Il existe une terre rare où s’exprime la vie, une terre où tout est détruit, rapiécé, où tout est sale et délavé, mais où, paradoxalement, chaque jour qui passe est synonyme de lumière et de joie. Vue de la mer, magnifiée par ses eaux translucides, l’île est splendide ; vue de l’intérieur des terres, l’ocre et le vert habillent un paysage que l’on voudrait primaire. En s’approchant des côtes, au gré des marées, d’innombrables cadavres de bateaux n’en finissent pas de mourir ; de retour de randonnée, on sait que l’on aborde bientôt la ville par la prolifération de plus en plus manifeste de détritus en tout genre. Débordant les villes, les habitations sommaires faites de tôles ondulées s’érigent çà et là, où que se pose l’œil ; en prenant de la hauteur, en regardant vers l’horizon, on retrouve le bleu calme de l’océan et la beauté de l’infini.
Mais d’où peut bien provenir toute cette tôle ? Bleue, grise, rouge ou noire, on la retrouve sensiblement partout à l’exclusion, bien entendu, des hauteurs de l’île, là où la chaleur est telle que toute vie semble impossible. Pourtant, à quelques kilomètres de la capitale, il s’entend à plus d’une heure de marche, la tôle est bien là, omniprésente, garante d’un cadastre aussi hypothétique pour nous autres européens que bien réel pour ceux qui gîtent là, loin de la civilisation et du confort. Je continue de grimper. Je cherche justement à rencontrer ces gens qui vivent de peu, pour ne pas dire de rien.
- Jéjé Mogné (Bonjour Monsieur en shimahorais) ! Où trouves-tu de l’eau, ici, dans cet endroit ? Comment fais-tu pour boire, pour irriguer tes plants ?
- J’attends la pluie. Nous avons des réservoirs qui se remplissent bien à chaque pluie. Mais en ce moment, il ne pleut pas beaucoup.
En haut de la prochaine butte, perdu dans les broussailles, il m’est plus facile de deviner au loin la ville,
Mamoudzou, que la suite du chemin, vestige d’un magnifique GR dit Tour de l’île, laissé à l’abandon sur sa majeure partie, parfois entretenu entre deux hameaux perdus. La ville, la pulsation, l’eau. En bas, l’océan, l’eau courante, l’eau potable — malgré de régulières interruptions ; ici, en haut, à une heure et demie de marche, des réservoirs, l’arbitraire. Sur d’autres versants pourtant, à l’occasion d’une autre randonnée, je voyais bien le réseau d’adduction, fait de solides tuyaux s’enchevêtrant dans la terre, là, au bord du chemin. Il faut croire qu’il y a des endroits où l’eau grimpe. D’autres non. Chacun son karma. En 2025. Dans un département français.
Chemin de malheur, qui se perd et se rattrape, à la faveur d’un signe, d’une inscription, ou encore des indications de la boussole. Plus personne ne marche ici, à part ceux qui vivent là où qui viennent y chercher le fruit de leurs cultures. Je me souviens de cette marche époustouflante, en 2013, quand je reliais Bandrélé à
Mamoudzou, en passant par les cimes du
Bénara (660m) et du Bépilipili (643m), marquant à peine la pause à Tsararano et à Vahibé : 34 km d’efforts intenses sur des montagnes russes, le long d’un chemin qu’on devinait encore. Aujourd’hui, c’est comme si tout avait disparu. En détruisant aussi les chemins et la végétation, Chido* a brisé les derniers élans de ces marcheurs circonspects : l’insécurité a fait son chemin sur l’archipel, l’heure n’est plus aux promenades du dimanche. Moi, je continue. J’aurai marché ici et là, le temps de ces trois semaines, pour me faire une idée des lieux, des gens, des paysages, et de l’effort surhumain qui doit être fourni pour avancer par plus de 40°C. Pour dire le vrai, lors de ma dernière marche, j’écourte mes projets et me laisse docilement porter par un groupe de jeunes qui redescend à la ville. Le chemin n’est plus qu’un réseau inextricable de petites sentes, le spectre de Providence** me revient à l’esprit. La vraie sagesse, c’est de savoir renoncer. Je quitte.
* Un cyclone nommé « désir » (en Shona), qui ravagea l’île de
Mayotte le 14 décembre 2024.
** Juin 2023, randonnée fort mal préparée sur l’île de Providence (Caraïbes) à laquelle je réchappais par miracle.
Sur Petite-Terre, Marie m’entraîne chez des particuliers, des blancs qui habitent là depuis longtemps et qui vivent de leur art ; bijoux pour elle, objets en tout genre pour lui. On aime cette petite boutique, cette oasis au sein du chaos qui fait sienne la phrase de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde ». C’est propre et bien rangé, c’est beau, c’est apprêté. Invariable, la question de l’insécurité resurgit au milieu de la conversation. La dame :
- Moi, je connais quelqu’un qui a glissé dans sa baignoire. Pour autant, je continue de prendre des bains...
Alors, cette insécurité, mythe ou réalité ? J’entends des histoires souvent vraies mais parfois vraisemblablement grossies à la loupe de l’incompréhension et de la surenchère. Comme celle de cette sage-femme agressée un soir (il fait nuit tôt) en rentrant de son travail. Tantôt elle fut agressée sur le chemin, tirée par les cheveux sur plusieurs mètres, tantôt elle a pu rentrer chez elle mais c’est sa coloc’ qui fit entrer les deux hommes. Enfin, telle version parle de téléphone arraché et de violences gratuites, telle autre version parle de violences tout court. Bref, une chose est sûre : se balader de nuit en exhibant à l’oreille son téléphone n’est pas une bonne idée, pas plus à
Mamoudzou que dans les quartiers chauds de
Nantes. Aussi, j’aurai pour ma part joué la carte de la sobriété : rien d’ostensible, rien de bling-bling et toujours de quoi donner la pièce au cas où. Jamais, je n’ai été approché. Pas facile de se faire une idée des réalités, entre les retours fumeux des journalistes faisant feu de tout bois et la vraie vie des vraies gens. Mais je sais que je ne peux pas me fier à ces quelques idées que je me fais : je ne suis personne et surtout, je n’habite pas sur place. Ce que je sais, en revanche, c’est que depuis ma dernière venue sur l’île, en 2017, plus de 80 000 bébés sont nés et des dizaines de milliers d’immigrants sont parvenus jusqu’aux côtes de l’archipel. Ce qui est évident, aussi, c’est que la pauvreté, la faim et, osons le dire, l’indignité, favorisent la délinquance et l’insécurité. Ainsi, sans pour autant prendre à la lettre les discours alarmistes des journalistes, on tâchera de garder à l’esprit qu’un jeune rendu orphelin par les circonstances (parents expulsés), pauvre et souvent affamé, impliqué plus ou moins malgré lui dans des guerres de villages et carburant à la chimique*, penchera volontiers dans la violence dans la mesure où il n’a véritablement rien à perdre. On pourra retrouver l’origine de ce désespoir dans le fait qu’à
Mayotte, celui qui n’a pas d’existence légale n’a pour ainsi dire aucun espoir d’accéder à quoi que ce soit.
* La "
chimique
" est une série de cannabinoïdes de synthèse
En attendant, le soir, il fait bon rentrer chez soi avant l’heure des caillassages. De temps à autre, le long des routes, des bandes caillassent véhicules et autres bus scolaires mais surtout des voitures de flics, soit la quasi totalité des Duster blancs de l’île ! Devant l’hôtel de police de
Mamoudzou, tous les véhicules garés — en majorité des Duster — portent les stigmates de ces attaques. Peut être n’est-ce que la nuit que se déchaînent les bandes et qu’ont lieu tous les cambriolages ? Moi, je n’aurai rien vu, rien entendu. J’aurai vécu trois semaines dans une sorte de blockhaus sans réel accès à la lumière extérieure, protégé par une fausse porte en bois doublée d’une vraie porte en métal, les deux fermées à clef en permanence. On ne provoque pas le destin. On le subit autrement.
Aujourd’hui, par extraordinaire, il pleut. Pourtant, c’est la saison des pluies ! Mais mon karma aidant (quel égoïsme que de vouloir marcher au sec quand tant d’âmes vivent de la pluie) ou bien est-ce le réchauffement climatique ? la pluie ne tombe qu’une fois enfilé mon horrible pyjama vert. Devant le tableau reprenant le programme, on m’explique que sur les six césariennes programmées aujourd’hui (sic), on n’en fera probablement que deux, voire trois. Parce qu’il pleut. Et quand il pleut, les gens ne se déplacent plus. Pas par manque de volonté. Plutôt, par manque de moyens. Et ça rejoint ces tristes jours où la police rôde autour de l’hôpital : les patients ne viennent pas. Ils reviendront demain. Pour compenser, je me réjouis à l’idée d’envoyer du lourd sur le programme des abcès, seulement, la sté fait des siennes et bloque les boîtes à instruments. Quand ce n’est pas la pluie, ce sont les syndicats. Et quand les deux se taisent enfin, il y a toujours quelqu’un pour trouver à redire sur les ordres de passage. Il faut se figurer un bloc où règne en maître la question de l’urgence. Ici, pas de chirurgie programmée à plus de 24h, que des urgences, rien que des urgences. Aussi, suivant cet adage raisonnable qui veut que ce qui est fait n’est plus à faire, on nage en plein délire quand la pluie rejoint les intérêts de Force Ouvrière et que la mauvaise volonté des uns se conjugue à la paresse des autres. Pour dire le vrai, je n’ai jamais vu autant d’énergie déployée pour... ne rien faire. Hallucinant. Mais qui suis-je moi, petit arriviste, insulaire à mes heures perdues, vacataire du bout du monde ? Je suis venu, j’ai vu, j’ai été déçu ? Pas tellement. Là encore, je ne peux pas juger un système en si peu de temps. À peine puis-je prononcer quelques paroles amères devant des évidences. Mais rien ne m’enlèvera ma joie d’être là, trois semaines durant. Ici, on soigne, avec des moyens passablement vétustes mais somme toute fonctionnels. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, à 8 000 km de la Métropole. Oui, les portes des salles du bloc hésitent et les tables opératoires bégaient, mais en cette période bénie nous ne manquons ni de médicaments ni de consommables. Alors on ausculte, on endort et on répare, bien plus de clandestins que de Français — s’il m’est permis ici de jouer de statistiques un tantinet border — ; on accouche, on panse et on soulage, dans cet hosto du bout du monde où ni les blanches ni les Mahoraises ne songeraient un instant à accoucher ou à se faire soigner.
Quelle solution ? L’obstétricien parle à la femme pendant la césarienne sous rachi-anesthésie :
- Bouéni ! (Madame, en shimahorais) Il faut penser à la ligature des trompes. C’est la quatrième césarienne. Ton utérus, c’est comme du papier à cigarette. Ta prochaine grossesse sera très risquée.
Pas de réponse. La culture. Tout est dans la culture. Le plus drôle, c’est que la
France s’enquiquine aussi avec l’idée de la culture... des autres cultures. La femme en question est arrivée illégalement il y a quelques années pour accoucher de son premier enfant. Depuis, rejetant l’idée même de la contraception — son mari quant à lui invoquera Dieu ou Allah pour refuser la vasectomie —, elle revient tous les 12-14 mois. Et l’obstétricien de m’expliquer comment son idée de rendre obligatoire la simple information concernant la contraception définitive fut jugée raciste par les associations. C’est toujours la même histoire. Moi, je propose aux associations de prendre en charge toutes ces naissances surnuméraires, non seulement les frais médicaux mais aussi toute l’éducation, et pas seulement pécuniaire, de tous ces enfants voués à vivre leur vie de misère sur cet archipel délaissé. La probabilité que de ces rejetons surgisse un être doué, sensible et farouchement heureux est véritablement à mettre en perspective avec la déchéance ainsi que tout l’abandon dont souffriront invariablement les milliers d’autres vivant autour de lui. En réalité, la simple évocation d’un danger plus que réel pour la mère suffirait à imposer la stérilisation. Mais nous sommes un pays dont la grandeur d’âme se mesure au nombre de têtes coupées pour que vivent et perdurent les fameux droits de l’Homme... Déjà partisan chez moi d’une suppression des allocations familiales à partir du 3e enfant — on ne peut adhérer à une certaine idée de la société et, dans le même temps, accepter que des dizaines de milliers d’enfants soient sacrifiés sur l’autel de l’inconséquence et de l’intérêt financier* — j’aurai la faiblesse de militer ici pour un droit maîtrisé à l’enfant. Bon, que dira-t-on de moi quand j’exprimerai l’idée d’imposer la stérilisation aux femmes en situation irrégulière après l’accouchement de leur 3e enfant ? La solidarité nationale finance les idéaux les plus nobles ? À
Mayotte ? Soyons sérieux. C’est tellement plus facile de se cacher derrière le droit inaliénable des femmes à disposer de leur corps que de constater sa propre impuissance à assumer les fruits d’une telle politique. Car après 18 années de galères comme citoyen de seconde zone, le jeune apatride n’aura d’autre choix que de vivre caché : devant l’impossibilité de se réclamer du droit du sol**, il deviendra expulsable. À
Mayotte, il n’y a pas assez d’écoles, pas assez de logements, pas assez de projets pour la jeunesse, pas assez de travail, pas assez d’argent, pas assez d’avenir... À
Mayotte il naît en moyenne 5 enfants par femme. En réalité, on ne se pose jamais la question du droit des enfants à disposer de leur vie.
* Parent isolé avec 4 enfants :
RSA
à 1937€ + allocations familiales...
**
Loi du 12 mai 2025
visant à renforcer les conditions d'accès à la nationalité française à
Mayotte.
J’habite en ville un logement propret où la climatisation soulage mes maux et ma transpiration et où l’eau coule en abondance, grâce à d’énormes citernes qui se remplissent entre deux coupures d’eau. Sur les collines de
Koungou, j’ai été frappé par cette image : là, des femmes (société matriarcale ?) font la vaisselle dans un misérable ru. En amont du même ru, même image qu’en aval : une eau dégueulasse sur laquelle nagent des bribes de mousse. Un peu plus loin, pourtant, des robinets d’eau courante avec laquelle jouent des enfants. Étrange. En tout cas, l’eau pose question. On me dit qu’elle est potable, j’en doute. Un réseau que l’on coupe régulièrement ne me semble pas fiable. En tout cas, je ne peux m’empêcher de penser aux
Canaries et à son manque chronique d’eau, notamment à Lanzarote. Sans entrer dans le débat traitant des usines de désalinisation — je suis bien ignorant en matière de répercussions environnementales — je me bornerai à dire qu’aux
Canaries, on peut acheter des bidons de 8 L d’eau purifiée pour moins de 2€. Ici, à
Mayotte, le prix de l’eau — comme l’est le prix de l’essence — est le même partout : 0,65€ la bouteille de Cristaline (1€/L)*. Alors que je marchais là-haut en compagnie d’un couple d’agriculteurs qui faisait la navette entre deux endroits perdus, je sais que j’ai fait mouche en leur offrant une de mes deux bouteilles emportées pour l’occasion.
* Chez nous, on trouve la Cristaline à 1,14 le pack de 9 L, soit 0,13€ le litre.
Dehors, tout est brisé, délaissé, vieux, usé, déchiré, décoloré, lourd, sale, abandonné. Mais la vie perdure. Et ça, c’est fascinant. Chez nous, à 17h45, les gens ferment leurs volets et matent le câble, parfois jusque tard dans la nuit, vidant les rues d’une clameur salutaire, éteignant sans trop s’en rendre compte, la nécessaire pulsation de la vie. Chez nous, on s’ennuie à mourir. À
Mamoudzou, entre deux poubelles agonisantes, des armatures métalliques posées au sol sont recouvertes par les éléments d’un salon de jardin défoncé. Un escalier en béton, nu, sans rambarde, permet l’accès à l’étage supérieur d’une habitation. Sur les marches on peut lire : Espace privé - Prenez vos déchets merci. Des armatures dépassent dudit logement. Sur le sol, c’est un festival de vis, de clous... Un chat passe. Il n’a pas l’air en super forme. Une folle traverse la rue en dansant. Un automobiliste un peu pressé freine. Un gamin de six ou sept ans sort en slip de sa maison basse faite de tôles. Il sourit. Il s’amuse à réaliser des figures acrobatiques au-dessus d’un vieux matelas posé sur le trottoir. Salto avant, salto arrière. On se demande s’il mange à sa faim. Autre culture. Autres moeurs.
J’aurai souvenir, longtemps, de cette lumière aveuglante du matin, une lumière crue, vitale, percutante. J’oubliais presque d’où je venais, de la grisaille et de l’ennui, de ce pays d’Europe continentale où plus rien ne se joue vraiment. Ici, j’ai pu rejoindre Camus, en contemplant ces gens placés à mi-distance de la misère et du soleil, résignés pour la plupart et, pour l’autre part, moins mécontents de leur sort. Mais le discours des Mahorais est unanime : « la
France s’est bien foutue de nous ! » Aujourd’hui, plus de la moitié des habitants de l’île sont des illégaux, une énergie folle est dépensée pour en expulser 20 à 25 000 par an, des sommes colossales sont englouties pour soigner tout ce beau monde et l’île part à la dérive. Je discute avec des gendarmes. L’un d’eux me dit :
- Ils arrêtent un kwassa* sur trois... Tu peux m’expliquer pourquoi ils n’arrivent pas à intercepter tout le monde ? On est en 2025 ! On ne peut pas mettre les bateaux qu’il faut ?
À l’évidence, et c’est bien mon avis, tout ce bazar sert des intérêts qui nous dépassent. Car qui peut croire un seul instant que cette criante incompétence ne soit pas orchestrée ? Intérêts partagés entre la
France secrète et l’Union des
Comores ? Volonté d’amener l’insécurité à son paroxysme, soit du fait des
Comores pour, à terme, reprendre les rênes de
Mayotte, soit du fait de notre propre gouvernement, dans une volonté assumée de voir partir tous les blancs de l’archipel et de laisser les Mahorais se débrouiller entre eux ? À un moment, on me parle même d’un gisement extraordinaire sous le sol de
Mayotte, promesse de richesses infinies**... Ne pas enfreindre les droits de l’Homme, faire le ménage de temps en temps, calmer le jeu pour éviter l’implosion, en attendant d’aller chercher cette manne providentielle ? Décidément,
Mayotte n’a pas dit son dernier mot !
*Ce qui est paradoxal, c’est le fait qu’au début des années 2010, pour relancer l’activité de la pêche traditionnelle, l’
ONU finance à Anjouan
la construction d’une usine de fabrication de ces embarcations légères, de 7-10m de long pour 1m de large, qui serviront largement les intérêts des passeurs. Cet esquif doit son nom à une danse congolaise connue pour être aussi rythmée que saccadée, à l’image de l’expérience de navigation offerte lors d’une traversée vers
Mayotte** Une étude de 2025 met à jour l’existence d’un gigantesque réservoir magmatique situé à 23km sous l’archipel. Si l’expérience islandaise se concrétise (Projet KMT, voir ici),
Mayotte possèdera alors une énergie quasi illimitée.
L’enfer sur terre. Le paradis sur mer. Plus grand lagon du monde offrant des fonds marins spectaculaires, le récif corallien de
Mayotte souffre moins de l’abondance de touristes* que des tempêtes tropicales**. Aussi, avouons que
Mayotte s’apprécie avant tout quand on l’approche par le lagon. Les hauteurs sont faites pour les vieux briscards comme moi. Les embruns sont plutôt destinés aux midinettes snobant le dieu Râ quitte à s’exposer un peu trop et finir en arrêt de maladie pour insolation ! Mais je ne suis pas exclusif : j’endosse à deux reprises mes habits de midinette et pars à l’assaut des vagues, des fonds marins et de l’insaisissable. Car oui, sous l’eau, on laisse à bord nos réflexes de terriens et, survolant les coraux et autres magnifiques tombants, c’est comme si nous volions, ne gardant en mémoire que ce que nos yeux sont capables d’emmagasiner. Des poissons multicolores, phosphorescents, je dirais même, des requins, des raies, l’immensité du bleu et puis, là, des dauphins, à quelques mètres de moi, sous l’eau. Incroyable.
* 70 000 touristes annuels, tourisme majoritairement affinitaire (lien avec de la famille ou un expatrié).
** Présents quasi à fleur d’eau, les récifs ont été largement détruits par Chido.
Le paradis sur mer ? Quand on pense que
Mayotte vient de l’arabe Jazirat al Mawet — littéralement, Ile de la Mort — en raison de sa double barrière de corail sur laquelle s’échouaient et continuent de s’échouer nombre d’esquifs... Le paradis. L’eldorado. Les
Comores font désormais face à un afflux d’immigrés sans précédent venant de l’Afrique des Grands-Lacs. Et
Mayotte, quant à elle, continue d’aspirer, sans relâche, grâce à l’évolution du droit*. En réalité, qu’il existe ou non des intérêts cachés, la
France demeure pieds et poings liés par des règles internationales, européennes et françaises : elle ne peut pas faire grand chose. À peine a-t-elle arraisonné un kwassa que celui qui s’enfuit à la nage crie à la tentative de meurtre ; à peine a-t-on renvoyé aux
Comores telle ou telle personne qu’une association se penchera sur ses conditions de rétention et trouvera la faille ; à peine dit-on à une bouéni combien sa prochaine grossesse pourrait lui être fatale que s’élèvent des voix dites humaines pour crier au scandale.
* On se référera, pour ce qui est de la Métropole, des droits des squatteurs et autres mauvais payeurs face à la notion de propriété privée, légalement violée au bénéfice du droit au logement...
** On peut
lire
à cet effet La
France condamnée pour ses pratiques illégales d’expulsion des mineurs comoriens. Traitements inhumains, enfermement arbitraire, expulsion collective.
Chacun se fait une idée de la justice et personne ne peut revendiquer le monopole de la bonne pensée. Aussi, tant que je soigne sans a priori, tant que mes mains sont sincèrement guidées par l’amour que je porte à notre humanité, je m’autoriserai à penser ce que je pense, étant entendu que je suis plutôt ouvert au dialogue et que mes avis évoluent au gré du temps et des évènements. Aujourd’hui,
Mayotte représente pour moi la faillite d’un modèle, européen en l’occurence, où l’opulence connaît rapidement ses limites. Car s’il n’est pas faux de penser que notre société ne peut partager plus que ce qu’elle produit, s’il n’est pas faux non plus de penser que tout être humain à droit à sa part du gâteau, on trouvera à
Mayotte le résultat probant de notre civilisation : ça ne marche pas. Exclusivement financées par la droite, les idées de la gauche s’enrayent à
Mayotte plus que partout ailleurs : la solidarité nationale doublée d’un sentiment de culpabilité donne le chaos. Le courage politique, ou une vraie justice sociale, serait d’être en mesure d’offrir un avenir à celui qui n’a pas le choix — celui qui est déjà là, l’enfant à naître — et non pas d’offrir un présent à celui qui est en mesure de choisir ou bien à qui l’on peut donner des clefs de compréhension — la femme en âge de procréer, le candidat à l’exil. In fine, le coup d’état des
Comores sur la
France se fait au prix de nombreuses victimes innocentes, à commencer par les enfants*.
* Des dizaines de milliers de morts par noyade entre Anjouan et
Mayotte, des dizaines de milliers d’enfants livrés à eux-mêmes et promis à un avenir inexistant.
Le soir du 31, je pars courir comme à mon habitude et avise près d’un rond-point, un couillon en guenilles pédalant à contre-sens. Une voiture de police passe par là : le gars se fait arrêter. Contrôle d’identité plutôt rapide. Le gars est embarqué. Serait-il encore parmi nous s’il avait roulé dans le bon sens ? Le soir, la file est longue devant l’entrée de la boîte posée près de l’embarcadère. Moi, je ne fais que passer, saluer mes amis d’une saison, bien plus enclin à savourer le repos qu’à aller m’épuiser sur une piste surchauffée. Là, un homme, trente ou quarante ans, de toute évidence dans un monde hermétique au nôtre, cherche dans les poubelles de quoi se nourrir. Il est pieds-nus. Je me console en me disant qu’au moins, il ne mourra pas de froid. Sur dix enfants qui naissent à
Mayotte, je peux raisonnablement penser qu’un seul sera en mesure de s’offrir une existence répondant a minima aux critères de n’importe lequel d’entre nous.
Il est l’heure de rentrer. Après avoir tant sué et tant pensé sur ce joyau du Canal du
Mozambique, je coule des heures paisibles au bord de la piscine dans un hôtel jouxtant l’aéroport. Nous avons rendu la chambre à 8h et le vol est prévu à 19h. L’occasion de glander sévère et d’échanger encore un peu. Je me réjouis de lier connaissance avec un des copilotes du vol de ce soir, en découché dans cet hôtel, alors qu’une de mes amies hôtesse sur cette compagnie m’aura déjà recommandé auprès de l’équipage. Mais ce n’est pas le jour du commandant, d’humeur plutôt chagrine. Je voyagerai donc à l’arrière, jusqu’à la verticale du
Caire. Minuit vient de sonner, nous sommes le 2 janvier, jour de ma fête. Soucieux de résoudre un problème insoluble avec une passagère, l’équipage me demande de céder mon siège aux issues et me conduit à l’avant pour les quatre dernières heures du vol. Finalement, le commandant aura cédé ? Je ris intérieurement : s’il y a une chose que je ne dois pas oublier, c’est que Dieu ne m’abandonne jamais !
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