Bonjour Mme,
vous avez bien raison : le kinyarwanda est une « très belle langue » et aussi une langue d’une richesse incomparable : c’est, autant que je sache, la langue bantoue la plus abondante en mots et en formes de verbes. Il y a bien d’autres langues bantoues (dont le kikerewe, le kikuyu, etc.) qui sont « relativement pauvres » et ne peuvent jamais être égalées au kinyarwanda. En (ki)swahili, pour ne donner qu’un seul exemple, on compte une douzaine de formes de verbes, tandis qu’on en trouve plus que quarante au kinyarwanda. J’ai eu la chance d’apprendre les bases du kinyarwanda, par intention de me familiariser un peu avec une grammaire bantoue, avec le fonctionnement d’une langue agglutinante donc, et non pour le parler.
Vous écrivez «
mais je sais que la meilleure façon d'apprendre une langue c'est de pouvoir la parler, et d'autant mieux en vrai !! » Je n’ai pas l’intention de vous prendre cette foi mais permettez-moi d’y répondre à ma façon propre :
Vous savez que le kinyarwanda est une langue à classes, c.à.d. une langue où les substantifs se rangent en classes selon leur valeur sémantique. Toute classe est marquée par un préfixe distinct, le préfixe de classes. Par exemple, dans toutes les langues bantoues, la classe 1 comprend les « êtres animés-raisonnables » (homme, femme, enfant, père, mère, enseignant, élève, docteur,...) et la classe 2 comprend les « êtres animés-raisonnables » au pluriel. Le préfixe de la classe 1 en kinyarwanda est
umu- (avec voyelle euphonique), celui de la classe 2 est
aba- (avec voyelle euphonique)*. Exemple :
gabo (radical) « homme » >
umugabo « un homme » >
abagabo « des hommes » ;
ana (radical) « enfant » >
umwana « un enfant » (ici :
u devant
a devient
w) >
abaana « des enfants ».
Vous voyez, en kinyarwanda donc, chaque mot comprend le radical et un (ou plusieurs) affixes qui servent à caractériser la classe (ou genre, d’une certaine manière) et le nombre du substantif, à marquer l’accord de celui-ci avec les autres parties du discours (voir l’exemple en bas), à distinguer les temps et modes des verbes, à désigner dans la conjugaison les pronoms sujets ou objets. Voici un exemple que je vais analyser, et qui donne une idée de cette spécialité (agglutinante) du kinyarwanda (et de toute autre langue bantoue) :
Abantu bano babi babili baramubgira bati.A
ba-ntu
ba-no
ba-bi
ba-bili
ba-ra-mu-bgira
ba-ti.
« Ces deux hommes méchants lui disent ainsi. »
Aba-ntu « les hommes » (le singulier est
umu-ntu) :
a est une voyelle euphonique (voir en haut),
ba est le préfixe de classe qui désigne le pluriel des substantifs rangés dans la classe 1, un « être animé-raisonnable » est donc à attendre, et voilà,
ntu est le radical invariable qui veut dire « homme/humain ».
ba-no « ceux-ci » (le singulier est
u-no « celui-ci ») :
ba est ce même préfixe à la classe 2 qui marque l’accord avec le substantif de l’adjectif démonstratif
no « ce, cette ».
ba-bi « méchants » (le singulier est
mu-bi) :
ba est le préfixe d’accord et
bi le radical qui signifie « mauvais, méchant ».
ba-bili « deux » :
ba préfixe d’accord et
bili nombre cardinal « deux ».
ba-ra-mu-bgira « lui disent » : on a trois affixes ici.
Ba est le pronom sujet 3e personne du pluriel pour les noms appartenant à la classe 1,
ra est la marque de l’indicatif présent,
mu est le pronom objet 3e personne du singulier (> « lui »), enfin
bgira est le radical invariable, verbe qui signifie « dire à ».
ba-ti « (eux) ainsi » :
ba préfixe d’accord, en ce qui est
ti, je ne suis pas sûr, possiblement une sorte d’adjectif indéfini en fonction d’un adverbe, avec la signification de « ainsi, de cette façon ».
Cet exemple montre une proposition verbale très simple en kinyarwanda (à un syntagme nominal un peu complexe, oui, et un prédicat, c’est tout). Mais je ne suis pas sûr si l’on peut apprendre tout ça « dans les rues »... En tout cas, il est pas si mal d’utiliser un livre, c.à.d. un manuel et livre d’exercises (même si c’est peut-être un peu démodé à l’époque des portables et iPods) pour apprendre une langue, pour moi toujours et encore la meilleure méthode...
On peut constater sur ce forum que d’innombrables personnes veulent apprendre des langues. D’abord, il faut saluer ce fait (mais...). Donc, l’un veut apprendre le hindi, l’autre le ketchua, le 3e le viétnamien, le 4e l’inuktitut, le 5 e le baka, le 6e le diyrbal, le 7e le xhosa, et le 8e le khoikhoi... Super ! Mais ce qui est commun à toutes ces personnes, c’est : ils veulent apprendre des langues les plus diverses sans vouloir se donner aucun mal de les apprendre. Leur idéal est : se mettre à la plage pour se brunir, sur le dos au sable et la bouche ouverte, et les langues, que ce soit le hindi, le ketchua, le viétnamien, l’inuktitut, le baka, le diyrbal, le xhosa, le khoikhoi ou n’importe quelle langue, tombent du ciel directement dans leurs bouches. Après, il ne faut que prendre le portable (= la plus idiote invention de mémoire d’homme) pour blavarder sans cesse, bien sûr en hindi, en ketchua, en viétnamien, en inuktitut, en baka, en diyrbal, en xhosa, en khoikhoi...
Malgré tout, je vous souhaite que vous avancez bien et que vous parlez bien le kinyarwanda un jour. En tout cas, ça vaut le coup de l’apprendre. Le kinyarwanda va vous enrichir, c’est sûr...
Bonne apprentissage !
* une spécialité du kinyarwanda est la soi-disant voyelle euphonique qui précède le préfixe de classes (les
u et
a initiaux sont les voyelles euphoniques ici). En lingala, les préfixes de la classe 1 et 2 sont
mo- et
ba-, en swahili
mu- et
wa- (au fond, les préfixes reconstruits pour les premières deux classes en bantou sont *
mu- et *
ba-). Selon mes connaissances, ces deux langues bantoues ne connaissent pas de voyelle euphonique. L’euphonie, ses règles sont d’une importance capitale en kinyarwanda. Donc, pour être tout correct, ce sont bien sûr les
abanyarwanda et les
abarundi que vous cherchez pour apprendre (bien sachant, qu’on utilise souvent la forme sans voyelle euphonique, comme p.ex. aussi concernant les groupes principaux au
Rwanda, les
bahutu, les
batutsi, les
batwa)...