Inde, enfin! et Katmandou

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FA
1er voyage sur le sol indien -

Quelques mois n'ont pas été de trop pour préparer l'aventure... Des amis, jeunes ou moins jeunes, nous ont tellement parlé de l'Inde, ajoutant leurs récits à mes nombreuses lectures consacrées à l'histoire du sous-continent.

Un jeune couple d'amis, grands voyageurs, nous ont encouragés à partir seuls, en organisant par nous-mêmes tous nos déplacements avec la bible des routards et le Lonely Planet, indispensable. En quatre semaines, nous avions eu la prétention de voir le nord... et le sud ! C'est là que les copains éclatent de rire devant ce programme irréaliste : il faut revoir notre copie, trancher et alléger les étapes... On va se "limiter" au nord, plus une incursion à Katmandou, à ne pas manquer.

Départ prévu : octobre 1994... Quelques jours avant, une bombe éclate dans tous les médias : "Epidémie de peste en Inde du nord", déjà des centaines de morts dans le Gujarat (ouest), médecins "sans frontière" réquisitionnés pour porter secours aux toubibs indiens débordés par les ravages de la terrible maladie. Qu'allez vous faire? demandent nos proches... Nous partons, bien sûr ! Inch Allah ! Vol Nice-Londres, puis Boeing British Airways Londres-Delhi. Nous sommes encastrés dans cette énorme boîte à sardines, entre un sujet de Sa Majesté E. II et un bedonnant citoyen indien. Durant tout le voyage, une série de films débiles va faire la joie des passagers, qui poussent des rugissements de plaisir à la vue des comics diffusés en boucle. Aucun répit : l'équipage, indifférent, se replie dans le fond de l'avion...

Le cauchemar prend fin à l'atterrissage sur le sol de Delhi : le hall de l'aéroport grouille d'une foule bigarrée, colorée, odorante : parfums inconnus, mélange bizarre d'épices et de poussière. Un digne personnage coiffé d'un turban (un Sikh barbu de haute taille) émet un énorme rot sans avoir l'air le moins du monde confus... On s'extrait non sans peine des dizaines de chauffeurs de taxi qui veulent tous nous emmener vers leurs hôtels, plus extraordinaires et cheap que celui qu'on a déjà retenu... Mais nous avons choisi la formule "prepaid", et l'élu embarque nos bagages en toisant ses collègues déçus.

Une petite folie : l'hôtel "Imperial" dont le Routard disait, cette année-là, -confort d'un 5 étoiles pour un prix très raisonnable-... Le taxi quitte la grande avenue pour entrer dans le parc boisé et fleuri, une allée privée qui conduit au palace tout blanc : un superbe portier revêtu de lin blanc ouvre royalement la portière et nous souhaite la bienvenue : "Welcome, Sir" (et moi, je n'existe pas ?)...

Ce n'est pas une chambre, mais une suite, que l'agence Nouvelles Frontières nous a réservée (400 Frs pour 2 la nuit): meublée d'acajou, immense, une climatisation bourdonne et nous berce pendant quelques heures d'une sieste délicieuse.

Un calme étrange règne dans cet immense hall, lorsque nous redescendons dîner : deux serveurs se précipitent vers nous, une carte de plats exotiques inconnus... avec un lexique à l'usage des nouveaux venus.. L'arrivée bruyante d'un groupe de clients vient distraire le personnel : c'est une équipe de "médecins sans frontière" qui vient se refaire une santé dans l'espace paradisiaque de l'Imperial-Garden coffee-shop.

Quatre touristes français sortent de table en drapant un masque de tissu sur le nez et la bouche avant de quitter l'hôtel... "Because of the plague (la peste...)" !!! Ah bon ? On verra bien, demain est un autre jour...

Nuit exquise, petit déjeuner copieux dans les jardins, sous les parasols, pelouses d'épais gazon vert arrosées par des jardiniers appliqués. Il fait déjà chaud, le ciel est uniformément bleu, de grands oiseaux survolent nos têtes en surveillant nos assiettes. Soudain, un des "aigles" fonce en piqué sur une tartine qu'il emporte à grands coups d'ailes vers les toits des immeubles environnants. Les indiens aiment les animaux, tous les animaux : ils vivent en harmonie avec la nature, même en plein centre de cette mégapole.

Repus, harnachés de nos besaces, nous sortons de notre paradis pour découvrir la ville et ses habitants.. Argh !! Une nuée humaine fonce sur nous pour de multiples propositions : "Taxi, Sir ?" - "Come, please and see my shop" - "I am a good guide, I am studiant" - "Give me some coins for my collection" - "Roupies, roupies"..........Bain de foule, et quelle foule ! Nous sommes les deux seuls étrangers sur ce trottoir, les autres sont restés peureusement dans leur pays, peste oblige...Harcelés de tous côtés, sur cette longue avenue dont les pavements sont encombrés de motos, vélos, charrettes, mendiants, marchands, flâneurs, taxis et rickshaws. Ces étranges scooters à trois roues, noir et jaune, surmontés d'une caisse recouverte d'une capote, zigzaguent comme des auto-tamponneuses dans un magma de véhicules pétaradants, crachant d'âcres fumées bleues. Sous la capote, une banquette de moleskine crevée où peuvent prendre place deux ou trois clients, voire davantage. Pourquoi pas un rickshaw ? Emotion garantie : nous n'avons peur de rien, en avant pour le Red Fort dans le quartier Old-Delhi, notre premier rendez-vous avec l'Inde des Grands Moghols...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
AL Alan Globetrotter ·
[:)]....... Quelquechose de différent sur l'Inde, j'aime bien ça ...... ben oui, même moi j'ai lu, ça m'a permis durant un court moment d'être plongé au coeur d'une autre Inde visitée par une autre voyageuse avec un regard différent, et ça c'est cool comme dirait mon frère ....... [;)]

Merci Fabricia .......
DO Dolma Globetrotter ·
fabricia, stp, j'attends la suite ! vite... dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
PA Parvat Globetrotter ·
Mmmmh, quel délice... L'Inde en plein comme on l'a connaît... Merci Fabricia, alors le fort Rouge? Tes impressions??? La suite!!! On veut la suite!!!
Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations... (N.Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Delhi, 2 octobre 1994 Secoués comme des pruniers, brassés et balancés dans tous les sens, à moitié asphyxiés par les pots d'échappement des camions "TATA" et ceux des bus qui roulent comme des fous, on confie sa peau au conducteur du rickshaw qui se faufile habilement dans les monstrueux embouteillages, sans montrer le moindre signe d'énervement. A chaque carrefour, des "ralentisseurs" à trois hautes bosses réussissent à freiner les ardeurs des conducteurs, les rickshaws doivent rouler au pas, sinon l'engin reste bloqué entre deux "dos d'âne"... Je me demande encore comment nous sommes restés entiers après les kilomètres parcourus à travers les mégapoles indiennes à bord de ces bolides.

La première plongée en Inde est plutôt terrifiante, on se demande ce qu'on est venu faire ici, on est saisi de stupeur devant les multitudes humaines qui déambulent en rangs serrés. On se propulse lentement dans la foule intense qui remplit tous les espaces vides sur les trottoirs défoncés où on manque de trébucher à chaque pas. Il y a d'énormes trous sans protection dont on n'aperçoit pas le fond, dans lesquels on pourrait disparaître sans espoir de remonter un jour... Et tout cela dans les rues de la capitale, Delhi, qui, on le verra plus tard, est la plus civilisée de toutes les villes que nous traverserons par la suite!...

Si on veut aborder l'Inde "en douceur", c'est pourtant par Delhi qu'il faut commencer le voyage.

Sur les grandes avenues de New-Delhi, larges et moins délabrées, des vaches errantes mâchonnent tristement des sacs en plastique. Pas une touffe d'herbe à se mettre sous la dent, elles sont d'une maigreur extrême, mais ce sont des déesses sacrées, respectées et adulées par les indiens. Lorsqu'elles traversent une rue, tous les véhicules ralentissent, les contournent, freinent pour les laisser passer... "Si vous écrasez un (une)indien (ne), vous paierez une amende de 500 roupies... Si vous écrasez une vache, vous ferez au moins 6 mois de prison, montant d'une forte amende en plus..." Voilà qui refroidirait nos chauffards occidentaux !

L'Inde fête aujourd'hui, 2 octobre, la date anniversaire de son Héros, Mahatma Gandhi, né en 1869, la "Grande Ame" est vénérée à l'égal d'un dieu par tous en ce jour de fête officielle. De nombreuses manifestations se déroulent d'un bout à l'autre de Delhi, dans les rues obstruées par des défilés d'hommes venus de l'état voisin (Uttar Pradesh) qui expriment leurs revendications par d'immenses banderoles, accompagnés de trompettes et de cuivres, ces fanfares traditionnelles présentes à tous les grands événements. Cet état limitrophe de Delhi est l'un des plus pauvres de l'Inde et demande, depuis des années, son rattachement administratif à la capitale afin de bénéficier de meilleures conditions de vie...

Dans notre exploration de ce matin, une visite au lieu de crémation de Gandhi est prévue, mais notre chauffeur de rickshaw renonce à nous y conduire, il nous explique dans un sabir anglo-indien que la police a barré la grande avenue, et c'est très dangereux : "ils tirent au fusil sur les manifestants"... Nous restons dubitatifs devant son geste d'armer le fusil et ses "pan-pan" évocateurs...

Demain matin, sur la 1ère page du "Times of India" et "India To-day", quotidiens glissés chaque jour sous la porte de notre chambre, nous lirons en lettres énormes : "Hier, 2 octobre 1994, 40 personnes ont été tuées par la police indienne au cours des manifestations à Delhi !"... Diable, quelle férocité!!!
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
DO Dolma Globetrotter ·
Voilà mon instant préféré : la lecture de cette aventure racontée avec un tel talent ! on pourrait pas en avoir un peu plus long la prochaine fois ?

J'adore... dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
FA Fabricia Globetrotter ·
DELHI, 2 octobre (suite)

Sur les chapeaux des trois roues de notre superbe carosse, nous arrivons enfin devant le Red Fort, murailles de pierres rouges crénelées édifiées le long de la rivière Yamuna. Dès qu'on pose le pied à terre, tous les petits marchands de cartes postales foncent sur nous en dépliant leurs marchandises.. Comment refuser, mais comment acheter à chacun d'entre eux des chapelets de cartes (toutes les mêmes) ? On fait des déçus, bien sûr.

Tout près, la grande mosquée Jama Masjid, éblouissante de majesté. Les tombeaux d'Humayun et Isa Khan, dans leurs parcs immenses, à l'écart de la ville, sont un hâvre de paix et de piété. Emerveillement, somptuosité, nombreux visiteurs indiens en ce jour de fête, pratiquement aucun occidental (la peste, toujours elle... dont on n'entend plus parler depuis qu'on est arrivé à Delhi).

Pause relaxante à l'ombre des palmiers de l'Imperial-Garden, sous l'oeil curieux des oiseaux habitués des clients. On aperçoit quelques vautours juchés sur les toits alentour, des merles effrontés se posent sur les tables pour picorer les reliefs de nourriture. Un couple de chiens très familiers appartient au gérant du palace, deux ou trois chats viennent faire connaissance avec nous.

L'après-midi est consacré aux tombeaux de Safdarjung, les jardins Sikander Lodi's, emmenés de force par le rickshaw du matin qui s'est pointé avec un grand sourire dès notre sortie de l'hôtel.

Un tour dans la galerie marchande de l'Imperial et ses vitrines scintillantes, joyaux, objets d'art, vaisselle précieuse, ivoires et cuivres, soies royales... et des saris de Benarès... Le marchand déploie les magnifiques tissus brodés d'or et de paillettes dont les élégantes indiennes raffolent : princesses ou pauvresses, toutes les femmes sont vêtues de cet élégant costume de couleurs vives, qui leur donne une allure de reine.

Mais le temps passe très vite et il nous faut préparer la suite du voyage : des billets d'avion pour aller à Katmandou. Une agence Travels Cook nous vend immédiatement deux places : les touristes ne se bousculent pas...

New-Delhi : il faudra plusieurs voyages pour bien la connaître. Le centre vital, c'est la Connaught Place, coeur des affaires internationales avec ses buildings ultra-modernes de verre et d'acier, où les grandes banques ont toutes leur siège. Il est interdit de photographier ces gratte-ciel, les gardiens armés de leur lathi (bâton de bambou solide et dissuasif) veillent comme des bouledogues et me prient de ranger mon Canon...

Après ce bain de luxe et de richesses, retour au Moyen-âge : Nizam-ud-Din, une cour des miracles au sud-est de la ville. C'est une enclave musulmane où sont édifiés des tombeaux de saints vénérés par tous les misérables estropiés, qui attendent, vautrés dans la poussière des ruelles, un improbable miracle ou, à défaut, une aumône pour soulager leurs souffrances. Nos regards apitoyés les réveillent : on n'échappe pas à la distribution de pièces et billets dans leurs mains ouvertes. Une petite fille en haillons qui court derrière nous en suppliant "roupies, roupies", arrache nos dernières pièces de monnaie.

Un pélerinage inévitable sous la protection du caïd religieux, qui nous demande d'ôter nos souliers impurs, nous guide à travers les dédales du sanctuaire parmi les tombes recouvertes d'offrandes. A la sortie, il faut signer le Livre d'Or où figurent de prestigieux paraphes apposés par les visiteurs précédents : "Alain Peyrefitte et Gérard Depardieu (!!!)" et don obligatoire de 100 roupies minimum...

Nos chaussures nous attendent sagement à la sortie : et les jardins d'Humayun offrent un abri aux touristes épuisés. On s'écroule sur un banc à l'ombre d'un gigantesque banyan, dont les énormes racines aériennes nous entourent de leurs colonnes végétales. Immédiatement me revient le souvenir d'un livre de Jean Clausel, "Indes", où il raconte : "Assis sous l'immense banyan, je compare ses racines plongeantes à d'énormes serpents lorsque je sens un frôlement sur mon bras... Horreur, c'est un vrai serpent qui s'est laissé tomber de la branche et disparaît dans l'ombre du taillis..."

Je ne quitte pas des yeux ce parasol inquiétant... Les serpents n'aiment pas les quartiers bruyants.
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
DELHI... et KATMANDOU

3ème soir - Infidélité à notre cantine de l'Imperial : nous nous régalons d'un délicieux repas au restau "El Arab", Connaught Place, adresse recommandée par notre bible de voyage, où l'on retrouve quelques frenchies venus se refaire une santé après les brûlants volcans de curry noyés de piment incendiaire. La cuisine indienne, c'est "quelques grains de riz sous une montagne de poudres ardentes"...

J'ai déjà goûté à ces plats redoutables qui m'ont brûlé les papilles : après quelques bouchées, nécrose des muqueuses garantie !

4ème jour - Il commence par un "Happy birthday" à mon mari préféré. On fêtera cela d'une façon originale en fin d'après-midi. Il faut absolument visiter le "National Museum", du plus haut intérêt, situé dans le quartier des ambassades, dans l'ancienne résidence des colons anglais, au milieu de larges espaces verts si chers aux sujets britanniques.

Il faut quitter notre bel Imperial, où nous nous sommes fait deux amis : les serveurs du Garden coffee-shop, tout étonnés par ces deux clients qui sont restés trois nuits dans ce paradis. D'habitude, les touristes ne s'y attardent pas, et se suivent dans l'anonymat des groupes. Nous avons discuté avec eux deux, échangé nos adresses, répondu à leurs questions sur notre vie en France. A leur tour, ils nous ont parlé de leurs vies respectives. L'un est hindou, l'autre musulman. Ils ont eu la chance de faire tous les deux des études de tourisme, à l'issue desquelles ils ont été engagés dans ce palace.

Ce sont deux amis, bien que l'un soit de religion hindoue et l'autre musulman. Le premier, marié, n'a que deux enfants : "Je veux leur donner une bonne éducation pour qu'ils vivent bien". L'autre, marié aussi, a une nombreuse progéniture, "six petits, selon la tradition familiale...". Il sait qu'il devra faire de nombreux sacrifices pour donner à chacun d'eux l'instruction indispensable pour émerger de la misère...

Adieux émus à Prachad et à Kumar... Valises embarquées dans un taxi, direction International airport, interminables formalités et nombreux questionnaires à compléter pour quitter le territoire indien. Une halte rafraîchissante dans le lounge de la Royal Nepal nous fait reprendre un peu de forces... pour la visite médicale obligatoire avant l'embarquement : le Népal se méfie de la "peste indienne" alors qu'il offre bien d'autres choléras et charmantes fièvres sur son territoire...

Exigences sanitaires satisfaites, nous voici installés dans l'Airbus, direction Katmandou, classe "caviar" (1ère). Il ne restait plus que ça : on aurait tort de se plaindre, car champagne et repas raffiné servis par les belles hôtesses en tenue népalaise traditionnelle, vont fêter l'anniversaire de mon mari.

Un riche lama tibétain en surplis violet se prélasse, lui aussi, dans cet espace privilégié (pas vraiment détaché des biens de ce monde, ce personnage dont le servant est parti se caser au fond de l'avion, classe "canigou")... Il fait nuit, malheureusement, lorsque nous survolons les Himalayas.

KATMANDOU - Népal -

Landing, débarquement et récupération des bagages, en prise avec de nombreux chauffeurs de taxi qui sautent sur les voyageurs à la sortie de l'aéroport de KTM. Trois individus se sont tassés sur le siège-avant de la vieille guimbarde qui nous conduit en ville, vers le Tibet-House retenu. Ces pieds nickelés aux faces de mongols rusés commencent à nous saoûler avec un "superbe hôtel", bien plus confortable que le nôtre, qui est complet, qui a brûlé la nuit dernière, etc... Restons fermes face à leur baratin de petits malins, sempiternelles histoires à dormir debout que tous les voyageurs connaissent par coeur.

Fini, le luxe impérial ! Très simple, le Tibet-house n'offre que l'essentiel : une chambre située dans une aile bétonnée, deux lits et un placard riquiqui, un vieux fauteuil incrusté dans une moquette râpée, une salle d'eau réduite à sa plus simple expression. Une nuit agitée car les fenêtres donnent sur une rue très bruyante : quand l'activité nocturne se calme enfin, c'est alors un concert d'aboiements incessants qui se déclenche jusqu'à l'aube, relayé par les roucoulements des pigeons installés sur le rebord de nos lucarnes...

Sous le soleil matinal, surprise : Katmandou est une merveilleuse petite ville qui sort à peine du moyen-âge. Eblouissement des tableaux vivants dans ces ruelles bordées de temples, vieilles maisons en bois, courettes pavées où dorment des dizaines de chiens galeux qui se reposent de leur chahut nocturne, vaches errantes, bagnoles d'un autre siècle, vélos, pousse-pousse, motos, ânes, chèvres, et une marée humaine qui déambule chargée de fardeaux monstrueux : on se déplace lentement au milieu de ce fouillis en pataugeant dans la bouillasse des dernières pluies. Un gringalet avance plié sous le poids d'une armoire (vide ou pleine ?)qu'il porte à travers la ville...

Objectif premier de notre journée : trouver vite un autre hôtel plus agréable. Au bout d'une ruelle semée d'immondices répugnants, on découvre le hâvre de paix inimaginable si proche du cloaque : le "Mustang Hôtel" se cache au milieu d'un jardin fleuri, derrière une haute grille gardée par une sentinelle armée d'un vieux tromblon, qui nous salue et ouvre le portail. Accueil courtois du directeur, un homme distingué dont on saura, ce soir, qu'il est l'héritier du royaume du Mustang, cette province du Tibet envahie par les chinois. La famille princière s'est exilée ici, à Katmandou, et gère l'hôtel simple et impeccable qui va devenir notre home pour quelques jours...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
DO Dolma Globetrotter ·
merci fabricia, pour le récit, pour sa longueur (et en plus j'avais 2 textes à lire ce matin[:)]) et pour le charme des mots... j'attends la suite bien sûr !! dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
FA Fabricia Globetrotter ·
Si je m'attarde un peu sur le choix de nos abris hôteliers, c'est qu'ils représentent une parenthèse réconfortante au retour de nos sorties au coeur de la vraie vie indienne. Dès qu'on met un pied au-dehors, on reçoit un choc brutal, confronté à la misère et à l'extrême pauvreté, dont on n'a pas idée tant qu'on ne l'a pas vécu...

Un jeune copain, routard "sac à dos", Frank, nous a raconté son premier voyage en Inde.. "Je suis arrivé au milieu de la nuit, épuisé, le chauffeur de rickshaw m'a trimballé jusqu'à un hôtel minable de Old Delhi, et je me suis écroulé sur une paillasse douteuse où j'ai dormi une douzaine d'heures, complètement abruti... A mon réveil, dès que je suis sorti sur le trottoir, j'ai été saisi à la gorge par les multitudes de passants qui se sont jetés sur moi, la main tendue... C'en était trop, je ne me suis pas senti capable de faire un pas de plus... Encore un peu de répit... Je suis rentré dans le hall en me disant - plus tard, dans quelques heures, il faudra bien que je m'y fasse..."

Moi non plus, je ne m'habituerai jamais au spectacle de ces campements de toile et de cartons, posés à même les trottoirs, où des ombres humaines se réfugient à la nuit tombée. Des familles entières sont arrivées dans la capitale de l'Inde fuyant les campagnes, croyant trouver l'eldorado qui les tirera de leur triste condition. C'est une illusion, ils s'aperçoivent très vite qu'ils n'ont vraiment plus rien, livrés à la mendicité et à la générosité, très rare, de leurs compatriotes. Je n'ai pas vu beaucoup d'indiens faire l'aumône à ces petits mendiants suppliants, qui ont vite repéré les quelques étrangers saisis de pitié et de culpabilité...

Ce soir, au "Mustang", un dîner tibétain nous est servi dans le jardin, par Tensing, un jeune serveur à l'allure de sherpa, qui est allié à la famille du propriétaire. Il se tord de rire en nous répondant en français, qu'il a décidé d'apprendre au contact des clients de passage, comme s'il nous faisait une bonne blague : "à botre serbice !" dès qu'on le remercie... Une atmosphère de sérénité et de chaleur règne dans cet hôtel, qui ressemble davantage à une maison d'hôte où les voyageurs sont reçus et servis comme des amis.

A côté de nous, un couple de jeunes français, installés ici depuis plusieurs semaines. Le garçon, d'origine savoyarde, est guide de trek, et sa douce compagne peint de jolies aquarelles inspirées de ses promenades aux environs de Katmandou. Durant les cinq jours passés ici, il arrivera plusieurs autres étrangers venus des quatre coins du monde pour escalader les pentes jusqu'au camp de base des 8000 m... Au retour d'un trek, un groupe s'est réfugié ici, pour se remettre de la mort de l'un d'eux, qui a succombé au "mal des montagnes"... On a réalisé en les voyant les risques majeurs que prennent certains marcheurs présumant trop de leurs forces.

Les hauts lieux de KTM se trouvent sur Durbar Square, coeur vivant de cette ville légendaire, profusion de temples, palais, pagodes, un kaléidoscope animé, bruyant, fascinant, où se côtoient le passé et le présent dans la poussière et les fumées de milliers de motos et scooters, qui sillonnent places et ruelles dans un mouvement perpétuel. A force de tourner et zigzaguer dans le labyrinthe des allées toutes pareilles, on s'est perdus... Malgré un sens de l'orientation digne de l'ancien fantassin qui partage ma vie, nous sommes déboussolés ! Il ne reste plus qu'un moyen pour nous remettre sur la bonne piste : un cyclopousse tracté par un joyeux népali qui voit là l'occasion de sa journée...

Pourtant, on s'était juré de ne jamais grimper dans ces engins qui nous font ressembler à des pachas paresseux. Mais l'homme nous prie d'accepter son aide, c'est son seul gagne-pain... et s'il n'a pas de client, c'est le désastre. Donc, assumons la honte et faisons-nous les plus légers possible... Debout sur les pédales, appuyant de tout son poids, il a vite fait de nous déposer en terrain connu...On lui donne le triple de la somme annoncée pour se dédouaner un peu...

Les jours suivants, on retient un vieux clou à quatre roues et un moteur pour la Vallée. Le fameux temple de Swayambunath : le stupa surmonté d'une coupole blanche et son clocheton orné des yeux du Bouddha qui fixent imperturbablement l'horizon. Des pélerins innombrables s'attardent devant les moulins à prières qu'ils font tourner dans une ronde incessante. D'autres bipèdes, les fameux singes qui peuplent la colline et dont il faut se méfier : ils arrachent prestement des mains des visiteurs les sacs, appareils photos, lunettes, et grimpent avec leurs trophées sur les toits, en narguant leurs victimes... Partout, des vendeurs népalis ou tibétains ont disposé des bols en cuivre (les "bols chantants" qui émettent un son mélodieux lorsqu'on en frotte les bords avec un morceau de bois), des poëlons, des pots à thé, des moulins à prières miniatures, des images de Bouddha, des tissus à accrocher en signe de prières aux arbres des jardins... Marchands du temple...

Patan, Pashupatinah, Bodnath, Bhaktapur...toutes ces villes anciennes sont un enchantement, où nous restons des heures à errer dans les palais presque déserts, si évocateurs des siècles passés. Je mitraille toutes ces merveilles, prenant des photos sous tous les angles, quand j'entends une voix m'interroger : "Where do you come from ?" C'est un joyeux gamin juché tout en haut d'une pagode, qui éclate de rire quand je lui annonce ma patrie : "Ah, fronçaise, fauchée, ... lâche moi les baskets !"... Je réalise alors qu'il a reçu des dizaines de réponses de certains compatriotes, exaspérés par les sollicitations pressantes des habitants... J'ai envie de me cacher dans un trou de souris... Comment ose-t-on dire qu'on est fauché quand on vient en "touriste" du bout du monde chez ces pauvres gens qui n'ont presque rien pour vivre?...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
AL Alan Globetrotter ·
[:)]....... Génial, un vrai carnet de voyage authentique et plein des doutes et surprises qui assaillent le voyageur à la découverte de terres inconnues ..... j'adore et suis fan, mais je ne suis pas surpris ...... ça donne envie de réécrire soi même ....

Mille mercis et mille bisous ......
DO Dolma Globetrotter ·
Que dire d'autre que merci et encore merci ! tu nous fais partager ton voyage avec tant de vie et d'émotion... A bientôt pour la suite. Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
MA Marsu Veteran ·
Merci, ca me replonge en terrain connu et adoré....
Que le vent te pousse en avant, que le soleil illumine ton visage, que le vent du destin te pousse à danser avec les étoiles.... THE BLOW pour laisser la place à ses rêves!!!!

Suntala
FA Fabricia Globetrotter ·
J'ai pris beaucoup de plaisir à raconter les premières journées indiennes et népalaises restées si présentes dans ma mémoire. Ce forum m'a permis de leur donner l'occasion d'apparaître devant des lecteurs sympas, tels que toi, Marsu, Alan, Nawal, Parvat, et d'autres que je ne connais pas encore...

Merci à vous tous, avec qui je partage la passion des aventures lointaines.

A la semaine prochaine, pour la suite... Bon week-end, amitiés,
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
YA Yann Veteran ·
Oui, Alan avait raison en me conseillant de lire ton post...je n'avais jusqu'à aujourd'hui point pris le temps de lire ton carnet...Riche en vocabulaire, ton récit retranscrit à merveille tes ressentis, tes inquiétudes... Réellement transporté par tes mots dans ce pays si fascinant, unique, envoutant et terrifiant à la fois...je dois te remercier...

Amicalement

yann
Thailande, Maldives, Malaisie péninsulaire et Sabah, Kalimantan, Sulawesi, Moluques, Egypte, Sumatra. Archipel de Takabonerate l'été dernier. www.voyagefamille.net Voyagefamille.net
FA Fabricia Globetrotter ·
Déjà presque une semaine que nous sommes à Katmandou... Nous devons songer à poursuivre le voyage, prochaine escale, Bénarès (Varanasi), sur les bords du Gange.

Une dernière promenade sur l'esplanade du Palais royal, à l'ombre des "arbres à bats" : durant le jour, de gros fruits noirs se balancent accrochés aux branches, et à la nuit tombée, ces grappes étranges se secouent, déploient leurs ailes et s'envolent dans un sombre nuage vers d'autres destinations. D'énormes chauves-souris comme on n'en avait encore jamais vues.

Accroupis sur le trottoir, quelques squelettes vivants aux doigts mutilés espèrent que les passants s'arrêteront et leur feront l'aumône : des lépreux au visage déformé, membres atrophiés... On glisse des billets pliés dans la poche de leur tunique. Un peu plus loin, un saddhou, immobile et pétrifié, les jambes enchevêtrées autour de son cou, dans une posture de méditation, attend lui aussi les espèces sonnantes et trébuchantes dans l'écuelle posée à ses côtés...

Tous les habitants de Katmandou ont fêté "Dashera" en famille, c'est le Noël népalais : hier soir, au Mustang, le prince héritier et les siens ont fait un dîner spécial et une distribution de jouets à leurs jeunes enfants. Le personnel était invité à partager les réjouissances avec les hôtes. Nous avons respecté leur intimité et sommes allés manger dans le quartier de Thamel, l'enclave touristique où se regroupent les agences de treks, les restaurants exotiques, une immense librairie, "Pilgrim's books", pâtisseries et salons de "chaï", boîtes à danser et à écouter toutes les musiques du monde...

Nous faisons des adieux émus à notre pension Mustang, et promettons au directeur de recommander son hôtel à nos amis voyageurs...

Katmandou airport : notre avion se fait attendre longuement, c'est la fameuse "navette" qui va et vient entre le Népal et Delhi, et dépose son lot de passagers à Agra, Kadjuraho, Varanasi et revient les chercher, visites faites.

Près de nous, assis sur les bancs de la salle d'embarquement, on parle français... Intrigués, nous lions conversation avec deux compatriotes, père et fils, de retour du Tibet, et qui râlent (comme tous les français) contre ces deux heures d'attente. On va apprendre, très surpris, qu'ils vivent à St-Laurent du Var, à quelques dizaines de kilomètres de chez nous ! Ils sont montés dans l'avion avec deux lourdes valises, remplies de boîtes de conserves par crainte de crever de faim dans leur périple... Et qu'ils remportent, pleines, avec eux en France. Ils n'ont pas eu une seule seconde l'idée d'en faire don à des locaux plus démunis qu'eux...On fait profil bas devant tant d'égoisme !

C'est dans une obscurité complète que nous atterrissons dans la ville la plus sacrée de l'Inde, Bénarès rebaptisée Varanasi par les indiens (du nom des deux rivières, Varana et Asi, comme nous l'explique le chauffeur du taxi). Il a bien voulu nous amener à l'hôtel qu'on avait repéré dans un guide... Les tarifs affichés dans le hall nous font ressortir aussi vite. Faisons confiance au conducteur qui suggère un nouvel établissement, qui devrait nous convenir, selon lui. Bravo pour son intuition, "Ideal Tops" se révèle très agréable, tout à fait à notre goût ainsi qu'au budget prévu. Rendez-vous est pris avec le même taxi, demain dès l'aube, pour la découverte des rives du Gange, au lever du soleil, le grand spectacle rituel des dévotions chaque matin renouvelées...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
DO Dolma Globetrotter ·
A chaque fois c'est le même rituel : plaisir de lire le récit, déception d'arriver déjà à la fin et impatience d'attendre le prochain...

Mais les mots, les images, les émotions restent dans la mémoire, ça permet d'attendre le jour suivant.

Quels jolis textes !

Dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
MA Marsu Veteran ·
Merci.....
Que le vent te pousse en avant, que le soleil illumine ton visage, que le vent du destin te pousse à danser avec les étoiles.... THE BLOW pour laisser la place à ses rêves!!!!

Suntala
PH Phil64 Globetrotter ·
Namaste Fabricia,

Merci pour ces quelques impressions aux images si palpables…Je n’ai lu que Delhi pour ne pas me disperser… Je n’ai qu’une hâte, que le sablier coule plus vite pour que je puisse à mon tour découvrir tout cela…

Je t’embrasse bien amicalement

Phil
Phil Voyages du bout de mon pinceau...
FA Fabricia Globetrotter ·
Varanasi (Bénarès) rives du Gange - Khajuraho

Le taxi se propulse avec lenteur parmi la foule qui se dirige, elle aussi, vers le fleuve sacré. Les rues sont obstruées par une marée humaine qui s'écoule au milieu de toutes sortes de véhicules à moteur et à pédales. Des cortèges funèbres se suivent en direction du quai des crémations, porteurs chargés de litières fleuries où l'on devine des corps en quête d'éternité.

Nous voici enfin à bord d'une longue barque louée pour quelques heures, le vieil homme très digne rame doucement tandis qu'un guide bavard décrit les monuments édifiés sur la rive gauche du Gange. Même dilemme à chacune de nos visites : on aimerait découvrir seuls ces lieux dont on a lu tant de descriptions, mais l'insistance des préposés aux visites nous apitoie au point de céder, la plupart du temps, à leurs propositions d'accompagnement... Le voyageur étranger représente la seule manière de se faire un peu d'argent... Tout au long de nos voyages, nous supporterons ainsi la présence de ces gars dont on essaiera de comprendre les explications dans un anglais très approximatif...

Spectacle extraordinaire de milliers de pélerins se baignant dans les eaux magiques qui défile au rythme lent de notre barque, glissant doucement le long des ghats (escaliers de pierre) surpeuplés à cette heure matinale. Comme un film en couleurs, la promenade mythique nous transporte dans un autre monde, sur les flots aux pouvoirs surnaturels, vénérés par l'Inde tout entière. Il faut mourir à Varanasi pour être assuré du bonheur dans l'au-delà, échapper au cycle sans fin des renaissances et accéder au suprême délice, le Nirvana...

La foule bien vivante qui patauge dans l'eau se consacre à toutes sortes de dévotions, la toilette y est fort recommandée, femmes et hommes se savonnent soigneusement avant de plonger entièrement dans le saint liquide, dont ils vont boire quelques gorgées pour se purifier ! Car le Gange est pur, au sens divin du terme, malgré d'innombrables déchets qui flottent à la surface (cadavres de bébés, animaux crevés, immondices et mille rejets chimiques ainsi que les cendres des corps incinérés) : gigantesque bouillon de culture. On frémit d'horreur à l'idée de tremper, ne serait-ce qu'un orteil, dans cet ignoble chaudron.

Les indiens ont l'esprit large, des milliers de divinités sont honorées dans la plus grande liberté, et ils nous posent souvent la question : "Quel est votre Dieu ?". Il ne faut surtout pas répondre "aucun", comme on l'a fait la première fois : ils en sont tout retournés, - comment peut-on vivre sans croire à un Etre supérieur ? -

A quelques kilomètres de Varanasi, Sarnath est un haut lieu de culte bouddhiste. Là encore, des dévots en robe safran méditent, accroupis dans la prairie entourant l'immense stupa autour duquel déambule une longue file de pélerins. Il faut toujours contourner les temples dans le sens des aiguilles d'une montre, sous peine de sacrilège !

Vite, retournons dans notre abri provisoire, à l'hôtel si propre, si calme, après les émotions matinales... Ce qui va faire un des remords de ma vie de voyageuse me remplit encore de honte : je me suis trompée de numéro de téléphone intérieur, pensant avoir au fil le préposé à la "laundry" (service blanchisserie), l'employé me fait répéter deux ou trois fois ce que je désire, et raccroche... Cinq minutes après, un serveur frappe à la porte de notre chambre avec une théière et deux tasses... J'ai confondu "laundry" avec "room-service"... Je lui explique la méprise en refusant son plateau, comme une "memsahib" du temps de la colonisation... Qu'il me pardonne, où qu'il soit aujourd'hui...

Au fait, on a complètement oublié la peste, les journaux indiens ne parlent que de cas isolés dans le Gujarat, région particulièrement soumise à ce fléau après chaque mousson. Grâce aux nombreuses annulations des voyagistes, les troupeaux de touristes tant redoutés sont singulièrement réduits dans les hôtels, sur les sites, ainsi que sur les vols intérieurs. On ne rencontre que quelques couples, français, anglais, australiens ou scandinaves qui ont bravé l'affolement collectif. Une famille anglaise - maman, papa, et deux petits de 8 et 6 ans, nous suit dans notre périple. Nous les retrouvons souvent dans les mêmes hôtels ou dans nos promenades.

Khajuraho -

Les fameux temples, mondialement connus pour leurs sculptures coquines, attirent les touristes émoustillés. L'ensemble de ces admirables monuments est situé en pleine campagne. L'avion atterrit au milieu des champs cultivés, quelques hôtels sont édifiés de part et d'autre d'une petite route qui traverse le calme village. Outre le confort de l'hôtel Clarks Bundela, un palace tout neuf aux trois-quarts vide, on apprécie le silence et la solitude tout à fait exceptionnels en Inde. C'est une trêve bienvenue au milieu de notre frénétique voyage.

Une étape idyllique comme on en rêve, parmi les temples décorés de sculptures audacieuses représentant dieux et déesses enlacés, dont les attitudes érotiques évoquent le Kama-Soutra. Les étrangers écarquillent leurs yeux pour observer ces chefs d'oeuvre, immortalisant ces raretés sur caméra, afin de les exhiber aux copains dès leur retour. Les temples sont encadrés d'arbres centenaires qui ombragent délicieusement les charmants édifices de pierre ocre. Des jardiniers soignent les somptueux massifs de fleurs exotiques qui forment un écrin raffiné, à l'image d'un paradis terrestre.

Au coeur du village, un musée expose de nombreuses statuettes rassemblées sous des vitrines, à l'abri de possibles dégradations. Le gardien nous suit pas à pas, expliquant les détails de chaque objet, fier de démontrer son savoir aux quelques visiteurs venus jusqu'ici.

Dehors, la vie continue autour de ces sublimes antiquités, les habitants sont tous cultivateurs. Une intense activité règne dans les champs. Au soleil couchant, de longues files de paysans reviennent chargés d'énormes brassées de feuillages posés sur leur tête. Démarche altière des femmes vêtues de saris éblouissants qui défilent à l'horizon comme des mirages sur fond de ciel irisé...

Sourires des nombreux enfants qui viennent vers nous, les plus grands ont souvent des bébés dans les bras ou posés dans des paniers en équilibre sur leur tête... Tout ce petit monde s'approche et pose les habituelles questions : "Where do you come from ? - What is your name ? How old are you ? Do you have children ?" On distribue à chacun bonbons et roupies qu'ils empochent avec un grand sourire, leurs yeux de diamant noir nous disent merci (il semble que ce mot ne soit jamais prononcé dans les diverses langues indiennes, mais les regards sont suffisamment éloquents).

Ici, rien de comparable à ce que nous avons vu dans les grandes villes : il n'y a ni mendiants, ni rabatteurs, ni estropiés pour fondre sur les voyageurs et leur arracher pitié et aumônes, au grand jeu de la misère. Pourtant, l'endroit n'est pas riche, mais les conditions de vie sont beaucoup moins dramatiques à la campagne. On a souvent honte d'être aussi privilégiés en face de ces millions de pauvres en marge de la société. Que faire ? Nos gestes de générosité sont une goutte d'eau dans leur dénuement, et pourtant, Mère Térésa dit : "L'océan est fait de milliards de gouttes d'eau."
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
PA Parvat Globetrotter ·
Quel plaisir de se plonger dans d'autres récits. Merci tout plein Fabricia... Je me revoyais à Benares le long du Gange, dans les petites ruelles traversant des marées humaines, ou buvant un chai tranquillement avec cette chère... Marsu! Mais oui! De plus c'est interressant de voir comment d'autres vivent leur voyage... Khajuraho, je ne l'ai pas encore vu, ce sera pour la prochaine fois! Merci encore :)
Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations... (N.Bouvier)
SA Sandrineinde Regular ·
Comme Parvat et bien d'autres, je savoure tes récits. Varanasi, sans nul doute, la plus grande émotion de ma vie, le mystère de la vie et de sa poursuite logique dans la fin de vie, le karma... tout à Varanasi prend un sens. Je me souviens de cette jeune femme, assise près d'un homme d'apparence âgé, allongé à même le sol, dans une petite ruelle, tout était calme, elle attendait qu'il parte pour le grand voyage, sereine... Et lui était paisible, sans doute avaient-ils marché pendant des jours et des jours, le but ultime étant de mourir dans cette ville bénie entre toutes.

Merci de nous faire revivre l'Inde .

Amicalement

Sandrine
FA Fabricia Globetrotter ·
Bénarès m'a énormément bouleversée... Tous ces corps transportés à vive allure, au milieu de la foule, vers les bûchers de crémation, les mendiants innombrables sur les degrés des ghats, les saddhous en prière sous leurs parasols, et tous ces gens immergés dans l'eau trouble...

La fatalité légendaire des indiens est une leçon d'humilité pour les occidentaux, l'acceptation de la mort comme une issue vers la délivrance... En Inde, on ne dit pas "mon père est mort", mais "l'âme de mon père a quitté son corps"...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
AL Alan Globetrotter ·
Ce n'est pas tant nous faire revivre l'Inde, car malheureusement tout le monde n'y a pas accés......., mais ces mots que tu places si justement et avec autant d'émotion dans des phrases si magiquement tournées nous donnent à penser à nous autres, voyageurs incrédules sur ce pays, que décidemment une foule d'émotions sont là prêtes à envahir les incroyants que nous sommes à encore douter de la puissance spirituelle de ce pays .......

Cette fatalité de la vie en général est quelquechose qui me plaît bien ...... et qui en même temps me fait peur, car comment raisonner de façon occidentale si on engage son destin de vie dans la puissance de son âme qui dissocie le corps de l'esprit et de l'âme justement .....

Peut être justement doit on faire à certains moments des choix de vie judicieux pour arriver à trouver cette sérénité qui à tout instant peut venir habiter ceux qui ont trouvés dans l'incarnation de ce pays toute la magie propre à celui ci ....

Mais comment parvenir à la retranscrire ici .... chez nous, je me demande si il ne faut pas faire le choix de partir dans un ailleurs également physique qui permettrait de mieux s'abandonner à ce choix de vie .....

Gayatri pourrait nous donner son avis, elle qui se pose souvent la question et qui me semble t il va la résoudre dans un prochain départ définitif, et je me demandais si toi tu avais trouvé une réponse à celà ou simplement profité des leçons apprises durant tes voyages dans ce pays ......
SA Sandrineinde Regular ·
Les racines... parfois je me demande si j'en ai, être native de... cela veut il dire quelque chose ? les racines ne sont elles pas ces ramifications que l'on forge jour après jour au plus profond de soi ? ces petits détails insignifiants pour les autres qui tissent un lien capital pour nous ? Je me souviens de ma première arrivée sur le sol Indien. Je suis descendue de l'avion, oh j'ai respiré à fond l'air ambiant, , et me suis agenouillée pour embrasser le sol. Ridicule n'est ce pas... mais ce sont des gestes que l'on fait sans même réfléchir. Quelques heures plus tard, j'étais à Mandawa, une petite fille au regard vide, si vide, dansait pour des touristes. Regard déjà étteint à 5 ou 6 ans. C'était surréaliste, d'un côté les murs peints de scènes plus vivantes et belles les unes que les autres, d'un autre côté cette petite fille. Première révolte intérieure, mais l'amour de l'Inde était déjà si puissant ... ancré depuis tant d'années en moi...

Mon premier voyage en Inde ? un appel, plus fort que tout, irrésistible, il fallait que j'y aille, il le fallait.

Sandrine
LA Lafleur Regular ·
Les racines... parfois je me demande si j'en ai, être native de... cela veut il dire quelque chose ?

Bien sûr que tu as des racines mais elles ne sont pas forcément là où tu es née.....les racines sont ce qui font une personne, c'est ce qui la construise et toi apparemment c'est l'Inde qui te construit, qui t'habite alors tes racines émotionnelles et psychologiques se trouvent là bàs. Tu n'acquières un certain bien être que lorsque tu touche ce sol n'est ce pas ? Alors c'est ça ! Mais tes racines familiales sont loin d'être en Inde[:)] oui tu as deux pays " d'origine " les deux étant très importants car dans l'un tu as la famille et de l'autre tu as tout ce qui te concerne toi[:)]

Bisous et à bientôt[:)]
Souriez et la vie vous semblera bien plus belle ;)
FA Fabricia Globetrotter ·
... Soirée d'adieu à Khajuraho, une affiche annonce un spectacle de marionnettes dans le jardin de l'hôtel. Sous un velum de toile, une petite estrade posée sur la pelouse, trois acteurs composent la troupe : un père et ses deux petites filles nous saluent d'un joli "namasté". Nous sommes leurs deux seuls spectateurs, le reste des clients est parti vers le village où se déroule une fête locale avec fanfares et feux d'artifice.

Durant une heure, les trois acteurs, vêtus de soies et coiffés de perles, nous racontent une légende rajpoute où il est question d'amours impossibles entre une princesse et un intouchable, personnifiés par des marionnettes scintillantes qui sautent et virevoltent, accompagnées par les voix cristallines des adorables gamines, sur des mélodies folkloriques rythmées de coups de cymbales et tambourins... On applaudit chaleureusement, ils posent volontiers devant mon objectif, très fiers de leur succès, même limité à un nombre si réduit de spectateurs...

Agra - La ville-écrin du joyau moghol, le Taj Mahal, le célébrissime emblême de l'Inde. De hautes murailles de grès rouge protègent le mausolée de marbre blanc dédié à Mumtaz-Mahal... Son époux inconsolable Shah Jahan a voulu le plus beau des tombeaux pour sa bien-aimée, morte en donnant le jour à son quatorzième enfant... La splendeur éblouit tous ceux qui la contemplent : le marbre opalescent reflète les rayons du soleil, avec de subtils dégradés de couleurs tout au long du jour. Trois visites successives vont me permettre de photographier la merveille sous des angles et à des moments différents de la journée. Le point d'orgue, la nuit venue, sera une photo de la lune posée comme un point sur l'i du minaret.

Nous ne sommes pas seuls dans ce temple de la beauté et de l'amour : des jeunes mariés viennent en voyage de noces : assis sur un banc de marbre blanc, juste dans l'axe des coupoles, célébrités et anonymes du monde entier ont eu l'honneur de s'y faire immortaliser sur pellicule.

Sous les arcades, des jeunes filles se sont allongées sur les frais carrelages. On se déchausse devant la crypte où reposent depuis plusieurs siècles les amants célèbres, dans leurs mausolées incrustés de pierres fines. Il serait inconcevable de bouder cette étape, à la fois si recherchée et tellement exceptionnelle...

Tout au long de nos escales, nous allons goûter la cuisine des luxueux palaces, dont les tarifs de restaurant sont beaucoup moins élevés que ceux des chambres. Le Sheraton d'Agra est particulièrement renommé pour la qualité des repas. De nombreux clients se sont précipités vers l'immense salle à manger, où nous avons pu trouver une table libre. De longues séries de poëlons posés sur des réchauds où l'on se sert à volonté de plats odorants, des salades de légumes multicolores, accompagnées de sauces brulantes, mille desserts étranges tels que gâteaux à la carotte, flan de pois chiches, petits fours de semoule laquée, fruits en compotes, crèmes lactées... Une orgie digne des mille et une nuits.

Trois musiciens assis sur les tapis précieux jouent sur des instruments typiques, tampura, veena et sitar, des musiques sacrées de l'Inde du nord.

Sur les rives de la Yamuna, le Fort rouge dresse ses hautes murailles dans une courbe du fleuve. Du haut des remparts, on peut apercevoir le Taj Mahal dans la brume. Une fois franchie la lourde porte hérissée de pointes métalliques, on découvre à l'intérieur une succession de palais, mosquées, jardins moghols avec ruisseaux de céramique, chambres étincelantes aux parois incrustées de miroirs multicolores, dédales de couloirs secrets, harems et hammams, hantés par les souvenirs du glorieux passé.

Une étrange ville fantôme se dresse dans la campagne, Fatehpur Sikri, construite pour l'empereur Akbar en 1572, qui n'a occupé les lieux qu'une dizaine d'années. A l'abandon depuis des siècles, on croit être chez la belle au bois dormant, les ombres des disparus se cachent derrière les colonnes, et on entend parfois des murmures dans les hautes tours pyramidales... Un immense damier figure un jeu d'échecs où les pions étaient des esclaves qui se déplaçaient selon le bon plaisir de l'empereur !

Sur la route du retour vers Agra, une autre curiosité attire des foules de pélerins, le mausolée de Sikandra, tout de grès et marbre neigeux. Dans un sanctuaire où se pressent des femmes en saris, des milliers de rubans rouges sont accrochés comme des ex-votos : "Si vous désirez un fils, il vous faut nouer ce fil et votre souhait sera exaucé..."

Un taxi nous ramène par une nuit d'encre au milieu d'une circulation infernale, une panne d'électricité a plongé la ville entière dans l'obscurité. Notre chauffeur doit avoir des yeux de chat pour se faufiler sans dommage dans les embouteillages monstrueux.

Notre hôtel est spécialisé dans les banquets de fêtes et mariages, ce qui nous vaut des charivaris durant plusieurs nuits consécutives : les indiens aiment par dessus tout le vacarme pour accompagner les grands événements de leur vie... Hélas pour notre repos bien compromis... Regrets des douces nuits de Khajuraho.

Suivant les conseils de notre logeur, nous réservons deux places dans le car "Deluxe" qui relie Agra à Jaïpur, but de notre prochaine étape.
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Bus pour Jaïpur -

Dès l'aube, nous embarquons dans un autocar pompeusement qualifié "Deluxe" pour Jaïpur, distante de 230 km. Les indiens n'ont pas peur des superlatifs pour baptiser les hôtels et les bus, le mot "luxe" pétille sur les enseignes de baraques parfois sordides, et le bus de ce matin est très loin de répondre aux exigences des normes européennes !

On ne va pas se plaindre puisqu'on peut poser ses deux fesses sur la place retenue de haute lutte aux guichets de la gare routière, noire de monde. Le véhicule est plein à craquer quand il démarre enfin. Des guirlandes de jasmin accrochées tout autour du pare-brise, Krishna, Ganesh et autres divinités collées un peu partout, bâtonnets d'encens fumant sur le tableau de bord, nous voici parés pour affronter les turbulences routières. Les passagers, tous indiens, nous ont salués comme des amis, nous questionnant les uns après les autres sur le but de notre voyage. Un jeune homme s'est enquis de l'hôtel retenu à Jaïpur...

On roule depuis environ une heure, frôlant d'énormes camions qui arrivent droit sur nous, en rugissant de tous leurs klaxons, en vertu de la loi du plus fort sur la route... A chaque véhicule de moindre importance de s'effacer comme il pourra, même jusque dans le fossé, pour laisser la piste à ces tonnes de ferraille conduites par des chauffeurs shootés à l'alcool frelaté.

Soudain, coup de frein brutal, nous voilà arrêtés en pleine campagne, une immense file de véhicules se forme, pour une raison inconnue, très loin devant notre bus... De chaque côté de la route, des champs de paille séchée sous un soleil de plomb. Quelques passagers descendent pour aller aux nouvelles. Il fait si chaud qu'on ouvre les fenêtres pour un semblant d'air, chaud aussi... Des abeilles bourdonnent autour du car, quelques unes ont même le culot d'entrer dans le bus, sous les cris de nos voisins... "Please, shut the windows ": abeilles très dangereuses, elles "mordent"... On va continuer à bouillir dans notre carcasse chauffée à blanc pendant deux bonnes heures, sans oser émettre la moindre protestation : la patience, la résignation de nos compagnons de route sont un exemple pour nous, dont le premier réflexe serait de "râler" (comme tous les français !)...

C'est une expérience intéressante mais épuisante, il nous faudra pas moins de sept heures pour faire les 230 km. L'arrivée à Jaïpur est épique : nous avons été kidnappés par deux sikhs enturbannés qui nous attendaient avec leur taxi, pour nous convaincre de loger dans leur "best, very best" hôtel, forcément beaucoup plus confortable, moins cher, etc... Inflexibles et décidés à leur résister, on les oblige à nous emmener dans le centre de la ville, devant le "L.M.B" retenu... Là encore, on a toutes les peines du monde à descendre car ils veulent absolument connaître notre programme de visites... Pas de chance pour eux, mon époux se fâche en les menaçant d'appeler le policier planté à quelques mètres. Efficace, ils capitulent devant des clients aussi récalcitrants... C'est très gênant d'avoir à se mettre en colère, mais parfois c'est l'unique façon de se débarrasser de ces enquiquineurs !

Jaïpur est une très grande ville d'aspect étrangement moderne, avec ses larges avenues rectilignes qui se croisent à angle droit, tout à fait insolite dans le capharnaüm de cette fin d'après-midi. Un magma compact de véhicules remplit complètement les chaussées nord et sud de la cité rose. Imaginée par un maharajah épris d'urbanisme, Jaï Singh II en a dessiné les plans vers 1727, avec un esprit éclairé et curieux. Il a également édifié un observatoire astronomique géant pour donner libre cours à sa passion céleste.

L'hôtel L.M.B. nous accueille du bout des lèvres pincées de sa propriétaire, cette peu aimable personne de sang brahmane affiche un mépris hautain pour les "intouchables" que nous sommes à ses yeux. Mais comme il faut bien vivre, elle charge son sbire de caste inférieure des formalités touristiques...

Ce n'est pas du grand confort, les fenêtres donnent sur l'avenue bruyante, mais des vitres épaisses isolent du vacarme extérieur. La salle d'eau, très succincte, suffira pour quelques nuits. Avertissement cocasse : "Prière de laisser les fenêtres fermées à cause des singes"... Intéressant ! Des singes ? en ville ? Eh oui, ce sont des macaques rassemblés sur les toits environnants, toute une famille de joyeux farceurs qui gambadent frénétiquement devant nos fenêtres, ils nous ont repérés, eux aussi. On se dévisage réciproquement avec une égale curiosité.

Nous verrouillons soigneusement les écoutilles pour décourager toute tentative d'abordage des pirates-quadrupèdes d'un naturel redoutablement chapardeur.

Le restaurant de l'hôtel, situé en sous-sol, affiche des plats exclusivement végétariens. La grande salle s'étire en longueur, sous des lumignons espacés qui diffusent une chiche clarté. A l'examen des nappes et des serviettes, je me demande si c'est du -blanc sale- ou du -gris propre-, car tout ça n'est pas de la première fraîcheur. D'énormes taches de sauces s'étalent un peu partout. En Inde en général, et ici en particulier, on n'est pas très regardant sur la qualité des lessives... Peu importe... Ce qu'on nous sert est plutôt bon, les mets à base de légumes sont délicieux, et bien moins épicés qu'ailleurs. Excellent pour nos estomacs fragilisés. Le serveur qui apporte les plats avec élégance renifle sans arrêt en se penchant sur nos assiettes... A la table voisine, un client indien a fini son repas, il s'essuie vigoureusement le visage et les cheveux avec sa serviette, la déplie, se mouche bruyamment et crache dedans, puis repose le carré de tissu en boule dans son assiette. Indifférence totale de son entourage.

Petit déjeuner très matinal (c'est notre habitude de démarrer de bonne heure), dans notre chambre, devant la fenêtre aux singes : c'est une foule déchaînée qui danse et fait du trapèze sur les poteaux électriques. Ils se précipitent sur les morceaux de toasts tartinés beurre et confiture qu'on leur dépose sur le muret. C'est la folie dans la tribu, mais la hiérarchie a ses lois, chacun en aura un peu, lorsque les plus gros seront repus. Distribution de taloches, quelques coups de dents, il y en aura pour tout le monde !

Dans les rues de Jaïpur, c'est un peu pareil : la cohorte des solliciteurs se rue sur nous dès que nous sortons de l'hôtel. Le touriste, rare, n'échappe pas facilement aux multiples quémandeurs. Un grand dadais moustachu, qui se croit plus malin que les autres, nous tend une lettre manuscrite qu'il vient de recevoir, dit-il, et qu'il ne sait pas lire. Pouvons-nous l'aider ? Bien sûr, c'est une hollandaise qui le remercie des services rendus lors de son récent séjour ici. Ladite lettre n'est pas tombée de la dernière pluie, elle est déjà bien froissée. Le gars, tout sourire, nous propose de nous emmener tous les deux sur sa moto, pour prendre un pot. "Monter sur son engin, dans cet incroyable enchevêtrement urbain ? Niet, farouchement niet !!! On y va à pied. Attablés, nous écoutons son discours : il nous trouve très sympas, il va nous servir de guide pour visiter la région, et blablabla... Il ajoute que sa femme attend un second enfant, un garçon ! Une échographie ? Non, c'est l'astrologue qui a été catégorique ! On le laisse aller, sans rien lui promettre, lui disant à notre habitude que nous allons réfléchir... sans vouloir le décevoir, son scénario est si naïf qu'il nous fait pitié !
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
DO Dolma Globetrotter ·
je crois que c'est le dernier post que je lis avant mon départ pour le Canada, peut-être un autre demain ? mais à mon retour : ce sera GEANT, plein de belles images, plein de senteurs, plein d'émotions... à bientôt fabricia... dolma
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
MA Marsu Veteran ·
L'Inde nous jette souvent en pleine figure tous ces sentiments pele-mele de haine, de colere, d'indiference... On devient comme eux indifferent a la proprete nos priorites ne sont plus les meme pourquoi s'indigner que quelqu'un se mouche ce racle la gorge pres de nous? Parce que chez nous ca ne ce fait pas! Mais pourquoi? Je trouve ca insuportable aussi mais bon....

Parfois on aurait envie de leur crier de nous foutre la paix mais en meme temps nous sommes chez eux et on se rend vite compte qu'en restant zen ils se lassent vite de nous.... Ils aiment voir monter notre aiguille de chauffage et trop souvent on leur donne le change de ce qu'ils veulent...

C'est le charme de l'Inde qui fait que parfois on ne sait plus qui on est qui nous sommes et ou on s'en va qui fait qu'on ce cherche au fond de soi...
Que le vent te pousse en avant, que le soleil illumine ton visage, que le vent du destin te pousse à danser avec les étoiles.... THE BLOW pour laisser la place à ses rêves!!!!

Suntala
SE Seshat Regular ·
Merci Fabricia, quel plaisir de te lire.... Les images évocatrices que tu déroules devant nous semblent tellement réelles qu'on en oublierait presque le travail d'écriture ...

Je me demande quand même de quel sortilège puissant l'Inde use-t-elle pour vous retenir ainsi dans ses filets, toi et les autres passionnés de cette terre, tant le périple que tu nous livres ressemble parfois au parcours du combattant, mélant la douceur la plus enchanteresse à la cohue urbaine la plus déstabilisante ?

Tu me diras peut-être que c'est justement ce cocktail détonnant qui vous énivre ?

J'attends la suite avec impatience...
Seshat

Aimer s'instruire, être curieux, attentif, admirer, s'émouvoir, essayer de comprendre ce qui nous entoure... essayer de se coucher un peu moins con chaque soir !(Anna Gavalda)
FA Fabricia Globetrotter ·
C'est une étrange planète, en effet, où le voyageur est sans cesse chamboulé par ce qu'il voit : on n'a pas une minute l'esprit au repos face à des contrastes saisissants qui heurtent le regard...Il faut oublier ses propres repères, s'adapter sans arrêt aux réalités, ne pas juger avec son échelle de valeurs occidentales...

Ce remue-méninges permanent qui vous tient en haleine : c'est difficilement transmissible par l'écriture et demande un retour continuel sur des souvenirs tellement vivaces qu'en entamant ces récits, j'ai la sensation d'avoir laissé là-bas une partie de moi-même...

Et pourtant, je suis allée ailleurs pour changer un peu...Mais l'attirance est très forte : la tentation d'y retourner me trotte à nouveau dans la tête !
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Deux aperçus des rues de Jaïpur...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Jaïpur -

Premiers pas sur les larges trottoirs du centre-ville : des cohortes de véhicules se dirigent vers le marché, non loin de notre hôtel. Ainsi qu'on peut le voir sur la photo ci-dessus, c'est un vrai cirque ambulant. Des charrettes tirées par des dromadaires, des buffles, des chevaux, et aussi à bras d'hommes, bourrées de marchandises diverses, des camions dont le chargement déborde au risque de verser, bus surmontés de passagers sur les toits, accrochés aux portières, aux pare-chocs, vieilles ambassadors du temps du Raj, motos, scooters, vélos, pousse-pousse, porteurs de ballots plus gros qu'eux, les inévitables vaches errantes et quelques éléphants, tout ce barnum bruyant, crachant des vapeurs suffocantes, gravit lentement les longues avenues bordées d'échoppes...

En levant les yeux vers les étages, on peut lire une étrange pancarte, "Dr. SABLOK, Sexologist" !!! Le lecteur peut la voir sur la photo précitée...

Une grande muraille de grès rouge, alvéolée de multiples ogives, le "Hawa Mahal" (Palais des vents) est l'emblême de Jaïpur. Ce n'est pas à proprement parler un palais, mais une immense façade derrière laquelle les dames du harem pouvaient contempler le spectacle de la rue, sans se montrer. Pour une vue panoramique de l'ensemble, il faut monter dans l'immeuble d'en face. C'est un collège de garçons : quelques étudiants nous invitent dans leur classe, au dernier étage : vue d'ici, ma photo sera meilleure. Les ados ont entre 15 et 18 ans, on regarde leurs livres et les sujets de leurs devoirs. En redescendant accompagnés par les plus grands, un gracieux jeune homme qui me précède dans les marches m'entoure soudain de son bras et me plaque un baiser sonore sur les lèvres, devant ses copains interloqués ! Tellement surprise, je n'ai pas envie de me fâcher, je serais même plutôt flattée !...

Nous avons décliné l'offre de notre motocycliste d'hier... Un taxi pris dans la rue nous emmène à une dizaine de kilomètres, vers la forteresse d'Amber, qui dresse ses murailles impressionnantes sur une haute colline. Une colonne d'éléphants se dirige d'un pas cadencé vers la citadelle, portant des fagots de branches feuillues dans leur trompe, en guise de repas pour la longue journée de travail qui les attend.

Nous sommes dans l'état des princes : le Rajasthan est riche en vestiges d'un autre temps, les palais rivalisent de richesses et exhibent leurs trésors aux visiteurs. Certains maharajahs, très avisés, ont transformé leurs châteaux en hôtels, exploitant le pittoresque historique de leurs demeures dotées du confort moderne des palaces cinq étoiles.

Amber -

Une cour au pied des murailles pour accueillir visiteurs et éléphants, les premiers grimpent sur le dos des pachydermes, caparaçonnés de soies aux armes du palais. Ce matin, nous sommes les premiers, et les seuls clients : on s'installe tous les deux dans le howdah (nacelle), notre mahout (cornac) qui est assis sur le cou de la grosse bête, lui chatouille l'oreille d'un orteil habile, la monture se met en marche d'un pas régulier sur le chemin qui monte vers la forteresse. Balancés au rythme lent, escortés par un musicien aux yeux brillants qui joue un air de flûte, nous faisons une entrée triomphale dans la cour du palais, accueillis par les gardes souriants.

Eblouissement devant la porte immense, décorée d'une fresque dorée qui miroite sous le soleil déjà brûlant. Le dieu Ganesh figure sur le fronton gigantesque qui s'ouvre sur une deuxième cour bordée de piliers en marbre blanc. Une succession de salles aux murs marquetés d'or et de pierreries, dentelles minérales sculptées comme des moucharabiehs, sols en marbre de Carrare, voûtes des plafonds brillant de mille feux... Mirages, nous sommes pourtant devant de vraies merveilles, corail, ivoire, turquoise, perles fines, lapis-lazzuli, or et argent, cuivre martelé, bois précieux, verres multicolores... Ces joailleries décorent les vitrines d'une grande salle reconvertie en musée.

Les yeux encore pleins d'étincelles, nous disons adieu à notre bel éléphant dont le regard pétille d'intelligence qui saisit délicatement le bonbon d'une trompe habile pour l'engloutir en connaisseur.

Une citadelle imposante veille sur un sommet escarpé, c'est le Jaigarth-Fort, qui renferme, entre des milliers d'armes de toutes dimensions, le plus gros canon du monde, le Jaïvana, six mètres de long, pesant 50 tonnes. Qui n'aurait tiré qu'un seul boulet... on imagine difficilement la taille du projectile !

Pour se remettre de ces émotions, un déjeuner au Samode Haveli, dans un salon oriental où d'élégants serveurs en lin immaculé, turban de mousseline pourpre drapé sur leurs cheveux sombres, nous régalent de mets exquis. Un café à la turque dégusté sous les arbres du jardin.. Il faut échapper à l'engourdissement qui nous envahit pour visiter le musée Albert Hall, édifié à Jaïpur par les britanniques à la gloire conjuguée de la reine Victoria, impératrice des Indes, et du seigneur local Shah Jahan... Nostalgie émouvante de ces reliques enfouies dans les vitrines obscurcies par des couches de vieille poussière.

Au retour dans notre chambre, le ménage n'a pas été fait, hier non plus... Retapons nos lits, disons bonsoir à nos amis singes, avant de s'écrouler rompus de joyeuse fatigue dans un sommeil réparateur.

Dernier jour à Jaïpur, le musée du maharajah régnant s'ouvre dans une partie du palais, exposant à la vue des simples citoyens ses nombreux trophées de chasses aux tigres, ses collections de pendules du monde entier, souvenirs d'une époque disparue...

Le Rambagh Palace, qui appartient à la maharani douairière Gayatri Devi, est un superbe édifice de pierre blanche serti dans un parc gigantesque, à l'écart des rues animées... Cette grande dame et son époux, Jaï Singh, ont reçu autrefois les grands de ce monde, dans un faste inoubliable. Parmi les hôtes les plus célèbres, le dernier vice-roi des Indes, lord Mountbatten et sa femme Edwina, la reine Elisabeth II, le Pandit Nehru...

Nous sommes les deux seuls clients dans un salon ravissant, servis par quatre garçons en costume rajpoute, tunique et jodhpurs blancs à boutons dorés, turban de mousseline turquoise, blanc, vert (huit mètres de tissu drapés), boucles d'oreilles or-rubis-émeraude, signe d'appartenance au clan...

Sous les arcades du palais, une librairie vend de nombreux ouvrages de langue anglaise, et par bonheur, les mémoires de la dame des lieux traduites en français : "Une princesse se souvient" dont la lecture va occuper quelques soirées au cours du voyage.

Quand nous réglons la note du L.M.B., la vieille chipie nous regarde toujours de travers, rédige la fiche d'un crayon rageur et la tend à son ombre. Rien de ce qui sort de ses nobles mains ne doit toucher directement nos doigts ignobles... Nos dollars vont transiter en sens inverse, relayés par le préposé qui remet le précieux fric à la matrone, elle enfouit les billets verts dans les replis de son sari sans dire un mot... On lui fait remarquer, tout de même, que le ménage n'a pas été fait une seule fois dans la chambre, qui ressemble maintenant à une poubelle malgré l'ordre relatif que nous y avons mis à notre départ...

Gare de Jaïpur, en fin d'après-midi pour le train "rapide" en direction de Jodhpur...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
PA Parvat Globetrotter ·
Arrête, pitié... Qu'est ce que j'envie de retourner dans ce pays de fous, de beautés, hallucinant... Snif... Merci encore, je n'ai jamais encore visité ces merveilles, (il y a tant de choses...) mais ca va arriver!!! J'l'sens! J'y suis déjà... Alors Jodhpur, on est toujours dans le train? 'Chaï chaï chaï chaï, chaïïïïïiiii' 'Coffee, coffee, coffeeeeee' A chaï please... Mmmh.... [:)]
Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations... (N.Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
On vient à peine de descendre du taxi que nos bagages disparaissent, saisis par un porteur en tunique et turban rouge qui a prestement posé nos deux lourdes valises sur sa tête et file comme un zèbre vers le quai en direction de Jodhpur...

Essayant de ne pas le perdre de vue, il faut accélérer le pas pour le suivre ! C'est un grand type, d'un certain âge, sans un poil de graisse, aux longues jambes musclées, qui fend la foule épaisse dans cette gare où il faut regarder où on met les pieds pour ne pas marcher sur les centaines de personnes allongées à même le ciment. Attendant on ne sait trop quoi, durant des heures, et parfois des jours entiers, un hypothétique train vers...une autre vie, peut-être ?

Nulle trace, sur nos billets, du numéro de wagon où nos deux places ont été retenues. Mais le porteur se dirige avec certitude sur le bon quai, et dépose nos baluchons à l'endroit précis où stoppera l'élément du train réservé aux étrangers... Des affiches manuscrites étant collées à la porte de chaque wagon, indiquant les noms des voyageurs...

Accroupie sur le quai, une tribu rajpoute nous observe, envoie quelques uns de ses enfants nous réclamer roupies ou autres monnaies avec des regards de détresse irrésistibles. Le train "rapide" ressemble à notre "corail", les sièges sont tous rangés dans le sens de la marche. Assis devant nous, ô surprise, un couple d'américains, mari et femme, architectes, explorent l'Inde du nord et ses trésors... Nous en avons rencontrés très peu, les citoyens de la bannière étoilée ne s'aventurent pas beaucoup dans cette contrée. On ne sait pas encore que, dans trois ans, on fera la connaissance d'une Miss Gloria, from Cincinnati, Ohio, arpentant la vallée du Gange, en solitaire...

Cinq heures dans ce train confortable, où des employés en uniforme de la compagnie ferroviaire viennent nous servir plateaux de repas et verres de chaï (oui, Parvat !) pour faire patienter nos estomacs affamés.

Jodhpur -

Un taxi nous dépose devant l'hôtel repéré sur nos guides : "Ajit Bhawan", dont le propriétaire Swaroop Singh est l'oncle du maharajah de Jodhpur. Un vieux bonhomme, le gardien de nuit, vêtu d'une capote militaire kaki, fait porter nos bagages dans un des petits bungalows du parc. Ravissant, mais complètement envahi de myriades de moustiques plaqués aux murs, qui n'attendent que notre chair (fraîche ?) pour se goinfrer... Retour à la réception exposant le problème : "no problem, nous vous installons dans l'aile ancienne du palais, un duplex-salon-chambre, sous la galerie du patio." Décor antique, meubles d'acajou d'époque victorienne, climatisation d'un autre temps, qui vrombit comme une tondeuse à gazon... Une très grande salle de bain, presque un hammam, pour nos ablutions, eau chaude à toute heure (ce qui ne coule pas de source en Inde !). Il y a bien un peu de poussière sur les vieux tapis, la tête d'un tigre qui surmonte la porte d'entrée est très pelée, mais l'accueil est si chaleureux, le fils de la maison si beau, les servantes tellement souriantes, les repas succulents : on succombe au charme désuet de ce vieux palais... Au point d'y retourner cinq ans plus tard...

Breakfast, five o'clock et dinner servis dans la cour intérieure aux murs de pierre sculptée. Des oiseaux volètent de table en table pour picorer les miettes. Il règne une douceur de vivre incomparable dans ce paradis...

Chaque jour est un jour de moins dans le programme établi dès le départ : on s'aperçoit qu'il va falloir accélérer le rythme de nos escales, et rester moins longtemps dans les villes à voir... Mais on sait déjà qu'on reviendra, un beau jour, dans ce Rajasthan que nous ne faisons que survoler en cette première approche !

Le Meherangarh Fort imposant domine de toute sa puissance la ville de Jodhpur : les mêmes murailles, pont-levis, rampe à éléphants, portes cloutées à deux battants, allées pentues dallées de pierres, et la cour d'honneur sur laquelle débouchent les grandes salles transformées en musée. Notre élégant guide enturbanné nous fait remarquer, non sans humour : "It looks like wood, but it is stone !" (On dirait du bois, mais c'est de la pierre !). Effectivement, les façades intérieures sont ciselées de motifs géométriques d'un effet trompe-l'oeil surprenant. On n'imagine pas les heures passées par les artistes qui ont fait naître ces merveilles. Trésors inestimables, là encore, écuries pour éléphants, jardins moghols, escaliers abrupts pour grimper au sommet des tours, d'où l'on admire le panorama... La jolie couleur bleue des maisons de la basse-ville attire immédiatement les regards.

Deuxième soir à l'Ajit Bhawan, c'est un dîner-spectacle avec une troupe de musiciens et danseuses rajpoutes, à la lueur des flambeaux, dans la cour intérieure. Des pyramides de chaudrons sortent des cuisines, dont les parfums embaument, posés sur les braises des fourneaux, devant les convives. Une armée de serviteurs s'active autour des barbecues où grillent des brochettes.

Les danseuses sont superbes, elles tournoient autour de nous dans un chatoiement de jupons pailletés, les pieds nus frappent avec vigueur le sol au son des airs qui rappellent singulièrement la musique tzigane.

On doit quitter la fête, à regret, car le train de nuit pour Jaisalmer nous attend. C'est un train-couchettes, réservé aux voyageurs étrangers, mais d'un confort relatif. Dans l'étroit compartiment, quatre banquettes dures, à peine rembourrées, de moleskine glissante, sans drap ni couverture (il aurait fallu les commander en prenant les billets). Deux jeunes femmes anglo-saxonnes nous rejoignent dans l'espace très étriqué. Vacarme infernal des roues sur des rails ondulés, posés tout au long du trajet sur des ballasts en sable mou, poussière qui vole et se dépose partout, quatre gros ventilateurs rouillés, araignées géantes, s'essouflent sans grand effet... 300 kilomètres en dix heures, vitesse moyenne de ce tortillard du désert !

Jaisalmer -

Désert du Thar, extrême frontière entre l'Inde et le Pakistan, ennemis farouches depuis la partition de 1947. Chaleur, poussière : deux constantes indiennes. Les jeeps alignées devant la gare surchauffée du terminus, Jaisalmer, attendent leurs proies, qui sont peu nombreuses à la descente du train. Deux gaillards en treillis militaire nous embarquent dans leur véhicule tout-terrain et proposent leurs excursions dans les dunes. On verra plus tard, il faut d'abord trouver un vrai lit dans la fraîcheur d'une chambre climatisée, assortie d'une vraie salle de bain pour se rincer du sable qui s'est infiltré dans tous les interstices de nos vêtements...

Le Gorbandh Palace, "a dream in desert", ouvre grand ses portes pour nous offrir leur "best suite", alors qu'on s'apercevra, quelques heures après, que des chambres moins chères sont dispersées au fond du jardin... Epuisés, on s'écroule sur nos lits luxueux pour reprendre quelques forces.

La citadelle de Jaisalmer, aux 99 tourelles, époustouflante "Carcassonne" échouée dans les dunes de sable, est une pure merveille. Sur la route de la soie, les riches marchands des siècles passés, commerçants d'épices et de soieries, ont construit leurs "havelis", grandes demeures en pierre ocre ciselées comme des bijoux. La ville est riche de monuments étonnants, le palais Maharawal, les temples jaïns, Gadi Sagar Tank (bassin sacré), musée du folklore... Dans l'immensité chauffée à blanc par un soleil brûlant, nous renonçons au safari à dos de chameau vers les dunes de Khuri, à 40 kilomètres au nord de Jaisalmer, épreuve nettement au-dessus de nos forces par les 50° grésillants...

Il est déjà l'heure de retrouver le train de nuit pour regagner Jodhpur... Pas plus confortable qu'à l'aller. Notre chambre de l'Ajit-Bhawan nous recueille pour quelques heures, le temps de souffler un peu.

On s'offre un lunch au buffet du "Umaid Bhawan", propriété du maharajah local, une affreuse pâtisserie géante aux allures de Sacré-coeur de Montmartre... Laid et prétentieux ! Tout est tape à l'oeil dans cet édifice construit par un mégalo.

Ce soir, on s'envole à 19h30 pour Udaipur, la venise indienne...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
PH Phil64 Globetrotter ·
Namaste Fabricia,

Un grand merci pour toutes ces impressions si habilement écrites… qui me font souhaiter encore un peu plus que le grand sablier s’écoule plus vite…

Je ne vous suivrai pas à la trace dans les hôtels de catégories supérieures, donc à moi de te raconter, à mon retour les « joies » des hotels « cheap class »….

Ton récit de Katmandou donne vraiment envie d’y aller … ce sera pour une autre fois..

L’histoire du père et son fils avec leurs boites de conserves, m’a fait sourire mais c’est plutôt affligeant… je suppose que vous n’avez pas revu vos « voisins » depuis….

Merci encore..

J’attends la suite… et Udaipur à venir, avec tout ce que tu m’en as déjà dit.. tu vas te régaler à te remettre tout ça en mémoire…

Bien amicalement
Phil Voyages du bout de mon pinceau...
FA Fabricia Globetrotter ·
... Petit bémol : les hôtels choisis n'étaient pas de catégorie très supérieure, car nous avions un budget assez raisonnable, que nous avons respecté...

Quelques folies, néanmoins : à Delhi, à l'Imperial (mais c'était à l'époque où cet hôtel n'était pas encore restauré...). Depuis, ses tarifs ont triplé... Le Gorbandh Palace : un agréable traquenard, mais on n'y est resté qu'une seule nuit... Et nos déjeuners dans les 5 étoiles nous revenaient à 150 Frs pour deux ! Alors qu'une nuit dans ces luxueux hôtels valait, en 1994, 1000 Frs...Il était exclu de dépenser une somme pareille, surtout pendant 30 jours ! Et à dire vrai, à partir d'un certain prix, il n'y a pas si grande différence de confort. Tout est dans les apparences !

Mais il existe des gest-houses beaucoup moins onéreuses pour les jeunes voyageurs dont, malheureusement, nous ne faisons plus partie, les années aidant !

Les affreux bonshommes de St-Laurent du Var : tu penses bien que nous ne les avons jamais revus !!!
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
AL Alan Globetrotter ·
les jeunes voyageurs, dont, malheureusement, nous ne faisons plus partie, les années aidant !

Deuxième bémol, ne jamais écrire ce genre de choses qui en plus ne te correspondent absolument pas ......

Les années aidant, tu as acquéris la sagesse de ces voyageurs qui par leur comportement et leur apprentissage de la vie ont appris à respecter l'environnement dans lequel ils se sont invités ..... tu sais et connais les réactions de tes interlocuteurs, tu anticipes ta faculté à vouloir te mouvoir dans le paysage choisi ..... et surtout tu retranscris de manière émotionelle et si vrai les aléas et plaisirs de ton voyage ......

La seule jeunesse est celle qui vient du coeur et qui nous permet en toute occasion de saisir l'opportunité de s'accommoder au mieux de nos rêves en train de s'accomplir sous nos yeux .....

...... oui, je sais je suis fan et avec Douya vous seriez enfin capables de me faire partir là bas, tout là bas ..... d'ailleurs Jaisalmer m'y attends ...... [;)]
FA Fabricia Globetrotter ·
Merci, Alan, pour tes gentils commentaires. Comme tu peux le lire, j'ai un peu modifié mon post précédent pour détailler notre façon de bouger cette année-là...

Sans faire trop de folies, mais en ne se refusant pas, de temps en temps, le plaisir d'un peu de luxe, qui nous serait totalement inaccessible en France ! Et totalement superflu pour le quotidien...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Aéroport de Jodhpur, fin d'après-midi. Embarquement immédiat sur un vol Indian Air-lines, en direction de Bombay, avec escale à Udaipur...

De nombreux messieurs indiens avec attachés-cases grimpent à bord de cet Airbus tout neuf. Tous les vols intérieurs que nous faisons en Inde sont assurés par une flotte d'avions achetés à Airbus, pilotés par des indiens dont les capacités professionnelles sont irréprochables. Le "crew" (l'équipage) est composé de jolies hôtesses en sari, et quelques stewards élégants, qui sont d'une grande amabilité, toujours à l'écoute des passagers, aux petits soins avec eux (j'aimerais que le personnel d' Air-France soit aussi serviable...). Parmi les hommes d'affaires, je remarque la présence du fils d'Ajit-Bhawan, un superbe jeune homme aux yeux sombres, très élégant, qui s'en va pour Bombay où il a ses bureaux...

Udaipur -

"Venise indienne" : une merveilleuse cité construite autour du lac Pichola. Nous succombons aux charmes d'un petit hôtel de style vénitien, le "Lake Pichola", dont les fenêtres à balcons donnent sur la vaste étendue liquide qui miroite à nos pieds. Mieux vaut ne pas ouvrir les fenêtres, ici ce ne sont pas des singes, mais des escadrilles de moustiques redoutables qui menacent derrière les vitres. On peut voir sur l'autre rive, la vieille ville et ses ghats, et l'immense palais, le City Palace, aux murailles de pierre blanche qui domine le panorama.

Un rickshaw qui n'attendait que ça nous emporte vers le coeur vivant de la ville ancienne. C'est sur la terrasse d'un petit restaurant que nous faisons la connaissance de Nina, jolie blonde bavaroise et de Mustak, indo-kényan aux longs cheveux noirs. Ils sont jeunes, beaux et souriants. On les invite à partager notre table pour échanger, en anglais, nos premières impressions d'Udaipur... Elle est étudiante en Allemagne, s'est éprise de Mustak lors d'un séjour ici, l'an dernier. Son amoureux est pour l'instant chauffeur de rickshaw, mais il aimerait bien revenir dans les bagages de Nina... Son rêve : s'inscrire dans une université allemande, pour échapper à la pauvreté de sa vie.

On s'entasse tous les quatre dans son véhicule à trois roues pour explorer les environs. La route est sinueuse, pentue, et bientôt on doit mettre pied à terre pour soulager le moteur qui n'en peut plus. Nous sommes dans un endroit désert, pas âme qui vive à l'horizon... Une méfiance désagréable s'installe peu à peu : "et s'ils voulaient nous détrousser, ils ne s'y prendraient pas autrement..." Vilaine pensée que j'essaie d'effacer de mon esprit.. Finalement, un taxi secourable nous emmène au sommet de la montagne, vers le "Monsoon Palace", but de la promenade. Mustak et Nina nous rejoignent sur l'engin allégé qui hoquète bien encore un peu, la mécanique n'est pas de la première jeunesse !

Notre couple d'amoureux nous donne rendez-vous pour le lendemain matin vers d'autres sites. Ce soir, on s'offre le grand jeu, un repas au Shivniwas, palace étoilé et chef cuisinier français... Régal des yeux : jolies tables sous le patio, autour de la piscine, éclairés aux lanternes, et ce qui est servi dans nos assiettes relève du prodige... "kebab platter", murgh makhani" (poulet tandoori), et "machili rajsamandi" (poisson en sauce fine)... Toutes ces choses à prix moyens, tout à fait accessibles pour notre bourse... C'est trois ou quatre fois moins que ce qu'on paiera en France, et dans un restaurant de catégorie bien inférieure ! Intermèdes bienvenus que ces repas fameux dans les nombreux palaces indiens qui jalonnent notre parcours. L'élégance et la propreté de ces lieux nous font un peu oublier les tristes réalités du monde indien...On y rencontre parfois de jeunes touristes étrangers, sacs à dos, sans signe apparent de richesse, qui viennent, eux aussi, se "refaire une santé" après quelques mésaventures alimentaires douloureuses.

La visite du grand palais de marbre, aux dimensions gigantesques (250 m de long - hauteur 30 m) donne le vertige. Eblouissant, à l'échelle maharajahesque, comme partout ailleurs dans l'état des princes...

Dans la matinée du lendemain, voici Nina et Mustak qui nous attendent avec un rickshaw tout neuf, prêté par un ami. Première destination, choisie par Mustak, un joaillier dans la vieille ville. Il désire offrir un beau collier d'argent et pierres fines à sa belle, comme gage d'amour. Nina va choisir le bijou, tout en me demandant conseil. C'est dans mes cordes ! Je succombe à des perles d'ambre de la Baltique, sorties d'un coffre où elles dormaient depuis des dizaines d'années. Montées une à une sur un cordonnet d'argent, elles deviennent un joli collier qui saute à mon cou...

Les rues étroites sillonnent la ville, aux maisons blanches recouvertes de rouges bougainvillées. Les jardins Sahelion-Ki-Bari, jolis jardins moghols avec jets d'eau, pour goûter quelques moments de fraîcheur. Extraordinairement calme, un hâvre de paix et de beauté. Avant l'aube, juste devant nos fenêtres, un concert de lavandières qui frappent le linge à grands coups de battoirs. Vols de perruches vertes qui zigzaguent sur fond de ciel bleu lavande. Un décor pour les amoureux du monde entier... Une ville à ne manquer sous aucun prétexte ! Ce soir, nous invitons Nina et Mustak à dîner, en leur donnant le choix du restaurant : sur une pelouse, éclairés aux bougies, un poulet-tandoori qu'on décortique avec les doigts (de la main droite, surtout pas la gauche, réservée aux tâches impures...). Echange de nos adresses avec Nina, pour lui envoyer les photos de notre soirée. Pot d'adieu au bar de notre hôtel, et surprise de Mustak qui, ayant demandé le prix de notre chambre, nous fait remarquer que c'est son budget mensuel (équivalent de 170 frs français, en 1994...). Là encore, on mesure l'énorme différence de niveau de vie !).

Udaipur est une "ville à la campagne" : pour regagner l'aéroport, une route encombrée de camions en cette matinée, bientôt la circulation devient impossible, un énorme embouteillage stoppe complètement les deux voies. Notre chauffeur de taxi décide de prendre un chemin à travers champs, qui serpente entre les cultures, monte et descend, de grosses ornières ravinent cet étroit passage à peine suffisant pour notre Ambassador. Soudain, à un tournant, on voit arriver droit sur nous un camion, puis deux, puis dix, enfin une longue cohorte qui vient en sens inverse et bouche complètement le chemin. Tous ces énormes véhicules roulent comme ils peuvent et nous frôlent dans un nuage de fumée noire. Cela devient l'enfer, un cauchemar, tout s'arrête, on est bloqués en rase campagne, sans espoir de redémarrer... Et sans savoir pourquoi, le vide se fait subitement devant nous : le taxi se faufile comme il peut et regagne enfin la route principale. Nous sommes presque certains de rater notre avion... qui, heureusement pour nous, est annoncé "delayed", comme par miracle ! Comment cela s'est-il terminé, là-bas, dans l'inextricable méli-mélo de poids lourds plantés dans les ornières ? On ne le saura jamais.

Devant le comptoir d'enregistrement, une file de voyageurs attend sa carte d'embarquement. Un grand indien juste devant nous se retourne et nous sourit : c'est un ingénieur-chimiste qui parle et comprend notre langue, car il a fait ses études scientifiques à Paris, à l'Institut Pasteur en 1967, et qui aime la France et les Français. Mr. Chandra Prakash nous prend sous son aile, il va nous trouver un hôtel à Delhi, non loin de chez lui. La capitale indienne reçoit en ce moment de nombreux congressistes qui occupent la plupart des hôtels qu'on avait repérés. Notre ange-gardien veille sur nous...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Udaipur, Monsoon palace au crépuscule
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
FA Fabricia Globetrotter ·
Delhi, retour -

Une voiture attend Mr. Prakash à la sortie de l'aéroport domestique de Delhi, nous sommes invités à monter à bord, dans la recherche d'un hôtel pour nos dernières nuits indiennes. Très dévoué, il passe quelques coups de téléphone sans succès : il n'y a plus une chambre libre dans le centre-ville... Mais, enfin, voici le "Windsor Palace" (qui n'a de palace que le nom..), modeste pension de famille assez excentrée sur le grand boulevard circulaire. La chambre donne sur l'arrière-cour, une turbine tourne dans un ronronnement continu, bruit auquel il faudra bien s'accoutumer : ce serait fort indélicat de notre part de refuser ce que Mr. Prakash s'est donné tant de peine à nous trouver...

Il est très pressé de rentrer chez lui, pour retrouver sa femme qu'il a laissée deux semaines toute seule. Mais il va revenir nous chercher pour nous piloter dans le quartier des commerçants. Nous avons promis à notre gendre de lui rapporter des crosses de hockey sur gazon, c'est en Inde que sont fabriqués ces beaux objets hors de prix en France. Un grand centre commercial ignoré des touristes dans la périphérie de Delhi, avec de nombreuses boutiques présentant tout ce dont on peut rêver... On est très loin d'Old Delhi et de ses bazars orientaux. Ici, c'est le luxe des produits de grandes marques : une classe d'acheteurs aux revenus confortables existe donc en Inde !

Les trois superbes crosses achetées au tarif normal (pas de surenchère pour les étrangers...) sont emballées soigneusement par le marchand, afin de résister aux turbulences des soutes à bagages British Airways.

Notre hôte veut absolument nous offrir un déjeuner exotique chez un Chinois de sa connaissance. Dépaysement dans nos assiettes... Cet homme si aimable nous raconte ses premiers pas en France, quand il était étudiant. Arrivé en hiver à Paris avec quelques camarades, ils avaient été installés dans un hôtel du 5ème arrondissement. Ayant envie de connaître le quartier latin, ils sont sortis et se sont promenés dans les petites rues à l'aventure. La nuit et la neige sont tombées, ils étaient perdus et se sont assis sur un banc, très perplexes et inquiets... Une voiture s'est arrêtée devant eux, le conducteur les a emmenés en faisant le tour des pâtés de maisons, jusqu'à ce qu'ils reconnaissent enfin leur gîte... Et pour cela, il a gardé une reconnaissance éternelle aux français, raison pour laquelle, aujourd'hui, il tient à nous traiter comme des amis !

Rentrés dans notre "palace", nous n'avons pas envie de dîner dans l'immense salle où tables et chaises s'alignent dans la lumière blafarde des néons. Le menu consulté nous propose des plats bizarres : "makroni o'gratin, pomfret, presh prout" ? Vite, un rickshaw qui nous emporte dans un crachotement nauséabond, se faufilant entre les bus et les camions, pour nous déposer, sains et saufs, devant le "Méridien". Paradis des gourmands, le coffee-shop "french style" qui propose ses plats français... Nostalgie de nos estomacs, épuisés par les piments et les currys...Quelques équipages d'Air-France dînent près de nous, c'est leur cantine à chacune de leurs escales à Delhi.

Difficile de trouver un rickshaw à cette heure tardive, dans la nuit noire, la circulation s'est enfin assoupie. On finit quand même par retrouver notre chambre, à l'autre bout de la ville. Je dors comme un plomb, tandis que mon compagnon va se bagarrer avec les cohortes de fourmis qui traversent son lit, comme une autoroute, escaladant simplement le gêneur qui se gratte frénétiquement. Et quand on sait l'entêtement de ces stupides bestioles à emprunter toujours les mêmes pistes, il vaut mieux déménager le lit à l'autre bout de la pièce !

C'est notre dernière journée indienne, ce 29 octobre 1994. Les ruines de l'ancienne Delhi, la citadelle de Tughlaqabad, émouvante avec ses murs écroulés dans la nature, sont les traces d'une vie intense au 14ème siècle. Le Qutub Minar est un complexe musulman dont le mausolée géant est le chef d'oeuvre : d'une hauteur de 73 mètres, cette imposante tour de grès rouge fascine les rares visiteurs qui ont eu la curiosité de venir jusqu'ici. De gracieuses perruches vertes au bec rouge voltigent au-dessus des murailles. Il règne une douce harmonie dans cet enclos de verdure.

On ne peut quitter Delhi sans retourner au garden-coffee de l'hôtel Impérial, accueillis chaleureusement par nos deux amis serveurs, qui nous ont immédiatement reconnus. Aigles, vautours, merles, chiens et chats sont toujours là, délicieux éden familier...

En remontant l'avenue Jan Path, les échoppes du marché tibétain regorgent d'objets artisanaux en bronze, bois, argent, ivoire et turquoise. Il faut acheter quelques souvenirs pour offrir à ceux qui nous sont chers, au retour. De somptueux tapis de soie, en provenance du Cachemire, me laissent rêveuse : à défaut de pouvoir m'en offrir, je photographie ces superbes tapisseries. L'artisanat indien, népalais, tibétain, produit de très beaux objets, travaillés avec goût, qui ne ressemblent en rien à la pacotille trop souvent proposée aux touristes.

De longues files s'étirent devant les cinémas, des hommes, en grande majorité, se pressent devant les guichets, attirés par les immenses affiches peintes à la main, de couleurs criardes. Les visages des grandes stars indiennes ultra maquillées annoncent quatre heures d'évasion et de rêves... Des policiers armés de leur lathi (solide gourdin de bambou) canalisent le flot des clients vers l'étroite porte d'entrée dans la salle...

Le "Taj Palace hôtel" est un sublime établissement qui offre cinq salles de restaurants, tous différents. C'est dans le salon d'Isfahan que nous allons déguster notre dernier "mocktail" : ce divin breuvage composé de jus de fruits avec crème fraîche, un délice...

L'énorme Jumbo-jet de la B.A. va nous déposer, neuf heures plus tard, au terminal d'Heathrow, accueillis par un service sanitaire : "Advice to passengers arriving in the U.K. by air from India". A chacun des voyageurs, c'est cet avertissement qu'on leur remet du bout des doigts, comme si on rapportait la fameuse peste dans nos bagages. On n'y pensait vraiment plus, à cette "plague"... qui n'aura pas de suite sur nos personnes, heureusement.

L'arrivée sur l'aéroport niçois est toujours un bonheur : l'avion survole la mer et se pose sur la longue piste qui borde la côte, au loin, on aperçoit les "baous" de l'arrière-pays, le ciel est bleu, il fait un temps de rêve... On est éblouis par la propreté et la richesse du terminal : depuis un long mois, nos yeux s'étaient habitués à la crasse et au dénuement des aéroports indiens. Le contraste est violent, presque indécent.

L'Inde est une autre planète, inimaginable et fantastique, qui ne me lâchera plus désormais. Personne ne peut rester indifférent à ce pays : contrastes incroyables à chaque pas, traditions, modernité et futurisme s'entrechoquent dans les plus petits détails quotidiens. Immenses richesses, extrême misère, foules énormes et paradis pour quelques privilégiés, analphabètes innombrables et érudits mondialement célèbres : tout cela n'existe nulle part ailleurs sur notre globe terrestre...

Chaque jour, on passe de l'émerveillement à l'exaspération devant les mille aspects de ce capharnaüm en folie permanente. On se dit d'abord : "Que c'est beau", puis dans la demi-heure qui suit, un obstacle vous saute à la figure : "Qu'est-ce que je suis venu faire ici, dans cet enfer ?"... Et l'enchantement revient...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
SE Seshat Regular ·
Quel plaisir de lecture, Fabricia, merci encore...

je te l'ai déjà dit mais je le redis encore : si un jour je décide de diriger mes pays du côté de l'Inde, ce sera certainement un peu grâce à toi et à tes carnets de voyage, qui figureront en bonne place dans mes bagages à côte du guide.

Je suis un peu comme Alan, à la fois attirée et apeurée par cette multitude chamarrée et envoûtante. Pourtant, peut-être un jour ?.........
Seshat

Aimer s'instruire, être curieux, attentif, admirer, s'émouvoir, essayer de comprendre ce qui nous entoure... essayer de se coucher un peu moins con chaque soir !(Anna Gavalda)
AL Alan Globetrotter ·
Parfois aussi on attend tellement d'un pays que la peur d'être littéralement déçu nous pousse à reporter sans cesse un départ ......

J'ai lu tant et tant sur ce pays, j'adore sa musique, j'adore voir se mouvoir avec cette élégance propre à elles mêmes ces femmes de l'Inde ...... je rêve du jour ou je serais face à face avec un de ces tigres du bengale et chevauchant un éléphant, je me vois assis sur les ghats de Bénarés et réfléchir ainsi à la puissance de mon destin et aux vains efforts faits jusqu'ici pour arriver à comprendre la teneur de celui ci .....

J'ai fait des rencontres fortes avec des passionés ( e ) de ce pays, des promesses de m'y enmener, je ne passe pas un jour sans lire ou chercher quelquechose au sujet de celui ci, et pourtant je ne décolle pas de mes startings blocks ...... pire, la dernière fois à l'aéroport de Bangkok, la porte d'embarquement à côté de la mienne était pour Delhi ...... avec bien sur une multitude d'indiens prêts au départ, et je me suis enfui loin pour ne pas les entendre, ni les voir ....... trop peur de me faire happer par ces gens..... [:/]

Pourtant Samedi je cours à un concert de Susheela Raman, j'attends avec impatience des nouvelles de Neil qui vient de partir ...... mais en Septembre je partirais pour une autre destination, pas pour l'Inde ..... trop peur de m'y perdre définitivement ......

Allez comprendre ........
SA Sawaddeekha Veteran ·
Superbe récit !

Entre les commentaires de sandrineinde, le récit de Parvat et le tien, je n'envisage plus l'Inde, je suis certaine d'y aller ! D'ici 2005 j'aurai le temps de lire vos posts que j'espère nombreux [:P]
"If you look like your passport photo, then in all probability you need the journey" - Earl Wilson.
PH Phil64 Globetrotter ·
Merci Fabricia pour ce premier voyage…. Si bien décrit .. il me tarde encore plus d’aller là-bas.. allez, le grand sablier du Temps, tu ne veux pas t’écouler plus vite !!! Bon, et les autres voyages ?? tu ne vas pas laisser là tes fans…
Phil Voyages du bout de mon pinceau...
SU SuzanneInde ·
Bravo,

Je me suis régalé à lire ton récit!

Que de souvenirs cela me rappelle!

Tu écris très bien et c'est un réél plaisir de te lire, je suis très contente, d'avoir découvert ce forum par hazard!

Phir Milenge
.Suzanne.
NA Nawal Veteran ·
... Après mes vacances, et mon difficile retour à la vie Parisienne, la façon la plus agréable de renouer avec Vf, c'est certainement le plaisir de te lire ma chère amie !!! Quel récit !!!

"Ton" Inde, ravive mes désirs de découvrir un jour, cette destination magique.

Certains passages me rappellent des scènes vécues au Caire. Cependant je sens bien que rien n'est comparable avec l'Inde !!! Comme l'ont si bien dit avant moi, d'autres Vfistes, l'Inde me fascine, elle m'attire depuis très longtemps, et cependant j'ai des craintes que je ne peux expliquer. Toutes ces émotions !!! Ouf !!!

Vivement, que je dépasse tout ça, et que je réalise cette envie, très vite.

Prochain trip : Inde ou Japon ???

Merci Fabricia. Bye. Nawal.
" En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle..." Amadou Hampaté Bâ.
BA Babeli Regular ·
Je decouvre avec un plaisir particulier cette discussion de l'ete, d'un cyber de... Benares ! Cette ville m'a tant bouleverse que j'y habite maintenant, une bonne partie de l'annee. Pourtant, cette "foule d'emotions' dont parle Alan continue de m'envahir chaque jour, la sensibilite ne s'emousse pas avec le temps, et ce serait meme presque le contraire ; plus je comprends ce qui se passe, comment les choses sont organisees, qui fait quoi, qui est qui, plus l'emotion s'affine, jusau'a la sensation d'une aiguille parfois qui me mordrai le coeur. Parfois, l'emotion est causee par la beaute d'un acte, parfois par sa laideur, parfois ca fait du bien, parfois ca fait pleurer en dedans, qu'importe: la vie est la, dans toutes les gammes.

Raisonner de facon occidentale en vivant ici c'est se rendre la vie impossible. Raisonner de facon occidentale, c'est croire qu'une chose est bonne OU mauvaise> Cette logique du ou/ou ne convient pas a la vie.

Oui, Gayatri pourrai nous donner son avis, elle qui desire finir ses jours dans ce pays de lumiere. Etant nouvelle sur le forum, je viens de faire sa connaissance, je ne sais donc pas vraiment ce qui motive cette decision. Pour ma part, je vis a Benares une partie de l'annee seulement. Mon but etant d'instaurer un dialogue entre ma culture d'origine et ma culture d'adoption, pour l'instant les allers-retours sont necessaires...

Merci a Fabricia pour les bons moments passes a la lire, dans ce cyber de Benares ou le clavier qwerty ne comporte pas le moindre accent: il n'est pas fait pour ecrire le francais!

Amities a tous

Eli
ektâ me bal hai dans l'Un est la force Proverbe indien.

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