Voici un troisième extrait de mon voyage (après trois ans de pause...). Il s'agit de mon 19ème jour sur le chemin de Compostelle, au départ du Puy-en-Velay. Enjoy!
Départ du Puy
Il fait encore nuit quand le dortoir s’agite. C’est que beaucoup de pèlerins ont prévu de se rendre à la cathédrale pour la messe de 7h. Le petit-déjeuner est servi à l’auberge de 6h30 à 7h30. Je n’ai pas prévu d’aller à la messe, mais je profite du remue-ménage pour me lever tôt et écrire dans mon carnet de voyage.
Je sors de mon sac de couchage, allume la lampe de chevet, attrape mon cahier et m’assied en tailleur sur le lit de ma petite couchette. Après quelques minutes, j’entends Oscar m’appeler derrière le rideau qui sépare mon lit du couloir. Je l’invite à entrer. Ses affaires sont prêtes et il vient me faire ses adieux. Nous nous serrons une bonne poignée de main. Il me souhaite tout de bon pour la suite de mon périple. Je lui souhaite bon retour en
Suisse et le laisse filer prendre son train pour
Genève, puis le Valais.
D’une part, je me sens triste. Nous venons de passer près de trois semaines d’aventure incroyablement intenses ensemble, en nous dépassant quotidiennement autant physiquement que psychologiquement. Nous sommes sortis de notre zone de confort comme jamais il m’a été donné de le faire auparavant dans ma vie. Nous nous sommes encouragés mutuellement, chacun prenant la relève lorsque l’un de nous deux avait le moral dans les chaussettes. Nous avons ris dans des situations de fatigue et de désespoir, crié de bonheur dans des retournements de situations inattendues... Maintenant, je vais poursuivre mon voyage seul.
D’un autre côté, je me sens soulagé. Depuis plusieurs jours, j’avais l’impression de perdre Oscar. Je le sentais de plus en plus pessimiste et démotivé. Alors que je me sentais en forme physiquement et que j’arrivais à me contenter de ce que nous recevions, je sentais qu’Oscar était proche de ses limites, et me le faisait sentir. Le fait de poursuivre ma route seul me permettra d’évoluer sur le chemin à mon rythme, et dans ma philosophie de détachement.
Je descends prendre mon petit-déjeuner. La salle à manger est relativement peu occupée, la plupart des pèlerins étant partis à la messe. Un des hospitaliers de l’auberge me demande :
- C’est ton copain qui est parti ce matin?
Je réponds par l’affirmative en indiquant qu’il avait son train à prendre pour
Genève.
- Oui, et ben on l’a vu partir en courant devant la fenêtre de la cuisine. Il avait l’air pressé !
Je me demande s’il aura réussi à arriver à prendre son train...
Je prends le petit-déjeuner tranquillement et profite de pouvoir manger à ma faim - thé, café, pain avec beurre et confiture – car je ne sais pas quand j’aurais l’occasion de prendre mon prochain repas. A table je papote avec l’un ou l’autre des pèlerins arrivés fraichement la veille et au tout début de leur aventure sur le chemin de Compostelle.
Je profite également de me doucher, même si je l’ai déjà fait la veille au soir. Pareil que pour le petit-déj’, je ne sais pas quand la prochaine occasion de me laver se présentera.
Je remercie les hospitaliers pour leur accueil et laisse une participation aux frais de cinq euros. L’hospitalier qui a suivi les quelques récits d’aventure racontées la veille me demande d’un air préoccupé:
- Ca va pour toi de laisser cette somme ?
Je réponds par l’affirmative, me disant que si je joue le jeu de me reposer dans une auberge – même donativo – il me semble normal de participer aux frais, même avec peu de moyens.
J’arrive en ville après avoir déambulé dans les petites ruelles pavées qui descendent du gîte vers le centre. Aujourd’hui c’est jour de marché au Puy-en-Velay. Je me dis que ce serait l’occasion de demander du pain de la veille ou autres rabs de nourriture avant de quitter l’agglomération et de me retrouver en campagne. Je fais ma première tentative dans une boulangerie plutôt classe en me disant que je verrai bien. Je trouve ça plutôt excitant d’y formuler ma demande. Et j’essuie un premier refus. Mince ! Et ce coup-ci pas de Oscar pour me remonter le moral et prendre la relève. Je réitère deux ou trois fois ma demande dans une boulangerie et sur des stands du marché, et essuie refus sur refus. Je perds toute ma confiance et me sens frustré. J’ai l’impression que le coin est plutôt bobo et folklorique et que ma demande n’aura pas de succès ici. Je tourne encore en rond entre les stands quelques minutes puis décide de quitter la ville en suivant les coquilles de St-Jacques. C’est ce que je fais depuis plus de 400 kilomètres après tout : marcher en suivant les flèches sans savoir ce qu’il adviendra... Les balises du chemin de Compostelle m’indiquent St-jean-pied-de-port - dernière étape française avant la frontière espagnole - à plus de 700 kilomètres, alors que j’en ai déjà 430 derrière moi.
Je quitte la ville relativement tard dans la matinée par rapport au départ de la majorité des pèlerins qui quittent la ville après la messe de 7h. Le chemin amorce une montée en directement du
Vals-près-le-Puy m’obligeant à ôter mon sac à dos pour enlever une couche de vêtement Je rencontre rapidement l’un ou l’autre pèlerin avec qui j’échange un brin de causette - notamment un homme de la cinquantaine qui m’explique vouloir faire le tronçon du chemin depuis le Puy-en-Velay jusqu’à Saint-Jean-Pied-de-Port en un mois, puis la partie suivante en un autre mois – mais ces premières rencontres ne m’enthousiasment pas plus que tant. Je suis un peu frustré et fermé sur moi-même.
Aujourd’hui il fait frais et humide, mais heureusement il ne pleut pas. Je me retrouve rapidement en pleine campagne sur un chemin franchement inondé et impraticable à moins d’avoir des bottes de pêcheur. Des indications pour une déviation sont indiquées, me faisant passer par-dessus une clôture et jouer les funambules sur un mur en pierre sèche afin d’éviter d’avoir de la boue jusqu’au mollet. Je me sens un peu seul à ce moment-là. Avec Oscar c’est sûr, on en aurait rigolé ou pleuré ensemble.
Durant la journée, je croise des pèlerins çà et là, un couple que je salue de loin. Je ne sais pas trop comment me comporter vis-à-vis des autres pèlerins, moi qui suis venu à pied depuis la
Suisse en mangeant ce que l’on nous donnait à Oscar et à moi, et en dormant ou nous pouvions, la plupart du temps sur de la paille. Je me sens différent.
A plusieurs reprises je passe devant des haltes pour pèlerins avec possibilité de petites restauration/soupes, ou alors des épiceries pour pèlerins, etc. Ce genre d’infrastructure destinée presqu’exclusivement aux pèlerins n’était pas habituel sur le chemin que j’ai parcouru jusqu’au Puy-en-Velay. Je me sens de plus en plus dans un circuit touristique ou les touristes sont les pèlerins, et cela me met mal à l’aise. Je n’ai rien à manger, mais je n’ai pas envie de quémander de la nourriture dans ces lieux spécialement dédiés au pèlerin-touriste que l’on voudrait que je sois... Donc je trace ma route, me ferme sur moi-même. Je m’arrêt de temps en temps, mais jamais bien longtemps car j’ai vite froid sans bouger...
J’atteins Monistrol-d’Allier en fin d’après-midi. Je l’aperçois en contre-bas avant de l’atteindre. Ce petit hameau se trouve dans une petite vallée dans laquelle passe une ligne de train. Il y a quelques petits commerces et des gîtes pour pèlerin. J’envisage de m’arrêter ici pour la nuit. Je fais le calcule : j’ai déjà parcourus près de 30 km dans la journée – probablement ma plus grande distance en une journée de marche depuis le début de mon voyage, et il serait temps de trouver un endroit où me reposer et éventuellement recevoir à manger.... Je me dirige vers le gîte communal en me disant que je pourrais peut-être y proposer un coup de main au ménage ou à la cuisine en échange de l’hospitalité. En arrivant devant le lieu en question, je me rends compte qu’il n’y a pas de réception comme je l’aurais pensé. Il s’agit d’un gîte autogéré. Chaque pèlerin s’inscrit sur une feuille en arrivant, et une personne de la commune passe encaisser le prix de la nuitée en début de soirée. Il y a une cuisine à disposition où chacun peut se faire à manger avec les courses qu’il aura apporté avec soi. Du coup, je ne sais pas comment et à qui adresser ma demande. Je reste devant le gîte un instant d’où j’aperçois des pèlerins dans les dortoirs, suspendre leur linge et ordonner leurs affaires. Ceux-là ont déjà eu leur douche et leur journée de marche est terminée. Ce serait tentant, mais je ne peux pas me permettre une nuitée à 10-15 euros régulièrement, sans compter de quoi acheter un casse-croûte pour le soir et le petit-déjeuner...
Je reprends la route à contrecœur. Je passe devant une boulangerie du pèlerin, mais n’ose pas y adresser de demande d’invendus malgré ma faim et mon désespoir. Je quitte le village en suivant des escaliers raides, me faisant passer de 600 mètres d’altitudes à plus de 1000 mètres en l’espace de quelques kilomètres. Je passe devant une petite chapelle taillée dans la roche que j’envisage presque comme abri pour la nuit. Vu l’heure qu’il est, je suis maintenant seul sur le chemin, plus de pèlerins à l’horizon. Mais il fait trop frais pour dormi dehors ce soir... J’arrive sur un petit plateau où sont regroupées quelques vieilles maisons et fermes. Je sonne à quelques portes pour demander l’hospitalité, mais n’obtiens pas de réponse favorable. Je continue donc ma route me demandant de plus en plus où et quand je pourrais enfin m’arrêter pour dormir.
Il doit être autour des 19h. Je marche sur un chemin de campagne et croise un tracteur. Je me sens dévisagé par son conducteur qui ne doit pas être habitué à voir des pèlerins en route à cette heure-ci de la journée. Un soleil très bas dans le ciel m’éclaire le visage et m’indique que la nuit approche. Je poursuis ma route d’un pas pressé, presque hystérique. Je me rends compte que j’approche des 40 kilomètres de marche depuis mon départ du Puy-en-Velay ce matin, et qu’il va devenir urgent de m’arrêter pour de bon pour aujourd’hui. J’arrive à nouveau dans un petit hameau très rural, et envisage chaque grange, toit, grenier, comme un éventuel abri pour la nuit. Je sonne à une porte de ferme. Un homme m’ouvre. Il a l’air solitaire et marginal. Je lui demande s’il ne connaitrait pas un endroit sur la paille dans le village où je pourrais passer la nuit. Il me répond ne pas être au courant de « cette affaire de Compostelle ». Me rendant compte que je ne trouverai peut-être pas d’accueil alternatif ici, je lui demande si je ne pourrais pas passer un coup de fil à la prochaine auberge sur le chemin, située à Saugues à environ cinq kilomètres de marche. Il répond par l’affirmative, m’indiquant de la suivre jusqu’à son téléphone fixe. Je compose le numéro de l’auberge que je pense pouvoir atteindre vers les 21h... Une femme décroche. Je lui demande s’il ne resterait pas un lit pour ce soir. Elle m’indique être complet pour la nuit. Mince ! Je remercie ce monsieur de m’avoir laissé utiliser son téléphone et prends congé. Je me retrouve sur la route de ce petit hameau. Soudain, je vois passer un fermier en salopette et bottes de travail. Il est relativement jeune et marche d’un pas rapide. Je l’interpelle, lui explique en deux mots ma façon de voyager sur le chemin de Compostelle, et lui adresse ma demande d’abri pour la nuit.
- Vous pourriez dormir sous le tunnel avec le mouton, me répond-il.
- Parfait ! lui dis-je soulagé.
Je suis cet homme sur quelques mètres jusqu’à l’endroit en question. Il s’agit d’un tunnel agricole qui abrite un troupeau d’une centaine de moutons. A l’entrée du tunnel, se présente un petit enclos avec un chien attaché à une chaîne. Ce dernier aboie à notre arrivée, puis se calme en voyant son maitre et nous laisse passer.
Le tunnel est séparé en deux dans le sens de la longueur par un couloir de botte de paille. Nous le traversons jusqu’à l’extrémité opposé de l’enclos du chien. Le fermier ouvre une botte de paille à l’aide de couteau, et voici mon lit pour la nuit. Je remercie mon hôte, lui expliquant que j’ai déjà dormi à plusieurs reprises dans des conditions similaires depuis mon départ de
Lausanne en
Suisse. Il a l’air quelque peu surpris, l’air de dire « pourquoi pas ma foi... » et me souhaite une bonne nuit avant de repartir. Je le remercie et pose mes affaires sur le sol. J’espère secrètement le voir réapparaitre plus tard pour m’inviter à manger ou m’apporter de quoi casser la croûte, mais en vain, je ne le reverrai pas avant le lendemain matin à la première heure. Ce soir mon repas ne sera rien de plus qu’un ou deux verre d’eau sortis de ma gourde.
Je suis fatigué, très fatigué. Je repense à ma journée de marche et me dis que c’est de la folie ! Je déballe mon sac de couchage et mon tapis de sol pour la nuit. Je sors du tunnel pour aller pisser, puis reviens à mon dortoir. A ma gauche et à ma droite, des dizaines de moutons me dévisagent l’air curieux et méfiant à la fois. J’essaie de sympathiser en m’approchant pour les caresser. Mais rien à faire : chacun de mes mouvements déclenche un mouvement de panique chez eux, les faisant courir dans la direction opposée du tunnel où j’entends le chien de garde aboyer à son tour. Un élan de panique me traverse, j’espère que tout ce bruit ne va pas alerter le fermier et le faire revenir sur sa décision d’abriter un pèlerin sous son tunnel. Je tâche de me calmer et de faire le moins de mouvements brusques possible pour ne pas faire peur aux moutons qui continuent de suivre chacun de mes déplacements avec curiosité.
Je ne tarde pas trop avant d’aller me coucher. Je n’ai pas grand-chose d’autre à faire de toute façon. Pas de compagnie pour discuter, rien à me mettre sous la dent, pas de bouquin non-plus, et il se fait tard...
Durant la nuit, j’attends régulièrement des moutons tousser. Je n’arrive pas à trouver le sommeil. A chacun de me mouvement pour trouver une meilleure position dans mon sac de couchage, les moutons s’alertent et cours dans tous les sens... Je passe une franchement mauvaise nuit de sommeil !