| Histoire russe Bardak · 12 juin 2009 à 0:18 · Une photo 41 messages · 23 participants · 11 128 affichages | | | | 12 juin 2009 à 0:18 Histoire russe Message 1 de 41 · Page 1 de 3 · 8 073 affichages · Partager Après plusieurs années à profiter de chaque instant de libre pour bourlinguer aux quatre coins de la Russie, à parcourir des kilomètres d'étendues quasiment désertiques, à passer de villes en villes, de villages en villages, de campagnes en forêts, de montagnes en rivières, à partager shashliki et vodka avec des hommes et des femmes d'un peu partout...il ne m'était jamais venu à l'esprit d'écrire un carnet de voyage. Et je ne l'ai pas fait. Sans doute parce que certaines choses se vivent bien mieux qu'elles ne se racontent.
J'ai eu l'occasion, néanmoins, au cours de mes pérégrinations, de rencontrer des gens dont la vie, les histoires, m'ont particulièrement ému. Et c'est cela que je voudrais raconter. Des tranches de vie, des instants dans l'existence d'hommes et de femmes dont le monde ignore le nom et qui ne seront jamais que des silhouettes lointaines et sans consistance pour la plus grande majorité de la population mondiale. Des gens ordinaires qui ne sont ni des sages, ni des artistes, ni des philosophes. Des gens nés quelque part et qui essaient tant bien que mal de se construire une vie. Mais des gens qui m'ont fait aimer ce pays, qui se sont contentés d'être ce qu'ils étaient et qui m'ont permis de lever un peu le voile sur cette fameuse "âme russe" que personne n'arrive jamais vraiment à saisir.
J'ai changé les noms, je ne dis pas d'où ils viennent, je romance un peu, mais sans trahir, je crois, la réalité que j'ai pu constater. Ce que je raconte là, c'est ce que j'ai vu, entendu, ressenti. C'est un petit bout de la Russie, telle que je l'ai connue, avec mon regard de française.
Youri, le désabusé
Lorsqu’un étranger demande à Youri où il vit, le vieil homme a bien du mal à fournir une réponse précise. La ville de N... est au nord, toujours plus au Nord. Pas le Nord qu’on connaît, pas le Nord féérique. Juste le Nord, en plein centre, encore au Nord. Bien au-delà de la zone où les hommes normaux s’aventurent.
Lorsqu’un étranger demande à Youri ce qu’il fait dans la vie, le vieil homme a bien du mal à fournir une réponse précise. Il travaille à la poissonnerie, comme tout le monde ici, mais son poste n’est pas vraiment défini, à chemin entre l’homme à tout faire et le bouche trou qu’on appelle en renfort en fonction des besoins. Ce qu’il sait c’est qu’il est en bas de l’échelle. Sa femme, Katya, le lui répète suffisamment, les rares fois où ils échangent plus de dix mots.
Lorsqu’un étranger demande à Youri de lui conter ses rêves, Youri hausse les sourcils, regarde un moment dans le vide, et finit par sourire. « Une bouteille de vodka et une femme bien ronde ».
Youri trouve qu’il travaille trop. Ses mains lui font mal, son dos souffre des longues heures à trimballer des caisses et son chef est un crétin. Et quand il ne travaille pas, Youri s’ennuie.
La ville de N... n’est pas une ville. C’est un ensemble de bâtiments organisés autour de la poissonnerie. A une époque, Youri s’en souvient, vivre là, c’était bien. Les bâtiments étaient neufs, les salaires étaient payés à la fin du mois, il y avait même un théâtre.
Le théâtre a fermé depuis longtemps et le bâtiment est devenu une ruine où les jeunes se retrouvent le soir pour picoler. Les immeubles ne tiennent plus debout que grâce à l’intervention de forces obscures. Et il y a bien longtemps que l’argent liquide a disparu de la ville (sauf peut-être du coffre du directeur). Les salaires sont désormais payés sous la forme d’un compte ouvert à l’épicerie.
Youri aime bien l’épicerie, c’est bien la seule distraction du coin. Mais il n’aime pas Nadia, la propriétaire. Il aurait bien été tenté pourtant de faire quelque chose avec elle. Elle a une poitrine généreuse et un arrière train tout aussi généreux. Youri aime bien les femmes qui ont des formes, alors que Katya, elle, est plus maigre qu’une vieille planche de bois pourri.
Nadia, personne ne sait d’où elle vient. Un matin, elle est arrivée à N..., a posé ses valises, a racheté l’épicerie qui périclitait et elle n’est plus jamais partie. Peut-être a-t-elle essayé un jour de raconter son histoire, mais nul ne s’en souvient. Les rumeurs sur cette femme étrange avaient déjà pris le dessus. Tant et si bien que les histoires les plus folles circulent sur son compte. Youri a entendu dire qu’elle venait de Perm, qu’elle avait été mariée et mère d’un enfant. On dit également que son fils serait mort en Afghanistan. Quant à son mari, il aurait été arrêté et serait mort en prison. Les plus informés prétendent même que son mari lui faisait vivre un enfer et que, pour se débarrasser de ce tyran qui la battait comme plâtre, elle l’aurait elle-même dénoncé, sous de faux prétextes. Youri ne sait pas si c’est vrai, mais une chose est sûre Nadia n’aime pas les hommes.
Et les hommes n’aiment pas Nadia. Elle dirige son commerce d’une main de maître et inscrit chaque achat dans son grand cahier. Elle contrôle tout, sait tout et a toujours un regard désapprobateur quand Youri vient acheter une bouteille. Par solidarité féminine, sans doute, elle contrôle tous ce que les hommes achètent. Elle s’assure ainsi qu’il restera suffisamment de crédit sur le compte pour ce qu’elle appelle les dépenses utiles. Youri ne voit pas en quoi une bouteille serait une dépense inutile. Mais il ne peut rien contre la toute puissance de Nadia et son grand cahier – maudit soit-il !
Pour contourner la tyrannie de Nadia, Youri et ses amis se sont organisés. Ils n’achètent leur vodka qu’à tour de rôle, afin de ne pas éveiller ses soupçons. A une époque, Youri envoyait sa fille, Dacha. Nadia était folle d’elle et ne pouvait rien lui refuser. Mais Dacha est partie et Youri est obligé de négocier avec les autres pour avoir sa ration de vodka. Ces derniers temps, la bouteille coûtait un paquet de vraies cigarettes, pas les trucs horribles qu’on fume d’ordinaire par ici. Youri regrette parfois que Dacha soit partie.
Dacha trouvait que la vie ici était une vie de chien. Un jour, elle a fait ses valises et elle a quitté la ville avec un jeune imbécile. Elle est partie pour Moscou, pour devenir mannequin. C’est vrai qu’elle est jolie Dacha. Youri ne s’est jamais posé de questions sur ce qu’elle pouvait bien faire. Jusqu’au jour où Dima lui a dit ce qu’il arrivait aux jeunes filles de province qui venaient à Moscou pour être mannequin. « Elles finissent sur le trottoir, a-t-il dit. Et les plus chanceuses trainent dans les hôtels de luxe pour trouver un mari étranger et obtenir un passeport ». Youri lui a cassé la figure. Il aimait bien Dacha et il ne veut pas qu’on dise cela d’elle. Ça le rend triste d’imaginer sa petite fille toute seule, loin de lui.
Et Katya est devenue insupportable depuis que sa fille est partie. Elle est tout le temps sur son dos, à vérifier ce qu’il fait, ce qu’il dit, à lui reprocher de ne pas avoir d’ambition. Youri en a eu pourtant de l’ambition. A une époque, il avait décidé de devenir livreur pour la poissonnerie. Les livreurs sont les plus chanceux. Ils restent assis derrière leur volant tandis que ceux comme Youri chargent la marchandise. Ensuite, ils partent vers des destinations que Youri trouve exotiques. Et certains d’entre eux touchent même un vrai salaire, en espèces sonnantes et trébuchantes. Alors Youri a obtenu son permis de conduire. Il avait mis de côté juste ce qu’il fallait pour payer l’examinateur. Il lui aurait suffi ensuite d’être muté au service des livreurs, pour ça aussi, il avait réuni l’argent.
Mais il a tout planté. Le jour où il a eu son permis, il a fait la fête avec des amis. Ruslan avait une voiture. Youri a voulu l’essayer, il était ivre. Les GAItchiki l’ont arrêté et il a perdu son permis. Il pensait pourtant que tout irait bien. Son beau-frère est flic et Youri était sûr qu’il l’aiderait. Mais le beau-frère n’a rien fait et Youri a du oublier tous ses rêves de liberté. Le lendemain, il repartait transporter des caisses et Katya reprenait ses reproches.
Youri vient de finir sa journée, il est fatigué. Ses mains, son dos, il ne sent presque plus rien depuis le temps. Il ne veut pas rentrer chez lui. Il se dirige vers l’épicerie, la seule distraction de la ville. Il faut qu’il trouve deux compagnons pour s’offrir une bouteille. On ne boit pas tout seul, c’est un principe. Et des principes, on n’en manque pas par ici. Dima a dit qu’il serait au veux théâtre ce soir. Alors Youri déambule dans les rues pour le retrouver. La ville est sinistre dans cet endroit que même le soleil a fui. Et tous les hommes ont le même regard hagard et vide. Youri se demande comment il va faire pour pouvoir obtenir une bouteille. Il sait que Nadia veille. Et que Katya l’attend. Il s’arrête soudain et lève les yeux vers le ciel blanc. Il y a dans l’air un parfum d’été, de cet été sans chaleur qui peine à réchauffer les cœurs. Il songe aux rêves qu’il aurait pu avoir. Durant un instant, aussi éphémère qu’un flocon de neige, un léger sourire se dessine sur ses lèvres et ses yeux brillent. Une vieille Zhiguli passe dans la rue, Youri secoue la tête, hausse les épaules et reprend sa route, armé de cette certitude inébranlable : si les rêves étaient faits pour se réaliser, ce ne serait plus des rêves. | | | Annonce · Sponsorisé | | | À: Bardak · 12 juin 2009 à 0:33 Re: Histoire russe Message 2 de 41 · Page 1 de 3 · 8 051 affichages · Partager J'adore ! J'attends les autres portraits avec impatience. | | | À: Mariecurry · 12 juin 2009 à 23:05 Re: Histoire russe Message 3 de 41 · Page 1 de 3 · 7 979 affichages · Partager tres beau bravo un autre un autre !!!!!! | | | À: Bardak · 12 juin 2009 à 23:31 Re: Histoire russe Message 4 de 41 · Page 1 de 3 · 7 973 affichages · Partager Bonsoir, très intéressant et très bien écrit, j'attends avec impatience la suite de vos expériences russes. Luc | | | À: Bardak · 13 juin 2009 à 19:47 Re: Histoire russe Message 5 de 41 · Page 1 de 3 · 7 929 affichages · Partager | | | À: Bardak · 14 juin 2009 à 14:56 Re: Histoire russe Message 6 de 41 · Page 1 de 3 · 7 889 affichages · Partager Super! Vivement d'autres histoires de "petits russes"! Marie | | | À: Bardak · 17 juin 2009 à 9:57 Re: Histoire russe Message 7 de 41 · Page 1 de 3 · 7 795 affichages · Partager Superbe! A quand une autre histoire Russe ? | | | À: Bardak · 20 juin 2009 à 15:54 Re: Histoire russe Message 8 de 41 · Page 1 de 3 · 7 691 affichages · Partager Très beau texte, tout est dit. | | | À: Bardak · 26 juin 2009 à 9:03 Re: Histoire russe Message 9 de 41 · Page 1 de 3 · 7 589 affichages · Partager Bonjour, belle histoire, j'ai moi meme rencontré cette Russie profonde dans le grand nord Sibérien et dans l'Oural. Pauvres Russes, certains très cultivés et vivants comme des Africains au fin fond du monde. | | | À: Bardak · 14 juillet 2009 à 1:59 Re: Histoire russe Message 10 de 41 · Page 1 de 3 · 7 333 affichages · Partager Merci à tous pour vos encouragements et vos messages et désolée de ne pas répondre à chacun. J’ai longtemps hésité à écrire ces « portraits », peu sûre que je pourrais retransmettre la réalité de ce que j’avais vu et ressenti. C’est difficile de raconter la vie des autres, d’autant plus quand on s’y retrouve confronté en sachant que notre vie à nous est ailleurs, dans un autre monde.
L’histoire de Fatima que je vous livre ici, est sans doute ce que j’ai eu le plus de mal à écrire. Et je ne suis pas sûre d’avoir su trouver les mots justes pour décrire toute la détresse d’une enfant trop fière. Tout ce que je raconte ici c’est ce qu’elle m’a elle-même raconté. J’ai changé les noms et dissimulé les lieux, car je lui avais promis de ne pas raconter ouvertement son histoire. Et je me devais de tenir cette promesse. « Fatima » fut une des plus belles rencontres de ma vie. Une rencontre éphémère, néanmoins. Elle a passé un an dans mes cours. A mon retour, la deuxième année, elle avait quitté l’université. Malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu la revoir. On ne bouscule pas ainsi les murailles infranchissables de la tradition.
Je lui devais cette histoire et je regrette de ne pas avoir le talent nécessaire pour la rendre parfaitement vivante. Elle qui rêve de Paris et de la France, elle qui connait l’histoire française mieux que les écoliers de chez nous, elle qui aime la poésie romantique, je lui offre notre 14 juillet, dont je n’ai que faire.
Fatima, femme volée
Si un étranger avait l’idée saugrenue d’énumérer les malheurs de la vie de Fatima, il aurait l’embarras du choix pour commencer sa liste. Rares sont les femmes de la petite République de Karatchaevo-Tcherkesse, qu’importe leur âge, qui n’ont pas cette mélancolie des gestes de celles qui savent déjà ce que la vie réserve.
Fatima ne se souvient pas de son père. Elle n’avait que sept ans lorsqu’on lui a annoncé sa mort. Elle se souvient de mots comme « cancer », « cigarettes », « hôpital », « alcool », « Dieu », « désolé », « condoléances » qui restent associés à cet événement qui n’en fut pas un pour elle.
Fatima aime à se définir comme une pragmatique. La mort de son père ne fut pas l’événement douloureux qui aurait du marquer sa vie. Elle sait juste qu’un jour il était là et que le lendemain, il avait disparu. Et cette simple vérité lui a suffi sans qu’elle n’ait eu besoin davantage d’explications. Elle a toujours pensé que d’associer des mots à un événement était une façon de nier la réalité. Et Fatima ne veut pas nier la réalité. La vie est ce qu’elle est, si on ne peut l’accepter, il ne sert à rien de vivre.
Fatima n’a pas choisi son destin. On ne choisit pas par ici. On se plie, on se soumet, on accepte et on se tait. Les codes sont posés depuis si longtemps qu’il faudrait être fou pour s’y opposer. Fou ou suicidaire. Et Fatima n’est ni l’un ni l’autre.
Fatima adore sa mère – une vieille femme toute flétrie qui ne vit que pour ses chats et les commérages des jours de marché. Fatima porte un voile, tout comme sa mère. Certains prétendent que l’Islam le lui impose. Et Fatima s’agace de cette vision rétrograde de la femme musulmane. Les Tcherkesses étaient là bien avant que le Prophète n’apparaisse et seront là bien après que les guerres de religions aient achevé de détruire ce monde. L’Islam n’est rien pour elle. C’est pour sa mère qu’elle porte le voile. Pour cette femme qui lui a légué les formes rondes de son visage et ses yeux en amandes. Pour revoir son visage, qui ressemble tant au sien, chaque matin en se regardant dans le miroir. Pour ne pas oublier celle qui lui a donné la vie. Fatima a compté chaque jour loin d’elle et ne sait pas s’il lui sera donné de la revoir un jour.
Fatima pourtant sait que son plus grand malheur est d’être née jolie.
Dans un monde où la femme n’est rien tant qu’elle n’est pas mère.
Dans un monde où les rêves se fracassent en écho contre les montagnes.
Dans un monde où le silence est devenu la règle de communication.
Dans un monde où les brumes dissimulent les larmes.
Fatima a appris à se taire et à baisser les yeux. Elle n’a pas dit un mot lorsque les hommes sont venus la chercher. Elle n’a ni crié, ni pleuré lorsqu’on l’a séparée de sa mère. Elle a baissé les yeux lorsqu’on l’a présentée à sa belle-famille et elle n’a pas desserré les lèvres quand on l’a lavée, habillée, coiffée et qu’on l’a laissée seule avec celui qui serait désormais son mari, pour cette nuit que certaines ont la naïveté d’appeler « la plus belle nuit de leur vie ».
Fatima a pris la place qui lui revenait dans cette nouvelle famille, avec laquelle il lui faudrait apprendre à vivre. La dernière arrivée, la nouvelle, l’étrangère. Elle a appris les gestes qui seraient désormais son lot quotidien. Elle a usé ses forces à laver le linge, elle a brûlé ses mains à cuisiner pour tous, elle a abimé ses yeux à coudre et recoudre, elle a développé ses charmes pour séduire un mari qu’elle n’avait pas choisi. Et elle a usé sa fierté pour plaire à sa belle-mère.
Sa belle-mère. Son seul lien désormais avec la vie. Rien ne se passe sans l’assentiment de cette femme implacable et sèche comme un morceau de Khatshapuri laissé au soleil, qu’elle doit appeler « maman » et servir en silence. Fatima sait qu’elle lui doit l’autorisation de poursuivre ses études de français et de conserver vivaces ses rêves de Quartier Latin. Et elle sait également qu’elle lui devra un jour la déception de devoir tout abandonner pour enfanter. Sa belle-mère décide de tout, choisit pour tous, distribue les bons points et les mauvais points. Elle accorde souvent des faveurs pour les retirer aussitôt. Elle mène sa maison à la baguette, organise la vie quotidienne, règne sur son royaume de belles-filles et Fatima attend toujours qu’elle lui donne l’autorisation de revoir sa mère.
Fatima ferme les yeux un court instant tandis qu’un rayon de soleil caresse son visage à travers la vitre de la salle de classe. La neige commence à fondre, les beaux jours reviennent. Bientôt, ce sera l’été, les vacances, le repos après une année d’étude. Fatima regarde sa montre, il sera là dans moins d’une heure. On est vendredi soir et, comme tous les vendredis soirs, son mari vient la chercher pour la ramener à la maison. Il lui faudra alors assurer ses taches ménagères pour toute la semaine. La liberté à un prix parfois exorbitant.
Fatima connait sa chance et ne la renie pas. En lui donnant l’autorisation de poursuivre ses études, sa belle-mère lui a surtout permis de vivre la semaine sur le campus, à l’ « obshezhitie », avec ses amies, celles qui comprennent, celles qui connaissent la valeur d’un rire. Loin des hommes et des règles.
Et son mari est un homme bien. Il la protège de la tyrannie de ses belles-sœurs, qui lui font payer ce qu’elles ont elles-mêmes vécu avant son arrivée. Il a une bonne situation et ne la force jamais, sauf quand il a trop bu.
Fatima ne songerait pas à se plaindre. Tout n’est que l’ordre naturel des choses. Elle sait que sa belle-mère fut elle-même enlevée et que ses futures filles subiront le même sort. Elle n’a jamais contesté sa situation, et sa mère n’a jamais cherché à la revoir. Que pourraient bien une jeune fille en fleur, qui s’est un jour rêvée danseuse au Moulin Rouge, et une mère adepte des commérages contre la toute puissance des clans ?
Quand on lui demande pourquoi elle ne part pas, plutôt que de subir passivement cette annihilation de son identité, Fatima a un sourire plein de mélancolie. Elle sait qu’à Moscou, les femmes sont libres. Elle sait que là-bas elle pourrait rêver de carrières, d’amours, de rires et de frivolités. Mais elle sait aussi qu’on ne revient jamais. On ne trahit pas son sang, comme on peut trahir sa vie.
Fatima est née Tcherkesse et elle l’est devenue de toute son âme lorsqu’elle a compris qu’il n’y aurait point de salut ailleurs. Alors, lorsque les étrangers la regardent étrangement, Fatima sourit. « Pour vous, je suis une femme volée, répond-elle, mais pour nous, je ne suis qu’une femme Tcherkesse, serais-je plus heureuse si j’y renonçais ? ».
Fatima traine son poids dans les rues du village en songeant à tout ce qui lui reste encore à faire avant la fin de la journée. Elle sait que sa belle-mère l’attend d’un pied ferme pour la mettre au travail. Elle sait aussi que lui déplaire reviendrait à condamner le peu de liberté qui lui reste. Alors, lorsque la fatigue l’envahit, elle se récite un poème de Rimbaud. Elle envie cet homme qui a pu écrire un jour « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », elle qui sait qu’on ne peut être Rimbaud si on est né ici.
Quelques vieilles devisent tranquillement sur la place. Une odeur de shashlyki grillés envahit l’air. Les voix des hommes, graves et soucieuses, perdues dans un souffle rauque à force de se taire, montent du café du coin. Fatima réaffirme sa prise sur son panier et marche d’un pas vif. Elle salue les femmes d’un geste sec de la tête. Les femmes détournent le regard. Tout n’est que l’ordre naturel des choses. En parler serait vain. Pourtant chacune connait et chacune sait qu’un jour une jeune fille parcourra la même route, chargée du même panier et emplie de cette même tristesse. Une jeune fille qui haïra la puissance de sa belle-mère, une jeune fille qui priera pour enfanter un fils et se mettre ainsi à l’abri du courroux de sa belle-mère. Sa belle-mère implacable et sèche, qu’elle se devra d’appeler maman mais que les autres connaitront sous le nom de Fatima. | | | À: Bardak · 14 juillet 2009 à 21:47 Re: Histoire russe Message 11 de 41 · Page 1 de 3 · 7 222 affichages · Partager J'ai lu l'histoire de Fatima ce matin. J'ai essayé d'y répondre. Vainement. Je crois que j'étais émue.
Ce serait bien de pouvoir te lire un peu plus souvent. | | | À: Mariecurry · 14 juillet 2009 à 22:30 Re: Histoire russe Message 12 de 41 · Page 1 de 3 · 7 216 affichages · Partager Merci beaucoup pour ton message.
Fatima est vraiment un sacré bout de bonne femme. Moi aussi, je lui ai demandé un jour pourquoi elle ne partait pas. Je lui ai même proposé de l'aider à obtenir un visa pour la France. Mais elle m'a répondu qu'elle avait lu un jour que les Français étaient les rois des anti-dépresseurs...alors elle n'était pas sûre qu'on soit plus heureux là-bas. Je n'ai toujours pas trouvé ce que j'aurais pu lui répondre...J'espère en tout cas qu'elle a pu continuer à étudier le français, elle était vraiment douée et passionnée.
J'aimerais bien "publier" plus souvent, mais j'écris sur un coup de coeur, au fur et à mesure que je me souviens des uns et des autres...et j'ai toujours été assez lente pour faire les choses et puis je ne suis pas écrivain, je manque sans doute d'exercice pour pouvoir faire vivre ses personnages qui ont un jour fait partie de ma vie...Comme je le disais, raconter la vie des autres, c'est difficile...et puis ce sont toujours des histoires assez "lourdes". On est toujours davantage touché par ce qui nous semble être du malheur, selon nos critères, surtout quand ceux que l'on cotoie, ne voient pas très bien où est le malheur dans tout cela. C'est pour cela que j'aime les gens ordinaires. Parce qu'ils nous font partager leur vie, qui se situe à des années lumières de la notre, avec un naturel déconcertant. | | | À: Bardak · 14 juillet 2009 à 23:26 · Modifié le 15 juil. 2009 à 12:36 Re: Histoire russe Message 13 de 41 · Page 1 de 3 · 7 211 affichages · Partager salut
eh bien tu t'en sors très bien dans cet exercice, tu laisses parler ton coeur. ce portrait de femme est très émouvant | | | À: Bardak · 14 juillet 2009 à 23:33 Re: Histoire russe Message 14 de 41 · Page 1 de 3 · 7 209 affichages · Partager Salut Miss,
Je decouvre ces deux premiers portraits a l'instant.
Je ne sais pas trop quoi dire. Les yeux humides et la gorge serree. Et ce n'est pas de la pitie, ca, je n'en ai que pour les animaux.
Avec ces mots si joliement enfiles, tu realises un peu le reve de "Fatima", en faisant raisonner ses mots et son histoire, non seulement depuis la Ville du Moulin Rouge, mais aussi dans le monde entier.
Merci... et d'autres encore...
Lilie | | | À: Bardak · 16 juillet 2009 à 7:28 Re: Histoire russe Message 15 de 41 · Page 1 de 3 · 7 162 affichages · Partager Magnifique, ce n'est peut-être pas le mot mais je n'en trouve pas d'autre. Luc | | | À: Bardak · 17 juillet 2009 à 11:22 Re: Histoire russe Message 16 de 41 · Page 1 de 3 · 7 124 affichages · Partager Et voici un autre portrait splendide.
Pour faire une belle histoire, il faut être deux : celui qui l'écrit et celui qui la lit. Si celui qui l'écrit est capable de la faire vivre par ses mots dans le cœur de celui qui la lit alors, l'histoire existe. Tu as vraiment ce don. Merci. | | | À: CatherineGil · 18 juillet 2009 à 1:47 · Modifié le 18 juil. 2009 à 11:41 Re: Histoire russe Message 17 de 41 · Page 1 de 3 · 7 110 affichages · Partager Merci à tous pour vos messages. Je suis heureuse de pouvoir faire partager un petit bout de cette Russie que j'aime tant, de ce pays souvent méconnu, devancé par une réputation redoutable qui oublie bien trop les hommes et les femmes qui en forment pourtant le socle. Et c'est bien de ces gens qui m'ont fait rire, qui m'ont fait pleuré, qui m'ont fait me sentir vivante, dont je souhaite parler au travers de ces "portraits".
J'ai essayé de retranscrire l'histoire d'Igor le plus fidèlement possible et de coller autant que faire se peut, à ce qu'il m'a raconté, à la façon pleine de poésie qu'il avait de parler de son monde et à la terrible nostalgie qui habitait cet homme qui se savait d'un autre âge. Plus évident à dire qu'à faire, surtout lorsque l'histoire est racontée en russe et que je la retranscris ensuite en français.
Igor, le nostalgique
La ville de S...fut autrefois prospère. Fondée au 15ème siècle, il ne reste de cette époque que quelques clochers d’église, seules taches de lumière dans la grisaille environnante. Avec le temps, la ville est devenue un bloc de béton en pleine déliquescence et seule la cheminée de la mine porte encore l’étendard de la grandeur industrielle passée.
Comme tous les matins, bien avant l’aube, Igor s’extirpe de son petit appartement, qu’il partage avec sa femme Irina, et traîne sa vieille carcasse à travers les rues silencieuses de la ville, savourant ces quelques instants de liberté où la ville semble lui appartenir en propre.
A mesure que ses pas l’emmènent sur ces chemins dont il connaît chaque recoin, chaque obstacle, Igor retrace l’histoire de sa ville d’adoption. Il se rappelle la prospérité d’autrefois, les étalages regorgeant de mille couleurs, les jours de marché, la douce quiétude qui enveloppait la nonchalance des passants, les visages bigarrés des migrants venus des quatre coins de l’Union chercher quelque fortune, les sourires amis, les rires tonitruants des hommes lui offrant ses premières rations de vodka.
Igor aime l’odeur du « dehors » avant l’aube. Cette odeur de frais et d’abandon. L’odeur d’une ville presque morte. L’odeur du béton qui s’effondre. Il se souvient d’avoir lu, enfant, l’histoire d’une ville fantôme, où des trainées d’activités anciennes emplissaient l’air. Il lui suffit de fermer les yeux pour réentendre le tumulte de S... à l’époque où il s’agissait encore d’un grand centre urbain.
La ville de S... n’est pas fantôme, mais elle semble avoir peu à peu glissé dans une léthargie la figeant cinquante ans en arrière. Seuls le délabrement évident de la ville et les quelques autos modernes que certains arborent fièrement sont preuves du temps qui passe.
Igor traverse la place que certains appellent encore « place du marché » bien qu’en guise de marché, il ne reste plus que les ruines des emplacements d’antan et quelques babushkas proposant aux passants les produits de leurs jardins : framboises, cassis, groseilles, canneberges, pommes-de-terre, oignons, persil, aneth...tout cela pour un prix dérisoire, valant à peine l’effort fait pour les cultiver.
Igor inspire profondément. Cela sent le foin. La campagne n’est pas loin. A l’inverse du processus artificiel qui veut que la ville prenne le pas sur la campagne, S...s’écrase peu à peu face à la nature qui reprend ses droits dans les quartiers désormais inhabités.
Le chemin de la mine n’est pas aisé à trouver. Simple chemin de terre, serpentant entre les immeubles, il est la demeure des hommes du fond qui sont les seuls à l’emprunter. Igor est un « homme du fond » et ne pourrait songer à se définir autrement. Il ne connait du jour que les galeries sombres de sa mine et le soleil n’est pour lui qu’un mythe sans consistance.
Igor presse le pas tandis qu’il s’enfonce sur le chemin de la mine. Il a déjà été en retard deux fois ce mois-ci et Mikhaïl Alexandrovich, le chef de section n’acceptera pas de troisième fois. Igor est un ancien de la mine. Descendu la première fois à l’âge de 12 ans, pour célébrer son passage dans le monde des hommes, il a commencé à y travailler à l’âge de 16 ans. Il y a 35 ans.
35 années de dur labeur dans le froid et l’obscurité. 35 années de sueur, de douleurs et de larmes. 35 années de battements de cœur à l’unisson des frères du fond.
Autrefois, nul n’aurait osé adresser un reproche à un ancien, tout Mikhaïl Alexandrovich, chef de section, qu’il soit. Mais les temps ont changé. La fraternité des hommes du fond s’est dissoute à mesure que l’activité de la mine diminuait. Ceux qui ne sont pas partis sont morts et les quelques qui restent n’arrivent plus à garder vivaces les traditions d’autrefois, quand un homme devenait homme en descendant, quand ceux du fond mouraient pour ceux du fond, quand les autres, ceux du dehors, savaient qu’attaquer l’un d’entre eux, c’était les attaquer tous.
Après que la mine eut commencé à péricliter, et que les effectifs eurent diminué, un entrepreneur du Nord arriva et racheta la mine. Il y installa des hommes à lui à tous les niveaux de la hiérarchie. Et les anciens du trou, ne furent plus que des pions avec lesquels ils jouaient.
Igor ne reconnaît plus sa mine et pourtant, il aime toujours autant la longue cérémonie, précédent le travail. L’instant où le chemin de la mine bifurque brutalement et s’ouvre devant cet ensemble industriel, tout en briques ocres, composé de centaines de petits bâtiments éparpillés sur des dizaines d’hectares et où préside, par toute sa majesté, la glorieuse cheminée de la mine. Les hommes pénètrent l’un après l’autre dans ce sanctuaire et se retrouvent à l’intendance ou dans les vestiaires. Là, dans l’ambiance glacée des matins d’hiver, ou moite des matins d’été, dans cette pièce d’un vert crasseux aux néons fatigués, dans ce lieu fait de matériaux durs comme les parois qu’ils devront attaquer au fond, les hommes quittent leurs vêtements civils pour endosser la tenue réglementaire des hommes du fond. Tout, depuis le caleçon jusqu’au bonnet est troqué pour des versions adaptées à la tâche qui les attend.
Puis dans le vacarme des machines, les hommes prennent place dans le couloir et attendent les ascenseurs, couverts comme en plein hiver, pour vaincre le froid du fond, transpirant sous les épaisseurs, attendant comme une libération, le moment où ils débouleront dans leur galerie, prêts au travail.
La descente justifie à elle seule ce qu’ils sont. Seuls les hommes du fond connaissent le sentiment de plénitude qui enveloppe chacun au moment de monter dans la cage, lorsque les grilles se referment sur leurs derniers instants d’air pur, que leurs regards s’assombrissent, que leurs épaules se voûtent et que d’hommes, ils deviennent peu à peu troglodytes. Puis l’ascenseur s’agite, grince, s’ébroue et les grands câbles glissent doucement dans des poulies rouges de rouille. La descente est longue, monotone, presque immobile parfois. Sans les quelques ampoules placées à intervalles réguliers le long du trou, on aurait presque l’impression de faire du sur place.
Et enfin, le « fond » est là. Ces hommes à la carrure impressionnante, que l’on verrait plus aisément travailler en plein air dans la rigueur du climat russe, gagnent au fond une agilité qu’on ne soupçonnait pas. La cage se vide et se disperse dans le silence des profondeurs.
Igor passe devant le poste de commande, qui sert également de lieu de vie pour ceux du fond et gagne sa galerie. Mikhaïl Alexandrovich en est encore à rassembler ses ouailles et leur assigner leurs tâches de la journée. Igor s’éloigne sans un mot, sans même un regard pour cet homme d’affaire chargé de rentabiliser l’activité. Il jouit encore de l’un des derniers privilèges des anciens, celui de choisir son poste.
Igor a choisi d’être haveur. Il est le premier à attaquer la paroi, afin de creuser une entaille destinée à faciliter ensuite l’extraction de roche. La galerie où l’attend sa machine est encore brute et seules les arabesques formées dans la paroi par sa machine, témoignent d’une activité humaine, dans ce lieu éloigné, cet étroit tombeau qu’Igor travaille par tranches successives. Quelques lampes distillant une lumière chiche ont été installées dans ce début de galerie mais ne suffisent pas et Igor est obligé d’allumer sa lampe frontale pour voir à quelques mètres de lui. La ventilation sera installée plus tard lorsque les autres viendront poursuivre le travail. Ici, la mine est encore sauvage. L’humidité et le froid percent cruellement, mais c’est l’admiration qu’il ressent qu’Igor retient de ses journées de travail, ces volutes cuivrées qui s’emmêlent le long des parois et qui semblent lui sourire. Et devant ce spectacle qui l’enchante, Igor ne peut s’empêcher de se rêver une mort d’homme du fond, enfoui à jamais dans ces antres profonds, avec pour seule sépulture ces parois veinées de rouge qui s’enfoncent à l’infini dans les profondeurs de la terre.
Igor ne troquerait sa place d’éclaireur pour rien au monde et pourtant, la haveuse, cette monstrueuse machine armée de deux bras gigantesques l’a toujours effrayé. Il y a peu, il s’en souvient, les chevaux étaient encore les meilleurs amis de l’homme du fond. Et le travail manuel, sa seule satisfaction. On avançait moins vite, mais on ressentait dans toutes les courbatures de ses muscles la force de la pierre. Les poussières de sel s’élevaient en volutes légères avant de s’écraser sur les bras fatigués des hommes. Désormais, la haveuse et ses rotatives plongent la galerie dans une fumée opaque, à peine ont-elles effleuré la roche. L’air devient vite irrespirable et saturé d’une odeur de souffre presque insupportable.
Igor travaille sa galerie sans s’arrêter, durant des heures. Les nouveaux réclament avec acharnement les pauses auxquelles ils ont droit, mais les anciens ne vivent que pour le rythme lent des blocs de sel que l’on détache et ne sauraient imaginer s’arrêter, avant la mi-journée. La haveuse d’Igor ne cesse son activité que durant les trente minutes qui lui sont nécessaires pour déjeuner. Igor abandonne alors sa galerie pour rejoindre le poste de commande, où l’attend son repas préparé la veille par sa femme Irina.
Chaque jour, à heure fixe, tous les mineurs convergent en une longue file de fantômes blanchis par le sel vers le seul lieu qui ressemble au monde du dehors, et se massent entre les consoles de commandes, les plans de la mine étalés sur la table, l’antique frigo « Saratov » et le crin-crin vieillot qui leur sert de radio pour savourer cette pause bien méritée. Les bras repliés autour de leurs gamelles, formant un rempart comme pour se protéger du monde, une vieille cuillère dans une main, un morceau de pain dans l’autre, les hommes s’enfoncent jusqu’au nez dans leur gamelle et lapent plus qu’ils n’avalent leur déjeuner. On parle peu et lorsqu’on s’exprime, on parle du travail, de la mine, du fond. Le monde du dehors est loin.
Seul Génia, un vigoureux travailleur qui ressemble davantage à une montagne de muscle au sommet de laquelle oscille une tête minuscule, mangée en grande partie par une barbe que n’auraient pas reniée les anciens, ose parler de frivolités. Il cherche depuis des années à séduire Sasha, la serveuse du seul restaurant de la ville. Il aimerait l’inviter à danser mais il se sent gourd avec ses grandes mains plus habituées à manier le concasseur que le corps fébrile de jeunes filles en fleur. On se moque de lui, on mime le ballet grotesque de son hypothétique danse, Génia se vexe et part bouder dans son coin. Oskar, un kazakh à l’humour aiguisé, sort en douce une bouteille de Samogone qu’il a ramené avec lui lors de son dernier passage chez ses parents et verse des verres généreux. Génia avale sa rasade d’une traite, laisse échapper un puissant éclat de rire et la bouteille disparait aussi vite. L’alcool est strictement interdit au fond et Mikhaïl Alexandrovich, qui vient remettre les hommes au travail, a déjà prévenu qu’il renverrait immédiatement toute personne s’adonnant à la boisson durant les heures de travail.
Igor jette un regard froid à Mikhail Alexandrovitch lorsqu’il passe devant lui pour rejoindre sa galerie. Mikhail Alexandrovitch n’est pas des leurs. Il n’est qu’un jeune imbécile, arrivé ici trois ans auparavant, armé d’un diplôme que tous le soupçonnent d’avoir acheté, bouffi d’ambition et les yeux rivés sur un livre de neo-management qui lui sert de bible. Il a appliqué à la mine tous les principes « new age » de gestion d’une entreprise, tentant maladroitement de susciter une camaraderie qui n’avait en rien besoin d’être motivée, mélangeant les équipes, déplaçant les hommes, essayant de s’en faire des amis, mais ne parlant que par chiffres et notions de rentabilité.
Igor le hait pour ce qu’il a fait de sa mine. Un lieu désormais impersonnel et froid, dont la magie ne se vit plus mais se calcule à l’aulne des bénéfices, une cicatrice nécrosée au cœur de la terre. Et les mineurs ne sont plus que les instruments, les outils parfaitement aiguisés de sa réussite. Il a fait venir des étrangers, en quête d’un bon salaire et revendicatifs qui ne retiennent du fond que le cliquetis de l’argent gagné. Il a mis fin à toutes les cérémonies qui vous faisaient vous sentir un avec la mine. Les fêtes se font désormais dehors, dans ce monde hostile qui regarde de haut les hommes du fond.
Igor le sait. Il est l’un des derniers. Ils ne sont plus qu’une poignée à se souvenir de l’avant, à vivre la mine avec toute l’ardeur dont ils sont capables, à connaître l’essence même de l’expression « homme du fond ». Les autres sont morts depuis longtemps ou sont partis ailleurs. Le monde moderne a gagné S...et les jeunes ne rêvent plus que de vies faciles, de gadgets brillants, de grosses cylindrées. La mine ne se transmet plus, elle se subit, pour ceux qui n’ont pas réussi ailleurs.
Lorsqu’il rejoint sa galerie silencieuse et sombre, loin de toute cette agitation, Igor entend pourtant encore battre le cœur des anciens. Il surprend parfois des bruits venus de l’au-delà, un éclat de rire, un coup de pioche, un cri, un bloc de sel qui tombe, une respiration saccadée, épuisée mais satisfaite, une voix chaude racontant les histoires fabuleuses de la grande famille des hommes du fond et les mythes de ceux qui trouvèrent un trésor dans les entrailles de la terre...Les volutes cuivrées qui s’emmêlent le long des parois grimacent désormais plus qu’elles ne sourient. Igor le sait. Il n’est qu’un vestige, n’éveillant plus qu’un respect lointain chez les nouveaux. Une simple relique que l’on aimerait bien remiser au placard mais qui garde en lui le souvenir de ce temps ancien où c’était la sueur des hommes qui salait la pierre. | | | À: Bardak · 18 juillet 2009 à 17:17 Re: Histoire russe Message 18 de 41 · Page 1 de 3 · 7 082 affichages · Partager Superbe. Merci pour ces 3 pépites que je viens de découvrir...
J'ai lu puis j'ai regardé ton age... (j'ai failli écrire " votre age " tellement je suis impressionné mais je me suis repris car si on commence à se vouvoyer sur les forums ce sera aussi la fin d'un certain monde !) et j'ai été encore plus impressionné, " seulement 26 ans " et tu nous écris des textes de cette qualité... Moi les mots me manquent pour écrire mon admiration...
Si tu en as d'autre, n'hésite pas... | | | À: Bardak · 23 juillet 2009 à 2:14 Re: Histoire russe Message 19 de 41 · Page 1 de 3 · 7 005 affichages · Partager J'ai essayé de retranscrire l'histoire d'Igor le plus fidèlement possible et de coller autant que faire se peut, à ce qu'il m'a raconté, à la façon pleine de poésie qu'il avait de parler de son monde et à la terrible nostalgie qui habitait cet homme qui se savait d'un autre âge. Plus évident à dire qu'à faire, surtout lorsque l'histoire est racontée en russe et que je la retranscris ensuite en français.

Un "portrait" different des autres dans la maniere dont il est peint. Mais encore une fois, tu m'as bluffee, et j'en reste  .
Bravo.
Lilie, lectrice assidue | | | À: Bardak · 23 juillet 2009 à 15:28 Re: Histoire russe Message 20 de 41 · Page 1 de 3 · 6 984 affichages · Partager Je découvre aujourd'hui ces histoires russes et... ... comme les autres, je reste muette d'émotion.
Chapeau bas. Et... encore ! encore ! | Carnets similaires sur la Russie: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 9 165 visiteurs en ligne depuis une heure! |