Olivier, je ne sais pas faire mieux en copié-collé En lisant Duras au
Vietnam Pour la nouvelle génération, la littérature française n’est plus un modèle, mais elle leur donne parfois des idées d’enquête. Comme à la critique Doan Cam Thi. Un demi-siècle après le départ des Français, comment leur littérature est-elle considérée dans un
Vietnam devenu russophile au Nord et américanophile au Sud ? Balzac, Hugo, Dumas ont-ils survécu à Dostoïevski, Tolstoï, Faulkner, Steinbeck ? Quel accueil les jeunes Vietnamiens passionnés de téléfilms coréens et de chats sur Internet réservent-ils à Duras, Echenoz, Houellebecq ? Sans prétendre à une analyse exhaustive de l’état de la littérature française au
Vietnam, esquissons une réponse au terme d’une enquête auprès d’auteurs âgés de 25 à 50 ans.
Rimbaud séduit les poètes vietnamiens par son style abrupt et insolite.
“Sa modernité réside dans son ton, sa vision du monde. Sa force vient de ce qu’il écrit depuis son expérience en enfer”, dit le poète bohème Tran Tien Dung à propos du
Bateau ivre, qu’il a découvert en traduction. Rimbaud est pour lui une
“révolte contre tout ordre, moral, politique et poétique”. “L’Oulipo me fascine par ses tentatives audacieuses – applications mathématiques, jeux de mots”, confie pour sa part Bui Chat. Ce membre du groupe saïgonais Mo Mieng [Ouvrir la bouche], qui défend une poésie antiesthétique, se définit avant tout comme artiste : la poésie est pour lui un art formé certes de mots mais aussi de couleurs, de géométrie, de sons, d’espace, de lumière, de corps. Comme l’Oulipo, Mo Mieng invente des formes d’expression susceptibles de mieux traduire les constantes mutations du monde moderne. Balzac, dont
La Comédie humaine a été traduite, a passionné des générations de Vietnamiens.
“Ses romans sont autant d’enquêtes sur son temps. Nous aimons sa profusion, le grouillement d’objets et de personnages dans son œuvre. Son réalisme charnel et énergique reste infiniment moderne”, juge Bui Hoang Vi. Si cet écrivain saïgonais supporte mal le “bien-écrire” de bon nombre d’auteurs français tel le Hugo des Misérables, il apprécie le style
“pur, un peu sec, mais animé d’une secrète musique” de Gide. L’écrivain et militaire Nguyen Binh Phuong, lui, reconnaît sa dette envers Proust, Céline, Camus, Beckett, Duras et Robbe-Grillet, qui lui ont donné
“la clé de la technique romanesque”. Mais Le Petit Prince reste son roman de prédilection.
“J’ai trouvé désopilant le passage où un roi n’ayant qu’un vieux rat pour sujet le condamne à mort mais le gracie chaque fois, pour économiser. C’est à ce simple détail qu’on distingue le génie de Saint-Exupéry !”
Ceux dont la route a croisé la
France font souvent de cette culture un capital. Ngo Tu Lap, qui vit à cheval entre le
Vietnam et les
Etats-Unis après un séjour parisien, compose des poèmes en français. Ecrire dans une autre langue que la sienne lui permet de mieux explorer le langage :
“Cette aventure m’a enchanté car elle engendre une tout autre sensibilité. Bien entendu, le nouveau défi implique amour mais aussi angoisse : chaque vers est pour moi quête et conquête.” Tran Vu, informaticien parisien et auteur renommé, n’est pas tendre avec ses pairs français :
“Lire Dantec, Viel, Carrière, Boyer ? Ils ne travaillent plus la syntaxe. Leur style, bureaucratique, témoigne du déclin du roman français, de son incapacité à inventer un autre monde.” Il se dit pourtant
“bouleversé” par les rêves d’amour du héros d’
Extension du domaine de la lutte. Après ses études en URSS, Thuan s’est installée à
Paris, qu’elle quitte parfois pour
Hanoi,
Berlin,
New York. Emigrée, elle refuse de vivre en vase clos, suit avec intérêt la production littéraire française et situe en
France l’action de ses romans. Dans
Chinatown, une Vietnamienne de
France narre son ancienne passion contrariée pour un Chinois de
Hanoi dont elle était tombée amoureuse en 1979, en plein conflit sino-vietnamien. Aujourd’hui, à
Paris, elle parle enfin de lui sans honte. Le roman livre, à travers les lieux de son héroïne, une analyse poignante de la chute de l’empire soviétique, de la guerre en Irak, de la montée en puissance de la
Chine, des banlieues françaises. L’exil et le secret amoureux sont au cœur de ce livre où ne manquent pas les clins d’œil à Duras.
Do Khiem (de son nom de plume Do Kh.), qui vit entre
Paris et la
Californie, avoue son manque d’intérêt pour la fiction française contemporaine, dont il ignore toute la production postérieure à Céline. Pourtant, il sait gré à la langue de lui avoir fait découvrir Yourcenar et Dai Sijie, mais aussi des auteurs étrangers comme Babel, Malaparte ou Mishima. Alors que
Bangkok n’est qu’à 800 kilomètres de
Saïgon, Do Khiem connaît ses écrivains à travers leurs traductions françaises. Cet auteur, dont l’œuvre mêle à la poésie et aux nouvelles des scénarios et des essais, illustre la richesse d’une triple culture et compte parmi les plus novateurs de la littérature vietnamienne. Son style est marqué par des figures grammaticales empruntées au français, des phrases sinueuses, des références dépaysantes, un goût prononcé pour les termes étrangers qui s’entrechoquent.
Les jeunes écrivains vietnamiens entretiennent ainsi une relation égalitaire avec les auteurs de l’Hexagone. Libérés, à la différence de leurs aînés, de l’ombre des Lamartine, Hugo et Daudet, ils ont lu à leur façon la littérature française, y ont discerné des pistes de renouveau. Doan Cam Thi
Doan Cam Thi Traductrice et critique littéraire, Doan Cam Thi enseigne la littérature vietnamienne à l’université
Paris VII – Denis Diderot. Elle a publié de nombreux articles et traduit plusieurs ouvrages dont
La Douleur de Marguerite Duras (
Hanoi, 1999), et
Au rez-de-chaussée du paradis – Récits vietnamiens 1991-2003 (éd. Philippe Picquier, 2005), lauréat du prix Le Mot d’or de la traduction 2005 (UNESCO – Agence intergouvernementale de la Francophonie – Société française des traducteurs). © Courrier international 2007 | Fréquentation certifiée