25. Passions et chagrin
Le lendemain matin, le téléphone me réveilla à 7 heures du matin. "encore ces cons de la réception qui ont dû oublier de me faire remplir un papier" ai-je pensé. Mais non, c'était autre chose
"hey! c'est moi, c'est Ouyang, on s'est rencontré hier et on a parlé du président Mao"
"ah? ah oui, je me souviens. Salut. (merde! comment a-t-elle pu me retrouver? Elle a dû téléphoner à toutes les résidences avant de tomber sur LE français.)
"je viens te prendre à ta résidence dans 10 minutes, ok?"
(merde merde et merde) "bon, laisse moi plutôt une heure, que je me douche et que je m'habille, ok?"
"ok, à tout à l'heure".
Naturellement la fille se pointa en avance, et heureusement on ne la laissa pas monter ("je suis une chinoise et tu es un étranger, je n'ai donc pas le droit de monter" se lamenta-t-elle) Lorsque je descendis, elle frétilla de joie et me demanda quel était mon programme de la journée.
"ben je comptais aller à la gare pour m'acheter un billet de train pour Shaoshan (le village du président Mao)"
Ses yeux se sont illuminés: "tu vas voir le village du Président Mao??? Mais c'est génial, il faut que je t'accompagne à la gare pour t'aider dans ce noble projet!" Bon, après tout elle était plutôt sympathique, pourquoi pas donc? En traversant le campus, je remarquais une banderolle géante "les étudiants de l'université normale du Hunan accueillent chaleureusement leurs camarades de Cuba".
"que se passe-t-il avec Cuba?" demandais-je?
"hein? quoi?"
"ben oui, on parle de Cuba là-bas"
"Cuba?? Cuba???? Mais j'adoooooooooore Fidel Castro!"
"certes..."
Après avoir traversé la ville en bus, nous sommes arrivés à la gare, et la demoiselle me supplia en ces termes "tu vas aller voir le village du Président Mao. Depuis toute petite, je rêve d'y aller, je peux y aller avec toi?" Shaoshan, c'était juste trois heures de train et dix yuans de trajet, ce qui même pour une étudiante n'est pas une grosse somme, mais elle n'avait jamais accompli son rêve d'y aller malgré les vingt ans passés dans la région. Ca m'a étonné sur le coup, mais je ne me rendais alors pas compte de l'extrême sédentarité de beaucoup de chinois qui n'ont jamais bougé de leur ville ou campagne.
Un de mes plus gros défauts, c'est que je ne sais pas dire non. Et comme après tout elle était rigolote et que j'ai eu pitié qu'elle n'ait jamais réalisé son rêve, je me suis en plus dit ça pourrait être intéressant de visiter le village de Mao avec une vraie maoiste. J'ai donc acheté deux billets de train au lieu d'un seul et lui ai donné rendez-vous pour le lendemain, dans le train, les places étant numérotées. Mais avant de retourner à la fac pour suivre ses cours, elle voulait encore se balader un peu en ville avec moi.
Sur le chemin, elle m'avoua enfin qu'elle avait eu quelques troubles psychologiques récemment, et qu'elle avait raté un an d'université à cause de ça, mais que maintenant ça allait beaucoup mieux. A vrai dire je l'ai trouvée plutôt attendrissante, et même si je ne recherche en général guère la compagnie des fous, celle-ci était tout à fait fréquentable. A la question inévitable si j'avais une petite amie, j'ai commis l'erreur de dire la vérité et de dire que non, je n'en avais pas, ce qui était évidemment une sottise puisqu'elle me verrait dorénavant comme une cible potentielle. J'ai eu beau lui dire que j'avais quelqu'une en vue à Shanghai, ça n'a pas suffi.
Elle finit par m'emmener dans un magasin de disques tenu par un de ses amis, où elle tenait absolument à me faire écouter son morceau préféré. C'était à mon tour d'être tout excité, ayant la certitude de rencontrer enfin quelqu'un qui partageait certainement mon goût naissant pour les chants révolutionnaires chinois. Quel serait donc ce tube qu'elle tenait tellement à me faire écouter? L'Orient est rouge? Le Président Mao est venu dans notre village? Ouvriers, soldats, paysans, unissez-vous? Et bien non, c'était malheureusement... la musique de Titanic! J'étais furieux! Mais j'ai su le dissimuler. Ouyang rentra enfin à l'université, car elle avait déjà séché suffisamment de cours dans la matinée, et me laissa donc livré à moi-même.
Ce jour-là, j'ai visité le gigantesque et flambant neuf musée de la province du Hunan, qui était à 90% vide. C'était une construction colossale pour vraiment pas grand chose. Puis je me suis baladé au hasard dans les rues de la ville, dont j'ai particulièrement apprécié l'atmosphère et la sympathie des habitants. En fin d'après-midi, je rentrais à l'hôtel, fatigué par cette longue journée. Au moment où j'ouvrais la porte, mon téléphone sonna.
"allo?"
"allo! C'est toi, tu réponds enfin, j'ai essayé de t'appeler toute la journée"
"ben ouais, j'étais dehors"
"j'ai une terrible nouvelle à t'annoncer"
"ah bon? que se passe-t-il?"
"j'ai parlé de toi à mon père et, et, et il ne veut plus que nous nous fréquentions"
(j'étouffais mon rire et mon soulagement)
"je comprends, ce n'est pas ta faute."
"je suis tellement désolée."
"non non, je comprends, il faut obéir à ses parents."
En fait j'étais plutôt content de partir seul à Shaoshan, me disant que la bizarrerie de Ouyang m'attirerait sans doute plus de soucis que de plaisir.
Sept ans plus tard: à la réflexion, je ne suis pas sûr que Ouyang était si folle que ça. Bizarre oui, mais son comportement n'était d'étrange que dans l'objet de ses obsessions, qui n'étaient pas si éloignées des miennes. Que ce soit dans le monde des affaires, dans la vie sentimentale ou dans les rapports quotidiens, les chinois ont des comportements parfois déroutants, et leur insistance pour certaines choses qui nous semblent anodines s'explique par ce qu'on appelle communément le choc culturel. Et de toute façon, les filles sont toutes bizarres par nature.