Dans toutes les discussions qui parlent d'expatriation, il y a un point qui n'est jamais abordé et qui est celui de la « solitude culturelle »
Sur ce plan tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. Je n'ai pas honte de dire que si c'était à refaire, j'irais peut-être m'installer ailleurs, mais où ?.
Quand on veut voir le niveau culturel d'un pays, rien de mieux que de regarder une bonne émission télévisée de divertissement, c'est extrêmement révélateur.
Au
Paraguay nous en avons une sacrément gratinée. Ça s'appelle "danse avec moi
Paraguay". À l'origine c'est une émission mexicaine qui s'est exportée un peu dans tous les pays d'
Amérique du Sud, avec les droits de diffusion correspondants. Elle existe aussi en
Argentine où elle s'appelle « danse avec moi
Argentine » évidemment !
C'est une émission qui est faite pour les intellectuels, je m'explique : un troupeau de top models locaux dansent chacune avec un danseur professionnel. Elles sont notées par un jury et éliminées tour à tour, comme dans tous les concours, avec les repêchages du public. Eh bien si tu voyais la différence entre l'émission paraguayenne et l'émission
argentine, on comprend tout en 10 secondes. Autant les Argentines sont fines avec une certaine classe quand elles parlent, autant les Paraguayennes apparaissent comme un troupeau de poufs vulgaires à souhait, qui s'accrochent au micro à deux mains et qui ne veulent pas le lâcher. Dans le jury lui aussi on retrouve ces différences, jusque dans le professionnalisme des cameramen, à voir la façon dont la caméra ondule dans tous les sens, il est aisé de comprendre qu'ils n'ont jamais fait la moindre étude de prise de vues
Au
Paraguay et dans d'autres pays d'
Amérique du Sud, dans tous les domaines de la vie économique, ce n'est pas la capacité qui fait la fonction, mais c'est le titre qui fait la capacité.
Mais ici, nous parlons de l'élite hélas ! Car il y a tous les autres, ceux qu'on croise au quotidien, avec lesquels on travaille, avec lesquels on doit dialoguer pour régler les mille et un problèmes de la vie du quotidien.
Quand on s'expatrie, on oublie toujours de se poser la question à savoir si notre niveau culturel (sans supériorité aucune) peut s'exporter et s'intégrer dans le pays d'accueil. Nous, pays européens, avons un passé culturel énorme que de nombreux pays nous envient. Ce poids culturel, nous ne le remarquons même pas quand nous sommes chez nous, mais dès que nous venons nous installer dans un pays qui n'a pas de passé (le
Paraguay vient de fêter ses 200 ans) nous sommes complètement déroutés.
Aussi, il faut bien aborder le problème de l'analphabétisme fonctionnel de l'Amérique latine, car là aussi tous les pays ne sont pas non plus logés à la même enseigne. Tout le monde sait ce qu'est l'analphabétisme, mais peut-être pas ce qu'est l'analphabétisme fonctionnel : disons simplement que ce sont des gens qui sont allés à l'école, mais qui ne savent pas suffisamment lire, écrire et compter pour pouvoir assumer pleinement leur quotidien dans leur vie privée, leur travail, et dans leur vie sociale. Après, les causes sont multiples, mais proviennent en majorité d'échec scolaire ou d'abandon d'école prématurément. Avant de venir m'installer ici je n'avais aucune idée de l'ampleur de la l'analphabétisme fonctionnel en
Amérique du Sud. Imagine que 50 % de la population d'Amérique latine, soit 90 millions de personnes, n'ont pas dépassé l'école primaire ! Et là aussi, ils sont beaucoup plus nombreux dans des pays comme le
Paraguay, la
Bolivie, le
Brésil, le
Pérou que dans des pays comme
Cuba (0%), le
Chili, l'
Argentine et la
Colombie. Ça veut dire en clair que lorsqu'on s'expatrie au
Paraguay ou en
Bolivie, on accepte de vivre au quotidien avec des gens qui de 75 à 80%, n'ont pas dépassé l'école primaire, dénués de toute curiosité intellectuelle et qui s'en foutent royalement de surcroît... Hallucinant, mais pourtant bien réel, je vis dedans !
Pour nous les expatriés, au quotidien et sur le terrain, concrètement ça se traduit comment ? Eh bien c'est simple, par une forme de souffrance, je l'avoue sans gêne. Même lorsqu'on rencontre des gens qu'on pense intéressants et qu'on a l'impression qu'on pourrait s'en faire des amis pour communiquer, pour échanger, on s'aperçoit très vite de l'océan culturel qui nous sépare. Les centres d'intérêt ne sont pas les mêmes, ils sont souvent extrêmement limités alors qu'au premier abord on a l'impression d'avoir affaire à quelqu'un d'évolué et capable de sortir du schéma « fric, sexe, voitures, foot, plaisanteries sous la ceinture et bouffe bien grasse » il suffit d'une remarque ou d'une parole pour que le masque tombe. Alors on a tendance à se replier sur soi-même, sans réelle envie de sortir, sinon pour voir qui ? Pour parler de quoi ? Pour faire quoi ? Je suis souvent invité par le gratin d'
Asuncion, ceux qui ont réussi et qui se permettent de traiter leurs compatriotes comme des chiens, tout simplement parce qu'ils ont réussi dans la vie et qu'ils ont de l'argent. Ils les écrasent, ils les humilient pour se faire mousser devant leur famille béate d'admiration.
Je vis donc leurs invitations comme un cauchemar, et je les décline, ça ne parle que d'argent, que de bagnoles, que de choses qui ne m'intéressent pas et ils parlent entre eux à moitié espagnol et moitié guarani, histoire de me simplifier les choses.
Et pourtant, comme je le dis souvent ils sont attachants ces Paraguayens, avec leur fatalisme et leur mélancolie chroniques. Mais à moins d'avoir une aptitude particulière pour la vie en autarcie, pour quelqu'un qui comme moi aime blaguer, discuter un peu de tout, j'ai parfois l'impression de m'être fondamentalement trompé et m'être enfermé tout seul dans une prison dorée, aveuglé par le soleil des tropiques, les cocotiers et les bananiers...
C'est cela que j'appelle la solitude culturelle. Je connais bien, c'est ma compagne au quotidien... et pourtant je n'ai vraiment pas l'impression de faire partie de l'élite française...
J’ai essayé de faire passer un message >> tout le monde rêve de l'ile déserte de Robinson, mais tout le monde n'est pas apte à affronter une certaine forme de solitude, et même en famille tu n'y échapperas pas à terme.