Quand un romancier commence son livre par une description qui s'etale sur plusieurs pages, je lis en diagonale pour vite arriver au coeur du sujet, sauf si, et ce des les premieres lignes, j'ai le sentiment de decouvrir un style, le style qui est la marque d'un grand ecrivain, et ce fut le cas en lisant le debut de "Le pont sur la Drina" de Ivo Andric : il nous presente, nous offre a voir, le cours de la Drina, son environnement geographique, le bourg de
Visegrad, et ce pont a la beaute immuable.
C'est la premiere fois que je lis Ivo Andric, et je suis convaincu qu'il ne pouvait pas ne pas avoir le prix Nobel de litterature car, comme pour les grandes oeuvres litteraires, il nous dit l'universalite de la nature humaine, de l'Homme, son rapport avec l'histoire.
Cette chronique qui chevauche plusieurs siecles raconte la vie et le destin des habitants de
Visegrad, ce bourg de
Bosnie longtemps ignore du monde, et de ce pont magnifique qui, lui, defie le temps qui efface toutes vies. Elle contient de nombreuses histoires plus ou moins legendaires dont certaines, a elles seules, pourraient faire l'objet d'un roman, ainsi celle du sublime orgueuil de
Fata qui se suicidera en se jetant du pont, non pas comme il est ecrit en 4 ieme de couverture pour eviter un mariage force, puiqu'elle se mariera, mais pour tenir sa parole ! (ce qui, d'un point de vue romanesque est encore plus extraordinaire).
Des scenes baroques, et surtout celle, en particulier, ou l'on voit des gendarmes arriver au milieu d'une foule en liesse, avec une fanfare et une farandole animees par une envie folle de s'amuser, d'exprimer la joie de vivre. Les gendarmes commencent a parler a l'oreille des gens qui se sauvent aussitot, un gendarme s'approche des musiciens et s'adresse a l'un d'eux qui cesse alors de jouer tandis que les autres continuent, mais, sequences par sequences, l'ombre funeste d'un drame annonce se propage sous le soleil de ce bel ete de 1914, jusqu'a la fanrandole des jeunes gens excites qui ne comprennent pas tout de suite, bien sur, et il y en a meme qui continuent de sautiller une fois que toute la fanfare aura cesse de jouer. Ces pages sont vraiment sublimes ! Et c'est tellement bien ecrit, que l'on voit cette scene avec une acuite invraisemblable ! C'est a ce moment la que m'est apparu cette evidence : maintenant, je comprends mieux le cinema de Emir Kustorica ! Ce cineaste talentueux a certainement, j'en suis sur meme, lu Ivo Andric. (d'autres passages m'ont fait penser a Kustorica).
Ce livre est d'une telle ampleur, de part aussi sa dimension historique - passionnant de voir ce qui adviendra grace/a cause de l'annexion de la
Bosnie par l'
Autriche-
Hongrie-, qu'il n'est nul besoin d'en rajouter. Mais voici quelques lignes de "Le pont sur la Drina", juste pour vous faire ecouter la voix poignante d'un grand ecrivain :
....Il y avait toujours eu et il y aurait toujours des nuits etoilees au dessus de la ville, et des constellations somptueuses, et des clairs de lune, mais il n'y avait jamais eu et Dieu sait s'il y aurait encore un jour des jeunes gens comme ceux la, veillant sur la kapia a discuter de la sorte, a brasser de telles idees, de tels sentiments. Ce fut une generation d'anges revoltes, dans tout ce laps de temps tres bref ou ils ont encore toute la puissance, tous les droits des anges mais aussi l'ardente fierte des rebelles.... La vie (ce mot revenait tres souvent dans leur conversation, de meme que dans la litterature et la politique de cette epoque, ou on l'ecrivait avec un V majuscule), la vie s'ouvrait devant eux comme un terrain de conquete, comme une arene offerte a leurs sens liberes, a leurs aventures intellectuelles et leurs exploits sentimentaux qui ne connaissaient pas de frontieres....
" Le pont sur la Drina" de Ivo Andric - editons <livre de poche-biblio> (trouve a <Back street> a Chiang Mai)