujours avec quelques notes de cet instrument à soufflet vraisemblablement importé par les premiers missionnaires français mais c'est la première fois que je vois un Sotho en jouer. Dans l'église qui fait fonction de salle de classe, les enfants rassemblés, debout devant leur banc, tapent des pieds au son de la musique comme nous taperions des mains pour accompagner le joueur. Je suis saisi par l'émotion et rempli de bonheur. Les larmes me montent aux yeux. Tout un pan de l'histoire culturelle du pays qui remonte en même temps que le retour à ma propre culture d'origine avec cet interlude musical. J'apprécie l'instant dans ce lieu qui, déjà, me parlait tant et suscitait tant de réceptivité. Le policier a appris à jouer avec son frère et son père. Il ne connaît pas le solfège mais souhaiterait, à l'avenir, enregistrer un CD. Je lui souhaite "bonne chance" avant de m'éloigner définitivement et descendre l'allée feuillue, recouverte d'une véritable haie d'honneur, formée par les arbres immenses qui s'embrassent et donnent au couvert végétal des allures de galerie verte. Au lieu de monter jusqu'à Mohlanapeng, je peux revenir légèrement et suivre le cours de la Senqu que je domine à distance puis filer vers Berselateng (Ha Nzolo) que j'associais à Leseling. Je m'éloigne de la Lebakeng et sa clinique isolée que je vois disparaître au loin comme si je jouissais d'une vue aérienne de la région. Je change de vallée et passe le col dominant celle de la Qabane et la ligne de partage des eaux entre les deux rivières avec, au loin, l'endroit où elle se jette dans la Senqu. La Qabane me laisse l'impression d'une petite rivière très courte. Je sais que je dois l'éviter et monter à sa source pour retomber dans celle de la Motsekua après une virée sur les haut plateaux.
Dans le village niché sur l'arrête entre les deux vallées, je me renseigne auprès d'un habitant après avoir attendu son apparition. Il me pointe du doigt sur sa gauche, au loin, les rivières Motsekua et Kuebon tandis que sur la droite, s'ouvre la voie vers Tiping. Je commence la descente confiant vers Kerekeng Ha Liau, un village de la Motsekua que je lui ai indiqué. A Ha Koloane, un Sotho me conduit à l'autre bout du village et m'indique le chemin à suivre. Après maintes hésitations, je redemande confirmation à la dernière case d'un troisième village avant de basculer dans la vallée proprement dite et atteindre le lit de la Qabane. Une femme me corrige et je juge bon de remettre le cap vers Tiping comme j'aurais du le faire précédemment. L'homme m'a indiqué brièvement à vol d'oiseau la direction des deux vallées mais il n'est pas aisé de les franchir, ni de les passer et verser de l'une dans l'autre. J'aurais du m'en tenir à mon itinéraire prévu sur le papier. Avec ce détour, cela m'a permis d'avoir un joli point de vue sur la Qabane. En remontant vers l'amont, deux gamines essayent de m'intercepter et faire un brin de causette. Je les devance et m'arrête pour une pause casse-croûte sur le sentier en fer à cheval épousant la forme de la montagne abrupte. D'un coté, la falaise à-pic et de l'autre, un cirque de hautes parois en spirales, comparable aux cloisons d'une coquille de nautilus, entre lesquelles la rivière semble ne pas trouver d'issue de sortie.

La Qabane donne cette impression d'être prisonnière mais elle a dessiné son lit tortueux, pièce maîtresse majestueuse dont elle est l'architecte. Le sentier glisse lisse sur la roche. Un faux-pas avec l'eau qui ruisselle et la mort accidentelle est au fond de l'abyme. La roche blanche friable et mouillée ne représente pas seulement un danger mais est un miroir plein d'illusion où le mauvais positionnement du pied peut entraîner des dérapages mortels comme ce petit jeu de l'esprit cynique qui consiste à se faire l'avocat du diable et adopter telle opinion contraire ou telle attitude provocante et finit par se retourner contre soi-même quitte à y perdre la raison et connaître les affres de la folie. Mes deux poursuivantes, assises au bout du sentier, à la pointe où commence l'arc de cercle, ne tardent pas à faire demi tour et rejoindre leurs pénates. Je poursuis vers l'amont et après avoir croisé deux femmes aux champs, décide de me baigner en fin d'après midi dans la Qabane fraîche mais revigorante. Tiping, tout le village se passe le mot, veut me retenir sous prétexte qu'il est trop tard pour remonter sur les haut plateaux. Leur impression est biaisée par le fait que le village est dans l'ombre car le soleil est passé en dessous de la ligne de crête qui domine la communauté. Je sais qu'ils ont en partie raison mais n'en fais qu'à ma tête, ce qui m'oblige à trouver le sentier par moi-même et engendre un délai supplémentaire avant de me remettre correctement sur les rails. Lorsque j'atteins les hauteurs, le soleil culmine toujours dans le ciel. Il doit être 16h00 environ. Je me dirige vers deux jeunes bergers qui viennent m'indiquer les traces à suivre, celles qui conduisent vers la Motsekua et presque concomitantes, celles qui mènent vers Lesobeng. Elles convergent plus qu'elles ne divergent sans compter qu'il y a la Kuebon qui coulent entre les deux. Entre les trois, toutes des affluents de la Senqunyane, mon coeur balance pour la Motsekua que j'ai choisi sur le papier pour faire le lien avec la petite rivière Senqu. Le chemin d'accès à l'étage supérieur, la prairie d'altitude la plus haute, tout embroussaillé, particulièrement herbu, me ralentit et s'avère pénible. Je me retrouve seul avec un soleil radieux qui plafonne au-dessus des cimes. Je dispose de plus d'une heure de lumière avant que le rideau ne se baisse et qu'il fasse nuit. J'hésite à redescendre l'autre versant et contourne la vallée qui s'ouvre sur la droite. Je crois reconnaître la Qabane et n'ai pas envie d'y remettre les pieds. Je marche depuis une demi heure quand je me mets à douter. Je préfère passer la frange de collines au-dessus de ma tête et continuer sur l'autre versant.

Dans le pire des cas, si je me trompe, je me retrouve dans la vallée de la rivière Lesobeng. J'entends des chiens aboyer en aval. Une présence humaine est rassurante surtout quand je cherche à m'abriter du froid pour la nuit. Je continue de nuit et à la lueur de ma torche que j'active des deux mains, traverse un petit cours - la Motsekua (?) Les chiens aboient mais la caravane passe et je m'éloigne d'eux. Le sentier remonte vers un col et verse de l'autre coté. Je procède lentement, pas à pas, légèrement épuisé, butant de fatigue sur des pierres, déçu que les événements prennent cette tournure. Ce que je pensais évident, rejoindre le campement signalé par la présence des canidés, n'est plus à l'ordre de la nuit. Je dois penser à trouver mon nid, une grotte ou bien ce petit fortin, un rondin de pierres empilées laissé sans toit, qui domine la vallée. "Frère Benoît, ne vois-tu donc rien venir à l'horizon ?" La vue est parfaite et lointaine. Je domine le paysage. Je n'ai rien à craindre au niveau des attaques et autres intrusions étrangères d'éventuels belligérants. Ma position est imprenable. Il s'agit d'un buron abandonné, une place forte d'une nuit aux murs épais me protégeant du froid, cherchant son occupant et futur locataire. Allongé, je tire du sac ce que j'ai de provisions et les consomme car un corps qui a emmagasiné de l'énergie est plus à même de combattre les rigueurs climatiques qu'un corps inerte. Je ne me soucie guère de dormir et ne me fais aucune illusion. Je ne m'apitoie pas sur mon sort. Je veux juste passer la nuit sans avoir à compter les heures. J'alterne la position fœtus, celle qui permet au corps de conserver la chaleur, avec celle allongée qui me permet de détendre mes jambes fatiguées et étirer mes muscles. Je n'ai pas encore trouvé le sommeil que l'aube pointe déjà.
Sortir la tête hors du duvet, la lever au-dessus du muret pour voir le soleil se lever à l'horizon et observer la palette de couleurs virant du rouge vif à l'orangé s'afficher et tirant un trait sur la ligne de crête entre ciel et terre, est un moment de bonheur même après une nuit sans sommeil. Je ne sens guère le froid lorsque je replie mon duvet et refais mon sac. Je déjeune tranquillement sachant que ma journée ne fait que commencer. Je ne suis pas resté à Tiping car je voulais avancer. A défaut d'avoir chaussé les bottes de sept lieues, j'ai l'occasion de faire un grand pas aujourd'hui. J'atteins facilement la porte vers l'inconnu, un ensemble de prairies d'altitude, un labyrinthe où même le Minotaure s'y perdrait. Tel un nain dans un espace à découvrir, je chemine à pas de géant, en équilibre sur la ligne de crête, vers d'autres horizons. Je domine le paysage tel le fou sur l'échiquier. Il n'est pas question de choisir sa dame mais la bonne case sur le plateau pour redescendre dans la vallée dorée. Point de tour d'où imaginer les stratégies possibles et inventer un itinéraire sous la voûte étoilée, une issue de secours digne d'un petit Prince éperdu de liberté. A un moment donné, deux hommes sont venus et ont continué. Il a beau les héler. Ils ne l'entendent pas et ne se retournent pas. Il est seul dans cet immense espace, un univers qu'il lui faut apprivoiser pas à pas. Il continue. Les dangers le guettent. Des chiens agressifs lui font face, freinés par un mur de pierre qu'ils hésitent à sauter, les limites de leur périmètre de sécurité, qu'il ne doit pas franchir sous peine d'être mordu et mis en pièces. Il continue malgré tout au bout de la ligne de partage entre le ciel et la terre qui domine de part et d'autre le paysage, l'horizon à portée de main et la carte du ciel dans la tête, vers l'ultime monticule habité par trois bergers. Derrière eux, l'espace se creuse et l'univers des haut plateaux bascule. Il aimerait lui aussi redescendre à un niveau plus terrestre. La ligne de fracture qui s'annonce ne lui laisse guère le choix. Il a la désagréable surprise d'avoir chevauché trop longtemps et se croire être le premier à franchir la ligne d'arrivée alors que tous les concurrents sont déjà à l'écurie. A-t-il misé sur le mauvais cheval ou lui, le fou a-t-il poussé son pion trop loin sur le plateau ? Dame Lesobeng l'attend pour un retour heureux vers une rivière sinueuse. Ha Peterose, du nom de Peter = Pierre, celui qui a donné son nom à ce village, porte d'entrée du paradis Lesobien, lui laisse les clefs d'accès à la rivière millénaire. Il longe le petit cours d'eau tributaire de la Lesobeng et laisse interloqués sur les hauteurs, les habitants de trois villages successifs avant d'atteindre une école primaire et avoir confirmation d'être sur le droit chemin. Une heure de pause thé et il poursuit sa descente en aval vers Ha Ramajallo jusqu'à ce qu'il aperçoive la butte Mont-Martre, ancienne mission fondée en 1940, où il était passé à Pâques.

Il nage comme un poisson dans des eaux connues et file se jeter dans la Senqunyane via des villages reconnus tels que Ha Kokoana où il descend de la falaise et se retrouve au niveau de l'eau et Ha Khetsi où il rencontre James, l'instit', installé depuis 16 ans dans le village, sur le point de se faire muter vers Maseru où il a déjà envoyé sa femme et sa progéniture. Il se rappelle avoir longé la rivière et laissé de côté le sentier qui montait vers le plateau, ce qui lui a coûté une nuit dans une grotte car il s'est retrouvé acculé la nuit dans un coude de la rivière aux parois infranchissables, gardiennes du cours, qui montaient la garde et formaient un cul-de-sac. Après une nuit dans un décor naturel d'une beauté incomparable, il était remonté sur le plateau et avait déjeuné avec une famille à Ha Lepolesa avant de participer à des funérailles à Ha Motsiba. L'avortement étant illégal au Lesotho, une jeune femme ayant voulu se faire avorter, avait été conduite trop tardivement aux urgences du Q2 (pour Queen Elisabeth 2, l'hôpital public de Maseru) se vidant de son sang. Cette partie de l'itinéraire, effectuée ordinairement à cheval sur deux jours, il l'expédie en 6 heures cette fois-ci, toujours émerveillé par les types de concrétions rocheuses qui jalonnent son chemin. De la roche lisse immaculée sur laquelle l'eau glisse et dessine pour les enfants, des formes de génies ou des lampes d'Aladin et pour les adultes, des oignons avec leurs peaux colorées ou des formes fœtales et vaginales avec les secrétions ocres, terreuses, sablonneuses, glaires sanglantes engluées de micro organismes donnant la vie et proclamant la naissance. Des plateaux d'ardoises de roches superposées à l'horizontale entre lesquels coule un filet d'eau se jetant dans un bassinet sablonneux le séduisent en un clin d'œil avant d'arriver à Ha Motsiba. Un toboggan de pierre blanche permet l'écoulement des eaux usées et piétinées tel un bidet grandeur nature permettant de s'épancher et prélude à un bon bain de jouvence.
Après une nuit blanche, quel bonheur de savoir ce qui m'attend à l'arrivée. David dépèce une chèvre qui a été tuée par les chacals tandis que les femmes préparent de la bouillie de maïs pour accompagner la viande. Je dispose de la case où les deux sœurs de Ramabanta servaient le "meurtau", la bouillie de sorgho liquide. Tout a été reconstitué et les jeux de casseroles remis en place à la verticale sur un porte-casserole, un arbre métallique avec des branches reposoirs en escalier sur lesquelles sont exposées les précieux récipients. Ce soir, j'ai des envies de viandes. Je ne sais pas si c'est l'effort fourni ou la nuit sans sommeil qui en est la cause mais toujours est-il que David me gâte avec quatre morceaux, le dernier, une clavicule, étant le plus fourni en viande et le mieux cuit. Bien que je sombre rapidement dans les limbes les plus profonds, un rongeur parvient à me sortir de mon sommeil paradoxal. Ils sont deux, l'un de chaque côté de la pièce. Le plus bruyant fouille et grignote sous mon lit. Avec l'aide d'un tisonnier, je ratisse trois fois, le long du mur au pied du lit, avant de me rendormir.
Du thé en quantité, du carburant de qualité, pour tenir la journée et David me montre le chemin vers la Senqunyane. Je rate presque une triple cascade constituée d'une faille dans une concrétion karstique en forme de bulbe sculptée sur trois niveaux, chacun accusant réception de l'eau à son étage dans un bénitier creusé par l'érosion, une merveille de la nature égale à celle entrevue à mon entrée dans le village.

Bien qu'il existe un pont piétonnier, David m'indique la marche à suivre pour traverser à gué la Lesobeng d'abord puis la petite Senqu. J'ai peur qu'il ait oublié qu'il a plu très tôt ce matin. Mes craintes sont vite dissipées quand je vois le niveau d'eau. Ha salemone, de l'autre côté de la rivière, n'est pas franchement proche. Je ne m'attendais pas à devoir encore grimper autant pour rattraper la piste impraticable vers Semonkong. J'ai la chance de rencontrer un pick-up venu ravitailler une boutique qui repart vers Maseru. A l'arrière, une femme malade et devant, assise, une autre à la jambe fracturée partent à l'hôpital à Maseru, la première pour une expertise psychiatrique, la seconde pour une radio seulement disponible dans la capitale au Q2. Certaines parties défoncées de la piste infernale doivent être pénibles pour ces patientes.
A Semonkong, je prends la direction de Malealea via Ribaneng, l'une des destinations préférées des touristes au porte-monnaie bien fourni. Il n'est pas difficile de suivre les traces et les sillons laissés par les groupes de chevaux, une véritable autoroute équestre à quatre voies. Je fais une pause déjeuner dans une maison où je demande à m'abriter pour échapper à l'orage. Je repars d'un pas alerte et décidé à atteindre Masemouse demain. La pluie menace de nouveau et avec le ciel totalement couvert, j'ai l'impression que la nuit est proche alors que je dispose d'un peu de temps devant moi pour pousser plus loin. Une famille essaye d'interrompre ma course alors qu'il commence à goutter mais quand j'entends la femme parler fort comme si elle criait, je la fuis et continue sans m'arrêter jusqu'à Ha Motlibi après avoir été douché par un orage survenu en cours de chemin. Je suis trempé jusqu'aux os. Une gamine, une assiette de nourriture dans les mains, demande à deux jeunes garçons de m'emmener auprès du chef qui n'est autre qu'une femme de 46 ans, veuve avec trois fillettes à charge. Elle a repris les responsabilités de son mari décédé d'un coup de froid en 2002. Une femme peut exercer la fonction de chef coutumier dans ce cas de figure ou si son fils trop jeune pour cause de décès du père, ne peut remplir son rôle. Si elle l'avait refusée, le frère cadet du défunt chef serait devenu chef. D'autres femmes l'exercent au nom de leurs maris, mineurs en Afrique du Sud. mais le vrai pouvoir ne leur appartient pas. Elles font fonction de chef pour cause d'éloignement de leurs époux. Comme les maires en France dont la fonction se rapproche le plus de celle des chefs de village, ils reçoivent une indemnité pour les dédommager, 700 Malutis (environ 70 Euros) dans la cas de Matieho. Son cheptel compte deux vaches dont elle tire le lait pour ses enfants, cinq moutons et sept chèvres, bien loin des chiffres faramineux habituels d'une centaine de têtes. A cheval, elle se rend à la fin de chaque mois à Mohale's Hoek pour une réunion des chefs. Elle peut parfaitement m'indiquer le chemin à suivre. Elle a besoin d'un jour pour aller et un autre pour revenir, au total elle est absente trois jours. Le lendemain matin, je suis de corvée d'eau avec ses fillettes qui me donnent un coup de main. Je leur distribue mon container de deux litres et une poche de cubitainer de vin rouge. Je fais trois aller-retour et comprends mon malheur. Je n'ai qu'un seul seau de vingt litres et un bidon plastique de dix litres, ce qui ne compense pas le poids du seau. Les corvées d'eau étant l'apanage des femmes, elles portent les récipients sur la tête, ce qui n'est pas mon cas. Le sentier étant à voie unique, je me retrouve restreint et limité dans mes mouvements par des rochers ou des monticules de terre en travers du chemin et dois obliquer, le corps positionné à la diagonale, pour pouvoir continuer et arriver à la case sous les rires moqueurs des Sotho qui eux, ne sont pas corvéables à merci. L'eau vient d'une résurgence et est puisée à la gamelle avant d'être reversée dans un récipient plus grand et transportée. Avec la pluie qui est tombée, l'eau n'est pas claire et pleine de turbidités si celui qui la puise la remue trop. Une seule toilette dans le village, inutilisable car la tôle qui servait de porte a été endommagé par le vent et totalement détruite par les enfants. Si des groupes de touristes passent régulièrement et séjournent dans une case qui leur est attribuée, comment peuvent-ils laisser les gens ainsi dans leur merde ? Ce circuit, couru et connu depuis de nombreuses années sert à enrichir les Afrikaners, responsables des deux points de chute où se trouvent les loges. Entre les deux, pas de salut pour une économie durable avec les locaux ou d'investissement dans un projet à long terme d'adduction d'eau ou d'amélioration des conditions sanitaires. Matieho, bien que ce soit dimanche, n'a pas une minute à elle, occupée par les villageois venus la consulter, me rappelle que je dois partir si je ne veux pas me retrouver coincer par la nuit.
Le chef du village suivant m'interpelle au passage et je lui promets la prochaine fois de dormir chez lui. S'ensuit une longue marche dans des prairies d'altitude humides et inondées de campements de bergers. Les cloches sonnent attirant mon attention. Est-ce le fruit du hasard ou y a t il une raison bien précise mais toutes les cases sont situées sur l'autre versant mieux orienté. Je fais une pause à un buron situé à proximité du sentier et goûte au lait aigre. Ma boite de yaourt grec se retrouve remplie de ce précieux breuvage. Je leur laisse une assiette et une timbale avant de continuer en tâtonnant un peu pour deviner la direction à suivre même si je reconnais la plaine en bas. Il est environ 16h00 lorsque je commence à redescendre vers la rivière Maphonkoane au pied de la montagne Lekhatje. Je trouve refuge en route vers Masemouse dans un collège où Masimotu attendait quelqu'un à la descente du bus pour remonter vers l'école où elle enseigne la littérature anglaise et la langue anglaise.

Un élève en terminale C, rencontré sur la piste, venait juste de me conseiller de prendre le raccourci par l'école et demander l'hébergement aux professeurs. Je pars tôt le lundi matin en traversant la Maphonkoane dont le niveau d'eau a monté à cause des pluies récentes et rejoins à pied Masemouse puis en voiture Mohale's Hoek par la piste qui la relie à Malealea. Une belle semaine de marche qui m'a permis de compléter la première tentative Qacha's Nek - Mohale's Hoek et de découvrir d'autres endroits admirables situés sur le même parallèle puisque les itinéraires sans se chevaucher étaient voisins l'un de l'autre.

A Qacha's Nek, je repasse devant mon poirier préféré qui me donne encore quelques belles poires bien mûres - les dernières assurément - qui m'accompagneront durant ma seconde traversée Qacha's Nek - Masemouse - Mpharane. J'épluche celles tombées à terre et les apprécie bien sucrées. Je continue vers le cognassier du presbytère en route vers le village d'Ha Maluma. Je sonne vers 16h00 chez le curé, le seul à être "branché" (connecté) dans le coin, afin d'envoyer trois courriels, n'ayant nullement l'intention de m'attarder et d'y passer la nuit. Il m'ignore complètement - je pense qu'il est sorti - l'attendant jusqu'à la nuit. Tandis que je patiente en cueillant des cèpes des pins devant sa porte, il ne m'ouvre pas la porte. Une ravissante jeune fille aura plus de chance et sera reçue. Lorsqu'elle ressort vers 19h00, elle me fait savoir que le prêtre ne désire pas être dérangé. Je suis soufflé et estomaqué. S'il était chez lui, pourquoi ne pas m'avoir ouvert au lieu de m’avoir laisser sur le seuil ? J'en ai profité pour frire les champignons chez Machabe, la case d'à côté mais maintenant qu'il fait nuit noire, je suis un peu les pieds dans l'eau et n'ai pas où passer la nuit. Je suis en chemin vers Ha Maluma quand je rencontre une mère et ses deux fillettes qui prennent soin de moi et me disent qu'il n'est pas de bon ton de continuer de nuit. Elles alarment leur voisine. Elles sont toutes deux enseignantes à l'école adjacente à l'église et logent sur le campus qui appartient à la paroisse, ce qui ne me satisfait guère de rester dans les parages. Elles n'ont en fait aucune solution à me proposer quand le mari de la seconde, inspecteur de police de sont état, fait irruption vers 20h00, de retour de Maseru, la capitale. Il suggère immédiatement de téléphoner à la police qui va venir me chercher et m'aider. J'acquiesce bien que je doute de sa perspicacité et que ce soit la meilleure solution pour résoudre mon problème. Je ne rejoins pas Ha Maluma car il fait trop noir. J'y suis pourtant déjà passé et ai rencontré une famille qui pourrait me dépanner pour la nuit. Leur maison est à, à peine à un kilomètre, plus loin sur le chemin. Je ne suis pas tenté de rentrer dans la maison de l'inspecteur mais finis par m'y résoudre, l'air dehors étant frais. Qacha's Nek avec Mokhotlong et le col de Moteng sont les endroits réputés les plus froids du Lesotho et entourés des plus hauts sommets. J'ai droit à la croûte de la papa avec des haricots et le journal pour patienter. Je prépare un rooibos. Il est presque 22h00 quand la voiture de service vient me repêcher. Ils en ont mis du temps, le commissaire en civil conduit accompagné par un autre policier également en civil, armé d'un fusil. Une affaire plus urgente les retenait ailleurs. Quand j'arrive au poste, d'autres policiers regardent la télévision et parlent bruyamment. Je finis la lecture du journal et décide de les quitter. Je retourne d'où je viens et sollicite de nouveau l'inspecteur pour lui demander s'il n'a pas une autre solution. Devant son incapacité à se renouveler, je lui dis "à demain" car il est responsable du poste à Sehlabathebe et doit s'y rendre dans l'après midi demain lundi.
Sur ce, je monte un peu plus haut m'étendre dans les coursives de l'école, sous l'auvent couvert d'un des bâtiments abritant trois classes. Il est 22h30 et bien qu'il fasse plus clair qu'il y a deux heures, les étoiles dans le ciel dégagé apportant une clarté toute relative, je ne tente pas de rejoindre Ha Maluma. Je pense que mon duvet sera suffisant pour affronter le froid ambiant. Je m'endors mais après m'être réveillé passé minuit pour uriner à cause du thé bu, il fait trop froid pour me rendormir. Je regrette de ne pas avoir emmené mon drap couchette dans lequel je me glisse à l'intérieur du duvet. Je m'en mords les doigts et reste éveillé jusqu'à l'aube. Je n'ai pas l'impression qu'il fasse très froid lorsque je m'extirpe du sac de couchage tôt le matin. Je plie le tout et refais mon sac direction Ha Maluma. Au passage de la dite maison amie, je me fais houspiller par la gamine d'âge scolaire pour ne pas être venu dormir. Avec ses copines, elles s'apprêtent pour aller à l'école, celle que j'ai investie et d'où j'arrive. Je la quitte en lui promettant de venir directement chez elle la prochaine fois que je passe la frontière en direction de l'Afrique du Sud. Je sens la fatigue mais suis résolu à marcher de l'avant dans cette petite vallée qui semble s'élargir et me laisser le passage au fur et à mesure que j'avance d'un pas lourd. Dans l'autre sens, les élèves me croisent sur le chemin de l'école. Certains, les plus jeunes, morts de peur, font demi tour dès qu'ils m'aperçoivent et font de grands détours par les champs pour m'éviter et conjurer leur frayeurs. Au bout de la piste difficilement carrossable que j'atteins après plus d'une heure de marche soutenue, je fais relâche et décide de me restaurer dans une petite fermette dont les premiers rayons du soleil chauffent la façade, unique demeure rectangulaire au milieu d'un jeu de rondavel. Dans une boite de conserve de grande taille 4/4, je fais chauffer de l'eau sur le feu pour le thé.

De la bouillie liquide de sorgho m'est offerte, peu appréciée par les locaux à cause de sa couleur sombre mais dont je raffole. J'essaye de m'étendre pour trouver le sommeil mais sans y parvenir. Après avoir bu un peu de bouillie de maïs arrosée de lait frais, les vaches viennent d'être traites, dans un bol, je continue et m'élève sur le plateau en suivant les traces des troupeaux vers Rankakala où je dois retrouver la piste carrossable vers le parc national de Sehlabathebe distant d'une centaine de kilomètres au départ de Qacha's Nek. Je parcours à pied plus de cinquante kilomètres jusqu'à la barrière de Ramatseliso où un grillage fait office de poste frontière et sépare les deux pays. Quelle idée, au beau milieu de n'importe où, un rideau de sécurité si mince pour entraver la contrebande et toutes sortes de trafics en découlant. Depuis que j'ai rejoint la piste carrossable, les lignes de crêtes au loin empêchent le ciel de toucher le sol et la montagne s'étend de part et d'autre, laissant un plateau accidenté mais ouvert, permettant l'accès à des horizons plus lointains. Je poursuis ma quête vers l'orient. En haut d'un col, alors que je reprends des forces et grignote une pomme saupoudrée de chocolat noir en poudre, un Sotho en uniforme, un militaire vraisemblablement, une canette en main qu'il laisse choir, passe devant moi et me croise en diagonale. Arrive derrière un autre Sotho me gratifiant d'un "comment ça va ?" d'une façon inhabituelle et bruyante, un peu forcée comme si l'endroit ne se prêtait pas à une telle familiarité. Je le trouve presque déplacé comme si les conditions d'isolation dans lesquelles nous nous trouvons ne justifiaient pas de faire preuve d'un tel don d'éloquence. Dans les endroits reculés, les gens se rencontrent naturellement et vont l'un vers l'autre sans s'apostropher verbalement. Ce dernier ne vient même pas vers moi mais se déplace en diagonale dans le sens opposé à celle du soldat. Ils vont nécessairement se croiser à un point donné et leur rencontre donne lieu à une courte discussion et éventuellement l'échange d'un paquet ou / et de l'argent. Je ne suis pas assez concentré et intéressé pour le remarquer. Ce qui m'intrigue toutefois, l'un comme l'autre continue sur sa diagonale comme si de rien n'était, ma présence remarquée ne les incommodant pas mais n'étant pas particulièrement bienvenue. Je le note sur mon calepin.
Cette frontière du sud Lesotho est une passoire idéale pour ce genre de petits échanges fructueux, la ganja (l'herbe) et le vol de bétail étant ce qu'il y a de plus courant. Je finis mon parcours sur une trentaine de kilomètres qu'il me reste pour atteindre Sehlabathebe avec un autobus rempli de passagers ayant fait leurs emplettes en Afrique du Sud soit pour leurs besoins personnels, soit pour refournir les petites boutiques, enseignes locales, dans lesquelles les prix gonflent de 25%. Le bus commence à se vider de ses occupants au fur et à mesure que nous approchons du but et les canettes vides de soda jonchent le plancher du véhicule. Elles roulent dans tous les sens incitant les personnes assises à les ramasser et les jeter par les fenêtres grandes ouvertes à mon plus grand désespoir. Je ramène mon grain de sel, ce qui en contraint certains à modérer leurs initiatives de nettoyage mais je ne suis pas dupe car dès que j'aurai le dos tourné, mes efforts d'éducation des masses populaires tomberont à l'eau. Il y a encore un long chemin à faire avant que la prise de conscience, auprès des populations locales, de sujets qui touchent à l'écologie et le respect de la nature, se fassent. Autant parler à un mur. Je n'ose pas imaginer le Lesotho jonché et recouvert de boites métalliques d'origines diverses s'il advenait que tout un chacun avait les moyens d'en consommer plusieurs quotidiennement. Quel dommage de salir avec des déchets un tel décor empreint d'un cachet inestimable.
"Mabotle hotel", drôle de nom qui peut se traduire en franglais par "ma bouteille", se trouve à l'embranchement de la route qui part vers Matebang. Je ne doute pas que tous ces cadavres non recyclés finissent dans un coin d'herbe dans la cour de l'auberge qui abrite les chauffeurs pour la nuit. Une école primaire à côté de celle-ci semble m'attendre mais je la dépasse rapidement alors qu'il va faire noir dans une demi-heure. Comme si ma nuit dehors ne m'avait pas suffit, je prends la piste vers Likotase qui se trouve de l'autre côté du col de Matebang. Comme 37 kilomètres me séparent de Matebang, j'évalue la distance qui me sépare du village à une dizaine de kilomètres. L'ascension est lente, je ne m'attendais pas à un col avant d'atteindre le village, première erreur de ma part. J'ai aperçu un signal lumineux sur les hauteurs, un émetteur de la radio nationale. Je devine que je vais passer à côté. A cause de l'obscurité, je suis obligé de suivre la piste caillouteuse et ne peux pas prendre les raccourcis éventuels. Je bute dans des cailloux et risque de tomber épuisé de fatigue à plusieurs reprises. Je ne suis pas loin des cent kilomètres de marche au compteur aujourd'hui, ce qui me parait impossible mais à bien ouvrir les yeux, réel. Qacha's Nek - Sehlabathebe = 105 km - 28 km en autobus plus ce que je parcours maintenant. Je dois tenir compte du raccourci de ce matin, ce qui permet d'éliminer une dizaine de kilomètres. Au delà de quatre-vingt kilomètres, la coupe est pleine et commence à déborder sans oublier qu'il fait froid. Il me saisit la tête mais j'ai la phlegme de poser mon sac et l'ouvrir pour me couvrir avec ma casquette. Je sens mon cou se refroidir ainsi que derrière les oreilles. J'atteins le col où a été construit l'émetteur franchissant en cours de progression de multiples passages à gué. Plaqué contre l'enceinte de barres métalliques à la verticale qui le protège, j'entends des chevaux monter dans l'angle qui donne sur l'autre versant. Deux cavaliers surgissent sur la piste avec grands bruits de sabots, tout étonnés de voir un étranger naviguer de nuit dans un tel lieu. Je leur demande de plus amples informations à propos de ce qu'il me reste à parcourir.
Likotase est au fond de la vallée, invisible à nos yeux depuis le col mais je peux estimer la distance à parcourir, à peine plus courte que celle que je viens d'effectuer, la différence notable étant principalement qu'il s'agit d'une descente au lieu d'une montée. Marchant à bon train, après plus d'une heure de piste où il semblerait que des rochers ait été brisés et émiettés sur mon parcours pour ralentir ma course, je laisse de côté une concession de quatre cases construites le long de la voie avant de frapper à la suivante qui comprend une première case pour les parents, une seconde pour les enfants et une troisième pour les chiens ! Je n'ai aucun mal à m'endormir. Je quitte tôt le matin dans l'espoir de cueillir en cours de chemin un véhicule en transit vers Matebang. Le panier à salade m'attend. La voiture de police de l'inspecteur Kenza qui n'est jamais arrivée hier à Sehlabathebe, est en route pour une tournée d'inspection, une visite de routine mensuelle, vers Matebang. Je me retrouve enfermé derrière en manque d'oxygène dans le caisson métallique aux ouvertures réduites grillagées avec cinq Sotho, une jeune femme parmi nous, dont deux, pliés en deux à cause de leur grande taille, tentent de vomir ce qu'il n'ont pas ingurgité ce matin. L'un préfère cracher par la fenêtre, l'autre dans le coin arrière droit de la caisse. La pause est bienvenue pour les récalcitrants à Ha Nkofo, ce qui leur permet de reprendre leurs aises. Ils seront néanmoins débarqués peu avant l'arrivée à Matebang. S'ils n'ont pas l'habitude de rouler, laissez-les marcher même si je suis d'accord que le panier à salade a plutôt des airs de boite à sardines, claustrophobie mise à part. Je ne suis pas certain que cette névrose latente découverte au début du 19ème siècle en Europe ait fait son chemin jusqu'au Lesotho dont les habitants vivent encore au Moyen-âge.
A Matebang, le destin me met en contact avec un jeune berger qui me présente à ses grands-parents car il est particulièrement occupé à la tonte des chèvres du cheptel familial. La période de tonte pour les moutons s'étend de septembre à décembre tandis que celle, pour les chèvres, commence en avril et se poursuit jusqu'en juillet. Chaque ouvrier reçoit 1.50 Rands, moins de 20 centimes d'Euros, par animal tondu et 2 Rands s'il s'agit d'un male car il se débat plus et nécessite plus de force pour le maintenir. Le mohair est ensuite collecté et envoyé à Maseru qui l'envoie au Cap en Afrique du Sud d'où il part vers l'Asie traité par les Chinois. Satisfait, il a reçu, l'année dernière, 12 000 Malutis (environ 1200 Euros) pour ses 150 moutons mais seulement 4000 (400 Euros) pour ses chèvres, ce qui l'a fortement déçu. Avec un revenu annuel de 16 000 Rands (environ 1600 Euros) bien employé, des dépenses bien réparties et justifiées sans se créer de grands besoins, cela permet de pouvoir planifier son budget correctement surtout si l'on vit essentiellement de l'agriculture et est autonome en ce qui concerne les produits du sol qui constituent la base de l'alimentation. Les gens crient misère car ils sont victimes de leurs désirs et de leur frénésie d'acheteur compulsif. Je me retrouve confié à la garde de ses aïeux et cuisine mon dernier sac de cèpes des pins en même tant que je prépare du thé dans la case familiale, celle des invités, où est étalé tout le trousseau y compris le lit unique.

Grand Ma, hyper active et énergique malgré son bel âge et sa petite taille, une battante au cœur d'or, s'affaire autour du foyer dehors faisant des aller-retour dans la case cuisine tandis grand-papa ratisse dans un périmètre plus large autour de son domaine comme une araignée qui tisse sa toile, s'étend et dépasse ses limites avant de revenir au centre de sa pièce maîtresse. Après une salade de champignons et de tomates avec un peu de papa, je m'endors épuisé pour ne me réveiller qu'à 17h00. Hélas ! Trop tard pour repartir et traverser la Senqu. Je m'affaire jusqu'à la nuit et vais cueillir des figues de barbarie sans oublier de chercher de l'eau à la pompe, près de 300 litres à cheval sur deux jours. Je récupère encore toute la nuit des fatigues du voyage, la marche et la nuit dehors à Qacha's Nek avant de continuer avec un enseignant qui se rend à cheval à Matsaile pour les funérailles d'une tante. Comme il ne se sentait pas à l'aise pour traverser la Senqu, il a demandé à son loueur d'équidé de l'accompagner. Je les ai devancé et les attends déchaussé sur les bords de la rivière tandis que j'observe deux cavaliers traversant le cours en sens inverse, ce qui m'indique la profondeur du niveau d'eau et m'évite d'avoir à "lire la carte du fleuve" ou le sonder pour mieux l'appréhender. Le plan de mes deux accompagnants est de monter un cheval à cru pour eux deux et l'autre également à cru pour faciliter ma traversée. Aucune selle où accrocher mes sacs. Je monte l'animal, mon sac sur le dos tandis qu'ils se chargent d'emmener mon sac à main et mes chaussures. La tentative avortée de mettre les chevaux à l'eau ne me rassure guère d'autant plus que je sais, pour avoir vu les autres progresser dans l'eau, que je peux passer à pied. Notre guide a essayé de descendre dans le lit de la rivière à un endroit trop profond et a effrayé nos montures. Me sentant en déséquilibre à cru, je crains de dévisser et retomber les deux pieds dans l'eau jusqu'à la taille, ce qui aurait pour incidence de mouiller mes chaussures et ma banane. Je mets pied à terre et décide de passer à gué à pied, la meilleure décision que je puisse prendre. Je les vois s'éloigner, le niveau de l'eau affleurant le poitrail des chevaux. Je fais ma propre lecture des lieux et elle m'arrive à mi genou durant toute la traversée. Je peux marcher sur les bas-fonds sablonneux visibles, ce qui est impossible à cheval vu le volume d'eau déplacé par les bêtes soulevant le limon et entraînant de la turbidité et un manque évident de lisibilité du sous-sol. Je peux presque les rattraper mais n'en fais rien progressant à ma propre allure. Je récupère mes effets sur l'autre rive, rechausse et pars à l'assaut de la falaise jusqu'au village où aucun enterrement n'a lieu. Après quelques mots échangés avec le chef du village dans un anglais impeccable, je continue sur les hauteurs vers Manganeng surplombant la rivière Senqu puis Libobeng. A ce dernier village, juché sur la falaise opposée à celle sur laquelle je me trouve, de l'autre côté de la rivière du même nom, je décernerai le prix du plus beau village du Lesotho. Des chants sotho synonymes de regroupement et de libations accompagnés de grandes parties de rigolades donnent une ambiance de fête au village bien que ce soit peut-être des funérailles puisque le village entier est invité dans ce cas particulier. Adossé à la montagne, le promontoire sur lequel est situé Libobeng, est délimité en avant par la falaise et sur ses deux côtés latéraux par deux profondes failles, entailles comparables à celles séparant les griffes de la patte d'un sphinx géant sur laquelle Libobeng se serait assis. A mes plus grands regrets, je n'ai pas besoin d'escalader la paroi, ni de monter au village. Dans le lit de la Libobeng, un ânetier m'indique le sentier qui court vers Mohlanapeng. Un cavalier s'apprête à l'emprunter et je l'arrête lui demandant d'emmener mon sac à provision et ma bouteille de thé dans ses sacoches. Cela me permet de me décharger et pouvoir le suivre plus facilement. Je reconnais au fur et à mesure que nous progressons les villages de Mosenekeng et Tsolo sur l'autre rive de la Senqu, itinéraire emprunté lorsque je suis allé à Matebang depuis Melikane. Il se rend à Leseling de l'autre côté du fleuve or je sais que, même si Leseling fait partie de mon itinéraire, je ne dois pas repasser de l'autre côté de l'eau, ce qui m'inquiète et me pousse à prendre une décision. Je conclus qu'il doit y avoir deux localités appelées Leseling mais si proches l'une de l'autre, cela suscite mon étonnement. A vérifier sur la carte au retour (effectivement bien pressenti puisqu'il existe le village de Leseling Ha Tietja et un autre lieu-dit faisant office de bureau de poste appelé Leseling). Je le quitte à l'embranchement vers Mohlanapeng, lui abordant la descente vers la Senqu tandis que je poursuis sur les hauteurs dominant le lit du fleuve et de l'autre côté, sur un promontoire, îlot rocheux détaché d'un pan de falaise, la clinique de Lebakeng accessible par avion.

Ma journée pourrait s'intituler "Balade le long de la rivière Senqu" que je vais quitter bientôt d'ailleurs pour rentrer légèrement à l'intérieur des terres. Au passage entre deux petits monts, deux ouvriers construisent des toilettes sèches au milieu d'un parterre de spectateurs oisifs. A chaque clinique, un assistant sanitaire est rattaché et s'occupe de promouvoir dans les zones rurales les mesures nécessaires à une bonne hygiène de vie dont celle d'utiliser des toilettes. Quelqu'un doit donner son nom et se montrer responsable lors de la construction de celles-ci afin d'en prendre soin. Si ces précautions ne sont pas prises, les toilettes seront d'une façon ou d'une autre endommagées par les rudes conditions climatiques, la pluie ou le vent, ou les habitants dont les enfants, ce qui en dit long sur la notion de bien public et l'irresponsabilité des locaux envers les biens de la collectivité. Un beau matin, au réveil, les tôles auront été volées, arrachées et utilisées à d'autres fins par des villageois peu scrupuleux et les chevrons serviront à la construction à des fins personnels ou finiront dans le feu pour cuisiner. Je quitte la petite clique et me repose dans un bosquet de saules et bouleaux, véritable champignonnière naturelle où ne poussent que des cèpes d'une variété propre à l'arbre qui les abrite. Pour les goûter, je ne prends guère garde et en mange deux petits minuscules et le morceau de chapeau d'un énorme avec mon repas de l'après midi. Cette course galopade devant ou derrière le cheval m'a épuisé et donner faim. Je dois reprendre de l'énergie. Je collecte deux kilogrammes de champignons frais, beaucoup d'autres sont déjà secs sur pied et non comestibles.
Je me dirige vers Ha Rothifa que je dépasse pour atteindre un petit vallon enserré entre deux versants et abritant un bosquet composé de plusieurs espèces d'arbres qui donnent au lieu un côté magique, les couleurs automnales et les feuilles changeantes colorant l'endroit d'une aura particulière et lui conférant un certain pouvoir énergétique et spirituel contribuant au ressourcement des âmes en perdition. Le Père Rousseau, missionnaires oblate canadien, n'a peut-être pas choisi ce lieu par hasard, générateur d'ondes positives, propice au recueillement et à la prière. Je ressens un bien-être en pénétrant le bosquet et je suis surpris de le voir occupé par une école primaire. Une tente de toile blanche autour de laquelle sont disposées plusieurs cases, les habitations des enseignants, attire d'abord mon attention et je rencontre dans le prolongement de celles-ci, un bâtiment tout en longueur, construit de pierres taillées, dominé par un clocheton identique à celui de la mission de Mont-Martre dans la vallée de la rivière Lesobeng. Deux cloches pendent accrochées à la branche d'un arbre massif dont le tronc peut être apparenté à celui d'un hercule les bras écartés. Sur le sol, des pierres à demi enterrées permettent aux élèves de se ranger et délimitent sept rangs qui correspondent aux sept niveaux scolaires différents. Un chemin longeant le bord de l'eau et jonché de feuilles mortes descend vers l'amont, ce lieu reposant sur le bord de la rivière Lebakeng, ce qui confère à l'endroit avec la présence de l'eau, source de vie nourrissant le végétatif, plus de pouvoir énergétique. Quand j'approche le foyer où une marmite remplie de potirons bout et déborde, la gamine s'enfuit. Les instituteurs approchent un par un et je leur fais part de mon intention de bouillir de l'eau chaude pour un roiboos. Je me rappelle que j'ai des champignons à frire. Il est plus de 17h00 et je peux m'arrêter dans cet endroit mirifique et enchanteur au lieu de continuer jusqu'à Mohlanapeng distant de trois kilomètres. J'obtiens la permission de la principale de rester pour la nuit. Je fais ma popote et mange les champignons à la cuillère, un vrai régal. Je les préfère aux cèpes des pins. J'en ai un kilogramme dans une boite, suffisamment pour "durer" pendant cette petite semaine d'escapade et de servir d'accompagnement à ma papa, le plat de résistance par excellence du Lesotho. L'été a été la saison des fruits avec des pêches, des pommes, des poires. Quelle heureuse surprise avec ces cèpes auxquels je n'avais pas pensé, le "roi des champignons", qui enrichissent et diversifient le contenu de l'assiette. J'en raffole. Je dois m'arrêter pour en laisser un peu. Je dors dans la case avec le seul enseignant, originaire de Matsaile, un jeune non diplômé, payé un peu plus de 200 Euros. Il va commencer sa formation en continue avec l'éducation nationale l'année prochaine. Sa femme vit dans le village où je suis passé ce matin. Il lui téléphone chaque jour. Son idée est d'obtenir son diplôme d'enseignant, ils sont payé plus de 5000 Rands (environ 500 Euros), puis de partir travailler dans les mines en Afrique du Sud pendant quelques années où des amis l'invitent à les rejoindre. Ils sont mieux payés (7000 Rand) pour un travail exténuant mais, ce qu'il semble ignorer, après déduction des taxes, il ne leur plus reste que la moitié de cette somme. Je lui fais part de mon incompréhension. Il est préférable d'éduquer la jeunesse de son pays et participer à l'effort national en vue d'une meilleure éducation. Les enseignants et les infirmières sont les fonctionnaires les mieux payés et jouissent d'un statu particulièrement enviable même s'ils se plaignent. Ils sont logés gratuitement. Le seul inconvénient et il est de taille, ils sont envoyé professer dans des endroits isolés et reculés difficilement accessible dans un pays montagneux et accidenté où les déplacements, l'infrastructure du réseau routier étant insuffisamment développé à cause de la topographie des lieux, sont difficiles. Les familles sont séparées, ce qui entraîne l'infidélité dans un pays où avoir de multiples partenaires sexuels favorise la propagation du sida et augmente le nombre de divorces. Si ce n'était à cause du lit grinçant sur lequel mon hôte bouge et se retourne constamment, je mettrais ma mauvaise nuit sur le compte des souris venues danser sur les couvercles des casseroles en aluminium à moins qu'elles n'aient eu l'intention de les faire tourner.
Le lendemain, alors que je finis de préparer ma mixture dehors sur le feu, trois jeunes policiers viennent d'arriver pour parler aux élèves, les sensibiliser à propos des vols de bétail et les inciter à dénoncer les mouvements suspicieux de personnes mal intentionnées. Je quitte quand il me prend l'idée de revenir demander le nom du lieu. Je suis accueilli au son de l'accordéon. Je ne l'ai pas vu ce matin mais l'un des policiers en a apporté un. L'introduction des morceaux de musique sotho se fait toujours avec quelques notes de cet instrument à soufflet vraisemblablement importé par les premiers missionnaires français mais c'est la première fois que je vois un Sotho en jouer. Dans l'église qui fait fonction de salle de classe, les enfants rassemblés, debout devant leur banc, tapent des pieds au son de la musique comme nous taperions des mains pour accompagner le joueur. Je suis saisi par l'émotion et rempli de bonheur. Les larmes me montent aux yeux. Tout un pan de l'histoire culturelle du pays qui remonte en même temps que le retour à ma propre culture d'origine avec cet interlude musical. J'apprécie l'instant dans ce lieu qui, déjà, me parlait tant et suscitait tant de réceptivité. Le policier a appris à jouer avec son frère et son père. Il ne connaît pas le solfège mais souhaiterait, à l'avenir, enregistrer un CD. Je lui souhaite "bonne chance" avant de m'éloigner définitivement et descendre l'allée feuillue, recouverte d'une véritable haie d'honneur, formée par les arbres immenses qui s'embrassent et donnent au couvert végétal des allures de galerie verte. Au lieu de monter jusqu'à Mohlanapeng, je peux revenir légèrement et suivre le cours de la Senqu que je domine à distance puis filer vers Berselateng (Ha Nzolo) que j'associais à Leseling. Je m'éloigne de la Lebakeng et sa clinique isolée que je vois disparaître au loin comme si je jouissais d'une vue aérienne de la région. Je change de vallée et passe le col dominant celle de la Qabane et la ligne de partage des eaux entre les deux rivières avec, au loin, l'endroit où elle se jette dans la Senqu. La Qabane me laisse l'impression d'une petite rivière très courte. Je sais que je dois l'éviter et monter à sa source pour retomber dans celle de la Motsekua après une virée sur les haut plateaux.
Dans le village niché sur l'arrête entre les deux vallées, je me renseigne auprès d'un habitant après avoir attendu son apparition. Il me pointe du doigt sur sa gauche, au loin, les rivières Motsekua et Kuebon tandis que sur la droite, s'ouvre la voie vers Tiping. Je commence la descente confiant vers Kerekeng Ha Liau, un village de la Motsekua que je lui ai indiqué. A Ha Koloane, un Sotho me conduit à l'autre bout du village et m'indique le chemin à suivre. Après maintes hésitations, je redemande confirmation à la dernière case d'un troisième village avant de basculer dans la vallée proprement dite et atteindre le lit de la Qabane. Une femme me corrige et je juge bon de remettre le cap vers Tiping comme j'aurais du le faire précédemment. L'homme m'a indiqué brièvement à vol d'oiseau la direction des deux vallées mais il n'est pas aisé de les franchir, ni de les passer et verser de l'une dans l'autre. J'aurais du m'en tenir à mon itinéraire prévu sur le papier. Avec ce détour, cela m'a permis d'avoir un joli point de vue sur la Qabane. En remontant vers l'amont, deux gamines essayent de m'intercepter et faire un brin de causette. Je les devance et m'arrête pour une pause casse-croûte sur le sentier en fer à cheval épousant la forme de la montagne abrupte. D'un coté, la falaise à-pic et de l'autre, un cirque de hautes parois en spirales, comparable aux cloisons d'une coquille de nautilus, entre lesquelles la rivière semble ne pas trouver d'issue de sortie.

La Qabane donne cette impression d'être prisonnière mais elle a dessiné son lit tortueux, pièce maîtresse majestueuse dont elle est l'architecte. Le sentier glisse lisse sur la roche. Un faux-pas avec l'eau qui ruisselle et la mort accidentelle est au fond de l'abyme. La roche blanche friable et mouillée ne représente pas seulement un danger mais est un miroir plein d'illusion où le mauvais positionnement du pied peut entraîner des dérapages mortels comme ce petit jeu de l'esprit cynique qui consiste à se faire l'avocat du diable et adopter telle opinion contraire ou telle attitude provocante et finit par se retourner contre soi-même quitte à y perdre la raison et connaître les affres de la folie. Mes deux poursuivantes, assises au bout du sentier, à la pointe où commence l'arc de cercle, ne tardent pas à faire demi tour et rejoindre leurs pénates. Je poursuis vers l'amont et après avoir croisé deux femmes aux champs, décide de me baigner en fin d'après midi dans la Qabane fraîche mais revigorante. Tiping, tout le village se passe le mot, veut me retenir sous prétexte qu'il est trop tard pour remonter sur les haut plateaux. Leur impression est biaisée par le fait que le village est dans l'ombre car le soleil est passé en dessous de la ligne de crête qui domine la communauté. Je sais qu'ils ont en partie raison mais n'en fais qu'à ma tête, ce qui m'oblige à trouver le sentier par moi-même et engendre un délai supplémentaire avant de me remettre correctement sur les rails. Lorsque j'atteins les hauteurs, le soleil culmine toujours dans le ciel. Il doit être 16h00 environ. Je me dirige vers deux jeunes bergers qui viennent m'indiquer les traces à suivre, celles qui conduisent vers la Motsekua et presque concomitantes, celles qui mènent vers Lesobeng. Elles convergent plus qu'elles ne divergent sans compter qu'il y a la Kuebon qui coulent entre les deux. Entre les trois, toutes des affluents de la Senqunyane, mon coeur balance pour la Motsekua que j'ai choisi sur le papier pour faire le lien avec la petite rivière Senqu. Le chemin d'accès à l'étage supérieur, la prairie d'altitude la plus haute, tout embroussaillé, particulièrement herbu, me ralentit et s'avère pénible. Je me retrouve seul avec un soleil radieux qui plafonne au-dessus des cimes. Je dispose de plus d'une heure de lumière avant que le rideau ne se baisse et qu'il fasse nuit. J'hésite à redescendre l'autre versant et contourne la vallée qui s'ouvre sur la droite. Je crois reconnaître la Qabane et n'ai pas envie d'y remettre les pieds. Je marche depuis une demi heure quand je me mets à douter. Je préfère passer la frange de collines au-dessus de ma tête et continuer sur l'autre versant.

Dans le pire des cas, si je me trompe, je me retrouve dans la vallée de la rivière Lesobeng. J'entends des chiens aboyer en aval. Une présence humaine est rassurante surtout quand je cherche à m'abriter du froid pour la nuit. Je continue de nuit et à la lueur de ma torche que j'active des deux mains, traverse un petit cours - la Motsekua (?) Les chiens aboient mais la caravane passe et je m'éloigne d'eux. Le sentier remonte vers un col et verse de l'autre coté. Je procède lentement, pas à pas, légèrement épuisé, butant de fatigue sur des pierres, déçu que les événements prennent cette tournure. Ce que je pensais évident, rejoindre le campement signalé par la présence des canidés, n'est plus à l'ordre de la nuit. Je dois penser à trouver mon nid, une grotte ou bien ce petit fortin, un rondin de pierres empilées laissé sans toit, qui domine la vallée. "Frère Benoît, ne vois-tu donc rien venir à l'horizon ?" La vue est parfaite et lointaine. Je domine le paysage. Je n'ai rien à craindre au niveau des attaques et autres intrusions étrangères d'éventuels belligérants. Ma position est imprenable. Il s'agit d'un buron abandonné, une place forte d'une nuit aux murs épais me protégeant du froid, cherchant son occupant et futur locataire. Allongé, je tire du sac ce que j'ai de provisions et les consomme car un corps qui a emmagasiné de l'énergie est plus à même de combattre les rigueurs climatiques qu'un corps inerte. Je ne me soucie guère de dormir et ne me fais aucune illusion. Je ne m'apitoie pas sur mon sort. Je veux juste passer la nuit sans avoir à compter les heures. J'alterne la position fœtus, celle qui permet au corps de conserver la chaleur, avec celle allongée qui me permet de détendre mes jambes fatiguées et étirer mes muscles. Je n'ai pas encore trouvé le sommeil que l'aube pointe déjà.
Sortir la tête hors du duvet, la lever au-dessus du muret pour voir le soleil se lever à l'horizon et observer la palette de couleurs virant du rouge vif à l'orangé s'afficher et tirant un trait sur la ligne de crête entre ciel et terre, est un moment de bonheur même après une nuit sans sommeil. Je ne sens guère le froid lorsque je replie mon duvet et refais mon sac. Je déjeune tranquillement sachant que ma journée ne fait que commencer. Je ne suis pas resté à Tiping car je voulais avancer. A défaut d'avoir chaussé les bottes de sept lieues, j'ai l'occasion de faire un grand pas aujourd'hui. J'atteins facilement la porte vers l'inconnu, un ensemble de prairies d'altitude, un labyrinthe où même le Minotaure s'y perdrait. Tel un nain dans un espace à découvrir, je chemine à pas de géant, en équilibre sur la ligne de crête, vers d'autres horizons. Je domine le paysage tel le fou sur l'échiquier. Il n'est pas question de choisir sa dame mais la bonne case sur le plateau pour redescendre dans la vallée dorée. Point de tour d'où imaginer les stratégies possibles et inventer un itinéraire sous la voûte étoilée, une issue de secours digne d'un petit Prince éperdu de liberté. A un moment donné, deux hommes sont venus et ont continué. Il a beau les héler. Ils ne l'entendent pas et ne se retournent pas. Il est seul dans cet immense espace, un univers qu'il lui faut apprivoiser pas à pas. Il continue. Les dangers le guettent. Des chiens agressifs lui font face, freinés par un mur de pierre qu'ils hésitent à sauter, les limites de leur périmètre de sécurité, qu'il ne doit pas franchir sous peine d'être mordu et mis en pièces. Il continue malgré tout au bout de la ligne de partage entre le ciel et la terre qui domine de part et d'autre le paysage, l'horizon à portée de main et la carte du ciel dans la tête, vers l'ultime monticule habité par trois bergers. Derrière eux, l'espace se creuse et l'univers des haut plateaux bascule. Il aimerait lui aussi redescendre à un niveau plus terrestre. La ligne de fracture qui s'annonce ne lui laisse guère le choix. Il a la désagréable surprise d'avoir chevauché trop longtemps et se croire être le premier à franchir la ligne d'arrivée alors que tous les concurrents sont déjà à l'écurie. A-t-il misé sur le mauvais cheval ou lui, le fou a-t-il poussé son pion trop loin sur le plateau ? Dame Lesobeng l'attend pour un retour heureux vers une rivière sinueuse. Ha Peterose, du nom de Peter = Pierre, celui qui a donné son nom à ce village, porte d'entrée du paradis Lesobien, lui laisse les clefs d'accès à la rivière millénaire. Il longe le petit cours d'eau tributaire de la Lesobeng et laisse interloqués sur les hauteurs, les habitants de trois villages successifs avant d'atteindre une école primaire et avoir confirmation d'être sur le droit chemin. Une heure de pause thé et il poursuit sa descente en aval vers Ha Ramajallo jusqu'à ce qu'il aperçoive la butte Mont-Martre, ancienne mission fondée en 1940, où il était passé à Pâques.

Il nage comme un poisson dans des eaux connues et file se jeter dans la Senqunyane via des villages reconnus tels que Ha Kokoana où il descend de la falaise et se retrouve au niveau de l'eau et Ha Khetsi où il rencontre James, l'instit', installé depuis 16 ans dans le village, sur le point de se faire muter vers Maseru où il a déjà envoyé sa femme et sa progéniture. Il se rappelle avoir longé la rivière et laissé de côté le sentier qui montait vers le plateau, ce qui lui a coûté une nuit dans une grotte car il s'est retrouvé acculé la nuit dans un coude de la rivière aux parois infranchissables, gardiennes du cours, qui montaient la garde et formaient un cul-de-sac. Après une nuit dans un décor naturel d'une beauté incomparable, il était remonté sur le plateau et avait déjeuné avec une famille à Ha Lepolesa avant de participer à des funérailles à Ha Motsiba. L'avortement étant illégal au Lesotho, une jeune femme ayant voulu se faire avorter, avait été conduite trop tardivement aux urgences du Q2 (pour Queen Elisabeth 2, l'hôpital public de Maseru) se vidant de son sang. Cette partie de l'itinéraire, effectuée ordinairement à cheval sur deux jours, il l'expédie en 6 heures cette fois-ci, toujours émerveillé par les types de concrétions rocheuses qui jalonnent son chemin. De la roche lisse immaculée sur laquelle l'eau glisse et dessine pour les enfants, des formes de génies ou des lampes d'Aladin et pour les adultes, des oignons avec leurs peaux colorées ou des formes fœtales et vaginales avec les secrétions ocres, terreuses, sablonneuses, glaires sanglantes engluées de micro organismes donnant la vie et proclamant la naissance. Des plateaux d'ardoises de roches superposées à l'horizontale entre lesquels coule un filet d'eau se jetant dans un bassinet sablonneux le séduisent en un clin d'œil avant d'arriver à Ha Motsiba. Un toboggan de pierre blanche permet l'écoulement des eaux usées et piétinées tel un bidet grandeur nature permettant de s'épancher et prélude à un bon bain de jouvence.
Après une nuit blanche, quel bonheur de savoir ce qui m'attend à l'arrivée. David dépèce une chèvre qui a été tuée par les chacals tandis que les femmes préparent de la bouillie de maïs pour accompagner la viande. Je dispose de la case où les deux sœurs de Ramabanta servaient le "meurtau", la bouillie de sorgho liquide. Tout a été reconstitué et les jeux de casseroles remis en place à la verticale sur un porte-casserole, un arbre métallique avec des branches reposoirs en escalier sur lesquelles sont exposées les précieux récipients. Ce soir, j'ai des envies de viandes. Je ne sais pas si c'est l'effort fourni ou la nuit sans sommeil qui en est la cause mais toujours est-il que David me gâte avec quatre morceaux, le dernier, une clavicule, étant le plus fourni en viande et le mieux cuit. Bien que je sombre rapidement dans les limbes les plus profonds, un rongeur parvient à me sortir de mon sommeil paradoxal. Ils sont deux, l'un de chaque côté de la pièce. Le plus bruyant fouille et grignote sous mon lit. Avec l'aide d'un tisonnier, je ratisse trois fois, le long du mur au pied du lit, avant de me rendormir.
Du thé en quantité, du carburant de qualité, pour tenir la journée et David me montre le chemin vers la Senqunyane. Je rate presque une triple cascade constituée d'une faille dans une concrétion karstique en forme de bulbe sculptée sur trois niveaux, chacun accusant réception de l'eau à son étage dans un bénitier creusé par l'érosion, une merveille de la nature égale à celle entrevue à mon entrée dans le village.

Bien qu'il existe un pont piétonnier, David m'indique la marche à suivre pour traverser à gué la Lesobeng d'abord puis la petite Senqu. J'ai peur qu'il ait oublié qu'il a plu très tôt ce matin. Mes craintes sont vite dissipées quand je vois le niveau d'eau. Ha salemone, de l'autre côté de la rivière, n'est pas franchement proche. Je ne m'attendais pas à devoir encore grimper autant pour rattraper la piste impraticable vers Semonkong. J'ai la chance de rencontrer un pick-up venu ravitailler une boutique qui repart vers Maseru. A l'arrière, une femme malade et devant, assise, une autre à la jambe fracturée partent à l'hôpital à Maseru, la première pour une expertise psychiatrique, la seconde pour une radio seulement disponible dans la capitale au Q2. Certaines parties défoncées de la piste infernale doivent être pénibles pour ces patientes.
A Semonkong, je prends la direction de Malealea via Ribaneng, l'une des destinations préférées des touristes au porte-monnaie bien fourni. Il n'est pas difficile de suivre les traces et les sillons laissés par les groupes de chevaux, une véritable autoroute équestre à quatre voies. Je fais une pause déjeuner dans une maison où je demande à m'abriter pour échapper à l'orage. Je repars d'un pas alerte et décidé à atteindre Masemouse demain. La pluie menace de nouveau et avec le ciel totalement couvert, j'ai l'impression que la nuit est proche alors que je dispose d'un peu de temps devant moi pour pousser plus loin. Une famille essaye d'interrompre ma course alors qu'il commence à goutter mais quand j'entends la femme parler fort comme si elle criait, je la fuis et continue sans m'arrêter jusqu'à Ha Motlibi après avoir été douché par un orage survenu en cours de chemin. Je suis trempé jusqu'aux os. Une gamine, une assiette de nourriture dans les mains, demande à deux jeunes garçons de m'emmener auprès du chef qui n'est autre qu'une femme de 46 ans, veuve avec trois fillettes à charge. Elle a repris les responsabilités de son mari décédé d'un coup de froid en 2002. Une femme peut exercer la fonction de chef coutumier dans ce cas de figure ou si son fils trop jeune pour cause de décès du père, ne peut remplir son rôle. Si elle l'avait refusée, le frère cadet du défunt chef serait devenu chef. D'autres femmes l'exercent au nom de leurs maris, mineurs en Afrique du Sud. mais le vrai pouvoir ne leur appartient pas. Elles font fonction de chef pour cause d'éloignement de leurs époux. Comme les maires en France dont la fonction se rapproche le plus de celle des chefs de village, ils reçoivent une indemnité pour les dédommager, 700 Malutis (environ 70 Euros) dans la cas de Matieho. Son cheptel compte deux vaches dont elle tire le lait pour ses enfants, cinq moutons et sept chèvres, bien loin des chiffres faramineux habituels d'une centaine de têtes. A cheval, elle se rend à la fin de chaque mois à Mohale's Hoek pour une réunion des chefs. Elle peut parfaitement m'indiquer le chemin à suivre. Elle a besoin d'un jour pour aller et un autre pour revenir, au total elle est absente trois jours. Le lendemain matin, je suis de corvée d'eau avec ses fillettes qui me donnent un coup de main. Je leur distribue mon container de deux litres et une poche de cubitainer de vin rouge. Je fais trois aller-retour et comprends mon malheur. Je n'ai qu'un seul seau de vingt litres et un bidon plastique de dix litres, ce qui ne compense pas le poids du seau. Les corvées d'eau étant l'apanage des femmes, elles portent les récipients sur la tête, ce qui n'est pas mon cas. Le sentier étant à voie unique, je me retrouve restreint et limité dans mes mouvements par des rochers ou des monticules de terre en travers du chemin et dois obliquer, le corps positionné à la diagonale, pour pouvoir continuer et arriver à la case sous les rires moqueurs des Sotho qui eux, ne sont pas corvéables à merci. L'eau vient d'une résurgence et est puisée à la gamelle avant d'être reversée dans un récipient plus grand et transportée. Avec la pluie qui est tombée, l'eau n'est pas claire et pleine de turbidités si celui qui la puise la remue trop. Une seule toilette dans le village, inutilisable car la tôle qui servait de porte a été endommagé par le vent et totalement détruite par les enfants. Si des groupes de touristes passent régulièrement et séjournent dans une case qui leur est attribuée, comment peuvent-ils laisser les gens ainsi dans leur merde ? Ce circuit, couru et connu depuis de nombreuses années sert à enrichir les Afrikaners, responsables des deux points de chute où se trouvent les loges. Entre les deux, pas de salut pour une économie durable avec les locaux ou d'investissement dans un projet à long terme d'adduction d'eau ou d'amélioration des conditions sanitaires. Matieho, bien que ce soit dimanche, n'a pas une minute à elle, occupée par les villageois venus la consulter, me rappelle que je dois partir si je ne veux pas me retrouver coincer par la nuit.
Le chef du village suivant m'interpelle au passage et je lui promets la prochaine fois de dormir chez lui. S'ensuit une longue marche dans des prairies d'altitude humides et inondées de campements de bergers. Les cloches sonnent attirant mon attention. Est-ce le fruit du hasard ou y a t il une raison bien précise mais toutes les cases sont situées sur l'autre versant mieux orienté. Je fais une pause à un buron situé à proximité du sentier et goûte au lait aigre. Ma boite de yaourt grec se retrouve remplie de ce précieux breuvage. Je leur laisse une assiette et une timbale avant de continuer en tâtonnant un peu pour deviner la direction à suivre même si je reconnais la plaine en bas. Il est environ 16h00 lorsque je commence à redescendre vers la rivière Maphonkoane au pied de la montagne Lekhatje. Je trouve refuge en route vers Masemouse dans un collège où Masimotu attendait quelqu'un à la descente du bus pour remonter vers l'école où elle enseigne la littérature anglaise et la langue anglaise.

Un élève en terminale C, rencontré sur la piste, venait juste de me conseiller de prendre le raccourci par l'école et demander l'hébergement aux professeurs. Je pars tôt le lundi matin en traversant la Maphonkoane dont le niveau d'eau a monté à cause des pluies récentes et rejoins à pied Masemouse puis en voiture Mohale's Hoek par la piste qui la relie à Malealea. Une belle semaine de marche qui m'a permis de compléter la première tentative Qacha's Nek - Mohale's Hoek et de découvrir d'autres endroits admirables situés sur le même parallèle puisque les itinéraires sans se chevaucher étaient voisins l'un de l'autre.
Comme c'est beau la vie errante: Pour pays l'univers, pour loi sa volonté. Et surtout la chose énivrante: la Liberté ! la Liberté ! (Henri Meilhac (1831-1897) & Ludovic Halévy (1834-1908).
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