Mardi 23
Je pars enfin pour cette terre inconnue, pour ce pays qui à défaut de souffrir du mépris de l'inconscient collectif se trouverait presque en tête des pays les plus dangereux du monde. On m'aura prévenu. On m'aura bien mis en garde. "
Fais attention à toi, le Kazakhstan est un pays dangereux..." Moi, je laisse derrière moi
Paris et ses terrasses explosives, presque surpris que ce qui me manquait tant quand j'étais sur l'île n'était en fait qu'une vague illusion de liberté et d'expérience culturelle. Je m'envole d'autant plus serein que ce bref passage dans la capitale de ma métropole m'aura agressé moralement et spirituellement. Je vois encore ces visages tristes des passagers exténués du RER en fin de journée. Ces visages qui malgré les traits caractéristiques qui les distinguent se ressemblent tellement tant ils affichent cette même incompréhension devant l'évidence de toute vie : il faut survivre et tant qu'à faire, il serait bon de survivre mieux. Amoncelés dans ces boîtes qui les hébergent, tous ces gens se retrouvent chaque matin pour poursuivre ce but aussi stupide que vital, inaliénable, inexorable. Vivre.
Entassés à notre tour dans l'A320 d'Air France qui nous emmène à
Amsterdam, nous respirons ensuite à l'aise dans l'A330 de KLM à ces excellentes places situés à l'avant de l'Eco Comfort. S'il y a bien quelque chose d'effrayant à partir vers l'inconnu, il s'agit toutefois d'une peur plutôt circonscrite. C'est grisant, c'est planant. Même si, contrairement à ce que j'aurais pu penser, l'avion n'emporte que des gens du cru. A l'avant, quelques hommes d'affaires font tâche. A l'arrière, nous sommes les deux seuls couillons n'ayant objectivement aucune raison de voler pour
Almaty. Tandis que je constate avec enchantement ce métissage progressif propre au voyage sur la distance, je réalise à quel point je suis béni des dieux. A mon époque, partir si loin sans raison objective est devenu sinon un jeu d'enfant, un loisir haut de gamme riche en découvertes.
J'aime cette arrivée dans un aéroport aux normes internationales quand, en pleine nuit, le froid nous agresse presqu'autant que l'odeur du fioul dont ces pays lointains se servent pour se chauffer. En quelques minutes, je me retrouve en pleine
Russie, dans un hôtel aussi pratique que bon marché situé à trois pas de l'aérogare. Au sol, des reste de neige. Autour de moi, des arbres meurtris par l'hiver. Au loin, le bruit d'un train dont les échos semblent absorbés par la brume. Au fond de moi, un
indéfectible sentiment de pure nostalgie qui fera violemment obstacle à mon endormissement...
Mercredi 24
Cette courte nuit au chaud aura tant bien que mal effacé les stigmates des cinq heures de décalage horaire. Pourtant, je me lève ravi, curieux de vivre cette première journée aux confins de l'
Asie Centrale. Confiant, muni d'une carte et de ma bonne étoile, je nous fraye un chemin depuis l'aéroport jusqu'à la ville en utilisant les transports en commun. Pas que le prix du taxi soit exagéré, non, mais que l'envie de vivre pour une fois quelque chose d'authentique soit plus manifeste aujourd'hui. Prendre le bus, c'est vivre au rythme des habitants. C'est regarder leur démarches, leurs habits, leurs mimiques. Prendre le bus, c'est être attentif à ce qu'il se passe dehors. Un œil sur la carte, un œil sur les rues. Puis, après les faubourgs sans âme de cette mégapole d'un million et demi d'habitants, les rues quadrillées du centre apparaissent. Il est temps de descendre. Au terme d'une courte marche au soleil, à l'angle d'Abylai Khan de Kabanban Batyr, nous nous installons à l'hôtel D'Rami, un mini-hôtel assez luxueux de sept chambres situé au troisième et dernier étage d'un vieil immeuble.
Regrettant la fermeture pour rénovation du téléphérique menant à Kok-Tobe, nous empruntons un bus de ville puis une petite navette pour nous hisser au faîte de cette colline surplombant
Almaty. Malheureusement, la lumière ingrate du milieu d'après midi aidée par la pollution manifeste de cette grosse bourgade nous empêchera d'apprécier la vue à sa juste valeur. Au loin, pas si loin pourtant, la chaîne Trans-Ili culmine à 4000m. En bas, la ville dont les artères droites et rigides s'étendent telles des tentacules vers les steppes blanchies par la neige récente. Je pense que ce n'est pas la saison car en haut, dans un parc d'attraction improvisé, nous croisons peu de gens. Revenus en bas, dans la ville, nous arpentons sans but avoué les larges avenues incroyablement propres d'
Almaty avant de descendre visiter le métro. Surpris par une infrastructure aussi récente que démesurée, nous descendons à la station
Baikonour en espérant trouver la cathédrale Saint- Nicolas. Pourtant, sur cette carte usagée récupérée à la réception de l'hôtel, aucune trace des édifices religieux. Curieux. Summum de la laïcité ? J'improvise alors et décrète que cette croix là tracée à la main sur la carte devrait indiquer l'édifice ! Ma bonne étoile opère à nouveau : trente minutes après, nous intégrons l'église à la fin de l'office des Vêpres. Le chœur est magnifique, l'iconostase splendide. Je suis ravi d'être venu.
Nous rentrons à l'hôtel enveloppés des couleurs désespérantes du soleil qui s'éteint sur les arbres et les habitations. Ses faibles rayons glissent au travers des branches nues et éclairent une dernière fois aujourd'hui les façades grises et jamais ravalées des vieux immeubles soviétiques. La nostalgie me rattrape encore. Je dois apprendre à chasser mes démons.
Jeudi 25
Almaty, c'est aussi le ski, et pour nous Européens, c'est bien le comble du snobisme que d'aller skier pour la journée au sud de la ville. Pourtant, alors que nous partons, gaillards, vers l'arrêt du bus sur Dostyk Prospect, nous n'avons encore aucune idée de ce qui nous attend. Où va nous déposer le bus, pourra-t-on louer des skis, les remontées mécaniques seront-elles en bon état ? Séduits par l'idée de gagner du temps, nous acceptons l'offre d'un chauffeur de taxi plutôt clandestin rabattant à l'envi aux alentours de l'arrêt et gagnons en vingt minutes le complexe de Medeu. En face, la gigantesque piste de patins à glace. A gauche, la station de télécabines dont l'une d'elles nous emporte en un long trajet au dessus des ravines à la station de ski de Shimbulak.
Il fait un temps splendide, nous nous rendons vite compte que l'emport de tout notre attirail spécifique aux grands froids ne nous sera d'aucune utilité. Ravi, mon bon ami loue des skis et s'en va dévaler les pentes, ravivant des souvenirs vieux de dix ans. Moi, je fais des allers retours, préférant contempler la glace de loin, ébahi devant tant de beauté. La montagne enneigée, quelques jours seulement après l'ennui profond qui caractérise mes jours à Saint-Denis, ça fait un bien fou. L'après-midi s'égrène doucement, au rythme des remontées mécaniques et de la musique bon marché. Nous sifflons un Coca à la terrasse de Paul, maison de qualité depuis 1889, et quittons presque à regret l'atmosphère vivifiante des hauteurs. Au loin, on devinait sans peine la chape de pollution qui étouffe la ville en ces jours de beau temps.
Nous récupérons nos affaires au D'Rami juste avant qu'Igor nous embarque à bord de sa grosse voiture en direction du Reykjavík, un hôtel huppé des environs d'
Almaty. Tout le long de cet intéressant transfert vers un village pourtant perdu au pied des montagnes, Igor répond à nos interrogations dans un Anglais suffisamment correct pour rendre le voyage sympathique. Les explications de ce sosie inattendu d'Eric Clapton seront salutaires ; c'est la dernière fois que nous parlerons anglais de tout le séjour ! Igor à beau être le propriétaire de l'hôtel, il laissera à ses employés le soin de s'occuper de nous. En Russe...
Vendredi 26
Une fois n'est pas coutume, j'ai les plus grandes difficultés à trouver le sommeil. Le froid, l'odeur de la neige, la sensation d'être perdu, au figuré, loin, sous une lune que je crois pleine pour l'occasion relancent mes démons soviétiques. Je me lève cassé du fait des armes chimiques...
Du haut de la tour d'observation où nous prenons notre petit-déjeuner, nous réalisons à quel point cet hôtel de huit chambres est atypique pour l'endroit. De vieilles routes usées parfois recouvertes de neige desservent anarchiquement des maisons aléatoirement décharnées ou bien bâties. Du haut de notre tour, nous constatons que si les richesses sont bien mal réparties, il est évident que la question de l'infrastructure n'est pas la priorité des autorités. Quand nous sortons enfin pour parcourir à pied l'endroit, la chose est encore plus frappante. Un gros 4x4 frôle une charrette tirée par un âne en face d'un chalet huppé. Juste à côté, un petit kazakh en anorak flambant neuf nous adresse à peine un regard. Et là, au bord de cette ruelle crasseuse parsemée d'immondices, les portails en tôle mal ajustée sont le seul indice qui permette d'affirmer que les maisons qu'ils cachent ne sont pas abandonnées. Pourtant, les maisons abandonnées ne sont par rares, tout comme les bâtiments non achevés.
Nous passons près de la station de ski de Tabagan où, en contrebas, nous observons quelques skieurs intrépides profitant des derniers jours de leur sport favori. Par endroit, l'herbe refait surface ; cet ubac ne survivra plus très longtemps. En face, l'adret est tout aussi manifeste : plus une trace du manteau blanc. Nous poursuivons notre marche dans les vergers endormis le long de pistes recouvertes de neige et dont nous devinons l'existence grâce aux bouteilles et aux déchets laissés là sans doute pour jalonner la route. Plus loin, une avalanche de plastiques et de bouteilles en verre nous fait soupirer devant un paysage si grandiose. Quelle inconséquence que celle de ces humains dévastateurs. Quand l'un crée l'emballage et le suremballage, l'autre le jette n'importe où et si possible en pleine nature. Nous quittons peu après ce sentier hasardeux et regagnons les routes bordées de gazoducs jaune vif dont le diamètre est proportionnel aux routes qu'ils accompagnent. Nous avons faim et soif, nous rentrons au village où nous improvisons un pique nique à l'ombre d'un immeuble en ruine. Nous regardons passer les gens. Nous regardons passer la vie.
Samedi 27
Contrastant violemment avec nos vies quotidiennes, le temps ici se dilate au point qu'il nous arrive de nous demander comment nous allons l'occuper ! Hier, en fin d'après midi, nous avons fait un sauna au feu de bois. Ce matin, nous ne faisons rien, nous traînons à l'hôtel avant de repartir vers la ville sur le coup de midi à bord d'une vielle Toyota se conduisant à droite. Intéressant. Pourtant, j'aurai l'occasion de voir que cette voiture n'est pas une exception, tout comme celles qui crachent une fumée noire par leur vieux pot d'échappement. L'air pur des montagnes cède une nouvelle fois le pas à l'atmosphère saturée de particules fines de la mégalopole.
Nous retrouvons brièvement le calme du D'Rami avant d'entreprendre une longue balade qui nous fera voir l'imposante façade de l'université technique, la rue des artistes Zhibek Zholy ainsi que le parc Panfilov et sa majestueuse église en bois
édifiée en son centre. Les cloches sonnent ; c'est l'heure des Vêpres. Curieux, nous entrons dans l'édifice écouter quelques minutes le drame parfait qui se dégage d'un autre magnifique chœur russe.
A 17h, nous avons déjà rejoint l'opéra où se joue un récital baroque dans la vaste salle du premier étage. Je suis déçu de ne pouvoir contempler l'opéra proprement dit. Pourtant, j'avoue que la proximité avec le public conférait à la représentation les atours d'une discussion intime. C'était comme si la cantatrice s'adressait à moi et à moi uniquement quand elle roulait des yeux sur ces arias magnifiques de Monteverdi et de Handel.
Dimanche 28
Soucieux d'offrir à mon âme en peine un semblant de rédemption, je me lève aux aurores après une nuit encore écourtée par l'insomnie. À l'heure indiquée par la réceptionniste de mon hôtel, je me retrouve devant la cathédrale Saint Nicolas visitée à l'arrivée où je me laisse bercer le temps d'une liturgie. J'en profite pour regarder ces gens qui s'agitent presque comme dans une ruche. A deux reprises, tournant le dos à l'iconostase, un gros diacre barbu assène à l'assemblée les paroles de ces deux chants communs. Son action brise la magnificence des chants venant de plus haut. Je vis un mélange de douceur et d'étrange brutalité.
Je retrouve peu après mon ami qui m'attendait pour partir en excursion. Là encore, la réceptionniste nous aura été d'une aide précieuse en nous trouvant un chauffeur. Nous partons au sud, vers le
Kirghizistan, voir ce lac dont nous entendons tellement parler : le Grand Lac d'
Almaty. Pas farouche pourtant inquiet, notre chauffeur entreprend la difficile montée sur une route couverte d'une épaisse couche de glace saupoudrée de neige fraîche. Mais monter passe encore. Car après avoir rempli nos poumons d'air pur et nos yeux d'images aux couleurs aussi belles que glacées, nous prions tous en chœur pendant la descente, instant béni par nos étoiles autant qu'habillement maîtrisé par notre conducteur.
En fin d'après-midi, nous tuons le temps assis sur un banc ou marchant le long des larges avenues. C'est toujours grisant de parler en profondeur de ces sujets qui nous animent avec en arrière plan des décors irrationnels, bien que ces images temporaires soient pourtant la fresque vivante sur laquelle se joue la trame de nos vies. Par quelle énergie
Moscou a-t-elle réussi à étendre son hégémonie jusqu'ici ? Les mêmes immeubles gris, les mêmes bâtiments administratifs. La même vision, somme toute, que ce soit à
Kiev, dans les pays Baltes, à
Moscou ou à
Almaty.
Lundi 29
Décoller à 5h du matin n'est jamais chose aisée. Pour l'occasion, nous tâchons de nous reposer un peu avant dans ce même hôtel où nous avions dormi la première nuit. Mais c'est peine perdue. La gorge et la bouche envahies de cette pollution crasse, je n'arrive plus à réprimer mes envies de toux alors que dans mon esprit tournoient les images de cette grande ville sortie tout juste du soviétisme et qui entre sans transition dans l'ère de la société de consommation et des problèmes environnementaux. Nous n'avions même pas besoin de le chercher pour comprendre en crachant gentiment nos poumons qu'
Almaty est l'une des villes les plus polluées de notre planète...
Notre avion est à l'heure. Il nous rapprochera en quelques sept heures de temps de notre vie classique. Avant de sombrer dans le sommeil du juste, malgré les cris capricieux d'une petite Kazakh bien grassouillette pour son âge, je me rejoue le film de cette semaine volontiers exceptionnelle. J'ai eu l'idée, mon étoile m'en a donné les moyens. J'ai vécu comme en
Russie une semaine en tout point symétrique partagée entre la frénésie citadine et le calme vivifiant des montagnes. Ce qui paraissait risqué au départ s'est révélé être l'une des expériences les plus originales que j'ai été amené à vivre.
Escale pénible à
Amsterdam. Le décalage horaire ruine à petit feu les quelques heures d'attente en trop. J'ai, je crois, mal calculé mon coup.
Amsterdam fatigué et par 4°C se visite en un coup de vent. À la mesure surtout de notre incapacité, en fin de parcours, à capter la moindre chose supplémentaire. Ça me fait sourire : j'ai deux jours pour faire le vide avant de repartir, mercredi, pour
Tbilissi, Géorgie.
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