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Je suis gros, j’en ai assez d’être gros, de tous ces regards condescendants vaguement écœurés, même si je me dis que je suis habitué. Je suis le gros lard, le gros plein de soupe, celui qui prend de la place dans les avions, celui qui a la respiration courte et les aisselles humides.
Et les femmes, seigneur quel problème avec les femmes. Oh, des amies, j’en ai. Elles me disent que je suis tellllllement gentil, serviable, toujours souriant, que je trouverai la perle. Foutaise, je ne trouverai pas. Elles sont peut-être des perles mais de culture, pas des vraies puisqu’elles ne veulent rien qui aille plus loin que l’accolade et le bisou copain.
Pourtant je suis là quand elles me racontent leurs déboires sentimentaux, leurs difficultés conjugales. Pour réparer leur voiture et même parfois pour aller au cinéma quand elles sont trop seules. Le cinéma, ça passe, il fait sombre et elles ne sont pas gênées. Ah, ça c’est sûr, à la sortie, pas question de boire un pot, des fois qu’on croirait que je suis leur copain.
Les femmes, elles veulent le mec qui a un super job, pas trop prenant en plus, elles veulent qu’il soit sinon beau mais charmant, intelligent, cultivé, froid et un peu lointain parce que si on est gentil tout de suite c’est qu’on n’a pas de caractère.
Tant pis, je vais retourner en Thaïlande. Je ne le dis à personne, je dis que je vais au Laos ou au Cambodge, c’est moins risqué. Le jugement des autres, c’est une horreur si j’avouais.
En Thaïlande je retrouve Mee depuis deux ans. Pendant l’année, je lui envoie de l’argent pour elle et sa famille. Je sais qu’elle me trouve gerbant et laid. Je sais que c’est une prostituée, comme je sais que je ne la ramènerais jamais en France même si je crève d’envie. Là-bas, elle est à moi pour trois semaines, ici, en deux jours, elle me laisse, envolée avec sa grâce légère et tous ces hommes sans poids. Et puis dans son pays elle a toute sa famille, on ne coupe pas quelqu’un de sa famille.
Est-ce que j’ai honte de m’offrir une prostituée ? Non, je ne suis pas méchant, je ne la bats pas, je ne la contrains pas, je l’aide financièrement et l’espace de quelques jours, elle me fait croire que j’existe même si je ne suis pas dupe. Elle rit, elle me touche. Personne ne me touche, jamais. Quand on s’est ramassé des vestes toute sa vie, on essaye plus de rencontrer, on ne fait plus confiance. Moi, quand j’ai fini de bosser, je rentre à la maison, je bois une bière, je mange un plat surgelé et, après la télé, je fais de l’internet. J’suis inscrit sur meetic, j’ai 30 ans, je suis sportif, j’ai un bon job et plein d’amies virtuelles qui voudraient me rencontrer.
Je sais que tout est faux, que je ne le peux pas mais par la magie de l’écran, j’ai l’impression d’exister.
Après, je m’endors, seul, encore seul et toujours seul.
Je pourrais aller voir les prostitués d’ici. Avant j’y allais de temps en temps. C’est cher et elles s’en foutent tellement de moi que c’est terminé.
Avec Mee, elle s’applique si bien à me mentir que je suis tombé amoureux et que même ce sentiment si doux, je ne peux le confier à quiconque. Un gros qui aime comme un adolescent, ça ferait bien trop rigoler.
Je suis aussi inscrit sur un forum de voyage et je lis tout ce qui se dit sur Pattaya et la Thaïlande. Je suis un gros porc pervers, un sale mec plein de fric qui profite de la détresse financière des jeunes prostituées.
C’est pas cool pour moi de lire tout ça. Je n’arrive pas à croire que c’est vrai. Je ne me sens pas comme ça. J’en vois là-bas des vieux qui paradent au bras des belles, peut-être qu’ils sont comme moi ? C’est peut-être triste pour ces jeunes femmes. Y’en a des hommes jeunes qui font leur vie en Thaïlande, qui épouse une jeune femme, qui ont des enfants et qui trouvent enfin confiance en eux. Ca doit être pour ça.
Moi j’pourrai jamais parce que je sais ce que je suis. Gentil, mou, gros, laid et seul.
[:)][;)]
Dom.
Il est bien évident, et je l'ai bien compris que ce texte de Pondy est une fiction. Cependant, je trouve extraordinairement dur, et sans appel, de dire, parce que nous connaissons tous de près ou de loin des gens handicapés, soit qu'ils soient réellement malades, soit parce qu'ils n'entrent pas dans le carcan de la norme et qui s'arrangent comme ils peuvent avec ça - " Je me demande où tu trouves le courage de vivre "
Tu ne leur laisse pas beaucoup d'alternative tu comprends, soit ils trouvent le "courage de vivre" en se heurtant à ton jugement sans appel quant au coté un peu "minable" de leurs arrangements, soit il faut qu'ils trouvent le courage de mourir ! C'est terrible tu ne trouves pas ? Et tout ça parce qu'ils troublent ton sens de l'esthétique qui t'est dicté par... l'air ambiant....
Ca me rappelle, une fois, au début de ma carrière, j'avais pris un petit groupe d'enfants trisomiques 21, visiter le zoo de Montpellier et je me suis fait interpeller par une brave dame, sans doute très "bien pensante" entourée des ses enfants tous "bien portants " parce que, me dit-elle elle amenait ses enfants au zoo pour voir des animaux en cages et pas dans les allées et les chemins .... Il ne lui était pas venu à l'idée que ces enfants avec lesquels j'étais, même s'ils n'étaient "pas beaux" profitaient au moins autant que les siens, parfaits, de la visite. A leur façon certes, mais se régalaient, eux aussi .
[:)], Ceci dit, excuses-moi, je suis toujours très chatouilleuse sur ce sujet et je suis toujours très remontée, contre tous ces interdits d'être, que pose notre société soit-disant libertaire, sinon, j'aurai choisi un autre métier....
Et puis aussi, sans doute, étant donné mon âge, parce que je ne vais pas tarder, être vieille et que je me demande bien combien de temps il faudra à notre société pour déclarer " que c'est mal d'être vieux, et ridé, et flasque, et peut-être un peu gaga et qu'on se demande bien comment les vieux "trouvent le courage" de vieillir ".... Si j'en crois la pub pour des produits de beauté spécifiquement étudiés pour les "vieille", la pub pour des "plan retraite", et le battage autour du "coût" des personne âgées, ça ne va pas tarder.
Catherine
" La lucidité est la blessure la plus proche du soleil" René Char
http://www.catherinegil.com
Bonjour,
[:)], Ceci dit, excuses-moi, je suis toujours très chatouilleuse sur ce sujet et je suis toujours très remontée, contre tous ces interdits d'être, que pose notre société soit-disant libertaire, sinon, j'aurai choisi un autre métier....
Et puis aussi, sans doute, étant donné mon âge, parce que je ne vais pas tarder, être vieille et que je me demande bien combien de temps il faudra à notre société pour déclarer " que c'est mal d'être vieux, et ridé, et flasque, et peut-être un peu gaga et qu'on se demande bien comment les vieux "trouvent le courage" de vieillir ".... Si j'en crois la pub pour des produits de beauté spécifiquement étudiés pour les "vieille", la pub pour des "plan retraite", et le battage autour du "coût" des personne âgées, ça ne va pas tarder.
Tu es bien optimiste, je croyais que cela avait déjà commencé![:P]
Mais, en y réfléchissant, tu n'as pas tort. Aujourd'hui la vieillesse fait peur alors, surtout, on en parle pas et malheureusement, on en s'en occupe pas (ou si peu).
Enfin, je te rassure sur un point, la vieillesse n'est pas pour demain, dixit ma grand-mère... un jour où elle s'insurgeait contre la télévision qui parle de "petits vieux" à partir du 3ème age, qui a inventé le 4ème age (comme si c'était pas assez) et qui traite les personnes "soi-disant" agées systématiquement comme des êtres "gentils" totalement dépendants physiquement et mentalement. "Enfin, on est pas vieux!" s'est-elle écriée!! "On est pas comme ça!"
(elle avait dépassé les 80 ans à cette époque)[:P] heu, mais quand est-ce qu'on est vieux pour toi? Oh!... mais pas avant 85 ans!
Ma grand-mère est encore jeune, qu'on se le dise!
Solcha.
Drôle d’histoire, que le regard porté sur une personne, que ce soit dans la rue ou dans un groupe de deux ou plusieurs personnes se mettant à converser entre elles.
Plutôt que de dire « le regard posé sur une personne » je parle de regard « porté » car il me semble effectivement mu par un sens culturel et personnel. On pose très rarement un regard, et lorsqu’on le fait il est paresseux et souvent accueillant, même s’il débouche sur un désir de reprendre ce regard pour le laisser flâner ailleurs. Celui que l’on porte est efficace, chargé de toutes nos capacités intellectuelles et du bien-fondé de tous nos rejets.
Ainsi, au gré de mes différentes apparences vestimentaires et activités professionnelles j’ai souvent vu tel chef d’entreprise, qui avait pris l’habitude de faire un détour pour échanger quelques mots avec moi, renoncer à me saluer en me croisant vêtue de vieilles gueilles et portant des sacs de terreau. Avais-je déchu ? Ni lui ni ses clones ne prirent jamais le risque de le vérifier.
En quoi étais-je différente ? Ils ne sauraient le dire, n’ayant connu de moi que ce qui apparaissait dans l’exercice de nos fonctions.
Moi, je croyais naïvement que l’exercice de nos fonctions, précisément, nous avait permis d’aller au-delà du titre et d’appréhender la valeur de l’être humain en l’autre. Un zeste d’humour et la relativisation de toutes choses y remédièrent.
Jusqu’à ce que je change sérieusement d’apparence.
De frêle jeune femme je passai à belle plante. Là, encore, je n’étais pas trop mal lotie. Les hommes se retournaient davantage sur moi et je trouvais toujours à m’habiller dans les tailles sexy. Deux femmes rencontrées dans une réunion associative me demandèrent cependant à quelle salle de sport j’étais inscrite, et si je faisais du vélo où si je songeais à compléter par de la course à pied. Ne les connaissant que très peu, je trouvai normal qu’elles s’abstiennent de me convier à la sortie en discothèque qu’elles mirent sur pied ce soir-là.
Ce fut le jour où je m’aperçus que je passai à la taille 46 qu’une amie d’assez longue date, croisée par le plus grand des hasards devant une rangée de cabines d’essayage, m’annonça qu’elle se trouvait contrainte d’annuler l’invitation à son mariage. Le cavalier qui m’avait été attribué faisait faux-bond pour de sombres raisons et le budget étant déjà très serré… « Je regrette tellement, si tu savais comme je suis désolée ! Mais on se verra après, tu viendras chez moi ! »
En inaugurant mon premier vêtement taille 50 je pris la résolution de changer de … caractère. Dès lors, je devins la bonne copine ravie de garder les mômes lorsque les parents sortent tard, y compris en prévenant au dernier moment, parce que de toutes façons cela comble ses insomnies. Les courses oubliées lors de la razzia alimentaire du vendredi soir ? Bibi se faisait un plaisir de les faire ! Les quiches pour le raout du samedi soir ? Pas de problèmes ! « Et je garderai les enfants ! ».
Parce que c’était le seul moyen de garder une vie sociale chaleureuse.
Et puis on me demanda si je voulais bien faire une animation de clown pour une soirée d’anniversaire. Un truc bien cocasse, pour faire rire. Je n’étais pas libre ce soir-là. Je passais la journée avec mon compagnon.
« Ton compagnon ? Ah mais c’est une nouvelle inattendue ! Tu as un compagnon ?! Il faudra nous le présenter ! »
J’avais revendu mes habits, de moins en moins sexy malgré le toucher du tissu et le chatoiement des couleurs, pour passer à la taille 54. Un truc bien cocasse, pour faire rire.
Progressivement mais assez vite, je cessai de sortir. Même plus besoin d’inventer un compagnon de dernier soubresaut. Je continuai à lire, à écrire, à me nourrir de musique, d’esthétiques de films et de constructions d’une fluidité exemplaire.
Et puis je résiliai mon abonnement téléphonique et cessai d’écrire.
"le silence des pantoufles est plus terrifiant que le bruit des bottes"