J'suis entré dans la musique avec comme volonté
D'allumer plein de foyers comme a pu le faire le Che,
Faire circuler les idées, faire avancer l'utopie
En alternant barricades, pensée fine et poésie.Mc Solaar, Guérilla
Souscrire sans coup férir au moindre alinéa de ma feuille de route relève parfois de l’illusion. Car il y a des pays où, malgré la fièvre et l’engouement, malgré le
triomphe manifeste de la révolution
, certains éléments viennent me barrer la route. Et si j’avais prévu, pour F. et moi, une belle ascension sur la colline du Tabouret (
Loma del Taburete, alt. 453m), c’était sans compter sur une végétation aussi dense qu’épineuse qui nous barra la route après quelques quarts d’heure de marche. Las, j’ai dû me rendre à l’évidence : nous n’irons pas plus loin. Il me faut dégainer un semblant de plan B.
Mais quel est donc ce pays, laboratoire à son insu de ce que la civilisation blanche a fait de pire durant son règne ? Quel est cet endroit magnifique — encore un — confié aux bons soins de l’oubli, à quelque 150 km du pays de la liberté ? De l’avis de Donald Trump,
un pays soutenant le terrorisme
; de l’avis des autochtones, le vaste de champ de bataille des idéologies du XXe siècle ; de l’avis du touriste lambda, un pays chaud, un pays beau, un pays où se meurent les dernières illusions d’un paradis perdu.
On aime, de l’autre côté de la baie de
la Havane, cette statue du Christ bénissant la ville. Il y a quelque chose de doux, d’apaisant, dans ce geste patriarcal. On serait même tenté d’oublier qu’à l’aube du XVIe siècle, ceux qui se revendiquaient de l’Église n’eurent pas trop de scrupules à éradiquer les populations Ciboneys et Taïnos. Pire, on trouvera magnifique cette cathédrale dédiée à la Vierge Marie, sise en plein cœur de la vieille ville. Sous couvert d’une nécessité de civilisation,
la Havane deviendra comme tant d’autres endroits, le siège ciselé d’or des prétentions européennes, au détriment des populations locales vouées à l’extermination, puis des populations esclaves plus ou moins indigènes qui, on peut s’en douter, ne devaient pas souvent fouler du pied le sol de ce lieu saint.
Moi, perdu dans mes pensées, je tente d’avancer dans ce fouillis végétal. La nature reprend ses droits, la nature a horreur du vide. Oui, le chemin tout tracé de la révolution ne pouvait pas rester vierge de toute mauvaise herbe ! La route est comme ensevelie. On baisse les bras et l’on fait demi-tour, jusqu’à cet embranchement qui, je l’avais noté avant de partir, nous permettrait d’accéder au sommet de la colline en la longeant par son versant nord.
Ainsi l’homme blanc arrive, s’installe et se débarrasse de tout ce qui l’ennuie. Il a à sa disposition deux forces imparables : la poudre et l’assurance spirituelle d’être du côté d’un dieu tout puissant. Quand la première force lui donne un avantage matériel inégalé sur son nouvel ennemi, la seconde lui permet d’utiliser la première sans éprouver trop de culpabilité. C’est le côté magique de cette Église suprême : elle condamne toute forme de plaisir — en l’appelant impureté — tout en favorisant la rapine et le crime sous couvert d’évangélisation.
En marchant dans la ville, on retrouve un peu
Alger, à ceci près qu’ici, le délabrement est presque irréversible. On ressent toute la splendeur passée, image déconcertante de toute vanité, de cette époque où les hommes savaient construire du beau, surtout s’ils n’avaient pas à le partager. On devisera longtemps sur les bienfaits du colonialisme, en passant sous silence que ces bienfaits s’arrêtaient souvent aux frontières de la ville, frontières plus qu’évidentes pour tous les indigènes.
La Havane, ce n’est pas un ou quelques bâtiments, c’est une impressionnante collection d’œuvres d’art bâties les unes à la suite des autres, dans cet esprit, je crois, de saine compétition. Oui, on retrouve
Alger dans cette exubérance. Comme si ces villes éloignées étaient le réceptacle de tout ce qui se faisait de mieux dans les terres d’origine. Des atlantes et des linteaux, des ors, des bleus, des ogives et des fenêtres monumentales, une architecture d’exception, dans un endroit d’exception.
Certaines rues sont propres, balayées avec soin, d’autres non, parsemées çà et là de nids-de-poules remplis d’eau. Une odeur d’urine, plutôt tenace, nous envahit régulièrement. On passe outre. Et on lève les yeux :
La Havane se visite le nez en l’air. Parce que la beauté est véritablement là-haut, sur ces balcons magnifiques et ces arches en terre cuite. Aussi parce qu’il n’est pas impossible qu’un bout de ce balcon se détache subitement, précipitant nos fins dans une tragédie ultramarine dont on se passerait volontiers. Par terre, ici et là, des gravats. Inexorablement, cette ville retourne à la poussière.
Mon plan B ne s’avère pas plus fructueux que le premier essai. Après une joyeuse progression sur quelques centaines de mètres, même échéance, même combat, la végétation s’oppose à toute révolution : impossible de faire le tour de la colline ! Il faut, une fois de plus, rebrousser chemin. Il faut tenter le plan C. Je me rassure en me persuadant de rester dans la logique de ce pays :
Cuba se cherche aussi depuis cinq siècles.
Café, tabac et canne à sucre, l’or vert des colonies, pour que coule l’argent et que jouisse l’Europe. L’histoire de
Cuba n’a rien d’original. En réalité, toutes les terres chaudes situées sur ces latitudes subissent le même destin : servir le blanc. En attendant le réveil des consciences,
la résolution 1514 de l’ONU
et des velléités révolutionnaires plus ou moins affirmées. Sauf que, et cette réflexion n’engage que moi, si l’éveil des consciences et la volonté révolutionnaire ne font pas le jeu de ce que cache la résolution 1514, il y a fort à parier pour que ledit État devienne paria. Qui ne suit pas la doxa américaine risque gros ; qui décide de suivre
Moscou risque tout. Les indépendances ne furent que l’instrument à peine discret des vues étasuniennes. Patrice Lumumba nous éclairera bien volontiers sur le sujet.
Faire demi-tour, c’est bien. Mettre en place le plan C, c’est mieux. Je ne dérogerai pas de mon objectif : nous atteindrons la cime du Tabouret, quelqu’en soit le prix ! Aux abords d’une petite route de campagne, j’hésite pourtant à changer de programme. L’heure tourne, est-ce bien raisonnable de tenter l’ascension ? C’est alors qu’entre en scène un taxi tricycle, sorte de tuk-tuk emmené par une mobylette électrique. Je prends ça comme un signe du destin et l’on embarque pour le point de départ du plan C.
À
Cuba, avant même la résolution 1514, l’indépendance est assurée par un pion des
États-Unis, Fulgencio Batista. Il n’est pas lieu ici de reprendre toute l’histoire, on retiendra surtout que, si l’on sait donner sans compter à ses anciens maîtres, on pourra jouir d’une liberté de façade. Fidel Castro, lui, ne saura pas donner. Ça ne lui viendra même jamais à l’idée. On comprend mieux pourquoi les
États-Unis vouent une haine terrible envers cet État rebelle, opposé aux valeurs capitalistes et à la prostitution politique. De là à assassiner son peuple à petit feu depuis près de soixante-dix ans, on pourra légitimement crier à l’injustice. Mais il y a d’autres priorités. Ah oui ! Le
Groenland...
Les cubains mangent-ils à leur faim ? Le fait de croiser des gros est-il synonyme d’opulence ? La nourriture pousse, à n’en pas douter. Le sol est fertile, le climat propice. Non, ce qui choque ici, c’est l’absolue précarité, la sensation d’un peuple évoluant en mode survie et la déliquescence des biens comme de l’espérance. Où aller ? À quoi bon ? L’entêtement des
États-Unis à vouloir imposer son point de vue au gouvernement cubain est bien plus ressenti par un peuple dépassé que par ces quelques élites, caricatures du communisme, qui inculquent leur vision du bonheur à coups de barre à mine. L’embargo mis en place en 1960 ; les attaques sous faux drapeaux — avions américains arborant les couleurs de la révolution cubaine, lors du débarquement de la
Baie des Cochons en 1961 — l’exaspération, en plaçant
Cuba sur la liste des pays soutenant le terrorisme. Plus récemment, Donald Trump a décidé de taxer lourdement les pays approvisionnant
Cuba en carburant. La dernière fois que j’ai vu des files aussi longues à proximité des stations services, c’était lors de mon premier voyage en
Roumanie... en 1991. Ce n’est pas à moi de juger si Raúl et sa clique font beau jeu de faire ainsi la nique à l’Occident. Je ne détiens ni les tenants ni les aboutissants de cette guerre d’égo qui tient en éveil les grands de ce monde. Je n’aurai fait qu’entre apercevoir la pauvreté d’une île, en 2026, alors que nous croulons en Europe sous l’avalanche de l’inutile et du superficiel.
Au départ des bains de
San Juan, nous trouvons le départ du sentier. Il grimpe sévère. Mais le temps est relativement doux, la faute à une vague de froid sévissant plus haut, aux
États-Unis.
Dallas est sous la neige, nous, nous marchons par 16°C, une aubaine. On grimpe dans de la pierraille, sous une végétation plutôt honnête, parfois basse, mais franchissable. Et nous réussissons l’ascension en une heure de temps. Là-haut, le sommet de la colline est comme entretenu, a minima, mais entretenu, comme pour rendre honneur au Che, par le truchement d’un monument affreux érigé à sa gloire, spécimen indécrottable de ces années où le bon goût était inversement proportionnel aux idées délirantes de ceux qu’on honorait. Des oiseaux de proie (rapaces ?) survolent l’aplomb ; le monument se meure, il s’émiette, il tombe en ruine. Hasta siempre — pour toujours —, ce sera pour les mots. La nature, l’érosion, la vie quoi ! auront raison de toutes les révolutions.
Revenu au pied de la colline, juste avant une baignade mémorable, nous discutons avec une famille vivant là dans de misérables cabanes dont la stabilité n’était pas sans rappeler celle de la tour de Pise. La grand-mère tient un animal, un rongeur, par les pieds. Le grand-père vient de le tuer, elle est en train de lui arracher les poils. À trois pas de là, de l’eau bout dans une marmite. Elle plonge la bête dans le récipient. Ce soir, la famille mangera du civet de ragondin. Plus loin, une autre cabane où, dans un désordre rivalisant avec la crasse, une mère donne le sein assise au bord d’un lit. Puis, en descendant, on croisera un homme d’âge mûr transportant un grand jerrican d’eau sur son épaule. Sont-ils heureux ici, ces gens, loin des villes et des enjeux ? Est-ce trop demander qu’ils accèdent sinon à l’électricité, du moins à l’eau courante et à un habitat digne et sécurisé ?
En dehors de la vielle ville,
la Havane dévoile de larges avenues desservant ici et là d’imposantes institutions. Mais, que ce soit dans les ruelles multicolores de l’ancienne cité ou là, sur la place magistrale et austère de la Révolution, un même sentiment m’anime, celui de la tristesse. De voir que des idées n’est sorti que le chaos me terrasse au plus haut point. On loue, on chante la révolution, surtout, on l’impose dans l’esprit des hommes comme une nécessité alors qu’il n’en est rien. La révolution n’est que le fruit de quelques esprits torturés qui, une fois au pouvoir, ne font rien de mieux que tous les autres avant eux. Jouir du pouvoir. Imposer son point de vue. Ce n’est qu’une question de couleur. Fidel voyait rouge et savait persuader ou faire taire à jamais ses nombreux détracteurs. L’Occident voit tout en blanc, par le prisme des Droits de l’homme, et sait lui aussi persuader et faire taire à jamais ses moindre détracteurs.
Paradoxalement,
Cuba survit largement avec le tourisme, élément clef, n’ayons par peur de l’affirmer, du capitalisme. Et lorsque quelques acteurs récupèrent les miettes des transactions, la part belle et les devises reviennent au gouvernement. Aussi, nous n’irons pas à
Varadero, haut lieu de la farniente envahi de Canadiens. Plutôt, nous nous bornerons à croiser l’océan à 30’ de route de la capitale, à Santa Maria del Mar, pour se faire une idée d’un tourisme plus cheap et pour patauger quelques minutes dans une eau turquoise envahie de sargasses. Au cœur de la saison touristique, nous croiserons peu de monde. À l’image de
la Havane et au dire de ses habitants, la pleine saison est plutôt morte. Mais nous ne serons pas venus pour rien : on aime particulièrement ce retour où, enfiévré, le chauffeur de taxi pousse sa Moskvitch 2140 à fond sur l’autoroute, et chante à tue-tête des tubes versions karaoké délivré par un lecteur DVD embarqué. Est/Ouest, le choc des cultures avec un zest de latino.
Il est temps de quitter ce pays de débrouille où les extrêmes sont bien présents. Nous, on quitte un 5 étoiles planté devant un énième immeuble en ruine. Nous, on aura connu les restaurants à 40 000 pesos quand dans la rue les gens mangent pour 400. On aura vu ces innombrables voitures d’un autre âge et d’une autre culture — Pontiac, Lada, Chevrolet, Moskvitch — se faire doubler par des Mercedes rutilantes et autres Porsche Cayenne, apanage s’il fallait encore le démontrer, des nouveaux riches en quête de reconnaissance. En montant dans l’avion, on comprend aussi que nous ne voyageons pas qu’avec des touristes : il existe indubitablement une diaspora riche et prospère, comme il existe des Cubains relativement fortunés, enfin, assez pour voyager confortablement à l’avant de l’appareil. Quand sur toutes les routes du pays, d’autres Cubains tentent le stop, leur femme et leurs enfants à cheval sur une valise, posée là au bord de la route. Le père tend le bras et tient dans sa main quelques billets à la manière d’un jeu de carte. Où vont-ils ? Qui les prendra ?
Derrière moi, les ors du Capitole. On m’explique que cet or vient de
Russie. Comme les théories fumeuses de Marx et de Lénine ? Comme le paternalisme subtil et délicat de Staline ? Gageons qu’à la mesure des autres bâtiments qui tombent en poussière alentours, le Capitole aussi s’effondrera un jour, pour venger les Indiens qui périrent des maladies et des fusils des blancs, pour venger les Africains qui oblitèrent leur vies pour que jouisse l’Européen, enfin, pour venger tout ce peuple délaissé, lâché à l’arbitraire des élections démocratiques ou non.
Un panneau dans la rue :
Entendemos la historia. Esta es la revolucion !Nous comprenons l’histoire. C’est ça, la révolution.
No comment.
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