Ken Loach,
le cinéaste des saines colères et des films qui appuient à l'endroit où la société devenue insensible devrait hurler de douleur et de rage.
Le dernier, à voir impérativement en VO,
Sorry we missed you, formule chaleureuse à l'empathie trompeuse qui donne au cynisme des airs de sollicitude... alterne les cheminements, les états d'âme, la persévérance impuissante des 4 membres d'une famille de Newcastle.
Itinérants modernes, errants urbanisés,
déambulants mécaniques dans une ville hostile qu'ils ne regardent plus, une ville qui se nourrit de leur énergie et de leurs faiblesses.
Ces gens là ne voyagent pas ils triment, ralliant un point A à un point B sans lever les yeux de la feuille de route chronométrée qui leur tient lieu de roadbook.
Le film détaille minutieusement l'enfer du
dernier kilomètre, ce qui se passe entre une commande passée confortablement derrière son écran et son arrivée dans le temps imparti.
De plus en plus vite, de plus en plus court le temps imparti.
Ken Loach décrit sans complaisance les dérives et les excès d'un modèle social et économique. Il ne plaint pas ses personnages, acteurs aussi lumineux qu'inconnus, et ne propose pas non plus de solutions manichéennes.
Le film est poignant mais sans pathos... et surtout il laisse, il devrait laisser, songeur sur le manque d'anticipation, de vision à long terme, l'absence de réflexion et d'intelligence politique qui a permis à ces
nouveaux e.commerçants d'imposer partout où ils s'implantent leur propre mode de fonctionnement, soumis à des algorithmes, en s'affranchissant aussi aisément des contraintes, protectrices même si elles le sont de moins en moins, qui régulent le
monde du travail.
Mais si cela fonctionne aussi bien c'est aussi à
nous qu'ils le doivent... ce que le cinéaste montre avec finesse.
Nous, consommateurs pressés qui voudrions ne lever les doigts du clavier que pour aller ouvrir la porte derrière laquelle se tiendra un livreur échevelé et pressé, la tête déjà repartie vers sa prochaine livraison...