Bonjour à tous,
Pour commencer, merci à tous pour vos messages. J’ai un peu déserté Voyageforum récemment et c’est la raison pour laquelle je n’ai pas répondu aux derniers messages, mais cela me touche que certains viennent lire ces portraits et que les amoureux de la
Russie y retrouvent un peu de ce qu’ils ont vécu dans ce merveilleux pays.
Il y avait bien longtemps que je n’avais pas écrit quelque chose. Il faut dire que je n’en ai eu guère le temps récemment. J’ai enfin démissionné de mon boulot, je suis partie me promener dans le Nord de l’
Angleterre, j’ai profité de mes premiers jours de chômage pour reprendre contact avec des gens que je n’avais pas vu depuis longtemps... bref, j’étais pas mal occupée.
Et puis, j’ai revu « Raïssa » lors d’un court séjour à
Moscou et j’ai eu envie d’écrire sur elle, tant elle me fascine par son abnégation et sa capacité à toujours croire que les choses s’arrangeront. Elle m’a offert des fleurs lorsque je l’ai vu. Moi, je n’avais rien pour elle et je me suis sentie mal. Puis elle m’a dit que je lui parlais et que c’était déjà beaucoup car rares étaient ceux qui faisaient attention à elle.
Et je me suis souvenue de ce jour où, sans rien dire, elle m’a prise dans ses bras parce que je pleurais pour quelque futilité sans grande importance. C’était étrange d’être consolée par quelqu’un qui aurait pourtant bien plus de raisons de pleurer. Elle m’avait alors dit qu’elle n’avait aucune envie de pleurer sur son sort puisque c’était la vie que Dieu avait choisi pour elle. A cet instant, j’ai envié sa foi qui lui donnait tant de forces.
Je mets donc en ligne ce soir l’histoire de Raïssa, avec une petite pensée pour toutes les victimes de l’Express
Moscou-
Saint-Pétersbourg et pour toutes les victimes futures de ce tragique événement, ceux qui paieront cher la bêtise de certains, le jour où les autorités russes décideront qu’il faut trouver un responsable, qu’il soit coupable ou innocent, et le châtier sévèrement.
Raïssa, la persévérante
Lorsqu’un étranger demande à Raïssa qui elle est, cette jeune grand-mère ridée par les années et par les soucis, fronce les sourcils et, dans un sourire à peine perceptible, répond qu’elle n’est qu’un souffle que personne ne remarque, une enfant de Dieu parmi les enfants de Dieu.
Lorsqu’un étranger demande à Raïssa d’où elle vient, cette femme au regard sombre tord ses mains calleuses, et répond « de chez moi » et lorsqu’on lui demande où se trouve ce « chez moi », Raïssa répond « ailleurs ».
Raïssa n’est pas d’ici et, même après des années, elle s’y sent toujours comme une étrangère. Raïssa ne souhaite pourtant rien d’autre et refuse même que l’on parle d’elle comme d’une immigrée. Raïssa se définit plutôt comme une travailleuse de passage, attendant des jours meilleurs pour refermer sa valise et rentrer chez elle.
Raïssa n’a que 52 ans, mais elle en parait vingt de plus. Cette vieille femme tout en muscle ne manque pourtant pas d’énergie. Elle sent parfois son cœur s’emballer lorsqu’elle fait trop d’efforts, mais elle garde en elle l’assurance que c’est Dieu qui fait battre son cœur plus vite pour lui rappeler qu’elle doit vivre et accomplir son devoir.
Raïssa travaille sans ménager sa peine. C’est pour cela qu’elle est venue ici, dans cette ville tentaculaire et étouffante, loin de sa petite maison et du jardin dont elle s’occupait jadis avec amour. Raïssa n’a aucune attache dans ce lieu, ni amis, ni famille, ni le moindre souvenir. Ce sont les billets qu’elle est venue chercher.
Dans sa vie passée, Raïssa manquait de tout mais elle aime à dire qu’elle avait l’essentiel. La vie n’était certes pas facile mais Raïssa sait que l’on supporte mieux les vicissitudes de l’existence lorsqu’on avance à plusieurs et qu’on peut plonger ses mains dans la terre de ses racines.
Mais le monde a changé, l’Empire est tombé, des gens d’ailleurs ont dit qu’il fallait moderniser le pays. Raïssa n’a jamais vraiment su ce qu’il s’était passé, ni ce en quoi la chute d’un mur à des centaines de kilomètres de chez elle pouvait bien la concerner. Mais Raïssa a néanmoins compris que le monde n’avait plus rien à faire des gens comme elle et que des puissances supérieures avaient décidé qu’ils devaient disparaitre.
Lorsque la maladie de son mari le condamna à rester à la maison, lorsque l’usine où travaillait son fils ferma et lorsque sa fille tomba enceinte sans que nul ne puisse identifier qui était le père, Raïssa sentit le désarroi l’envahir. Elle devait désormais seule subvenir aux besoins de sa famille. Le jardin assurait leur survie, mais pour combien de temps encore ? Raïssa avait entendu la rumeur d’une nouvelle loi en discussion interdisant les ventes à la sauvette de fruits et légumes. Que ferait-elle lorsqu’elle n’aurait plus rien à vendre ? Comment vivraient-ils lorsqu’il ne leur resterait plus rien que la foi profonde qui les habitait ?
Raïssa pria de toutes ses forces pour que Dieu lui accorde sa grâce et lui donne la solution. Et c’est à cet instant que l’Etranger parut au village. Un jeune homme, qui arrivait juste de
Moscou, les poches pleines de billets verts, assurant que là-bas, ils se ramassaient dans la rue à condition d’accepter de se baisser pour les attraper avant que d’autres ne s’en saisissent. Il dépensait sans compter et toisait avec mépris les petites gens comme Raïssa. Il prétendait qu’on ne devenait rien en restant ici et que cette race de faibles, qui croyaient encore au pouvoir de la terre, disparaitrait un jour pour assurer le règne de ceux qui croyaient au pouvoir de l’argent.
Raïssa y vit un signe de Dieu et n’hésita pas longtemps à partir à son tour, prête à tout endurer pour assurer l’avenir de cet embryon de vie qui grandissait à l’abri du ventre chaud de sa fille. Elle ne se doutait pas, alors, à quel point il lui faudrait accepter de se baisser, de s’écraser, pour ramasser les quelques billets que les autres laissaient derrière eux avec mépris.
Raïssa n’oserait pourtant pas se plaindre de son sort. Elle sait sa chance de pouvoir envoyer régulièrement de l’argent au village. A elle seule, Raïssa fait vivre des dizaines de personnes et remercie Dieu chaque jour de cet honneur qui lui est fait. Raïssa n’aurait pourtant jamais pensé que l’on pouvait assurer sa survie et celle des autres en ramassant les merdes d’inconnus.
Raïssa passe tant de temps dans les transports qu’elle aime à dire que le métro est sa troisième demeure. Ses patrons, des moscovites aisés appartenant à cette nouvelle classe bourgeoise pleine de certitudes et de rêves, ont quitté depuis longtemps les quartiers ouvriers pour les riches avenues du centre ville. Et lorsqu’elle ne travaille pas dans leurs beaux appartements, Raïssa doit assurer l’entretien de leurs datchas à la campagne.
Alors Raïssa traverse la ville plusieurs fois par jours, passant d’une maison à l’autre, assurant son ouvrage avec célérité et s’épuisant dans des déplacements de plus en plus longs. Raïssa commence si tôt le matin, qu’elle ne se souvient pas avoir déjà vu le soleil se lever après elle. Et elle finit si tard le soir qu’elle trouve à peine le courage de se trainer jusqu’au taudis où elle vit.
Car Raïssa vit bien loin du luxe de ses clients. Elle habite à plusieurs kilomètres du centre ville dans un de ces quartiers aménagés autrefois pour le bonheur des travailleurs mais que tous ont oublié et qui s’effondrent tranquillement dans la plus totale indifférence. Des cages à poules gigantesques, entourant des cours intérieures qui furent jadis de jolis jardins organisés pour les enfants. Des jeux d’enfants, il ne reste plus guère que des morceaux de fer rouillés par les intempéries et les jardins sont devenus des terrains vagues dont plus personne ne s’occupe.
Raïssa n’a trouvé à louer qu’un lit dans une chambre minuscule qu’elle partage avec neuf autres femmes. Un lit tout en fer et ressorts qui ne lui accorde aucun repos. Des murs crasseux et une fenêtre si sale que le soleil ne passe jamais sont devenus son paysage quotidien, loin des verdoyantes forêts de sa
Moldavie natale.
Raïssa ne possède presque rien. A dix malheureuses dans une seule chambre, les vols sont légions. Ses maigres possessions doivent donc tenir dans le minuscule placard qu’on lui loue et qu’elle peut fermer à clé.
Mais Raïssa n’a besoin de rien. Elle ne vit pas ici, elle y travaille. Sa vie, la vraie, est ailleurs, loin de ce monde où elle n’existe pas, loin de cette ville où elle n’est qu’un fantôme, une femme de plus venue grossir les rangs de celles qui croient encore qu’on ne réussit sa vie qu’à force de souffrances.
Raïssa n’a ni amis, ni vie sociale. Elle ne connaît de la ville que les adresses où elle travaille et serait bien en peine de situer la
Place Rouge. Son univers se résume à ses patrons et ses compagnes d’infortune. Raïssa ne parle jamais à personne, ne se confie à personne et n’a aucune épaule protectrice sur laquelle s’épancher.
Car Raïssa sait qu’elle ne peut compter que sur elle-même. Son ardeur au travail est sa seule amie. Il ne saurait y avoir d’amitiés dans une vie de labeur et de douleur. Si l’une flanche, les autres se ruent sur elle pour se saisir du peu qu’elle avait et certaines vendraient volontiers leur âme si cela était nécessaire. Seul Dieu est encore son allié dans ce monde hostile.
Raïssa est condamnée à travailler et à se terrer dans l’antre ignoble qu’on lui loue au triple du prix du marché lors de ses instants de libre. Car Raïssa n’est pas en règle et elle craint toujours qu’un fonctionnaire trop zélé ne la renvoie d’où elle vient. Raïssa n’a jamais pu obtenir de visa de travail, et vit donc sur un visa d’affaires qu’elle doit renouveler tous les trois mois.
Chaque trimestre, Raïssa doit prendre le train pour rentrer chez elle. Elle n’a que quelques jours pour faire l’aller-retour. Elle risquerait de perdre ses clients si elle s’absentait trop longtemps. Et elle perdrait tant d’argent ! Car ses patrons ne la paient toujours qu’avec une semaine de retard, s’assurant ainsi qu’elle reviendra toujours. Si elle veut toucher son salaire, Raïssa ne peut manquer aucun jour de travail. Ni la maladie, ni la fatigue, ni le froid ne peuvent se mettre en travers de sa route. Mais Raïssa n’abandonne jamais. Elle a appris depuis longtemps que seule la persévérance conduit au salut.
Alors Raïssa se hâte de prendre son train, dans un wagon de troisième classe plein de femmes qui, comme elle, font la navette pour survivre. Raïssa ne reste chez elle que quelques jours, le temps de refaire son visa, de bêcher son jardin, laissé à l’abandon et de remplir sa valise de souvenirs. Quelques conserves de fruits ou de légumes et une pincée de sa terre, qu’elle cache dans ses sous-vêtements.
Car Raïssa sait qu’elle arrivera à
Moscou dépouillée de tout ce qu’elle voulait rapporter. Les douaniers ukrainiens sont sans pitié et rackettent sans le moindre état d’âme toutes ces vieilles femmes fatiguées. Les conserves, l’argent, les souvenirs disparaissent dans les poches de ces fonctionnaires. Alors Raïssa protège ses quelques miettes de terre avec toute l’attention d’une mère.
Raïssa espère pourtant qu’un jour, il lui sera donné de quitter ce lieu de débauche pour rentrer chez elle. Elle prie Dieu chaque jour pour que ses enfants trouvent enfin du travail afin qu’elle puisse jouir d’un repos qu’elle qualifie volontiers de mérité.
Mais Raïssa sait aussi que son heure n’est pas encore venue. Assise, seule, dans la grande cour intérieure, emmitouflée dans une veste ouatée d’un gris sale et une chapka usée, Raïssa joue dans la neige avec ses pieds tout en regardant distraitement des enfants s’amuser. Un groupe de veilles femmes passe devant elle, pour rejoindre le banc des babushkas, vénérable institution sans laquelle les cours intérieures ne seraient plus vraiment des cours intérieures.
Raïssa fait le geste de se lever mais se reprend aussitôt. Elle aimerait parfois aller s’asseoir avec elles, leur parler, leur confier ses doutes, deviser tranquillement sur le triste état de l’Empire d’autrefois, sentir vibrer des cœurs à l’unisson du sien. Mais Raïssa n’est pas d’ici. Elle entend leurs conversations dans ce russe si parfait et elle a honte de son langage corsé et rude qui écorche les mots de cette langue qui n’est pas la sienne.
Les vieilles causeuses de la cour ne la regardent pas. Raïssa n’est pas tout à fait une babushka russe et ne le sera jamais. Elle n’est qu’une ombre, un fantôme qui n’a que la force de ses bras et de sa foi pour faire face au monde. Une femme d’ailleurs qui sait qu’elle ne peut compter sur personne et qui veut croire qu’elle n’a besoin de personne. Alors Raïssa ferme les yeux, inspire profondément, serre dans sa main engourdie par le froid sa petite croix qu’elle n’a jamais quitté et sait que tout finira par s’arranger car Dieu est là, quelque part, et veille sur elle.