Tamatave. 20 juin 2012.
Aujourd'hui, pluie incessante.. Rien d'anormal, c'est
Tamatave au début de l'hiver. !
La ville la plus arrosée de toute l'île. Le "Cherbourg" de
Madagascar.
Entre deux averses, j'ai tout de même trouvé le temps, lors d'une courte balade, de me faire raser chez "Justin".
Un vénérable vieillard qui officie au "Bazar Be", dans un endroit improbable qu'on ne saurait dater. Tout y est étrangement désuet.
C'est pourtant un "Salon de coiffure", en tout cas affiché comme tel, sur la pancarte écaillée de l'entrée.
Depuis la porte toujours ouverte, on distingue une salle sombre, haute de plafond, aux murs d'un gris poussiéreux et au mobilier vétuste.
Posé sur une étroite table encombrée de peignes, ciseaux et antiques rasoirs, un vieux miroir reflète l'unique chaise des lieux. Encore capitonnée par endroits, elle accueille les clients avec douceur, le temps d'une coupe de cheveux ou de barbe.
A l'opposé, un banc, d'allure peu confortable, permet aux autres d'attendre assis. Et dans un coin, suspendues à un porte-manteau sur pied, une blouse nylon d'un blanc incertain et une canne en palissandre.
Pendante au dessus du miroir, une simple ampoule à filament, prouve qu'il y a de l'électricité. Ce qui s'avère indispensable quand, comme monsieur Justin, on est passé à l'ère moderne de la tondeuse "avec le courant"..!
Dire que le rasage est parfait serait mentir car monsieur Justin n'y voit plus très bien. Les trois paires de lunettes posées entre les brosses ne lui sont plus de grande utilité.
Pour exercer son art, il emploie un unique blaireau qui a déjà barbouillé des centaines de visages. Le savon, tiré d'une vieille boîte en plastique crasseuse, a de la peine à mousser. La serviette qu'il positionne délicatement autour du cou, avant de partir acheter une lame de rasoir au magasin d'à côté, à l'âge du propriétaire des lieux.
Néanmoins Justin à des clients...
Cela semble être une figure locale car il expose fièrement deux cadres qui renferment chacun des citations jaunies de " Grand Chevalier " de quelque chose. Les passants lui adressent tous un respectueux "bonjour monsieur Justin" auquel il répond par un hochement de tête fatigué.
Difficile de lui donner un âge. Mais à l'évidence, il est né au début du siècle dernier.
Monsieur Justin essaye donc de raser ses clients avec le plus grand soin. C'est son métier.
On sent qu'il possède une technique mise à l'épreuve depuis bien des années. La main reste relativement sûre et les quelques poils qui subsistent sur votre menton ne doivent leur salut qu'à la baisse de son acuité visuelle.
Pour calmer le feu du rasoir, il n'utilise rien de moins que de l'alcool à brûler parfumé de quelques gouttes de rhum local..!
Cela ne s'invente pas... il faut le sentir sur le visage pour le croire. Peaux sensibles s'abstenir.
Mais ma foi, faute d'être en accord avec les standards cosmétiques de notre époque, cela se révèle assez efficace et à coup sûr bien moins onéreux, que nos coûteux et odorants "after shave". (N'en déplaise à madame Loreal).
Car le tout, époussetage de la chemise compris, ne coûte que 5000 francs malgaches soit à peine 40 centimes d'euros.
Ce qui, pour avoir le plaisir de rencontrer un personnage qu'on croirait sorti d'un roman d'une autre époque, est vraiment peu cher payé.
Longue vie à Monsieur Justin et aux toiles d'araignées qui peuplent son univers.