Ires, rires et sourires en Iran
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YA Yangguizi Globetrotter ·
19. Moi, Darius, le Grand Roi, le roi des rois, le roi en Perse, le roi des pays...

Le patron de l'hôtel avait tant insisté pour que ce soit son chauffeur qui me fasse visiter Persépolis et les sites achéménides le lendemain, que - après avoir toutefois comparé les prix - j'ai accepté son offre.

Le lendemain matin donc, je me suis levé aux aurores, pour ne pas changer, et ai retrouvé le vieux chauffeur qui m'attendait. Voyager seul ainsi toute la journée est relativement cher, toutes proportions gardées, mais je préfère ça aux voyages en groupe où on n'est jamais libre de son emploi du temps. De surcroît, je voulais absolument voir Pasargades qui n'était pas inclue dans les tours qu'on m'avait proposés par ailleurs. L'hôtelier m'avait assuré que je trouverais des guides anglophones sur place, et, même si ce n'était pas vraiment une nécessité, je n'en ai de toute façon pas trouvé. Nous étions vendredi, et ce serait en principe un jour moins fréquenté que les autres.

Direction la mythique Persépolis, à une bonne heure de route de Shiraz. On a beau avoir beaucoup lu sur Persépolis, en avoir vu des photos en long, en large et en travers, on ne peut pas se rendre compte de la majesté de l'endroit sans y être allé. Persépolis, principal site touristique d'Iran, ancienne capitale achéménide mondialement connue, m'attirait énormément. C'était l'un des lieux que je désirais le plus voir en Iran, sans doute en raison de mes nombreuses lectures sur l'épopée d'Alexandre le Grand. Moins nombreuses en revanche furent mes lectures sur l'Empire Perse des Achéménides, car celles-ci sont tout simplement très rares. On sait en fait peu de choses de cette époque et de ce vaste empire, et ce côté mystérieux n'était pas pour me déplaire.

Il ne reste en fait pas grand chose de Persépolis. Alexandre le Grand l'a faite ravager il y a plus de deux millénaires, lorsqu'il prit la place des souverains achéménides, abattant ainsi le symbole de leur pouvoir. Les siècles ont ensuite sans doute contribué à abimer encore plus ce qui avait résisté au grand incendie. Perspépolis fut certainement majestueuse au temps de sa gloire, elle l'est toujours dans une certaine mesure, même s'il ne reste plus grand chose des palais somptueux d'origine.

Le site n'est en fait pas très grand. Surélevé, il doit faire environ 100 mètres sur 200 à vue d'oeil. Ce n'était pas une ville à proprement parler, mais une agglomération de palais et de sanctuaires, d'où les souverains achéménides recevaient leurs vassaux ainsi que les tributs de ces derniers.

De Perspépolis donc, il reste quelques colonnes de marbre, des restes de statues, des portes gravées, un escalier finalement sculpté (LE fameux escalier de Persépolis) où apparaissent des représentations de tous les peuples de l'Empire offrant tribut. Et puis des restes de palais aussi bien sûr, le tout dominé par les tombeaux d'Artaxerxes II et III, creusés dans la montagne. Je ne vais pas m'amuser à tout décrire en détail car ce serait extrêmement fastidieux et d'autres l'ont fait bien mieux que je ne le pourrais jamais, mais trois heures et quelques centaines de photos après mon arrivée sur le site, j'en avais plein les yeux, et ai réellement été très ému. Et il est certain que l'estime que j'avais depuis longtemps pour Alexandre le Grand a baissé de quelques crans, en voyant son oeuvre destructrice. Il aurait quand même pu penser aux touristes qui allaient voir leur visite en partie gâchée à cause de lui deux millénaires plus tard!

Ce que j'aime bien chez les empereurs achéménides, c'est leur sens de la modestie, une qualité que j'apprécie. En témoignent les très humbles déclarations en écriture cunéiforme apparaissant un peu partout. Il devait encore y en avoir beaucoup plus avant la destruction!

"C'est moi Xerxes, grand roi, Roi des rois, roi des pays aux hommes de toutes races, roi de cette terre, fils de Darius, roi achéménide".

"Selon la volonté d'Ahura Mazda , cette porte par laquelle passent les peuples de tous les pays a été bâtie par moi; beaucoup d'autres beaux ouvrages de Pârsa l'ont été par moi, et mon père; toute oeuvre belle à voir a été réalisée par nous sur la volonté d'Ahura Mazda. Puisse Ahura Mazda me protéger ainsi que mon royaume, puisse Ahura Mazda protéger tout ce qui a été fait par moi et mon père". (signé Darius)

"Le Dieu Suprême est Ahura Mazda; c'est lui qui créa la terre, le ciel et les hommes; c'est lui qui fit Xerxes roi, Roi de nombreux rois, gouvernant unique de nombreux gouvernants."

"Tout ce qui a été fait ici par moi, tout ce qui a été fait loin d'ici par moi, tout cela je l'ai accompli selon la volonté d'Ahura Mazda et les dieux me protègent ainsi que mon royaume, et gardent tout ce qui a été fait par moi." (signé Xerxes)

"Le roi Darius, grand roi, Roi des rois, roi des pays, fils de Hystape l'Achéménide."

"Le roi Darius dit: voici l'empire que je possède: du Sistân, situé de l'autre côté de la Sogdiane, à l'Abyssinie, de l'Inde à Sardes, Ahura Mazda me garde ainsi que ma royale famille." (mine de rien, ça faisait un sacré morceau de terre, tout ça)

Il y en a encore quelques uns comme ça, mais je pense que vous avez compris l'idée. Je finirai juste par une dernière citation, qu'on ne trouve pas à Persépolis, mais sur un site que je n'ai pas visité, mais dont l'historien Pierre Briant nous donne aimablement la description dans son brillantissime ouvrage "Histoire de l'Empire Perse":

"Moi, Darius, le Grand Roi, le roi des rois, le roi en Perse, le roi des pays, fils d'Hystapes, petit-fils d'Arsames, l'Achéménide, parle ainsi: mon père Hystapes; le père d'Hystapes, Arsames; le père d'Arsames, Ariaramnes; le père d'Ariaramnes, Teispes; le père de Teispes, Achéménies. Parle le roi Darius: pour cette raison, nous sommes appelés Achéménides. Depuis longtemps notre souche était royale. Parle le roi Darius: huit de ma famille ont été rois auparavant; moi, le neuvième. Neuf, l'un après l'autre, nous sommes rois."

Ben voilà, on comprend mieux maintenant.

Tant d'humilité donne vraiment à méditer. D'un autre côté, on peut les comprendre ces souverains achéménides. C'était la première fois dans l'histoire de l'humanité qu'un véritable empire était créé, fédération d'innombrables peuples à l'échelle d'une bonne partie du monde connu. Il fallait un sacré ciment pour maintenir tout cela pendant des siècles.

La question que je n'ai pas osé poser: mais comment diable arrivaient-ils à se tailler des barbes comme ça?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
20. Farce dans le Fârs

Persépolis est au coeur de la région historique du Fârs, berceau historique du peuple perse auquel il a donné son nom. L'invasion arabe un millénaire plus tard a nivelé certaines consonnes et les "p" et les "f" se sont confondus. Pars, Fars, Perse, Persan, Farsi, tout cela, c'est en fait le même mot.

Le vieux chauffeur me conduisait donc à bonne allure dans sa Paikan (la voiture nationale iranienne) dans cette superbe région si riche d'histoire. Comme il était amusant de voir des panneaux indicateurs le long de routes superbement entretenues signaler le kilométrage jusqu'à Persepolis ou Pasargades. Alexandre le Grand n'avait pas eu autant de facilités, et son fameux cheval Bucéphale ne le menait certainement pas aussi vite que la robuste Paikan que nous avions.

Le Fârs est une région bien plus verdoyante que je ne l'imaginais, et ses montagnes sont souvent couvertes d'herbes ou de mousses. J'aime ce genre de paysages que j'allais retrouver en de nombreux endroits en Iran. Le chauffeur était désespément silencieux, ne parlant bien entendu pas anglais, mais ne cherchant même pas à communiquer avec moi en farsi, malgré mes tentatives. Il conduisait, et ça lui suffisait. J'aurais bien voulu faire une farce dans le Fârs, car c'est un exploit linguistico-humoristique que bien peu de voyageurs modernes ont dû essayer d'accomplir, mais le chauffeur ne m'en donnait vraiment pas l'occasion. Tant pis, j'allais me contenter de visiter le Fârs sans y faire de farces.

A quelques kilomètres de Persepolis, les tombes de Naqsh-e-Rajab n'ont rien d'extraordinaire et j'ai rapidement passé mon chemin. Direction Pasargades, une autre capitale achéménide plus ancienne que Persepolis.

Bien plus étendue que l'autre, Pasargades est encore moins bien conservée que Persepolis. On peut toutefois encore y admirer le mausolée de l'empereur Cyrus, et les restes de quelques temples et palais. Une ou deux colonnes encore presque entières se dressent par ci par là, mais le site de Pasargades consiste en fait en cinq ou six petits ensembles réduits éparpillés dans une vallée verdoyante. Ca ne manquait pas de charme, même si j'ai été un peu déçu.

Ce fut l'heure du déjeuner, et il y avait un restaurant touristique non loin de Pasargades. J'ai réussi à y commander un plat de légumes, mais il y avait malgré tout un peu de viande au milieu. Ca y est, j'avais enfin trouvé ma farce, même si ce n'est pas exactement celle que j'attendais! Ils ont aussi voulu m'escroquer sur l'addition, en faisant semblant de ne pas comprendre mes contestations. Le menu en anglais avait soudainement et mystérieusement disparu entre le moment où j'ai commandé et celui où je devais payer et confronter les prix! Finalement, à force d'insister, ils ont fini par renoncer et par me faire payer le prix normal. C'était peut-être une farce de leur part! Voilà, je n'aurais même pas réussi à être victime d'une mauvaise farce dans le Fârs.

Dans l'après-midi, nous avons mis le cap pour ce qui fut le coup de coeur de la journée, le site de Naqsh-e-Rostam. Ce sont quatre gigantesques tombes achéménides creusées à même la falaise, celles des empereurs Darius I, Artaxerxes I, Xerxes I et Darius II. Au milieu d'une gigantesque croix découpée dans la roche, chaque tombe semble s'enfoncer dans les profondeurs. On ne peut malheureusement pas (plus?) y monter, et il faut donc les admirer d'en bas. L'endroit dégage assurément une puissance considérable, et j'ai immédiatement été sous le charme.

De sucroit, au pied de ces tombes, les souverains sassanides - une dynastie ultérieure, contemporaine de la fin de l'empire romain, et ayant précédé l'invasion arabe - ont fait graver de magnifiques fresques guerrières et impériales. Parmi celles-ci, l'une m'a absolument subjugué, c'est celle où on voit un empereur sassanide couronné et à cheval, recevant la soumission de deux empereurs romains agenouillés. C'est la représentation d'un événement historique tout à fait exact. L'empereur romain Valérien fut bel et bien fait prisonnier au cours d'une catastrophique campagne militaire contre la Perse, et l'existence-même de l'empire occidental fut menacée à ce moment là. Je n'ai à ce moment pas pu m'empêcher de faire intérieurement le parallèle avec la situation géopolitique actuelle: l'homme le plus puissant d'occident s'agenouillant devant un barbu iranien après avoir voulu envahir son pays, voilà une image historique qu'un certain président d'une certaine grande puissance devrait méditer. Ce serait en tout cas une bonne farce à lui faire.

Nous avons ensuite pris le chemin du retour vers Shiraz, le bruit du moteur n'étant quasiment jamais interrompu par les inexistantes paroles du chauffeur.

La question que je n'ai pas osé poser: shoma farsi baladin? (parlez-vous farsi?)

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
21. Perse et police

Le lendemain de ce pèlerinage historique, je devais transformer l'essai du jeudi matin et aller faire renouveler mon visa. J'avais avec moi toutes les pièces qu'on m'avait demandées, et m'attendais donc à ce que mon coup de tampon me soit rapidement donné.

De bonne heure donc, je suis retourné au bureau des aliens (j'adore ce mot) et il y avait cette fois un peu plus de monde que la dernière fois. Je suis parti à la recherche du policier anglophone de l'avant-veille, et ai eu la chance de tomber immédiatement sur lui au détour d'un couloir. Il m'a accompagné dans une pièce à l'entrée de laquelle de nombreux types faisaient la queue. Pour une raison que j'ignore, j'ai eu la priorité et le policier a ordonné à son subordonné de me donner les deux formulaires à remplir.

La pièce était plutôt spacieuse et bien meublée, et j'ai pu aller m'assesoir dans un fauteuil très confortable pour remplir mes formulaires. Pendant ce temps, je regardais les types défiler devant le subordonné. Tous parlaient couramment farsi. Drôles d'aliens.

Une fois le formulaire rempli, j'ai fait la queue parmi les aliens et ai pu enfin lire la couverture de leurs passeports bleus. C'était évidemement des afghans. Certainement des touristes comme moi, bien que l'absence d'appareils photos et de Lonely Planet et l'apparente pauvreté de ces gens puisse induire en erreur. J'ai même pu lire le visa de l'un d'entre eux, il avait trente jours, et avait en main le même formulaire de renouvellement que moi. Oui, c'était forcément de sympathiques touristes afghans venus découvrir les beautés de Persepolis.

Le subordonné était bourru mais pas réellement agressif à l'égard des touristes afghans. Après tout, qui ici pourrait citer une police des étrangers dans le monde, qui soit aimable envers les étrangers? Les iraniens n'ont rien inventé. Puis ce fut mon tour. Le subordonné se montra un peu moins bourru qu'avec les autres, et mon dossier atterrit sur une pile différente de celle des touristes afghans.

Une fois le dossier déposé, il m'invita à aller m'asseoir dans le fauteuil et à attendre. Les afghans, eux, attendaient debout dans le fond. Lorsqu'il y en eut trop, le policier leur hurla de sortir, mais apparemment la consigne ne s'appliquait pas à moi. Je pouvais donc continuer à observer le manège des afghans qui faisaient la queue. Tandis que j'étais perdu dans mes pensées, j'ai soudain entendu un hurlement, et le temps de lever les yeux, j'ai aperçu un passeport bleu voler d'un bout à l'autre de la pièce, en direction de la porte de sortie. Un jeune et petit afghan subissait les foudres du policier. Que se passait-il avec celui-là? Je n'en ai aucune idée puisque tout se passait en farsi, langue commune aux iraniens et à de nombreuses ethnies afghanes. Le jeune afghan parti, le policier reprit son humeur normale. Mais l'afghan revint à la charge quelques minutes plus tard. Le policier se leva soudain et j'ai un moment cru qu'un coup de poing allait partir, mais il a été retenu. Apparemment notre ami ne pourrait pas faire renouveler son visa.

Entre temps, deux tanzaniens firent une brève apparition et un égyptien eut droit au même traitement de faveur que moi, en étant assis dans un autre confortable fauteuil en face de moi. Un sous-fifre du subordonné finit par nous servir le thé, au policier, à l'égyptien et à moi-même. Tous les afghans étaient déjà passés, et plus personne n'entrait dans le bureau. L'attente devenait silencieuse. On me fit comprendre qu'il fallait attendre que le grand manitou signe quelque chose quelque part pour qu'on puisse me rendre mon passeport, et que celui-ci était quelque part en réunion.

C'est environ au bout d'une heure et demie que le grand homme entra dans la pièce, accompagné du policier anglophone. Le subordonné se montra soudainement d'une exquise obséquiosité, tranchant de manière éclatante avec sa morne habituelle. Le chef repartit aussitôt pour finir sa tournée, et revint un peu plus tard pour apposer sa fameuse signature. On me rendit enfin mon passeport, avec un renouvellement de six jours. J'en avais demandé sept, mais ce n'est pas grave, puisque j'avais un jour de marge. En fait, ils avaient calculé les sept jours à partir de la date présente, et non pas de la date d'expiration du visa. Je l'ai échappé belle.

Puis ils m'ont curieusement demandé: "au fait, c'était un visa de transit ou de tourisme que tu avais?" Une question bien curieuse, étant donné que le visa de transit n'est pas renouvelable. Pourquoi ne l'avaient-ils donc pas vérifié avant de mettre leurs tampons?

Voilà, cette fois c'était officiel, le visa de tourisme de sept jours délivré à l'arrivée, était bel et bien renouvelable. J'espérais que personne ne s'en émeuve à Téhéran lorsque je quitterais le pays, une semaine plus tard.

La question que je n'ai pas osé poser: voulez-vous que je vous apprenne à faire des avions avec le papier des passeports afghans? Ils voleraient mieux ainsi.

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
22. Samedi, Sa'di, ça me dit

Nous étions samedi, le début d'une nouvelle semaine en Iran, et après la bonne nouvelle de la matinée, j'étais dans d'excellentes dispositions pour poursuivre la visite de Shiraz.

Je tenais absolument à aller voir le Mausolée de Sa'di, encore plus que celui d'Hafez. Pourquoi donc une telle insistance? Parce que Sa'di, c'est un mec qui il y a pas mal de siècles a écrit ceci: "une femme aimable, obéissante et vertueuse fera d'un homme pauvre un roi." Cette phrase apparaît dans un livre de grammaire persane acheté il y a pas mal d'années, et l'ayant remarquée, je m'étais alors dit que le génie qui a pu écrire une chose pareille méritait mon respect le plus absolu et ma vénération la plus profonde. Sa'di étant un enfant de Shiraz, il fallait donc que j'aille présenter mes respects à sa dépouille.

Sa'di le poète a lui aussi droit à un mausolée au milieu d'un parc. Moins grand et moins fréquenté que celui de Hafez, il est toutefois très agréable, et la tombe est très bien mise en valeur au milieu d'une étroite salle ouverte, aux murs tapissés de calligraphies.

J'ai passé l'après-midi à visiter des mausolées et autres mosquées, toutes superbes, même si un certain côté répétitif commençait à se faire ressentir. Dans l'un de ces mausolées, j'ai rencontré un jeune croyant parlant bien anglais avec qui on a eu un brin de conversation sur la religion. Je lui ai avoué mon athéisme et ai fait preuve de diplomatie lorsqu'il m'a demandé mon avis sur les religions. Bien que je n'y adhère pas un seul instant, j'ai tenté de lui expliquer le concept de bouddhisme, mais ça a eu l'air de le laisser perplexe.

De son côté, il m'expliqua qu'il n'était auparavant pas très porté sur la chose divine, puis a progressivement commencé à s'y intéresser. Parmi toutes les religions, c'est l'islam qu'il a choisi. Et au sein de l'islam, après avoir longuement mûri sa réflexion, il opta pour le chiisme duodécimain. Par une extraordinaire coïncidence, il se trouve que c'est la religion officielle de la République Islamique d'Iran, ce qui est somme toute plutôt pratique quand on veut s'y adonner. Une sacrée chance!

Je lui ai souhaité bonne chance pour ses études, puis me suis engagé au hasard dans les ruelles de Shiraz. Sur mon chemin, une scène énigmatique attira mon attention, quand un orateur accroupi par terre arrivait à captiver une foule de plus en plus nombreuse. Il sortait de temps en temps un boa vivant de son gros sac, mais je n'avais pas la moindre idée de ce qu'il racontait.

Shiraz est une ville de mausolées religieux, et dans chacun d'eux, c'est toujours une grande salle recouverte de verres et d'éclats que l'on peut admirer. C'est kitch, mais il ne faut pas le dire.

La question que je n'ai pas osé poser: tu as hésité entre quoi et quoi avant de choisir l'islam chiite?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
23. Beaux Arts et bizarre au bazar

Shiraz est réputée pour son bazar, que j'avais très rapidement traversé le premier jour. J'y suis retourné pour tuer mes dernières heures avant de quitter la ville. Comme la plupart des bazars iraniens, il est couvert, à l'exception de l'ancienne cour d'un caravansérail en plein milieu, aujourd'hui superbement réaménagée pour les boutiques à touristes.

Dans ce bazar, les échoppes à touristes côtoient les marchands de produits et d'objets quotidiens. Il y a en fait infiniment plus d'iraniens que d'étrangers dans ce bazar, ce qui n'est guère étonnant au vu de la faible concentration de touristes étrangers même dans les endroits les plus touristiques.

Allais-je acheter quelque chose ou pas? Oui, j'en avais envie, étant souvent friand des petites babioles qu'on ramène facilement et des objets parfois un peu plus travaillés. Je n'ai malheureusement pas trouvé de pièces d'argent de l'empire parthe (le successeur des successeurs d'Alexandre le Grand). Depuis que j'en avais achetée une en France il y a trois ans, je rêvais d'en acquérir d'autres. Cela aurait sans doute été possible mais je n'ai pas sérieusement cherché.

J'étais aussi attiré par les vases et plats en cuivre peint, extrêmement décoratifs. Mais je n'en ai trouvé aucun à un rapport qualité prix qui me convienne, et ai donc poliment remercié les marchands avec qui j'avais commencé à négocier. Toujours en furetant, un marchand habile me proposa des boîtes en os de chameau. C'est joli, mais ça ne m'intéressait pas. Il me demanda alors d'où je venais. "Français? Veux-tu des timbres anti-américains?"

Mais comment diable ce bougre avait-il pu deviner aussi facilement ce qui me ferait plaisir? Des timbres anti-américains? Mais bien sûr que ça m'intéresse! Je l'ai donc suivi dans son arrière boutique. Je lui en ai acheté neuf, représentant des événements de l'histoire récente, ceux où les gentils iraniens se défendent contre ou subissent l'agression du Grand Satan: l'exil de Khomeiny, la prise d'otages de l'ambassade américaine à Téhéran (bien entendu présentée en Iran comme un haut fait d'armes révolutionnaire), l'échec de l'expédition américaine pour libérer les otages, le déjouement des complots de la CIA, et la destruction d'un avion civil iranien par un missile américain. J'étais plutôt content de moi. Tandis que j'examinais les précieux bouts de papier, une française toute droit sortie d'un troupeau organisé pénétra dans la boutique. Je me suis proposé de faire l'interprète français anglais (ça me fait toujours drôle de voir des français se ballader à l'étranger sans savoir parler anglais, mais bon) avant de me rendre compte qu'elle était très bizarre et faisait un tas de réflexions peu agréables à entendre. Je me suis discrètement éclipsé.

Et puis j'ai acheté un buste de Darius en pierre. C'est cul cul, c'est beauf, c'est un attrappe touriste, mais je suis bien content de l'avoir acquis. Et puis ça me permettra de regarder longuement son étrange barbe de plus près.

Il y avait en fait énormément de choses à acheter dans ce bazar, des oeuvres les plus belles au bibelots les plus bizarres. J'ai longuement regardé tout cela en sachant que j'avais du temps à tuer, mais j'avais résolu de ne pas me ruiner, ou en tout cas pas à ce stade du voyage.

Après avoir passé un peu de temps sur internet, j'ai un moment hésité entre filer directement à l'hôtel pour rejoindre l'aéroport, ou aller déguster rapidement une excellente soupe découverte la veille, en sachant que l'heure tournait. Ce n'est pas la première fois que je commets l'erreur de faire passer mon ventre et mon palais avant ma raison, et suis donc allé chercher ma soupe, où j'ai en fait perdu énormément de temps en raison de la nonchalence du personnel. Dès le bol de soupe avalé, il fallait faire vite et ne pas perdre une minute.

Le gérant de l'hôtel m'assura que l'aéroport n'était qu'à dix minutes de là, et que de toute façon l'avion serait sans doute en retard et que donc je n'aurais pas de problème, en principe. C'est très rassurant!

Il fallut en fait une demi-heure pour rejoindre l'aéroport, l'avion était à l'heure, et je l'ai donc attrapé de justesse. Mais j'ai finalement réussi à m'envoler pour Ispahan.

La question que je n'ai pas osé poser: avez-vous des timbres où on voit des terroristes financés par l'Iran tuer des civils?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
24. Une perle dans son écrin

On dit souvent d'Ispahan (Esfahan en farsi) qu'elle est la perle de l'Iran. Comment qualifier alors chacune de ses merveilles? Seraient-ce les pépins de la perle, à supposer que ce genre d'objet précieux en ait? Ou bien Ispahan ne serait-elle qu'un écrin?

La Mosquée de l'Imam, sur la Place du même nom, en plein coeur d'Ispahan est sans doute le plus beau monument d'Iran, et probablement un des plus beaux au monde. J'en rêvais depuis très longtemps, comme on rêve du Taj Mahal ou du Macchu Picchu. Serait-elle à la hauteur de sa réputation? Je brûlais de le savoir, et ce fut donc ma première destination lorsque j'ai émergé de l'hôtel du centre d'Ispahan où j'avais profité d'un sommeil réparateur après ces journées bien remplies à Shiraz.

Cela me prit environ une vingtaine de minutes de marche, car j'ai un peu hésité pour la trouver. On ne peut pas en effet la voir de très loin, en raison de la densité des rues et immeubles du centre-ville. Je n'ai cette fois pas réussi à mettre en oeuvre ma science minarologique, ce sens de l'orientation bien iranien qui me permettait jusque là de me repérer aux minarets, comme un navigateur le ferait avec les étoiles. Mais je marchais dans la bonne direction et ai fini par apercevoir une coupole turquoise, moins grande que je ne l'imaginais. C'était sans doute cela, et j'ai fini par me faufiler jusqu'à la place de l'Imam et à l'entrée de la Mosquée. Et quelle entrée! Après avoir payé le prix dérisoire du ticket d'entrée, j'ai franchi l'immense portique sur la pointe des pieds. Une fois arrivé dans la cour principale, j'en ai eu le souffle coupé. J'ai beau en avoir vu des mosquées, celle-ci dépassait en beauté et en majesté tout ce que j'avais pu voir par ailleurs. En fait il faudrait finir son voyage en Iran par cette mosquée, tant les chances d'être blasé par la suite sont grandes. Je ne sais pas combien de photos j'ai pris dans ce lieu sublime, une bonne centaine sans doute. On ne peut pas se lasser de l'admirer, d'en peser les proportions, de contempler le moindre fragment de ses murs finement décorés. Et en plus il n'y avait presque personne, j'avais ce chef d'oeuvre du génie humain pour quasiment moi tout seul. Hélas, une partie du dome et un des deux minarets étaient en partie cachés par des échaffaudages, mais c'est un phénomène quasiment permanent en Iran. En fait, la plupart des monuments majeurs que j'ai visités étaient en réfection, et il parait que cela est très fréquent.

A ce moment-là, j'ai eu une pensée pour tous ces sots qui ne comprenaient pas pourquoi je voulais tant aller en Iran. Comme j'aurais aimé pouvoir les téléporter au milieu de cette cour, sur le champ, et leur dire d'ouvrir les yeux. C'est en ayant cette mauvaise pensée que j'ai remarqué quelqu'un se dirigeant vers moi. J'ai rapidement reconnu la silhouette, puis les lunettes et le visage familiers de Jacky Chan, le japonais de Yazd! Que le monde des touristes est petit quand même...

Nous nous sommes installés dans un coin et nous sommes racontés nos expériences des jours passés. J'ai fièrement annoncé le succès de mon renouvellement de visa et lui ai parlé des beautés de Shiraz où il n'a fait que passer. Pendant tout ce temps-là, lui, avait dévoré les kilomètres. Après Persépolis, il avait rejoint Ahvaz et l'antique capitale de Suse, non loin de la frontière irakienne, avant de rebrousser chemin et de rejoindre Ispahan où il était arrivé la veille. Comment avait-il pu enchainer tant d'heures de bus et voir tout ça? C'est un mystère que je ne souhaitais de toute façon pas résoudre. J'ai beau être du genre sprinteur lorsque je visite un pays, il y a quand même des records que je ne souhaite pas battre.

Jacky Chan insista ensuite pour m'emmener à l'intérieur du sanctuaire principal, sous la coupole richement décorée d'une cinquantaine de mètres de haut. C'était tout bonnement incroyable. En se tenant sur une petite dalle noire, on est à l'épicentre d'un système d'échos qui fait que le moindre bruissement est largement amplifié. C'est un phénomène accoustique très intéressant, et certainement pas le fruit du hasard.

Puis Jacky Chan prit congé de moi, il voulait changer d'hôtel avant de boucler de dernières visites et poursuivre son périple vers le nord. Je suis resté un moment seul dans la Mosquée, puis l'ai quittée à regrets, il y avait d'autres merveilles à voir à Ispahan, même si je doutais que la Mosquée de l'Imam puisse être égalée.

La question que je n'ai pas osé poser: vous pouvez enlever les échaffaudages le temps que je prenne une photo?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
25. La moitié du Monde en quelques heures

Aux XVIème et XVIIème siècles, Ispahan avait le surnom flatteur de Moitié du Monde en raison du nombre de merveilles qui s'y concentraient. C'est l'Empereur Shah Abbas Ier qui fut à l'origine de nombre d'entre elles, mais Ispahan était une ville bien plus ancienne, même si c'est sous son règne qu'elle connut son âge d'or.

La Place de l'Imam est souvent la seule image que les gens ont de l'Iran, sa célébrité ayant largement dépassé les frontières iraniennes, même si les étrangers ont peut-être quelques difficultés à clairement identifier cette image pourtant familière. Il s'agit d'une des plus grandes places du Monde, entièrement recouverte d'un parc et d'un bassin, et entièrement cernée d'arcades sous lesquelles se logent des boutiques à touristes. Les proportions de la Place m'ont vraiment surpris, je m'attendais à trouver un lieu beaucoup plus resserré. D'importants monuments la cernent de chaque côté, la Mosquée de l'Imam étant le plus fameux d'entre eux.

A l'Est, je n'ose même pas qualifier la Mosquée Cheikh Lotfollah de modeste, car il s'agit d'un véritable bijou, qui vaudrait à lui seul largement le déplacement. Mais ayant vu le joyau des joyaux quelques minutes plus tôt, que pouvais-je donc ressentir de plus? A l'Ouest, c'est le Palais Ali Qapu dont les plafonds richement décorés et peints réservent bien des surprises. C'est à l'entrée de ce dernier que j'ai fait la connaissance d'un marchand de tapis bien sympathique, à qui j'ai fait comprendre dès le départ qu'il ne ferait pas affaire avec moi, mais qui s'est malgré tout révélé de bon conseil pour ma visite d'Ispahan. Je l'ai d'ailleurs croisé à plusieurs reprises, en divers endroits, puisque son occupation favorite à part vendre des tapis était apparemment de guider bénévolement les touristes solitaires dans les plus beaux recoins de sa ville.

C'est ainsi que je l'ai croisé dans la Mosquée d'Ali en compagnie d'un sympathique japonais (non, pas Jacky Chan, un autre). Après avoir visité tous les trois le tout proche mausolée d'Harun Vilayet, où j'ai eu la surprise de trouver une belle collection d'anciennes porcelaines chinoises, nous sommes allés manger dans un petit boui boui du Grand Bazar, où la nourriture bien qu'un peu déroutante n'était pas mauvaise du tout. Et puis ça changeait du kebab. En chemin, je me suis acheté de superbes et gigantesques pièces de tissu représentant l'Imam Khomeiny, parfois flanqué de l'Ayatollah Khameinei. J'ai été bien inspiré de les acheter sur le moment, car je ne les ai retrouvées nulle part ailleurs en Iran.

Un peu plus au Nord, c'était la Mosquée Jami, un étonnant patchwork de différents styles architecturaux, valant assurément le coup d'oeil. Il ne faut pas se fier à la brièveté de mes descriptions, et ne surtout pas en déduire que ces lieux étaient quelconques. Tous étaient sensationnels, mais comme je l'ai dit plus haut, j'avais commis l'erreur de commencer par le plus beau de tous.

Je n'ai pas tout vu, d'autant plus qu'un palais qui m'intéressait était fermé ce jour-là, mais j'ai quand même fait le tour des principales merveilles du centre d'Ispahan en un temps presque record. Qui, en effet, pourrait se vanter d'avoir parcouru la Moitié du Monde en à peine quelques heures? A ce rythme, je devais pouvoir visiter l'autre moitié, c'est-à-dire le reste de l'Iran, de l'Asie, l'Europe, l'Afrique, l'Amérique, l'Océanie et l'Antarctique en à peine quelques heures. C'est certainement faisable dans un des parcs chinois reproduisant les principaux monuments du monde, mais je préférais faire ça une autre fois, et rester un peu plus à Ispahan pour le moment.

La question que je n'ai pas osé poser: au fait, il coûte combien ce tapis?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
26. Une ville presque humaine

Ispahan, ce n'est pas seulement des monuments, mais aussi de nombreux lieux de promenade où les habitants peuvent flâner et prendre du bon temps. Les abords du fleuve Zayandeh en font partie. Des parcs ont été aménagés sur chaque rive, et l'on peut passer de l'une à l'autre en emprutant des ponts qui pour certains datent de plusieurs siècles. Deux d'entre eux sont magnifiques.

Il y avait du monde ce jour-là sur la rive nord, et l'endroit respirait la joie de vivre.

Contrairement aux autres villes iraniennes que j'avais vues, Ispahan semblait agréable à vivre. Ailleurs, et même à Shiraz, la circulation était oppressante et à part quelques agréables parcs, il n'était pas particulièrement plaisant de se promener à pieds. Ispahan était différente, et présentait quelque chose de plus humain que les autres, d'assez difficile à décrire. Malgré ses 1, 5 million d'habitants et son rang de deuxième ville du pays (elle n'est jamais que dix fois moins grande que Téhéran), Ispahan n'avait apparemment pas le caractère oppressant qu'ont de nombreuses cités. Je ne parle pas là de la vieille ville et de son bazar, guère représentatifs de l'agglomération, mais bien de sa partie moderne bien que centrale.

Certes, j'ai bien failli à certains moments me faire écraser et certes, il y a eu un certain nombre de traversées périlleuses, mais tout cela était dans une proportion bien moindre qu'à Téhéran et même à Shiraz.

Après avoir flâné un moment dans les rues commerçantes d'Ispahan et sur les rives du Zayandeh, je me suis mis en quête d'une nouvelle destination, puisque la folle journée n'était pas encore entièrement remplie. Le quartier arménien n'était pas très loin, et j'étais curieux de voir à quoi ressembleraient des églises en Iran. Les deux ou trois plus anciennes étaient concentrées dans un périmètre réduit. J'ai fini par dénicher l'entrée d'une d'entre elles au détour d'une ruelle.

La porte de la cour étant ouverte, j'ai fait mine de franchir le porche et suis tombé nez à nez avec une dame très âgée qui se montra d'une certaine agressivité comme seuls les anciens irascibles savent en déployer. Elle me fit en fait virulemment signe de partir en marmonnant infatiguablement "sunday, sunday, closed, closed" ainsi que quelques petites phrases en anglais. Le message était clair et je n'ai pas insisté. Quelle surprenante exception à l'hospitalité légendaire des iraniens tout de même. Sans doute devais-je me cantonner à la fréquentation du patrimoine musulman... Si j'avais été chrétien, ce qui - Ahura Mazda en soit loué - n'est pas le cas, il est probable que je l'aurais eu très mauvaise.

Je suis donc retourné sur la Place de l'Imam pour profiter d'une luminosité différente, et m'y suis assis un bon moment pour observer les familles envahissant la pelouse. Puis j'ai à nouveau visité la sublime Mosquée de l'Imam, espérant que ses couleurs auraient changé avec le déclin du soleil. Ce ne fut pas le cas, mais l'impression fut toujours aussi grandiose.

La question que je n'ai pas osé poser: je croyais que dimanche était le jour du Seigneur, n'est-on pas censé ouvrir la maison de Dieu ce jour-là?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
27. La paresse du touriste

Le soir même, mon hôtel était privé d'électricité et je ne m'y suis donc pas attardé avant de sortir mangé. C'est en fait tout le pâté de maisons qui était plongé dans l'obscurité. On m'a dit que ça arrivait de temps en temps. Mais qu'attend donc l'Iran pour se doter de l'électricité nucléaire? Ca leur simplifierait quand même la vie! Il est vraiment temps qu'ils s'y mettent sérieusement.

Le lendemain matin, j'aurais largement eu le temps d'aller visiter un certain nombre de sites à l'écart d'Ispahan, mais je n'en ai pas eu l'envie. La lassitude commençait-elle à me gagner? Inconsciemment, je me dégageais peut-être une raison pour revenir un jour à Ispahan. Puisqu'il y restait des visites que je n'avais pas faites, cela me ferait une très bonne pour revenir voir ce que je connaissais déjà. Un jour.

J'ai donc passé la matinée à flâner dans le bazar et à faire plusieurs fois le tour de la Place de l'Imam, pour faire les achats que je n'avais pas effectués à Shiraz. Ceux-ci furent en fait assez limités, puisque je me suis contenté d'un vase et deux plats en cuivre, dont je ne pouvais pas laisser passer la délicate peinture bleue.

Tant pis pour les innombrables miniatures et autres tapis, ce sont les souvenirs les plus typiques de Perse mais je n'en voulais pas. Le prix des tapis m'avait d'ailleurs refroidi par rapport à leurs homologues indiens, et le fait d'ailleurs d'annoncer les prix indiens était souvent une manière redoutablement efficace de refroidir les ardeurs de ces sympathiques mais néanmoins commerçants marchands ispahanais.

L'un de ces marchands de tapis me fit toutefois une grande impression lorsqu'il m'apprit que son impressionnant niveau de français avait été acquis au bout de seulement... trois mois de cours. Je ne sais pas s'il mentait ou pas, car ça me semble absolument impossible. J'en ai rencontré un ou deux autres du même acabit lors de ce voyage, et m'interroge depuis très sérieusement sur les capacités de l'être humain à acquérir des langues étrangères. Celui-ci donc était très sympathique, et il ne me cachait pas que les affaires marchaient mal. Les touristes avaient en fait cessé de venir en Iran après le 11 septembre 2001, ce qui me mit intérieurement en colère. Mais quel rapport y avait-il donc entre ce funeste événement et le fait de venir ou non en Iran? Les iraniens ne le comprenaient pas, ce qui est tout à fait normal, puisqu'il n'y a absolument aucun raison rationnelle derrière cela.

La question que je n'ai pas osé poser: pourquoi ne baissez-vous pas les prix de moitié?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
28. Importuns sans importance

Il me restait encore quelques heures avant d'attrapper mon bus pour ma destination suivante, et je ne savais pas très bien si je faisais une erreur ou pas en quittant Ispahan après seulement un peu plus d'un jour et demi. C'est sûrement très peu pour la plus belle ville d'Iran, mais j'avais soif d'autres découvertes, et j'avais pris un peu d'avance sur mon emploi du temps, et pouvais donc rajouter une ville sur ma liste de visites.

En attendant, je me suis à nouveau cassé le nez devant le Palais Chehel Sotun, toujours fermé. Tant pis, je m'en passerais.

Je me suis donc dirigé vers le Palais Hasht Behesht situé au milieu d'un superbe parc non loin de mon hôtel. Le Palais en question était un peu délabré, et on ne peut plus visiter son étage mais je m'en fichais en fait un peu, j'étais juste venu tuer le temps, et éventuellement admirer quelques plafonds encore plutôt bien conservés.

Tandis que je m'abreuvais dans le parc, deux iraniens sont venus m'aborder en farsi. Ils n'avaient que quelques vagues notions d'anglais, à peu près équivalentes à mon niveau de farsi, mais tenaient absolument à échanger avec moi. J'avais encore un peu de temps à tuer et me suis donc livré à l'exercice. J'ai compris qu'ils étaient soldats en faction à Ispahan, bien que ce jour là habillés en civil, apparemment avec un grade très peu élevé, et ils ont alors commencé à ma parler d'argent. Leur solde était peu élevée, ils voulaient plus d'argent. Quoi de plus naturel.

Lorsque l'heure fut venue pour moi de retourner à mon hôtel pour passer prendre mes affaires, ils se proposèrent de m'accompagner pour ces quelques dix minutes de marche. En chemin, leurs intentions se faisaient de plus en plus claires, ils voulaient de l'argent. Ils voulaient que je leur donne de l'argent, et se montrèrent insistants. J'ai refusé car si je voulais faire la charité à des gens ce serait à de vrais mendiants et certainement pas à des jeunes en pleine santé et bien intégrés dans leur société, mais je n'ai évidemment pas pu leur expliquer tout cela, à cause ou plutôt grâce à la barrière de la langue.

J'ai fini par rejoindre la gare routière, un peu énervé par cette rencontre qui tranchait sèchement avec mes rapports précédents avec les autres iraniens. Tandis que j'attendais mon car avec les autres passagers, un personnage étrange m'aborda, prononçant des phrases incompréhensibles pour moi. Pour les autres aussi apparemment, car plusieurs passagers me firent des signes de la tête voulant dire qu'il était fou. Je suis assez doué pour les attirer, et ne me suis donc pas étonné outre mesure.

Le bus a fini par démarrer, et j'ai dit adieu à Ispahan, ainsi qu'à l'itinéraire principal des touristes. Je voulais voir autre chose.

La question que je n'ai pas osé poser: si je vous paie, vous pouvez me livrer des secrets militaires?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
29. Tous les chemins mènent à Qom

J'avais pu visiter les trois villes d'Iran qui m'intéressaient le plus, et il me restait encore 4 jours et demi à passer en Iran. Parmi Kashan, Qom et Qazvin, c'est Kashan que j'ai éliminé. J'allais donc faire le trajet d'Ispahan à Qom, à bord d'un bus à destination de Téhéran qui me déposerait en chemin.

Comment donc prononcer le nom de Qom? Certains disent Ghom, avec une sorte de G très guttural, tandis que d'autres disent plutôt Khom, c'est à dire une sorte de R aspiré, le O étant lui toujours fermé. C'est apparemment les premiers qui ont raison, mais les seconds donnent une touche très romaine à la ville sainte, ce qui m'a assez amusé.

Pourquoi aller à Qom? Parce que c'est une ville qui commence par la lettre Q, et je n'étais jamais allé dans une ville commençant par la lettre Q. C'est déjà une raison suffisante. Et puis c'est la deuxième ville sainte d'Iran, l'ancienne résidence de l'Imam Khomeiny, Guide Suprême de la Révolution, et l'épicentre du conservatisme iranien. Peu d'occidentaux y vont, car ce n'est pas à proprement parler ce qu'on appelle une ville touristique. C'est en revanche un important lieu de pèlerinage pour les chiites iraniens et du monde entier. C'est aussi une ville à part en Iran, opposée aux réformes, et à l'atmosphère beaucoup plus pesante que dans le reste du pays.

Je tenais à voir ça, et à découvrir un autre Iran, moins accueillant certes que celui qui séduit l'ensemble des voyageurs, mais qui existe néanmoins, et fait indéniablement partie d'une réalité déplaisante mais incontournable. Voyager, ce n'est pas seulement découvrir des merveilles et rencontrer des gens sympathiques, mais aussi essayer d'appréhender certaines réalités et s'intéresser à tous les sons de cloche. Qom serait-elle un concentré et une caricature de tout ce qu'on rapporte de négatif sur l'Iran? J'étais assez impatient de le savoir.

Le bus fonçait à plein régime vers le nord, le long d'une route magnifique, où il était malheureusement difficile de prendre des photos nettes des superbes montagnes, dont certaines encore en partie enneigées. C'était l'Iran des grands espaces, des montagnes et des déserts. Comme prévu, le bus me déposa en périphérie de Qom la nuit déjà tombée, et je me suis débrouillé - très mal débrouillé - pour rejoindre le centre-ville. Je me suis fait arnaquer par de nombreux taxis en Iran, mais celui-ci battit tous les records, en partie par ma faute. Je n'ose dire combien j'ai payé pour ce petit trajet, mais je l'ai encore en travers de la gorge. Bienvenue à Qom. L'hôtel où je me suis arrêté, en plein coeur de la ville, était moche et peu confortable, mais il me permettait d'être au coeur de l'action. J'ai posé ma valise et suis sorti. Un autre monde m'attendait.

La question que je n'ai pas osé poser: est-il normal dans un lieu saint d'être malhonnête et de mentir pour soutirer de l'argent?

(à suivre...)
AN Anàssa Globetrotter ·
Lequel ? Quel monde ? 🙂 La suite... la suite.🙂
YA Yangguizi Globetrotter ·
30. Un étranger dans la ville

Le spectacle de la foule dans Qom, aux alentours du Saint Sanctuaire, était étourdissant. La population ne ressemblait en effet nullement à celle observée dans le reste du pays. Le nombre de mollahs, par exemple, y était extrêmement important. Les mollahs, ce sont ces clercs chiites dont les plus hauts représentants sont les vrais maîtres du pays. On les reconnait très facilement à leur barbe, leur coiffe, et leur vêtement recouvert d'une toge brunatre. On ne peut pas les rater parmi les iraniens dont l'immense majorité - exception faite des femmes bien sûr - sont habillés à l'occidentale.

A Qom, les mollahs sont omniprésents, pas aussi nombreux que les civils, mais pas loin. Les femmes sont moins nombreuses dans la rue qu'ailleurs, et la grande majorité porte le tchador. On remarque également beaucoup d'hommes portant un ample vêtement blanc et ayant la tête recouverte à la mode des pays du Golfe. Je pensais au début que c'étaient des saoudiens ou des emiratis, mais ayant vu les passeports de certains d'entre eux à mon hôtel, j'ai compris que c'étaient des irakiens. C'est en fait parfaitement logique, puisque l'Irak compte la plus importante communauté chiite hors d'Iran, et ces derniers viennent naturellement en pèlerinage dans les villes saintes iraniennes. Impossible de discuter avec eux, nous n'avions aucune langue commune.

En fait, personne ne parle anglais à Qom, et rares sont ceux qui ont des bases, j'ai donc eu de grosses difficultés pour communiquer, devant m'appuyer exclusivement sur mes maigres connaissances en farsi. Je n'ai pas vu un seul autre occidental là-bas pendant mon très court séjour, et il n'était donc pas étonnant que la plupart des gens me prennent pour un irakien, une population apparemment peu appréciée là-bas, si j'en crois l'accueil que je recevais, très largement moins sympathique qu'ailleurs en Iran. Mais peut-être était-ce tout simplement dû à la population locale.

Les rares fois où j'ouvrais la bouche pour demander mon chemin où acheter quelque chose, le même dialogue s'instaurait: tu es arabe? non ah bon? Turc? non mais d'où viens-tu alors? je suis français ah, tu es musulman? non chrétien alors? non

Et j'avais en général droit à ce stade à un froncement de sourcils assez intrigué, et parfois même à une attitude assez hostile. Les habitants de Qom, plus encore que les autres iraniens ne comprennent pas le concept d'athéisme. La question de ma religion m'était systématiquement posée juste après ma nationalité, alors que cette question revenait assez rarement dans le reste de l'Iran. Qom est bien une ville où la religion est extrêmement forte, et je me serais souvent fait mieux voir si je m'étais présenté comme chrétien, une tare bien moins grave que celle d'être athée.

Rarement en fait le sentiment d'être étranger quelque part ne m'avait autant pesé. Je n'étais clairement pas dans mon élément, et on me le faisait comprendre.

La question que je n'ai pas osé poser: c'est parce que vos lieux saints sont dynamités en Irak, que vous venez en pélerinage ici?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
31. Le dilemne

Le coeur de la ville de Qom est le sanctuaire Hazrat-e-Masumeh, tombeau de Fatemeh, la soeur de l'Imam Reza. Ca ne me disait pas grand chose avant d'y aller, mais c'est un lieu d'une importance capitale pour les musulmans chiites. Le Lonely Planet adresse une mise en garde: le lieu est interdit aux non-musulmans, même si apparemment les dérogations sont tolérées.

Arrivé de nuit à Qom, j'avais le sanctuaire quasiment à la sortie de mon hôtel, et suis bien évidemment allé le voir de plus près. L'édifice est gigantesque, même si cela ne se remarque pas vraiment de l'extérieur, d'où l'on ne voit qu'un épais mur d'enceinte, un ou deux domes et quelques minarets. De nombreuses portes aménagées de tous les côtés permettent aux pélerins d'entrer et de sortir du sanctuaire. Malgré l'heure avancée, il y avait foule. Apparemment aucun contrôle n'était effectué quant à l'identité et la foi des pèlerins. N'importe qui pouvait rentrer et j'ai donc longuement hésité sur la conduite à tenir. Devais-je me tenir à l'extérieur sinon à l'écart, ou bien pouvais-je y aller au culot et entrer comme si de rien n'était, au besoin en me faisant passer pour un irakien ou un français musulman dans le pire des cas? Cette deuxième solution consistant à mentir effrontément ne me plaisait pas du tout, mais la perspective d'avoir fait tout ce chemin et d'échouer si près du but ne m'enchantait pas non plus. J'ai donc essayé la voie médiane consistant à aller me présenter à l'entrée.

J'ai fait le tour de l'enceinte jusqu'à trouver une entrée où quelqu'un semblait faire office de gardien, ou tout du moins de préposé à je ne sais quelle tâche discrète. bonjour, je ne suis pas musulman, puis-je entrer? (je sais que c'est un peu direct et rentre-dedans, mais mon farsi limité ne me permettait pas de me perdre dans des arabesques oratoires) attendez, j'appelle quelqu'un qui parle anglais.

Quelques minutes plus tard, un barbu souriant vint vers moi et il possédait effectivement quelques notions d'anglais, même s'il avait des difficultés. Je ne savais pas qui il était, mais on pouvait au moins discuter un peu plus qu'avec mon seul farsi rudimentaire. es-tu arabe? non, français tu es musulman? non chrétien? oui (j'ouvre ici une parenthèse pour préciser que c'est la première fois de ma vie que je répondais oui à cette question. Il m'en a coûté de mentir et de renier ma foi athée, mais c'était sans doute ma seule chance de parvenir au but. J'espère que le Dieu des athées me pardonnera cette offense!) tu sais, le saint sanctuaire est interdit aux non-musulmans, je ne peux donc pas te laisser entrer ce soir. je comprends. mais demain, peut-être pourras-tu rentrer, inch'allah. ah oui? Vers quelle heure? peut-être vers quatre heures, inch'allah (cela ne m'arrangeait pas trop car je comptais repartir en début d'après-midi) pas dans la matinée? si si, tu peux venir demain matin à quatre heures. (???) vous voulez dire que je peux venir soit demain matin, soit dans l'après-midi à quatre heures? demain matin à quatre heures. je vois. Donc si je me présente ici demain matin à dix heures par exemple, on me laissera rentrer? inch'allah. merci, et au revoir.

Comment la volonté divine allait-elle se manifester le lendemain matin pour m'ouvrir ou me fermer la porte? Je l'ignore. En tout cas, j'ai pris la résolution de ne pas pénétrer dans le sanctuaire ce soir-là, et de tenter ma chance le lendemain matin. Je suis retourné vers l'entrée principale où j'ai continué à observer le flot des pèlerins. Rien ne m'aurait empêché d'entrer parmi eux mais je me suis abstenu. Il m'intéresserait d'ailleurs de savoir ce que d'autres auraient fait en ces circonstances. Vous qui me lisez, comment auriez-vous réagi, en sachant qu'une fois entré, je n'avais pas la moindre idée de ce que je verrais ni de comment il fallait se comporter? Auriez-vous violé une règle à laquelle vous n'accordez aucune légitimité, en sachant que le risque de se faire prendre était sans doute faible, ou bien auriez-vous pris le risque de passer à côté d'une expérience sans doute inoubliable? Le dilemne fut pour moi difficile, et je ne prétends certainement pas avoir fait le bon choix.

Tandis que je me tenais à l'extérieur, j'observais une sorte d'orchestre de rue, si l'on peut appeler ça ainsi, composé de jeunes brandissant des drapeaux et des pancartes verts calligraphiés, et jouant de percussions et rudimentaires instruments à vent. Le tout ressemblait à une cacophonie informe, agrémentée de slogans répétés à l'infini. Ce groupe d'une vingtaine de jeunes a fini par pénétrer à l'intérieur du mausolée et je l'ai perdu de vue.

J'ai essayé d'entamer une discussion avec deux pélerins indiens de Delhi mais la conversation a tourné court quand ils m'ont brusquement quitté pour aller saluer un mollah âgé, apparemment d'une grande importance, qui était accompagné d'une petite cour de fidèles.

Je me suis alors mis en quête d'un cybercafé que je n'ai jamais trouvé puis suis allé me coucher.

La question que je n'ai pas osé poser: puis-je me convertir à l'Islam pour une heure ou deux, et revenir à mon athéisme après?

(à suivre...)
Cécile76 Regular ·
ai trouvé un panneau "police department, alien affairs", ou un truc approchant. C'est quand même un terme très péjoratif pour désigner les étrangers: ça existe ailleurs ou c'est une spécificité de l'Iran?

Parce que Sa'di, c'est un mec qui il y a pas mal de siècles a écrit ceci: "une femme aimable, obéissante et vertueuse fera d'un homme pauvre un roi." Pour celles qui penseraient, à tort, que cette phrase est sexiste, relisez-la bien: elle montre au contraire l'indéniable supériorité de la femme sur l'homme, même si elle n'a probablement était écrite dans ce sens. Sa'di devait être un de ces féministes qui s'ignorent!

Vous qui me lisez, comment auriez-vous réagi, en sachant qu'une fois entré, je n'avais pas la moindre idée de ce que je verrais ni de comment il fallait se comporter? Auriez-vous violé une règle à laquelle vous n'accordez aucune légitimité, en sachant que le risque de se faire prendre était sans doute faible, ou bien auriez-vous pris le risque de passer à côté d'une expérience sans doute inoubliable? Le dilemne fut pour moi difficile, et je ne prétends certainement pas avoir fait le bon choix. C'est un vrai dilemme en effet...ce qui m'aurait peut-être retenu de le faire, c'est le sentiment de tromper tous ces gens, plus que la peur de me faire prendre. après tout si je ne partage pas leur croyance de quel droit pourrais-je profiter de ces lieux? Mais finalement je pense que j'y serais quand même allée, car étant mariée à un musulman (sunnite OK, mais bon...)depuis maintenant 7 ans, j'estime avoir payé un lourd tribu à l'Islam et avoir droit à quelques privilèges en retour!!
YA Yangguizi Globetrotter ·
32. Un athée chez les mollahs

Je me suis levé trop tôt le lendemain matin pour être à l'heure à mon rendez-vous fictif avec l'incarnation d'Allah qui m'ouvrirait le sésame. J'en ai donc profité pour me rendre d'abord à la résidence de Khomeiny, une maison dont le Lonely Planet affirmait qu'elle ne se visitait pas.

Arrivé sur place, la densité de portraits du Grand Homme se faisant de plus en plus importante au fur et à mesure que j'approchais, j'ai eu la bonne surprise de constater que la porte était ouverte. Dans le doute, j'ai demandé au milicien à l'entrée si je pouvais entrer. Il me dit que oui et je lui ai demandé si les photographies étaient autorisées. Il demanda à examiner mon appareil, étant apparemment inquiet d'une possible fonction video de ce dernier. Mon mini appareil photo possède bel et bien cette fonction mais je ne m'en sers que très rarement en raison de la mauvaise résolution, et n'avais en tout cas pas l'intention de filmer quoi que ce soit dans la maison de Khomeiny. Je lui répondis donc que non. Il s'amusa quand même à presser tous les boutons et à me prendre en photo, pour s'en assurer. N'ayant pas trouvé la fonction, il me rendit l'appareil rassuré, je pouvais entrer.

Après avoir franchi le portique et la petite cour intérieure, je me suis déchaussé pour entrer dans la maison à proprement parler. Sur deux étages et relativement grande, c'était une maison sans doute assez confortable à l'époque où elle était habitée. Aujourd'hui, elle est aménagée en.... en je ne sais pas quoi en fait. Beaucoup de livres un peu partout, et des mollahs attablés à des bureaux, tout cela ressemblait un peu à une bibliothèque. La plupart des permanents et des visiteurs étaient des mollahs, et pour ne pas changer, j'ai eu la désagréable sensation de ne pas être à ma place.

Dans un étroit couloir, deux rangées de bibliothèques garnissaient les murs. La plupart des livres avaient l'air en rapport avec l'Imam Khomeiny, comme l'attestait sa photo sur bon nombre de couvertures. C'est en regardant l'une de ces couvertures faisant figurer un drapeau américain en train de brûler que je me suis fait aborder par un mollah bien portant et souriant, et un barbu habillé en civil. Le dialogue habituel allait recommencer. arabe? non, français musulman? non chrétien? non juif? non mais quelle est ta religion alors? je n'en ai pas. tu as mal compris ma question, quelle est ta religion?

Il m'interrogea alors de manière un peu plus poussée et je ne comprenais plus ce qu'il me disait. Cela avait sûrement une grande portée théologique, mais je ne comprends pas ces mots-là (oui, c'est bien un jeu de mots).

J'ai sorti mon guide de conversation pour essayer d'éclaircir les choses. A la page religion, figuraient les principales religions du monde en anglais et en persan. J'ai montré la page au mollah dont les yeux s'éclairèrent. Il la pointa du doigt et me demanda de lui montrer quelle était ma religion. Je les ai toutes pointées une par une en disant "na" (non en farsi). Le mollah ne comprenait toujours pas, il était intrigué.

Un peu plus bas, figurait la phrase "je crois en Dieu". Il fit un grand sourire et pointa successivement son doigt sur cette phrase et sur moi, en me demandant manifestement de dire oui. Hélas, c'était au-delà de mes forces, et je me suis contenté de dire non, en répétant la phrase avec la tournure négative.

Le mollah avait compris, et ses yeux changèrent soudain d'expression. Un coup de poing partit dans ma direction et atteint mon épaule. Je n'ai pas eu mal, mais le geste m'a surpris. Heureusement en tout cas que son coup avait été mollasson (oui je sais). Le mollah avait toujours mon livre à la main, et, extraordinaire coïncidence, l'expression des sentiments figurait juste après les phrases sur la religion. Il pointa du doigt l'expression "je suis en colère", avant d'éclater d'un rire que j'espérais sincère et non nerveux.

Avec le recul et en racontant cette histoire à mes amis, ils me rétorquèrent qu'il y a certaines choses qu'on ne dit pas à certaines personnes en certains lieux et en certaines circonstances. Mais j'avais déjà abjuré ma foi athée la veille au soir et m'apprêtais à le faire à nouveau en ressortant. Je ne voulais donc pas abuser.

Pendant ce temps, l'autre barbu rigolait doucement, et le mollah continuait à feuilleter mon guide de conversation qui avait l'air de le passionner. La conversation, si on peut appeler cela ainsi, allait heureusement prendre un ton plus badin. Nous nous sommes échangés nos âges, et le mollah eut l'air de tomber sur une phrase qui lui plaisait: "you are a cute baby" me montra-t-il sur le livre en riant. (tu es un bébé mignon, en français) Je ne suis que répondre à cela, et le mollah prit alors congé après m'avoir rendu mon livre.

Je me suis alors éclipsé de la maison, non sans soulagement, et ai mis le cap vers le saint sanctuaire.

La question que je n'ai pas osé poser: si vous me traitez de bébé mignon, dois-je en conclure que vous avez des penchants homosexuels?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
Ce n'est pas un terme péjoratif, il est utilisé dans beaucoup de pays, même s'il fait parfois rire les anglophones. En Chine par exemple, je possède un magnifique "alien employment permit" (permis de travail pour étranger). Merci en tous cas pour tes commentaires intéressants et très constructifs. 🙂
FA Fabricia Globetrotter ·
"Quelle est votre religion ?"

Cette question m'a souvent été posée au cours de mes voyages en pays musulmans. Pratiquant la même absence de religion que toi ( 😉, athéiste convaincue), j'ai parfois dérangé certaines personnes : en Indonésie, à Jakarta, notamment.

Une agréable dame nous avait invités, mon mari et moi, à visiter la ville dans son 4X4 avec chauffeur. Avec notre hôtesse qui parlait bien le français nous devisions gaiement de tout et de rien... jusqu'au moment où elle me demanda : "Quelle religion pratiquez-vous ?"... Tout comme toi, j'ai répondu : "Aucune". Elle m'a regardée avec des yeux sévères, m'a donné une tape sur la main : "Ce n'est pas possible... mais je vous pardonne tout de même car vous êtes bien sympathique !"

Pour répondre à ta question "Qu'auriez-vous fait à ma place ?", je crois que je me serais abstenue d'entrer dans le sanctuaire pour éviter quelques ennuis, peut-être...
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
Cécile76 Regular ·
excellente l'histoire du mollah(son)!!!😄😄 je pense que tu as bien fait de lui dire la vérité, les différences ne peuvent qu'enrichir ceux qui acceptent de les entendre, ce qui semble être son cas, malgré une 1ère réaction un peu vive. Comptes-tu publier prochainement tes photos de l'iran sur ton site? je meurs d'impatience de les voir...
YA Yangguizi Globetrotter ·
Je compte les publier oui, mais j'en ai plus de 1800 à trier (oui tu as bien lu). Ca va me prendre un temps fou de les sélectionner et de construire les pages web. J'ai donc bien peur qu'il te faille attendre longtemps.

Mais en exclusivité, je te livre quand même un aggrandissement du mollah du chapitre 32. Il passait dans mon champ de vision au moment où je prenais la photo, et je ne l'avais à ce moment-là pas encore "rencontré".🙂
CA CatherineGil Globetrotter ·
🙂, bon, bon, on va attendre donc ...avec impatience tout de même, n'est-ce pas ?😉

C'est vraiment un régal de te lire et qui m'a bien donné envie de retourner en Iran .
Catherine " La lucidité est la blessure la plus proche du soleil" René Char

http://www.catherinegil.com
Cécile76 Regular ·
merci pour cet avant goût...c'est gentil!🙂 la patience n'est pas mon fort, mais puisque je n'ai pas le choix...de toute façon je verrai forcément tes photos avant de voir l'Iran (ou alors c'est que tu mets vraiment très, très longtemps pour les développer!). J'espère juste que rien de facheux n'arrivera à ce pays avant que je ne m'y rende (ni après d'ailleurs), mais étant donné la situation actuelle, rien n'est moins sûr, malheureusement. Je préfère ne pas penser à ce qui arrivera à toutes ces merveilles (sans parler des gens), si les yankee attaquent!😠
PA Pataugas Veteran ·
En avant-première toujours, serait-ce abuser que de solliciter de ta très grande bonté une vue d'Yazd et de ses tours du vent?🙂😇 Merci!!! (en farsi dans le texte😉)
"le silence des pantoufles est plus terrifiant que le bruit des bottes"
YA Yangguizi Globetrotter ·
Rien n'est trop beau pour promouvoir la superbe ville de Yazd. A tes ordres donc! 🙂

Tu peux voir quelques tours du vent au premier plan, ce sont ces structures rectangulaires avec des espèces de fentes en longueur.
PA Pataugas Veteran ·
Superbe! Quelle belle étendue, quelles jolies ponctuations! Mon regard comblé ne saurait te remercier à la hauteur du merveilleux décollage que tu viens de lui offrir😉
"le silence des pantoufles est plus terrifiant que le bruit des bottes"
FA Fabricia Globetrotter ·
Merci pour ces photos en avant-première...!..Et j'espère que ce beau Carnet de voyage illustré séduira un éditeur en visite sur ce forum !
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
YA Yangguizi Globetrotter ·
33. Plongée en apnée

M'étant trompé de rue, c'est avec cinq minutes de retard que je suis arrivé à l'entrée du sanctuaire, précisément là où j'avais tenté de négocier la veille. L'homme qui était là ce matin-là n'était pas le même que la veille au soir, ce qui n'était pas forcément une mauvaise nouvelle. De toute façon, quelle que soit la volonté d'Allah, c'est lui qui allait se charger de me la faire connaître. bonjour, je ne suis pas musulman, puis-je entrer? chrétien? oui (Ca fait mal, mais on finit par s'habituer) bon, tu peux rentrer par là-bas. par la grande porte? oui, la grande porte, juste là-bas. merci

Voilà, c'était aussi simple que cela. J'avais mon feu vert, et je pouvais entrer. Si jamais un problème se présentait, je pourrais au moins reporter la faute sur quelqu'un. J'ai donc rejoint la porte principale du sanctuaire, j'ai respiré à fond, et je me suis mélangé à la foule des pélerins. Une fois à l'intérieur, je mesurais tous mes gestes, évitant même de respirer trop fort, car je voulais absolument éviter d'attirer l'attention, d'autant plus que mon expérience récente avec le mollah m'avait placé en état d'alerte maximale. J'ai donc ouvert grand les yeux, et ai regardé autour de moi.

Le saint sanctuaire est composé de deux grandes cours principales, dominées par un grand dôme turquoise, et un plus petit dôme doré. D'innombrables minarets de toutes formes et de toutes tailles entourent le complexe, dont je crois savoir qu'on travaille à l'extension. L'ambiance était différente de ce à quoi je m'attendais. Les gens n'avaient pas particulièrement l'air hystériques, et je me serais en fait cru comme dans un des mausolées - un peu moins sacrés - de Shiraz, où les gens venaient surtout se reposer et se rencontrer. Je n'étais toutefois pas au bout de mes surprises, puisque j'ai rapidement remarqué la foule se pressant autour du bâtiment principal, là où reposait probablement la sainte dépouille. Puisque personne ne m'avait interdit d'y mettre les pieds, j'ai enlevé mes chaussures, et suis rentré à l'intérieur.

Là, l'ambiance était très différente. C'était un lieu de dévotion et de prière, conforme à ce que j'imaginais. L'intérieur tout de verre ressemblait beaucoup à celui des mausolées de Shiraz, mais le coeur sacré était d'une plus grande taille. La foule grouillait autour de l'imposant objet. Tous se pressaient pour l'embrasser, le toucher, et en faire le tour, ce qui représentait sans doute l'apogée de leur pélerinage. La pièce était subdivisée en plusieurs sous-ensembles, mais l'endroit était réellement immense. La plupart des gens y priaient activement, tandis que d'autres étaient plongés dans leurs lectures. Les mollahs y étaient naturellement plus nombreux que nulle part ailleurs. Personne n'est venu me parler, ce qui n'est pas plus mal, mais je n'étais pas très à l'aise. Je savais que je n'étais pas à ma place, et je suis donc ressorti au bout de quelques minutes à peine. L'être humain ne peut pas survivre très longtemps en apnée.

De retour dans la cour, je respirais un peu mieux et regardais autour de moi avec moins de scrupules. Beaucoup de mollahs évidemment, un bon nombre d'irakiens en blanc aussi, mais également un grand nombre de civils dont l'attitude me paraissait assez nonchalante, certains étant même tout sauf endimanchés. Ceux-là me rassuraient et contribuaient un peu à désacraliser l'endroit à mes yeux.

Mon dilemne suivant fut celui de sortir ou non mon appareil photo. Je n'ai évidemment pas osé m'en servir dans le saint des saints, mais une fois dans la cour, ça me paraissait moins dangereux. Je n'avais toutefois malheureusement pas posé la question à la personne à l'entrée, et ne me voyais pas ressortir pour l'interroger à nouveau. Mes craintes furent toutefois rapidement dissipées en voyant des iraniens photographier l'endroit sans aucun souci. Les gens se prenaient allègrement en photo avec le dome doré en toile de fond. Un couple m'a même abordé pour que je le prenne en photo. J'ai réussi à accepter en bredouillant seulement quelques mots, et je ne crois pas qu'ils ont réalisé que j'étais étranger même s'ils ont dû me trouver un peu bizarre. En tout cas, après cela, je n'ai plus hésité, et me suis mis à mon tour à immortaliser l'endroit avec mon propre appareil.

Je ne me suis toutefois pas éternisé dans le sanctuaire, et même si je reconnais que l'endroit est superbe, je n'ai pas été fâché de le quitter.

La question que je n'ai pas osé poser: je peux vous photographier en train d'embrasser la relique?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
34. Photos compromettantes

Je suis sorti du mausolée par une autre porte, et ai débouché sur la place principale de la ville, que je n'avais alors pas encore vue. C'était une grande place piétonne bordée d'un petit parc et de nombreux magasins. Mollahs et irakiens y étaient toujours aussi nombreux, et j'ai alors résolu de me livrer à un petit safari photo. La densité était telle qu'il m'était relativement facile de prendre de belles photos sans me faire trop remarquer, même si on a dû me trouver parfois bizarre en courant d'un bout à l'autre de la place juste pour réaliser un bon cliché au bon moment.

Et j'en ai réalisé de beaux clichés, j'étais plutôt fier de moi: mollahs, super-mollahs, irakiens, soldats et femmes en tchador, tout ce beau monde était immortalisé, parfois sur un même cliché. Je n'ai alors pas pu m'empêcher de penser à ce que l'intéressante équation mollah+irakien+soldat pouvait donner, et me suis perdu dans les spéculations les plus folles. Je me suis ensuite un peu promené dans le petit bazar, ai discuté avec un ou deux marchands de tapis, et ai acheté quelques voiles pour un certain nombre de femelles qui, au pays, osent émettre quelques réserves sur le bien fondé de la nécessité pour les représentantes du sexe faible de se couvrir la tête. Elles accepteront sans doute un présent provenant d'un lieu aussi saint, bien que je n'ai pas osé acheter un tchador intégral.

J'ai aussi aperçu un très étonnant vêtement bleu portant l'inscription en anglais "Jesus is Lord" (Jésus est le Seigneur). Je ne l'ai pas acheté car ma non-foi m'interdit de le porter, mais j'ai trouvé sa présence dans un tel lieu des plus savoureuses et l'ai donc pris en photo.

De retour sur la place, j'ai observé à nouveau le manège des irakiens et de leur famille déambulant autour du sanctuaire. Leurs femmes étaient toutes couvertes de la tête au pied, bien entendu, mais dans la plupart des cas, seuls leurs yeux étaient nus, contrairement aux iraniennes qui montrent en général l'ensemble de leur visage, même à Qom. Ces pauvres irakiennes portaient souvent les affaires de la famille, parfois sur leur tête, et je me suis alors dit que les irakiens étaient un peuple bien plus raffiné et civilisé que je ne l'imaginais.

Puis j'ai goûté quelques délicieuses patisseries locales, avant d'en acheter deux boîtes pour les ramener en Chine. J'avais considéré en avoir assez vu et fait à Qom, et me suis dit qu'il était temps de partir, non sans avoir évidemment mangé un morceau. Je suis retourné dans le quartier de l'hôtel, me suis cassé sur le nez sur un restaurant fermé, et ai fini par dégoter un tout petit boui boui où je me suis attablé. Vers la fin de mon repas, quelqu'un est entré et s'est assis à côté de moi...

La question que je n'ai pas osé poser: avez-vous des t-shirts "Muhammed is Lord"?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
35. Une rencontre de trop

L'homme qui s'était assis à côté de moi devait avoir mon âge, 30 ans, et était habillé de manière plutôt décontractée. Il m'adressa immédiatement la parole en farsi, et je lui répondis que je ne comprenais pas. C'est alors qu'il me parla anglais, un assez bon anglais, bien meilleur en tout cas que tous les balbutiements que j'avais entendus dans cette ville. Cela a immédiatement éveillé ma suspiscion, sa présence à mes côtés, dans une aussi petite gargotte, ne pouvait pas être le fruit du hasard. J'étais forcément suivi depuis un moment, mais j'ignorais depuis quand. montre moi ton appareil photo. (qui était caché dans ma poche!) le voici. allume le. voilà, vous voyez, on ouvre le cache, on vise, et on appuie sur le bouton. montre moi les photos que tu as prises avant Je me suis exécuté, et, commençant à avoir une idée de qui il était, j'ai rapidement embrayé sur les premières photos, celles de Téhéran, plutôt que sur les dernières. je veux voir toutes tes photos. mais il y en a environ 1500. j'ai le temps. Il retrouva rapidement les photos de Qom, et notamment celles avec les mollahs et les irakiens, et je retenais ma respiration tandis qu'il secouait sa tête en fronçant les sourcis. nationalité? français. musulman? non. chrétien? oui. Dans ce genre de circonstances, il vaut mieux piétiner ses convictions. montre moi ton passeport. il est à l'hôtel. allons à ton hôtel, lequel est-ce? celui qui est à l'angle, j'ai oublié le nom. montre moi ton portefeuilles. mais qui êtes-vous donc? Police? excuse-moi, j'ai oublié de me présenter. Police. Services spéciaux (ou peut-être dit-il services secrets, j'ai oublié) Il me montra alors sa carte qui ressemblait effectivement à une carte professionnelle, avec photo et tampons, mais cela aurait pu être absolument n'importe quoi, et je n'avais personne de confiance autour de moi à qui demander. Je me doutais depuis le début de qui il était, mais je me demandais encore s'il était un vrai ou un faux policier. Les hôteliers de Téhéran et de Shiraz m'avaient en effet mis en garde contre ces faux policiers qui procèdent à des contrôles d'identité pour voler les passeports des touristes. Toute l'attitude que j'allais adopter dans les instants qui suivirent fut donc la synthèse entre la coopération nécessaire si les policiers étaient des vrais, et la méfiance indispensable s'ils étaient faux.

Il fouilla donc dans mon portefeuilles, en tira une de mes cartes de visite que je l'ai invité à garder, mais il me dit qu'il voulait voir tous le reste. Il trouva quelques cartes de visite de marchands de tapis d'Ispahan, mais rien de très intéressant pour lui. Il tomba ensuite sur la photo de ma petite amie. Cette photo était en théorie illégale puisque ma dulcinée figurait tête nue et on voyait en plus ses bras et ses épaules. Une photo parfaitement innocente pour nous, mais quelque chose de torride selon les standards iraniens. Il me demanda juste si c'était ma petite amie, mais ne me la saisit heureusement pas car c'est ma préférée (la photo bien sûr) et c'est un exemplaire unique.

J'ai réglé l'addition, puis nous sommes partis à mon hôtel voisin. Il voulut conserver mon appareil photo sur le chemin, mais j'ai refusé, ayant peur qu'il ne s'enfuie en courant avec le précieux butin. Arrivés à l'hôtel, le policier montra sa carte à l'hôtelier, que je ne connaissais pas car il venait apparemment de prendre son poste, et celui-ci donna immédiatement le passeport au policier. La carte devait donc être authentique, mais j'avais encore des soupçons. Tandis qu'il contrôlait mon passeport, le policier me dit qu'il devait appeler un de ses collègues pour qu'il nous rejoigne. Je voulais me sortir de ce pétrin au plus vite, et ai donc prétexté que je devais quitter l'hôtel avant une heure de l'après-midi pour éviter de payer un supplément. Il ne restait donc plus qu'une vingtaine de minutes. Le policier eut quelques mots avec l'hôtelier et me dit qu'il n'y aurait pas de problème, que mes affaires pourraient rester dans la chambre aussi longtemps que nécessaire. Je n'avais plus de porte de sortie. Le policier m'entraina dehors. mon collègue va nous rejoindre ici. Attendons-le. quel est le problème? le problème, c'est que tu as pris des photos dans le Saint Sanctuaire. je n'ai pris des photos que quand j'ai vu que de nombreux iraniens faisaient de même. bon, je vois. En attendant, donne moi ton passeport. non, je préfère le garder avec moi. donne moi ton passeport. Tu pourrais t'enfuir. non, vous savez où est mon hôtel, et mes affaires y sont encore. Je ne peux pas m'enfuir. (c'était évidemment une excuse bidon, car si j'avais été un espion ou quoi que ce soit d'autre qui l'intéresse, je ne me serais sans doute guère soucié de mes affaires à l'hôtel et aurait fui au plus vite.) très bien. (soulagement de ma part) J'ai alors voulu changer de tactique et passer de la défense à l'attaque. dites-moi, puisque vous parlez anglais et que c'est rare ici, j'aimerais en profiter pour vous poser quelques questions. oui bien sûr? quel prix aurais-je dû payer en taxi pour aller de la sortie d'autoroute à ici? dans les .... rials. quoi????? combien as-tu payé? .... rials. tu t'es fait voler! oui, et comment! J'ai vraiment été très déçu de tomber sur ce genre d'iranien, même si dans l'ensemble les gens sont gentils. il faut de tout pour faire un monde. n'emêche que je l'ai mauvaise. as-tu pris une photo de la plaque d'immatriculation de la voiture? oui, attendez, la voici... La photo était hélas floue car le chauffeur avait démarré en trombe quand il a vu que je commençais à m'intéresser à sa plaque d'immatriculation. Le policier n'a toutefois fait que semblant de l'examiner. Il s'en fichait, ce qui était normal. Après tout, je faisais juste diversion.

Son collègue a fini par arriver. Lui ne parlait pas anglais, et c'était donc le premier policier qui traduisait. donne ton passeport. le voici... ton visa a expiré. non, regardez mieux, il y a un tampon de renouvellement à côté. (je n'en menais pas large) Ils ont discuté un moment entre eux et j'ai alors ajouté fièrement que c'était la police de Shiraz qui m'avait accordé le renouvellement. Ils discutèrent à nouveau un moment, et j'entendais par ci par là le mot "Shiraz" revenir. Puis le deuxième policier a passé quelques coups de fil. Ils voulaient apparemment s'enquérir de mon visa. Je n'ai pas du tout aimé le fait qu'il s'éloigne pour cela, car l'un des policiers avait en main mon appareil photo et l'autre mon passeport. Si c'était un coup monté, il leur suffirait de courir chacun dans une direction différente, et je perdais donc au moins un des deux précieux objets. Mais ça ne s'est finalement pas produit, et le deuxième policier est revenu vers nous. Ils ont alors commencé à s'intéresser à mes photos. as-tu pris des video avec cet appareil? non (c'était un tout petit mensonge car j'en avais pris quelques unes, mais rien de sensible. Juste le tintamarre de la veille au soir et quelques paysages par-ci par là. ton appareil a-t-il une fonction video? J'ai bredouillé car j'ai commencé à leur expliquer que la résolution était très faible et que donc ce n'était pas de vraies videos, puis ai fini par dire non. Ils n'ont heureusement pas décelé la contradiction. Ils ont alors commencé à regarder mes photos en détails. mais quel est le problème enfin? le problème c'est que tu voyages seul. et alors? et alors ce n'est pas normal. Les touristes ça voyage en groupe. mais non, j'ai rencontré beaucoup d'étrangers ici qui voyageaient seuls. Les iraniens sont tellement accueillants que c'est très facile. (un peu de cirage de pompe ne coûte rien, d'autant plus que j'étais sincère) il n'empêche que ce n'est pas normal, c'est suspect. non, je voyage presque toujours seul. je vois que tu es aussi allé au Sultanat d'Oman et aux Emirats Arabes Unis (dit-il en feuilletant mon passeport) oui, et alors? tu y es allé seul? j'ai une amie là-bas. Il fronça les sourcils. pourquoi es-tu allé à Oman? et pourquoi pas? C'est très joli là-bas.

Pendant ce temps-là, l'autre policier avait déjà trouvé la fonction d'effacement des photos. il y a un problème. lequel? tu as pris des photos des gens. c'est normal, il y a tellement de monde. C'est impossible qu'il n'y ait personne dans le champ quand on prend une photo. (bon, ça, c'était clairement de la mauvaise foi, car c'est bien les mollahs et les irakiens que je visais) on ne peut pas laisser ça. Il faut formater ton disque. (en clair, ça voulait dire effacer toutes mes photos d'Iran, une funeste perspective) attendez, il doit y avoir une autre solution. ça prendra le temps qu'il faut, mais on va effacer. bon écoutez, on fait un marché. On efface toutes les photos de Qom, mais laissez-moi le reste. tu peux garder les photos du saint sanctuaire, mais pas celles où on voit des gens.ok. Le type commençait déjà à effacer nombre de mes photos, toutes celles en fait que j'avais prises peu de temps avant. Il a même effacé "Jesus is Lord". mais il n'y avait personne sur cette photo, pourquoi l'avoir effacée? désolé, c'est parti tout seul. Heureusement toutefois, le policier avait décidé de ne pas tout effacer d'un coup, mais seulement de faire une sélection. Ca prendrait du temps, mais au moins je sauverais le principal, me dis-je en pensant toutefois aux belles photos qui étaient susceptibles de disparaitre. Je me fis interroger sur un certain nombre d'entre elles. "et ça c'est où?", "et ces gens-là, c'est qui?" "c'est à Téhéran?" "tu les connais ces gens?" Oui c'est à Téhéran, ça c'est à Ispahan, et ces gens-là, c'est eux qui ont voulu poser en photo. Le policier en a effacé quelques unes par-ci par là, mais la coupe ne fut pas trop sévère, sauf à Qom où j'ai presque tout perdu. y a-t-il des videos ou des fichiers cachés? on ne peut pas cacher de fichiers sur cet appareil. (en fait je n'en avais aucune idée)

L'un des policiers passa alors un coup de fil à je ne sais pas qui, mais j'ai réussi à comprendre par quelques mots-clés qu'il interrogeait quelqu'un sur les possibilités techniques de mon Sony T7. Le contrôle était donc sérieux. Pendant ce temps-là, l'autre me demandait de lui montrer des photos de Shiraz, puisque j'avais un tampon de la police de là-bas. Je me suis exécuté en priant le dieu des athées pour qu'il ne voit pas la photo où je posais avec les femmes voilées. Ils ne la trouvèrent heureusement pas. Ils furent en effet trop paresseux pour passer en revue l'intégralité de mes photos, et se contentèrent d'un survol et de quelques coupes par-ci par-là pour se donner la bonne conscience du devoir accompli.

Tout ce manège dura quand même environ une heure et demie, et ils finirent par me rendre mon passeport et mon appareil photo, et par me serrer la main en disant "au revoir et désolé, nous ne faisons que notre métier".

"et pas d'activités d'espionnage, ok?"

"ok."

Le soulagement que j'ai ressenti à ce moment-là fut réellement intense et je suis retourné à mon hôtel prendre mes affaires.

La question que je n'ai pas osé poser: je peux vous prendre en photo, comme souvenir?

(à suivre...)
FA Fabricia Globetrotter ·
Ce fut en effet une rencontre de trop et tu as passé un très mauvais moment. Les conséquences auraient pu être plus fâcheuses, mais c'était certainement très désagréable de voir un type s'acharner sur tes photos de Qom et les supprimer pour faire du zèle !

😉 : pour le prochain voyage (s'il t'en prend l'envie, bien sûr) au pays des mollahs, tu pourrais peut-être avoir en réserve un 2ème appareil à montrer avec quelques clichés non compromettants 😛 ?
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
CH Chris06 Veteran ·
Salut yanguizi,

Bizarre car ton aventure me rappelle quelquechose lors de notre voyage en Iran l'an dernier ....En fait nous avions fait ce voyage à 3 ( un couple d'amis et moi ) et avions loué une voiture avec chauffeur pour les 3/4 du voyage Nous avons été de la caspienne au golfe persique où nous avons abandonné la voiture pour renter par les moyens du bord sur Dubai ... Au nord nous avons également été skier à DIZIN qui reste un exellent souvenir ( il avait neigé à Téhéranun jour avant notre arrivée) alors je te dis pas le régal à Dizin : un ciel d'azur et une neige comme je n'en avis plu eu depuis un moment ! Premier " fait bizarre" notre chauffeur lui meme, nous disait ne pas du tout comprendre l'anglais, mais je n'en suis pas si sur car, la conduite était vraiment dangeureuse dans cepays et plusieures fois on lui a donné des messages d'alerte en anglais qu'il a de suite compris ...Une autre fois on l'a arreté où plutot essayé de l'arreter comme on l'a souvent fait pour une photo, mais impossible de l'arreter au contraire il a meme roulé à plus de 120 pendant 10 minutes alors on ne comprenais rien du tout Ce comportement nous a intrigué et au retour j'ai vu sur la carte que nous passions à proximité d'une centrale nucléaire ...De meme il aptétexté ne pas pouvoir s'arreter sur le lac de barrage de Karaj dans le nord sur la route de Dizzin Enfin l'incident le plus notoire a eu lieu à Shiraz : nous avions été abordés par un étudiant qui parlait un français parfait : il s'était proposé de nous servir de guide toute une journée pour pratiquer son français et avait demandé simplement qu'on ne lui parle qu'en français ! Le soir il avait été tellement gentil avec nous qu'on a voulu lui donner un "pourboire" mais devant son refus sincère on a décidé del'inviter au resto avec nous .Tout s'est bien passé et vers la fin du repas un inconnu barbu est entré dans le resto et lui a dit 2 mots d'un air sévère . Il a été s'assoir avec lui à une table voisine, pretextant une rencontre d'un " ami" On a observé discretement le manège : il se faisait passer un savon magistral avec questions à l'appui qui visiblement nous concernaient ...Cela a duré une bonne demi-heure . Quand il est revenu on aurrait dit qu'il avait été touché par la foudre, il ne parlait presque plus et afini par nous demander si nous étions des espions ? Devant notre rigolade il adit qu'en ce moment meme l'homme controlait nos passeports à l'hotel voisin et qu'il espérait qu'on avait rien à cacher sinon nous et lui aurrions de très gros ennuis ...Nous l'avons encore rassuré lui montrant des photos de famille, de notre travail de pompier En fait mon collègue et moi sommes lieutenants de pompiers et c'est ce qui semblait l'inquiéter De plus Christell l'amie de mon collègue et lui n'étaient pas mariés ...enfin on est rentrés seuls à notre hotel ( il n'a pas osé nous racompagner ) On a demandé au réceptioniste si tout allait bien, il a répondu no problem d'un air de dire c'est pas la première fois que les passeports sont controlés ...Jamais la mondre réponse à nos e-mails ....
chris06
YA Yangguizi Globetrotter ·
Cette histoire est bien triste car dans ce genre de circonstances, les locaux sont toujours beaucoup plus embêtés que les étrangers. J'espère qu'il n'est rien arrivé de grave à l'étudiant.

Comment avais-tu trouvé le chauffeur? Il avait été recommandé par une agence?

En ce qui me concerne, heureusement que je n'ai pas eu une journée de plus en Iran, car c'est sans doute à Kashan que je l'aurais passée. Et apparemment, un des sites les plus intéressants autour de Kashan est situé non loin d'une installation nucléaire à côté de laquelle il faut passer. Stupide comme je suis, j'aurais sans doute pris une photo malgré l'interdiction, et si les policiers étaient tombés dessus, cette simple anecdote pittoresque aurait bien pu prendre une autre tournure.

Fabricia,

Il y a toujours la possibilité de prendre deux cartes mémoires avec soi, et d'en réserver une pour les photos sensibles. Il faut juste espérer ne pas être espionné au moment où on change les cartes. 🙂
CH Chris06 Veteran ·
j'espère bien moi aussi qu'il n'a plus été embeté par la police, mais de toues façons je ne vois pas pourquoi vu que nous sommes réelement des touristes qui voulaient découvrir l'Iran ...et que le reste du voyage s'est déroulé sans incidents ... Noua avions trouvé notre voiture avec chauffeur par l'agence Pars tourist de Shiraz dont tu parles aussi et de plus nous étions passé par eux pour le vol de l'ile de Queshm ( golfe persique ) à Dubai la traversée en bateau vers Oman semblait poser des problèmes de sortie d'I'ran ...on a donc préféré faire plus simple en quittant le pays par un aéroport ceci dit à 10 minutes d'embarquer le vol a été retardé de 20minutes car le douanier ne comprenait pas que nous ne repartions pas par Teheran Il a fallu l'intervention d'un responsable-gradé qui de plus nous a offert le tchai, alors que l'avion attendait le décollage ! D'ailleurs je peux te dire que tous les 3 autant nous avons adoré ce pays autant j'ai senti comme une sorte de soulagement quand l'avion a quitté le sol iranien !
chris06
YA Yangguizi Globetrotter ·
36. Fuite vers le Nord

J'ai un moment pensé à retourner sur la place du sanctuaire, pour reprendre les photos qui venaient de m'être volées, mais me sachant suivi, cela aurait été d'une rare stupidité. Je voulais en fait juste fuir la ville au plus vite.

J'ai donc récupéré ma valise, et me suis rendu à la périphérie de la ville, où j'ai attrapé un savari (taxi collectif) à destination de Téhéran.

Une fois hors de la ville, j'ai médité sur mes exépriences à Qom, dont j'ai malgré tout tiré un bilan positif. Cet Iran-là était repoussant à bien des égards, mais il fallait l'avoir vu, et j'étais malgré tout content d'avoir rencontré autre chose que les aspects les plus positifs du pays.

C'est pourtant plus comme un fuyard que comme un voyageur que je me voyais à ce moment-là, et j'étais assez inquiet à l'idée que les policiers avaient noté sur leur calepin mon numéro de visa. Une mauvaise surprise m'attendrait-elle à l'aéroport de Téhéran lorsque je quitterais le pays? Mieux valait alors ne pas y penser et me concentrer sur la suite du voyage.

Qom n'est pas très éloignée de Téhéran, mais j'ai malgré tout pu observer de superbes paysages, dont une surprenante étendue blanche que j'ai supposée être de sel.

Derrière moi, trois hommes souriants me cuisinaient pour savoir si je n'avais pas par hasard du whisky à partager avec eux dans ma valise. Tous trois s'appelaient Mohammed, mais aucun ne se connaissait. Je n'ai pas réussi à comprendre ce qu'ils étaient venus faire à Qom, mais ils n'avaient manifestement pas l'air de personnages d'une grande piété, bien que l'un d'entre eux vienne de Mashhad, l'autre grande ville sainte du pays.

Nous avons fini par dépasser l'aéroport IKIA et nous sommes approchés des faubourgs de Téhéran. Il y avait toujours de la neige sur les montagnes dominant la capitale, mais en bien moins grande quantité que lors de mon arrivée. Vue de loin, Téhéran n'est pas si moche que ça avec ce fond montagneux. On voit les faubourgs de la capitale, et la tour de la télévision grignoter du terrain sur les flancs montagneux, en se demandant jusqu'où s'arrêtera cette ville champignon. Vue la démographie du pays, il y a sans doute encore du souci à se faire.

Arrivé à la gare sud de Téhéran, j'ai partagé un autre taxi collectif pour rejoindre la gare de l'ouest, et ai assisté assez amusé à une belle scène de ta'rof. Le ta'rof, c'est, entre autres, cette règle de la politesse iranienne qui veut que l'on refuse les paiements plusieurs fois, avant de finalement les accepter devant l'insistance du payeur complice. On rapporte que des étrangers ignorant cette pratique prennent parfois au pied de la lettre le refus de recevoir l'argent de la part de certains hôteliers ou restaurateurs, mettant ainsi ces derniers dans une situation très incofortable. On m'a évidemment fait le coup à plusieurs reprises, dans des taxis ou ailleurs, mais j'ai toujours réussi à payer mon dû. L'un de mes compagnons de voyage avait, lui, presque dû en venir aux mains pour réussir à mettre son argent dans les mains du chauffeur qui refusait obstinément d'être payé.

A la gare routière ouest, j'ai rapidement trouvé un confortable bus pour Qazvin, où pour un khomeiny (un euro donc, si vous suivez toujours), j'ai pu accomplir les deux heures et demi de trajet en compagnie d'une charmante iranienne dont j'avais parlé plus haut.

Une fois à Qazvin, j'ai rejoint mon hôtel qui avait eu la bonne idée de tripler ses prix depuis la dernière édition du Lonely Planet, puis suis parti flâner en ville, tant qu'il faisait encore jour.

La question que je n'ai pas osé poser: puisque le chauffeur refuse de prendre votre argent, pourquoi ne pas me le donner plutôt?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
Je comprends très bien ce que tu veux dire. Ayant aussi adoré le pays, j'ai été très soulagé en passant le contrôle des passeports sans difficulté (tant pis pour le suspense du récit) et lorsque l'avion a décollé de Téhéran.
YA Yangguizi Globetrotter ·
37. Un visage familier

Ma promenade dans Qazvin n'était pas entièrement dirigée par le hasard, puisque je voulais notamment trouver un cybercafé, exploit que je n'avais pas réussi à accomplir la veille. Comme d'habitude, je me suis fait balader de rue en rue par les gens que j'interrogeais.

On peut parfois juger les valeurs d'un pays aux noms qui sont donnés aux artères principales des villes. En Iran, la rue principale est souvent la rue de l'Imam Khomeiny, et lorsque ce n'est pas le cas, il ne faut pas chercher bien loin pour trouver une rue portant ce nom. Puis immédiatement après, ce sont les noms des grands poètes iraniens qui reviennent: Sa'di, Ferdosi, Hafez, Khayyam, etc. Qazvin n'échappait pas à la règle, et c'est finalement vers la rue Khayyam qu'on m'a aiguillé.

L'ayant trouvée, il ne restait plus qu'à dénicher le fameux cybercafé, ce que je n'ai pas réussi à faire. C'est alors qu'en attendant de traverser une rue, j'ai aperçu un blond barbu, à propos duquel j'ai commencé à me demander s'il était iranien ou occidental, comme cela m'arrivait souvent. Mais en le regardant mieux, j'ai reconnu le suisse que j'avais croisé à Yazd une semaine plus tôt. Tandis qu'il s'engageait sur la rue, nos regards se sont croisés et on a éclaté de rire en se voyant. Le plus amusant, c'est que lui aussi cherchait le même cybercafé que moi, et était également baladé dans tous les sens par les gens qu'il interrogeait.

La coïncidence était encore plus amusante que la rencontre avec le japonais à Ispahan, car Qazvin n'est pas une des villes les plus touristiques d'Iran, et surtout, ce suisse était le seul étranger que j'y ai vu. Nous avons fini par trouver le cybercafé, puis sommes partis diner dans un assez bon restaurant, c'est-à-dire où ils servaient autre chose que du kebab. Nous en avons donc profité pour nous raconter nos expériences respectives en Iran. Lui traversait en fait toute la route de la soie depuis l'Italie jusqu'à la Chine et avait évidemment une foule de choses à raconter. Il ne s'était pas arrêté à Qom, où il ne faisait que transiter sur le chemin de Kashan à Qazvin. Il avait par contre réussi à trouver un bus direct et n'avait donc pas eu besoin de changer à Téhéran. Comme la plupart des touristes allant à Kashan, il était passé près des installations nucléaires, où il s'est fait contrôler car les étrangers ne sont évidemment pas très bien vus là-bas.

Ce suisse logeait dans le même hôtel que moi, et nous sommes donc rentrés ensemble, non sans nous faire aborder par trois iraniennes souriantes et maquillées à outrance, partant en quête de je ne sais quelles aventures nocturnes. Il faisait nuit, et aucun mollah ne pourrait donc nous voir converser ni nous serrer la main (suprême offense!) pour nous dire au revoir.

Nous avions convenu avec le suisse de faire ensemble la visite des châteaux des Assassins le lendemain et avons donc interrogé le patron de l'hôtel, chaudement recommandé par le Lonely Planet pour organiser ces visites, qui ne sut malheureusement que nous proposer un tour onéreux vers le château d'Alamut et le lac d'Evan. Je voulais pour ma part voir aussi le château de Lamiasar, mais l'homme nous assura qu'un tel tour était impossible à faire dans la même journée, malgré les indications du LP qui affirmait que LUI pouvait l'organiser. Il ne sut que nous dire que le livre se trompait, et que le prix élevé était justifié par la nécessaire location d'un 4x4.

Peu satisfaits par ses explications, nous avons alors décidé de nous organiser nous-mêmes le lendemain, et d'affrêter un taxi pour le château de Lamiasar, qui avait l'air moins loin qu'Alamut. Le lendemain matin, nous nous sommes retrouvés à la sortie de l'hôtel car, entre temps, le suisse s'était engueulé et presque battu avec le personnel de l'hôtel. Pour ma part, j'étais assez énervé par le fait qu'il n'y ait pas eu d'eau ce matin-là. Une première en Iran en ce qui me concerne. Il s'était levé suffisamment tôt pour changer d'hôtel, mais j'ai été trop paresseux pour en faire autant. A nous la découverte!

La question que je n'ai pas osé poser: combien avez-vous payé le Lonely Planet pour qu'on y dise autant de bien de votre hôtel et de vos excursions?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
38. Archéologues amateurs

Le premier taxi que nous avons hélé fut le bon. Nous avons eu au départ quelques difficultés pour lui exposer notre projet, mais il finit par nous faire une offre convenable que nous avons acceptée. Direction la forteresse de Lamiasar que nous croyions toute proche de Qazvin.

Elle était en fait beaucoup plus éloignée, mais le paysage que nous avons traversé était exceptionnel. Le suisse, qui vivait en fait en Angleterre, m'assura qu'il aurait pu se croire en Ecosse. Quant à moi, j'avais l'impression de rouler dans les Alpes. Le paysage était en effet non seulement très montagneux - nous étions dans l'Albourz - mais également très verdoyant. Le climat était radicalement différent du reste de l'Iran, et il pleuvait souvent dans cette région, peut-être en raison de la proximité de la Mer Caspienne. Notre chauffeur était très bavard et sympathique, bien que son anglais soit balbutiant. Pendant toute la journée, nous allions donc jongler avec les quiproquos et les éclats de rire, en alternant mauvais anglais et mauvais farsi.

Il n'y avait absolument pas besoin d'un 4x4 pour se déplacer, la route étant très bonne, et il finit par nous déposer près du sentier menant à la forteresse de Lamiasar, où nous n'avons en fait marché qu'un bon quart d'heure au lieu de l'heure annoncée.

Le paysage était grandiose, dominant une riante vallée émaillée de quelques villages, mais la forteresse de Lamiasar nous déçut tout d'abord. Le chemin nous mena en effet à un tas de pierres presque informe, dans lequel une porte et des semblants de fenêtre fantomatiques semblaient avoir miraculeusement survécu aux siècles. C'était le principal reste de la forteresse. Puis nous avons regardé autour de nous, et avons aperçu d'autres monticules de pierre, plus ou moins bien conservés. En nous déplaçant sur le site, nous avons alors enfin pris la mesure du lieu. Il y avait en fait beaucoup plus à voir que ce que nous avions cru au départ, même si seuls des bouts de murailles et de tourelles surgissaient ici et là.

Il était passionnant de reconstituer mentalement les contours de la forteresse, d'en évaluer ses points forts et ses faiblesses, d'essayer de deviner en fonction de la forme des murs et des restes, quelle était la partie habitation, et la partie purement militaire. Y avait-il en fait une gigantesque forteresse unique, ou bien deux structures distinctes? C'était difficile à deviner tant les ruines étaient éparpillées et sacrément abimées. Nous avons fini par tirer la conclusion de tout cela que la forteresse méritait sa réputation d'être imprenable, tant la disposition des fortifications et sa situation sur la montagne étaient impressionnantes. En tout cas l'atmosphère dégagée par l'endroit était inoubliable, et la forteresse de Lamiasar fut un des coups de coeur inattendus de ce voyage en Iran. Aucun visiteur, aucune indication nulle part, le sentiment d'être perdu au milieu de nulle part, il n'en fallait guère plus aux deux prétentieux que nous étions pour nous prendre pour des archéologues amateurs.

De sucroit, certaines parties du flanc de la montagne, de l'intérieur de l'enceinte, étaient recouvertes de débris de poteries que nous supposions très anciennes. Les véritables archéologues n'avaient apparemment pas tout pris, et nous marchions littéralement sur une histoire vieille de près d'un millénaire, en essayant d'imaginer quel cataclysme humain ou naturel avait pu réduire presque à néant une forteresse autrefois si colossale.

Au bout d'un moment, nous avons quitté cet endroit magique avec l'intention de rentrer à Qazvin, puisque l'hôtelier nous avait affirmé qu'Alamut était trop loin. En bas du sentier, un responsable de l'office du tourisme local nous attendait avec le chauffeur pour discuter un peu avec nous. Apparemment, l'attraction, c'était nous! Nous avons eu beaucoup de mal à communiquer, mais il nous a fait comprendre qu'Alamut n'était pas si loin que ça, et que c'était tout à fait faisable dans la journée. Nous avons renégocié avec le chauffeur, et avons donc décidé de poursuivre le périple montagneux vers Alamut.

La question que je n'ai pas osé poser: puisque c'est votre métier d'en faire la promotion, pourquoi aucun touriste ne vient-il ici?

(à suivre...)
FL Flm Regular ·
Salut Yangguizi, tout d'abord bravo pour tes récits, ils sont très bien écrits (ce qui n'est donné à tout le monde) et le temps que dois y consacré force le respect. Je vais me rendre en Iran cet été, et en fan inconditionnel de Shajarian ou de Ghorbani, j'aimerais savoir si tu as eu l'occasion d'entendre de la musique traditionnel du style sur des poèmes d'Hafez par exemple. Y at-il des "concerts" public parfois? Et pour finir, te fais tu inviter à dormir chez les gens parfois, ou ne peuve t-il pas se le permettre? A bientôt et bon courage!
librairie spécialisée voyage à Lille: http://www.autourdumonde-lille.com/
YA Yangguizi Globetrotter ·
Bonjour, merci pour tes compliments. 🙂

Dans le mausolée d'Hafez, tu seras certain d'entendre de la poésie chantée accompagnée de musique traditionnelle. Mais ce sera pré-enregistré et diffusé par haut parleurs, ce n'est donc pas un concert public comme ce qui t'intéresse. Moi aussi j'aurais bien aimé assister à ça d'ailleurs, mais n'en ai pas eu l'occasion. Toujours à Shiraz, il y a le restaurant dont on a parlé plus haut, dans l'ancien hammam, où des musiciens se produisent régulièrement.

Je ne me suis jamais fait inviter chez les gens, car mes rapports avec les iraniens ont en fait été très superficiels, notamment en raison du problème linguistique. Rares sont les gens que j'ai rencontrés qui parlaient vraiment bien anglais, à part quelques hôteliers. Mais de nombreux voyageurs plus chanceux racontent s'être fait inviter, il y a donc des chances que ça t'arrive.
YA Yangguizi Globetrotter ·
39. Pèlerinage d'un grand enfant

Je voulais absolument aller voir la forteresse d'Alamut, c'était en fait la principale raison de ma venue dans les environs de Qazvin, et j'y serais allé à tout prix. Enfant, des lectures sur le mythe d'Alamut et d'Hassan Saba m'avaient fait rêver, et je croyais alors qu'il ne s'agissait que d'une légende. Ce n'est que beaucoup, beaucoup plus tard, en m'intéressant à l'Iran, que j'ai compris qu'autant le lieu que le personnage étaient historiques et avaient bien existé.

Hassan Saba était le chef le plus connu de la secte ismaélienne des Assassins, qui avait terrorisé le Moyen Orient pendant près de deux cents ans, au début du dernier millénaire. Ce sont finalement les Mongols qui leur ont porté le coup de grâce au Douzième Siècle. Les Assassins étaient de redoutables guerriers, nichés dans des dizaines de forteresses imprenables, la plupart d'entre elles se situant dans la région de Qazvin. On raconte que les chefs des Assassins fanatisaient les guerriers en les nourrissant de haschish (le mot Assassin dérive en fait de cette herbe, ce qui, au passage, ne pourrait que relancer le débat sur le lien drogue / délinquance si nos hommes politiques et nos médias s'intéressaient un tant soit peu à l'Histoire). Une fois dans un état second, ils étaient emmenés dans des parties secrètes des forteresses où ils découvraient le paradis sous la forme d'un harem peuplé de créatures de rêve. Leurs esprits retrouvés, les chefs leur disaient que c'est ce qui les attendait s'ils mourraient pour eux. Peut-être nos terroristes actuels usent-ils du même subterfuge, allez savoir...

Alamut était donc la plus importante et la plus connue de ces forteresses, et l'avoir à portée de la main était donc une trop belle occasion, que je ne pouvais pas laisser passer. Il y avait deux bonnes heures de trajet entre Lamiasar et Alamut, et nous allions donc en profiter pour discuter un peu avec le chauffeur, en plus de contempler le majestueux paysage de montagnes qui défilait.

Disons le clairement, notre chauffeur n'était pas un ami des mollahs. Il aimait bien l'ultra-conservateur Ahmadinedjad pourtant, et le réformateur Khatami aussi, ce qui n'est pas un mince paradoxe, mais en tout cas, il n'aimait pas les mollahs. Il y avait d'ailleurs de quoi! Malgré son épouse et son enfant, il avait l'air de collectionner les maîtresses. Comment s'y prenait-il dans un pays où l'adultère et les relations hors mariage sont tellement tabou? Comment s'y prenait-il dans un pays où, à la question "avez-vous une petite amie?" on me répondait souvent "mais bien sûr que non, c'est impossible"? Nous ne l'avons pas su, mais avons en revanche appris quelques détails croustillants sur les histoires de fesses qui avaient déjà eu lieu sur la banquette arrière où j'étais précisément assis. L'une de ses maîtresses avait même 16 ans, soit 12 de moins que lui!

Notre homme était donc un joyeux luron, qui chantait et dansait au volant (il fallait parfois le lui tenir, pour éviter de finir dans le décor) au son d'une musique afghane aux rythmes étonnamment modernes. "J'ai un taxi, une femme, un enfant, et une sandwicherie" nous disait-il tout fier, en énumérant ses réussites. "et une maîtresse, c'est le plus important" ai-je rajouté!

Bon an mal an, nous approchions du but, après un bref détour par le lac Evan, sympathique mais qui ne casse pas non plus des briques. Alamut se présentait enfin devant nous, sous la forme d'un gigantesque rocher monolithique dominant une étroite vallée, où se nichait, dit-on, les restes d'une forteresse. C'était donc ça Alamut? J'avais peur d'être déçu.

Nous sommes montés, et avons cette fois rencontré une poignée de touristes iraniens. Je ne le cacherais pas, le site m'a déçu. Beaucoup moins étendu que Lamiasar, il était en pleine réstauration, et je me demande bien à quoi il ressemblera quand les fouilles et les travaux seront terminés. Alamut ne ressemblait pas du tout à Lamiasar, était plus ramassée, et son état de conservation, sans être ni vraiment ni meilleur ni pire, était en tout cas différent. On distinguait nettement des pièces, et des profondeurs mystérieuses, mais les échaffaudages et barrières gâchaient incontestablement le plaisir de la visite. Le paysage en revanche était grandiose, et on pouvait encore distinguer pas mal de neige sur les sommets environnants.

En ce qui me concerne c'était donc décidé, c'est Lamiasar que j'associerais désormais au mythe d'Alamut.

Nous sommes rentrés dans la nuit à Qazvin, et le chauffeur a tenu à nous inviter dans sa sandwicherie. Nous avons accepté, la croyant à un demi kilomètre de la ville (half kilometer, en anglais) mais avions en fait mal compris, il fallait entendre sept kilomètres (haft kilometer, en farsi). Nous avons là-bas été l'attraction des gamins du quartier qui voulaient absolument parler de foot avec nous, et avons assisté de la part de notre chauffeur à une belle démonstration d'un sport local consistant à faire des figures avec des quilles extrêmement lourde. Je ne sais plus comment ça s'appelle, hélas.

De retour à Qazvin, j'ai fait mes adieux au suisse autour d'une bière sans alcool, et en recevant dans le cou un cafard qui était tombé du plafond de la boutique.

La question que je n'ai pas osé poser: quel est le numéro de téléphone de ton épouse? On aurait un truc à lui dire.

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
40. Tranquilité et tempérance

Le lendemain, j'aurais pu effectuer un long et pénible aller-retour vers Soltanieh, et sa gigantesque coupole, la plus grande au monde, mais j'estimais avoir déjà suffisamment couru comme ça, et avoir largement atteint le quota de belles choses que je m'étais assigné. Et puis il fallait bien garder des merveilles pour le prochain voyage, et justement, la région du nord-ouest pourrait bien recueillir mon suffrage si je retourne (pardon, quand je retournerai) en Iran.

J'allais donc passer une journée à Qazvin, sans voir un seul bus ni courir une seule fois contre la montre. Ca ne m'était pas encore arrivé depuis mon arrivée en Iran, et c'était bien là ma dernière occasion de paresser un peu avant de rentrer à la maison.

Qazvin est une ville assez tranquille et plutôt accueillante. C'est en fait une ville assez ancienne, étape majeure sur la route de la soie. Le caravansérail qui en était le coeur sert aujourd'hui d'entrepôt pour matériaux de construction, et le bazar est intéressant sans être exceptionnel. La ville recèle toutefois deux ou trois belles mosquées, dont je savais qu'elles seraient les dernières de mon voyage.

L'après-midi, en visitant un mausolée, j'ai croisé par hasard un cortège funéraire, dont les hommes portaient le cercueil à bout de bras dans une partie de la ville. Une petite trentaine d'hommes donc scandaient la même phrase tout au long du parcours, suivis à distance respectable d'un nombre à peu près équivalent de femmes en tchador. Une fois dans le mausolée, tout ce petit monde s'est placé en plusieurs rangées en écoutant le discours d'un mollah probablement caché dans l'édifice. Puis ils sont repartis. Même dans le deuil, les sexes ne se mélangent pas.

Derrière le mausolée, un cimetière de guerre était dominé par de nombreux drapeaux iraniens et une grande photo du Guide Suprême Khameini en train d'inspecter les tombes. Sans doute de la fascination morbide...

En début de soirée, j'ai acheté des sucreries afin de remplacer mes biscuits de Qom qui s'étaient brisés lors d'un choc. Après avoir goûté quelques délicieux échantillons, j'ai finalement pris quelques sacs d'oeufs de Pâques, ou plutôt de leur équivalent local. Mes collègues allemands ont eu du mal à croire que ça venait d'Iran!

Ce fut donc une journée très tranquille, et je me suis couché tôt afin de pouvoir me lever de bonne heure le lendemain matin pour rejoindre Téhéran. Au petit matin, je suis descendu payer ma note, et suis heureusement tombé sur le patron qui parlait anglais. Je voulais obtenir une réduction en raison de la coupure d'eau de la veille au matin, mais l'homme ne voulait rien entendre. ça n'a duré qu'une demi-heure. non ça a duré plus longtemps que ça, et je n'ai pas pu me doucher. ça a juste duré une demi-heure, on n'accorde pas de réduction pour ça. vous savez bien que c'est faux. s'il y a une coupure d'électricité pendant trente secondes, vous n'allez quand même pas demander une réduction! je ne parle pas d'électricité mais d'eau, ne changez pas de sujet. vous êtes le seul client à avoir eu un problème. non, je sais que les iraniens de mon étage ont eu le même problème. écoutez, vous êtes le seul à vous plaindre. Notre hôtel est toujours plein, on s'en fiche de vos réclamations. je vois bien ça, ce n'est pas très digne d'un gentleman. vous avez déjà un très bon prix, pourquoi voulez-vous encore une réduction? un très bon prix? oui, un très bon prix pour vous, et un mauvais prix pour moi. et les iraniens qui viennent de payer la moitié de mon prix il y a une minute, c'était un super super prix génial? bon, tenez, voilà 10.000 rials, et on n'en parle plus. J'ai d'abord refusé, mais il a fini par me mettre le billet presque de force dans la main. Je l'avais mauvaise. ah oui au fait, hier on est allés dans la même journée à Lamiasar, Evan, et Alamut. ah, vous voulez faire ça aujourd'hui? non, on l'a fait hier. On a fait les trois dans la journée. Et sans 4x4. Et pour un bon prix. ah? au revoir.

Sur ce, je suis parti à Téhéran où je suis arrivé en milieu de matinée.

La question que je n'ai pas osé poser: si je vous rends les 10.000 rials, vous pouvez faire un sourire?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
41. Bonne conscience

Téhéran était ce jour-là beaucoup moins embouteillée, et relativement plus vivable que lors de mon arrivée. Nous étions vendredi, jour de repos.

Le trajet à pieds jusqu'au Palais du Golestan allait donc être moins pénible que prévu. Même l'hideuse Place Khomeiny, coeur de la ville, semblait moins inhumaine que dans mes souvenirs. Par chance, le Palais du Golestan était ouvert ce jour-là, contrairement au jour de mon arrivée. J'allais donc pouvoir jouer au touriste une dernière fois.

Construit sous la dynastie Qadjar, celle ayant précédé les Pahlavi, le Palais du Golestan est richement décoré, et son parc est plutôt agréable, une vraie oasis dans l'enfer urbain. La collection de peintures de souverains européens, et de souverains persans sur le modèle européen rappelle que ce Palais voulait rivaliser avec ceux de l'Europe toute-puissante.

Non loin de là, c'est le Musée National Iranien qui était lui aussi ouvert ce vendredi. On m'en avait dit du mal, mais je n'avais rien d'autre à faire et je voulais me donner bonne conscience. Ne pas l'avoir vu aurait sans doute été dommage. C'est vrai que ce musée était relativement peu intéressant et peu fourni en comparaison de la richissime histoire iranienne. C'est dommage. Juste à côté, le Musée d'Arts Islamiques est un peu mieux fourni et vaut le détour. Je n'ai en revanche pas pu voir le Musée des joyaux de la couronne, parait-il extraordinaire. De toute façon, j'avais vu deux des hauts lieux de Téhéran sur trois, et je pouvais donc avoir bonne conscience.

J'étais tenté d'aller voir l'ancienne ambassade américaine, théâtre de la fameuse prise d'otages et haut lieu de la haine anti-occidentale, mais j'estimais que j'avais déjà eu mon lot de soucis à Qom, et ne voulais pas en rajouter. C'est donc vers un autre haut lieu de la Révolution Islamique que j'allais me diriger.

La question que je n'ai pas osé poser: vous sentez-vous honorés à l'idée que le Musée du Louvre vous ait généreusement offert des copies des pièces maîtresses iraniennes en sa poessession?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
42. Sainte visite

Le Mausolée de l'Imam Khomeiny se trouve au terminus de la ligne de métro rouge. Le bâtiment, gigantesque, se situe sur la route de l'aéroport, et c'est en fait le premier bâtiment de taille qu'on voit en arrivant de celui-ci. Pour une première impression de l'Iran, on pourrait faire pire!

Quand je suis arrivé sur place, je me suis aperçu que ce bâtiment-là aussi était en travaux, et qu'on ne pouvait donc pas pénétrer dans l'immense cour principale. Le complexe est en tous les cas absolument gigantesque, et sa forme évoque plus ou moins une mosquée, avec ses nombreux coupoles et minarets. C'est là que repose le corps de l'Imam Khomeiny, Guide Suprême de la Révolution Victorieuse, et Grand Leader du Monde Musulman. Mais contrairement aux mausolées des grands leaders de la révolution qu'on peut avoir ailleurs dans le monde, le corps de Khomeiny n'a pas été embaumé et n'est pas visible. On ne peut voir que son imposant cercueil. Ca doit donc être ça, la fameuse différence entre communisme et religion.

Les étrangers peuvent entrer à l'intérieur, après avoir passé un contrôle de sécurité, et on a même le droit de prendre des photos. La salle où Khomeiny est conservé est très grande, et entièrement recouverte de tapis. Quelques hommes prient par-ci par-là, mais la plupart des gens discutent en famille ou entre amis, tandis que quelques gamins font les quatre cents coups avec leurs jouets. L'endroit n'a apparemment rien de sacré, et c'est en fait comme cela que l'entendait l'Ayatollah.

J'ai fini par ressortir dans le petit parc, apparemment très apprécié pour les pique-niques, et suis revenu sur mes pas, le long des boutiques à souvenirs. Je me doutais bien que je trouverais des merveilles ici, et n'ai pas été déçu du voyage. Badges de Khomeiny et de Khameini, portraits de Khameini et de Sistani (le plus grand ayatollah d'Irak) tenant sur des ventouses, et surtout affiches de propagande, tout cela me ravissait. Vus les prix très modiques, j'ai ramené une grande quantité d'affiches de Khomeiny, Khameini, et d'Ahmadinedjad. Je connais pas mal de collectionneurs, dont votre serviteur fait partie, qui seront sans nulle doute satisfaits de ces modestes cadeaux. J'ai aussi pu dénicher quelques affiches de propagande mettant en scène des martyrs de la guerre Iran-Irak, et des groupes de soldats triomphants.

Le vendeur a dû être surpris de voir un étranger acheter autant de souvenirs, mais il ne l'a pas manifesté. En regardant autour de moi, j'ai remarqué que la proportion de soldats et de barbus parmi le chaland était loin d'être négligeable, et je me suis donc rapidement dirigé vers la station de métro, avec mon lourd butin à la main.

La question que je n'ai pas osé poser: je préfère Georges W. Bush et Ariel Shraon. Vous n'auriez pas leurs portraits?

(à suivre...)
CU Cupda Veteran ·
Le sport local avec les quilles (moi aussi j'ai oublié le nom 😎), tu as vu ça dans une salle dédié à ça ou pas ?.. parce que c'est assez impressionnant (je sais pas si les visiteurs de l'Iran qui lisent ça sont allés assister à une session...).
AN Anne75015 Veteran ·
C'est pas le zurkhaneh? c'est dans une salle, ce sont des athlètes, et en fait il n'y a pas que les quilles?
YA Yangguizi Globetrotter ·
43. Maudite soit la guerre

A deux pas du Mausolée de Khomeiny, de l'autre côté de la station de métro, il y a le cimetière Behesht-e-Zahra, où reposent quelques 200.000 morts de la guerre Iran Irak. Je ne sais pas pourquoi j'y suis allé, ce n'était pas mon intention. Mais il n'était pas encore très tard et je n'avais plus aucun projet pour la journée. Et comme c'était à seulement quelques minutes à pieds, j'ai fait le déplacement.

Au début, je n'en ai vu qu'un tout petit morceau. Quelques dizaines ou centaines de tombes à même le sol, des plaques où figuraient parfois des photos des disparus, accompagnées de ce qui était sans doute un éloge funèbre ou un récit de leurs faits d'armes, je l'ignore. De nombreuses fleurs ou pétales de fleurs étaient disposés sur certaines de ces tombes. Par-ci par là, on pouvait apercevoir des hommes ou des femmes se recueillant en silence sur les tombes.

Puis je suis sorti de ce premier carré, et en ai vu un autre identique, puis l'ayant traversé, j'en ai vu un autre, puis encore un autre plus grand, et encore et encore, dans toutes les directions. En fait ce champ de tombes s'étendait à perte de vue, même si cela n'était pas visible au premier abord, car tous ces carrés sont séparés par des haies. Je déambulais au hasard, n'osant croiser le regard des familles en pleurs.

De temps en temps, des groupes plus importants écoutaient en larmes des discours de vétérans ou de membres des familles. Un peu plus loin, les tombes devenaient plus élaborées, et les pierres tombales s'élevaient au-dessus du sol. Ca n'en finissait pas, la quantité était vertigineuse, et les portraits, omniprésents, montraient des hommes de tous âges emportés par la folie des hommes, et la sauvagerie de l'un d'entre eux, en ce moment jugé pour des crimes perpétrés dans son propre pays, l'Irak.

Quel immense gâchis... Combien de soldats, de civils, d'enfants soldats, d'enfants civils ont-ils perdu la vie dans ce conflit du côté iranien? Je l'ignore. Et du côté irakien? Je l'ignore aussi. Cette guerre d'un autre temps semble aujourd'hui tellement incroyable, comment a-t-elle pu durer aussi longtemps? Et comment l'Occident a-t-il pu la tolérer au nom du soi-disant endiguement d'un régime soi-disant aussi dangereux pour la paix du monde?

La guerre est encore très présente dans les esprits. C'est normal, ça fait moins de vingt ans qu'elle s'est achevée. Les affiches de propagande et la télévision l'évoquent en permanence. Comment l'ignorer? Combien d'estropiés de trente cinq ou quarante ans ai-je vu dans les grandes villes iraniennes, ayant perdu une ou deux de leurs jambes? Ils sortaient à peine de l'enfance, quand une partie de leur corps est partie au Paradis des martyrs.

J'ai commencé à me sentir mal, mon regard avait beau chercher autre chose que des tombes, j'étais en plein coeur du cimetière et il n'y avait rien d'autre à quoi me raccrocher. Ma gorge s'est nouée, j'ai senti quelques larmes poindre, et j'ai foncé vers la sortie que j'ai heureusement fini par trouver assez rapidement. J'ai ignoré les enfants qui voulaient me parler, je n'avais qu'une idée en tête, quitter ce lieu.

Pour ma dernière visite en Iran, j'avais vraiment fait un mauvais choix. Ou bien était-ce au contraire la transition idéale d'un monde de merveilles à une réalité et un présent bien plus sinistres?

Maudites soient les guerres, présentes, passées, et à venir.

La question que je n'ai pas osé poser: avez-vous pensé à acquérir les terrains adjacents? Il serait temps, les américains arrivent!

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
Oui, le zurkhaneh, je crois que c'est ça.

Je ne l'ai pas vu en salle, mais seulement dans la sandwhicherie du chauffeur, car il aimait s'entrainer à ça et en avait un jeu à disposition. J'ai essayé de soulevé le truc, j'y suis arrivé, mais j'ai même pas réussi à le balancer sur mon épaule (pas envie de me casser une omoplate)

Le suisse avait vu ça en gymnase à Ispahan, il m'a montré sa video, et c'était vraiment très très impressionnant, en sachant que les types jetaient les quilles en l'air et les rattrapaient au vol!
AN Anne75015 Veteran ·
C'est vrai j'ai trouvé ça vraiment impressionnant aussi, il y avait même des quilles plus petites pour des enfants qui s'entraînaient déjà...
YA Yangguizi Globetrotter ·
44. Les chants du départ

Il ne me restait plus rien à faire à Téhéran, et je me suis mis en quête d'un cybercafé, sur le chemin duquel j'ai vu un homme urinant tranquillement sur le trottoir d'une des rues principales, exposant ainsi son outil au vu et au su de tout un chacun. Heureusement pour lui qu'aucun mollah ne passait par là à ce moment!

Après un dernier kebab, je suis allé me coucher de manière à être frais et dispos pour la très très longue journée qui m'attendait le lendemain. Réveillé plus tôt que prévu, j'ai allumé la télé, alors que les programmes commençaient à se mettre en route. La récitation chantée de versets du Coran sur des images du cosmos et des plus beaux paysages naturels de la Terre était assez intéressante, je dirais même esthétique, même si le message métaphysique qui se cachait certainement derrière cela avait bien du mal à me pénétrer. C'était ma foi un chant du départ fort approprié.

A l'aéroport, mon passage à l'immigration s'est déroulé sans problème, et mon numéro de visa n'a donc apparemment pas été communiqué par les policiers de Qom. Je n'ai pas eu non plus à payer de supplément pour des deux kilos d'excès de bagage. C'était déjà un miracle d'avoir tout pu faire rentrer dans ma valise, et j'étais donc plutôt content de la manière dont ce départ se déroulait.

Une déception toutefois, il n'y avait aucun duty free à l'aéroport IKIA, et je n'ai donc pas pu acheter le caviar que je convoitais sans l'avoir réellement cherché dans le reste de l'Iran.

Dans la salle d'embarquement, j'observais les passagers dont la composition ressemblait étrangement à celle du vol aller: une majorité d'iraniens, des chinois, et des occidentaux. Une passagère de type asiatique m'intriguait. Etait-elle chinoise ou indonésienne? J'ai finalement opté pour la deuxième option, mais pour l'avoir vue dans le second vol sur Shanghai, sans son voile, et avec son passeport, j'ai compris que je m'étais trompé. Que faisait donc une chinoise seule en Iran? J'aurais bien aimé lui demander mais n'en ai pas eu l'occasion.

L'avion décolla avec un peu de retard, et, ayant eu la chance d'avoir un hublot, je dévorais le paysage. Nous sommes passés à la verticale d'Ispahan, et j'ai parfaitement reconnu la forme de la ville et du fleuve, les ponts, la Place de l'Imam et la Mosquée du même nom. Les monts Zagros étaient toujours enneigés, et les paysages toujours magnifiques. Quelle symphonie de couleurs!

Un peu plus tard, après avoir traversé le Golfe Persique, j'ai aperçu les iles artificielles de Dubai en construction, juste avant d'atterrir au milieu des gratte-ciels.

La question que je n'ai pas osé poser: pourquoi enlevez-vous vos voiles une fois l'avion décollé? Vous trouvez ça désagréable?

(à suivre...)
YA Yangguizi Globetrotter ·
45. Atterrissage brutal

L'avion de la compagnie Emirates se posa tout en douceur sur la piste, mais l'atterrissage réel dans le monde extérieur après deux semaines magiques en Iran fut brutal.

La température de Dubai tout d'abord fut un vrai choc, une claque même en sortant du confort climatisé de l'avion. Nous n'étions qu'à la mi-mai, et je n'ose penser à ce que ça donne au mois d'août.

J'avais une après-midi entière et une soirée à meubler avant de redécoller pour Shanghai, et malheureusement, aucun des deux amis que j'avais à Dubai n'avait répondu à mes mails. J'étais donc livré à moi-même. Ayant renoncé à quitter l'aéroport par les transports publics, quasiment inexistants, j'ai finalement pris un taxi pour la gare routière. Comme j'avais du temps à perdre, j'avais décidé de me déplacer lentement, et à Dubai, le bus est parfaitement indiqué pour cela. Certes, il ne roule pas si mal que ça, mais il faut l'attendre longtemps, très longtemps. Il n'en passe en fait qu'un par heure sur des axes pourtant apparemment importants. Mais Dubai est une ville riche, et dans les villes riches, les honnêtes gens se déplacent en voiture particulière. Quand on a du pétrole, il faut le brûler!

Au bout d'une heure donc, mon bus est arrivé et je suis descendu à un arrêt à environ un quart d'heure à pieds de ma destination: le Mall of Emirates, un gigantesque centre commercial qui abrite notamment... une piste de ski! C'est parfait, il devait y faire très froid, c'est exactement ce qu'il me fallait, et j'âi même réussi à me geler les mains, n'ayant pas pris mes gants avec moi.

La piste de ski de Dubai, c'est assez amusant. Très prétentieux bien sûr, avec une piste malheureusement trop courte pour atteindre sa vitesse de pointe. Mais j'ai quand même réussi à y rester deux heures sans trop m'ennuyer. Un merci au passage à la dame qui s'est cassé quelque chose, et qui a fait sortir le scooter des neiges et les secouristes avec leur brancard. Merci pour le spectacle, c'était très très fort! Il fallait vraiment maintenir l'illusion jusqu'au bout!

Après le ski, j'ai un peu flané dans le centre commercial, amusé et même un peu choqué par le contraste saisissant entre les femmes locales entièrement recouvertes de la tête aux pieds, et dont seuls les yeux dépassaient (bien pire qu'en Iran) et les occidentales et asiatiques se promenant d'une manière insouciante dans les tenues les plus provoquantes. Si seules quelques unes se balladaient comme cela, on pourrait facilement qualifier ce comportement d'un manque de respect flagrant, mais étant donnée la proportion d'étrangers là-bas, cela semblait plutôt être la norme, les locaux et les locales étant l'exception. Drôle de monde...

Ayant encore du temps à perdre, je suis allé voir le film Mission Impossible III, et sa fameuse citation "tu dois aller à Shanghai". Ah oui, zut, il fallait que j'aille à Shanghai, j'allais presque oublier. Direction l'aéroport donc. Dans l'avion pour Shanghai, mon voisin n'était ni obèse ni ronfleur. Le monde avait changé.

Je n'avais aucune question à poser et n'en avais de toute façon pas envie.

(à suivre...)

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