La Chine sept ans plus tôt Yangguizi · 14 janvier 2007 à 15:58 · Une photo 89 messages · 14 participants · 18 053 affichages | | | | À: Yangguizi · 1 février 2007 à 16:56 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 41 de 89 · Page 3 de 5 · 2 398 affichages · Partager 23. Mieux vaut être riche et étranger que chinois et pauvre
Durant mes heures perdues à Guilin, j'avais eu tout le loisir de potasser la carte de Chine pour décider de la destination suivante. Changsha s'imposait comme une étape logique, en raison de son emplacement idéal sur le trajet de Guilin à Shanghai. Gros noeud ferroviaire, pas trop éloigné de Guilin (à l'échelle chinoise bien sûr), Changsha serait une ville étape idéale, où, comme il n'y aurait rien à faire ni à visiter, j'aurais tout loisir de me reposer un peu avant de repartir pour Jingdezhen, le Huangshan ou ailleurs.
Conforté par l'expérience de mon précédent voyage en train où les places ne manquaient pas, je n'avais cette fois rien réservé à l'avance, et me suis présenté au guichet la bouche en coeur, demandant une place en siège dur. Je l'ai eue, mais n'ai pas vraiment fait attention sur le coup au fait qu'il n'y avait aucun numéro de siège d'indiqué sur le billet. Lorsque je m'en suis aperçu, je me suis un peu inquiété mais le personnel de la gare m'a rassuré en me disant qu'en fait je pouvais m'asseoir où je voulais à bord du train. Bon, c'était plutôt une bonne nouvelle car cela pourrait me permettre de choisir dans une certaine mesure mes voisins de voyage. Si j'avais le choix entre de vieux paysans cracheurs et odorifères et de jeunes demoiselles avides d'information sur la France romantique, par exemple, il ne me serait pas trop dur de choisir.
Le train est entré en gare et là, mon sang n'a fait qu'un tour: tous les wagons étaient bondés, un peu comme un métro aux heures de pointe. Traverser Paris debout en métro n'est jamais une expérience très plaisante, mais ça prend une heure au grand maximum, c'est supportable. Là c'est une dizaine d'heures qui m'attendaient, et je ne m'imaginais pas passer une nuit comme celle-là. Vu le prix assez modique du billet, j'envisageais même de faire une croix dessus et de passer la nuit à l'hôtel avant de prendre un train avec des places libres, si cela existait. Pendant ce temps, j'assistais à une scène assez intéressante où un passager comme moi essayait de se faire surclasser à bord d'un wagon couchettes, apparemment sans succès. Pas idiot comme méthode, j'étais moi aussi prêt à payer plus cher et abandonner ma chère classe économique en échange du confort de ne pas voyager debout. Mais bien entendu, encore fallait-il pour cela qu'il y ait des places libres en classe "couchettes dures" ou "couchettes molles". Mon infortuné voisin de quai ne fut cependant pas en rade bien longtemps: un de ses amis militaires (vieux et gradé apparemment) l'avait rejoint et en quelques mots à peine avait convaincu le personnel du train qu'une place libre attendait son ami quelque part. Il lui suffit pour cela de pousser quelques grognements et de lâcher les mots "pengyou" (ami) et "xiexie" (merci) pour que cela marche. Comme le disait Al Capone, mieux vaut demander quelque chose gentiment une arme à la main, que juste gentiment.
Moi, je n'avais ni arme ni uniforme ni décorations militaires, mais j'avais un atout presqu'aussi important: des yeux non bridés. Je ne m'en rendais alors pas vraiment compte, mais cette distinction physique par rapport aux chinois allait sacrément m'aider, cette fois-ci comme ailleurs. La procédure à suivre, j'allais la découvrir en improvisant. Première étape, demander à quelqu'un en uniforme des chemins de fer s'il y avait une place quelque part pour moi. La réponse étant évidemment négative, il fallait alors demander s'il était possible de surclasser son billet en payant un supplément. La réponse ne fut cette fois pas franchement négative, mais sinueuse à la chinoise: c'était bon signe, on allait chercher pour moi, et probablement m'octroyer une priorité. En effet, je n'ai passé que cinq minutes debout dans la classe bétail avant qu'un type en uniforme ne vienne me chercher pour m'anoncer que moyennant un supplément (assez substantiel mais bon), je bénéficierais d'une place en... couchette molle. Ciel, la classe la plus chère! Mais bon, ça ne pouvait qu'être mieux que la classe debout.
Et voici comment j'ai sans doute provoqué pas mal de grincements de dents et d'inimitiés de la part des nombreux chinois qui eux aussi auraient été prêts à payer ce supplément.
J'ai donc passé une assez mauvaise nuit, en compagnie de ronfleurs qui partageaient mon petit compartiment. Les couchettes molles sont en effet regroupées dans des compartiments fermés de quatre, contrairement aux couchettes dures ouvertes sur le couloir. Aucune ambiance dans ce compartiment donc, à part les ronflements des compagnons de voyage. Ce fut certainement le plus luxueux mais aussi le plus pénible de mes voyages en train en Chine.
Sept ans plus tard: rien à ajouter. Tout est dans le titre de ce chapitre. | | | À: Yangguizi · 2 février 2007 à 8:05 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 42 de 89 · Page 3 de 5 · 2 390 affichages · Partager 24. Mao c'est tout
Mon Lonely Planet m'indiquant des tarifs élevés pour les hôtels de Changsha, je décidais de loger sur le campus universitaire un peu à l'écart de la ville, au pied des collines de l'autre côté de la rivière Xiang. J'ai facilement trouvé une chambre dans une résidence universitaire sur ce campus qui était vraiment un coin très chouette pour se reposer, j'étais très content de mon choix. Toutefois, Changsha, haut lieu du communisme chinois, capitale d'une des dernières régions où on trouve encore de vrais maoistes allait me réserver bien des surprises, et ma venue dans cette région n'était d'ailleurs pas entièrement due à des considérations pratiques et ferroviaires.
L'après-midi de mon arrivée, j'entreprenais donc la visite de la forêt, des collines et de l'Académie de Yuelu, au-dessus du campus, où j'ai admiré une belle collection de peintures chinoises. En marchant dans les bois, j'ai entendu au loin un haut-parleur, et en me rapprochant, il me semblait bien reconnaître quelque chose. Oui, aucun doute, c'était un des discours les plus célèbres du Président Mao qui passait en boucle. En effet, au détour du sentier, un petit musée maoiste accueillait gratuitement quelques visiteurs. Je suis donc entré dans la maisonnette et ai regardé les quelques photos et reliques communistes qui décoraient l'intérieur.
Tout d'un coup, une fille d'environ vingt ans, vraiment pas belle, m'aborda en anglais en me demandant d'où je venais. Comme je refusais à cette époque de parler anglais aux chinois, c'est en chinois que je répondis que j'étais français. En m'entendant parler chinois, la fille rougit et parut gênée. "je suis vraiment désolée, tu as donc compris ce que j'ai dit tout à l'heure?"
Et moi "euh... oui" (sans savoir de quoi elle parlait)
"je suis désolée, je n'aurais pas dû te traiter de yangguizi (diable étranger=un mot pas très gentil pour désigner les étrangers), je ne savais pas que tu comprenais.
"pas grave, pas de problème"
Elle décida alors de me faire la visite du mini-musée. La fille était une folle de Mao, et vénérait le personnage comme au plus fort de la révolution culturelle. "J'aime Mao, il était tellement beau et tellement grandiose" dit-elle, émue, en me montrant sa photo. Un autre maoiste se joint alors à la conversation, et chacun en rajouta de plus belle. J'avais de la chance, les vrais maoistes purs et durs, ça ne courait déjà plus les rues à cette époque, et ayant déjà à ce moment-là une certaine fascination pour l'épopée maoiste et ses excès, je me réjouissais de rencontrer ces apparitions anachroniques en chair et en os.
"As-tu déjà lu les oeuvres de Marx et Engels?" me demanda la fille toute excitée.
"euh... non, et toi?" répondis-je
"mais oui, tous les soirs!!!"
Hum..
"que penses-tu du président Mao" me demandèrent-ils en choeur?
"oh vous savez, moi j'y connais pas grand chose" répondis-je, en mentant effrontément puisque je m'étais en fait pas mal documenté sur le bonhomme, et ne voulais pas créer d'incident. Devant leur insistance, l'idée m'est venue de commenter la doctrine officielle (Mao avait raison à 70% et tort à 30%) en disant que j'inversais les proportions. Je commençais donc:
"d'après votre gouvernement, Mao avait raison à 70% et..."
"ils me coupèrent: "non, le gouvernement se trompe. Mao avait raison à 100%!"
Hum... ça commence à sentir le roussi. "bon ben c'est pas tout ça, mais j'ai encore des trucs à visiter moi. Sympa de vous avoir connus, à bientôt au revoir" ai-je lancé.
La fille a alors tenu à me faire un cadeau d'adieu: un petit badge à l'effigie du président Mao, que je pourrais porter sur mon blouson. Nous avons échangé nos noms, et uniquement nos noms, et ai refusé de lui dire où je logeais. "quelque part sur le campus" ai-je quand même laché.
J'ai donc poursuivi ma visite des collines et suis rentré dans la soirée dans ma chambre où je me suis rapidement endormi, après avoir tout de même avalé un petit dîner dans les parages.
Sept ans plus tard: il m'est arrivé à plusieurs reprises de rencontrer des admirateurs sincères de Mao en Chine, et surtout des jeunes qui n'avaient pas connu les années difficiles. La plupart du temps, c'était par nationalisme plus que par convictions révolutionnaires, mais cette fine équipe de Changsha était beaucoup plus orthodoxe. Apparemment ils ne reniaient rien du personnage, un phénomène très rarement rencontré plus tard. | | | À: Yangguizi · 2 février 2007 à 10:05 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 43 de 89 · Page 3 de 5 · 2 382 affichages · Partager Salut Yang,
Encore une fois, tes récits sont de petites perles que je m'enfile tous les matins avec un plaisir visible.
Ton dialogue avec la jeune maoïste est malheureusement bien représentatif et pas simplement avec les maoïstes. Lors de mon précédent voyage en Chine, j'avais un peu appris le chinois (après 6 voyages il était temps). Comme j'y vais pour des raisons professionnelles, les chinois sont venus nous chercher (mon équipe et moi) avec courbettes et fleurs. J'ai fait la bêtise de parler chinois à une assistante que je connaissais depuis 6 ans. Je n'aurais pas dû. On fait notre voyage en minibus vers notre destination et arrivé sur place, elle court vers son supérieur et lui dit :"attention, il parle le chinois", mais j'avais entendu. J'ai rectifié en leur disant que je ne savais rien voire pas grand chose, mais le "mal" était fait. En ma présence, quand ils parlaient chinois entre eux, c'était langue de bois et ils faisaient semblant d'avoir cru que je ne connaissais pas le chinois. Jamais je ne saurais ce qu'ils auraient dit si je n'avais pas été si maladroit... Ceci dit, j'ai chopé quelques Yangguizi, Laowaï et autres noms d'oiseaux quand je me baladais dans la rue...
A demain pour la suite de ton récit? | | | À: Migrador · 2 février 2007 à 10:30 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 44 de 89 · Page 3 de 5 · 2 378 affichages · Partager des yangguizi je n'en ai eu que 2, le second datant de 2002 et ayant été entendu dans le métro shanghaien. Il y a aussi des amis chinois qui m'appellent yangguizi mais c'est juste par plaisanterie, parce qu'ils savent que ça me fait marrer. Il y a aussi tous les membres de VF qui m'appellent comme ça, mais là je crois qu'on peut considérer que j'ai ma part de responsabilité. 
Laowai par contre, je sais qu'on en a déjà discuté ailleurs, je ne considère pas que ce soit un mot péjoratif. Heureusement d'ailleurs, car on l'entend à longueur de journées.
Dans le genre "tu parles chinois donc je te traite différemment", mon anecdote préférée eut lieu un jour dans un petit magasin de vêtements à Shanghai: "ni shuo zhongwen? Na wo pian ni pian bu liao ni" (tu parles chinois? Alors j'arriverai pas à t'arnaquer)
Ceux qui connaissent la tournure grammaticale "verbe + bu liao" apprécieront la qualité de la réplique, qui veut en fait exactement dire "j'essaie de t'arnaquer mais je n'y arrive pas". | | | À: Yangguizi · 2 février 2007 à 11:12 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 45 de 89 · Page 3 de 5 · 2 372 affichages · Partager 25. Passions et chagrin
Le lendemain matin, le téléphone me réveilla à 7 heures du matin. "encore ces cons de la réception qui ont dû oublier de me faire remplir un papier" ai-je pensé. Mais non, c'était autre chose
"hey! c'est moi, c'est Ouyang, on s'est rencontré hier et on a parlé du président Mao"
"ah? ah oui, je me souviens. Salut. (merde! comment a-t-elle pu me retrouver? Elle a dû téléphoner à toutes les résidences avant de tomber sur LE français.)
"je viens te prendre à ta résidence dans 10 minutes, ok?"
(merde merde et merde) "bon, laisse moi plutôt une heure, que je me douche et que je m'habille, ok?"
"ok, à tout à l'heure".
Naturellement la fille se pointa en avance, et heureusement on ne la laissa pas monter ("je suis une chinoise et tu es un étranger, je n'ai donc pas le droit de monter" se lamenta-t-elle) Lorsque je descendis, elle frétilla de joie et me demanda quel était mon programme de la journée.
"ben je comptais aller à la gare pour m'acheter un billet de train pour Shaoshan (le village du président Mao)"
Ses yeux se sont illuminés: "tu vas voir le village du Président Mao??? Mais c'est génial, il faut que je t'accompagne à la gare pour t'aider dans ce noble projet!" Bon, après tout elle était plutôt sympathique, pourquoi pas donc? En traversant le campus, je remarquais une banderolle géante "les étudiants de l'université normale du Hunan accueillent chaleureusement leurs camarades de Cuba".
"que se passe-t-il avec Cuba?" demandais-je?
"hein? quoi?"
"ben oui, on parle de Cuba là-bas"
" Cuba?? Cuba???? Mais j'adoooooooooore Fidel Castro!"
"certes..."
Après avoir traversé la ville en bus, nous sommes arrivés à la gare, et la demoiselle me supplia en ces termes "tu vas aller voir le village du Président Mao. Depuis toute petite, je rêve d'y aller, je peux y aller avec toi?" Shaoshan, c'était juste trois heures de train et dix yuans de trajet, ce qui même pour une étudiante n'est pas une grosse somme, mais elle n'avait jamais accompli son rêve d'y aller malgré les vingt ans passés dans la région. Ca m'a étonné sur le coup, mais je ne me rendais alors pas compte de l'extrême sédentarité de beaucoup de chinois qui n'ont jamais bougé de leur ville ou campagne.
Un de mes plus gros défauts, c'est que je ne sais pas dire non. Et comme après tout elle était rigolote et que j'ai eu pitié qu'elle n'ait jamais réalisé son rêve, je me suis en plus dit ça pourrait être intéressant de visiter le village de Mao avec une vraie maoiste. J'ai donc acheté deux billets de train au lieu d'un seul et lui ai donné rendez-vous pour le lendemain, dans le train, les places étant numérotées. Mais avant de retourner à la fac pour suivre ses cours, elle voulait encore se balader un peu en ville avec moi.
Sur le chemin, elle m'avoua enfin qu'elle avait eu quelques troubles psychologiques récemment, et qu'elle avait raté un an d'université à cause de ça, mais que maintenant ça allait beaucoup mieux. A vrai dire je l'ai trouvée plutôt attendrissante, et même si je ne recherche en général guère la compagnie des fous, celle-ci était tout à fait fréquentable. A la question inévitable si j'avais une petite amie, j'ai commis l'erreur de dire la vérité et de dire que non, je n'en avais pas, ce qui était évidemment une sottise puisqu'elle me verrait dorénavant comme une cible potentielle. J'ai eu beau lui dire que j'avais quelqu'une en vue à Shanghai, ça n'a pas suffi.
Elle finit par m'emmener dans un magasin de disques tenu par un de ses amis, où elle tenait absolument à me faire écouter son morceau préféré. C'était à mon tour d'être tout excité, ayant la certitude de rencontrer enfin quelqu'un qui partageait certainement mon goût naissant pour les chants révolutionnaires chinois. Quel serait donc ce tube qu'elle tenait tellement à me faire écouter? L'Orient est rouge? Le Président Mao est venu dans notre village? Ouvriers, soldats, paysans, unissez-vous? Et bien non, c'était malheureusement... la musique de Titanic! J'étais furieux! Mais j'ai su le dissimuler. Ouyang rentra enfin à l'université, car elle avait déjà séché suffisamment de cours dans la matinée, et me laissa donc livré à moi-même.
Ce jour-là, j'ai visité le gigantesque et flambant neuf musée de la province du Hunan, qui était à 90% vide. C'était une construction colossale pour vraiment pas grand chose. Puis je me suis baladé au hasard dans les rues de la ville, dont j'ai particulièrement apprécié l'atmosphère et la sympathie des habitants. En fin d'après-midi, je rentrais à l'hôtel, fatigué par cette longue journée. Au moment où j'ouvrais la porte, mon téléphone sonna.
"allo?"
"allo! C'est toi, tu réponds enfin, j'ai essayé de t'appeler toute la journée"
"ben ouais, j'étais dehors"
"j'ai une terrible nouvelle à t'annoncer"
"ah bon? que se passe-t-il?"
"j'ai parlé de toi à mon père et, et, et il ne veut plus que nous nous fréquentions"
(j'étouffais mon rire et mon soulagement)
"je comprends, ce n'est pas ta faute."
"je suis tellement désolée."
"non non, je comprends, il faut obéir à ses parents."
En fait j'étais plutôt content de partir seul à Shaoshan, me disant que la bizarrerie de Ouyang m'attirerait sans doute plus de soucis que de plaisir.
Sept ans plus tard: à la réflexion, je ne suis pas sûr que Ouyang était si folle que ça. Bizarre oui, mais son comportement n'était d'étrange que dans l'objet de ses obsessions, qui n'étaient pas si éloignées des miennes. Que ce soit dans le monde des affaires, dans la vie sentimentale ou dans les rapports quotidiens, les chinois ont des comportements parfois déroutants, et leur insistance pour certaines choses qui nous semblent anodines s'explique par ce qu'on appelle communément le choc culturel. Et de toute façon, les filles sont toutes bizarres par nature. | | | À: Yangguizi · 3 février 2007 à 17:41 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 46 de 89 · Page 3 de 5 · 2 345 affichages · Partager 26. Pour bien finir le siècle
Le lendemain, c'était le 31 décembre 1999, pas exactement le dernier jour du XXème siècle, puisque celui-ci ne devait prendre fin que le 31 décembre 2000, mais dans l'imaginaire collectif, le passage à l'an 2000 était encore plus symbolique que le passage au XXIème siècle. C'est donc dans le village natal de Mao Zedong, haut lieu du tourisme rouge, que je devais passer le dernier jour des années 1900. Cette concordance n'était pas pour me déplaire.
J'avais un billet de train pour Shaoshan, sachant que j'aurais en fait deux places puisque celui de Ouyang ne servirait à personne. Le train était très matinal, et il faisait encore nuit lorsque j'ai fini de me préparer et quand je suis descendu au rez-de-chaussée de la résidence. J'ai trouvée porte close, ou plutôt portail de fer clos derrière la porte d'entrée. J'étais prisonnier dans la résidence! J'ai trouvé la plaisanterie de très mauvais goût, trouvant stupide d'être enfermé dans cet établissement tandis que j'avais un train à prendre. J'ai donc crié afin de me faire ouvrir le portail.
Une dame d'âge mûr, que mes cris venaient de réveiller, arriva au bout de quelques minutes, les yeux à moitié fermés, et l'humeur ronchonne. Lui ayant expliqué que j'avais un train à prendre, elle consentit à m'ouvrir, tout en maugréant quelques paroles incompréhensibles. J'étais sauvé. Mais au moment de franchir la porte, une pensée me traversa l'esprit: excusez-moi, mais si la porte est fermée le matin, c'est qu'elle ferme le soir, non? oui et à quelle heure elle ferme le soir? 11 heures (ou était-ce 10h30?) et ce soir en particulier? 11 heures euh, mais ce soir c'est le passage à l'an 2000 et alors? et bien, il y aura peut-être des gens qui auront envie de sortir ce soir et alors? et bien comment ils vont faire si la porte est fermée? ils n'ont qu'à rentrer avant 11 heures certes, mais quel est l'intérêt de rentrer avant 11 heures quand on veut fêter le nouvel an? alors ils n'ont qu'à rentrer à 7 heures du matin, quand la porte s'ouvre ça fait quand même tard. Moi par exemple j'aimerais bien rentrer vers 2 heures impossible écoutez, vous ne pouvez pas laisser la porte ouverte ce soir? Pour l'an 2000? non très bien, merci
Je suppose que si j'ai réussi à la réveiller à 6 heures du matin, je pourrais faire de même à 2 heures. Tant pis pour son sommeil, il y a des réglements vraiment trop cons pour être respectés. J'ai décidé de ne pas insister et suis parti illico à la gare.
Il y avait trois heures de trajet de Changsha à Shaoshan. La voie ferrée avait été construite pendant la révolution culturelle pour permettre à des millions de gardes rouges de venir visiter la maison natale du Soleil de l'Humanité. En cette fin de siècle, ce n'était plus qu'un omnibus qui faisait le trajet, desservant un nombre de villages insignifiants, dont Shaoshan n'était que le dernier. Le tourisme rouge existait toutefois encore, même si sa motivation n'avait plus rien à voir avec le pélerinage sacré des années 1960.
J'avais effectivement une place libre à côté de moi, celle de Ouyang, mais le train était en fait en partie vide. Un petit groupe de journalistes était du voyage, même si leur déplacement à Shaoshan était juste une excursion touristique et n'avait aucun motif professionnel. J'ai sympathisé avec eux et ils sont venus s'asseoir autour de moi. Ils ont apprécié le fait que je m'intéresse au Président Mao, même si leur admiration pour le grand homme n'avait rien de comparable avec celle des deux marxistes de l'avant-veille. Ils ont alors essayé de m'apprendre les paroles de Dongfang Hong (l'Orient est Rouge), le chant maoïste le plus célèbre, dont je connaissais déjà bien sûr l'air mais pas encore les paroles. Je n'ai pas vraiment réussi à les apprendre par coeur ce jour-là, mais l'expérience était amusante. Une fois en gare de Shaoshan, nous nous sommes souhaité bonne chance et dit au revoir.
Sept ans plus tard: Dongfang Hong est un des chants maoïstes que j'ai chanté en direct à la télé lors de mon voyage dans le Jiangxi en octobre dernier. J'ignore si les journalistes m'ont vu, c'est peu probable, mais ils auraient sans doute été fier de ma prestation, même si j'ai très mal chanté. | | | À: Yangguizi · 3 février 2007 à 23:30 · Modifié le 4 fév. 2007 à 15:20 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 47 de 89 · Page 3 de 5 · 2 341 affichages · Partager Etrange ton histoire de nouvel an. Normal qu'elle n'en avait rien à faire du nouvel an, c'est pas le nouvel an chinois. Non? Si c'était une vieille dame raison de plus, ça ne veut pas dire grand chose pour elle, non?
Même s'ils le fêtent aussi, le "vrai" pour eux est à une autre date. Enfin, j'en sais trop rien, je n'y ai jamais été fin décembre. Peux-tu éclaircir quelques recoins de ma profonde ignorance? | | | À: Migrador · 4 février 2007 à 1:33 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 48 de 89 · Page 3 de 5 · 2 335 affichages · Partager Le Nouvel An occidental est effectivement moins important que le Nouvel An chinois, mais il se fête aussi, comme tu l'as souligné. Le 1er janvier est d'ailleurs un jour férié pour permettre aux gens de le fêter. Le soir du 31, les gens sortent beaucoup, des feux d'artifice sont tirés, et certains restaurants augmentent naturellement leurs prix pour fêter l'événement à leur manière. Bref, ce n'est pas un jour anodin, et ce nouvel an là n'était pas n'importe lequel en plus. | | | À: Yangguizi · 4 février 2007 à 17:08 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 49 de 89 · Page 3 de 5 · 2 467 affichages · Partager OK, merci.
Sais-tu depuis combien de temps ils "fêtent" le nouvel an "occidental"?
D'ailleurs le nouvel an chinois c'est pour bientôt! Sors tes pétards! | | | À: Migrador · 5 février 2007 à 10:19 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 50 de 89 · Page 3 de 5 · 2 454 affichages · Partager Depuis quand? Hum, aucune idée. Mes collègues qui sont de ma génération me disent qu'ils ont toujours connu ça. Mais je suppose que ça a pris plus d'ampleur au fur et à mesure que la société de consommation prenait le pas sur la société austère.
Pour le nouvel an chinois, je ne suis pas fou, je ne resterai pas ici  Je prends l'avion le 17 au soir, dix minutes avant minuit, et espère donc assister au même fabuleux spectacle qu'il y a trois ans, lorsque l'avion a survolé le centre-ville de Shanghai à minuit pile, lorsque la concentration des feux d'artifice était à son maximum. Franchement, vu d'avion, on aurait cru assister en direct à un film d'archives sur les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale. Un truc de fou! | | | À: Yangguizi · 5 février 2007 à 11:07 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 51 de 89 · Page 3 de 5 · 2 439 affichages · Partager 27. Le parc d'attractions de Maoland
La gare ferroviaire, monumentale, était éloignée du centre historique de la bourgade, et c'est donc en minibus que je me suis déplacé vers les principales attractions de Shaoshan. Le minibus était bondé et j'ai un peu discuté avec une dame qui se proposait de me faire visiter les lieux. Sympathique proposition que j'ai acceptée sans trop réfléchir.
La première étape fut la statue géante de Mao, sur la place principale. Mao, le bras tendu (à la manière des communistes bien sûr, pas à celle des fascistes), indiquait ainsi la voie au peuple venu lui rendre visite. Quelques rares bouquets de fleurs trainaient il me semble à ses pieds. Il n'y avait pas grand monde à vrai dire, et le lieu était donc plutôt tranquille.
Puis j'ai entrepris de visiter l'attraction principale, la maison natale de Mao Zedong. Mao était en fait issu d'une famille de paysans relativement aisés, en tout cas pas parmi les plus pauvres du pays, et sa maison - bien évidemment rénovée - reflétait cette aisance relative. Envolée la sérénité quasi religieuse qui devait imbiber ces lieux au plus fort de la déification du président Mao, dans les années 60 et 70! Place était faite à ce que j'allais appeler plus tard les maotouristes, c'est-à-dire les touristes qui visitent les principaux lieux évoquant la récente histoire rouge, comme ils visiteraient n'importe quel lieu historique, significatif ou non. Pour faire bref, cela faisait bien longtemps que le maoisme délirant, toujours présent à Shaoshan, tenait uniquement du folklore touristique. Ouyang aurait sûrement eu beaucoup de peine en voyant ça!
A propos de maoisme délirant, les magasins vendant des babioles maoistes, les omniprésents portraits du grand homme, et les hauts parleurs crachant des chants rouges ou des discours du Président Mao maintenaient une certaine apparence idéologique, mais il était évident que tout était factice. Quant à moi, j'ai fini par comprendre que la dame qui m'accompagnait était en fait une guide qui avait juste omis de me dire qui elle était, ce que je n'avais pas supposé au début, étant habitué à avoir des gens désintéressés et sympathiques qui gravitaient autour de moi en Chine. Et d'ailleurs, elle n'était pas particulièrement sympathique et très peu loquace, pour une guide, ce qui explique que j'ai mis autant de temps à comprendre ce qu'elle voulait. Lorsque j'ai eu la puce à l'oreille et que je l'ai interrogée, elle a reconnu qu'elle était guide, et j'ai donc pris congé, en lui ayant glissé un ou deux billets afin que notre séparation ne se passe pas en de trop mauvais termes.
Je suis alors allé déjeuner dans un restaurant que je n'ai pas eu besoin de choisir, puisque tous les restaurants de Shaoshan servent un plat unique: le maojia hongshao rou, ou porc cuit à la façon de la famille Mao. C'était bien entendu le plat favori du président Mao, et il était donc servi à tous les touristes. En fait je l'ai trouvé très bon, et il m'arrive encore d'en manger de temps en temps, même si le terme "Mao jia" (famille Mao) est souvent omis sur la carte des restaurants.
Dans l'après-midi, j'ai fait une petite balade à pieds dans les environs, pour rejoindre un autre site historique, où des bâtiments avaient été le théâtre de réunions politiques, lorsque Mao avait remis les pieds à Shaoshan dans les années 60. De retour dans le centre de Shaoshan en fin d'après-midi, il me restait encore du temps pour les emplettes.
Sept ans plus tard: ce n'est que fin 2006 que j'ai refait du tourisme rouge, dans la province du Jiangxi. Même ambiance, même type de visiteurs, et même culte étrange, car dénoué de toute profondeur idéologique. La Chine des années 2000 a d'ailleurs voulu remettre le tourisme rouge au goût du jour, en favorisant le développement touristique de lieux comme Shaoshan, Jinggangshan, Ruijin, Yan'an, Zunyi ou le pont sur la rivière Dadu, dans un souci de reconstruire un lien de légitimité absolument virtuel entre la glorieuse mais pauvre Chine révolutionnaire et la Chine moderne, riche mais vide de valeurs. | | | À: Yangguizi · 5 février 2007 à 18:43 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 52 de 89 · Page 3 de 5 · 2 423 affichages · Partager 28. Boulimie d'achats
Quand on collectionne les objets les plus kitch en rapport avec le Président Mao, Shaoshan fait figure de supermarché du bric-à-brac maoiste, tant sont nombreux les souvenirs à l'effigie du personnage. Je ne savais donc pas où donner de la tête, et, en raison d'une valise de taille plutôt réduite, j'ai dû mesurer mes achats et ai été plutôt raisonnable.
L'achat dont j'étais le plus satisfait, c'était une série de 5 VCD de karaoke regroupant les plus fameux chants révolutionnaires et patriotiques chinois. C'était exactement ce qu'il me fallait puisque, tout en savourant une musique que j'adorais, j'allais avoir un formidable outil pour progresser en chinois car lire les paroles en même temps qu'on écoute la voix qui chante, c'est idéal pour l'oreille et l'entrainement à la lecture rapide. Mine de rien, en écoutant et regardant ces VCD en boucle des heures et des heures durant une fois de retour en France, je pense que mon niveau de chinois a substantiellement progressé, tout en acquérant des connaissances solides sur la musique de cette époque. J'allais rapidement devenir incollable sur le sujet!
Je n'ai pas pu non plus résister à l'achat d'une réplique miniature de la statue géante de Shaoshan. J'ai toutefois pris la plus petite et celle de la moins bonne qualité, car il y en avait vraiment de toutes les tailles. Et en Chine, toutes les tailles, ça peut monter jusqu'à très haut! Dans le même style, un curieux pendentif pour rétroviseur (je suppose) qui se terminait par une clochette, et au milieu duquel un petit plateau pivotant dévoilait alternativement le visage du président Mao et le blason de la République Populaire de Chine. C'était vraiment très très kitch, j'ai adoré.
Et que dire du calendrier de l'an 2000, dont chaque mois était décoré par une photo différente du Président Mao? Ou encore de ces cartes postales montrant le retour de Mao à Shaoshan dans les années 60? Ou bien encore des collections de badges à l'effigie de Mao, le représentant à tous les ages et à toutes les étapes importantes de sa vie?
Je crois que j'ai arrêté là mes achats, mais il faut bien se rendre compte qu'absolument tous les objets possibles et imaginables à l'effigie du président Mao étaient disponibles. Il n'y avait je pense quasiment aucun objet datant réellement de la période communiste, tous ces souvenirs étant de fabrication récente et uniquement destinés aux amateurs de tourisme rouge.
Mon pèlerinage à Shaoshan s'arrêtait là, il fallait prendre le dernier train de la journée pour Changsha, car c'est là-bas que j'avais l'intention de passer l'an 2000... si le train arrivait à l'heure.
Sept ans plus tard: ayant mis tous ces articles sur internet, j'ai un jour été contacté par une chaine de télévision française qui voulait me les emprunter pour un décor de plateau sur le thème de la Chine. J'ai bien entendu accepté et ce fut amusant de voir certains de mes objets à l'écran. Toutefois, lorsqu'une fois vivant en Chine, je me suis rendu compte que les articles anciens et récents relatifs à Mao et au communisme chinois occupaient des entrepôts entiers et que rien que les badges étaient exposés par milliers dans des musées, j'ai été découragé et n'ai même pas commencé une collection sérieuse sur ce thème - à part quelques dizaines d'affiches de propagande - car la quantité décourage le plaisir de la collection en ce qui me concerne. Je me suis donc rabattu sur les objets nord-coréens, beaucoup plus rares et difficiles à trouver. | | | À: Yangguizi · 5 février 2007 à 18:57 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 53 de 89 · Page 3 de 5 · 2 420 affichages · Partager 29. Le train fantôme
C'était le même omnibus qu'à l'aller qui devait me ramener à Changsha, mais celui-ci était complet tandis que celui du matin avait fait le trajet quasiment à vide. Trois heures de trajet m'attendaient avec une arrivée prévue à 10h30 du soir. Le train était incroyablement bordélique, un vrai omnibus de campagne! C'était tellement sale et désordonné qu'il a fallu que je prenne une photo, ce que je fis avant d'aller me rassoir avec les paysans avec qui je discutais.
Dix minutes plus tard, un type de la police militaire entra dans le wagon et regarda tout le monde. Puis il vint à ma hauteur et me parla avec un accent tellement fort que ça en était quasi incompréhensible. Mais je vous reconstitue en clair le dialogue qui fut vraiment laborieux (en plus de parler en très mauvais mandarin, le soldat puait l'alcool):
"passeport!" (j'ai vraiment eu du mal à comprendre ce mot, puisque j'ignorais à l'époque que j'étais dans une province où la syllabe "hu" se prononçait "fu". Le passeport, c'était donc un fuzhao au lieu d'un huzhao)
"hein?"
"lève toi et prends tes affaires"
"bon ok"
Je me suis levé et le militaire me fit traverser tout le train jusqu'à tomber sur une porte close.
"ouvrez-cette porte" hurla-t-il à l'employée des chemins de fer.
La porte s'ouvrit et on est entrés dans un wagon vide, avec juste quelques poulets (des volailles, pas des flics). Un wagon vide dans un train bondé, c'est bizarre... Etait-ce la chambre des tortures?
"assieds-toi là et attends moi!"
"yes sir"
Qu'allait-il donc m'arriver? Je n'étais pas vraiment inquiet, mais quand même un petit peu. Le type revint dix minutes plus tard:
"passeport!"
"le voilà"
"bon ok, t'es en règle"
Son ton devint alors moins aggressif et il engagea la conversation.
"tu as pris une photo tout à l'heure dans le wagon"
"euh, vous croyez?"
"ne nie pas, il y a des témoins" (quelqu'un m'avait donc dénoncé)
"ben en fait oui, c'est p'têt possible"
"et bien c'est interdit. Donne moi ton appareil"
Merde, merde et merde!
Le type regarda donc mon numérique sous toutes les coutures en cherchant apparemment la pellicule qu'il ne trouva évidemment pas. Je lui ai donc expliqué comment ça fonctionnait, et comment on pouvait effacer les photos en les sélectionnant. Lorsque la photo du train s'afficha, il s'excita en me répétant que c'était interdit, et je lui alors montré la fonction d'effacement: "vous voyez, il y a 67 photos stockées, et bien maintenant il n'y en a plus que 66".
Le type fut soulagé et commença à regardes mes autres photos de voyage: Shaoshan, Changsha, Guilin, etc... Je me souvins alors des photos prises à Maco, montrant des opposants manifester et se faire arrêter. Il ne vallait mieux pas qu'il les voit et j'ai inventé une fausse panne de batterie pour lui reprendre l'appareil au bon moment.
Le militaire se leva et repartit en me laissant seul dans ce que j'ai imaginé être le wagon-prison. J'ai alors supposé que c'était une punition pour avoir pris une photo interdite. Je me suis donc mis à écrire mes cartes postales, puisqu'il fallait bien que je m'occupe, les poulets ayant quand même une conversation très limitée. Une demi-heure plus tard il revint accompagné de trois employés des chemins de fer qui se mirent en arc de cercle autour de moi en riant. Une vieille finit par lacher:
"tu sais écrire le chinois?"
"euh, oui"
"alors prends un stylo et un papier"
"voilà"
"écris ce que je vais dire"
"ok"
" Shaoshan est le soleil rouge dans le coeur du peuple" (un vieux slogan communiste)
Je me suis exécuté et ils furent satisfaits. J'ai quand même eu droit à une critique car j'avais oublié comment écrire le caractère "shao" de " shaoshan", et ai dû consulter mon billet de train pour me rafraîchir la mémoire. Ils sont alors repartis et j'ai cette fois fini le trajet tout seul.
Sept ans plus tard: à la réflexion, je ne suis pas sûr que c'est pour me punir qu'ils m'ont enfermé dans ce wagon vide. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il s'agissait vraisemblablement d'un traitement de faveur, puisque ce militaire ne devait pas imaginer un seul instant que j'avais plus de plaisir à être entouré de gens simples que d'être tout seul. Il improvisa donc un wagon première classe juste pour l'Etranger. Il est en effet fréquent qu'en voulant bien faire, les chinois mettent les étrangers dans des situations qu'ils n'auraient pas vraiment désirées. | | | À: Yangguizi · 6 février 2007 à 6:49 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 54 de 89 · Page 3 de 5 · 2 411 affichages · Partager 30. Les quasi bugs de l'an 2000
J'allais avoir la chance de passer l'an 2000 plusieurs heures avant les européens, et encore plus avant les américains. Si le passage à l'an 2000, et son redouté et redoutable bug, devait signifier l'apocalypse et la fin du monde, cela voulait donc dire que je mourrais avant les européens. Ceci dit, j'avais déjà survécu aux prédictions apocalyptiques liées à l'éclipse du mois d'août 1999, et j'estimais mes chances de survie au passage à l'an 2000 comme plutôt bonnes.
Il me restait donc trois bonnes heures à tirer avant le cap fatidique, et j'en passerais une partie seul dans un wagon se trainant au milieu de la campagne du Hunan. Je n'avais pas vraiment de projets pour minuit, décidant de me laisser aller au gré des mouvements de foule, une fois à Changsha. Vers 10 heures du soir passées d'une bonne dizaine de minutes, le train s'arrêta tandis que nous approchions des faubourgs de Changsha. Un simple arrêt technique de quelques minutes, me suis-je dit. L'arrêt fut en fait beaucoup plus long que ça et dura environ une heure, une heure pendant laquelle je regardais ma montre avec anxieté. Non que je sois particulièrement porté sur les festivités, mais je n'avais pas tellement envie de répondre, lorsqu'on me le demanderait sans doute, que j'avais passé l'an 2000 seul enfermé dans un wagon immobile. Un employé des chemins de fer passa dans mon wagon, et j'ai pu lui arracher une explication selon laquelle notre train n'avait pas la priorité sur la voie, par rapport à des express qui devaient passer à la même heure. Il fallait donc prendre notre mal en patience. Etait-ce une manifestation anticipée du fameux bug de l'an 2000 qui commençait déjà à perturber le trafic ferroviaire chinois?
Finalement, le train a fini par redémarrer vers 11 heures, et nous sommes arrivés en gare de Changsha vers 11 heures 20. J'ai rapidement demandé autour de moi où il valait mieux passer minuit, et plusieurs personnes interrogées m'ont parlé du Parc des Martyrs, en centre ville. C'est donc là-bas que je me suis rendu, en constatant sur le chemin une foule importante massée dans certaines grandes artères de la ville. Contrairement à ce que disait la vieille sorcière du dortoir, ce soir-là n'était pas un soir comme les autres. Je suis finalement arrivé dans le parc peu avant minuit, juste à temps pour en rejoindre le centre et trouver un endroit agréable pour assister aux festivités.
Le compte-à-rebours n'était pas aussi franc qu'une dizaine de jours plus tôt à Macao, puisque la foule - moins dense que je ne l'avais imaginée - ne le reprenait pas en coeur. Je me suis donc fait mon compte à rebours tout seul, à une heure évidemment approximative. J'ai supposé que le vrai minuit avait sonné quand des feux d'artifice un peu plus important ont été tirés. Mais tout cela était plutôt décevant et bon marché. Rien de spectaculaire comme la plupart des capitales du monde avaient sans doute organisé. Mais voilà, la capitale du Hunan n'est pas une des capitales du monde.
L'ambiance dans le Parc était plutôt bon enfant. Toutes les générations étaient présentes et j'ai sympathisé avec un certain nombre de badauds. Un groupe de jeunes m'a convié à les rejoindre pour le reste de la nuit, probablement dans quelques lugubres karaokes ou bars faussement branchés, mais la fatigue était vraiment trop forte et je n'ai pas eu la force d'accepter leur proposition. Il était une heure passée, et après la dense journée que je venais de passer, j'avais besoin de sommeil, d'un très long sommeil.
J'ai eu un mal fou à trouver un taxi pour rentrer à l'université, et il devait être deux heures passées lorsque je suis enfin arrivé devant la fameuse grille, qui était fermée comme promis. Je l'ai secouée un bon moment avant que la sorcière ne se pointe, en maugréant encore plus que le matin-même. Je lui ai souhaité bonne année et suis monté dans ma chambre où j'ai immédiatement sombré dans un profond sommeil.
J'en fus tiré par le téléphone à sept heures du matin: salut c'est Ouyang, bonne année à toi! heu, je dormais là bonne année! oui, merci toi aussi c'était bien Shaoshan? oui oui, très bien alors au revoir, hein oui au revoir
Et je me suis rendormi.
Et le téléphone a resonné une demi-heure plus tard: salut c'est Ouyang ah, quelle surprise, salut tu regardes la télé là? non, je dormais alors allume vite la télé, le président Jiang Zemin fait un discours! ah, merci pour l'info au revoir au revoir
Et je me suis rendormi après avoir allumé la télé une minute (mais qu'est-ce qui m'a donc pris?). Le bug de l'an 2000 se serait-il attaqué à mon cerveau?
Sept ans plus tard: il m'est arrivé de sympathiser avec d'autres chinois, à qui il est aussi arrivé de me téléphoner à des heures très matinales, sans qu'ils ne s'émeuvent le moins du monde quand je leur disais que j'étais en train de dormir. Décidément, Ouyang n'était pas si folle que ça, à la réflexion. | | | À: Yangguizi · 6 février 2007 à 15:54 · Modifié le 7 fév. 2007 à 8:30 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 55 de 89 · Page 3 de 5 · 2 389 affichages · Partager 31. Un restaurant comme tant d'autres
Pendant les quelques jours où je suis resté à Changsha, j'ai quasiment pris tous mes repas dans le même restaurant, situé en contrebas de ma résidence. C'était un petit restaurant tout simple, comme il y en a des centaines de milliers. On y servait une cuisine savoureuse mais sans prétention, et l'accueil y était simple et chaleureux. C'était exactement le genre d'établissement où se sent rapidement chez soi, et il était agréable de revoir à chaque fois les mêmes visages familiers, et de reconstituer une sorte de chez soi à 10.000 kilomètres de la maison.
Le premier jour, ça ne s'était pourtant pas si bien passé que ça, car mon souhait de me voir servir des plats non épicés ne fut pas vraiment respecté à la lettre, c'est le moins que l'on puisse dire! C'est souvent la province du Sichuan qui a la réputation d'avoir la cuisine la plus épicée de Chine. Or, les spécialistes et amateurs s'accordent à dire que la cuisine du Hunan l'est encore plus. Un dicton chinois résume en quelques syllabes le rapport des gens à la cuisine épicée: "bu pa la, la bu pa, pa bu la". Grosso modo, il y a ceux qui n'ont pas peur de la cuisine épicée, et il y a ceux qui ont peur de la cuisine non épicée. Les gens du Hunan appartiennent clairement à cette dernière catégorie, tant il leur est inconcevable de préparer et de manger des plats qui ne soient pas aspergés de piments. Je connaissais un peu la réputation de la province, et ai donc insisté dès le premier jour pour avoir des plats sans piments. Malgré les promesses du personnel, c'est toujours des plats pimentés qui m'étaient servis, et mon étonnement suscitait à chaque fois une remarque désemparée du genre "tu voulais dire, sans piment du tout?" Quelle incongruité!
J'ai fini par plus ou moins m'y habituer, tandis que de son côté, le personnel avait appris à mettre de moins en moins de piment, jusqu'à ce que vers la fin de mon séjour, les plats soient presque vierges de ce terrible ingrédient.
Dans ce restaurant, il y avait aussi des serveuses toutes gentilles, avec qui nous avons eu de longues conversations. J'ai particulièrement sympathisé avec une certaine Yao Ying, alors âgée de quelques années de moins que moi. C'était une fille de la campagne, qui comme des dizaines de millions d'autres avait migré dans une grande ville pour faire des petits boulots. Apparemment elle s'accomodait plutôt bien de celui de serveuse dans ce restaurant. Elle était plutôt mignonne, Yao Ying, et le courant est très vite passé entre nous, bien que cet intérêt réciproque n'ait probablement pas dépassé le stade de l'amitié d'un côté comme de l'autre. J'en ai rencontré beaucoup des Yao Ying par la suite, des filles au caractère simple au bon sens du terme, dont la gentillesse sincère n'a pas encore été pourrie par le sentiment élitiste des citadins de longue date. Mais comme elle fut la première du genre que j'ai connue, c'est d'elle dont je me souviens le mieux.
Le reste du personnel aussi était sympathique, et je n'ai même pas eu la volonté de faire un scandale lorsque chez l'une d'entre elles, postée sur le pas de la porte, la tête inclinée vers le bas et le regard profondément absorbé par de mystérieuses pensées, un long filet de bave s'échappa lentement de sa bouche pour s'écraser sur le parquet du restaurant, avant de se faire nonchalamment écraser par les pieds de la même fille. Non, je n'ai même pas bronché, même si en mon for intérieur, cette scène me fit regarder dorénavant la fille avec des yeux différents et beaucoup moins intéressés.
Sept ans plus tard: Yao Ying fait partie des rares personnes avec qui j'ai gardé une correspondance épistolaire à mon retour en France. Nous nous écrivions de longues lettres parlant des choses les plus anodines comme des plus substantielles. Le rythme de nos lettres était de plus en plus espacé, et les dernières ont dû être échangées un an et demi après notre rencontre, soit peu de temps avant que je ne vienne vivre en Chine. Mais le contact était déjà rompu à ce moment-là, c'est dommage. | | | À: Yangguizi · 7 février 2007 à 8:50 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 56 de 89 · Page 3 de 5 · 2 373 affichages · Partager 32. Farniente à Changsha
Lors de ce voyage, je pouvais concevoir de perdre du temps, et de ne presque rien faire de constructif de mes journées, une manière de voyager que j'ai abandonné depuis longtemps, en tout cas depuis que j'ai beaucoup moins de temps lorsque je voyage. Il y a ainsi beaucoup de choses que je n'ai pas faites à Changsha: je ne suis pas allé voir les quelques lieux de mémoire où l'on est supposé s'instruire sur les jeunes années du Camarade Mao Zedong. Il avait en effet étudié à l'université de Changsha, et c'est peut-être là qu'il avait pour la première fois développé ses sentiments révolutionnaires. Le Lonely Planet me mettait l'eau à la bouche en parlant du bassin d'eau froide où Mao venait purifier son corps pour se donner de la vigueur révolutionnaire (ou refroidir son appétit sexuel déjà férocement aiguisé à l'époque, comme le disent les mauvaises langues). Je ne suis donc rien allé voir de tout ça, pas plus que je ne suis allé voir le monument à la mémoire du Camarade Lei Feng situé à l'écart de la ville. Je m'estimais en effet idéologiquement rassasié par ma récente visite de Shaoshan, ainsi que par la statue géante de Mao Zedong devant laquelle je passais à chaque fois que je sortais ou entrais de l'université.
Qu'ai-je donc fait à Changsha le 1er janvier et le jour suivant? Je ne m'en souviens plus très bien. J'ai sans doute arpenté ses avenues les plus calmes, engageant un brin de conversation par ci par là, ce qui était plus que facile avec la population aussi chaleureuse de la région. De fait, j'ai toujours bien aimé les gens originaires du Hunan, que ce soit lors de mon unique voyage dans cette province, ou lors de rencontres effectuées plus tard ailleurs. Mais j'arrête là mes compliments, car dire que les gens du Hunan sont parmi les plus sympathiques de Chine implique donc que ceux des autres régions ne le sont pas forcément toujours autant... ce qui est ma foi parfois vrai. A Changsha, les gens ne comprenaient pas que je passe quelques jours en ville. Pourquoi n'allais-je donc pas visiter les parcs de montagne situés dans la Province, et qui n'étaient pas si éloignés que ça de la ville? Bonne question, je suppose que j'ai été pris d'une flemme aigüe à ce moment-là, ayant envie de me reposer un peu après ces quelques étapes effectuées dans le sud de la Chine.
L'après-midi du 1er janvier, j'ai croisé Yao Ying près du campus, qui faisait les courses sur un marché pour le compte du restaurant. Je l'ai accompagnée (tout en observant sa tactique de négociation, ça pourrait toujours servir) puis l'ai convaincue de passer une partie de l'après-midi avec moi, ce que sa patronne n'a eu aucun mal à accepter. On a pris le télésiège - une première pour elle! - et nous nous sommes installés au sommet d'une colline dominant la rive ouest de la rivière Xiang, d'où on avait une jolie vue sur la ville de Changsha.
Sept ans plus tard: la province du Hunan n'a pas une très bonne réputation auprès des populations de l'Est de la Chine, en raison de son retard économique. Je prends toujours mon pied en expliquant à mes interlocuteurs qui tiennent ce genre de discours que c'est une des régions les plus humainement riches du pays. Exactement le même type de discours que pour la province voisine du Jiangxi où je suis allé plus récemment. | | | À: Yangguizi · 7 février 2007 à 11:18 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 57 de 89 · Page 3 de 5 · 2 364 affichages · Partager 33. Direction Shanghai!
Il fallait bien partir un jour de Changsha, étant resté dans le coin 4 à 5 jours au lieu des 2 que j'avais prévus. Comme à Canton aussi je m'étais éternisé, j'avais clairement pris du retard sur mon itinéraire, qui n'existait d'ailleurs pas vraiment. Mais avant d'aller à Shanghai, j'aurais bien voulu voir autre chose sur le chemin. Seulement voilà, je voulais passer beaucoup de temps à Shanghai, entre autres pour une très bonne raison citée plus haut, et ne pouvais donc plus tellement perdre de temps sur le chemin.
J'ai quand même pas mal potassé ma carte de Chine, envisageant un arrêt à mi-chemin, vers Jingdezhen ou Huangshan, mais ai finalement opté pour un trajet direct, toujours en train de Changsha à Shanghai. 21 heures de trajet étaient prévues, c'était mon record à l'époque.
Le matin du 2 janvier, mon téléphone sonna plus tôt que d'habitude. A 5 heures 30 cette fois: salut, c'est Ouyang oui je sais c'est aujourd'hui que tu pars à Shanghai, non? oui oui oh la la, c'est terrible, on ne se reverra plus jamais c'est la vie quand tu seras à Shanghai, tu m'appelleras hein, tu m'appeleras? euh, oui oui
Et ce furent là les dernières paroles que nous nous sommes jamais échangées, puisque je ne l'ai jamais rappelée. Honte à moi!
Le train devait partir dans l'après-midi, et j'avais donc encore du temps à tuer à Changsha. Je suis allé prendre mon dernier repas dans mon cher restaurant, et ai fait mes adieux à tout le monde. Ce jour-là, j'ai sympathisé avec un type d'une trentaine d'années qui était à la table d'à côté, et qui s'est avéré être un professeur de l'université. Lorsque l'heure de partir arriva, le professeur se proposa de m'accompagner à la sortie de l'université pour que je trouve un taxi. Une proposition très sympathique que j'ai évidemment acceptée, mais j'ignorais alors que le gentil monsieur voulait aussi porter ma valise sur le chemin! Je devais déjà être imprégné d'une certaine morale confucéenne puisque, en tant qu'étudiant, je ne pouvais vraiment pas imaginer qu'un professeur d'université porte ma valise, une scène qui n'a pas dû se produire souvent en Chine depuis la Révolution Culturelle. Je crois que j'ai réussi à le convaincre, mais ce fut l'objet d'une âpre négociation.
J'allais passer les 21 heures de train dans un wagon couchette dure, le meilleur rapport qualité-prix pour un long voyage. M'étais-je déjà embourgeoisé? La perspective de passer autant de temps assis, voire même debout m'a vraisemblablement fait peur et je n'ai même pas demandé s'il restait des places en siège dur. Vive le confort! Le voyage fut effectivement très agréable puisque j'ai plus ou moins pu dormir (ce qui n'était pas gagné d'avance car j'avais une lumière vive juste au-dessus de la couchette, qu'il était impossible d'éteindre) et que je ne me suis pas ennuyé une seule seconde grâce à la conversation assidue des gens qui se relayaient pour venir me parler. C'est en fait avec un groupe d'étudiants de Hangzhou que j'ai passé la plus grande partie de mon temps.
La majeure partie du trajet fut nocturne, et il faisait déjà jour lorsque nous sommes arrivés à Hangzhou et que mes nouveaux amis sont descendus. Nous n'étions déjà plus dans le vrai sud de la Chine même si la province du Zhejiang est en général considérée comme le nord du sud. Il faisait clairement froid, ce qui n'annonçait rien de bon pour mon séjour à Shanghai, et le givre matinal donnait une couleur assez intéressante au paysage semi-industriel que nous traversions. Deux heures après cet arrêt, le train est entré en gare de Shanghai, aux alentours de midi.
De voyageur itinérant, j'allais devenir voyageur sédentaire, si tant est que cette expression veuille dire quelque chose.
Sept ans plus tard: la serviabilité des chinois est souvent stupéfiante, quand on la met dans le contexte d'un sans-gêne et d'un égoïsme forcenés, généralisables à une grande partie de la population. Mais ces tares, si on ose les qualifier comme telles, disparaissent immédiatement dès que l'on lie connaissance avec quelqu'un, ou qu'on entre dans son cercle amical ou professionnel. De goujat insuportable, le nouvel ami chinois se muera alors instantanément en perle de gentillesse. Peut-être le gentil professeur m'aurait-il violemment bousculé ou craché dessus par inadvertance, si on n'avait fait que se croiser dans une rue ou faire la queue ensemble quelque part. | | | À: Yangguizi · 8 février 2007 à 15:04 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 58 de 89 · Page 3 de 5 · 2 341 affichages · Partager 34. Des visages familiers
C'était la deuxième fois que je venais à Shanghai. Le coup de foudre avait été immédiat dès les premiers instants du premier séjour six mois plus tôt. La ville était comme un aimant, je savais que j'étais fait pour y vivre, que j'avais le yuanfen, cette affinité prédestinée inexplicable et irrépressible. Ce nouveau séjour ne serait que touristique, une fois de plus: c'était frustrant, mais quand même mieux que rien. Qu'il était agréable de retrouver ces quartiers, ces odeurs, ces impressions, ces manies si familiers. C'était une impression de retour chez moi comme si ma vie en France n'était en fait qu'un long intermède entre de brefs séjours à Shanghai.
De la gare, j'ai pris le métro pour rejoindre la Place du Peuple, et de là faire quelques centaines de mètres sur la Rue de Nankin pour rejoindre mon cher hôtel, le Dongya Fandian. Première surprise qui n'en était pas vraiment une, puisqu'on me l'avait dit: les travaux sur la Rue de Nankin étaient quasiment achevés, et la rue était désormais piétonne. Six mois plus tôt, elle n'était qu'un vaste chantier, que l'on contournait très péniblement sur les étroits trottoirs à moitié amputés par les travaux qui débordaient. En janvier 2000, c'était déjà devenu une belle et large rue piétonne, encore plus dévouée à la folie des achats que ce qu'elle a pu être auparavant. La Rue de Nankin était et est encore dans une certaine mesure surnommée les Champs Elysées de la Chine, et est connue comme étant la plus ancienne rue commerçante du pays, une réputation déjà solide dans les années 20 et 30.
Il y avait du monde en ce surlendemain de Jour de l'An, mais ça aurait pu être pire et je n'ai eu aucun mal à progresser vers l'Est. Difficile quand même de reconnaître les lieux après tant de changements. Au fur et à mesure que j'approchais de l'angle avec Zhejiang Lu, je sentais l'excitation monter car c'était l'épicentre de mon attirance irrationnelle pour la ville que j'allais rejoindre. L'angle de la Rue de Nankin avec Zhejiang Lu, c'était là que le taxi m'avait déposé six mois plus tôt, et le lieu où pour la première fois j'ai foulé le sol de la ville, exception faite de l'aéroport bien sûr. J'avais donc décidé que le lieu serait sacré pour moi. Puisque je n'avais pas de religion, j'avais bien le droit de m'en créer une! Six mois plus tôt, la première personne avec qui j'avais parlée était un petit vieux à qui j'ai demandé mon chemin pour trouver l'entrée de l'hôtel. Je connaissais cette fois le chemin, mais j'ai quand même aperçu le petit vieux, toujours là, toujours immobile au même endroit, avec son petit sourire impassible et semblant être un témoin intemporel de l'histoire de cette rue. Nous nous sommes reconnus et avons échangé un sourire complice. Bienvenue à la maison!
Le rez-de-chaussée de l'hôtel était toujours occupé par un centre commercial, dont le rayon costumes jouxtait l'ascenseur vers la réception de l'hôtel. Les mêmes vendeuses quadra et quinquagénaires étaient toujours là, avec leur horrible coiffure si typiquement shanghaienne sur la tête. Pour une raison que je ne m'explique pas, quasiment toutes les vendeuses de tous les centres commerciaux de cette rue semblaient bâties dans le même moule, un modèle qu'on retrouve pourtant beaucoup moins dans les autres quartiers de Shanghai. Voilà ce qu'on appelle un particularisme vraiment très très local! Dès que je me suis pointé, elles ont toutes gloussé en me montrant du doigt: "ta huilai le" (il est revenu). Et oui, me revoilà, on va pouvoir à nouveau s'échanger des vannes comme au bon vieux temps!
Puis je suis monté à la réception où le même personnel antipathique était toujours là. Pas grave, je les aimais bien quand même. Et puis j'adorais tellement cet hôtel que j'aurais pu tout pardonner. Qu'avait-il de spécial cet hôtel à l'intérieur et aux chambres propres, correctes mais quelconques? Et bien il était bien situé, juste à l'angle des deux bonns rues! Et puis le bâtiment avait un cachet extraordinaire vu de l'extérieur. C'était un ancien centre commercial bâti dans les années 1910, un véritale symbole encore debout de cette période révolue qui me fascinait tant.
La ville m'appartenait dorénavant pour une dizaine de jours!
Sept ans plus tard: j'ai passé mes trois dernières années dans une résidence à deux minutes à pieds de cet endroit tellement stratégique à mes yeux. Pour des raisons surtout pratiques liées aux accès au métro, mais bien entendu aussi sentimentales. Le petit vieux que j'ai encore revu six mois plus tard, à l'été 2000 n'est malheureusement plus là, en tout cas je ne l'ai plus revu, mais certaines des vendeuses de costumes sont encore là, et je me suis même allé une fois leur en acheter un, bien que la marque soit plutôt moche. | | | À: Yangguizi · 9 février 2007 à 19:04 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 59 de 89 · Page 3 de 5 · 2 316 affichages · Partager 35. L'ordre des priorités
Curieusement, c'est une fois à Shanghai que mes souvenirs deviennent plus flous sur le déroulement de la suite des événements. Et oui, sept années (plus un mois maintenant) se sont écoulées depuis ce voyage, et on me pardonnera peut-être un certain relachement dans le luxe de détails que j'ai essayé de donner jusque là. Désormais, ce ne seront donc plus que quelques touches qui seront donées par-ci par-là, étant bien incapable de reconstituer une chronologie précise des événements pour les deux à trois semaines suivantes.
Une fois douché dès mon arrivée, j'avais une idée assez précise sur ce qu'il convenait de faire en premier à Shanghai. Tout d'abord, téléphoner aux gens que je connaissais qui y habitaient. Il n'y en avait pas tant que ça, mais j'étais très heureux à l'idée de tous les revoir. Il y avait bien entendu celle qui était en partie responsable de ma venue en Chine (nous l'appelerons J.), mais il y avait aussi deux amis français qui vivaient à Shanghai depuis peu, et que j'avais connus deux ans et demi plus tôt à Pékin, et puis une poignée d'amis chinois connus lors de mon premier séjour six mois plus tôt. Finalement, c'est bien agréable de connaître des gens sur place. Aucun n'était toutefois disponible pour me voir immédiatement, et j'ai donc résolu de passer aux priorités suivantes de ma liste.
Je suis redescendu sur la Rue de Nankin pour la descendre jusqu'au Bund, la promenade aménagée sur le fleuve Huangpu qui est le décor le plus emblématique de la ville. La Rue de Nankin n'était - et n'est toujours pas - piétonne jusqu'au bout, et les dernières centaines de mètres ressemblaient donc plus ou moins (vu le nombre de constructions récentes, c'était plutôt moins que plus) à la rue d'avant-guerre. Juste en arrivant sur le Bund, on passe devant le Peace Hotel (Heping Fandian), dont la pyramide verte au sommet est une des pièces architecturales les plus caractéristiques du Bund. Je ne suis pas rentré dans cet hôtel mythique, sans doute par peur d'être déçu, sachant toute l'Histoire qu'il renferme. Y mettre les pieds, ce serait sans doute désacraliser ce qu'il représentait à mes yeux, et perdre mes illusions sur un Shanghai d'avant-guerre encore vivant quelque part. Pas question donc d'aller voir le groupe de jazz qui y jouait parait-il tous les soirs, et dont certains membres d'âge canoniques auraient déjà officié dans les années 40. Conformément à ma nouvelle religion, cet endroit sacré devait rester un sanctuaire qui me serait interdit.
J'ai savouré avec une profonde satisfaction la promenade sur le Bund, et la double vue qu'elle offre sur les façades des immeubles majestueux d'avant-guerre d'un côté du fleuve, et les tours de bureaux flambant neuves et excentriques de Pudong, sur l'autre rive. Je connaissais cette vue par coeur, mais j'avais besoin de l'avoir à nouveau sous les yeux, le temps d'une bonne heure d'errance. Et puis à cette époque, le Bund n'était pas encore envahi par les mendiants et les vendeurs de gadgets, et était donc plutôt agréable, ce qu'il n'est plus depuis bien longtemps.
J'ai ensuite repris la Rue de Nankin en sens inverse, ai dépassé l'hôtel pour remonter jusqu'au niveau du Grand Magasin Numéro 1, l'ancien "The Sun" d'avant-guerre, où je suis tombé en extase devant une affiche, sans doute d'époque, disposée dans une vitrine. Cette pièce de collection absolument extraordinaire était une affiche promotionnelle en langue française pour ce magasin, très en vue à l'époque. Je me souviens encore à peu près de la légende: "Une première en Asie: un escalier mécanique sur deux étages! A l'angle de la Rue de Nankin et de la Rue du Tibet". Ce croisement était exactement celui où je me trouvais, et c'était donc bien ce magasin qui était concerné. Cette magnifique pièce de collection était encore là six mois plus tard lorsque j'y suis repassé, mais a ensuite disparu. Je ne l'ai plus jamais revue, ni sur place, ni ailleurs. J'aurais été prêt à dépenser une fortune pour l'acquérir celle-là, dommage.
Sept ans plus tard: je n'ai toujours jamais mis les pieds au Peace Hotel, bien qu'étant passé devant des dizaines et des dizaines de fois!!! J'ai en revanche trouvé tout récemment sur un marché aux vieilleries une affiche promotionnelle sans doute d'époque pour le magasin Tai Tchong en anglais et en chinois et l'ai évidemment achetée. Elle était beaucoup moins belle que l'autre, mais c'était quand même un beau lot de consolation, plutôt bon marché qui plus est. Et raffinement suprême, le Tai Tchong... c'est précisément le bâtiment qu'occupe aujourd'hui mon cher hôtel! | | | À: Yangguizi · 10 février 2007 à 18:01 Re: La Chine sept ans plus tôt Message 60 de 89 · Page 3 de 5 · 2 299 affichages · Partager 36. Retrouvailles
Il ne s'est évidemment pas écoulé beaucoup de temps avant que je ne revoie J. Elle était aussi belle et gentille que dans mes souvenirs, et en la revoyant je me suis confirmé à moi-même que je voulais lui faire savoir que j'éprouvais quelque chose pour elle. Peut-être même du yuanfen, au même titre que celui qui me liait à la ville de Shanghai. Comme c'était une fille traditionnelle, et malheureusement assez occupée en raison de l'imminente période d'examens universitaires qu'elle s'apprêtait à traverser, la mission allait être des plus difficiles. Et comme nous sommes ici sur un forum de voyages et non sur un carnet rose, je n'entrerai dans aucun détail sur la manière dont les choses allaient se passer. La suite viendra un peu plus tard.
Peu de temps après, j'ai retrouvé un de mes amis français, qui était arrivé à Shanghai quelques mois plus tôt, et étudiait à l'université de Fudan. Je suis donc allé le voir à son université, située un peu à l'écart du centre-ville, vers le nord-est. Fudan est une des universités les plus prestigieuses de la ville, et accueillait une bonne partie de la communauté des étudiants étrangers, qui à l'époque était beaucoup plus réduite qu'aujourd'hui. Comme je commençait à en avoir l'habitude, c'est une grande statue du Président Mao qui allait m'accueillir à l'entrée du vénérable établissement.
Mon ami avait lui aussi une période d'examens à préparer, mais était évidemment, en tant que français, moins assidû que J. Je lui ai malgré tout souhaité d'avoir plus de chance que moi-même qui venais de louper un examen important. Il m'a longuement parlé de sa vie d'étudiant à Shanghai, un récit qui m'a fait balancer entre jalousie et incrédulité. Certes, il vivait en Chine, et même à Shanghai, ce qui pour moi était un accomplissement en soi, mais la vie d'étudiant qu'il me décrivait n'était pas aussi plaisante que ce qui m'aurait fait rêver. Les étudiants étrangers vivaient apparemment en milieu assez clos, avec tous les inconvénients que la promiscuité et la rapidité des ragots peuvent présenter, et même le fait de parler plus ou moins chinois n'était pas du tout suffisant pour mener une vie relativement sinisée.
Malgré tout ça, j'étais extrêmement envieux du sort de mon ami, et rageais d'autant de devoir m'éterniser en France.
Mes histoires de vrai faux policier de Macao et de vrai vrai policier du Hunan l'ont bien fait rigoler, et il avait résolu de répercuter ces anecdotes aux quelques chinois qu'il connaissait et qui se plaisaient à défendre bec et ongles la parfaite rectitude des autorités du pays. J'ignore ce qu'il en a été dit...
Sept ans plus tard: ces illusions perdues me font sourire aujourd'hui, car je me rends bien entendu compte qu'un étranger en Chine ne sera jamais sinisé, quels que soient les efforts qu'il peut faire. La Chine n'est pas un pays qui intègre ses étrangers, contrairement à une bonne partie du monde occidental. A part un très court intermède en 1997, je n'ai jamais connu cette vie d'étudiant étranger en Chine, malgré une proposition en or qu'on m'avait faite en 2001. Un an tous frais payés à Pékin, avec argent de poche qui plus est, voilà l'offre que j'ai refusée sans réfléchir, alors que je ne m'attendais pas du tout à ce qu'on me la formule. Mais j'étais alors presque déjà sur un rail qui si tout devait bien se passer, devait me conduire définitivement à Shanghai avec un bon travail à la clé en 2002. C'est exactement ce qui s'est passé, et je n'ai donc pas eu à regretter mon choix. | Carnets similaires sur la Chine: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 4 900 visiteurs en ligne depuis une heure! |