La Chine sept ans plus tôt

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YA
Sept ans c'est bien peu de chose, c'est juste un septennat, ce n'est même pas un dixième de l'espérance de vie moyenne d'un mâle français. Et pourtant c'est énorme dans ma courte vie de voyageur. Il y a sept ans, ce n'était pas mon premier voyage, ce n'était pas non plus mon premier voyage seul, ce n'était pas non plus mon premier voyage seul en Chine, et ce n'était pas non plus mon premier voyage seul en Chine où je sois tombé amoureux de ce pays. Mais pour des raisons que je m'explique mal, c'est probablement le voyage qui m'aura le plus marqué, n'ayant jamais ressenti autant de bonheur à visiter une terre étrangère, et ne pensant pas connaître à nouveau un bonheur aussi intense, hélas. C'est donc un souvenir heureux dont j'entretiens méticuleusement la mémoire, me rappelant souvent de tel ou tel visage ou anecdote au détour d'une rue de Shanghai, ou à l'écoute de certaines musiques.

C'était aussi mon plus long voyage: 5 semaines en tout. Pour certains ça peut paraître peu, mais à cette époque où j'étais étudiant, je pouvais me permettre un voyage que je considère aujourd'hui comme d'une longueur à faire rêver. Il y a sept ans jour pour jour, j'étais encore dedans, et à l'approche du cinquième anniversaire de mon immigration en Chine, je me dis qu'il est peut-être enfin temps de coucher cette expérience par écrit, chose que je ne faisais jamais à cette époque où VF n'existait pas.

J'ai longtemps hésité sur le style à adopter. Il est évident qu'avec sept ans de recul et une expérience chinoise beaucoup plus solide, je ne vois plus les choses de la même façon. Mais je vais malgré tout essayer de faire transparaître l'état d'esprit qui était alors le mien. Je pense aussi me souvenir assez précisément de la plupart des détails de ce voyage, ainsi que de leur chronologie approximative, exploit dont je suis parfaitement incapable pour mes autres voyages de la même époque, où je ne prenais pas non plus de notes. Mais puisque je me suis payé le luxe d'attendre sept ans avant d'écrire tout ça, je vais quand même aussi m'offrir le petit plaisir de l'autocritique et du regard neuf. Il serait dommage de ne pas en profiter!
YA Yangguizi Globetrotter ·
1. L'excitation du départ

C'était donc une époque où je ne concevais pas de voyager dans un autre pays que la Chine. J'habitais alors Paris et vivais à l'heure chinoise, passant tout mon temps libre (qui, étant étudiant, était alors bien plus important que mon temps pas libre) à lire sur la Chine, à écouter de la musique chinoise, et à essayer de fréquenter des chinois à Paris ou sur internet, histoire de progresser dans l'apprentissage de cette langue.

Fin 1999 fut une période assez triste aussi pour moi, en raison de l'échec à un examen important, pour la première fois de ma vie. Il fallait donc que je me change les idées, et pour cela, rien de mieux qu'un voyage, en Chine bien évidemment. Je pouvais me permettre de quitter la France quelques semaines, et allais donc mettre ce temps à profit pour m'imprégner un peu plus de cette Chine qui me faisait rêver. Je n'y avais alors fait que deux voyages jusque là, et ressentais physiquement un malaise en n'y étant pas. Et puis j'avais deux choses importantes à faire en Chine aussi à ce moment-là: assister à la rétrocession de Macao à la Chine, et déclarer ma flamme à une fille connue à Shanghai six mois plus tôt. L'itinéraire était donc tout trouvé, et j'ai acheté un billet Paris-Hong Kong, Shanghai-Paris, en me laissant toute latitude pour visiter ce qu'il y aurait sur mon chemin entre les deux villes.

Le 14 décembre (ou bien était-ce le 13 ou le 15) au matin j'ai donc enfin bouclé ma valise, ai écouté une dernière fois les enfants crier dans l'école à côté de chez moi, ai pris ma respiration, et ai fermé ma porte à clé avant de rejoindre la station de métro puis la ligne de RER qui devait m'emmener à Roissy. C'est parti!

Sept ans plus tard: et dire que maintenant je ne rêve que d'une chose: passer mes vacances hors de Chine...
YA Yangguizi Globetrotter ·
2. Un pénible voyage en avion

Pour une fois, je n'allais pas voyager sur Air China, une compagnie que pour des raisons inconnues j'appréciais à l'époque, mais sur KLM, ce qui signifiait que le vol n'allait pas être direct.

Le court vol jusqu'à Amsterdam se passa plutôt bien, en compagnie d'une charmante japonaise avec qui on n'a pas réussi à s'échanger plus de quelques mots en raison de l'obstacle linguistique. Puis une fois à l'aéroport de Schipol, je n'ai pas eu à attendre trop longtemps avant d'embarquer sur le vol pour Hong Kong. J'allais cette fois avoir beaucoup moins de chance pour l'emplacement du siège puisque j'allais avoir la pire place de l'avion, celle qui se trouve en tête d'un des "compartiments" de l'appareil, donc juste derrière un mur, dans la rangée centrale, et sans même avoir de siège sur l'allée. Le pire donc, d'autant que sur KLM l'emplacement pour les jambes est réduit au minimum sur ces sièges situés juste derrière le mur. Il allait donc falloir garder les jambes pliées pendant une dizaine d'heures, ne pouvant me résoudre à faire comme mon voisin de gauche qui avait enlevé ses chaussures et avait levé sa jambe suffisamment haut pour que ses pieds reposent sur le mur, à peu près à hauteur de la tête.

Il y avait des hôtesses chinoises sur ce vol, et j'ai demandé à l'une d'entre elles si je ne pouvais pas changer de siège, mais il me fut dit que l'avion étant complet c'était impossible. Je n'ai eu qu'à me retourner et pointer du doigt la rangée juste derrière pour interroger la demoiselle sur le pourquoi du siège vide qui semblait n'attendre que moi. Elle a donc eu la présence d'esprit de demander à la vieille hongkongaise qui était à côté de ce siège vide s'il était libre, et après quelques échanges en cantonnais, elle me répondit que ledit siège était en fait occupé par quelqu'un de momentanément absent. Son absence momentanée allait en fait durer tout le vol, jusqu'à l'atterrissage, et je n'ai en fait jamais vu personne l'occuper. J'ai donc profité de l'impossibilité de dormir dans ces conditions pour me retourner de temps en temps et jeter des regards noirs à la méchante hongkongaise. Je crois que mon aversion pour les hongkongais date de cet épisode.

Fort heureusement, Dvorak allait accompagner ce pénible voyage, et la programme musical de KLM fut tout à fait à la hauteur. Hélas pour Dvorak, ou plutôt pour sa mémoire, je ne peux plus écouter le concerto pour violons de l'illustre compositeur sans avoir une pensée pour ce vol.

Vers la fin du vol, j'ai enfin engagé la conversation avec le jeune hongkongais aux cheveux longs qui était à côté de moi, et qui s'est en fait avéré être un type sympa. Il m'a recommandé de prendre le train express pour rejoindre le centre-ville, un train dont j'ignorais l'existence, n'ayant pas du tout préparé mon voyage.

Dès que nous avons débarqué de l'avion, c'est un portrait géant de Jacky Chan souriant qui nous attendait, ce qui a provoqué une grimace de dépit chez mon ex-voisin de siège qui gromela "il est vraiment partout celui-là". Bienvenue à Hong Kong!

Sept ans plus tard: KLM reste toujours la compagnie que j'aime le moins, à l'exception peut-être d'Air China.
YA Yangguizi Globetrotter ·
3. Ciel, je ne suis pas en Chine !

Le train express qui relie l’aéroport au centre de Hong Kong est une superbe réalisation, il faut le reconnaître. Peu de villes ont un système aussi pratique et efficace, bien qu’assez onéreux. J’ai malgré tout réussi à me perdre en descendant à la mauvaise station. Le nom de Kowloon est assez trompeur, puisque je m’étais dit que voulant loger à Kowloon c’est sans doute là qu’il fallait descendre. Et bien non !

J’ai donc fait un trajet en métro des plus sinueux avant de rejoindre ma destination, les horribles blocs de béton de Mirador Arcade et de Chongking Mansions, sur Nathan Road, dont les tarifs indiqués sur le lonely planet m’avaient alléché. J’ai donc eu le temps de regarder autour de moi, par la fenêtre du train d’abord, puis dans la rame du métro, cette étrange population qui n’avait vraiment rien en commun avec la Chine que j’avais connue jusque là. Et puis cette langue cantonaise que je trouvais d’autant plus horrible que je n’en comprenais pas un traître mot me fit définitivement comprendre que c’est bien un nouveau pays que je visitais. Absolument rien à voir avec la Chine dont j’étais tombé amoureux.

J’ai fini par atteindre mon but. Mirador Arcade et Chongkong Mansions : ces deux immeubles d’une quinzaine ou d’une vingtaine d’étages abritent une quantité de guesthouses toutes plus sordides et bon marché les unes que les autres. A la sortie du métro, j’ai suivi le premier rabatteur qui m’a abordé, puisque de toute façon ces guesthouses se ressemblent toutes. J’en ai donc eu pour mon argent : une cage à lapin individuelle, sale et minuscule, avec, luxe suprême, une salle d’eau privative tellement exiguë qu’il était en fait difficile d’entrer à l’intérieur. Un rapide coup d’œil autour de moi en sortant de la chambre : de nombreux routards et africains venaient loger là, j’étais donc bien tombé chez les fauchés, ce qui, en tant qu’étudiant, correspondait en fait à peu près à ce que je cherchais.

Une fois ma valise posée et ma « douche » prise, je suis descendu visiter le quartier qui ne m’a pas vraiment plu. C’était Tsimshatsui, le cœur touristique de Hong Kong, probablement un des coins les plus grouillants du territoire, où pullulent les pièges à touristes et autres rabatteurs en tous genres. L’ambiance ne m’a pas du tout plu et j’ai descendu la Nathan Road jusqu’à la promenade qui fait face à l’île de Hong Kong.

Là, ce sont des sikhs qui m’ont abordé pour me lire la bonne aventure. « You are a very lucky man today, sir » ai-je entendu plusieurs fois avant de répondre « c’est pas l’impression que j’ai, au revoir ». Allez, courage, j’allais quand même laisser une chance à Hong Kong avant de la condamner définitivement, il devait bien y avoir des choses intéressantes à voir et à faire sur ce territoire. Et dans le pire des cas, je n’y resterais que quelques jours avant de rejoindre la vraie Chine, celle où je me sens chez moi.

Sept ans plus tard : je suis retourné plusieurs fois à Hong Kong depuis et ne l’ai jamais appréciée. Même si elle se sinise lentement, cette ville n’a pas grand-chose à voir avec le reste de la Chine, et mes premières mauvaises impressions ne se sont jamais envolées.
ML Mlefevre Globetrotter ·
Chouette, encore un récit de yanghizzi!

Une chose me chiffone :

Et puis j'avais deux choses importantes à faire en Chine aussi à ce moment-là: assister à la rétrocession de Macao à la Chine, et déclarer ma flamme à une fille connue à Shanghai six mois plus tôt.

Je t'aurais cru plus romantique! La politique avant l'amouuur? Peut-être les séquelles d'une éventuelle déception? Es-tu bien sûr qu'à l'époque tu hiérarchisais les choses dans cet ordre?

Je ne voudrais pas être indiscrète mais je dois dire que tu as piqué ma curiosité!

Mais je serai patiente, je te laisse nous raconter à ton rythme la suite des évenements...

Vivement la suite, ...donc! Marie
Nos voyages en images : https://www.sibellelaterre.fr/
MI Migrador Veteran ·
Encore!

Tu nous fais souffrir! Crache le morceaux nondidju!
YA Yangguizi Globetrotter ·
Euh... bonne question. On va dire que j'ai cité les choses dans leur ordre chronologique, Macao étant avant Shanghai sur mon trajet. [:)]
YA Yangguizi Globetrotter ·
4. Seul dans la foule

Je suis resté quelques jours à Hong Kong, errant dans ses quartiers, ses centres commerciaux, ses parcs et sa foule. Je n'avais pas pris d'appareil photo avec moi, ayant l'intention d'en acheter un sur place, et je me suis fait avoir comme un débutant en achetant un appareil numérique à Tsimshatsui. Je ne savais pas encore que Tsimshatsui n'était pas l'endroit où il fallait acheter, et qu'il fallait se méfier de toutes ces boutiques où les prix ne sont pas affichés. Je ne me suis en fait pas vraiment fait avoir, je ne pense pas avoir payé beaucoup plus que ce que j'étais censé payer pour l'appareil de mon choix, mais mon erreur fut surtout d'acheter à l'aveuglette, sans avoir aucune idée de ce qui existait sur le marché. Fin 99, les appareils numériques n'étaient pas une nouveauté, mais ils étaient moins répandus qu'aujourd'hui et je ne m'y étais alors jamais intéressé. J'ai donc acheté n'importe quoi, ayant souvent regretté mon acquisition jusqu'à ce que la chose tombe en panne définitive quelques jours après l'expiration de la garantie, un an plus tard. Ce modèle était donc un Philips (!!!), 200.000 pixels, sans zoom, sans carte mémoire mais avec une capacité de stockage de seulement 100 photos, mais avec un design sympa. Voilà, j'avais donc droit à 100 photos pour immortaliser mon voyage de 5 semaines. Il allait falloir photographier avec parcimonie!

Je n'ai pas aimé grand chose à Hong Kong, à part passer du temps à rester assis sur la promenade de l'extrémité sud de Tsimshatsui, dont la vue sur les tours d'en face me rappelait beaucoup Pudong à Shanghai. J'ai croisé des philippins, des afghans, des indiens, des africains, des européens, et même des hongkongais, mais n'ai symathisé avec personne, sauf brièvement avec un touriste israélien qui avait l'air aussi pommé que moi. C'était une situation nouvelle pour moi: être dans une ville chinoise sans sympathiser avec personne, alors que partout ailleurs où j'étais allé, j'avais toujours rencontré des gens adorables qui avaient su me faire aimer leur ville. Dans le reste de la Chine, il n'était alors pas très compliqué de rencontrer des gens. Il suffisait de m'asseoir quelque part et d'attendre que les gens viennent, attirés par la curiosité. A Hong Kong où les étrangers étaient si nombreux, cela ne marchait évidemment pas. Cet amour pour la Chine avait donc bien quelque chose de très narcissique mais je m'en satisfaisais, comptant les jours avant de franchir la frontière. Mais je devais tenir à Hong Kong jusqu'à la rétrocession de Macao, que les autorités chinoises et portugaises n'étaient sans doutes pas prêtes à avancer de quelques jours juste pour abréger mes souffrances. Une petite exception toutefois à cette solitude, puisque j'ai pu rencontrer une de mes correspondanes internet qui a heureusement eu le temps de m'accorder un rapide diner dans un restaurant à soupe de serpent. La fille était très sympathique mais, travaillant dans la finance, elle n'avait évidemment pas de temps à consacrer à un touriste de passage. Quant à ses compatriotes hongkongais, ils n'étaient pour la plupart pas méchants ni désagréables du tout, mais je n'ai tout simplement trouvé aucune affinité avec eux. La ville n'est tout simplement pas faite pour moi.

Entre les cafards de l'hôtel et le serpent dans la soupe, ainsi que d'autres créatures bizarres dans d'autres restaurants, j'ai eu l'impression désagréable de faire du tourisme zoologique, ce qui n'était quand même pas le but de ce voyage. Comble de l'ironie, je n'ai même pas apprécié la nourriture à Hong Kong, alors que pour y être retourné plus tard, il m'est arrivé de très bien y manger. La cuisine cantonaise, c'est quand même une des meilleures de Chine. Le problème de ce premier voyage était sans doute que je voulais dépenser peu, et qu'à Hong Kong, je ne connaissais pas les bons plans pour bien manger pas cher.

L'architecture de Hong Kong m'a laissé plutôt froid. Je n'ai pas aimé les quartiers crasseux de Kowloon, je n'ai pas aimé les gratte ciels rutilants de Victoria, je n'ai pas aimé les blocs d'habitation de la périphérie, et je n'ai pas spécialement aimé les bâtisses coloniales éparpillées sur l'île de Hong Kong. J'ai malgré tout aimé la vue du pic, car il fallait bien aimer quelque chose, et n'ai malheureusement pas eu la bonne idée d'aller explorer les îles, une erreur réparée quelques années plus tard.

J'ai aussi peu apprécié le fait de ne pas réussir à communiquer en mandarin là-bas, je devais à chaque fois revenir à l'anglais, mes interlocuteurs ayant un mandarin la plupart du temps encore plus mauvais que le mien, quand il n'était pas inexistant.

Sept ans plus tard: quand je suis retourné à Hong Kong quelques années plus tard, j'ai au moins eu la satisfaction de pouvoir y parler mandarin, les habitants du territoire se mettant à l'apprendre à grande vitesse. La différence était stupéfiante. Quelques iles et quartiers plus sympas visités dans les années 2000 m'ont partiellement réconcilié avec Hong Kong, mais j'ai toujours détesté cette impression d'être perdu dans la foule, une impression rarement ressentie ailleurs en Asie.
ML Mlefevre Globetrotter ·
Bien rattrapé! Hi hi hi! Marie
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YA Yangguizi Globetrotter ·
5. Retour en Europe

Ce début de voyage m'a tellement déplu qu'au bout de seulement quelques jours, j'ai décidé de rentrer en Europe. Coup de chance, l'Europe n'était qu'à une heure de bateau de Hong Kong mais il fallait se dépêcher car le lendemain ce serait trop tard, elle serait de nouveau à une dizaine d'heures d'avion. Nous étions le 19 décembre 1999, et pour encore une journée, il existait un petit confetti d'Europe appelé Macao, la dernière colonie européenne d'Asie. Le lendemain, donc le 20, ce serait déjà une terre chinoise. Il était donc grandement temps d'atteindre le premier but de mon voyage. L'événement était d'une portée symbolique considérable, même si dans les faits, pas grand chose d'important ne se passerait ce jour-là, qui affecte concrètement l'existence des gens y vivant. La chute du dernier avant-poste européen en Asie, comment rater ça? L'occasion ne se représenterait jamais, la parenthèse historique vieille déjà d'un demi-millénaire étant sur le point de se refermer pour de bon.

Je n'étais évidemment pas le seul à avoir eu cette idée, et en confiant ma valise aux gérants de la guesthouse, je suis tombé sur un américain qui disait "let's go and see what's going on in Macao". Il y aurait évidemment foule là-bas, ce qui ne me posait aucun problème, bien au contraire. Dans ce genre de circonstances, l'événement doit être vécu de manière encore plus intense au milieu d'une foule compacte. J'avais prévu d'aller à Macao le 19 au matin et d'en revenir le 20 dans l'après-midi, et de faire nuit blanche entre les deux. Impossible que la nuit ne soit pas blanche pour tout le monde, me disais-je. Je n'ai donc réservé aucun hôtel, et n'ai pas jugé bon d'emporter mes affaires.

Un petit coup de tampon sur mon passeport pour indiquer que je quittais le territoire, et hop, me voici à bord du bateau rapide à destination du mini-territoire. La traversée a dû durer une heure, pendant laquelle mes yeux ne quittaient pas l'écran qui diffusait en boucle un petit film retraçant l'histoire de Macao et les préparatifs de la rétrocession. J'étais au comble de l'excitation! A l'arrivée, nouveau coup de tampon - en langue portugaise cette fois - et hop, me voici sur un nouveau territoire.

Autant Hong Kong m'a déplu du début à la fin de mon séjour, autant j'ai immédiatement aimé Macao, ses rues, son ambiance, et son histoire beaucoup plus ancienne et palpable au détour de nombreuses ruelles. Les rues avaient des noms portugais affreusement compliqués mais je n'ai eu aucun mal à rejoindre à pieds le centre-ville. J'avais une fois encore rendez-vous avec une correspondante d'internet qui avait eu la bonne idée de me contacter quelques semaines plus tôt, alors que mon voyage était déjà réservé. L'adresse qu'elle m'avait donné n'existait pas, et j'ai donc décidé de quitter le quartier, une fois certain qu'on ne pourrait pas se retrouver. Au bout d'une minute, quelqu'un m'attrappe par le sac à dos par derrière, c'était elle. Un miracle qu'elle m'ait reconnu car j'étais déjà loin du lieu de rendez-vous supposé, et elle aurait pu attrapper un autre étranger. Deux de ses amies l'ont rejoint, et nous sommes partis explorer le vieux Macao, perché sur une petite hauteur.

Tout cela me rappelait beaucoup le Portugal, bien que je n'y sois alors jamais allé. Mais comme ça faisait bien de dire ou de penser que ça me rappelait l'Europe du Sud, j'ai décidé de m'en convaincre. Quelques années plus tard je suis allé à Lisbonne, et effectivement ça m'a un tout petit peu rappelé Macao. J'ai beaucoup aimé visiter la forteresse de Monte et la cathédrale San Paolo, dont seule la façade est restée debout. Construction monumentale, l'ambiance qui s'en dégage une fois passés la grande porte et les pieds dans les ruines, est assez étonnante. Au bout d'une heure ou deux, les demoiselles ont pris congé pour vaquer à leurs occupations, et nous nous sommes donnés rendez-vous dans la soirée. J'ai donc continué la visite seul. Je suis redescendu vers la place du Leal Senado, à la décoration et à l'architecture si kitch, qui était alors noire de Monde.

Sept ans plus tard: l'autre jour, peu avant d'atterrir à Canton en revenant du Cambodge, l'avion est passé sous la couche nuageuse pile au moment d'approcher la côte chinoise, dont la première vision fut Macao. Une vue imprenable sur l'ensemble du territoire, vraiment très impressionnante, surtout cet aéroport construit sur la mer.
LE Lepiaf Globetrotter ·
Combien y aura-t-il d'épisodes STP ? J'aime bien pouvoir lire tout d'un coup.
YA Yangguizi Globetrotter ·
6. Le calme avant la tempête

Il était l'heure de déjeuner, et j'ai trouvé au detour d'une ruelle un curieux restaurant sino-portugais-africain qui ne m'a pas laissé un souvenir impérissable, mais dont les plats étaient assez intéressants.

De retour sur la place du Leal Senado, les gens se pressaient pour pénétrer à l'intérieur du bureau de poste qui vendait des timbres probablement édités pour l'occasion. Quant à moi, c'est par un journaliste de je ne sais plus quel papier que j'ai été abordé. Le bonhomme voulait absolument m'interviewer pour savoir ce que je pensais de la rétrocession de Macao. Je me demande bien pourquoi il m'avait choisi - puisqu'a priori il n'avait aucune chance de deviner au premier regard que j'étais un génie de la géostratégie et des grands enjeux internationaux - mais il m'a quand même demandé comment je voyais l'avenir de Macao après la rétrocession. J'ai pris une pose très intellectuelle et j'ai réfléchi un moment avant de trouver une réponse très intelligente: "je suppose que ce sera un peu comme à Hong Kong". Bingo, c'était la bonne réponse! Enfin j'en sais rien, mais comme il m'a posé une seconde question, j'ai supposé que j'avais passé le premier tour. Ce que je ressens en étant ici? Euh... je suis ému? Bon, ça, ça n'était sans doute pas la bonne réponse puisque l'interview s'était arrêtée là.

Comme prévu, il y avait foule de touristes ce jour-là à Macao, et je me suis finalement un peu éloigné du centre-ville historique pour me perdre dans les quartiers plus modernes et plus anonymes. Le métissage culturel permanent qui s'offrait à mes yeux me ravissait et j'ai ressenti une vraie nostalgie à l'idée de la page d'histoire qui était en train de se tourner sous mes yeux. Partout, des slogans en chinois annonçaient des lendemains qui chantent pour Macao, tandis que le nouveau drapeau vert de Macao apparaissait partout. Un grand drapeau portugais flottait encore au dessus de la vieille ville, et je suis resté un moment à le contempler.

J'essayais de me renseigner à droite à gauche sur les préparatifs de la fête de la rétrocession. Apparemment tout se passerait dans la vieille ville, à part bien sûr la cérémonie officielle à l'écart, à laquelle seuls quelques VIP triés sur volet pouvaient participer. Les gens avaient l'air pessimistes sur le somptueux feu d'artifice qui se préparait, en raison du vent très violent qui posait des problèmes de sécurité.

Apparemment deux concerts se préparaient, l'un sur le Leal Senado, à l'entrée de la vieille ville, et l'autre juste sous la Cathédrale Sao Paulo, à seulement dix minutes à pieds. Qu'allait-il bien pouvoir ce jouer ce soir-là? Mystère que j'étais impatient de découvrir...

L'heure avançant, je me suis rendu compte que mine de rien, j'avais fait une sacrée trotte sur ce petit territoire, et je me suis mis en quête d'un restaurant pour diner. Je ne sais pas ce qui m'a pris mais j'ai mangé un pigeon ce soir-là. C'était la première fois de ma vie, et à part la satisfaction d'avoir vengé ma chevelure souillée 10 ans plutôt à Rome par un volatile indélicat, je n'ai pas tellement apprécié l'expérience. Ils auraient quand même pu s'abstenir de mettre la tête de la bestiole en plein milieu de mon assiette quand même...

Sept ans plus tard: rien à faire, je reste très conservateur en matière culinaire, et il ne m'a jamais intéressé de reproduire cette expérience pigeonnesque. J'ai toutefois parfois un petit rictus à la vue de pigeons marchant en agitant gauchement leur tête.
YA Yangguizi Globetrotter ·
Combien d'épisodes? Je ne sais pas encore, une bonne cinquantaine sans doute. Ce sera probablement le plus long de mes carnets, longueur du voyage oblige. Je ne peux que te conseiller de prendre ton mal en patience.
LE Lepiaf Globetrotter ·
Dans une société de l'immédiateté, le sage sait qu'il peut être bon d'attendre. Comme écrivait Corneille dans Polyeucte : Et le désir s'accroît quand l'effet se recule". (à lire à haute voix pour ceux qui ne connaissent pas Polyeucte par coeur). Puisque tu ne connais pas encore le nombre d'épisodes, pourras-tu indiquer que c'est fini ?
AT Atfel ·
Quand la chine se reveillera le monde tremblera A mon avis ce pays est déja reveillé
YA Yangguizi Globetrotter ·
7. La fin d'un monde

J'ai retrouvé mes amies après diner, et nous sommes allés nous installer sur les marches devant la cathédrale pour assister au concert. Disons le clairement, ce spectacle était absolument honteux. Aucun chant patriotique ni révolutionnaire, mais seulement de la minable variété chinoise et étrangère. Comment osait-on ainsi désacraliser un événement d'une telle importance? Un écran géant montrait ce qui se passait chez les VIP, mais ça n'avait pas l'air très passionnant non plus, quoi que d'un niveau idéologique quand même un peu plus élevé.

Je crois que le coup de grâce fut porté quand retentit ce que j'ai alors cru être le second hymne national chinois, en vigueur en cette fin de siècle, j'ai nommé... la musique du film Titanic. Je l'aurais entendue partout pendant ce voyage, c'était du véritable matraquage, les chinois(es) étant friand(es) de tout ce qui est mièvre et à l'eau de rose. Une histoire d'amour aussi cul cul ne pouvait donc que leur plaire, et la musique d'un tel chef d'oeuvre ne pouvait que se maintenir en tête du hit-parade pendant une éternité.

Nous sommes descendus voir ce qui se passait sur le Leal Senado, mais c'était un concert du même genre, la foule étant encore plus compacte, et les lieux encore moins confortables. On a donc fait plusieurs allers-retours entre les deux endroits, histoire de se dégourdir les jambes de temps en temps. J'en ai profité pour interroger les filles sur ce qu'elles pensaient de la rétrocession, mais elles n'en avaient absolument rien à foutre et n'avaient pas la moindre idée de ce qui se passait lorsque l'Histoire était en marche. C'était à désespérer, mais guère étonnant étant donné le très faible niveau de politisation de la plupart des chinois, macaonais (macaronis?) compris.

Tandis que l'heure tournait, nous avons convenu d'attendre minuit sur la Place du Leal Senado, là où la foule était la plus compacte et l'ambiance la plus susceptible d'exploser. J'ai trouvé l'ambiance de cette célébration particulièrement bon enfant. Rien ne pouvait faire deviner à un observateur extérieur qu'il s'agissait d'un événement historique, le tout ressemblant à une simple fête populaire sans raison particulière. Serais-je donc le seul à être ému? Je ne pouvais y croire, les gens ne pouvaient pas rester impassibles, ce n'était pas possible. J'ignore si les locaux où les touristes étaient les plus nombreux, mais il y avait un sacré paquet de monde, je n'ai pas été déçu de ce point de vue.

L'heure H s'approchant, la foule a commencé à reprendre en coeur le compte à rebours, tandis que l'écran géant montrait les drapeaux chinois et portugais prêts à prendre la relève l'un de l'autre, sous l'oeil ému des dirigeants chinois et portugais ayant bien sûr fait le déplacement pour l'occasion. Le drapeau chinois sur l'écran géant a commencé à se lever tandis que le compte à rebours approchait de 0.

J'osais à peine respirer, essayant de garder le plus longtemps possible dans mes poumons cet air européen qui redeviendrait chinois dès que je relâcherais ma respiration.

10...9...8...7...6...5...4...3...2...1......... salve d'applaudissements et de hurlements de joie de tous côtés. L'ambiance était à son comble, mais je m'étais pourtant attendu à quelque chose d'encore plus intense. Les chinois semblaient heureux, tandis que mes amies restaient toujours aussi impassibles. Quelques secondes après minuit, des jeunes portugais aux balcons, sans doute des résidents, ont à leur tour manifesté leur tristesse en chantant des airs portugais, et en huant et sifflant, c'était extrêmement émouvant à voir. La page était tournée, mais eux étaient toujours là. Qu'allaient-ils donc devenir en terre désormais étrangère? Je n'ai malheureusement pas pu en rencontrer, cela aurait été passionnant de dialoguer avec eux.

La tempête annoncée était bien là, le vent nous décoiffait et aucun feu d'artifice n'a malheureusement pu être tiré, mutilant ainsi la fête d'une de ses composantes essentielles. C'était très dommage.

Mes amies ont rapidement pris congé et nous nous sommes à nouveau donné rendez-vous pour un petit-déjeuner le lendemain matin. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la foule s'est à son tour rapidement dissipée, et vers une heure du matin, il ne restait déjà plus grand monde dans le quartier historique. Comment allais-je bien pouvoir passer ma nuit blanche si tout était déjà fini?

Sept ans plus tard: j'ai eu de très nombreuses occasions par la suite de constater le degré de désintérêt des chinois pour la chose politique. L'indifférence de la grande majorité aux grands problèmes de notre époque, nationaux ou internationaux est extrêmement déroutante au début. On finit par s'y habituer, mais cela reste parfois choquant. Il n'empêche que quand je dis encore parfois "j'y étais", même les chinois me regardent parfois avec un oeil envieux ou admiratif.
YA Yangguizi Globetrotter ·
8. La fête des dissidents

Je me suis donc rapidement retrouvé seul comme un con, sans hôtel où aller et sans rien à faire. J'avais rendez-vous le lendemain matin à 8 heures et il me restait pas mal de temps à tuer. Bon, j'avais décidé de faire nuit blanche, pas question donc de chercher à dormir. Je commençais à me ballader dans le centre-ville désert, et au bout d'un moment, décidais de remonter vers la cathédrale, voir si par hasard il n'y avait pas encore des festivités. Et là, surprise! La fête officielle fut remplacée par une manifestation de chinois mécontents de la rétrocession, qui se livraient à un rituel fort intéressant. L'un d'entre eux portait un masque grossier du président Jiang Zemin, tandis que de faux soldats avec des mitraillettes en carton faisaient semblant de tuer de vrais-faux dissidents. Ils avaient dû répéter leur spectacle assez longtemps car c'était franchement bien fait et rigolo. L'un d'entre eux se mit à chanter une parodie de l'hymne national chinois, sous les rires de l'assistance. Il y avait une petite centaine de spectateurs, dont beaucoup d'étrangers, qui rigolaient et prenaient des photos à tout va. Il y avait aussi des "men in black" qui se tenaient à l'écart, la bouche et l'oreille scotchés sur leurs talkie walkies. Des flics en civil, c'était évident. Mais ils n'intervenaient pas.

Le cortège descendit lentement les vieilles ruelles jusque vers la place principale, en se livrant toujours à des scènes comiques, les spectateurs continuant à savourer le spectacle. Une fois sur la place, la présence policière était plus importante, et il y avait des paniers à salade qui attendaient leurs proies. Mais dans un premier temps, les policiers n'intervinrent pas. Je remarquais alors un type d'environ 25-30 ans qui ne me quittait pas du regard. Je me déplaçais, il me suivait, aussi discrètement que possible, et continuait à m'épier. Homosexuel ou policier? C'était encore un mystère. Les arrestations ont alors commencé, dissident par dissident, et certains se débattant, la police dut intervenir de manière assez musclée. Les spectateurs locaux et étrangers, de même que votre serviteur, ont alors unanimement hué la police, qui a vainement tenté d'interdire les photos. Mais les policiers n'étaient pas assez nombreux et il y avait trop d'étrangers, ils n'ont donc pas osé agir contre le public et se sont concentrés sur les dissidents. Finalement, toute la joyeuse équipe finit dans les fourgonnettes de la police, et les policiers civils et en uniforme quittèrent la place. Mais mon énigmatique espion était toujours là. La petite foule des badauds se dispersa à son tour, et je me retrouvais à nouveau seul. Presque deux heures du matin, bon, que faire maintenant?

Sept ans plus tard: cet épisode reste à ce jour le seul exemple vivant d'opposition ouverte et de répression qu'il m'ait été donné de voir en Chine. J'ignore si les dissidents en question étaient des gens de Macao ou des chinois du continent, et j'ignore encore plus ce qui leur est arrivé. J'espère qu'ils n'ont fait que passer la nuit au poste et que la police a été indulgente en raison de la médiatisation de la rétrocession. Mais à mon retour à Hong Kong et en France, je n'ai trouvé aucune trace nulle part de cet épisode qui est donc passé complètement inaperçu.
YA Yangguizi Globetrotter ·
9. Une rencontre énigmatique

Que faire en pleine nuit à Macao... mais bien sûr, le casino! Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt? Je pris donc le chemin du casino Lisboa, le plus grand et le plus connu de la ville, en regardant de temps en temps derrière moi. Le mystérieux personnage me suivait toujours, à distance raisonnable. Je bifurquais sur les petites rues, et il me suivait toujours. Des ennuis en perspective, me disais-je. J'ai donc accéléré le pas, et l'ai vu faire de même. Il a fini par me rattrapper.

"Je pense que vous êtes une sorte de journaliste" a-t-il dit en guise d'introduction

J'ai bredouillé "non non pas du tout, juste un étudiant en vacances"

"mais je vous ai vu prendre des photos tout à l'heure"

"ben oui, un touriste ça prend des photos, non?"

Nous avons discuté de tout et de rien, tout en marchant vers le casino. Je lui ai demandé ce qu'il faisait dans la vie, et il me répondit, après quelques moments d'hésitation, qu'il était joaillier. J'avais quand même remarqué qu'il connaissait la plupart des flics ayant participé aux arrestations, et qu'il devait donc être un joaillier avec beaucoup de relations, s'il disait la vérité. Mais en mon for intérieur, j'étais sûr que c'était un flic en civil. Je lui ai fait part de mon intention d'aller au casino et il se proposa de m'accompagner (il n'y avait jamais mis les pieds, me dit-il!) Mais il devait d'abord passer chez lui prendre quelque chose. Sans trop réfléchir, j'acceptais de l'accompagner, et une fois dans le taxi, je me rendis compte que j'avais sans doute fait une connerie. La situation était trop louche, et c'était clair, j'avais affaire à un mafioso qui allait me dépouiller dans un garage, me poignarder pour m'empêcher de parler, et jeter mon corps à la mer pour effacer les preuves. Comment donc m'échapper? Le taxi finit par arriver et Monsieur Fung (c'était son nom) me dit d'attendre. Il revint un petit quart d'heure plus tard et nous sommes allés au casino.

Bon, je m'étais fait un film, ce n'était pas un mafioso. Mais c'était qui alors? Pourquoi tenait-il à passer la soirée avec moi? Si après tout c'était un flic, il avait bien dû comprendre que je n'avais aucun intérêt pour lui.

Il discuta avec les gorilles à l'entrée du casino et vit bien que j'étais étonné puisqu'il avait dit n'être jamais allé au casino. "des amis de mon oncle" bredouilla-t-il. J'ai fini par l'interroger "tu as l'air de connaître beaucoup de monde en ville, comme les flics de tout à l'heure par exemple".

"oui, des amis d'enfance" répondit-il benoitement. Où était donc la vérité? Je ne le saurais jamais.

Ayant connu Las Vegas j'ai été très déçu par le casino Lisboa, qui était beaucoup moins grand et exubérant que ce que j'imaginais. J'imagine que les scènes les plus intéressantes avaient lieu à huis clos, comme dans tous les films hongkongais de série B. Puisqu'il n'y avait rien à voir, il ne restait plus qu'à jouer, et Monsieur Fung accepta de m'accompagner aux machines à sous. J'y ai perdu quelques dollars, mais ai réussi à jouer longtemps pour ce prix-là, et le but étant de m'occuper en attendant que le jour se lève, je n'étais pas mécontent de mon exploit. Je suis ressorti du casino au bout de deux ou trois heures, et Monsieur Fung rentra enfin chez lui. Fin de l'histoire, et un mystère que je n'ai toujours pas réussi à m'expliquer.

Le jour se levait sur la nouvelle Zone Administrative Spéciale, et il ne me restait plus qu'à attendre patiemment l'heure du petit-déjeuner.

Sept ans plus tard: je ne comprends toujours pas pourquoi les casinos de Macao provoquent un tel engouement. Certes, c'est la seule ville de Chine où ils soient autorisés, mais on en trouve quand même ailleurs en Asie. Pyongyang pour citer le plus inattendu et surtout Genting (vers Kuala Lumpur) pour en citer un gigantesque m'ont largement plus impressionné.
FA Fabricia Globetrotter ·
[;)]... Macao reste ancré dans ma mémoire grâce à ce très vieux film auquel on faisait allusion, mes soeurs et moi, au cours d'interminables parties de cartes qui avaient le don d'énerver les parents ! "A Macao où sont concentrés les lieux de plaisir et le trafic d'armes, un drame oppose un aventurier et sa fille qu'il a fait élever dans l'ignorance de son métier. Elle est arrachée à son milieu et sauvée de la tragédie par un jeune journaliste qui l'aime."
Fabricia - Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs... ("L'Usage du Monde" - Nicolas Bouvier)
YA Yangguizi Globetrotter ·
10. Un autre Macao

Comme il était étonnant de découvrir un Macao vide, désert et mort à cette heure si matinale. Quel contraste par rapport à la veille au soir! Les rues principales du centre-ville étaient jonchées de papiers et de restes de la fête de la nuit qui venait de s'achever, en attendant de probables balayeurs qui devraient rapidement redonner son lustre à la vitrine du territoire.

J'ai beaucoup aimé cette solitude du petit matin, et la vue de ces quelques autres touristes égarés avec qui nous échangions des regards complices. Certains d'entre eux ont acheté tous les journaux qu'ils ont pu (les presses avaient dû tourner toute la nuit) en espérant se voir au milieu d'une des innombrables photos prises dans la foule. J'en ai moi aussi acheté un, pour le souvenir, mais ne me suis pas vu dedans.

Tandis que des gens revenaient refaire la queue pour acheter des timbres, la ville semblait se repeupler progressivement, et la vie reprendre son cours normal. Quant à moi, j'avais froid, j'étais même presque gelé. Je n'avais aucune idée des températures qu'il ferait à cette heure-ci, et ne m'étais pas habillé en conséquence. Je trépignais donc en attendant les huit heures, auxquelles je devais retrouver les filles pour un petit-déjeuner plus que bienvenu. Fort heureusement, elles étaient ponctuelles et nous sommes allés manger.

Et là, quel intense bonheur! Outre le fait de me réchauffer le corps, ce dont j'avais le plus grand besoin, ce petit-déjeuner fut certainement le plus délicieux de toute ma vie. Un assortiment gargantuesque de dim sums, ces délicieuses bouchées à la vapeur typiquement cantonaises, aux goûts fins et multiples, dont l'assortiment de formes et de couleurs est en soi le plus beau des préludes à la symphonie gustative qu'ils réservent. Ce fut mon premier vrai destin de dim sums, et même si ce fut loin d'être le dernier, je garde de celui-ci le souvenir le plus ému et le plus impérissable. Quel bonheur!

Plus tard dans la matinée, nous sommes partis visiter une des îles du territoire, un peu moins densément urbanisée que le centre-ville. Le paysage était quasi méditerrannéen. Le fort vent de la veille avait donné une superbe couleur bleue à la mer, qui pourtant a des couleurs en général beaucoup moins attirantes dans cette région du monde. C'est même un village quasiment méditerrannéen que nous avons visité sur cette île. Sans la population bien entendu majoritairement asiatique, on aurait facilement pu se croire en Europe du Sud. Décidément, j'ai adoré ce Macao, si petit, si européen, et si plein de cachet comparé au hideux voisin géant.

Sept ans plus tard: mon principal plaisir quand je retourne - rarement hélas - dans la région de Canton-Hong Kong consiste à m'empiffrer de ces délicieux dim sums. Le plus quelconque des dim sums de rue de cette région est infiniment meilleur que le plus raffiné de ceux que l'on trouve à Shanghai, malgré la profusion de restaurants cantonais. Je ne me l'explique pas et c'est particulièrement frustrant et irritant. Ainsi, il y a un peu moins d'un mois, lorsque j'ai passé une journée à Canton, j'ai réussi à m'empiffrer de dim sums fabuleux, le matin dans la rue, pour une somme totale de 2, 5 yuans (0, 25 euros). C'était à la fois un grand bonheur et une intense frustration car je savais que de retour à la maison, je ne pourrais plus m'offrir un tel plaisir.
MI Migrador Veteran ·
Hehehe... Monsieur Fung, je le connais, c'est un cousin d'une belle soeur d'un ami. Il est flic, ta première impression était la bonne![;)]

Je n'ai jamais eu la chance de goûter à ces fameux dim sums.

J'ai faim de la suite... tu comptes écrire un bouquin?
YA Yangguizi Globetrotter ·
11. L'Armée et le Peuple sont inséparables comme le poisson et l'eau, enfin presque

Malgré le changement de régime, le grand drapeau portugais aperçu la veille n'avait pas encore été remplacé, ça devait être probablement une question d'heures. Si je n'avais pas dû rationner ainsi mes photos, j'aurais sans doute immortalisé cet improbable drapeau étranger représentant le pouvoir sur une terre désormais chinoise.

Un peu partout, des voitures banalisées circulaient, remplies de men in black au visage et au costume tous identiques à ceux de la veille au soir. Macao pullulaient donc de flics en civil ce 20 décembre.

Le programme de l'après-midi était tout trouvé: assister au défilé militaire de l'Armée Populaire de Libération entrant dans Macao. Nous sommes arrivés un peu trop tard sur la grande avenue au bord de laquelle une foule dense et incrédule regardait arriver les premiers véhicules blindés, et n'avons donc pas trouvé de très bonnes places. Aimant bien les défilés militaires et n'en ayant jamais vus en Chine, je ne voulais évidemment rater ça pour rien au Monde et j'avais les yeux écarquillés. J'ai été relativement déçu: il n'y avait ni fanfare, ni musique patriotique, ni mêmes soldats défilant au pas de l'oie. Ca ne ressemblait pas tellement aux défilés militaires dont je rêvais. Il y a eu malgré tout pas mal de véhicules, ainsi que des représentants de la plupart des corps de l'Etat, de l'armée à la justice. Le Parti Communiste Chinois était peu représenté, juste un char (de carnaval) en fin de cortège, et de nombreux étudiants en uniforme défilaient aussi au milieu de tout ça. Le défilé était plutôt long, tant du point de vue de la durée que de la distance parcourue, du moins à l'échelle du territoire. Venant de la frontière chinoise (l'ex-frontière?) et de la ville de Zhuhai, les troupes devaient rejoindre les petites casernes de la ville. Au terminus du défilé, je suis allé en examiner une mais il n'était évidemment pas permis d'y rentrer.

Mao Zedong avait en tout cas tort: l'Armée et le Peuple ne sont pas inséparables comme le poisson et l'eau, comme il disait parfois. Il n'y a eu du côté de la foule que de l'indifférence, aucune scène de liesse, quelques applaudissements polis, et à peine un peu de curiosité pour un spectacle comme un autre. Toute la propagande déployée en ville, et les innombrables banderoles rouges annonçant en chinois que le futur de Macao serait encore plus radieux, n'ont apparemment pas fait beaucoup d'effet. J'ai fini par m'en convaincre: les gens de Macao n'avaient vraiment rien à foutre de ce qui se passait sous leurs yeux.

A la fin du défilé, j'ai fait mes adieux aux filles, et j'ai pris le chemin de l'embarcadère pour retourner à Hong Kong. Un nouveau tampon (toujours en portugais) sur mon passeport, une traversée d'une heure, et un nouveau tampon hongkongais plus tard, j'étais de retour sur l'ex colonie britannique, puis à ma guesthouse. Un japonais montrait à tout le monde le journal qu'il avait ramené de Macao: il était visible sur la photo à la Une, au milieu de la foule, c'était son jour de gloire.

En ce qui me concerne, ce n'étaient plus les jours mais les heures que je comptais avant de fouler enfin la Chine continentale, celle qui m'intéressait vraiment. C'était pour le lendemain matin.

Sept ans plus tard: je n'ai toujours vu aucun beau défilé militaire en Chine, ce n'est plus à la mode. Il y en a parfois à Pékin, mais seuls les VIP peuvent y assister. L'Armée et le Peuple sont décidément séparés comme le poisson volant et l'eau boueuse.
YA Yangguizi Globetrotter ·
12. Retour chez moi

J'avais le choix entre le train et le bateau pour rejoindre Canton à partir de Hong Kong. Ayant apprécié ma traversée de la veille depuis Macao, j'ai opté pour le même moyen de transport pour me rendre dans la capitale de la Chine du Sud. Une nouvelle porte d'entrée pour moi, puisque mes voyages précédents en Chine avaient commencé à Pékin et Shanghai.

J'étais bien entendu très content de quitter enfin Hong Kong pour rejoindre la Chine continentale, et trépignais d'impatience tandis que le bateau rapide s'engouffrait dans la Rivière des Perles. Contrairement à ce que j'avais imaginé, les paysages étaient jolis. Le ciel toujours limpide - ou du moins autant qu'il puisse l'être dans les régions industrielles chinoises - garantissait à la mer une couleur relativement acceptable, tandis que la rive et les collines environnantes dévoilaient autre chose que des zones industrielles: villages, temples perchés, champs, voilà qui avait de quoi surprendre en plein coeur d'une région que l'on appelle parfois "le Grand Hong Kong", à savoir la vaste zone s'étendant de la zone administrative spéciale à Canton, et recouvrant quantité de villes champignons et de parcs industriels fleurissant comme des bourgeons au printemps (des bourgeois au printemps des peuples?).

Nous approchions rapidement de Canton elle-même. Bien qu'à mes yeux beaucoup moins attirante que Pékin ou Shanghai, la capitale de la riche province du Guangdong parlait toutefois à mon imaginaire, et elle parlait très fort. Point de départ de la première guerre de l'opium, mais aussi principal foyer d'émigration des diasporas chinoises du XIXème et de la première moitié du XXème siècle, cette ville représentait en fait toute la Chine pour bien des occidentaux: la langue cantonaise, minoritaire en Chine, a longtemps été langue principale des communautés chinoises d'outre mer, et la cuisine cantonaise est probablement la mieux connue à l'Etranger. Bien entendu, Canton n'était pas LA Chine, elle ne l'était en tout cas pas plus que Pékin ou Shanghai, mais elle était certainement UNE Chine. Une Chine rebelle, une Chine culturellement différente, une Chine économiquement en plein essor, en tout cas une des villes les plus à part du pays-continent. Ce n'était donc peut-être pas une si mauvaise idée que ça de commencer le voyage par là, afin de bénéficier d'un choc culturel plus important que dans une autre partie de la Chine qui m'était sans doute plus familière.

Le bateau nous a finalement déposés très loin du centre-ville, à un poste frontière éloigné de tout. Le passage de l'immigration a été extrêmement rapide en raison du faible nombre de passagers, et j'ai comme d'habitude poussé un énorme soupir au son du tampon chinois frappant mon passeport. Chaque entrée en Chine provoquait alors chez moi une émotion extrêmement intense, bien plus que n'importe quelle entrée dans un autre pays étranger, car je ressentais cette double impression de rentrer chez moi et de partir à l'assaut d'une terre nouvelle et inconnue. Un bien étrange paradoxe qui ne s'est pas encore éteint à l'heure où j'écris ces lignes, et qui nourrit toujours inlassablement ma passion pour ce pays. Déjà à l'époque, donc avant même d'y vivre, je considérais la Chine comme chez moi, plus encore que la France.

Cette fois j'y étais bien, à moi la découverte de nouveaux territoires du continent chinois!

Sept ans plus tard: habitant maintenant en Chine depuis plusieurs années, je ne ressens évidemment plus du tout cette excitation lorsque je reviens en Chine après un séjour à l'Etranger, peut-être car ce retour marque toujours une fin de vacances, mais surtout aussi car la routine a naturellement pris le pas sur la nouveauté et la découverte. C'est dommage, ce sentiment me manque, mais si j'osais une comparaison audacieuse, il est normal que l'excitation des premiers flirts ait disparu après plusieurs années de mariage.
YA Yangguizi Globetrotter ·
13. Flux, calme et volupté

Il me semble que c'est en bus que les passagers du bateau ont été transportés du terminal au centre-ville. Comme toutes les villes chinoises, Canton était une succession de chantiers et de gratte-ciels sans guère de personnalité, mais les villes chinoises que j'avais alors visitées jusque là avaient toutes un cachet personnel qui leur apportait un petit plus. Une ville comme Canton, c'était donc quelque chose de nouveau pour moi, et je dévorais tout du regard, tentant de m'imprégner de cette frénésie d'activité et d'embouteillages. Du centre-ville, j'ai rejoint l'île de Shamian, un havre de paix sur la Rivière des Perles, où j'avais décidé d'établir mon quartier général.

Je ne comptais rester à Canton qu'un jour ou deux avant de pénétrer plus à l'intérieur des terres. Une fois la valise posée à l'hôtel, je n'ai donc pas perdu de temps avant de sortir faire le tour de cette petite île. Quel quartier agréable! La plupart des bâtiments étaient anciens et de style colonial, et même la circulation était ridiculement faible comparé à la norme dans les centre-villes chinois. La population était nonchalente, tandis qu'un simple regard sur le fleuve permettait de deviner l'activité frénétique qui se menait en ville. C'était un bien beau contraste qu'offrait donc cette vue sur Canton, même si je me doutais bien que l'île de Shamian était à part. C'était en fait là que se trouvaient les fameuses maisons de commerce anglaises qui ont vu - et provoqué - le début de la guerre de l'opium. Loin d'être honni, le quartier était en fait plutôt bien mis en valeur et semblait trop beau pour être vrai: une sorte de musée à ciel en quelque sorte. Un peu partout, artistes et musiciens se produisaient à côté de passants chinois et étrangers qui déambulaient sur les quelques artères de l'île. Il ne fut en fait pas très long d'en faire le tour, et il allait donc bientôt falloir attaquer le reste de la ville. De l'autre côté du très étroit chenal qui séparait Shamian du reste de Canton, les klaxons et les embouteillages m'invitaient à une découverte sans doute moins pittoresque, mais sans doute tout aussi excitante.

Mais je préférais garder ça pour plus tard et ai continué à me prélasser sur l'île de Shamian. A cette époque là je prenais beaucoup plus mon temps pour voyager, et il ne me gênait pas du tout d'en perdre inutilement. Un peu plus tard, une autre correspondante internet m'a retrouvé à mon hôtel - et oui, j'avais des correspondants internet aux quatre coins de la Chine à l'époque, afin de pouvoir pratiquer en permanence mon chinois et de saisir au mieux les mentalités du pays. Avec une de ses amies, nous sommes allés dîner en ville, dans un quartier beaucoup moins calme.

C'était mon premier repas végétarien en Chine. Il s'agit là d'une expérience à ne pas manquer. Manger végétarien en Chine, cela ne signifie pas du tout la même chose qu'en Occident, où on se contente alors de manger de la salade, des légumes et des fruits. La cuisine végétarienne chinoise est infiniment plus élaborée, puisque les génies (je ne trouve pas d'autre mot) de la gastronomie chinoise parviennent à imiter la plupart des plats à base de viande, sans utiliser une seule protéine animale. Le pâté de soja (doufu) plus ou moins dense est l'outil principal de ces faussaires de génie, qui parviennent au moyen de savants mélanges et ajouts à imiter non seulement la texture mais aussi d'une certaine manière le goût de la viande. J'ai d'ailleurs refusé de croire ce qu'on me disait, étant convaincu de manger du vrai gulaorou (plat de porc sauce aigre douce) ou des vraies tranches de boeuf au poivre. Il aura fallu que le personnel du restaurant défile chacun à son tour pour me convaincre que j'avais été littéralement bluffé.

Sept ans plus tard: lors de mon second et dernier passage à Canton il y a un mois, j'ai consulté la carte de la ville distribuée à l'aéroport, par simple curiosité car je n'avais en fait guère le temps de la visiter. J'ai reconnu la forme familière de l'île de Shamian sur le petit plan, mais le nom avait disparu. C'était un autre nom qui apparaissait. Ciel! Ont-ils vraiment massacré mon souvenir ou bien y avait-il deux noms équivalents pour nommer une seule et même île?
YA Yangguizi Globetrotter ·
14. Prolongations

Je me suis rapidement résolu à rester plus longtemps que prévu à Canton, ayant beaucoup apprécié son ambiance, sa gastronomie et sa frénésie. J'ai dû finalement rester 5 jours au total, au lieu des 1 ou 2 prévus à l'origine. Mais puisque j'avais le temps, je pouvais me permettre une telle prolongation et découvrir les autres facettes de cette ville.

Une de mes premières visites fut le marché de Qingping, bien connu des touristes pour être un des plus hauts en couleurs du pays. Ce marché semble en effet avoir pour vocation première l'illustration de l'adage cantonais selon lequel on peut manger tout ce qui a des pattes sauf les tables, et tout ce qui vit dans l'eau, sauf les bateaux. Les paniers à bestioles m'ont encore plus impressionné que les serpents et autres animaux bizarres, et j'ai particulièrement été fasciné par les cantonais plongeant frénétiquement leurs gamelles dans les paniers à scorpions vivants, afin de les ramener chez eux pour leur faire subir probablement les pires outrages culinaires. Aucune confirmation par contre de la légende urbaine - sans doute fondée - selon laquelle on mange la cervelle des singes juste après leur avoir tranché le dessus du crâne, à vif. Brrrr.....

J'ai beaucoup apprécié aussi le musée archéologique de la ville, très bien fait et riche en contenu et en explications, où j'ai pu découvrir une Histoire de la région beaucoup plus ancienne que je ne l'avais supposée. Il est acquis que les foyers de civilisation chinois se sont d'abord développés sur les terres fertiles bordant le Fleuve Jaune et le Yangtsé, mais j'ignorais que la région de Canton avait vu naître et prospérer de puissants royaumes presqu'aussi anciens que les antiques dynasties ayant précédé la période des Printemps et des Automnes.

Beacoup plus récemment, c'est Sun Yatsen qui a marqué l'histoire de la ville, qui lui a bien évidemment consacré un gigantesque mausolée. Ce ne fut après tout que mon deuxième, ayant visité celui de Nankin six mois plus tôt. Sun Yatsen, fondateur de la République de Chine en 1911 était un enfant du pays, et sa mémoire est aujourd'hui entretenue avec zèle et assiduité, bien qu'il n'ait été que de très loin associé à la naissance du communisme chinois. Il partage toutefois avec Mao Zedong le rôle honorifique de père de la Chine moderne. Personnellement, bien qu'ayant peu lu sur le personnage, j'ai un peu de mal à comprendre l'étendue du rôle qu'on lui prête: la Révolution de 1911, ce n'est pas lui qui l'a faite, et s'il a su en profiter pour fonder une République, celle-ci n'a jamais réellement existé autrement que sur le papier, et Sun Yatsen n'a à l'époque jamais su avoir l'aura nécessaire pour empêcher un retour provisoire à l'Empire puis le partage du pays entre les seigneurs de la guerre. La République, c'est en fait Jiang Jieshi (Tchang Kaitchek) qui a commencé à la bâtir réellement.

J'ai aussi visité le temple des six banians, que j'ai trouvé assez quelconque. Plus encore que les visites, c'était en fait la découverte au hasard des rues et quartiers de la ville, et les contacts que j'ai pu avoir avec les gens qui m'ont intéressé. J'ai en revanche beaucoup galéré avec la langue. A cette époque, mon chinois était déjà correct mais loin d'être courant, et l'accent cantonais de la population locale m'a dérouté, même quand les gens parlaient mandarin: je l'ai trouvé très difficile à comprendre et il me fut souvent difficile de communiquer, même pour des choses simples.

Sept ans plus tard: j'ai en fait galéré dans pas mal de régions de Chine en raison des particularismes linguistiques locaux, et donc pas seulement à Canton. Mais parmi les régions développées, c'est sans doute à Canton que les gens parlent le plus mal mandarin. Le cantonais - aidé par la puissance hongkongaise - est en fait un des seuls dialectes chinois qui tienne réellement tête à la poussée du mandarin, et j'ai eu des difficultés en y retournant plus tard, avec un niveau de chinois bien meilleur. Aucun problème en revanche à signaler lors de mon bref passage à Canton et Dongguan il y a un mois.
YA Yangguizi Globetrotter ·
15. Cantonnais bien quelque part... on y reste. Je crois ne pas avoir fait grand chose à Canton pendant ces quelques jours. J'ai acheté un blouson en prévision de la remontée vers le nord que j'imaginais être de plus en plus froide, et me suis amusé à prendre le métro, juste pour voir: tout récent, il me rappelait beaucoup celui de Shanghai.

J'ai retrouvé ma correspondante internet avec qui nous sommes allés dans un salon de thé apparemment assez huppé. La serveuse nous fit le grand jeu: une interminable cérémonie et le passage de l'eau - infusée ou non - dans une succession de petits pots et de théières de toutes tailles et de toutes compositions, avant de finalement atterrir dans ce qui était la tasse que nous étions enfin invités à vider. J'ai trouvé ce thé très mauvais, sans doute trop infusé, mais il aurait été extrêmement délicat de le dire, et comme mon silence gêné a dû être interprété comme une approbation tacite, la même cérémonie fut reconduite plusieurs fois. Bon, la robe de la serveuse était jolie, c'était au moins ça...

Pendant ce temps-là, un joli concerto pour violons assurait la musique d'ambiance. Je ne le savais pas encore, mais j'écoutais pour la première fois un des airs les plus connus du répertoire chinois, datant je crois des années 1920. "liang zhu" ou bien encore "les deux papillons" est une mélodie que personne ne peut ignorer en Chine, et raconte une histoire un peu similaire à celle de Romeo et Juliette, à la différence près que les deux amants se réincarnent en papillons une fois morts. Il en existe autant de versions que d'instruments servant à l'interpréter. Instruments à cordes traditionnels, ou violons occidentaux, ou bien encore de manière moins orthodoxe, musique électronique, chaque version procure une impression différente. La mienne ce jour-là fut très positive, et c'était d'ailleurs je crois la première fois que j'appréciais une musique chinoise qui ne soit ni patriotique ni révolutionnaire.

Un peu plus tard j'ai été convié à diner chez la famille de mon amie, où j'ai notamment été invité à m'extasier longuement sur les souvenirs rapportés de Thailande qui encombraient le salon. A cette époque plus encore que maintenant, le fait pour une famille d'avoir passé des vacances à l'Etranger était un grand signe de fierté, comme d'ailleurs tout contact quel qu'il soit avec l'Etranger. Peut-être mon diner de ce soir-là allait-il faire l'objet de vantardises ultérieures. L'accueil fut en tout cas extrêmement sympathique et chaleureux, et j'en garde un très bon souvenir. Moins glorieuse fut cependant mon attitude, lorsque, après avoir goûté et apprécié la soupe de canard que l'on m'avait préparé, j'ai pris l'initiative de me resservir et de prendre un gros morceau de viande qui flottait au milieu. Tout le monde m'a regardé bizarrement et lorsque j'ai fait attention à ce qui se trouvait désormais dans mon assiette, j'ai compris: j'avais par inadvertence pris la tête de la bête. Non qu'il faille y voir là un quelconque affront ou manquement à l'étiquette chinoise, bien au contraire, mais mes hôtes connaissaient suffisamment la mentalité occidentale pour savoir que je n'apprécierais probablement pas de mettre cette chose dans ma bouche. Après quelques secondes d'immobilisation, le père de famille me sauva la mise en se précipitant vers mon assiette pour y dérober la fameuse tête, et rapidement en faire disparaître la chair dans son appareil digestif avant de recracher la carcasse nettoyée à côté de son assiette. Un petit "merci" gêné de ma part, et la conversation a repris son tour normal.

Sept ans plus tard: la Thailande est aujourd'hui une destination privilégiée du tourisme de masse à la chinoise, comme à l'occidentale d'ailleurs, et les shanghaiens - pour ne parler que d'eux - ne se vantent plus tellement d'y être allé en vacances, tellement c'est devenu commun. C'est maintenant l'Europe qui fait rêver.
YA Yangguizi Globetrotter ·
16. Les fous et le fou

Je m'en moquais bien entendu éperdument, mais j'allais encore être à Canton le soir de Noël, et, bien que je sois déjà à l'époque catégoriquement opposé à la célébration de cette fête, j'ai quand même mis le nez dehors pour voir ce qui se passait hors de ma guesthouse ce soir-là, sur l'île de Shamian.

Le quartier avait été décoré pour l'occasion, et on voyait déjà en cette année 1999 des sapins de Noël, des guirlandes et des pères Noël dans les rues, ainsi que des bonnets rouges et blancs sur la tête des passants. J'allais découvrir la fête à la chinoise. Pour bien réussir une fête chinoise, il faut déjà choisir une célébration occidentale (Noël et Halloween sont parfaits pour ça), et imiter les occidentaux en train de s'amuser, d'où les déguisements grotesques. Hors de question évidemment d'aller à la messe (encore heureux) ou de rester en famille et se faire des cadeaux (on a dit imiter, pas copier), il ne restait donc plus à la foule qu'à se retrouver dehors, dans les quartiers animés, et à faire semblant de s'amuser. Déjà à l'époque, on commençait à apercevoir ces petits insignes ou décorations lumineux et clignonants, servant à donner un peu de kitsch à une situation qui n'en était pas encore assez imprégnée.

J'ai donc fait comme les chinois, et ai fait plusieurs fois le tour de l'île, au milieu de ces gens, contemplant le spectacle surréaliste de cette foule qui avait autant l'air de s'interroger sur le pourquoi de leur présence que moi. Je ne suis donc pas resté très longtemps dehors, et n'ai évidemment pas attendu minuit, où d'ailleurs je pense que rien n'était supposé se passer.

Le lendemain, le 25 décembre donc, devait être ma dernière journée à Canton, que je n'ai pas vraiment cherché à meubler avant d'attrapper mon train en fin d'après-midi. Tandis que je me baladais une dernière fois sur cette bonne vieille île, un personnage étrange m'aborda, sans que j'ai malheureusement toutefois décelé son étrangeté au tout début. Après tout, il était tellement fréquent de se faire aborder par des gens neutres ou intéressants, que je ne m'étais pas méfié. Ce type d'une quarantaine d'années m'interrogea longuement sur mes projets en Chine, et je lui répondais inlassablement que ma destination finale était Shanghai, mais qu'entre les deux j'avais envie d'improviser, même si j'avais déjà choisi Guilin comme première étape. Le bonhomme insistait pour m'accompagner. Non pas sur l'île, ni même jusqu'à la gare, non, lui voulait traverser toute la Chine avec moi. Même si je l'avais trouvé intéressant j'aurais probablement décliné son offre, car je tenais à faire seul ce voyage initiatique, mais quand j'ai progressivement réalisé qu'il était fou, j'ai compris qu'il me serait difficile de me débarrasser de l'importun. Il ne comprenait pas mon refus, et insistait en me disant qu'il serait un bon guide pour moi, que je n'aurais pas à le rémunérer, juste à lui payer train, longement et nourriture (ben voyons).

J'ai cru m'en débarrasser en rentrant à l'hôtel pour aller chercher ma valise, mais le bougre m'attendait dehors quand j'en suis ressorti. J'ai rapidement attrappé un taxi, dans lequel il a tenté de s'engouffrer à son tour. Le chauffeur me vint heureusement en aide et ayant, lui, immédiatement détecté sa folie, me demanda si je le connaissais. Je n'ai su répondre que non - tant pis si c'est pas très joli, mais c'était un cas de force majeure - et le chauffeur l'engueula alors en cantonais, ce qui le fit immédiatement déguerpir. J'étais sauvé.

Arrivé à la gare, l'aventure, au sens où je l'entendais, allait enfin commencer.

Sept ans plus tard: bien loin d'avoir disparu, la mode des gadgets cligotants que l'on affiche sur son corps à la moindre occasion festive (et même parfois hors de tout contexte festif) a pris de l'ampleur dans toute la Chine, et cela fait maintenant partie du paysage. Lors du Nouvel An 2006, à Vienne en Autriche, j'ai été stupéfait de constater que des hordes de chinois occupaient le centre-ville historique pour vendre ces mêmes horreurs à la foule européenne. Et les autrichiens achetaient, achetaient, achetaient... Qui aurait cru que le péril jaune prendrait des couleurs aussi inattendues?
TY Tylassin Veteran ·
Arrivé à la gare, l'aventure, au sens où je l'entendais, allait enfin commencer.

Tu es cruel de nous faire languir à attendre la suite de tes 7 ans de reflexion
YA Yangguizi Globetrotter ·
17. Les villes roulantes

Mon premier voyage en train en Chine remontait à 1997 et j'avais adoré ce mode de transport, où les conversations s'engageaient si facilement, où on était immédiatement dans une atmosphère plus chaleureuse encore que celle des villes chinoises, plus anonymes et plus oppressantes. Mettre le pied dans un wagon chinois, c'est entrer dans une petite communauté d'une bonne centaine de personnes, dont il est certain qu'on en connaîtra une bonne partie à la fin du voyage. Une bonne dizaine de wagons mis bout à bout, et c'est une petite ville roulante qui se déplace d'un point à un autre de la carte de Chine.

Je n'avais même pas essayé de réserver de couchette, préférant alors voyager en siège dur, la classe la moins chère mais aussi la plus haute en couleurs, et où je risquais le moins de m'ennuyer. De Canton à Guilin, c'est une nuit entière de trajet qui m'attendait, et une arrivée au petit matin où je savais qu'un lit et une douche m'attendaient, dans un hôtel que je prendrais au hasard dès l'arrivée. Mais je n'en étais pas encore là, et en entrant dans la gare de Canton, j'attendais avec impatience le moment où je découvrirais le regard stupéfait des voisins de siège dévisageant l'Etranger venu les rejoindre.

Contre toute attente, le wagon fut en partie vide, ce qui laissait au moins supposer que je pourrais m'allonger sur une banquette dès que la fatigue serait trop forte. La première personne qui m'aborda fut un jeune d'à peu près mon âge, qui était extrêmement bavard et avec qui la communication aurait lieu en partie par écrit, car à ce moment-là, je me débrouillais en chinois plutôt mieux à l'écrit qu'à l'oral, et il n'était pas évident de comprendre son accent provincial du premier coup. Le bavard avait un sujet de conversation favori: son travail. Il venait de commencer à travailler dans un hôtel touristique, probablement un hôtel d'Etat géré de manière très bureaucratique, et au sein duquel chaque employé savait quel était son rôle et quelles étaient les limites de l'initiative qu'on attendait d'eux. Il était obsédé par la hiérarchie de son hôtel et ses idées sur comment escalader les échelons un à un. La conversation fut extrêmement longue et, quand j'y pense, particulièrement inintéressante, mais à cette époque, je me foutais en fait de ce dont on me parlait, la priorité étant d'améliorer mon niveau de chinois. C'est donc avec la plus grande sincérité que je l'interrogeais sur les détails de sa future ascension sociale et sur la structuration des différents départements de son hôtel. Lorsqu'il n'y eut vraiment plus rien à dire - et je vous assure, chers lecteurs, que le sujet a vraiment été épuisé - il se tourna vers une jeune fille non loin de nous, et commença à l'entretenir du même sujet.

Je les regardais tous les deux, non sans m'amuser de l'attitude dépitée de la jeune fille qui - n'ayant aucun besoin d'améliorer son niveau de chinois puisqu'elle était du cru - ne trouvait légitimement aucun intérêt à la conversation, ou plutôt au monologue de notre sympathique nouvel ami commun. Le gars avait l'air d'en pincer pour elle, ce qui eut pour effet surprenant de le rendre encore plus bavard qu'avec moi, et de lui faire fournir des détails encore plus précis sur la répartition des rôles entre le service de réservation et le service clientèle entre lesquels il avait l'air de partager sa passionnante activité professionnelle. La pauvre jeune fille n'arrivait apparemment pas à s'en sortir et me lançait de temps en temps des regards désespérés qui cachaient sans doute une invitation à m'immiscer dans leur conversation, à parler d'autre chose, et surtout à mettre un frein au débit spectaculaire du jeune homme. Mais je ne voulais pas gâcher cette histoire d'amour naissante, et les ai laissé tranquillement continuer, tandis que je m'allongeais sur une banquette en fermant les yeux.

Je n'ai en fait pas dû dormir très longtemps, car le wagon était plutôt bruyant malgré le faible taux d'occupation de ses banquettes. Je commençait à avoir un peu faim, n'appréciant déjà pas à l'époque la nourriture sommaire dispensée par les vendeurs ambulants qui arpentaient régulièrement les wagons, haranguant les acheteurs éventuels. Comme à l'issue de tout voyage en train, surtout en siège dur, je me sentais crasseux et fatigué au fur et à mesure que l'heure prévue d'arrivée se rapprochait.

Nous sommes arrivés à peu près à l'heure à Guilin et en sortant de la gare, je me suis précipité vers le premier hôtel que j'ai vu où une douche salvatrice m'a vite remis sur pieds. Ce n'était pas du luxe, il faisait plutôt froid en ce petit matin. Finie la douceur des températures des villes côtières du Guangdong, le climat continental m'attendait et me fit bénir le blouson que j'avais judicieusement acheté quelques jours plus tôt.

Sept ans plus tard: les trains chinois, c'est toujours bien joli, mais je ne les prends plus que pour des petites distances. Vive l'avion!
YA Yangguizi Globetrotter ·
18. La forêt de lauriers

Tous les noms propres chinois, et donc notamment les noms de ville ont une signification. "Gui Lin" c'est la forêt de lauriers, et j'étais enchanté de découvrir une ville où pullulaient les jolies plantes... végétales bien sûr. J'ignorais encore, ou plutôt je n'avais pas encore acquis le réflexe systématique de partir du postulat que les noms des villes chinoises ont été attribué il y a des siècles de cela, et ne correspondent plus forcément à la réalité ni à la physionomie de la ville actuelle. Qui croirait aujourd'hui que Changchun, une des villes les plus polluées au Monde s'appelle en fait "printemps éternel" ou que la grouillante et bruyante Xi'an est "la paix de l'ouest". Guère de lauriers à Guilin donc, et les deux jours que j'ai passés en ville furent des plus urbains.

C'est là un des très gros inconvénients à ne pas préparer un voyage et à improviser sur place: on peut passer à côté du meilleur. Je ne réalisais donc alors pas qu'il fallait sortir de la ville pour découvrir les paysages de cartes postales qui ont fait la réputation de la région. Certes, j'en sortirais plus tard de cette ville, mais beaucoup beaucoup trop tard. Deux jours c'est quand même énorme pour visiter Guilin qui offre certes quelques points de vue et attractions intéressants, mais guère à la hauteur des splendides pics karstiques et pains de sucre qui essaiment la région. Ignorant que je faisais fausse route, j'ai toutefois plutôt apprécié la visite de Guilin, qui, grâce à quelques reliefs énigmatiques judicieusement disposés en plein coeur de la ville, est tout de même une ville plus intéressante que la plupart des villes chinoises, même si elle n'est pas épargnée par la foule et la circulation trop denses.

A Guilin donc, il y a des pics et des grottes, et je me suis amusé au cours de ces deux jours à visiter quasiment tous ceux répertoriés sur les plans touristiques de la ville. Quel acharnement! J'ai particulièrement apprécié l'une de ces grottes où, à l'entrée, on pouvait voir un gigantesque grafiti peint à même la roche qui disait que le Parti Communiste Chinois était grandiose ou le sauveur de l'Humanité ou un truc comme ça. Il parait que ça date de la Révolution Culturelle, où les "touristes" de l'époque aimaient laisser une trace idéologique de leur présence.

A la fin de la première journée, dans l'une de ces grottes, j'ai été adopté par un groupe de sept filles de Hong Kong qui faisaient du tourisme dans la région. Elles m'ont bien évidemment chaudement conseillé d'aller à Yangshuo et de prendre le bateau sur la rivière Li pour rejoindre le bourg distant de quelques heures. Puis elles m'ont invité à diner et nous sommes allés manger un hot pot dans la rue. Ce n'était pas la première fois que je goûtais à ce plat consistant à faire cuire soi-même ses ingrédients (viande et légumes) dans une marmite, mais j'ai bien aimé cette expérience, particulièrement agréable quand il fait assez froid dehors. Et le fait d'être en si charmante et nombreuse compagnie n'était évidemment pas pour me déplaire. Les demoiselles occupaient un hôtel voisin du mien, plus beau et plus onéreux bien sûr, et nous sommes donc rentrés ensemble dans le quartier de la gare. Que les petits malins qui lisent ça ne montent pas sur leurs grands chevaux, il ne s'est strictement rien passé après que nous nous soyons dit au revoir, et nous ne nous sommes d'ailleurs pas revus car nous n'avions pas les mêmes projets. Enfin si, nous nous recroisés par hasard le lendemain en fin d'après-midi devant la gare, mais c'est tout.

Sept ans plus tard: les rencontres entre voyageurs c'est très fréquent, le contexte du voyage incitant à lier connaissance. Mais ça a la plupart du temps lieu entre voyageurs solitaires ou en tout petit groupe. En Chine, il m'est en fait arrivé à de nombreuses reprises de sympathiser et de faire un tout petit bout de chemin avec des groupes (non organisés bien entendu) de 5, 7, 10 voir plus d'amis. Je crois que ça ne m'est jamais arrivé ailleurs. Mon record personnel de 7 filles d'un coup a d'ailleurs été battu plus tard à plusieurs reprises.
YA Yangguizi Globetrotter ·
19. Tout le monde y perd

Alléché par la description paradisiaque de la croisière sur la rivière Li, telle que contée par les hongkongaises de la veille, je me suis mis en quête le lendemain matin du point de vente pour ces fameux billets, imaginant même faire le trajet dans la journée et passer la nuit à Yangshuo.

Je n'ai eu aucun mal à trouver l'endroit, et une fois sur place ai demandé au bonhomme s'il restait des places sur une des croisières le jour-même. Le dialogue qui s'ensuivit fut assez long, et si je ne me souviens pas parfaitement des détails, cela donna à peu près ceci: bonjour, c'est bien ici les billets pour la croisière sur la Rivière Li? oui vous avez des places pour aujourd'hui? oui super, je vous en prends une parfait, c'est 450 yuans non non, je prends celle à 110 il n'y a pas de croisière à 110 si si, celle de Guilin à Yangshuo non, celle-là coûte 450 mais j'ai rencontré des gens hier qui m'ont dit qu'ils avaient payé 110 c'est impossible pourquoi m'auraient-ils menti? ils se sont trompés ils n'avaient pourtant pas l'air de débiles mentaux ils ne seraient pas chinois par hasard vos amis? si si alors c'est normal, ils ont payé 110, c'est le prix pour les chinois et pourquoi y aurait-il un prix pour les étrangers et un prix pour les chinois? c'est comme ça le bateau des étrangers est meilleur que celui des chinois? c'est le même bateau alors les places pour étrangers sont meilleures que les places pour chinois? ce sont les mêmes alors qu'est ce qui justifie la différence de prix? les étrangers sont plus riches moi je suis étudiant, et sûrement moins riche que les hongkongaises d'hier ça ne me regarde pas et d'ailleurs, les hongkongais sont aussi riches que les européens, ils devraient donc payer le prix étranger Hong Kong appartient à la Chine un pays, deux systèmes un pays deux systèmes alors tu le prends ou non le billet? sûrement pas à ce prix là tant pis pour toi c'est la saison creuse maintenant. Il n'y a personne sur vos bateaux. Tu ne veux pas les remplir? je m'en fiche en tant qu'Etranger je me sens blessé d'être moins bien traité que les chinois la Chine n'est pas dans l'Organisation Mondiale du Commerce, on ne doit rien aux Etrangers justement la Chine ne sera jamais dans l'OMC tant qu'elle fera ce genre de chose une fois que la Chine sera dans l'OMC on mettra un tarif unique pour les chinois et les Etrangers c'est dans l'autre sens que ça marche non écoutez, je suis étudiant en droit international, et j'ai écrit plus de 80 pages sur l'entrée de la Chine à l'OMC, je sais de quoi je parle ok, je peux te faire le billet à 400 au lieu de 450 non, ce sera 110 ou rien alors ce sera rien vous êtes sûr? oui alors au revoir au revoir

Je suis parti mécontent, en me jurant de ne pas monter sur ce maudit bateau. Tant pis pour la jolie croisière, je ferais le trajet en bus le lendemain pour 10 yuans ( ou 5 je ne sais plus).

Sept ans plus tard: les tarifs pour Etrangers c'est fini depuis longtemps, avant même que la Chine ne soit entrée à l'OMC fin 2001. C'est fini de manière officielle, quand les prix sont affichés, mais les chinois ne ratent évidemment pas une occasion de faire payer les Etrangers plus cher, dès qu'il s'agit de commerce privé et quand les prix ne sont pas affichés.
SU Super ·
M'ouais, bon attention quand même, ton dialogue là, avec "Hong-Kong", "deux systèmes", "l'OMC" et patacouffin, ça devient presque caricatural.
YA Yangguizi Globetrotter ·
Oui, il m'a bien marqué ce dialogue. A l'époque l'entrée de la Chine à l'OMC était une obsession nationale, qui coïncidait judicieusement avec le thème de mon mémoire de troisième cycle. [:)] Le dialogue était en fait plus élaboré que ça, mais je ne me souviens plus des détails.
YA Yangguizi Globetrotter ·
20. Show chaud à Yangshuo

C'est donc le lendemain et en minibus que j'ai rejoint Yangshuo, bourg touristique situé au coeur des paysages les plus intéressants de la région. Comme j'avais vraiment décidé de saboter mon séjour dans cette partie de la Chine, j'ai décidé de faire l'aller-retour dans la journée, ce qui est bien évidemment une hérésie quand on sait tout ce qu'il y a à faire autour de Yangshuo.

Le bus ayant craché ses passagers à l'entrée du bourg, il n'y avait en fait pas une grande distance à parcourir pour rejoindre le "centre". Sur le chemin, une foule compacte de chinois était rassemblée sur ce que j'ai identifié comme étant la grand' place du village. Il se passait quelque chose, c'était évident. Des hauts parleurs crachaient des paroles inintelligibles dans un vacarme quasi insoutenable. Les gens avaient tous le regard fixé dans une direction: un podium sur lequel siégeaient sept ou huit militaires en uniforme, le visage rigide et fermé. Sur le côté, un homme les mains liées, la tête baissée, semblait attendre passivement la suite des événements. C'était un procès. Et les hurlements émanant des hauts parleurs étaient probablement la récitation par un forcené de l'acte d'accusation.

En tant qu'étudiant en droit, je me réjouissais d'assister à un procès pénal chinois, même si je ne comprenais absolument rien à ce qui se déroulait sous mes yeux. Et puis ça me ferait des trucs à raconter lorsque je passerais le grand oral de libertés publiques, l'épreuve reine de l'examen d'entrée à la profession d'avocat, en France. J'ai toutefois été rapidement abordé par des badauds qui me disaient de ne pas rester là, que je n'étais pas à ma place. La justice n'est-elle donc pas publique dans ce pays? Et pourquoi des milliers de chinois pourraient assister à ça tandis que moi je ne le pourrais pas? J'ai demandé à droite à gauche ce que l'accusé avait fait pour être déféré devant un tribunal aussi impressionnant, mais personne n'a voulu me répondre de manière claire et précise. J'ai toutefois cru comprendre que c'était un meurtrier qui était ainsi jugé. Je me suis abstenu de toute mauvaise plaisanterie sur la présomption d'innocence ou autres principes du contradictoire et ai fini par obtempérer aux demandes de plus en plus pressantes de quitter les lieux. De toute façon, vu le temps imparti à Yangshuo, je n'avais pas vraiment intérêt à le gaspiller de la sorte.

Dès que j'ai quitté l'attroupement, je me suis retrouvé dans le quartier touristique de Yangshuo, où une guide en quête de clients m'a rapidement mis le grapin dessus. Je ne voulais pas de guide, ça ne m'intéressais pas du tout, préférant largement voyager seul et sans conseils que je jugeais par principe inutiles. J'ai toutefois profité de son insistance pour glaner quelques informations sur ce que je pouvais faire dans la région en une journée, et me suis décidé en mon for intérieur pour une petite croisière fluviale plutôt que pour une balade à vélo. La guide me fit son how intégral, avec lecture obligatoire de son carnet et des commentaires enthousiastes et polyglottes de tous ses anciens clients étrangers qui ne tarissaient pas d'éloge sur elle. Oui, ils avaient sûrement passé de fantastiques moments à visiter la région avec elle, mais moi je voulais juste être seul, et surtout n'avoir personne qui me raconte des histoires dont je n'avais franchement pas grand chose à cirer.

La guide parvint cependant à me faire acheter un billet de bateau auprès de la personne qu'elle voulait recommander. De toute façon, celui-là ou un autre... Et puis acheter un billet pour une croisière à un prix raisonnable était la meilleure manière de laver l'affront de la veille.

Sept ans plus tard: le système judiciaire chinois est encore loin d'être parfait mais il s'est pas mal amélioré dans ce laps de temps. La plupart des juges ont maintenant au moins une formation juridique, et l'espèce des militaires magistrats de droit commun est sans doute vouée à disparaître à court terme.
MI Migrador Veteran ·
« Mais je ne voulais pas gâcher cette histoire d'amour naissante… »

T’es vraiment un sadique !

« on pouvait voir un gigantesque grafiti peint à même la roche qui disait que le Parti Communiste Chinois était grandiose ou le sauveur de l'Humanité ou un truc comme ça »

M’étonne pas tiens ! T’as pas fait une photo ?

« Mon record personnel de 7 filles d'un coup a d'ailleurs été battu plus tard à plusieurs reprises. »

Pfff Vantard ! La question est : « as-tu assuré ? »

ENCORE
YA Yangguizi Globetrotter ·
Bah, après la conversation si passionnante qu'on avait eue, c'était devenu un vrai grand pote, je ne pouvais donc décemment pas lui casser son coup. [:)]

Pas de photo du slogan non, j'ai sans doute dû choisir entre un pain de sucre et le slogan et ai donc opté pour le premier.

Bien sûr que j'ai assuré à chaque fois. C'est-à-dire que je n'ai jamais rien payé (on parle bien sûr là de repas et boissons hein).
MI Migrador Veteran ·
Je te croyais plus galant et que tu aurais sauvé cette pauvre fille des griffes de ce stakhanoviste! Pareil pour les autres filles ! Goujat !
YA Yangguizi Globetrotter ·
21. Quelques lis sur le Li

C'est avec une famille australienne que j'allais partager l'embarcation qui devait nous promener quelques heures sur la rivière Li. J'ignore si cette croisière est aussi belle que la classique de Guilin à Yangshuo, mais j'ai beaucoup aimé ce parcours. Et ça ne me déplaisait pas non plus de partager ces quelques heures avec des occidentaux, n'en ayant pas encore fréquenté depuis mon arrivée en Chine. Ca faisait un break agréable de pouvoir parler autre chose que chinois, même si je ne suis pas certain que l'anglais des australiens soit plus facile à comprendre que le chinois.

Notre destination était le village de Fuli, un peu plus bas sur la rivière. Le bateau avançait lentement, ce qui permettait de bien profiter du paysage enchanteur. Je découvrais enfin la beauté de la région, et regrettais amèrement tout ce temps perdu à Guilin. Au fur et à mesure que j'entrevoyais les innombrables possibilités de balades dans les environs, je commençais à envisager de prolonger mon séjour dans la région de Yangshuo, mais la raison a fini par reprendre le dessus: ma vraie destination était Shanghai, et je voulais voir un ou deux autres endroits avant d'y parvenir. Du bateau, j'ai cru reconnaître les paysages de pains de sucre qui apparaissaient sur les peintures achetées quelques mois plus tôt à Shanghai. C'était donc là que des générations d'artistes puisaient leur inspiration!

Le village de Fuli a fini par faire son apparition. Il n'était pas exceptionnel mais était un bon prétexte à une petite promenade en milieu rural. Mine de rien, c'était la première fois que je voyais d'un peu plus près la campagne chinoise, ayant jusque là concentré mes voyages chinois dans les villes et quelques lieux inhabités. La région de Yangshuo, ce n'est certes pas la campagne profonde, ne serait-ce que parce que c'est une région très touristique qui ne peut donc par définition pas être authentique, mais l'illusion me satisfaisait. Le déjeuner sur place fut des plus simples et les contacts avec la population presque inexistants. Nous n'étions évidemment pas les premiers à venir voir Fuli, et les touristes occidentaux devaient être une denrée encore moins rare qu'au coeur des grandes villes, où ils sont noyés dans la masse. Qu'à cela ne tienne, ce très bref séjour fut une expérience agréable.

Il était l'heure, le bateau nous attendait pour faire exactement le trajet inverse jusqu'à Yangshuo, où l'arrivée était prévue en fin d'après-midi.

Sept ans plus tard: ce sont dans les campagnes non touristiques, fréquentées des années plus tard, que j'ai eu les rapports les plus chaleureux avec la population chinoise. Je n'ai en revanche toujours pas remis les pieds dans la région de Guilin-Yangshuo, et on peut donc toujours considérer que je ne l'ai pas encore vraiment visitée.
DE Dennis Globetrotter ·
........bravo, tu arrives à me rendre les chinois sympathiques !!!!..........et c'etait pas gagné !!!!
YA Yangguizi Globetrotter ·
22. Extraterritorialité

J'avais un peu de temps à tuer à Yangshuo avant de rentrer à Guilin pour attraper mon train. Je n'avais en fait aucune idée de ce qu'était Yangshuo avant d'y aller, et ignorais totalement sa réputation de paradis des routards. De fait, je n'en revenais pas de voir une telle concentration d'étrangers et d'établissements occidentaux en plein coeur de la Chine. Cybercafés, guesthouses, restaurants occidentaux, magasins de sacs à dos, tout cela était inédit pour moi, et cette découverte fut paradoxalement une des plus surprenantes que j'ai faites en Chine.

Après avoir passé un peu de temps sur internet, j'ai donc entrepris de passer la porte d'un de ces établissements apparemment tout désignés pour les occidentaux. Non que les chiens et les chinois y soient interdits comme cela fut parait-il le cas dans certains lieux réservés aux colons à l'époque des concessions, mais on imagine difficilement ce que des chinois viendraient chercher dans ce genre d'établissement destiné à réconforter les touristes occidentaux ayant le mal du pays, enfin je suppose.

Je me suis donc assis à une table dans l'un de ces établissements, et ai rapidement sympathisé avec un couple d'allemands étudiant à Hangzhou. A cette époque-là où vivre en Chine n'était encore pour moi qu'un fantasme, c'était une véritable torture pour moi de rencontrer des occidentaux qui avaient accompli mon rêve. Se rendaient-ils compte de la douleur qu'ils m'infligeaient en me parlant de leur vie quotidienne d'étudiant dans l'une des villes les plus agréables de Chine, qui m'avait laissé tellement de bons souvenirs six mois plus tôt? Je me consolais en me disant qu'ils étaient bien sympathiques, et que ce ne serait pas très correct de ma part de leur en vouloir d'avoir accompli les démarches nécessaires à la réalisation de mon rêve. Mais il n'empêche que jaloux j'étais, très jaloux même.

Puisque ce voyage en Chine devait être le voyage de nombreuses premières, celle du jour fut le Gluewein, dont je n'arrive toujours pas à me rappeler de l'orthographe exacte, mais dont je n'ai en revanche aucun mal à me remémorer le goût très agréable. Le vin chaud allemand, agrémenté d'aromates sucrés... ou d'autre chose est une boisson pourtant très répandue en Europe, mais à force de n'être obnubilé que par l'Asie en général et la Chine en particulier, j'avais sans doute oublié de goûter à tout ce que mon continent d'origine avait à offrir. Il aura toutefois fallu attendre que je fréquente quelques années plus tard la communauté allemande de Shanghai pour en goûter à nouveau!

J'ai fini par prendre congé de mes nouveaux amis pour prendre un des derniers minibus pour Guilin. Il faisait déjà nuit noire, mais mon train étant prévu autour de minuit, j'avais tout mon temps.

Sept ans plus tard: j'ai eu l'occasion de traverser d'autres Yangshuo, en Chine ou dans d'autres pays, gros villages ou petites villes à l'origine, qui se sont transformés parfois en peu de temps en rendez-vous des routards et voyageurs du monde entier. Je reste assez partagé sur l'intérêt de fréquenter ces endroits, en général situés dans des régions qui valent le coup d'être visitées (les voyageurs ne sont a priori pas des masochistes par nature), mais qui se sont complètement dénaturés et ont perdu toute authenticité. Lijiang, Dali, Siem Reap, Jaisalmer, autant de lieux qui ont dû être fascinants par le passé, et qui le sont toujours... mais pas pour les mêmes raisons.
YA Yangguizi Globetrotter ·
23. Mieux vaut être riche et étranger que chinois et pauvre

Durant mes heures perdues à Guilin, j'avais eu tout le loisir de potasser la carte de Chine pour décider de la destination suivante. Changsha s'imposait comme une étape logique, en raison de son emplacement idéal sur le trajet de Guilin à Shanghai. Gros noeud ferroviaire, pas trop éloigné de Guilin (à l'échelle chinoise bien sûr), Changsha serait une ville étape idéale, où, comme il n'y aurait rien à faire ni à visiter, j'aurais tout loisir de me reposer un peu avant de repartir pour Jingdezhen, le Huangshan ou ailleurs.

Conforté par l'expérience de mon précédent voyage en train où les places ne manquaient pas, je n'avais cette fois rien réservé à l'avance, et me suis présenté au guichet la bouche en coeur, demandant une place en siège dur. Je l'ai eue, mais n'ai pas vraiment fait attention sur le coup au fait qu'il n'y avait aucun numéro de siège d'indiqué sur le billet. Lorsque je m'en suis aperçu, je me suis un peu inquiété mais le personnel de la gare m'a rassuré en me disant qu'en fait je pouvais m'asseoir où je voulais à bord du train. Bon, c'était plutôt une bonne nouvelle car cela pourrait me permettre de choisir dans une certaine mesure mes voisins de voyage. Si j'avais le choix entre de vieux paysans cracheurs et odorifères et de jeunes demoiselles avides d'information sur la France romantique, par exemple, il ne me serait pas trop dur de choisir.

Le train est entré en gare et là, mon sang n'a fait qu'un tour: tous les wagons étaient bondés, un peu comme un métro aux heures de pointe. Traverser Paris debout en métro n'est jamais une expérience très plaisante, mais ça prend une heure au grand maximum, c'est supportable. Là c'est une dizaine d'heures qui m'attendaient, et je ne m'imaginais pas passer une nuit comme celle-là. Vu le prix assez modique du billet, j'envisageais même de faire une croix dessus et de passer la nuit à l'hôtel avant de prendre un train avec des places libres, si cela existait. Pendant ce temps, j'assistais à une scène assez intéressante où un passager comme moi essayait de se faire surclasser à bord d'un wagon couchettes, apparemment sans succès. Pas idiot comme méthode, j'étais moi aussi prêt à payer plus cher et abandonner ma chère classe économique en échange du confort de ne pas voyager debout. Mais bien entendu, encore fallait-il pour cela qu'il y ait des places libres en classe "couchettes dures" ou "couchettes molles". Mon infortuné voisin de quai ne fut cependant pas en rade bien longtemps: un de ses amis militaires (vieux et gradé apparemment) l'avait rejoint et en quelques mots à peine avait convaincu le personnel du train qu'une place libre attendait son ami quelque part. Il lui suffit pour cela de pousser quelques grognements et de lâcher les mots "pengyou" (ami) et "xiexie" (merci) pour que cela marche. Comme le disait Al Capone, mieux vaut demander quelque chose gentiment une arme à la main, que juste gentiment.

Moi, je n'avais ni arme ni uniforme ni décorations militaires, mais j'avais un atout presqu'aussi important: des yeux non bridés. Je ne m'en rendais alors pas vraiment compte, mais cette distinction physique par rapport aux chinois allait sacrément m'aider, cette fois-ci comme ailleurs. La procédure à suivre, j'allais la découvrir en improvisant. Première étape, demander à quelqu'un en uniforme des chemins de fer s'il y avait une place quelque part pour moi. La réponse étant évidemment négative, il fallait alors demander s'il était possible de surclasser son billet en payant un supplément. La réponse ne fut cette fois pas franchement négative, mais sinueuse à la chinoise: c'était bon signe, on allait chercher pour moi, et probablement m'octroyer une priorité. En effet, je n'ai passé que cinq minutes debout dans la classe bétail avant qu'un type en uniforme ne vienne me chercher pour m'anoncer que moyennant un supplément (assez substantiel mais bon), je bénéficierais d'une place en... couchette molle. Ciel, la classe la plus chère! Mais bon, ça ne pouvait qu'être mieux que la classe debout.

Et voici comment j'ai sans doute provoqué pas mal de grincements de dents et d'inimitiés de la part des nombreux chinois qui eux aussi auraient été prêts à payer ce supplément.

J'ai donc passé une assez mauvaise nuit, en compagnie de ronfleurs qui partageaient mon petit compartiment. Les couchettes molles sont en effet regroupées dans des compartiments fermés de quatre, contrairement aux couchettes dures ouvertes sur le couloir. Aucune ambiance dans ce compartiment donc, à part les ronflements des compagnons de voyage. Ce fut certainement le plus luxueux mais aussi le plus pénible de mes voyages en train en Chine.

Sept ans plus tard: rien à ajouter. Tout est dans le titre de ce chapitre.
YA Yangguizi Globetrotter ·
24. Mao c'est tout

Mon Lonely Planet m'indiquant des tarifs élevés pour les hôtels de Changsha, je décidais de loger sur le campus universitaire un peu à l'écart de la ville, au pied des collines de l'autre côté de la rivière Xiang. J'ai facilement trouvé une chambre dans une résidence universitaire sur ce campus qui était vraiment un coin très chouette pour se reposer, j'étais très content de mon choix. Toutefois, Changsha, haut lieu du communisme chinois, capitale d'une des dernières régions où on trouve encore de vrais maoistes allait me réserver bien des surprises, et ma venue dans cette région n'était d'ailleurs pas entièrement due à des considérations pratiques et ferroviaires.

L'après-midi de mon arrivée, j'entreprenais donc la visite de la forêt, des collines et de l'Académie de Yuelu, au-dessus du campus, où j'ai admiré une belle collection de peintures chinoises. En marchant dans les bois, j'ai entendu au loin un haut-parleur, et en me rapprochant, il me semblait bien reconnaître quelque chose. Oui, aucun doute, c'était un des discours les plus célèbres du Président Mao qui passait en boucle. En effet, au détour du sentier, un petit musée maoiste accueillait gratuitement quelques visiteurs. Je suis donc entré dans la maisonnette et ai regardé les quelques photos et reliques communistes qui décoraient l'intérieur.

Tout d'un coup, une fille d'environ vingt ans, vraiment pas belle, m'aborda en anglais en me demandant d'où je venais. Comme je refusais à cette époque de parler anglais aux chinois, c'est en chinois que je répondis que j'étais français. En m'entendant parler chinois, la fille rougit et parut gênée. "je suis vraiment désolée, tu as donc compris ce que j'ai dit tout à l'heure?"

Et moi "euh... oui" (sans savoir de quoi elle parlait)

"je suis désolée, je n'aurais pas dû te traiter de yangguizi (diable étranger=un mot pas très gentil pour désigner les étrangers), je ne savais pas que tu comprenais.

"pas grave, pas de problème"

Elle décida alors de me faire la visite du mini-musée. La fille était une folle de Mao, et vénérait le personnage comme au plus fort de la révolution culturelle. "J'aime Mao, il était tellement beau et tellement grandiose" dit-elle, émue, en me montrant sa photo. Un autre maoiste se joint alors à la conversation, et chacun en rajouta de plus belle. J'avais de la chance, les vrais maoistes purs et durs, ça ne courait déjà plus les rues à cette époque, et ayant déjà à ce moment-là une certaine fascination pour l'épopée maoiste et ses excès, je me réjouissais de rencontrer ces apparitions anachroniques en chair et en os.

"As-tu déjà lu les oeuvres de Marx et Engels?" me demanda la fille toute excitée.

"euh... non, et toi?" répondis-je

"mais oui, tous les soirs!!!"

Hum..

"que penses-tu du président Mao" me demandèrent-ils en choeur?

"oh vous savez, moi j'y connais pas grand chose" répondis-je, en mentant effrontément puisque je m'étais en fait pas mal documenté sur le bonhomme, et ne voulais pas créer d'incident. Devant leur insistance, l'idée m'est venue de commenter la doctrine officielle (Mao avait raison à 70% et tort à 30%) en disant que j'inversais les proportions. Je commençais donc:

"d'après votre gouvernement, Mao avait raison à 70% et..."

"ils me coupèrent: "non, le gouvernement se trompe. Mao avait raison à 100%!"

Hum... ça commence à sentir le roussi. "bon ben c'est pas tout ça, mais j'ai encore des trucs à visiter moi. Sympa de vous avoir connus, à bientôt au revoir" ai-je lancé.

La fille a alors tenu à me faire un cadeau d'adieu: un petit badge à l'effigie du président Mao, que je pourrais porter sur mon blouson. Nous avons échangé nos noms, et uniquement nos noms, et ai refusé de lui dire où je logeais. "quelque part sur le campus" ai-je quand même laché.

J'ai donc poursuivi ma visite des collines et suis rentré dans la soirée dans ma chambre où je me suis rapidement endormi, après avoir tout de même avalé un petit dîner dans les parages.

Sept ans plus tard: il m'est arrivé à plusieurs reprises de rencontrer des admirateurs sincères de Mao en Chine, et surtout des jeunes qui n'avaient pas connu les années difficiles. La plupart du temps, c'était par nationalisme plus que par convictions révolutionnaires, mais cette fine équipe de Changsha était beaucoup plus orthodoxe. Apparemment ils ne reniaient rien du personnage, un phénomène très rarement rencontré plus tard.
MI Migrador Veteran ·
Salut Yang,

Encore une fois, tes récits sont de petites perles que je m'enfile tous les matins avec un plaisir visible.

Ton dialogue avec la jeune maoïste est malheureusement bien représentatif et pas simplement avec les maoïstes. Lors de mon précédent voyage en Chine, j'avais un peu appris le chinois (après 6 voyages il était temps). Comme j'y vais pour des raisons professionnelles, les chinois sont venus nous chercher (mon équipe et moi) avec courbettes et fleurs. J'ai fait la bêtise de parler chinois à une assistante que je connaissais depuis 6 ans. Je n'aurais pas dû. On fait notre voyage en minibus vers notre destination et arrivé sur place, elle court vers son supérieur et lui dit :"attention, il parle le chinois", mais j'avais entendu. J'ai rectifié en leur disant que je ne savais rien voire pas grand chose, mais le "mal" était fait. En ma présence, quand ils parlaient chinois entre eux, c'était langue de bois et ils faisaient semblant d'avoir cru que je ne connaissais pas le chinois. Jamais je ne saurais ce qu'ils auraient dit si je n'avais pas été si maladroit... Ceci dit, j'ai chopé quelques Yangguizi, Laowaï et autres noms d'oiseaux quand je me baladais dans la rue...

A demain pour la suite de ton récit?
YA Yangguizi Globetrotter ·
des yangguizi je n'en ai eu que 2, le second datant de 2002 et ayant été entendu dans le métro shanghaien. Il y a aussi des amis chinois qui m'appellent yangguizi mais c'est juste par plaisanterie, parce qu'ils savent que ça me fait marrer. Il y a aussi tous les membres de VF qui m'appellent comme ça, mais là je crois qu'on peut considérer que j'ai ma part de responsabilité. [:P]

Laowai par contre, je sais qu'on en a déjà discuté ailleurs, je ne considère pas que ce soit un mot péjoratif. Heureusement d'ailleurs, car on l'entend à longueur de journées.

Dans le genre "tu parles chinois donc je te traite différemment", mon anecdote préférée eut lieu un jour dans un petit magasin de vêtements à Shanghai: "ni shuo zhongwen? Na wo pian ni pian bu liao ni" (tu parles chinois? Alors j'arriverai pas à t'arnaquer)

Ceux qui connaissent la tournure grammaticale "verbe + bu liao" apprécieront la qualité de la réplique, qui veut en fait exactement dire "j'essaie de t'arnaquer mais je n'y arrive pas".
YA Yangguizi Globetrotter ·
25. Passions et chagrin

Le lendemain matin, le téléphone me réveilla à 7 heures du matin. "encore ces cons de la réception qui ont dû oublier de me faire remplir un papier" ai-je pensé. Mais non, c'était autre chose

"hey! c'est moi, c'est Ouyang, on s'est rencontré hier et on a parlé du président Mao"

"ah? ah oui, je me souviens. Salut. (merde! comment a-t-elle pu me retrouver? Elle a dû téléphoner à toutes les résidences avant de tomber sur LE français.)

"je viens te prendre à ta résidence dans 10 minutes, ok?"

(merde merde et merde) "bon, laisse moi plutôt une heure, que je me douche et que je m'habille, ok?"

"ok, à tout à l'heure".

Naturellement la fille se pointa en avance, et heureusement on ne la laissa pas monter ("je suis une chinoise et tu es un étranger, je n'ai donc pas le droit de monter" se lamenta-t-elle) Lorsque je descendis, elle frétilla de joie et me demanda quel était mon programme de la journée.

"ben je comptais aller à la gare pour m'acheter un billet de train pour Shaoshan (le village du président Mao)"

Ses yeux se sont illuminés: "tu vas voir le village du Président Mao??? Mais c'est génial, il faut que je t'accompagne à la gare pour t'aider dans ce noble projet!" Bon, après tout elle était plutôt sympathique, pourquoi pas donc? En traversant le campus, je remarquais une banderolle géante "les étudiants de l'université normale du Hunan accueillent chaleureusement leurs camarades de Cuba".

"que se passe-t-il avec Cuba?" demandais-je?

"hein? quoi?"

"ben oui, on parle de Cuba là-bas"

"Cuba?? Cuba???? Mais j'adoooooooooore Fidel Castro!"

"certes..."

Après avoir traversé la ville en bus, nous sommes arrivés à la gare, et la demoiselle me supplia en ces termes "tu vas aller voir le village du Président Mao. Depuis toute petite, je rêve d'y aller, je peux y aller avec toi?" Shaoshan, c'était juste trois heures de train et dix yuans de trajet, ce qui même pour une étudiante n'est pas une grosse somme, mais elle n'avait jamais accompli son rêve d'y aller malgré les vingt ans passés dans la région. Ca m'a étonné sur le coup, mais je ne me rendais alors pas compte de l'extrême sédentarité de beaucoup de chinois qui n'ont jamais bougé de leur ville ou campagne.

Un de mes plus gros défauts, c'est que je ne sais pas dire non. Et comme après tout elle était rigolote et que j'ai eu pitié qu'elle n'ait jamais réalisé son rêve, je me suis en plus dit ça pourrait être intéressant de visiter le village de Mao avec une vraie maoiste. J'ai donc acheté deux billets de train au lieu d'un seul et lui ai donné rendez-vous pour le lendemain, dans le train, les places étant numérotées. Mais avant de retourner à la fac pour suivre ses cours, elle voulait encore se balader un peu en ville avec moi.

Sur le chemin, elle m'avoua enfin qu'elle avait eu quelques troubles psychologiques récemment, et qu'elle avait raté un an d'université à cause de ça, mais que maintenant ça allait beaucoup mieux. A vrai dire je l'ai trouvée plutôt attendrissante, et même si je ne recherche en général guère la compagnie des fous, celle-ci était tout à fait fréquentable. A la question inévitable si j'avais une petite amie, j'ai commis l'erreur de dire la vérité et de dire que non, je n'en avais pas, ce qui était évidemment une sottise puisqu'elle me verrait dorénavant comme une cible potentielle. J'ai eu beau lui dire que j'avais quelqu'une en vue à Shanghai, ça n'a pas suffi.

Elle finit par m'emmener dans un magasin de disques tenu par un de ses amis, où elle tenait absolument à me faire écouter son morceau préféré. C'était à mon tour d'être tout excité, ayant la certitude de rencontrer enfin quelqu'un qui partageait certainement mon goût naissant pour les chants révolutionnaires chinois. Quel serait donc ce tube qu'elle tenait tellement à me faire écouter? L'Orient est rouge? Le Président Mao est venu dans notre village? Ouvriers, soldats, paysans, unissez-vous? Et bien non, c'était malheureusement... la musique de Titanic! J'étais furieux! Mais j'ai su le dissimuler. Ouyang rentra enfin à l'université, car elle avait déjà séché suffisamment de cours dans la matinée, et me laissa donc livré à moi-même.

Ce jour-là, j'ai visité le gigantesque et flambant neuf musée de la province du Hunan, qui était à 90% vide. C'était une construction colossale pour vraiment pas grand chose. Puis je me suis baladé au hasard dans les rues de la ville, dont j'ai particulièrement apprécié l'atmosphère et la sympathie des habitants. En fin d'après-midi, je rentrais à l'hôtel, fatigué par cette longue journée. Au moment où j'ouvrais la porte, mon téléphone sonna.

"allo?"

"allo! C'est toi, tu réponds enfin, j'ai essayé de t'appeler toute la journée"

"ben ouais, j'étais dehors"

"j'ai une terrible nouvelle à t'annoncer"

"ah bon? que se passe-t-il?"

"j'ai parlé de toi à mon père et, et, et il ne veut plus que nous nous fréquentions"

(j'étouffais mon rire et mon soulagement)

"je comprends, ce n'est pas ta faute."

"je suis tellement désolée."

"non non, je comprends, il faut obéir à ses parents."

En fait j'étais plutôt content de partir seul à Shaoshan, me disant que la bizarrerie de Ouyang m'attirerait sans doute plus de soucis que de plaisir.

Sept ans plus tard: à la réflexion, je ne suis pas sûr que Ouyang était si folle que ça. Bizarre oui, mais son comportement n'était d'étrange que dans l'objet de ses obsessions, qui n'étaient pas si éloignées des miennes. Que ce soit dans le monde des affaires, dans la vie sentimentale ou dans les rapports quotidiens, les chinois ont des comportements parfois déroutants, et leur insistance pour certaines choses qui nous semblent anodines s'explique par ce qu'on appelle communément le choc culturel. Et de toute façon, les filles sont toutes bizarres par nature.
YA Yangguizi Globetrotter ·
26. Pour bien finir le siècle

Le lendemain, c'était le 31 décembre 1999, pas exactement le dernier jour du XXème siècle, puisque celui-ci ne devait prendre fin que le 31 décembre 2000, mais dans l'imaginaire collectif, le passage à l'an 2000 était encore plus symbolique que le passage au XXIème siècle. C'est donc dans le village natal de Mao Zedong, haut lieu du tourisme rouge, que je devais passer le dernier jour des années 1900. Cette concordance n'était pas pour me déplaire.

J'avais un billet de train pour Shaoshan, sachant que j'aurais en fait deux places puisque celui de Ouyang ne servirait à personne. Le train était très matinal, et il faisait encore nuit lorsque j'ai fini de me préparer et quand je suis descendu au rez-de-chaussée de la résidence. J'ai trouvée porte close, ou plutôt portail de fer clos derrière la porte d'entrée. J'étais prisonnier dans la résidence! J'ai trouvé la plaisanterie de très mauvais goût, trouvant stupide d'être enfermé dans cet établissement tandis que j'avais un train à prendre. J'ai donc crié afin de me faire ouvrir le portail.

Une dame d'âge mûr, que mes cris venaient de réveiller, arriva au bout de quelques minutes, les yeux à moitié fermés, et l'humeur ronchonne. Lui ayant expliqué que j'avais un train à prendre, elle consentit à m'ouvrir, tout en maugréant quelques paroles incompréhensibles. J'étais sauvé. Mais au moment de franchir la porte, une pensée me traversa l'esprit: excusez-moi, mais si la porte est fermée le matin, c'est qu'elle ferme le soir, non? oui et à quelle heure elle ferme le soir? 11 heures (ou était-ce 10h30?) et ce soir en particulier? 11 heures euh, mais ce soir c'est le passage à l'an 2000 et alors? et bien, il y aura peut-être des gens qui auront envie de sortir ce soir et alors? et bien comment ils vont faire si la porte est fermée? ils n'ont qu'à rentrer avant 11 heures certes, mais quel est l'intérêt de rentrer avant 11 heures quand on veut fêter le nouvel an? alors ils n'ont qu'à rentrer à 7 heures du matin, quand la porte s'ouvre ça fait quand même tard. Moi par exemple j'aimerais bien rentrer vers 2 heures impossible écoutez, vous ne pouvez pas laisser la porte ouverte ce soir? Pour l'an 2000? non très bien, merci

Je suppose que si j'ai réussi à la réveiller à 6 heures du matin, je pourrais faire de même à 2 heures. Tant pis pour son sommeil, il y a des réglements vraiment trop cons pour être respectés. J'ai décidé de ne pas insister et suis parti illico à la gare.

Il y avait trois heures de trajet de Changsha à Shaoshan. La voie ferrée avait été construite pendant la révolution culturelle pour permettre à des millions de gardes rouges de venir visiter la maison natale du Soleil de l'Humanité. En cette fin de siècle, ce n'était plus qu'un omnibus qui faisait le trajet, desservant un nombre de villages insignifiants, dont Shaoshan n'était que le dernier. Le tourisme rouge existait toutefois encore, même si sa motivation n'avait plus rien à voir avec le pélerinage sacré des années 1960.

J'avais effectivement une place libre à côté de moi, celle de Ouyang, mais le train était en fait en partie vide. Un petit groupe de journalistes était du voyage, même si leur déplacement à Shaoshan était juste une excursion touristique et n'avait aucun motif professionnel. J'ai sympathisé avec eux et ils sont venus s'asseoir autour de moi. Ils ont apprécié le fait que je m'intéresse au Président Mao, même si leur admiration pour le grand homme n'avait rien de comparable avec celle des deux marxistes de l'avant-veille. Ils ont alors essayé de m'apprendre les paroles de Dongfang Hong (l'Orient est Rouge), le chant maoïste le plus célèbre, dont je connaissais déjà bien sûr l'air mais pas encore les paroles. Je n'ai pas vraiment réussi à les apprendre par coeur ce jour-là, mais l'expérience était amusante. Une fois en gare de Shaoshan, nous nous sommes souhaité bonne chance et dit au revoir.

Sept ans plus tard: Dongfang Hong est un des chants maoïstes que j'ai chanté en direct à la télé lors de mon voyage dans le Jiangxi en octobre dernier. J'ignore si les journalistes m'ont vu, c'est peu probable, mais ils auraient sans doute été fier de ma prestation, même si j'ai très mal chanté.
MI Migrador Veteran ·
Etrange ton histoire de nouvel an. Normal qu'elle n'en avait rien à faire du nouvel an, c'est pas le nouvel an chinois. Non? Si c'était une vieille dame raison de plus, ça ne veut pas dire grand chose pour elle, non?

Même s'ils le fêtent aussi, le "vrai" pour eux est à une autre date. Enfin, j'en sais trop rien, je n'y ai jamais été fin décembre. Peux-tu éclaircir quelques recoins de ma profonde ignorance?
YA Yangguizi Globetrotter ·
Le Nouvel An occidental est effectivement moins important que le Nouvel An chinois, mais il se fête aussi, comme tu l'as souligné. Le 1er janvier est d'ailleurs un jour férié pour permettre aux gens de le fêter. Le soir du 31, les gens sortent beaucoup, des feux d'artifice sont tirés, et certains restaurants augmentent naturellement leurs prix pour fêter l'événement à leur manière. Bref, ce n'est pas un jour anodin, et ce nouvel an là n'était pas n'importe lequel en plus.
MI Migrador Veteran ·
OK, merci.

Sais-tu depuis combien de temps ils "fêtent" le nouvel an "occidental"?

D'ailleurs le nouvel an chinois c'est pour bientôt! Sors tes pétards!
YA Yangguizi Globetrotter ·
Depuis quand? Hum, aucune idée. Mes collègues qui sont de ma génération me disent qu'ils ont toujours connu ça. Mais je suppose que ça a pris plus d'ampleur au fur et à mesure que la société de consommation prenait le pas sur la société austère.

Pour le nouvel an chinois, je ne suis pas fou, je ne resterai pas ici [:)] Je prends l'avion le 17 au soir, dix minutes avant minuit, et espère donc assister au même fabuleux spectacle qu'il y a trois ans, lorsque l'avion a survolé le centre-ville de Shanghai à minuit pile, lorsque la concentration des feux d'artifice était à son maximum. Franchement, vu d'avion, on aurait cru assister en direct à un film d'archives sur les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale. Un truc de fou!

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