Ban Silé, province de Pongsaly, 2006
(...) L'ancien est le chaman. Ce soir il a officié une cérémonie à laquelle je n'avais jusqu'alors été confronté qu'une seule fois par le passé, six ans auparavant, dans la province de Xieng Khouang, dans une famille Hmong avec laquelle j'avais noué un excellent contact. Dans sa parure noire, cette tunique étonnamment ample que portent traditionnellement les hommes Hmong, le chaman, déjà vieil homme, est assis sur un petit banc et fait face à son autel, caisson de bois suspendu à la paroi de la hutte et dans lequel s'accumule tout un bric-à-brac hétéroclite. On y distingue de gros bâtons d'encens intacts ou consumés et fichés dans des paniers de vannerie de bambou, quelques bols et coupelles contenant des offrandes, riz et alcool notamment, du papier de bambou rituel à brûler, deux pattes de poulet et de multiples autres reliques animales, dents, cornes, griffes, mâchoires en nombre et encore bien des objets. Ceux-ci sont malheureusement difficilement identifiables pour la plupart d'entre eux puisque le profane n'a pas le droit de les toucher, et donc de les manipuler. Quelques plumes sont par ailleurs accolées aux parois de l'autel à l'aide de sang coagulé. Une cagoule noire renversée sur le visage et lui obstruant ainsi entièrement la vue, des grelots de bronze dans chaque main qu'il agite sans cesse frénétiquement de haut en bas, les jambes suivant également en mouvement la même cadence, les pieds frappant continuellement le sol, il psalmodie et récite à une allure tout aussi effrénée des prières ou des récits, qu'il entrecoupe fréquemment d'onomatopées, notamment des séries de « Brrr ! brrr ! brrr ! ». Tout ceci est difficilement compréhensible car peu articulé, sa voix étant de plus partiellement couverte par le son d'un gong, frappé à la même cadence par un jeune homme de la maison qui se tient derrière lui, accroupi sur le sol. Notre chaman semble chevaucher à toute allure une monture, parti en transe en direction de je ne sais quelle contrée mystique peuplée d'esprits. À un moment, un troisième homme a placé un porcelet tout juste égorgé sur un van à riz, large plateau circulaire en vannerie de bambou, puis l'a déposé au sol derrière le chaman. Chronomètre en main, tout ceci a duré exactement deux heures et vingt minutes et le rythme n'a absolument jamais faibli de tout ce temps. Pour finir, et juste avant qu'il n'ôte sa cagoule, l'homme au gong et celui au porcelet sont venus entourer le chaman, le soutenir par les épaules, comme s'ils craignaient, et à juste titre on peut le penser, que ce vieil homme soit pris de vertiges en se levant. J'ai seulement pu apprendre que la cérémonie avait déjà eu lieu hier mais qu'elle ne se reproduirait pas le lendemain. (...)
Chaman Hmong, puis son village


