Administrateur de colonies, récit (Togo) Nicodilo · 11 février 2010 à 10:03 · Une photo 50 messages · 14 participants · 7 189 affichages | | | | 11 février 2010 à 10:03 Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 1 de 50 · Page 1 de 3 · 4 188 affichages · Partager Togo
"En l’an de grâce 1936, j’avais été affecté dans le nord du Togo. Je me remémore souvent les débuts de ma carrière : chevalier d’un autre âge, sans armée et sans armure, seul au milieu d’une population grouillante, dévorée par la faim, la maladie et la vermine, décimée par des affections multiples ainsi que par la sous-alimentation ! Et moi, sans aucun moyen !
Les pavillons, les grades, les galons, les uniformes : rien de tout cela n’était de nature a attirer l’attention de ces populations faméliques, ni surtout à imposer aucune sorte de respect ! Et combien je le comprenais. J’ai, cependant, assez vite remarquer que la seule chose capable d’éveiller leur intérêt et leur curiosité, c’était la compassion et l’attention que l’on portait à leur misérable condition, surtout lorsqu’elles constataient que l’on essayait d’y porter remède.
Je me trouvais parmi une population à l’état primaire. Tout était à créer, tout était à inventer, tout était à organiser à partir de rien et le tout sans moyen. Alors, comment s’étonner qu’à 25 ans, l’on ne dorme que quelques heures par jour, et souvent pas du tout ! Alors, comment s’étonner qu’à 25 ans, on ne connaisse ni nuit, ni jour, ni dimanche, ni jour de fête !
Toujours, seul, toujours à la limite des possibilités humaine, il y avait tant et tant de choses à faire partout et en même temps ! Après de longues observations et de nombreuses et patientes enquêtes, j’en suis arrivé à la conclusion que la famine permanente provenait, avant tout, d’une sous-nutrition chronique et si l’on peut dire congénitale. La mortalité infantile s’élevait en moyenne à 75% entre la naissance et deux ans. Elle s’établissait encore dans les 50 % entre 2 et 12 ans. Il en résultait une sélection naturelle : seuls les plus vigoureux avaient des chances accrues de survivre. En tout état de cause, chaque homme était à tel point sous-alimenté qu’il n’avait pas la force, le moment venu, d’agrandir les surfaces emblavées. Elles étaient tellement restreintes que leur production ne parvenait jamais à assurer la « soudure ». ; autrement dit, à attendre les produits de la récolte suivante. Il faut ajouter que le mil, leur unique céréale et unique nourriture, était assez pauvre au point de vue alimentaire. Par ailleurs, ils n’avaient ni lait, ni beurre, ni poisson, ni viande. J’ajouterais qu’il étaient presque totalement dépourvus de sel. Je parlerai plus loin de ce problème.
J’ai donc demandé et obtenu péniblement des crédits. Avec les sommes obtenues, j’ai procédé à l’extérieur, à l’achat d’un important stock de mil. J’abrégerai pour parler de l’énorme travail de répartition proportionnelle au nombre d’habitants par village, de la fabrication de greniers spéciaux placés sous la responsabilités des chefs, le moment venu de la répartition des semences par habitant. Il était très important de ne pas leur distribuer trop tôt : les habitants auraient consommé les graines. Par ailleurs, il ne fallait pas non plus leur distribuer lorsque les pluies étaient trop engagées : les graines eussent pourri en terre. Il fallait donc que la répartition soit effectuée dans un temps très court.
Et ces activités venaient s’ajouter de milliers d’autres attributions. Ainsi, lorsque les pluies revinrent, je fis, par voie d’autorité, presque doublé, sous mon contrôle direct, les surfaces semées. Mais il fallut que je divise mon territoire en secteurs et que dans chacun d’eux, j’affecte un groupe de gardes, afin de s’assurer qu’après mon passage, on irait pas déterrer les graines pour les manger ! la chose arriva plusieurs fois. La faim était si grande ! A la récolte qui suivit, on eut, pour la première fois, de la nourriture en abondance. Pour la première fois, on pu mettre en réserve une importante quantité de semences et l’on eut à manger, en abondance, jusqu’à la nouvelle récolte !
L’atmosphère avait déjà changé. Un promeneur, non averti, qui l’année suivante, au mois de novembre, aurait traversé le pays, aurait été surpris de l’atmosphère de liesse qui flottait dans l’air. Il s’en serait demandé la raison. Elle était bien simple pourtant : la récolte de mil venait de s’achever ; elle était abondante et de bonne qualité. Révélant la présence de village qu’on ne voyait pas, de toutes parts, crépitaient des « tam tam ».
Ils chantaient l’allégresse, la grande euphorie des hommes, après les jours inquiets d’une soudure autrefois si pénible et si cruelle. Ils chantaient la gratitude aux dieux et aux ancêtres, qui, une fois encore, avaient permis à la terre de renouveler son étonnant miracle.
Entre temps, je m’était offert un « accès pernicieux » dont on se tire rarement sans surveillance médicale. Or, je ne pouvais d’autant moins faire appel à un médecin que je demeurais 7 jours dans un coma profond. Je perdis 17 kilos. "
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(La suite et les explications de ce récit très prochainement... enfin si ça intéresse) | | | À: Nicodilo · 11 février 2010 à 10:55 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 2 de 50 · Page 1 de 3 · 4 172 affichages · Partager (La suite et les explications de ce récit très prochainement... enfin si ça intéresse)
Bonjour,
Moi ça m'interesse ! Ca me rappelle des histoires racontées par mes grands-parents... | | | À: Nicodilo · 11 février 2010 à 11:42 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 3 de 50 · Page 1 de 3 · 4 159 affichages · Partager Moi aussi a priori mais je m'interroge du fait de ton âge annoncé (31 ans) Ce sont des souvenirs qu'un ancien t'a raconté Ou un roman (bien écrit certes...)? Marie | | | À: Mlefevre · 11 février 2010 à 17:46 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 4 de 50 · Page 1 de 3 · 4 132 affichages · Partager oui, ce récit est de toute évidence bien écrit, la suite m'interresse car je suis assez septique et réservée sur cette réalité. quoiqu'il en soit "joli coup de plume". | | | À: Nicodilo · 13 février 2010 à 9:44 · Modifié le 13 fév. 2010 à 9:59 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 5 de 50 · Page 1 de 3 · 4 099 affichages · Partager J'attends la suite avec impatience. L' époque coloniale est toujours un sujet chaud et je pense que les témoignages de personnes qui l'ont vécu sur le terrain sont nécéssaires. Merci.... Mais effectivement vu l'age... il doit s'agir du jourmal du grand-père...ou d' une fiction. | | | À: Nicodilo · 13 février 2010 à 16:53 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 6 de 50 · Page 1 de 3 · 4 074 affichages · Partager Bravo Pépère, C'est très intéressant et novateur, sauf si cela continue par une apologie du colonialisme. Bob | | | À: BobenFrance · 13 février 2010 à 19:34 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 7 de 50 · Page 1 de 3 · 4 053 affichages · Partager Bonsoir, ça tombe bien, je commence juste la lecture de "Terre d'ébène" de M. Albert Londres. Intéressant, non. Alors, Nicodilo, maintenant tout le monde t'attend... septiques, impatients, réservés ou interrogatifs. Alors, Nicodilo, jettes toi ! Image attachée: | | | À: Nicodilo · 14 février 2010 à 10:50 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 8 de 50 · Page 1 de 3 · 4 024 affichages · Partager Salut,
j'aimerais connaître le village ou les villages de cette aventure, je suis tres curieux.
Merci
Robert | | | À: Nicodilo · 14 février 2010 à 13:07 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 9 de 50 · Page 1 de 3 · 4 021 affichages · Partager Togo (suite)
(page 1-10)
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« Malgré cette succession de malchance (maladies), l’important pour moi était d’avoir acquis l’estime et la confiance de toute une population, je dirais même son entière obéissance spontanée. Cela valait, pour moi, tellement plus qu’une décoration. J’étais fier et joyeux sans limite et sans aucune vanité. Le Roi n’avait jamais été mon cousin ! Et bien, voyez-vous, de notre temps, on ne faisait pas de politique, mais on travaillait de toute son âme. Pour mieux comprendre quel était notre rôle, il faut dire qu’outre l’activité relatée ci-dessus, je cumulais un certain nombre d’autres fonctions, je vais tenter de les énumérer :
- Ordonnancement des dépenses - Contributions directs : Impôt, perception et affectation - Contributions indirectes : recouvrement - Domaines : gestion des extractions par les entrepreneurs - Ponts et chaussées : Responsable de l’entretien des routes, de leur construction ainsi que des ponts... - Bâtiments : Entretien, construction en mesure des besoins - Matériels et matériaux : matériaux pour la construction, matériels diverses dont parc automobile - Police : Responsable de la sûreté et de la police - Population : Officier d’état civile, registres d’état civil, recensements... - Contrôle des services administratifs, de la comptabilité. - Président du tribunal et juge de paix. - Affaires politique et économique : mise en valeur du territoire. - Services agricoles : développement - Services de renseignements - Président de la SAP (Société de Prévoyance Africaine)
J’arrête l’énumération qui est loin d’être exhaustive. Pour passer le service à son successeur, il fallait compter environ deux mois. Nous étions théoriquement remplacés tous les 2 ans.
J’avais 25 ans et je pensais que, malgré mes peines, ma fatigue, mes doutes, mes espoirs alternés, tous mes problèmes, jamais jeune homme de 25 ans n’avait eu une vie aussi merveilleuse que la mienne. Aussi, lorsque vînt le temps du congé, bien mérité pourtant, il faut le dire, lorsque se présenta à moi mon successeur, je me souviens être allé me retirer un moment chez moi pour pleurer. Ce pays n’était pas le mien mais il faisait parti intégrante de ma chair. Et c’est ainsi que débuta la plus merveilleuse carrière d’un humble, très humble fonctionnaire, qui appartenait cependant au corps le plus élevé de la hiérarchie nationale française. »
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TogoMinistère de la FOM Ecole de l’ENFOM Brazzaville (Congo) Fort Lamy (Tchad) Fort Archambault (Tchad) Kourma (Tchad) Fianga (Tchad) Mao (Tchad) Sibiti (Zaïre) Kinshasa (Zaïre) Posteface | | | À: Nicodilo · 14 février 2010 à 13:14 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 11 de 50 · Page 1 de 3 · 3 942 affichages · Partager ../..
« Au début de ce récit, j’ai parlé de la misère tant physique que morale de mes administrés, j’ai parlé de leur état de sous-nutrition chronique mais j’ai oublié de dire qu’ils se trouvaient en état de carence presque totale de sel ; cela n’était pas de nature à arranger les choses. Tout être vivant éprouve en effet un besoin impérieux, je dirais même vital, de sel. Pour les africains, le sel coûtait plus cher que l’or. »
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« Il existait bien des gisements importants de sel gemme dans le désert, mais seuls les nomades les exploitaient et en connaissaient leur localisation. Pour leur exploitation, ils faisaient appel à la main d’œuvre noire. Ces Noirs avaient été enlevés à leur famille lors de leur plus tendre enfance. Parvenus à l’aspect physique d’adulte, ils étaient utilisés à l’extraction du sel. Toutefois, afin qu’aucun d’eux ne puissent s’évader et divulguer la position géographique de la mine, on prenait la précaution de leur crever les yeux.
C’était donc les Musulmans qui étaient les banquiers du sel et le vendaient à un coût défiant toute concurrence. Pour cela, ils veillaient à ne répondre à la demande qu’avec beaucoup de parcimonie, afin de ne pas faire chuter les cours.
A cette époque, les budgets locaux n’étaient que des budgets de fonctionnement, étant donné la très faible capacité fiscale des indigènes et encore cette capacité était-elle infiniment variable d’une tribu à l’autre. C’est à dire que l’on ne possédait que de très faibles crédits d’équipements. Enfin, il est nécessaire de dire que le Gouvernement français s’est toujours et systématiquement refusé à accorder des subvention aux budgets de nos territoires d’Outre mer.
Quelle erreur énorme !
Cependant, il fallait aller de l’avant, par tous les moyens, pour le bien même des pays administrés. C’est ainsi qu’il advint que j’ai eu à construire une route dans une zone montagneuse, pour ouvrir une nouvelle région à l’économie.
Je ne disposais que de crédits insignifiants et de toutes façons, largement insuffisants, eu regard à l’importance des travaux envisagés. Je ne pouvais cependant pas abandonner mon projet. Alors, il me vint une idée. Avec les crédits dont je disposais, je fis acheter à la côte d’Ivoire vingt tonnes de sel que je payais 20 cts le kilo. Lorsqu’en fin de travaux mes travailleurs virent arriver le chargement des « milles et une nuit », ils me prirent pour « Crésus » lui-même.
De leur vie, ils n’avaient pu imaginer un aussi fabuleux trésor. Je les ai donc payé en sel ; ce que je leur distribuais, représentait pour eux infiniment plus que le salaire que j’aurai pu leur donner et en outre bénéficiait à toute la famille. Tous furent heureux et prêts à recommencer. » | | | À: Nicodilo · 14 février 2010 à 13:24 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 12 de 50 · Page 1 de 3 · 3 940 affichages · Partager Janvier 1938 : Premier congé en France ; rencontre de la future Mme Degoul.Octobre 1938 : retour au Togo
« Je fus à nouveau affecté dans le Nord. Depuis 3 ans, les populations y avaient sensiblement changé d’aspect physique ; elles n’avaient plus cet aspect de bêtes traquées que j’avais connu. La famine avait peu à peu disparu et de ce fait, leur état sanitaire était déjà bien meilleur. Dès lors, il paraissait possible de procéder au deuxième bon en avant que l’on avait envisagé. Dans un premier temps, il avait paru sage et important de permettre aux populations de se refaire physiquement. Ceci étant en cours de réalisation, il importait dans un second temps de lancer et développer une culture industrielle, adaptée au sol et au climat, susceptible d’apporter de l’argent frais aux cultivateurs qui n’en connaissaient pas l’usage.
Lancer une culture industrielle, constituait de toute évidence le premier maillon du développement économique du pays. Lancer une culture industrielle, présentait, en outre un double avantage : d’une part, c’était un moyen d’augmenter la capacité fiscale des Africains et par conséquent les possibilités budgétaires, d’autre part, la vente de ces produits sur les marchés étrangers permettrait au territoire l’importation des devises dont il avait tant besoin pour l’équipement du pays.
Après beaucoup de réflexions et quelques essais, ce fut la culture de l’arachide qui fut retenue. A nouveau, nous dûmes procéder à l’achat de semences, constituer des greniers par villages sous la responsabilité du Chef, faire préparer en temps voulu les terres pour recevoir les semences juste à point, distribuer ces semences dans une période courte et précise, déterminée par l’arrivée des premières pluies. Ensuite, après récolte, il convint d’organiser les marchés, de protéger le cultivateur afin qu’il reçoive le juste prix de son travail. »
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(p24) « Au cours des recensements que j’ai effectués, j’ai été amené à constater de très nombreux cas de cécité, attribuable à une carence vitaminique. Il faut dire que dans la savane, on ne trouvait aucun arbre à fruits, ni aucune plante à baies. Les cultures destinées à l’alimentation ne comportaient pas de variétés. Elles se résumaient au mil, à l’igname et quelques patates. Tous ces légumes et céréales étaient vraiment pauvres en éléments vitaminiques. Pour pallier aux graves inconvénients de cet état de fait, j’eus recours à deux subterfuges. D’une part, je distribuais à tous les chefs, quatre noyaux de mangue. Je conseillais à chacun d’eux de les planter autour de leur « tata » (en Afrique groupe de cases rondes constituant une maison familiale et incluses dans une même enceinte). Je leur fis valoir qu’en grandissant ces arbres indiqueraient à tous la case du chef, et qu’en outre ils auraient des fruits très agréables et très juteux. Cela leur plut et tout se passa comme je l’avais prévu. Je savais bien que par ce que le manguier était l’arbre des Chefs, les villageois auraient envie de dérober quelques fruits et qu’à leur tour, ils planteraient les noyaux.
D’autre part, j’utilisais la ruse de Parmentier. Pour mon usage personnel, je fis réaliser un jardin potager où l’on fit pousser la plupart des légumes de France.
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On déroba, surtout la nuit, une certaine quantité de tous ces légumes. Et c’est ainsi que quelques années après, on trouva dans la brousse des tomates, des aubergines, des salades etc...
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(p25) Lorsque je partais en tournée, il ne me déplaisait pas d’assister au tam tam qui avait lieu dès que se produisait un rassemblement. J’aimais également, mon travail achevé, parler longuement avec les vieux, qui ne manquaient pas d’assister, en spectateur, aux recensements, ou aux séances foraine du tribunal. J’apprenais ainsi une masse de choses fort intéressantes. Il m’est également arrivé de passer une nuit entière à discuter avec un Imam (religieux musulman). J’étais surpris de constater qu’il connaissait parfaitement l’histoire des croisades. Il n’ignorait rien non plus des personnages de notre ancien testament. Cette nuit là me paru très courte. Mais par dessus tout, la nuit venue, j’adorais aller entendre les Griots du Niger. Ce sont des personnages pétillants d’esprit. Les thèmes de leurs chansons portaient toujours sur des événements ou des personnages d’actualité. Ils improvisaient sur des rythmes conventionnels. Il existe, en effet, en Afrique des rythmes pour la joie, pour la tristesse, pour la mort, pour la naissance, pour les mariages. Ils sont invariables. Par contre, pour chaque événement, un certain chanteur improvise des mots de circonstance. Car dans tout tam tam, il y a le chanteur. Les refrains sont repris par l’assemblée. Or, donc, les Griots étaient des personnages éminemment spirituels. Je jouissais d’autant plus de leurs chansons que j’avais toujours, auprès de moi, mon fidèle interprète, qui traduisait. »
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(p27) « C’est ainsi qu’il me vient à l’idée de parler des tatouages en creux ou en relief. Ces marques qui pouvaient paraître inesthétiques étaient cependant nécessaires et même indispensables. Elles résultaient d’incisions pratiquées dès le plus jeune âge sur la figure des enfants des deux sexes. Elles étaient recouvertes aussitôt, pour la cicatrisation, de bouse de vache et de toiles d‘araignées. Ces tatouages ont toujours surpris les Européens. Mais à une époque où n’existait pas encore des registres d’état civil, il importait de pouvoir prouver ou parfois retrouver son identité. Il ne faut pas oublier que l’Afrique compte une infinité de langues et de races différentes, lesquelles, de toute éternité, étaient opposées les unes aux autres, et ne se voulaient pas de bien.
Au cours de combats que se livraient les clans, nombreux étaient morts, mais également ceux qui étaient réduits à l’esclavage ! Hommes, femmes et enfants. Il était donc à peu près impossible aux très jeunes enfants de retrouver leurs origines. Les tatouages le rendaient possible. Ils constituaient une véritable carte d’identité. Ils permettaient de connaître la race, la tribu, le village et la famille de chaque individu. C’est du reste, ces réserves d’esclaves qui ont permis le commerce et la traite. Ces derniers ont, en effet, servi de monnaie d’échange avec les navigateurs qui cherchaient à vendre leur pacotille.
Par ailleurs, la Louisiane, occupée au nom de la France depuis 1682, n’a commencé à être colonisée qu’à partir du tout début du 19ème siècle. Ce territoire immense était la propriété d’une poignée de nobles français. Mais, sa mise en valeur nécessitait la présence d’une abondante main-d’œuvre, qui n’existait pas sur place.
Les navigateurs comprirent très vite que l’importation de main-d’œuvre noire dans ces pays d’Amérique pouvait constituer pour eux une immense source de profits. Et voilà comment a débuté la traite des noirs qui fut abolie par Schoelcher en 1848 !
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Juin 1941 : Lomé
(p59) « Depuis le mois de septembre 1939, il s’était passé beaucoup de choses. La guerre avait eu lieu ; des bataillons de renfort avaient rejoint la métropole pour participer aux combats ; des camarades avaient été tués, d’autres avaient été fait prisonniers, d’autres enfin avaient disparu. L’armistice signé, un certain nombre de camarades avaient rejoint Londres et le Général De Gaulle. Plus aucun homme, en âge de porter les armes n’était autoriser à quitter la France. En conséquence de quoi, la relève ne pouvait être assurée. Il était donc normal que moi et quelques autres camarades qui avions eu la chance d’échapper à la guerre, payent de leur personne. A plusieurs reprises, j’avais demandé avec insistance l’autorisation de rejoindre les forces françaises libres mais le Gouverneur s’y était opposé, m’affirmant que je rendrai beaucoup plus de services à mon pays en restant à mon poste, plutôt que d’aller porter le fusil. En fait, une semaine après notre arrivée à Lomé, je fus affecté à la direction des Finances comme adjoint. Peu après, je fus nommé simultanément Comptable gestionnaire du magasin général d’approvisionnement. Dans ce même temps, le climat se dégrada rapidement. Le Gouvernement de Vichy et je ne dis pas le maréchal Pétain, avait rappelé le Gouverneur en place pour le remplacer par une autre « gueule cassée » de la guerre 1914-1918. En outre, il était accompagné par un officier MA (Menées Antinationales) à la solde des Allemands. Alors commença une atmosphère lourde de suspicions réciproques et de doutes. Les relations entre les personnes devinrent de plus en plus acerbes, empoisonnées qu’elles étaient par l’éloignement, l’isolement, le manque d’information, le manque de nouvelles de la famille vivant en France, le manque de relations avec le monde extérieur, l’ignorance même où l’on était de la durée possible de cet isolement subordonnée à la durée de la guerre. Finalement tout le monde voulait exprimer son patriotisme. Chacun prenait position pour le Maréchal Pétain ou pour le Général De Gaulle. Dans ce dernier cas, il était recommandé de n’en rien dire si on voulait éviter les ennuis, les brimades et les sanctions. »
(p62) « A cette même époque. L’Amérique fournissait des armements à l’ Angleterre et à la France combattante pour les fronts d’ Egypte, de Cyrénaïque et de Tripolitaine. Elle préparait également son entrée dans la guerre. Dans ce but, elle avait crée de toutes pièces à Lagos, au Nigeria, des usines d’assemblage de matériels. Toujours pour la guerre et en prévision de la guerre, les autorités militaires américaines avaient également constitué des stocks très importants de médicaments et en particulier d’antibiotiques. A la demande du Gouverneur du Togo, je préparais à sa signature une lettre aux autorités militaires américaines, leur exposant la précarité de notre situation, due au manque de ravitaillement, à l’épuisement des personnes, au manque de médicaments les plus élémentaires, aux nombreux décès qui en découlaient. Nous demandions en conséquence, s’il leur serait possible de nous fournir les médicaments figurant sur un document annexe, avec les quantités indiquées. Nous précisions que, dans l’affirmative, nous nous engagions à régler cash. Les autorités américaines répondirent qu’il leur était impossible de nous donner satisfaction, sous réserve cependant, que le gouverneur de Togo leur assure l’exclusivité de la fourniture de médicaments pour quarante ans. Il leur fut répondu que, dans ces conditions, nous continuerons à mourir. »
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13 mars 1942 : naissance d’un premier enfant : Paul. Eté 1942 : hospitalisation (septicémie et coma).
Février 1943 : affecté à Anecho (Togo) en tant que chef de district.
24 avril 1943 : naissance d’une petite fille : Dany
- lancement de la culture du maïs pour fabriquer du carburant (pénurie de pétrole) - Puis de l’huile de palme pour la même raison
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(p69) « C’est à Anecho que je reçus, vers le mois de juillet 1944, si j’ai bonne mémoire, la visite du nouveau Gouverneur Général de l’AOF nommé par le gouvernement d’ Alger. Sauf erreur de ma part, il se nommait Cornary. Dès son arrivée, il me convoqua dans le bureau mis à sa disposition et me dis : - Degoul, pour la première fois, je fais votre connaissance, mais je n’ignore pas tout ce que vous avez fait pour la Résistance, et je tiens à vous en féliciter et à vous en remercier. Je sais à quel point vous avez payé de votre personne et combien votre santé en a été compromise. Je sais également, combien grand est votre épuisement. Toute fois, dans les circonstances présentes, il n’est pas possible d’envisager une relève avant de longs mois. Dans ces conditions, je vous demande de continuer de tenir et de poursuivre votre sacrifice, qui pourra, peut-être aller jusqu’à la mort ! Je compte sur vous. »
Septembre 1944 : nouvelle hospitalisation Octobre 1944 : Adjoint au Commandant de cercle de Lomé
- Lancement de la culture de légumes - Création de fours à pain - Lancement de la culture de café - Lancement de la culture du riz
Janvier 1945 : nouvel hospitalisation : abcès abdominal
- Amélioration de la culture des noix de coco - Lancement des élevages de bovins
Juin 1944 : hospitalisation : violent accès de paludisme
- déstabilisation du pays par les Anglais qui souhaitent voir le Togo rattaché à la Gold Coast.
(p77) « Pour la première fois dans ma carrière, j’eus l’occasion de constater que lorsque, dans un pays, ils se produit des mouvements subversifs, il faut le plus souvent, en chercher la cause à l’étranger. Pour des raisons variées, c’est presque toujours un pays étranger qui a intérêt à déstabiliser un autre pays. Plusieurs fois dans ma carrière, j’ai eu confirmation de la chose.
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Le 9 mai 1945, un grand coup de tonnerre se produisit. On apprenait la capitulation de l’ Allemagne. Ce fut subitement comme si un violent mistral venait de balayer le ciel et l’atmosphère. Un grand calme et une grande détente s’ensuivirent. Le comportement des gens fut modifié, comme par un coup de baguette magique, les portes de la prison s’ouvraient : on pouvait, enfin, après environ cinq longues années d’isolement, espérer rentrer en France. »
Août 1945 : Départ pour la France. Arrivée au Havre. (Paul a 3 ans et 40 de fièvre toute la traversée)
(p82) « Mais je dois relater, avant d’arriver au Havre, combien nous avions hâte de revoir la terre de France. Lorsqu’enfin, nous vîmes dans le lointain, la terre, nous pleurâmes comme des enfants. C’était la France, notre pays, mais depuis 5 ans, il s’était passé tant de choses que nous nous demandions si nous nous y reconnaîtrions. Après de tels bouleversements, nous allions découvrir une nouvelle France que nous ne connaissions pas. Il faut vraiment avoir longtemps quitté son pays pour comprendre tous les liens qui vous rattachent à la patrie.
J’ai connu le Havre en 1938, mais au fur et à mesure que nous approchions et que l’on pouvait mieux voir, je fus bouleversé de constater qu’il ne restait plus rien de la ville. Elle était totalement rasée. Il n’y avait plus que des décombres informes.
Les américains qui occupaient la ville se comportaient comme de vrais conquérants. Aucune jeune fille ou femme mariée ne pouvait sortir seule sans risquer le pire. Les GMC militaires dévalaient à grande vitesse dans les rues : tant pis pour celui qui ne dégageait pas la chaussée à temps. Lorsqu’une personne était fauchée, on ne s’arrêtait pas. Les habitants du Havre en était arrivés à regretter l’occupation allemande ! La même chose devait arriver, un peu plus tard, en Indochine... »
Janvier 1946 : Ministère de la FOM à Paris (France d’Outre Mer)
Juillet 1946 : Concours d’admission à l’ENFOM (Ecole Nationale de la FOM)
A cette époque, la France est morte de faim. Mr Degoul, pendant sa scolarité n’y échappe pas.
Juillet 1947 : Sorti 4ème de l’ENFOM.
Janvier 1948 : Brazzaville.
(p97) « L’arrivée à Brazzaville, par la voie des airs est tout ce qu’il y a de plus surprenant. En effet, d’avion, on aperçoit de l’eau partout, comme si l’on abordait l’océan. Sur le moment, il est difficile de comprendre ; il faut dire que le Congo est le deuxième grand fleuve du monde, après l’Amazone, qu’il bat parfois par son débit. Eu Europe, il n’existe que des fleuves de dimensions modestes. Comment imaginer, qu’en amont de Brazzaville, la largeur du fleuve soit de 55 kilomètres et que sa profondeur varie entre 250 et 500 mètres. Et subitement, entre Brazzaville et Kinshasa (ex-Léopoville), la largeur se réduit à environ 4 à 5 kilomètres. Alors, le courant devient d’une rare violence et va s’écraser un peu plus loin sur d’immenses blocs de rochers : les premiers rapides du Congo, qui vont ensuite se succéder jusque-là l’océan. » .. « Deux capitales, deux traditions, deux politiques de colonisation. Du côté de Brazzaville, une colonisation débonnaire et démocratique. On pouvait y voir des Européens côtoyant les Noirs, un Européen s’arrêtant saluer un Noir et lui serrer la main, des Européens et des Noirs consommant à la même terrasse de café et parfois à la même table. C’étaient là des scènes de la vie quotidienne. Du côté de Kinshasa, c’était une colonisation basée sur le racisme : dans les rues, deux trottoirs ; un pour les Européens, l’autre pour les Noirs. Si un Noir se fourvoyait sur le trottoir auquel il n’avait pas accès, il était immédiatement ramassé par la police et placé en prison. Aucun Noir n’était admis dans les restaurants, les cafés et les hôtels. Si un boy ou un cuisinier ne se présentait pas le matin au travail, la maîtresse de maison téléphonait à la police qui allait s’assurer de l’intéressé et le conduisait en prison... Aussi, au Congo Belge, les prêtres catholiques tenaient le haut du pavé. Ils définissaient aussi la politique scolaire. Partant du principe que les Noirs étaient des primitifs et, par conséquent, incapables d’assimiler les connaissances de la culture européenne, pourquoi ouvrir des écoles ? Donc, il est préférable de pas les multiplier. Il faut tout de même quelques écoles où l’on apprendra aux élèves les rudiments de l’écriture et du calcul. Ces élèves pourront ainsi, plus tard, tenir les emplois subalternes du commerce et de l’industrie. A Kinshasa, beaucoup de choses étaient interdites aux Noirs, mais, on avait oublié de leur interdire de traverser le fleuve et de se rendre à Brazzaville. Là, il leur était possible, spontanément, de faire une comparaison entre leur condition et celle de leurs frères du Congo français. Aussi était-il facile de prévoir qu’une révolte éclaterait un jour et qu’elle serait terrible ; que les religieux paieraient un lourd tribut et que des ruisseaux de sang couleraient. »
1948 : nommé Directeur de l’administration à Brazzaville.
Arrivé d’un nouveau Gouverneur Général corrompu avec sa bande : Mr Cornu Gentil, Mr Bourges, Mr Ladevèze et Madelaine Taffin. (Mr Cornu Gentil sera par la suite Ambassadeur de la France à l’ONU, maire de Cannes etc., Bourge sera ministre de la guerre puis aussi maire de Cannes.) Quelques problèmes s’ensuivent entre Mr Degoul et ces personnages. Septembre 1948 : naissance d’un petit garçon : Pierre Février 1950 : retour en France | | | À: Nicodilo · 17 février 2010 à 12:52 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 14 de 50 · Page 1 de 3 · 3 856 affichages · Partager Décembre 1950 : Fort Lamy Tchad : directeur du personnel Mars 1951 : Fort Archambault : Administrateur
(p140) « Lorsqu’en Europe, on parle de racisme, on n’a aucune idée, même approchée, de l’acuité de ce sentiment en Afrique. Il peut aller, couramment, jusqu’au meurtre. La vie compte si peu dans ces pays. Pour comprendre la dimension de cet antagonisme, il faudrait pouvoir procéder au dénombrement des langues et dialectes pratiqués sur cet immense continent. Ces ethnies ont toutes des cultures différentes. Pour en donner une petite idée, il existait 11 langues dans la première circonscription que j’ai été amené à administrer. Elle était cependant de dimension modeste. »
« Ainsi nous sommes arrivés à Fort Archambault vers la fin mars 1951. J’ai pu immédiatement constater que ce que m’avait dit le Gouverneur était bien au-dessous de la réalité. Mon prédécesseur n’était respecté de personne. Il tutoyait tout le monde et tous le tutoyaient. Il était le vrai soliveau, dont parlait La Fontaine, dans la fable « les grenouilles qui demandent au roi ». Il avait, de ce fait, laissé s’établir une situation anarchique. » .. « Or, personnellement, j’ai toujours pensé et j’en ai fait l’expérience que, lorsque l’on est chef, on est obligatoirement un homme seul par la nature même des choses, quand bien même on reste modeste et accessible aux autres. Il faut savoir l’accepter. C’est ce que j’ai dit à mon prédécesseur, en ajoutant que si la fonction est impersonnelle, celui qui en est investi a le devoir et l’obligation de la faire respecter.
Chaque jour, près de 2 mois, me fit découvrir de nouvelles et graves carences : dépassement de crédits, nombreux rejets comptables non régularisés, aucun recensement effectué depuis plus de 5 ans, registre des prisons non tenus à jour, comptabilité du matériel inexistante, registre des armes et des munitions non tenu, stock de vivre pour les prisons inexistant, un peloton de garde en pleine anarchie, aucun rapport mensuel établi, stock de sécurité pour les cas de disette non constitué. La Société Africaine de Prévoyance faisait apparaître un déficit important, ainsi que plusieurs irrégularités graves. Je m’empresse de dire qu’elles n’étaient pas le produit de la malhonnêteté de mon prédécesseur, mais bien plutôt de sa négligence et de son inconscience.
A cette époque, il existait malheureusement, dans toutes les circonscriptions administratives, un groupe d’individus que je qualifiais de « petit blanc », qui vivaient d’expédients et avaient la prétention de constituer une sorte d’aristocratie par rapport aux Noirs. Ces individus, qui étaient arrivés en Afrique on ne sait trop comment, et qui, en France, représentaient le bas de l’échelle sociale, se montraient hautains à l’égard des Africains, dont ils exigeaient une totale subordination, toujours prêts à l’insulte et à la violence. C’est cette catégorie de personnes qui ont fait le plus de mal, et contre lesquelles j’ai lutté tout au long de ma carrière. Fort- Archambault ne faisait pas exception à la règle. C’est par un tel groupe que mon prédécesseur s’était laissé circonvenir. Je ne sais, sous quel prétexte, ils avaient emprunté à mon prédécesseur le stock de mil de sécurité de la Société Africaine de Prévoyance (SAP), promettant de le restituer. Ils n’en avaient jamais rien fait. La SAP était également propriétaire d’un beau troupeau de bovins, destiné à implanter l’élevage dans la région. Il n’avait jamais été fait de prêts aux gens du pays. D’autre part, l’entretien de ce troupeau coûtait très cher à la SAP. J’arrêterai là l’énumération de mes découvertes, qui risquerait de faire l’objet de plusieurs pages. La liste de ce que je viens de signaler est significative de la situation que j’ai trouvé à Archambault.
J’ai évoqué, ci-dessus, mes découvertes sur le plan administratif, mais, mes surprises ne s’arrêtaient pas là. Il existait à Fort Archambault une importante industrie cotonnière, la Coton Fran. Son directeur, Monsieur Birbaoum, un Belge, s’était érigé en premier magistrat de la ville et de la région. Il considérait l’Administrateur comme un subordonné et se ventait de pouvoir faire et défaire les Administrateurs. Il en avait, à plusieurs reprises, fait la preuve. Mais, il comptait sans mon caractère. Dès le départ, par personnes interposées, il me fit connaître sa surprise que je ne me sois pas présenté à lui, à mon arrivée.
Il existait par ailleurs, à fort Archambault, une importante collectivité religieuse américaine, Mormon. Cette collectivité politico-religieuse s’arrogeait des droits exorbitants en matière administrative.
Enfin, sur le plan politique, un ancien instituteur, Toumbalbaye venait de créer et d’organiser un mouvement dont le but était d’acquérir l’indépendance de son pays. Ce parti se nommait PTT (Parti Progressiste Tchadien). Il avait très rapidement accueilli de nombreux adeptes. Par tous les moyens, il cherchait à contrer l’action administrative. Toumbalbaye, qui devait plus tard devenir Président de la République, était un homme intelligent et qui ne manquait pas de qualité. Il m’avait inspiré de l’estime. Toutefois, il devait devenir mon ennemi N°1, mais je lui rendis coup sur coup.
Et je ne parlerai pas des militaires qui, à l’instar de pas mal d’autres, se considéraient comme autonomes et indépendants de toute autorité administrative. Il existait en effet, à Archambault une petite garnison de tirailleurs ayant à sa tête un Commandant d’infanterie coloniale, qui tenait, en outre, les fonctions de Commandant de la place.
Part ailleurs, il est a noter qu’un certain nombre de fonctionnaires, ou agents, notamment de l’agriculture, se croyait autorisé à s’arroger des attributions de l’Administrateur Chef de District.
Il n’était pas jusqu’au magistrat investi des fonctions de juge de paix, à compétence étendue qui, par l’application du Code Pénal ou du Code Civil, prenait des décisions de justice à l’encontre des Africains comme s’il s’agissait de bons bourgeois français, au plus grand mépris des coutumes. De ce fait, il jetait la perturbation et le trouble parmi les populations qui ne comprenaient pas et venaient se plaindre à moi.
Voilà, en résumé, la situation qui se présentait à moi, à mon arrivée à Fort Archambault. Ce n’était en aucune façon une sinécure. Il importait donc que je retrousse mes manches et que je me dispose à lutter contre vents et marées
En tout état de cause, d’avance, il fallait accepter l’impopularité. J’en avais l’habitude. En effet, dans tous les pays du monde, il est bien connu que celui détient le pouvoir est invariablement décrié, quel que soit son action, sa respectabilité, ses qualités et ses réalisations. Même mon prédécesseur, dont tout le monde usait et abusait, qui était toujours prêt à accepter n’importe quelle proposition, faisait l’objet de critiques. On disait de lui : « c’est un pauvre type et un con ».
Lorsque nous eûmes terminé les dossiers et les papiers, nous fîmes ensemble une tournée générale de la circonscription. Il me présenta tous les Chefs de cantons et de villages. Il me fit connaître les instituteurs et leur école, les cantonniers, les Chefs de secteur agricole, les maçons sur les chantiers, les agents de travaux public en tournée, enfin tout le personnel disséminé dans la brousse, les personnes sujettes à caution etc... Il est remarquable que lorsqu’on arrive à la tête d’un pays, ce sont tout d’abord les noms des personnes suspectes que l’on commence à connaître.
Lorsque mon prédécesseur quitta Fort Archambault, je lui fis rendre les honneurs, comme il se devait. Aussitôt après son départ, je réunis tous les fonctionnaires.
- Messieurs, je vous ai réunis afin que nous nous connaissions mieux. A chacun de vous, je dirai les critiques que j’ai à formuler. D’une façon générale, je demande à chacun de faire son métier, uniquement et pleinement son métier. Je vous demanderai cependant davantage. Dans ce pays, nous ne sommes pas chez nous. Aussi, j’attends que chacun de vous s’élève au-dessus de sa spécialité, chacun de vous est, en outre un ambassadeur de la France. C’est la seule façon dont vous vous imposerez et ferez aimer notre pays. J’ai été amené à constater qu’un certain nombre d’entre vous et particulièrement les plus jeunes, s’arrogent des pouvoirs qui ne relèvent pas de leur spécialité, au mépris des coutumes. Ils règlent des palabres, et rendent des jugements. Cela n’ira pas sans répercutions. Je ne serais pas étonné que ces affaires me reviennent par la voix du Gouverneur. Toutefois, j’ai la prétention d’être le patron et surtout « un patron ». Je vous couvre donc, pour le passé, étant bien entendu que si vous deviez ne pas tenir compte de mes remarques et de mes conseils, il en irait à vos risques et périls. Sur un autre plan, je tiens à vous dire que je vous considère tous, non pas comme des subordonnés, mais comme des collaborateurs. Je n’aime surtout pas la servilité de la part des mes collaborateurs. Je serai normalement amené à vous donner des ordres et des directives. Je n’ai pas la prétention d’être infaillible. Il est possible que vous possédiez des éléments d’information que je n’ai pas. S’il vous paraît que certains de mes ordres ne soient pas applicables dans leur forme, sans danger, c’est à vous à me le dire. Je vous en estimerai que davantage. Il est bien entendu que je ne pourrai admettre une opposition systématique, mais, toute remarque intelligente et bien fondée sera toujours bien accueillie par moi. Je compte faire une équipe autour de moi. C’est la seule façon d’obtenir des résultats. Je compte sur votre collaboration.
Peu de temps après, je pris contact avec l’Officier Commandant de la place et lui demandais de considérer que, bien que militaire, il m’était subordonné puisque j’étais seul, éventuellement, à pouvoir réquisitionner l’armée et en cas d’opérations, je devenais de droit, Chef d’opérations. En tout état de cause, je lui fis valoir qu’il était mieux de s’entendre et de vivre en bonne harmonie.
Je pris également contact avec le magistrat et me permis de lui faire très calmement et amicalement des remarques sur sa façon de juger les affaires. Il le prit de haut et me rappela le principe de la séparation des pouvoirs.
Je convoquais également Toumbalbaye, le leader du PPT. Nous eûmes une conversation intéressante. Je l’interrogeais sur ses buts et ses moyens. Je lui déclarais que je n’avais personnellement rien contre son mouvement. Toutefois, je lui fis connaître qu’en aucune façon, je n’accepterais que mon autorité soit bafouée ni que l’ordre public soit perturbé. Le cas échéant, il ne devait pas compter sur mon laxisme.
Enfin, je convoquais le groupe d’individus qui avait abusé et s’était joué de mon prédécesseur, en lui empruntant d’importants tonnages de mil, qu’ils n’avaient ni restituaient, ni payés. Ces individus se donnaient la qualité de planteur. Toutefois, je n’ai jamais remarqué qu’ils plantaient quoi que ce soit, à part des drapeaux. Malgré leur récrimination, je leur fixai un délai et leur enjoignis de rendre à la SAP les quantités de mil prêtées. Faute d’exécution à la date fixée, je les informais qu’ils seraient déférés devant un tribunal pour escroquerie et abus de confiance, sans espoir de nouveaux délais.
Quand au directeur de la société cotonnière, je le traitais par le mépris ; étant bien certain que d’une façon ou d’une autre, ils se trouverait avant longtemps avoir recours à mes services. Je l’attendais donc au virage.
Tout le monde était donc fixé sur ce que serait mon comportement. Il est bien entendu, que jamais plus personne ne pénétra dans mon bureau sans s’être fait annoncer et y avoir été convié.
Très peu de temps après, il se trouva que je reçu la visite du Procureur Général de la République. Il me demanda ce que je pensais du juge en place à Archambault. Je lui exprimais mes réserves et l’informais des plaintes que je recevais de la population. Il me demanda d’aller chercher le juge de sa part et de la faire venir dans son bureau. Il le fit aussitôt muté à Fort Lamy sous sa direction.
L’Inspecteur Principal de l’Agriculture vînt à son tour et ramena avec lui à Fort Lamy un des ingénieurs qui continuait à s’occuper de problèmes qui ne relevaient pas de ses fonctions.
Enfin, le commandant de la place se fit rappeler à l’ordre par le Gouverneur Général, Haut Commissaire de la République lors de son passage
Inutile de dire qu’à partir de ce jour, mon autorité fut bien établie et plus personne ne s’avisa de fronder. Cela changeait tant de mon prédécesseur qu’en parlant de moi, on disait le Dictateur bien que je fusse loin d’être ce que l’on disait. Je n’étais pas un ogre et était accessible à tous, mais pour obtenir des résultats, dans tous les domaines, il importait que la fonction soit respectait. Dans le même temps tout le stock de mil prêté avait réintégrer les greniers de la SAP...
Enfin, je réorganisais la gestion du troupeau de bovins. Pour la garde, l’entretien et le pacage, je procédais au recrutement de deux Peuls. Les Peuls sont de loin les meilleurs éleveurs de bovins en Afrique. Ce ne sont pas des Noirs. Ils sont de race sémite et ont de longue date, émigrés en Afrique où ils ont fondé de grands empires. Enfin, j’ai organisé la traite et la vente du lait, qui jusqu’à maintenant était perdu, certainement pas pour tout le monde, je suppose. »
../..
(p159) « La guerre étant terminée, le Parti Socialiste ressemblait fort à l’armée espagnole ; il ne restait que les généraux et les officiers supérieurs. Il fallait donc, le plus vite possible, reconstituer les troupes. Je ne sais qui eut une inspiration de génie. Il était possible de regonfler rapidement les effectifs avec les Territoire d’Outre-Mer. Il suffisait, par législative, de décider de leur représentation à l’Assemblée Nationale Française. Ce qui fut fait. Alors, un groupe de socialistes vint tenir congrès au frais du parti ; on y fit venir quelques personnages en vedette de chaque territoire. Ce fut le congrès de Bamako.
On y tint à peu près ce langage : la France vous maintient en esclavage ; elle mène une politique indigne et contraire aux Droits de l’Homme. Nous, du parti socialiste français, comprenons vos misères et votre condition misérable. Nous voulons lutter avec vous pour votre libération. Nous obtiendrons que vous soyez représentés à l’Assemblé Nationale. Alors, pour la victoire de votre pays, adhérez à notre parti et faites inscrire vos amis, de telle façon qu’au jour tout proche ou auront lieu les élections, notre parti soit victorieux. Personne en France n’a jamais été au courant de l’existence de ce congrès.
Et c’est ainsi qu’un beau jour, je fus informé officiellement que des élections législatives auraient lieu quatre mois après.... Il n’existait aucune liste électorale et aucun recensement n’avait été fait depuis 5 ans ! »
(p177) « Au passage, il faut que je dise un mot sur les bulletins de vote. Etant donné qu’une grande majorité de la population était illettrée, chaque candidat avait choisi un signe de reconnaissance : d’abord une couleur, ensuite un dessin. L’un des bulletins était de couleur rouge et représentait une houe, un autre était jaune et figurait un lion, un autre était mauve et représentait une antilope, un autre était rose et figurait une girafe etc. »
(p195) « Il faut dire qu’en Afrique, tout ce qui paraît anormal ne peut provenir que d’un maléfice. La maladie, par exemple, ne peut advenir que par le fait d’une personne qui vous veut du mal. Il en est de même de la mort. Dans ces cas-là, la famille va offrir des dons au sorcier et lui demande le nom des responsables de la maladie ou de la mort. Il se peut, du reste, que ce soit le même sorcier qui été consulté pour jeter le sort. Le sorcier, dans ces cas-là, à toujours un compte à régler avec quelqu’un qui s’est refusé à lui verser une dîme ou qui met en doute son pouvoir. C’est celui-là qui sera désigné comme responsable de la maladie ou de la mort. A partir de cet instant, le responsable désigné n’a plus qu’à tenter de battre tous les records de vitesse et d’astuces pour déjouer la poursuite de la famille en furie. Il sait que c’est pour lui une question de vie ou de mort. »
(p197) « A chaque nouvelle tournée, il m’était donné de constater les progrès, toujours plus grands, de la propagande orchestrée par Mr Toumbalbaye, cet instituteur, dont j’ai déjà parlé, leader du Parti Progressiste Tchadien. Il était intelligent, habile et savait convaincre. Dans chaque village, maintenant, on trouvait un groupe de ses partisans, qui à son tour, faisait du prosélytisme. Ces prosélytes déformaient souvent la pensée de Toumbalbaye. Leurs arguments étaient souvent naïfs, pour ne pas dire bêtes mais tout le monde y croyait. Ils allaient, disant que si Toumbalbaye devenait le chef du Tchad, personne ne paierait plus d’impôt, que l’on donnerait à chaque administré un camion et pour les femmes une machine à coudre. Je ne manquais jamais de battre en brèche cette propagande. A chaque tournée, je m’attachais à dénoncer les mensonges dont étaient victimes les villageois. »
(p203) « Moi, le mécréant, il faut que je dise mon admiration pour ces prêtres et ces sœurs, pour leur efficacité, leur largeur de vue, leur influence bénéfique sur les populations et leur courage. En Europe, le Clergé, d’une façon générale, se borne à enfoncer des portes ouvertes. Par contre, les missionnaires qui arrivaient en Afrique, ne pouvaient rien attendre de personne, ils ne pouvaient même pas compter sur un casuel. Pour assurer le matériel, par la suite construire, en un mot se procurer de l’argent, ils ne pouvaient compter que sur leurs mains et leur tête. En résumé, ils devaient connaître un métier. L’un d’eux que j’ai très bien connu fabriquait du savon qu’il vendait aux Africains, à un prix inférieur à celui du commerce. Avec les produits de la vente, il put construire au début, une résidence relativement confortable pour quatre pères. Ensuite, il construisit, plusieurs bâtiments à usage d’écoles. Il devait surveiller la main d’œuvre et lui donner des directives et la payer bien entendu. En même temps, il commença lui même à enseigner. Par la suite, il construisit une véritable et très coquette église. Plus tard encore il prépara des bâtiments en prévision de l’arrivée des sœurs, lesquelles l’aiderait pour l’enseignement et s’occuperaient de soigner. Je dois ajouter que leur Evêque ne devait compter que sur la générosité des missions. Ils étaient donc tous au contact quotidien des réalités et des difficultés. Les sœurs fondèrent des maternités et des dispensaires. En outre, elles enseignaient et s’occuper des enfants en dehors des heures de classe. Elles apprenaient aux femmes adultes l’hygiène et la couture. Etc. Par la suite, j’ai fait la connaissance d’un très vieux père qui avait fondé la première des missions au Congo. Il était un peu courbé et ramassé sur lui-même. Au cours d’une conversation que nous avons eu ensemble, il me disait avec sa petite voix cassée : « Oh, ce n’est pas un pêché d’être noir, mais c’est un bien grand malheur ! »
(p231) hommage à sa femme :
« A plusieurs reprises, j’ai dit combien mon petit Pierre (surnommé Moineau), par sa simple attitude et par sa connaissance de plusieurs langues, m’avait souvent facilité les choses. Mais, pour être juste, je dois rendre hommage à mon épouse, qui, au cours de mes tournées, sans que je lui jamais demandé, s’occupait des problèmes sanitaires. Elle amenait des médicaments et soignait adultes et enfants, toutes les fois que cela relevait de ses possibilités. Elle prodiguait également des conseils pour les femmes enceintes et les enfants en bas âge. Pour tout dire, à nous trois, nous formions une équipe et je crois que la chose était appréciée par les Africains. Arrivée très jeune en Afrique, mon épouse sue très vite devenir une grande dame, dans la meilleure acceptation du terme, c’est à dire sans vanité, sans prétention, sans mépris, mais bien plutôt avec une grande gentillesse et beaucoup de naturel et d’humanité. Mais, en outre, être la plus grande dame du pays ne résulte pas seulement d’une situation de fait. Toutes les femmes n’en sont pas capables. Les Administrateurs, comme tous les fonctionnaires, faisaient l’objet deux fois par an, d’une notation. Toutefois, étant donné les fonctions que nous étions appelés à tenir, la note du mari était affecté d’un coefficient relatif à son épouse. Je peux dire que ma femme, souvent, au cours de ma longue carrière, a eu l’occasion, avec bonheur, avec simplicité et beaucoup de gentillesse, de recevoir les plus hauts personnages de notre temps, français, étrangers, les grands Proconsuls de la République ainsi que les hauts Dignitaires, dont elle a toujours reçu les hommages et les remerciements. »
Fin 1952 : Nouvelle hospitalisation : typhoïde : coma : perdu 20 kg.
(p250) « Mon séjour à Fort Archambault s’acheva sur une apothéose. Au début de l’année 1953, nous eûmes l’immense honneur et l’immense joie de recevoir pour plusieurs jours le Général De Gaulle. A cette époque, il n’était plus « aux affaires ». Pour un temps seulement il n’était que Chef du Rassemblement du Peuple Français. Toutefois, le Gouvernement en place à cette époque, avait donné des consignes afin qu’il soit reçu partout avec la qualité de Chef d’Etat. C’était vraiment la première fois que nous avons accueilli «un grand seigneur ». Grand seigneur, il l’était dans la meilleure acceptation du terme, il l’était dans toute la noblesse du terme, il l’était jusqu’au bout des ongles. Il l’était par son port, par sa courtoisie naturelle par ses attitudes, par l’ascendant qu’il prenait tout naturellement sur tout ceux qui l’approchaient, par son intelligence rayonnante, par son sens de la synthèse, par sa fulgurante compréhension des problèmes. A la fois, il vous attirait et vous en imposait. Malgré son autorité naturelle, il était pourtant simple. Il avait beaucoup de fierté, mais n’avait pas d’orgueil. Il vit en entendit beaucoup de monde, en particulier parmi les Africains et prit des notes. Il jouissait en Afrique comme ailleurs, du reste, d’une telle popularité et d’un tel engouement que beaucoup de jeunes Noirs portaient son nom. »
(p253) « Arrivé à Fort Lamy le 29 décembre 1950, je quittais Fort Archambault par avion, à destination de la France, le 23 mai 1953. Quand je parvins au terrain d’aviation, je trouvais le chef de région et mes camarades Administrateurs en grand uniforme. Je passais en revue l’armée qui me rendit les honneurs, la gendarmerie, la police, et tous les corps constitués. Les civils et en particulier, les commerçants étaient tous là avec leur épouse. Il y avait également beaucoup d’Africains. J’avoue que j’en est eu du plaisir. Cela semblait prouver que j’avais acquis la considération et l’estime d’une bonne partie de la population.
Besangar, mon très fidèle et très sympathique interprète resta auprès de moi jusqu’à l’ultime minute. Mais voilà que, tout à coup, j’aperçus un groupe assez important de Noirs à l’autre bout de la piste. Je m’en étonne et demande à Besangar ce que cela pouvait être. Il me dit : Je crois bien que c’est Toumbalbaye et ceux de son parti. Je quittais immédiatement tous ceux qui étaient venus assister à mon départ, et me dirigeais vers ce groupe. C’était bien Toumbalbaye. A mon approche, il s’avança résolument vers moi. Nous nous serrâmes la main. Il me dit : - Monsieur l’administrateur, nous nous sommes souvent heurtés, mais je tenais à venir vous saluer, avant votre départ. Je tenais à vous dire l’estime et le respect que j’ai pour vous ! Vous avez réussi le tour de force de rétablir l’ordre et l’autorité dans notre pays, je voulais vous en remercier. Vous avez été sévère mais juste. Vous avez su rétablir la discipline. Ce n’est qu’à cette condition qu’un pays peut s’élever. Tout cela, je tenais à vous l’exprimer. - Monsieur Toumbalbaye, nous n’avons pas souvent été d’accord, mais je vous ai toujours apprécié pour plusieurs raisons : vous êtes honnête, travailleur et intelligent. Vous ne pouvais pas savoir à quel point j’apprécie les paroles que vous venez de prononcer. Elles me payent de beaucoup de peine, de beaucoup de fatigue, et aussi de quelques doutes. Et ces paroles, je sais qu’elles sont sincères car, vous, au moins, vous n’êtes pas ici, sur ordre. Je vous en remercie vivement. Je partirai en congé réconforté.
Nous nous quittâmes là dessus, mais sous mes grandes lunettes noires, deux grosses larmes coulaient.
(p260) Extrait d’une lettre africaine : « Monsieur le contentieux, par la présente, je viens sauter humblement sur vos genoux, avec la disgrâce qui me caractérise et de porter à votre bienveillance si admirable pour savoir ce qui suit : Mon épouse Alphonsine, comme moi de race Mushi s’est vue depuis quelques temps fricoter mystérieusement par Baise Mondali, commis à la société forestière. Ce sinistre individu qui lui impose le coït quasi-conjugal, possède en outre la turpitude d’être un Murega, c’est à dire un fils de chien !... »
(p161) « Une chose m’a toujours surpris en ce qui concerne le personnel que je ne suis jamais parvenu à m’expliquer : c’était l’attachement que, parfois, certains manifestent à l’égard d’un patron. Par exemple, j’ai eu, à un certain moment de ma carrière, un boy. Mon comportement a été à son égard le même que j’ai toujours eu avec le personnel de maison. Toutefois, celui-là, pourquoi, m’a totalement adopté. Et, dis ans après, si quelqu’un lui demande qui est ton patron, il répondra sans aucune hésitation : c’est le Commandant Degoul. Il n’a pourtant travaillé que deux ans pour moi et ne m’a jamais revu. Depuis, il a travaillé avec plusieurs personnes. Mais jusqu’à sa mort, je serai toujours son patron. Pourquoi ? | | | À: Nicodilo · 21 février 2010 à 17:17 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 15 de 50 · Page 1 de 3 · 3 816 affichages · Partager Ce texte me rappelle de nombreux souvenirs : je suis arrivé au Cameroun en 1949 et j'ai rencontré de nombreux administrateurs qui vivaient ce qui est décrit. Les cimetières des postes administratifs comportent de nombreuses tombes d'enfants, d'épouses de ces fonctionnaires, dont la plupart courageux et dévoués. Mais comme dans tout métier, il y avait des moutons noirs, ivrognes, obsédés, tordus en tous genres...Les missionnaires catholiques ont fait une oeuvre extraordinaire avec des moyens très limités et un grand enthousiasme. Tout cela est ancien certes mais il n'y a aucune raison de se voiler la face à propos de la colonisation : des excès eurent lieu, mais presque tous les actuels dirigeants africains lui doivent d'être au pouvoir ! A ne pas oublier... | | | À: Nicodilo · 21 février 2010 à 18:35 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 16 de 50 · Page 1 de 3 · 3 803 affichages · Partager Passionnant et impressionnant témoignage de terrain qui nous fait aussi effectuer un "voyage dans le temps" ! C' est une période d' histoire qui parait à la fois éloignée et proche. Et comme pour toutes les époques, les réalités décrites sont complexes et contrastées. Merci | | | À: Mboloani · 22 février 2010 à 14:48 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 17 de 50 · Page 1 de 3 · 3 776 affichages · Partager "des excès eurent lieu, mais presque tous les actuels dirigeants africains lui doivent d'être au pouvoir ! A ne pas oublier..."
Je ne connais malheureusement pas grand chose et ce livre a été pour moi un premier pas vers l'histoire africaine. Cependant, j'ai l'impression que les dirigeants actuels ne font grand chose pour leur peuple malgré les immenses richesses que certaines régions possèdent. Il n'y a aucune redistribution. Alors de quelle façon comprendre cette information "tous les actuels dirigeants africains lui doivent d'être au pouvoir" Merci Mboloani de (nous) m'éclairer la lanterne. Dilo
(la suite arrive bientôt... je retape tout à l'ordinateur)
VF, pourquoi avoir retiré ce post de "récit de voyage". Je pense qu'il sort en effet des renseignements d'hôtels, de transports et de cadeaux... | | | À: Nicodilo · 22 février 2010 à 16:41 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 18 de 50 · Page 1 de 3 · 3 773 affichages · Partager Bonjour à vous,
D'abord, j'aimerais rappeler que lorsque votre personnage-clé est arrivé au Togo en 1936, le Togo venait de cesser d'être colonie allemande pour devenir colonie française et l'état de délabrement physique des populations ne saurait être imputé aux nouveaux maîtres.
Les dirigeants africains actuels ont pour la plupart été formés par les partis politiques français, les enseignants français (dans leur pays ou en France), et les divers états n'existent que comme vestiges des anciennes colonies : AEF et AOF. Les actuelles frontières ne reposent sur rien d'autres que les accords jadis passés entre puissances coloniales, qui ont partagé le gâteau. Lors des indépendances, en 1960, le pouvoir fut pris par des hommes participant au pouvoir en France (cf. Houphouët-Boigny, Senghor), d'ex-séminaristes défroqués ou prêtres (l'ineffable Fulbert Youlou), d'anciens militaires de l'armée française, auxquels ont succédé des gens aux compétences tout aussi douteuses bénéficiant de soutiens extérieurs sur lesquels un voile pudique est jeté. C'est en ce sens que je dis les dirigeants actuels héritiers de la colonisation. Et ils se battent bec et ongles pour conserver un pouvoir généralement aux origines douteuses... | | | À: Mboloani · 22 février 2010 à 17:06 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 19 de 50 · Page 1 de 3 · 3 769 affichages · Partager Merci Mboloani pour cet éclaircissement Puis-je me permettre une autre question ? Que pensez-vous de ce récit ? Le personnage décrit principalement des actions très positives, il y a rarement d'auto-critiques mis à part quelques doutes. En général, on a l'impression que cet homme est incorruptible. Aussi, y aurait-il dans ce texte un point de vue personnel qui ne permettrait pas la critique des Administrateurs ou encore des faits très importants et connus du narrateur mais inexistant dans ce texte. Merci encore de nous enrichir si vous le voulez bien. Au plaisir de vous lire Dilo | | | À: Nicodilo · 22 février 2010 à 18:02 Re: Administrateur de colonies, récit ( Togo) Message 20 de 50 · Page 1 de 3 · 3 762 affichages · Partager Il existe, quand on est au service du gouvernement, quelque chose qui s'appelle "l'obligation de réserve", qui interdit des déclarations critiques, diffamantes à l'égard des supérieurs, et je trouve ce récit parfaitement correct même s'il est parfois critique. Le métier d'administrateur - mon rêve d'enfance...- demandait énormément de sacrifices et donnait de lourdes responsabilités à ceux qui l'exerçaient, qui devaient tout faire à la fois. Paris était loin, les communications étaient lentes, et les moyens disponibles limités. Le métier n'avait rien à voir avec les fonctions exercées aujourd'hui par les préfets et sous-préfets locaux, qui manquent le plus souvent totalement d'imagination et à qui il arrive d'oublier de se rendre au travail.
Je ne sais si l'ouvrage est encore trouvable, mais il y a quelques décennies, j'ai lu un livre Bleu d' Outre-Mer, écrit par Sylvain Monod, qui décrivait les débuts d'un administrateur dans un territoire d'AOF et le récit était assez semblable à celui-ci. Si l'auteur a oublié (?) certains détails, c'est qu'il avait ses raisons mais l'ensemble est assez cohérent et décrit bien les aléas de la vie d'un administrateur.
Une seule remarque : je suis arrivé à Brazzaville en 1956 (j'y suis resté 15 ans) et je n'y ai jamais vu les relations entre Blancs et Congolais avoir l'aspect plaisant et amical décrit dans le texte. Chacun habitait son quartier - La Plaine et Le Plateau villes européennes, Bacongo, Poto-Poto et Ouenzé villes africaines) - et le mélange des populations n'avait lieu que sur le site de travail et dans les marchés en ville européenne...Aucun Africain au restaurant ni à aucune terrasse de café, au cinéma (le prix de la place suffisait à écarter les candidats éventuels...). Les couples mixtes étaient d'une extrême rareté, sauf dans la communauté portugaise, nombreuse, où les femmes africaines étaient traitées avec mépris et quotidiennement insultées. Ce fut une heureuse surprise pour moi d'être affecté à Libreville en 1971 et d'y trouver le joyeux mélange des races qui y règne depuis les origines du pays ! Ni ville européenne, ni ville africaine distinctes et population métisse abondante...
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