Bonjour,
Bonne idée ce parcours "indien". Ce coin reste peu couru mais il mérite vraiment une visite. J'y ai passé quelques semaines il y a quelque temps.
Voila les souvenirs qui me sont restés indélébiles.
J'arrivais moi aussi de
Calcutta.
En arrivant à
Bhubaneswar, Je louaiune petite chambre donnant sur une terrasse qui dominait la ville. La pièceétait meublée du strict minimum, un lit. De la terrasse, on pouvait découvrirune grande partie de la ville d’où s’élevaient des tours, de formes assez étranges qui m’étaient encoreinconnues.
Les temples étant tous regroupésdans le même quartier, il était facile d’en visiter quelques-uns, en une petitejournée. C’est ce que j’avais décidé de faire, le lendemain de mon arrivée.
Je m’éveillai, alors que le soleilfaisait son apparition. Après m’être étiré en baillant, je me dirigeai vers laporte, l’ouvrit, et me trouva face à une guenon de grande taille, à l’attitude extrêmementagressive. Je reculai vivement. Assise sur son postérieur, face à l’ouverture, elle exhibait des crocs d’unelongueur très respectable. Le message était sans équivoques, « nopasaran ». Que faire ? Jem’allumai une cigarette en observant l’animal qui ne semblait pas décidé àbouger. La femelle me fixait de ses petits yeux perçants n’ayant, à priori, rien d’autre à faire en cette matinée ensoleillée.
De longues minutes s’écoulèrent, sanschangement notable, quand la propriétaire des lieux apparue sur la terrasse.Voyant la scène, pour le moins cocasse, elle se saisit d’un long bâton qu’ellebrandit aussitôt en direction de l’animal. Surprise, la guenon irascible nedemanda pas son reste en nous montrant son postérieur pour disparaitre derrièreun mur. Le passage était à nouveau libre.
La ville était entièrement consacréeà Shiva, ou du moins la plupart de ses temples l’étaient. Ces bâtimentsétaient, à peu près tous, dotés d’une sorte de tour à l’aspect galbée en hautde laquelle reposait un grand disque.
Le soleil était presque à son apogée quand jeme présentai devant l’un d’eux. J’étais en sueur en pénétrant dans l’enceinte.Au centre, se trouvait un bassin qui semblait me tendre les bras. N’y tenantplus, je plongeai dans l’eau saumâtre etfit quelques brasses. L’instant était magique, seul le clapotis de l’eau lelong des parois du réservoir venait briser la quiétude du moment. Il régnait unprofond silence dans ce lieu, oh combien sacré. Je me laissai porter par cemoment de bonheur intense. En sortant de l’eau, j’étais toujours seul dans letemple et j’avais faim.
Après un repas frugal fait d’un peude riz et de quelques fruits, je flânais dans la ville sans but précis. Je pus merendre compte que, hors ses temples,
Bhubaneswar n’avait rien de vraimentattirant.
C’est pour le village de Konarak, plus au sud, que je pris le bus le matin suivant.
C’est là que se dressait le templede Surya, le Dieu soleil de la mythologie hindoue. Le village étaitvéritablement petit, il allait être difficile de loger sur place. Je me rendis prèsdu temple et remarquai un ashram tout à côté. Avisant un vieux Sâdhu, je luidemandai, sans grande conviction, ou je pouvais poser mon sac. Contre touteattente, le vieil homme me proposa une pièce vide, qui faisait partie del’ensemble religieux. Je dépliai l’écharpe de
Bénarès qui me servait de coucheet rangeai mon sac dans un coin.
Situé face au temple, le long d’unepetite place arborée, l’endroit était très calme. Je ne vis aucun occidentaldurant tout mon séjour, ce qui ne me bouleversa pas outre mesure.
Le temple était, dans satotalité, couvert de statues. C’était un amas curieux de sculptures trèsdiverses. Des divinités, des scènes de la vie quotidiennes, ainsi que des animauxde toutes sortes se côtoyaient dans une joyeuse pagaille..
Certaines scènes trèsexplicites, n’avaient rien à envier à l’érotisme torride des temples deKhajurâho. Le sanctuaire, en forme de chariot, était tiré par d’immobileschevaux de pierres. D’immenses roues, taillées dans la masse, semblaientattendre un envol hypothétique et merveilleux. L’ensemble était en fort mauvaisétat.
L’océan se trouvait à quelqueskilomètres du village. Je marchais jusqu’à la plage sous un soleil tropical. Leplaisir de la baignade s’en trouvait décuplé, le retour s’effectuait au crépuscule.
Régulièrement, le matin, Jedécouvrais devant ma porte un très beau collier de fleurs de frangipaniers. Intrigué, je surveillailes alentours et fut très surpris quand je m’aperçus que le fleuristeoccasionnel, était le vieux Sâdhu qui m’avait logé. Je l’invitai pour le remercier de sa gentillesse et faire plusample connaissance. Quoi de plus naturel que de sceller une amitié par lecalumet de la paix. Je pris dans mon sac le shilom qui ne me quittait jamais, il me restait encore un peu de haschich népalais. Quand j’eus préparé la pipeavec soin, je la présentai à mon nouveau compagnon. Celui-ci la saisi avec unplaisir non dissimulé, m’expliquant qu’il était très difficile de trouver de lamarijuana, qu’il appelait Ganja, à Konarak. C’est avec une ferveur toutereligieuse qu’il se concentra en allumant le mélange que j’avais confectionné.En trois inspirations, il vida le shilom, me laissant sans voix.
Après quelques minutes il se levapour vaquer à ses occupations journalières. En passant la porte, en titubant, ilse cogna malencontreusement contre le mur. Se retournant avec un grand sourire, il avoua, malicieusement, avoir quatre-vingt-trois ans. Les yeux brillant commejamais, il disparut dans l’encadrement.
Le temps passait doucement, dans uncalme absolu. L’endroit était idéal pour se reposer quelque temps. La vie sedéroulait paisiblement, au rythme nonchalant des allées et venues des moines etdes habitants du village.
Je rejoignis
Puri quelques joursplus tard. Je m’installai en dehors de la ville dans une guest house au bord dela plage. La chaleur, déjà très forte, avait augmentée notablement.
C’est au Xanadu, un petit restaurant en bordure del’océan, que je rencontrai, un soir, deux couples de français avec lesquels je sympathisai rapidement.
Originaires du Nord, ils étaient en
Inde depuis peu.Leur intention était de descendre plus au Sud, dans l’état du Tamil Nadu pourrejoindre Madras puis
Madurai.
Il y avait là, Françoise une petite brune aux cheveux longs, Joëlle la toujours contente, Bruno qui ne quittait jamais son chapeau de paille et Pierre, le blondinetathlétique.
Puri, était une ville sainte au même titre que
Bénarès.Il faut dire qu’il y a neuf villes saintes en
Inde, juste pour l’hindouisme.
Les journées se passaient la plupart du temps, sur laplage. Nous regardions les pécheurs franchir les rouleaux, pour échouer leursbateaux sur le sable.
Le spectacle était étonnant. Parfois, une pirogue chaviraiten passant la barre occasionnant d’inépuisables rires et quolibets. Dès qu’unbateau avait franchi l’obstacle, tous les occupants sautaient à l’eau.Pataugeant dans les vagues, ilsramenaient ainsi leur outil de travail sur la terre ferme.
Les embarcations avaient à peine accostés, qu’ellesétaient aussitôt prisent d’assaut par des clients impatients. Les poissonsétaient déversés et triés à même le sable. La confusion était totale, lesdisputes âpres et sonores. C’était à qui arracherait les plus beaux spécimens.
Le sable brulant était insupportable pour les pieds.Il fallait courir pour rester le moins longtemps possible en contact avec lesol. L’océan, lui, était à la température idéale pour se baigner. Le coinrestait quand même assez dangereux àcause des violents courants qui pouvaient nous entrainer irrémédiablement versle large.
Les soirées s’écoulaient mollement au Xanadu. Laclientèle était assez variée. Il y avait un couple de Japonais, qui logeaientun peu plus loin, deux Allemands qui squattaient les lieux du matin au soir, unNéozélandais sans le sou et son amie du moment, une Australienne au crâne rasé.Tout ce beau monde formait un microcosme provisoire assez amusant.
Quand la nuit était bien avancée, il fallait nous voirrefaire entièrement le monde du Nord au Sud, rire aux éclats autour d’un shilomde Ganja ou rester immobile la tête entre les mains, mélancoliques ou rêveurs.
Le patron, un homme gros et gras, employait Babu, un orphelind’à peine six ou sept ans. Tout le monde l’avait adopté, Babu faisait partielui aussi, du microcosme ainsi formé.
Je me rendais à
Puri de temps en temps, pour mechanger les idées en essayant de visiter quelques temples. Par un malencontreuxhasard, la plupart des sanctuaires étaient interdits aux non hindous.
Un soir, rentrant de la plage, accompagné des ch’tisgars et de leur compagnes, je décidais d’aller boire une bière au Xanadu. Lerestaurant était presque vide à l’exception des deux Allemands qui semblaientimbibés de cette boisson très en vogue à
Munich, et en
Allemagne en général. Babusomnolait dans un coin de la pièce, la tête entre les bras. Il était très tard.
Le patron, en nous voyant entrer, se précipita endirection du gamin, et le secoua brutalement pour le réveiller. A ce moment Bernard, l’un des Allemands, se leva vivementet empoigna l’homme par sa chemise, lui glissant à l’oreille quelques mots, choisis, en hindi. Ce dernier, surprit et décontenancé fila à la cuisinechercher notre commande. L’enfant ébahi, souriait faiblement, en se demandantce qui s’était passé. Cet intermède nousayant mis en joie, les pipes se mirent à tourner gaiement, entrainant la petiteassemblée jusqu’au matin.
J’appris cette nuit-là, que Bernard et son ami Gerhartfabriquaient du pain que n’aurait pas renié un boulanger français. L’aube selevait quand Bernard quitta le restaurant, revenant aussitôt avec un magnifiqueexemplaire de son savoir-faire. Ce jour-là, nous avons déjeuné avec demerveilleuses tartines de confiture. Décidément, la journée s’annonçait sousd’heureux auspices. Nous partîmes tous, bras dessus bras dessous, fêter lelever du soleil, sur la plage.
Les journées s’écoulaient ainsi, paisiblement, entrela plage, le Xanadu, et
Puri ou nous allions parfois, tous ensemble, prendre unbain de foule rapide.
Un matin, Gerhart entra au Xanadu avec un magnifiquegâteau de sa fabrication. Il était tôt, et pratiquement tout le monde était entrain de déjeuner. Quand il eut posé sa pâtisserie sur la table, on put voiralors qu’il s’agissait d’un space cake, ces fameux cakes à la marijuana.
Coupant autant de part qu’il y avait de gens présents, Bernard effectua la distribution discrètement.
Yoko, la Japonaise fut la première à engloutir sonmorceau. Son ami l’imita, suivi immédiatement par nous tous. Une bonne heureplus tard, le cake fit son effet et le résultat fut tout à fait étonnant.
Yoko s’était écroulée sur une table, l’air biensonnée, la tête entre les bras. Son ami allait et venait dans le restaurant enriant de tout. J’étais, moi-même, dans un état proche de l’abstention.J’observais mes amis, c’était la débandade dans la salle. Nous décidâmesd’aller nous balader au bord de l’océan, avant que l’on nous mette dehors.
Abandonnant Yoko lâchement, nous partîmes, la têtedans les étoiles et l’esprit libéré de ses entraves habituelles. Susan, l’Australienne, courait dans tous les sens en sautant comme un cabri, son amiNéozélandais ne la quittait pas des yeux. Mes compatriotes Nordistes avaientl’air de bien maitriser la situation, si l’on oubliait, quelque peu, l’éclat de leurs yeux devenus bien rouges. Quant ànotre ami Japonais il semblait avoir oublié complétement sa charmante compagne.
La journée passa à une allure incroyable. Il faisaitnuit quand nous nous retrouvâmes à nouveau devant le Xanadu, Yoko, contre touteattente, n’était plus là.
L’argent commençant à manquer, je décidais de remonter sur
Delhi pouressayer de trouver une solution à ce problème plus qu’embarrassant.
C’est alors que Roger débarqua à
Puri. Originaire dela banlieue parisienne, il bourlinguait depuis plusieurs semaines dans le pays.Comme la plupart d’entre nous, il était en fort déficit de roupies.
Le garçon était très bavard. Son assurance n’avaitd’égal que sa volonté de ne pas rentrer en
France. Il se prit d’amitié pour leNéozélandais sans le sous qui ma foi survivait assez bien dans sa situationd’indigence relative.
C’est ainsi que j’appris l’histoire surprenante de ce« Kiwi » indomptable.
Parti de Wellington pour effectuer un périple en Asiedu sud-est, il se retrouva fort dépourvu quand ses affaires eurent disparues àsa première halte en
Australie.N’écoutant que lui-même il continua son chemin comme si rien ne s’était passé.Il se trouvait maintenant en
Inde après diverses péripéties et autres aventuresrocambolesques en
Indonésie. Il seprénommait Jack et aimait beaucoup le rugby. Son baluchon accroché au bout d’unbâton, il avait tout du clochard céleste de Kerouac.
Nous devions découvrir le côté sombre de Roger le jouroù il disparut, emportant avec lui tout l’argent qu’il avait pu nous dérober.Il s’éclipsa soudain, comme il était venu, discrètement.
J’avais prisl’habitude, depuis mon départ de
France, de garder sur moi en permanence le peu d’argent en ma possession, je m’enfélicitais une nouvelle fois.
Quant à notre ami des antipodes, ce nouveau coup durn’eut pas l’air de le peiner plus que ça. J’admirais son flegme imperturbableen enviant tout de même un peu son calme et son stoïcisme. Les deux Allemands, eux, étaient furibonds et je devinais facilement la réponse à laquestion : qui veux la peau de notre Roger Rabbit national ?