Imaginez...
Un lac salé, magnifique, dans un paysage désertique et à la fois calme et torturé. Sur les hauts sommets qui se voient au loin, de tous côtés, de la neige étincelante. Le lac est teinté de couleurs absurdes et magnifiques, du rouge, du bleu profond pas naturel, du blanc craquelé. Le ciel est du même bleu improbable que les endroits bleus du lac. Sur les bords, de la végétation résistante à tout ponctue de tâches vertes l'ensemble de ce cadre paisible et merveilleux. Les habitants de ce royaume sont les flamands roses. Ils glandouillent tranquillement au milieu du lac, certains se déplacent lentement à la recherche de microorganismes dans le lac, qu'ils boivent de leur long bec. D'autres restent immobiles, pensifs, avec des pensées de flamands roses, et lorsqu'un autre leur chante en humains, ils s'envolent en cauchemardant de bipèdes gris et gris.
Tout ce monde est là, établi, depuis des millions d'années et n'a pas changé.
Sauf...
Une heure sur vingt quatre.
D'un seul coup, un bruit se fait entendre au loin. Sur ce haut plateau bolivien, si sec, la topographie et la sécheresse de l'air permettent de voir très loin. Une colonne de poussière se rapproche. Suivie par une autre colonne, puis plus loin derrière, une autre. Au delà, la terrain ne permet pas de voir. Il y a un col. De ce col, surgit une nouvelle colonne de poussière. On devine que ce n'est pas fini.
La première colonne de poussière est maintenant proche, haute, et bruyante. La source de ce déplacement de particules légères est un véhicule. Une machine de 180 cheveaux, fabriquée au
Japon, ou peut être même ici, en
Bolivie, si Toyota délocalise ici, je ne sais pas. A l'intérieur, un chauffeur bolivien privilégié car très mal payé, ce qui est toujours mieux que pas payé du tout, et une cuisinière qui se doit d'être une femme pour "faire mieux". A l'arrière, deux rangées de trois personnes venues ici pour voir ces paysages qu'on dit si paisibles, pour voir ces lacs salés remplis de flamands roses et pour raconter ensuite: j'ai vu des flamands roses dans le Sud Lipiez. Ils ont tous autour du cou plus ou moins la même boite grise ou noire qu'ils ont l'air d'utiliser comme troisième oeil.
La chose se rapproche dans un fracas de décibels incompatible avec la beauté du lieu. Il stoppe, et coupe le moteur. Immédiatement, les six personnes en descendent et se rapprochent presque en courant du bord du lac, avec leur troisième oeil en position d'attaque. Le temps qu'ils arrivent au bord du lac, derrière eux, sortent déjà six autres personnes, puis six autres puis encore six autres, des autres choses bruyantes et poussièreuses. Ca crie, ça hurle, ça braille, ça courre, ça se précipite vers le bord du lac avec les troisièmes oeils. Ca allume des tubes blancs qu'ils mettent dans la bouche et qui font encore plus de fumée. Pendant ce temps là, les chauffeurs et les cuisinières de chaque véhicule installent les nappes sur les pierres plates spécialement aménagées sur le bord de la piste et mettent en route les réchauds pour préparer le repas. Les véhicules crient aussi, même si leur moteur est éteint. Une musique boum boum sort de l'intérieur de leur habitacle. Chacun de ces véhicule crie en même temps, et le tout se cacophonise allègrement et s'ajoute ax beuglement des personnes à trois yeux. Les flamands roses, eux, sont loin maintenant, de l'autre côté du lac, là oú l'eau est trop salée et pique les pattes. Mais ils savent. Dans une heure, tout au plus, tout aura recouvré son calme. Ne resteront que des emballages, les bouts des bâtons blancs, écrasés et éteints, des sacs en plastiques déchirés que le vent emportera très loin dans d'autres endroits tout aussi beaux, qui eux non plus, n'en ont pas besoin. Les six ou sept véhicules auront ravalés leurs personnes à trois yeux, et seront partis ailleurs semer la terreur.
Moi aussi, j'ai payé pour faire ça. Je n'échappe pas à la règle. La seule différence, c'est que je n'ai pas couru, je n'ai pas crié, je n'ai rien laissé par terre. Mais c'est si peu comme différence. J'étais là, j'ai utilisé un sixième du carburant de ces 4x4, et j'ai même peut être, sans faire attention, laissé tomber un papier de ma poche? Qui sait?
C'était juste une reflexion sur le tourisme purement paysager. On doit au moins être conscient de ce qu'on fait lorsque qu'on prend un tour organisé. Ou même si on y va seul car on pollue autant, même si ce n'est pas en même temps que 41 autres personnes.