Mais tout ceci n’est qu’une incidente qui ne peut en rien me faire oublier, ou regretter le merveilleux métier qui a été le mien. Ce que j’ai raconté de ma vie, de mes activités, de mes fatigues, parfois de mes épuisements, n’a qu’une valeur de témoignage d’un métier qui n’existe plus et n’existera plus jamais. En aucune façon, il a été dans mes intentions de vouloir me présenter comme un homme exceptionnel. Le très grande majorité de mes camarades ont pareillement aimé leur métier, il fallait être bâti à chaux et à sable. Il fallait avoir du caractère et une volonté effroyable. Notre plus grand ennemi a été l’isolement, et la solitude, solitude de la fonction d’abord, mais surtout solitude du milieu. Au début de ma carrière, j’ai connu des camarades qui n’ont pas pu la supporter. Quelques-uns ont fait de la dépression. D’autres se sont mis à boire. Les uns et les autres ont été rapatriés définitivement. Et pourtant, le volume de nos activités était tel qu’il suffisait à occuper les jours, les nuits, les jours dit fériés et les fêtes officielles. C’est pourquoi personnellement, je me suis toujours demandé comment on pouvait s’ennuyer. Combien nous avions de ressemblance et de parallélisme avec ces pilotes de la ligne dont parle Saint-Exupéry. Je me souviens avec émotion de mon premier départ en brousse où j’étais tout seul à assumer toutes les responsabilités, et à décider. J’y retrouve toutes les sensations et toutes les émotions du moment lorsque je lis :
« Il était trois heures du matin quand on me réveilla. Je poussais d’un coup sec les persiennes, observais qu’il pleuvait sur la ville et m’habillais gravement. Une demi-heure plus tard, assis sur une petite valise, j’attendais à mon tour sur le trottoir luisant de pluie que l’omnibus passât me prendre. Tant de camarades, avant moi, le jour de la consécration, avait subi cette même attente, le cœur un peu serré. Il surgit enfin au coin de la rue, ce véhicule d’autrefois, qui répandait un bruit de ferraille et j’eus droit, comme les camarades à mon tour, à me serrer sur la banquette entre un douanier et quelques bureaucrates.
Cet omnibus sentait le renfermé, l’administration poussiéreuse, le vieux bureau où la vie d’un homme s’enlise. Il stoppait tous les cinq cent mètres pour charger un secrétaire de plus, un douanier de plus, un inspecteur. Ceux qui déjà s’étaient endormis répondaient par un grognement vague au salut du nouvel arrivant qui s’y tassait comme il pouvait, et aussitôt s’endormait à son tour. C’était sur les pavés inégaux de
Toulouse, une sorte de charroi triste ; et le pilote de ligne, mêlé aux fonctionnaires, ne se distinguait d’abord guère d’eux... Mais les réverbères défilaient, mais le terrain se rapprochait, mais ce vieil omnibus branlant n’était plus qu’une chrysalide grise dont l’homme sortirait transfiguré. Chaque camarade, ainsi, par un matin semblable, avait senti en lui-même, sous le subalterne vulnérable, soumis encore à la hargne de cet inspecteur, naître le responsable du courrier d’
Espagne et d’Afrique, naître celui qui, trop heures plus tard, affronterait dans les éclairs le dragon de l’Hospitalet qui, quatre heures plus tard, l’ayant vaincu, déciderait en toute liberté, ayant plein pouvoir, le détour par la mer, où l’assaut direct du massif d’Alcoy, qui traiterait avec l’orage, la montagne, l’océan.
Chaque camarade, ainsi, confondu dans l’équipe anonyme sous le sombre ciel d’hiver de
Toulouse, avait senti, par un matin semblable grandir en lui le souverain qui, cinq heures plus tard, abandonnant derrière lui, les pluies et les neiges du Nord, répudiant l’hiver, réduirait le régime du moteur et commencerait sa descente en plein été, dans le soleil d’
Alicante. »...
« Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t’a fait évader et tu n’en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d’aveugler de ciment, comme le fond les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t’es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t’inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d’homme. Tu n’es point l’habitant d’une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse : tu es un petit bourgeois de
Toulouse. Nul ne t’a saisi par l’épaule quand il était encore temps. Maintenant, la glaise dont tu es formé a séché et s’est durcie et nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète, ou l’astronome qui peut-être y habitait d’abord !... »
« Ainsi, les nécessités qu’impose un métier transforment et enrichissent le monde.»...
« Quand un camarade meurt, sa mort paraît encore un acte qui est dans l’ordre du métier, et, tout d’abord blesse peut-être moins qu’un autre. »...
« Nous avons en effet l’habitude d’attendre longtemps les rencontres car ils sont dispersés dans le monde les camarades ; un peu comme des sentinelles qui ne parleraient guère. »...
« Il faut le hasard des voyages, pour rassembler ici ou là, les membres dispersés de la grande famille professionnelle. Autour de la table d’un soir,... on reprend après des années de silence les conversations interrompues, on se renoue aux vieux souvenirs. Puis l’on repart. La terre ainsi est à la fois déserte et riche. Riche de ses jardins secrets, cachés, difficiles à atteindre, mais auxquels le métier nous ramène toujours, un jour ou l’autre. Les camarades, la vie peut-être nous en écarte, nous empêche d’y beaucoup penser, mais ils sont quelque part, on ne sait trop où, silencieux et oubliés mais tellement fidèles ! Et si nous croisons leur chemin, ils nous secouent par les épaules avec de belles flambées de joie ! Bien sûr nous avons l’habitude d’attendre... »
Je m’excuse d’avoir pris la liberté d’user et d’abuser des souvenirs de Saint Exupéry, mais outre la qualité du texte, il semble qu’ils aient été écrits par un Administrateur pour des Administrateurs, tant nous avions de points communs avec les pionniers de l’aviation.
Comme les pionniers de l’aéropostale, c’est de toute notre âme que nous avons exercé notre métier, loin de tout et de tous, inconnus et méconnus... La fatigue, l’épuisement, la fièvre, la maladie, les pires dangers n’ont jamais réussi à entamer notre volonté, notre courage, notre persévérance. Contre vents et marées, nous avons fait front. Et nous n’avons rien à regretter, car comme l’affirmait Lyautey : « la joie de l’âme est dans l’action » et avec Saint Exupéry, j’ajouterais : « Abandonne, renonce, souffre, lutte, franchis les déserts de la soif, refuse les fontaines et je te conduirai à l’épanouissement de toi-même. »
Il est infiniment regrettable que de misérables politiciens en mal d’électeurs, vers la fin de ma carrière, aient inventé le terme de « colonialisme » propre à attiser la réprobation, je dirai même la haine à l’encontre de tous les Français vivant Outre-Mer. J’admets qu’il existait des individus que j’appelle des « petits blancs ». Ceux là, par leur comportement ont souvent défiguré le visage de la
France. Ceux-là qui en métropole occupaient le bas de l’échelle sociale, sous prétexte qu’ils étaient blancs en pays noir, avaient la prétention de jouer les seigneurs. Ils étaient exigeants, méprisants et souvent brutaux à l’égard des Africains. Mais ceux-là, nous les avons toujours combattus et rappelés à l’ordre et avons bien souvent pris des sanctions à leur encontre. Je me souviens en ce qui me concerne du mécanicien de l’Institut de Recherche du coton et des textiles de Fianga. Une première fois, je l’avais convoqué pour le mettre en garde. Quotidiennement, il injuriait son personnel et bien souvent le frappait. N’ayant pas tenu compte de mes réprimandes et de mes conseils, je l’embarquais huit jours après sur un avion à destination de la
France. Il ne revînt jamais.
Le seul mal que nous, nous ayons commis, c’est d’avoir arraché les Noirs à la maladie, à la famine et à la mort, d’avoir amélioré leur condition de vie, tant sur le plan physique qu’intellectuel. Nous avons construit des écoles pour les jeunes et actuellement il n’y a plus d’analphabète parmi eux et le nombre d’illettrés diminue. On peut toujours nous dire pourquoi leur avoir appris à lire et à écrire ? Ils n’en n’avaient pas besoin ! Je laisse répondre Saint-Exupéry : « Pourquoi apprenez vous l’astronomie à un bûcheron ? En effet, celui-là n’en n’a pas besoin, mais un autre homme naîtra !. »
Pourquoi avoir inventé ce mot horrible de colonialisme ? C’est simple et habituel. Il faut faire vibrer l’âme des Français. Car épris d’idéal et de justice, sentimental et émotif, enthousiaste et timoré, tel est le Français. Sa nature lui fait un besoin de s’exalter ou de s’indigner. Il aime mettre ses nerfs à l’épreuve. Toujours prêt à la révolte contre l’iniquité, il recherche tout ce qui peut éveiller un écho dans son âme. Faute d’objets réels, on lui invente des chimères, on lui fabrique des épouvantails. Un mot vide de contenu suffit à le complaire. Ils le savent bien les politiciens, qui fabriquent des fantômes à l’usage des foules pour le plus grand profit d’un parti et dans l’intérêt de quelques hommes. Mais le Français est satisfait car il peut se gargariser d’un slogan. Peut importe qu’on le trompe. Il ne se soucie même pas de le savoir. Un mot suffit pour que soient traînés aux gémonies les hommes qui, humblement, silencieusement, au prix d’une volonté admirable, et souvent de leur vie, ont fait la grandeur de la
France. Réaction, capitalisme, militarisme, communisme, fascisme, colonialisme, cléricalisme, et bien d’autres termes encore sont autant d’épouvantails qui soulèvent des passions et entretiennent des remous au sein de la nation. Peu d’individus seraient capables d’en analyser les substances. Mais pour cela même, ces étiquettes, réduisant le champs visuel des Français, facilitent le jeu des combinaisons politiques.
C’est ainsi que se crée une psychose dangereuse, une aberration de l’opinion qui conduit à des catastrophes nationales de l’ampleur de celle que nous avons vécue en 1940.
A l’époque où le terme colonialisme a pris naissance, il s’agissait de s’attaquer à l’œuvre coloniale française. Mais qu’était-ce au juste que le colonialisme : personne ne le savait, même pas ceux qui avaient lancé le mot, dont aucun ne s’était rendu Outre-Mer. Non, je fais erreur ; il y avait un journaliste qui le savait, pour avoir en tout et pour tout passé quinze jours en Indochine du côté d’
Ho Chi Minh, c’est M. Boutien, rédacteur en chef du journal Combat. Le colonialisme disait-il « c’est une machine à drainer du fric et à refouler le boulot. »
Qu’avaient-ils donc en tête ces politiciens ? Quel but poursuivaient-ils ? Pourquoi avaient-ils ainsi voulu vilipender la tâche de ceux qui, souvent sans gloire, sans honneur, parfois abandonnés de la mère patrie ont fait flotter notre pavillon sur des terres lointaines et sont allés, donnant le meilleur d’eux mêmes, apporter aux peuplades primitives et malheureuses d’Outre-Mer, un peu de rayonnement bienfaisant de la
France ? Mais savait-il ce journaliste, savaient-ils ces politiciens qui jetaient l’anathème sur les artisans de la grandeur française et condamnaient en bloc l’œuvre colonisatrice de la
France, savaient-ils de quoi était faite la vie de cette armée d’exilés, d’hommes inconnus et méconnus, qui ont pourtant écrit une des plus belles pages de notre histoire ? Savaient-ils la dose de volonté, de courage, d’énergie qu’il leur fallait déployer pour accomplir leur tâche quotidienne. Vivre seul parfois des années, isolé du monde, sans parents, sans ami, sans médecin, sans journaux, sans livre, sans radio, sans théâtre, perdu dans la brousse ; tout faire sans moyen, sans argent, sans matériel, souvent sans compétence :car il fallait les avoir toutes : travailler sans cesse et malgré la maladie ; effectuer dix longs jours de tournée à pied ou à cheval, grelottant de fièvre, ne jamais s’arrêter, toujours lutter contre soi même, contre le climat, contre l’inertie des indigènes ; être en service de jour et de nuit ; toujours avec ses préoccupations et ses soucis, ne jamais pouvoir s’évader, se refaire une tête neuve, des forces neuves ; ne connaître ni dimanche, ni jour de fête, vouloir le mieux être de l’indigène contre lui même, le protéger de la famine, l’arracher aux misères physiques malgré lui même, être l’Administrateur, l’agriculteur, l’ingénieur, le vétérinaire, le médecin, être le juge, le conciliateur, celui de qui on attend la sentence juste et impartiale, être celui qu’on craint parfois, mais du quel, passivement, l’indigène attend qu’il soit un magicien, car il n’imagine pas que le Blanc puisse avoir besoin de sa collaboration, être le centre vital d’un pays, la tête d’où tout rayonne et où tout aboutit, voilà quel a été notre lot. Et j’ose affirmer que beaucoup de nos détracteurs auraient eu de belles leçons à apprendre de nous. S’ils s’étaient donné la peine de connaître ce dont ils parlaient, ils auraient découvert avec étonnement que les vieilles qualités françaises brillaient toujours du même éclat Outre Mer. Grandeur et servitude de la vie coloniale : voilà comment pourrait être intitulé l’histoire de la colonisation française.
Ses détracteurs connaissaient mal l’histoire de monde ou ne la connaissaient pas du tout. Ils semblent ignorer que le soleil se lève à l’est et que la civilisation nous est venue d’Orient. De proche en proche, elle s’est propagée jusqu’aux confins de l’Occident. Chaque peuple, à son tour a été colonisé. Et chaque peuple en est sorti enrichi : enrichi dans sa pensée, enrichi dans ses connaissances, enrichi dans son comportement ! Ils semblent ignorer que la
France n’a pas fait exception à la règle, puisque la Gaule a été colonisée successivement par les Romains, par les Germains, par les Francs, les Alains, et enfin par les Arabes. A tous ces envahisseurs, nous devons d’être ce que nous sommes ! Dans quel état primitif serions-nous demeurés sans cela ? Lorsque je me remémore maintenant l’état dans lequel j’ai découvert les Africains il y a soixante ans et celui qu’ils ont atteint aujourd’hui, je me rends compte que, sans conteste, ils ont accompli depuis lors un pas de géant.
Et je m’en réjouis avec tous les camarades. Nos séjours africains étaient un minimum de deux ans. Durant ces deux ans, sans répit, et sans tenir compte de notre état de fatigue et souvent de santé, nous œuvrions jour et nuit, pour faire avancer les choses, pour faire un nouveau progrès. A chaque fois, lorsque notre séjour s’achevait et que nous partions en congé, nous éprouvions un sentiment de déception, de découragement. Nous étions amers car nous avions l’impression d’avoir perdu notre temps, amers de constater notre échec. Mais après six mois de congé, nous revenions tout neufs, décidés à chaque fois à accomplir une révolution ! Et le séjour terminé, nous retombions chaque fois dans la désespérance. Combien il est dur de lutter contre des habitudes ancestrales, contre des coutumes vieilles comme le monde, contre des traditions indéracinables !
L’évolution, cependant, s’accomplissait, mais elle était très lente et sous-sous-jacente. Aussi a-t-il fallu plusieurs décades pour prendre conscience que nous n’avions pas œuvré en vain et que grâce à notre persévérance, nous avions réussi à gagner une belle victoire. Ce n’est qu’après trente ou quarante ans que nous avons pu nous réconcilier avec nous mêmes et voir la certitude que nos fatigues, nos maladies, notre travail n’avaient pas été vain.
Ainsi en 1956, à Fianga, j’avais tenté en matière d’agriculture, de remplacer l’usage de la petite houe à lame et manche très court, par l’utilisation de la charrue, tractée par des bœufs et de faire adopter la charrette pour remplacer le transport à tête d’homme. Après trois ans de séjour, j’ai quitté Fianga avec l’horrible impression d’une défaite. Or, vers les années 1985, un père missionnaire, que j’avais connu à Fianga, arrivant de Tchad vint me faire une visite impromptue à
Nice. Aussitôt que je lui eut ouvert la porte, il me dit : « Monsieur l’Administrateur, je vais vous annoncer une nouvelle qui va, j’en suis sûr, vous remplir de joie ! A ce jour, dans le district de Fianga, plus aucun cultivateur n’utilise la houe traditionnelle. La totalité des habitants laboure à la charrue et transporte leur récolte sur des charrettes. » J’avoue que je ressentis une très grande joie ! A partir de ce jour, je sus que je n’avais pas perdu ma vie et que toutes les graines que j’avais semées, avec amour, avaient germé et qu’elles avaient fructifié. Tous les doutes et toutes les déceptions que j’avais ressentis s’évanouissaient soudain pour laisser la place à une certitude de victoire. J’étais pleinement heureux.
Ce sept septembre dernier, j’écoutais radio bleue. Par le plus grand des hasards, il m’a été donné d’écouter l’interview d’Elisabeth de Gaulle, rescapée d’Auschwitz et présidente d’une œuvre humanitaire. Je ferai mienne sa conclusion :
« A quoi servirait la vie, si on ne la donnait pas ! »