| Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Audentes · 17 mars 2014 à 18:09 · 68 photos 105 messages · 16 participants · 16 927 affichages | | | | À: Audentes · 29 mars 2014 à 19:48 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 61 de 105 · Page 4 de 6 · 2 024 affichages · Partager Impossible pour moi de résister !
Pas envie ce soir de faire un long discours (d'ailleurs je ne sais pas faire) mais juste évoquer aussi Paul Theroux, Bruce Chatwin, Peter Matthiessen, d'autres grands, que dis-je, d'immenses et remarquables écrivains qui allient avec bonheur voyages, réflexions et écriture...
Dolma | | | À: Dolma · 30 mars 2014 à 12:42 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 62 de 105 · Page 4 de 6 · 1 973 affichages · Partager La suite...
V Comme des âmes en peine
Lundi 2 juillet, l’Onda – Pietra Piana
Nous commençons la journée par gravir tout ce que nous avions descendu la veille, afin de rallier la prochaine étape par la route des crêtes. Sur l’avis de marcheurs « nordistes », cet itinéraire est à la fois plus court et plus impressionnant que son alternative, consistant à faire un large détour par la vallée. Un peu masochistes, nous préférons prendre de la hauteur, même si nos jambes sont bien décidées à nous faire payer cette audace. Après notre ravitaillement de la mi-parcours, je croule sous le poids de mon sac. Il ne s’est alourdi que de quatre kilos mais j’ai l’impression de transporter un bouc qu’on irait sacrifier au sommet de la montagne. Le décor est d’ailleurs tonitruant comme un paysage d’Ancien Testament, avec ses grandes étendues arides jetées contre des sommets hautains. Le ciel est une aquarelle peinte par un artiste fauché : un grand aplat de gris où le bleu n’a pas sa place. De temps à autre, les courants ascendants dispersent les nuées et le soleil embrase un versant, dont les milles nuances de vert et de brun tranchent vivement avec les teintes monochromes des alentours, restés dans l’ombre. Il faut voir de tels spectacles pour rougir de l’impudence de l’Homme à se penser au-dessus de la Nature.
J’ai du mal à me considérer comme un défenseur de la cause écologique. Battre les pavés en agitant de mauvais slogans, s’insurger dans des hebdomadaires à coups de manifestes bien-pensants et brûler quelques mètres cubes de kérosène pour aller réaliser un film sur les dernières forêts primaires me semblent autant de vaines entreprises qui manquent leur cible. Ces rebelles de pacotille qui font vaguement l’étalage de leur indignation sur la télévision publique m’écœurent un peu. Le fait que l’écologie ait besoin de défenseur est d’ailleurs une catastrophe en soi. Pourtant, je suis le premier à reconnaître les trésors d’imagination déployés par l’Homme pour saccager son environnement. On a longtemps cherché à déterminer ce qui distingue notre espèce du reste du règne animal. La réponse était sous notre nez : nous sommes les seuls à considérer que la Nature est une esclave à qui l’ont peut dicter sa conduite pour satisfaire nos délires de grandeur. Voilà le grand œuvre de l’homme moderne, défricher les campagnes pour ériger ses cabanes, noyer les vallées pour illuminer ses villes et asservir l’espace sans vergogne tout en remisant dans les coins les rebuts du progrès : barils d’uranium coulés en Mer du Nord et cités industrielles abandonnées quand l’espoir d’y vivre s’est tari en même temps que les ressources de leurs sous-sols. Au train où l’humanité détruit son habitat, elle n’aura bientôt plus de soucis à se faire, elle aura disparue bien avant que le soleil ne s’éteigne à court d’hélium. Les habitués du G20 sont bien embêtés. Les grandes nations occidentales se réveillent de la révolution industrielle avec la gueule de bois. Vaguement coupables, elles voudraient bien ralentir un peu l’intoxication de la pièce mais les pays émergents ne l’entendent pas de cette oreille. Avec un peu de décalage, ces millions d’êtres humains comptent bien goûter eux aussi au confort égoïste d’un monde industrialisé jusqu’à la nausée, et l’on est bien en peine de le leur refuser dans les salons de Genève et de Washington.
Assis en tailleur sur ma dalle de pierre millénaire, j’observe le spectacle offert par ses espaces que l’Homme n’a fait qu’effleurer. Ici, sa présence ne se devine qu’au sillon qu’il a tracé à travers la montagne et à une pincée de cahutes en rondins saupoudrée sur le chemin. J’ai un goût un peu amer dans la bouche, en pensant que la nature sera bientôt contenue dans des parcs – à l’image des espèces mourantes qui hantent nos zoos-, des espaces contrôlés où les badauds pourront aller s’extasier sur la grandeur d’un monde qu’ils ont condamné.
Camille parvient à ma hauteur, le visage fermé et marmonnant des malédictions à l’encontre de tous ceux, hommes ou dieux, qui ont jugé bon de répandre cette caillasse sur le chemin pour qu’on s’y casse la gueule. Nous reprenons la piste tous les deux, confiant dans l’idée que notre mauvaise humeur ne résistera pas longtemps à notre indécrottable envie d’avancer quoi qu’il en coûte. Au fil des jours, le mouvement nous est devenu nécessaire. A présent, il nous définit. Pareils aux nomades, notre existence n’a maintenant d’autre but que la progression d’une source à la suivante, d’un mont à l’autre, dans un cycle qui semble infini. Tantôt ravis, tantôt exaspérés, nous n’en gravissons pas moins les marches qui s’offrent à nous, comme des sisyphes insatiables. Chaque jour, nos repas nous trouvent assis un peu plus loin, devant un paysage encore inconnu. Notre vie est l’antithèse de celle, statique, que nous avons quittée pour suivre encore et encore ces doigts qui pointent vers le ciel. Dans ce vertige de la marche, les points de repère s’effacent. Difficile de dire si cette marche constitue une parenthèse ou si elle est au contraire une portion de cette Route métaphysique qui nous mène par le bout du nez, et que l’on interrompt à regret le temps d’un contrat et de quelques quittances de loyers. Cette expérience de la randonnée dément par sa lenteur les vertus supposées du rythme trépidant imposé par la société. Elle nous inclut dans les paysages traversés et nous permet de racheter par l’effort les kilomètres volés à la terre dans un état second. Mystique, elle nous ramène à nos débuts, à ces itinéraires louvoyants qui portaient les premiers hommes à une époque où le déplacement était synonyme de survie.
Par la transe que cette progression induit, la conscience touche du doigt un état qui la dépasse. Elle s’applique dans l’effort, s’oublie et finit par se diluer dans cette ferveur quasi liturgique. Comme Blanche de Richemont, j’accueille ces « kilomètres de marche qui valent bien des heures de prière », convaincu moi aussi de l’analogie entre ces « deux routes qui éliment l’être jusqu’à le purifier.» L’ascétisme de la route, pour exigeant qu’il soit, n’est pas dolorisme. Contrairement aux saints-brouteurs et aux stylites qui hantaient les déserts de Syrie et d’ Egypte au Vème siècle, le but de l’exercice n’est pas de mortifier un corps jugé impur. Au contraire, il est l’allié indispensable de cette odyssée qui mobilise toutes les ressources de l’être. La marche s’apparente davantage à une discipline de stoïciens, ces durs à cuire en toges de lin qui pensaient, comme Sénèque, qu’il faut avoir mordu la poussière et s’être relevé plus fier encore après chaque chute pour prétendre se connaitre un peu. Nietzsche n’aurait pas non plus boudé l’entreprise, lui qui prescrivait de prendre ses distances avec la plèbe et sa morale, pour s’en aller respirer l’air pur qui souffle au sommet des montagnes philosophiques, quitte à trébucher sur le chemin. « Fuis dans ta solitude », écrivait-il, « Fuis vers les contrées où souffle un air rude et fort. » Nous l’avons pris au mot. Pas de regret.
Au détour du sentier, comme par surprise, nous débouchons sur un plateau bosselé où quelques tentes se recroquevillent derrière de petits murets de pierre pour échapper aux bourrasques. Le refuge de Pietra Piana, à fleur de falaise, signe notre arrivée dans ce GR20 Nord austère et terrible où l’altimètre a le vertige et les accidents ne sont pas rares. Le soir, les randonneurs se retrouvent au point d’eau, comme des animaux dans la brousse. En faisant leur lessive, leur vaisselle et leurs ablutions à l’eau gelée de la source, ils s’échangent les nouvelles, dispensent les conseils et propagent les rumeurs. Les marcheurs partis de Calanzana nous dépeignent les névés à venir et les parties d’escalade qui nous attendent, non sans forcer un peu le trait, pour le plaisir de voir nos yeux s’arrondir. L’un d’entre eux nous conseille de ne pas nous lever trop tôt, afin de laisser à la neige le temps de dégeler en surface. Un programme qui nous va très bien. Lors du repas, c’est au tour de Guillaume de montrer des signes de lassitude. Du moins, c’est ce que je déduis de son mutisme et de son visage figé. Peut-être pense-t-il aux étapes à venir et à la vitesse réduite que nous lui imposons Camille et moi. A moins qu’il ne soit torturé par le souvenir de sa chère et tendre, restée en Bretagne ? Le bivouac est le moment où chacun vaque à ses occupations et peut, dans une certaine mesure, choisir de s’isoler une heure ou deux. Après huit jours de cohabitation forcée, je lui laisse bien volontiers l’espace dont il a besoin. Ce soir, nous avalons notre soupe sans mot dire, chacun retranché derrière les hautes murailles de sa citadelle intérieure. | | | À: Audentes · 31 mars 2014 à 11:49 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 63 de 105 · Page 4 de 6 · 1 920 affichages · Partager Assis en tailleur sur ma dalle de pierre millénaire, j’observe le spectacle offert par ses espaces que l’Homme n’a fait qu’effleurer. Ici, sa présence ne se devine qu’au sillon qu’il a tracé à travers la montagne et à une pincée de cahutes en rondins saupoudrée sur le chemin. J’ai un goût un peu amer dans la bouche, en pensant que la nature sera bientôt contenue dans des parcs – à l’image des espèces mourantes qui hantent nos zoos-, des espaces contrôlés où les badauds pourront aller s’extasier sur la grandeur d’un monde qu’ils ont condamné.
Nous avons la chance de pouvoir encore évoluer dans des lieux comme ceux-ci... mais effectivement, pour combien de temps ?!!! Comme dit Chnoupi, cela a déjà changé compte tenu de l'affluence des randonneurs... Il suffit de regarder le spectacle au niveau des voies d'accès pour voitures....
1+2) les fameux névés, gelés au départ de Pétra Piana jusqu'à Manganu, les bâtons son indispensables... 3) le capitellu 4) la brêche de Capitellu au centre de cette photo, entre ces petites dents ! 5) il attend son groupe qui descend... moi je vais devoir monter. 6) avec le sac, je passais juste... j'ai préféré ramper... 7) Mélo et Capitello, un moment de contemplation. 8) après la montée... la descente... sur Manganu Images attachées: | | | À: RoyalEvasion · 31 mars 2014 à 13:07 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 64 de 105 · Page 4 de 6 · 1 907 affichages · Partager Pour donner une idée de la grandeur du site : Vue du lac de Melo (photo prise du lac de Capitello), voici la presque même prise de vue proposée par RoyalEvasion. Dans le cercle rouge, le refuge sur le GR20, au pied du lac.
| | | À: RoyalEvasion · 1 avril 2014 à 10:16 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 65 de 105 · Page 4 de 6 · 1 860 affichages · Partager Mardi 2 juillet, Pietra Piana – Manganu
La journée commence à nouveau par une ascension, avec en prime la traversée de notre premier névé. Les sommets alentours sont vêtus comme pour un mariage. Timidement, presque religieusement, nous avançons sur la couche de neige qui crisse sous nos chaussures. Après quelques chutes qui ne font pas d’autres victimes que nos egos, nos pieds s’habituent à cette texture étrangère. Désormais tout à fait rassuré, je m’essaie à des glissades contrôlées qui se terminent parfois cul par-dessus tête. Il doit y avoir un dieu pour les inconscients car aucun de nous trois n’a eu besoin d’ouvrir la trousse de secours, qui n’est d’ailleurs qu’un simple ziplock contenant quelques pansements et une poignée d’antalgiques. J’apprends à reconnaître les nuances de blancs et à sonder de la pointe du bâton les zones suspectes. En procédant ainsi, j’évite de traverser la fine dentelle de glace et de neige qui cache parfois une fosse profonde de plus d’un mètre. La saison est déjà avancée et la température de fonte largement dépassée durant la journée. La montagne saigne de ses mille rigoles d’eau glacée et sur ses pentes vertigineuses, les congères à l’agonie dissimulent des pièges mortels. Le soleil de la fin de matinée martèle les crânes et brûle les rétines en jouant avec la réverbération. Enturbanné dans mon chèche, j’avance sur mon fil tendu entre feu et glace. Je dois commencer à me lasser de notre frugale nourriture de raid car l’odeur de thym sauvage réveille chez moi de vieux souvenirs de cuisine provençale tandis que les névés qui scintillent au soleil comme des œufs battus en neige me font rêver d’omelettes norvégiennes. La randonnée est un exhausteur des sens. Par elle, les couleurs paraissent plus vives, l’air plus tranchant, les odeurs plus fortes et les sensations de fatigue et de liberté plus intenses. L’exercice souligne aussi les traits de caractère. Sournoisement, l’effort ronge le vernis et met à nu les personnalités, en faisant sauter les derniers éclats de patience et de tolérance qui s’accrochaient encore malgré la distance parcourue. Guillaume, toujours en retrait, semble tenir son mutisme pour un bien précieux. Je ne peux pas lui en vouloir, le silence c’est léger et ça fait un bon compagnon quand les mots ne suffisent plus.
La marche se poursuit donc. Les heures se fondent les unes dans les autres et si ce n’était pour la subtile métamorphose du paysage, les journées pourraient sembler identiques. Dans les montées, les poumons crachent, le cœur s’emballe et les muscles crient au meurtre. Dans les descentes, si possible dans des pierriers instables, les genoux chauffent, brûlent puis flanchent quand ils estiment être allé jusqu’au bout de ce qu’on peut demander à des articulations. Chacun a ses propres astuces pour continuer malgré la douleur. Nietzsche disait que la perspective du suicide l’avait aidé à voir la fin de bien des mauvaises nuits. Moi, je triture l’idée que le refuge est juste derrière ce rocher, là-bas, et que le calvaire est bientôt terminé. Pour agrémenter la chose – et parce que, parfois, on marche aussi sur une grande plaine -, je repense à ces marches de légende dont j’ai pu lire les récits. Dans le chaos de mon cerveau anémié, Alexandra David-Néel traverse à nouveau le Tibet, bernant les chinois sous son déguisement de mendiante. Poussin et Tesson virevoltent dans l’Himalaya avec leurs sacs de 5 kgs (eux refusaient même les aiguilles à coudre !) et tracent leur tangente longue de 5000 bornes comme s’il s’agissait d’une balade de scouts. Immanquablement, en comparant leurs aventures avec la mienne, ce GR20 m’apparait comme une belle promenade dominicale. Revigoré par le défi, fouetté aux crins de ma fierté, je repars de plus belle en serrant les dents et en exhortant Camille à crier avec moi son envie d’en découdre à la face de la montagne. Notre chemin, jamais à court de surprises, dévale les versants, plonge vers des lacs de montagne puis remonte à flanc de colline, serpentant à travers les buissons et les roches pour enfin réapparaître sur une crête escarpée. Parfois, il hésite, se perd en zigzags et en circonvolutions, comme s’il cherchait à brouiller les pistes. Perplexes, il nous faut alors scruter des yeux les rochers et les souches alentours pour essayer de débusquer la balise rouge et blanche qui nous indiquera où se faufile la piste. Parfois, perdu dans ses pensées, le marcheur de tête dépasse un virage sans le voir et fait crapahuter tout le monde à sa suite sur un itinéraire bis. Il faut alors, une fois les esprits revenus à eux, faire demi-tour pour retrouver le signe manqué, avec un agacement proportionnel à la distance gratuitement parcourue.
Nous dépassons le lac de Capitello, dont les eaux sont retenues dans une vasque circulaire à mi-pente de la falaise voisine. Sur sa surface, des plaques de glace dérivent paisiblement sur le tapis bleu, piqueté du reflet des nuages. On jurerait que la terre fait de l’œil au ciel azur qui la surveille et dans ce jeu de miroir auquel participent les lacs, on est plus très sûr de savoir ce qui est en haut et ce qui est en bas. Sur les parois rocheuses, des chaînes commencent à apparaitre dans les passages ardus, signes que les choses se corsent. De sentier escarpé, le GR se transforme en via ferrata, à la différence près qu’aucune corde n’est là pour arrêter la chute du grimpeur distrait. Vient ensuite le passage de la brèche de Capitello. Pour parvenir à ce col à plus de 2100 m, il faut traverser un névé par un chemin glissant d’environ cinquante centimètres de large. A gauche : la falaise, dans laquelle est fichée une longe distendue, maigre soutien psychologique pour le randonneur. A droite : deux cents mètres d’une pente très raide à travers un glacier qui termine sa course dans un chaos de roche au pied du lac. Je me console en me disant qu’on a trouvé de pires décors pour finir ses jours. Finalement, nous passons tous trois sans encombre, agités d’un rire nerveux en arrivant au col proprement dit. Ravigotés par l’adrénaline qui court à gros bouillons dans nos veines, j’entreprends avec Guillaume une descente du névé suivant en glissade contrôlée. En appui sur les talons, genoux fléchis et pieds parallèles, nous dévalons la montagne, en dépassant à toute vitesse la colonne de randonneurs qui peinent à ajuster leurs pas dans les empreintes de leurs prédécesseurs, en bord de piste. Trop absorbés par l’aspect ludique de notre descente, nous en oublions les mois de rééducation qui nous pendent au nez en cas d’acrobatie involontaire. Par miracle, nous arrivons en bas en un seul morceau. Quelques heures plus tard, l’étape touche à sa fin alors que nous arrivons sur la plaine de Manganu sous un soleil radieux..
Après avoir trempé mes pieds dans la rivière voisine et constaté l’apparition de nouvelles phlyctènes avec une joyeuse indifférence, je retourne aider mes compagnons pour le montage du tarp. Sur la plaine, quelques vaches déambulent entre les tentes, contournant tant bien que mal les corps endormis qui jonchent l’étendue herbeuse. Des randonneurs avertis nous conseillent d’aller déposer nos sacs à dos au refuge. La zone est parait-il le terrain de jeu des renards, qui ne reculent devant rien pour faire un bon repas. Un de ces marcheurs rencontrés au hasard du sentier nous a narré les déboires d’un de ces amis, qui a eu le déplaisir de faire la rencontre nocturne d’un de ces goupils. Le mammifère s’était débrouillé pour repartir avec le saucisson qui dormait sous son oreiller, après avoir percé un trou dans la toile de tente ! Une fois notre garde-manger à l’abri, je m’assois à une table en bois et regarde le soleil sombrer derrière ses hautes murailles. J’aime ces moments de flottement propices aux causeries et à la réflexion, au noircissement de quelques pages blanches et à la contemplation. Ce soir, la montagne corse se plie à un exercice de style. Dans un jeu d’ombres et de lumières, elle fait luire ses facettes minérales dans les dernières lueurs du jour, comme pour récompenser ceux qui se sont donné la peine de lui grimper sur le dos. Le regard absent, je repense à ces instants sur les cols et les névés. Exercices de funambules, instants en dehors du temps, ces moments me reviennent par bouffées. Immobile, accoudé à ma table comme un marin au bastingage de son rafiot, je me laisse submerger par le souvenir de ces gouttes d’éternité suspendues sur une toile d’araignée. Dans le crépuscule, les monuments de pierre palabrent avec les nuages, sans se méfier du temps qui passe. Pendant ce temps, je ressasse ces quelques jours de randonnée qui nous ont mené mes compagnons et moi au cœur de ce décor tourmenté et magnifique.
Depuis notre départ, nous sommes tous les trois au régime. Cet ascétisme de la marche, à la fois diététique du corps et de l’esprit, nous montre subtilement que d’autres manières d’être au monde sont possibles. La course du temps, d’ordinaire incontrôlable, est subitement ralentie et savourée jusqu’à sa moindre goutte. C’est peut-être ça, cheminer sur les routes : mettre du gravier dans son sablier. Images attachées: | | | À: Audentes · 1 avril 2014 à 13:20 · Modifié le 1 avr. 2014 à 13:43 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 66 de 105 · Page 4 de 6 · 1 838 affichages · Partager ... encore une belle étape, et cette atmosphère magique de la fin de journée où l'on se sent enfin en paix... | | | À: Audentes · 1 avril 2014 à 13:36 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 67 de 105 · Page 4 de 6 · 1 832 affichages · Partager Dans ton récit, on ressent fort bien cet état de fatigue, hébété, zombie. On n'a même plus le courage de se booster pour imaginer la fin toute proche et penser à la joie d'avoir réussi. | | | À: Audentes · 2 avril 2014 à 18:05 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 68 de 105 · Page 4 de 6 · 1 784 affichages · Partager Toujours aussi prenant ! comme si on y était !!
Vient ensuite le passage de la brèche de Capitello. Pour parvenir à ce col à plus de 2100 m, il faut traverser un névé par un chemin glissant d’environ cinquante centimètres de large. A gauche : la falaise, dans laquelle est fichée une longe distendue, maigre soutien psychologique pour le randonneur. A droite : deux cents mètres d’une pente très raide à travers un glacier qui termine sa course dans un chaos de roche au pied du lac. Je me console en me disant qu’on a trouvé de pires décors...
Tu parles de ça, sans doute : cette photo ne m'appartient pas, mais il me semble que cela peut être ton passage en question !! quand je suis passée dans le secteur, la brume n'était pas présente... un avantage, de partir tôt !... un guide, croisé avec son troupeau m'avait dit d'être prudente... que des passages étaient dangereux... ceux qui l'on fait avaient prévu les crampons... il ne m'était pas venu à l'idée d'en prendre... Image attachée: | | | À: Audentes · 2 avril 2014 à 18:32 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 69 de 105 · Page 4 de 6 · 1 776 affichages · Partager J’apprends à reconnaître les nuances de blancs et à sonder de la pointe du bâton les zones suspectes. En procédant ainsi, j’évite de traverser la fine dentelle de glace et de neige qui cache parfois une fosse profonde de plus d’un mètre. La saison est déjà avancée et la température de fonte largement dépassée durant la journée...
En fait, je suivais la trace des personnes passées précédemment tout en voyant bien que par endroit des chevilles, des mollets avaient dû s'enfoncer plus que la normale... j'ai fini par moi aussi, passer la jambe entière, le nez planté dans la neige, écrasée par mon sac, les bras projetés à l'avant et qui heureusement n'avaient pas lâché les bâtons... plaqués au sol comme deux rails j'ai pris appui sur eux pour me redresser et m'extirper du trou, je crois que je n'ai pas réalisé sur le moment... Dès que j'ai pu atteindre les cailloux, j'ai marqué une brève pause, pris une goulée de lait montblanc et suis repartie nettement plus dans mon élément... mais Manganu n'était toujours pas en vue... De toutes ces journées de marche, la dernière heure était la pire ! Contrairement à toi, j'avais de quoi me requinquer à l'arrivée... je n'en aurais fait cadeau à personne !!! Image attachée: | | | À: Audentes · 3 avril 2014 à 1:22 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 70 de 105 · Page 4 de 6 · 1 732 affichages · Partager C'est quoi ce délire de ne plus pouvoir faire de bivouac hors des refuges ? Si cela est vrai alors ce GR 20 n'a de GR que le nom. Quand bien même si cela est officiellement interdit il suffit de s'éloigner de quelques kilomètres du sentier et se cacher. | | | À: Voyageur1606 · 3 avril 2014 à 8:49 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 71 de 105 · Page 4 de 6 · 1 710 affichages · Partager Ce n'est pas un délire mais une réalité : il est interdit de bivouaquer sur tout le territoire du parc régional, donc le long du GR20 qui est dans ce parc. Bien sûr, on peut le faire en se cachant mais il faut savoir que les gardes et certains guides assermentés veillent. Et ça coûte cher si l'on se fait prendre. Autorisé, interdit ou toléré : il n'y a aucune règle ou directive pour ce sujet sur les sentiers de grande randonnée. | | | À: RoyalEvasion · 3 avril 2014 à 18:22 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 72 de 105 · Page 4 de 6 · 1 680 affichages · Partager il me semble que cela peut être ton passage en question
C'est tout à fait le passage que tu as illustré. J'y suis allé en fanfaronnant, fierté oblige, mais je l'ai fini avec les jambes en coton... Certainement un des passages les plus risqués du parcours !
La suite !
Mercredi 3 juillet, Manganu – Bergerie de Radule
Après une nuit qu’aucun renard n’a eu le cœur de venir troubler, nous chaussons nos godillots humides de rosée pour retourner les râper contre les pistes caillouteuses qui nous attendent. Comme chaque jour, les premières heures de marche du matin me trouvent dans un état proche de l’euphorie. Soufflant comme une forge et battant l’air de mes bâtons, j’avale les kilomètres comme Balzac son café les nuits d’écriture. A la façon de ces pèlerins fanatiques qui préfèrent courir après leur salut plutôt que de l’attendre le cul vissé sur un banc d’église, je marche vers mon but avec la vague intuition que le chemin qui y mène en constitue la véritable essence. Apre et magnifique, la progression sur le sentier tient de la romance japonaise. Une recette douce-amère dans laquelle l’attente et les moments creux surprennent par leur intensité. Partis légers pour éviter d‘être écrasé par le poids de l’inutile, nous vivons tous trois dans un dénuement précieux. Repas à même le sol, toilette à l’eau glaciale des refuges et journées vouées à arracher à la montagne la distance qui nous sépare du prochain bivouac. Comme Nicolas Bouvier, « nous nous refusons tous les luxes, sauf le plus précieux : la lenteur. » La marche nous impose son rythme, les errances de notre sentier d’altitude décident pour nous à quelle heure et dans quelles dispositions d’esprit nous atteindrons le lieu où nous pourrons planter la tente et enfin nous recroqueviller contre l’écorce de notre vieille planète.
Dans la forêt près de Castel di Vergio, le chemin hoquette d’une vallée à la suivante. Imperceptiblement, la distance entre moi et mes compagnons de route s’étire. Chacun met à profit ces instants de silence et de paix pour réfléchir, méditer ou simplement avancer. Je m’aperçois peu à peu qu’en randonnée, le groupe avec lequel on voyage a ses rouages, une mécanique qui lui est propre. Ses membres se fondent dans un système qui les enveloppe, une entité qui les représente tous à la fois. Parfois, la symbiose est telle que l’individualité devient une notion floue, chacun tirant sa force de cette énergie commune qui semble inépuisable. Mais quand le moteur a des ratés, les membres du groupe balancent entre deux options : tenter une réparation périlleuse qui peut précipiter la fin du voyage ou choisir d’ignorer les grincements de la machine et cingler vers la destination en priant pour qu’elle tienne jusque-là. Notre équipée n’échappe pas à la difficulté de vivre ensemble. Premier écueil : la malédiction du trio, une combinaison qui sied mal aux longues échappées. Les triumvirats de la Rome Antique aurait dû nous mettre la puce à l’oreille : trois, c’est toujours un de trop. Pour couronner le tout, notre groupe compte deux fortes têtes : la mienne et celle de Guillaume. Lui continue sur sa lancée et persiste dans son vœu de silence. Un peu déçu, je le laisse faire, n’ayant après tout aucun grief contre les règles monastiques, même si mon admiration va aux trappistes. Des fantasmes de voyage solitaire me surprennent au détour du chemin, égoïstes. Voyager à plusieurs a pourtant ses atouts. Ne pas porter seul le poids des échecs et partager l’ivresse de la victoire permet de se libérer l’esprit, de se consacrer totalement à l’odyssée en cours. Bien accompagné, les obstacles de la route apparaissent dérisoires. Dans le lot, il y en a toujours un qui saura s’en moquer et entraîner les autres à sa suite. Marcher accompagné c’est aussi construire une histoire commune. Les souvenirs, douloureux comme extatiques, sont un ciment puissant. Seul, on est parfois démuni devant le spectacle du monde.
Rétifs à l’idée de retrouver la cohue des refuges, ces campings estivaux pour montagnards philanthropes, nous faisons à nouveau halte dans une bergerie. Cette fois, le gérant a bien compris la manne financière que représentent les randonneurs. Le corse blasé qui nous accueille a le front haut et les joues ravinées comme le paysage qui l’a vu naître. Quand nous lui demandons l’hospitalité pour la nuit dans un style très XVII°, il empoche sa dîme en marmonnant et nous envoie d’un air las planter notre tente dans un recoin de son terrain. Accoudé à une table noircie par la sueur et les repas d’un millier de vagabonds, je sirote un thé en observant le soleil se jeter des falaises. Au sommet des reliefs escarpés qui nous surplombent, quelques chèvres gambadent furieusement, se poussent et sautent de rocher en rocher avec de grands bêlements apeurés. Muets comme de vieux soudards qui en auraient trop vu, nous grignotons tous trois un fromage de brebis acheté au berger taciturne. Le crottin est aussi sec que celui qui l’a façonné mais son prix au kilo approche celui de la truffe. Nous n’en continuons pas moins de le mâchonner avec l’air pensif, en nous laissant gagner par la sérénité des soirs d’étape.
Deux garçons venus du Nord font halte à la bergerie. La discussion démarre aussitôt. En ville, il faut parfois attaquer la glace au piolet pour la briser et entamer un échange mais la route, elle, rapproche ceux qui la parcourent. Sur le chemin, pas de chichis : tout voyageur est potentiellement porteur d’information qui peuvent aider à franchir les obstacles à venir. Cet autre que l’on croise est peut-être celui qu’il faudra aiguiller sur le sentier ou bien celui qui nous tirera d’un mauvais pas. Tous égaux devant la force aveugle de la nature et les aléas de l’aventure. Il faut marcher pour comprendre ce que l’Ancien Testament entend par « prochain » : le concept doit être vu avec des yeux de nomade. Les deux compères nous brossent le tableau de ce qui nous attend avant notre arrivée à Calanzana, d’où ils sont partis. Ils nous avertissent de quelques passages délicats « où il faut mettre les mains » et nous vantent les mérites d’un troquet près d’une ancienne station de ski où l’on sert de la Petra à la pression. En échange, Camille et moi les rassurons sur les étapes du Sud, certes plus longues mais beaucoup moins ardues que celles qu’ils ont abattues depuis leur départ. En voyant repartir le duo, je me sens jaloux de leur cohésion. Indifférent à nos palabres, Guillaume noie sa mélancolie en feignant une sieste sur un banc. Ce soir-là, il préfère dormir sous l’auvent de la bergerie plutôt qu’avec nous dans la tente. Sur mon carnet couvert de pattes de mouches, je note un proverbe arabe dont je me souviens tout coup : pour connaître ton ami, voyage avec lui. Image attachée: | | | À: Audentes · 4 avril 2014 à 11:07 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 73 de 105 · Page 4 de 6 · 1 639 affichages · Partager Bonjour Benji ! Je suis ce feuilleton et ton écriture avec gourmandise ; tout est si juste !!! je reconnais que cela a été du luxe de manger qq fois à l'intérieur, au chaud, vous en avez d'autant plus de mérite.
1) les bergeries 2) la seule façon de ne pas se faire trouer la tente et mordiller le sac, au Vergio... Images attachées: | | | À: RoyalEvasion · 6 avril 2014 à 11:40 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 74 de 105 · Page 4 de 6 · 1 555 affichages · Partager Nouvel épisode, avec un peu de retard..
VI Entre Terre et Ciel
Jeudi 4 juillet, Radule – Tighjettu
Nous plions la tente dès que le soleil la chauffe assez pour autoriser les larves que nous sommes à sortir de leurs cocons synthétiques. Comme chaque jour, le petit-déjeuner se prend en compagnie d’un horizon hérissé de crêtes ensanglantées par la lumière du matin. Encore mal réveillé, je tutoie la montagne en faisant infuser les souvenirs de la veille dans un thé brûlant. Camille se chauffe les mains autour de la flamme sifflante du réchaud. Guillaume nous a rejoint et avale son muesli en silence, avec le même air énigmatique qu’il trimbale depuis trois jours. Une fois le dernier sac bouclé, nous retrouvons la piste, rugueuse et familière. Sous nos pas, la Terre déroule une succession de pentes poussiéreuses bordées de dalles rocheuses incandescentes. La tête protégée par mon chèche, je crapahute tant bien que mal avec la sensation d’être une poupée jetée dans les escaliers par un gamin boudeur. Dans la chaleur de four de la mi-journée, les névés dégoulinent des promontoires rocheux comme un lait maternel, abreuvant la vallée de leurs torrents. Au fond de ces cuvettes, la végétation s’ébroue dans une euphorie printanière. Les pins, soldats téméraires, montent à l’assaut des contreforts, se risquent à découvert puis cèdent finalement du terrain face aux sommets inhospitaliers ratissés par les bourrasques. Nous marchons à la frontière de ces deux mondes, végétal et minéral, en nous laissant ballotter par les courbes du chemin. Cela fait plusieurs jours déjà que je ne le combats plus et m’abandonne à ses lacets, oscillant entre ciel et terre au gré de ses caprices. La marche est une vie qui choisit pour vous par quels hauts et quels bas il faudra passer. Rien ne sert de se dresser contre les obstacles que la nature a placés sur le parcours. Dans ces contrées, il faut faire sienne l’acceptation stoïcienne. Sur les monticules de pierre dressés par les voyageurs pour indiquer la direction à suivre, il faudrait graver de la pointe du couteau l’ Amor Fati nietzschéen, ainsi ces cairns seraient aussi des guides philosophiques.
De temps à autre, des silhouettes sveltes nous dépassent en courant. Un fracas de pierrailles, un tourbillon de baskets multicolores et l’odeur poivrée de la transpiration qui colle aux lycras : ce sont les adeptes du trail qui expédient leur GR20 en quelques jours. J’ai du mal à comprendre ces sportifs qui traversent la montagne sans la voir, absorbés dans leur course contre la montre. Eux cherchent à gagner du temps, moi je cherche à l’arrêter : deux visions du monde se rencontrent le temps d’une seconde et d’un hochement de tête poli.
L’après-midi, c’est à celui de nous trois qui apercevra le premier le refuge vers lequel nous dirigeons nos pas depuis le matin. Faux sommets et détours trompeurs piétinent nos espoirs déçus et quand, ivres de fatigue, nous parvenons enfin à un bâtiment encerclé par les tentes, c’est pour réaliser qu’il s’agit en réalité d’une énième bergerie qui arrondit ses fins de mois – ou les double – en accueillant les promeneurs. Notre vrai point de chute, lui, est arrimé à mi-pente de la montagne qui nous toise d’un air narquois. Les touaregs se méfient des djinns, ces démons qui hantent le désert et déplacent les puits pour se jouer des hommes. Peut-être notre chemin traverse-t-il le royaume de quelques génies de la montagne, bien décidés à se venger des libations que nous avons négligées de leur offrir. Nous ne transportons pas d’alcool, les esprits du lieu devront donc se contenter de l’eau de cuisson des pâtes, pieusement répandue sur le sol inégal pour apaiser leurs humeurs.
Le refuge de Tighjettu se cramponne à la montagne comme une moule à son rocher. De loin, il semble prêt à dégringoler à chaque instant dans un grand fracas de poutres brisées. L’aire de bivouac est saturée de tentes. Nombreux sont ceux à vouloir se mesurer à l’étape mythique du Cirque de la Solitude. Par esprit de contradiction, je monte notre abri à l’écart, bien décidé à profiter de cette atmosphère de kermesse pour passer inaperçu et éviter de payer notre écot aux gardiens. Après une douche froide et une lessive faite sans grande conviction – « mouillé c’est lavé, plié c’est repassé » dira un trekker croisé au point d’eau -, je profite des dernières heures du jour pour griffonner dans mon carnet, accroupi sur un gros rocher. La vue sur la vallée est belle à s’en crever les yeux. A travers un air pur et tranchant comme du cristal pilé, des sommets distants de plusieurs dizaines de kilomètres apparaissent dans le lointain et semblent planter leurs crocs dans un ciel hémorragique. Autour de nous, les parois jouent à attraper les reflets écarlates du soleil moribond, alors que les randonneurs se préparent à la nuit qui s’annonce.
Le vent charrie des bribes de conversation en anglais et en espagnol, en même temps qu’une atmosphère de camp de base international. Vaguement inquiet, je pars avec Camille à la pêche aux informations. Le Cirque est-il si terrible qu’on veut bien le dire ? « Un cauchemar », nous confirme avec un air hagard un couple qui en revient, « largement faisable », tempère un septuagénaire jovial rencontré un peu plus loin. Ce dernier, le plus vieux marcheur que nous croiserons sur le trail, fait danser une moustache de neige en nous détaillant amoureusement la grimpe qui nous attend. L’œil plein de malice, il nous explique avoir entendu ses genoux craquer dans les descentes mais balaie d’une main la terreur sacrée qui entoure l’épreuve : « Pour de jeunes loups dans votre genre, ça ne posera aucun problème si vous faites attention où vous mettez les pieds ! ». Ce retraité au corps affûté et aux gestes précis dispense les sourires comme Jésus les pains, par une sorte de miracle qui échappe à la logique et va à contre-sens de l’air du temps. Il y a un je-ne-sais-quoi de vertigineux chez ceux qui ont beaucoup marché, une sorte de vitalité sauvage et l’émanation d’une volonté qui cherche encore ses limites. Ces hommes ont tellement fait l’expérience de la liberté qu’ils ont fini par la contracter comme un virus et à la répandre autour d’eux. A une époque où le temps est devenu de l’argent et la logique une sorte de divinité à laquelle il faut sacrifier, ces électrons libres rappellent par leur existence même qu’il existe un monde par-delà la raison et la rentabilité. De tels personnages sont anachroniques, brossant la Terre à rebrousse-poil en renvoyant les hommes aux vertus du nomadisme et en rétablissant la liberté au rang des devoirs. Ce faisant, ils filent entre les doigts de la société et en dénoncent les dérives bien mieux que s’ils avaient choisi de battre le pavé en crachant dans un mégaphone et en agitant des pancartes. Des individus de cette trempe ? Il faudrait les faire venir dans les écoles.
La nuit étoilée finit par s’abattre sur la montagne, l’enveloppant de son manteau de silence. Au pied du refuge, j’avale une soupe avec mes compagnons de route tandis qu’autour de nous, chacun meuble le temps comme il peut : jeux de cartes, discussions à voix basse ou méditation vespérale en luttant contre l’air mordant qui engourdit les membres. Au-dessus de nous, des accords de guitare commencent à retentir, rapidement suivis par des chants en catalan. Un marcheur parti du Nord m’explique qu’il s’agit d’une petite troupe de basques espagnols qui marchent vers Conca et improvisent des concerts le soir venu. Cela fait trois jours qu’il les retrouve de refuge en refuge et ne s’en lasse pas. Peu à peu, la musique attire les randonneurs comme un feu de camp. Les voix d’hommes et de femmes s’invectivent, se répondent et s’entremêlent, jouant avec le rythme imposé par les coups de tambourin et la mélodie de la sèche qu’on gratte furieusement. Dans la tradition des tziganes d’Europe et de ces autres peuplades que l’immobilité rebute, ils remplissent la nuit avec des histoires vieilles comme le monde qui parlent d’amours impossibles et de destins foutus. Leur musique a quelque chose de sauvage et de mélancolique, un parfum archaïque de veillées hors du temps qui parle directement à l’âme en usant d’un langage universel : celui des voyageurs, des pèlerins et des vagabonds pour qui la route constitue le seul monde qui vaille, le seul qui leur accorde une place. Au refuge, les uns tapent du pied tandis les autres écoutent religieusement ces saltimbanques célestes bercer la montagne jusqu’à ce qu’elle s’endorme. | | | À: Audentes · 7 avril 2014 à 16:55 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 75 de 105 · Page 4 de 6 · 1 490 affichages · Partager « largement faisable », tempère un septuagénaire jovial rencontré un peu plus loin. Ce dernier, le plus vieux marcheur que nous croiserons...
Tout à fait vrai d'après ce que j'ai pu constater. J'aurais juste craint de le faire sous une bonne pluie... comme sur les dalles rocheuses ; certainement plus glissant...
...lessive faite sans grande conviction...
Maintenant il y a de la laine mérinos qui circule et on est pas obligé de laver tous les jours, cela ne sent même pas !! je teste les tee shirts et les chaussettes pour le prochain départ...
Ces hommes ont tellement fait l’expérience de la liberté qu’ils ont fini par la contracter comme un virus et à la répandre autour d’eux. A une époque où le temps est devenu de l’argent et la logique une sorte de divinité à laquelle il faut sacrifier, ces électrons libres rappellent par leur existence même qu’il existe un monde par-delà la raison et la rentabilité. De tels personnages sont anachroniques, brossant la Terre à rebrousse-poil en renvoyant les hommes aux vertus du nomadisme et en rétablissant la liberté au rang des devoirs. Ce faisant, ils filent entre les doigts de la société et en dénoncent les dérives bien mieux que s’ils avaient choisi de battre le pavé en crachant dans un mégaphone et en agitant des pancartes. Des individus de cette trempe ? Il faudrait les faire venir dans les écoles.
plutôt d'accord avec toi ! c'est pourquoi, lorsque je vadrouille, je tente de faire au plus simple... un peu dans le même esprit... mais j'ai encore des leçons à prendre...
Cela fait trois jours qu’il les retrouve de refuge en refuge et ne s’en lasse pas.
J'aurais aimé ça, moi aussi !! 1-2) la moule  À + pour suivre les prochaines décriptions toujours pleines de poésie... Images attachées: | | | À: RoyalEvasion · 9 avril 2014 à 13:02 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 76 de 105 · Page 4 de 6 · 1 428 affichages · Partager J'ai entendu parler de cette fameuse laine miracle. Son prix prohibitif et mon scepticisme chronique me l'ont fait éviter jusque là mais il se pourrait bien que je tente le coup quand même, un de ces quatre...
Courage, le dénouement approche.
Vendredi 5 juillet, Tighjettu-Asco
Au-dessus de Tighjettu, les crêtes se perdent dans les nuages à plus de 2000 mètres. Muets comme trois hobbits devant leur Montagne du Destin, nous commençons notre ascension en escaladant les dalles de grès et les pierriers. En contrebas, l’hélicoptère vient ravitailler le refuge. J’éprouve une sorte d’euphorie à l’idée de me trouver au-dessus de la course d’un engin volant. Hors d’haleine, nous atteignons finalement la Bocca Minuta, plus haut col du parcours à 2218m. Sur une corniche venteuse, nous contemplons le gouffre qui s’étend devant nous. E Cascettoni, le fameux Cirque de la solitude nous tend ses bras et semble nous inviter à un voyage à la Jules Verne. Il est trop tard pour renoncer. Nous nous engageons dans les entrailles du monstre. Des pentes abruptes s’élancent vers des abîmes vertigineux et le sentier ne consiste plus guère qu’en une succession de balises bicolores jetées d’un coup de pinceau pressé sur les solives de cette cathédrale de pierre. Pour descendre, il faut faire appel aux ressources simiesques du corps humain et désescalader les parois en se cramponnant aux chaînes fixées dans la roche. Dévisser ici équivaut à tomber du haut d’un grand immeuble en rebondissant sur tous les balcons. Echo et Eole se disputent ce désert de pierre, véhiculant au gré de leurs envies les messages des grimpeurs qui se préviennent mutuellement de la chute d’une pelletée de gravats. Après avoir descendu le long d’un versant aride, nos pieds se posent enfin sur un petit sentier qui serpente entre les roches. Un peu plus loin, nous traversons d’un pas prudent un névé de plus qui pleure en silence le départ de l’hiver. Une fois de l’autre côté de la cuvette, il faut songer à remonter. Sur les murs qui nous font face, les randonneurs sont autant d’araignées multicolores qui progressent tant bien que mal sur leur itinéraire vertical. L’escalade commence. Etreinte de la roche, à la fois massive et fragile, qui menace de tuer son amant au moindre faux pas. Danse des corps qui semble ne vouloir jamais finir. Plus haut, entre deux arêtes tranchantes, le bleu du ciel semble s’agrandir peu à peu, tandis que le vent fouette à nouveau les visages.
Soudain, après un dernier repli minéral, une trouée de ciel : nous sommes arrivés au Col Perdu. Deux ados aux casquettes vissées à l’envers nous regardent passer, tenant en main un téléphone qui dégueule en grésillant une soupe de mauvais rap. Eux aussi semblent un peu étonnés d’être là. La pause est courte. Je repars en tête, le regard abimé dans la contemplation de cette vallée aux airs de parc national américain, avec ses falaises rouges striées du vert émeraude des conifères. Un immense tapis de pierres instables bruisse sous nos pas dans la descente. J’ai l’impression de trébucher dans la vaisselle brisée par un couple divin un jour de scène de ménage. Dans ce paysage lunaire, quelques petites vasques d’eau glacée à la surface tranquille attendent qu’on veuille bien avoir l’amabilité de les évaporer. Nos jambes cavalent toute seules à présent, complètement dissociées de nos esprits engourdis, De temps à autre, la conscience refait surface quelques instants, et s’étonne presque du changement de décor. On dirait un petit théâtre de marionnettes où l’arrière-plan change à la vitesse de l’éclair, le temps que le spectateur somnolent cligne des yeux.
Après une trouée au milieu des sapins, le chemin se jette dans un grand couloir dégagé, tapissé de graviers. En bas des pistes, l’ancienne station de ski du Haut Asco ressasse le souvenir de sa gloire passée et se console en accueillant les touristes estivaux. Je plante la tente avec Camille à un jet de pierre du refuge, puis nous partons à la recherche de ce demi de Pietra bien frais dont les deux marcheurs de Radule nous avaient vanté les mérites rédempteurs. Le barman, regard minéral et barbe énigmatique, chasse une vache pour nous permettre de trouver une place sur la terrasse. Repos des braves et énième entorse à notre « GR20 en autonomie ». Je profite de l’instant, à peine troublé par l’absence de Guillaume qui de toute façon compte ses mots comme s’ils lui coutaient chacun cent coups de fouets. De loin, je le vois téléphoner en faisant les cent pas. Ce n’est pas souvent que le portable accroche un réseau sur le GR20, alors il faut en profiter. Le mien est éteint et boude au fond de mon sac : poids mort que ma mauvaise conscience m’a convaincu d’emporter. Vaguement habitué à ce qu’on me reproche mon sale caractère, je me repasse le film de ces derniers jours en essayant d’identifier de quelle décision, phrase ou geste j’ai bien pu me rendre coupable pour me foutre ainsi mon meilleur ami à dos. Agaçé de ne pas trouver, je lève le coude et essaye de me convaincre que ça m’est égal, sans y arriver non plus. Derrière le bar, l’asphalte chauffe au soleil. Vile tentatrice. Il nous suffirait d’attendre qu’un client du restaurant rejoigne sa voiture, de lui faire les yeux doux en boitant un peu, et nous voilà en route pour la vallée. Plus de douleur, plus de fatigue, plus d’amitié qui s’effiloche et finit par ne plus être mettable, comme un vieux vêtement trop porté mais qu’on se refuse à jeter. C’est quelque chose, les sentiments. Je me secoue la tête : non. Pas d’abandon. Continuer coûte que coûte. J’ai au moins cette fierté-là. Mais pour combien de temps encore ? Images attachées: | | | À: Audentes · 10 avril 2014 à 16:45 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 77 de 105 · Page 4 de 6 · 1 376 affichages · Partager Classé au top 20 des meilleurs treks au monde selon le National Geographic et numéro un des 10 plus belles randonnées pour le Lonely Planet,
Je ne trouve pas si sauvage que ça ce GR 20. Tout est bien balisé, on est bien aidé tout le long du parcours. Il y a des treks beaucoup plus sauvage et plus engagé ailleurs dans le monde. Je trouve ce classement abusé à l'echelle mondiale, peut être juste en France. | | | À: Voyageur1606 · 10 avril 2014 à 18:47 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 78 de 105 · Page 4 de 6 · 1 354 affichages · Partager Pour ce classement, il faut voir quels sont les critères ! Pour moi, si c'est la nature et la beauté des paysages, c'est dans les 10. Et dans l'accueil général (refuges), c'est en fin de peloton. | | | À: Chnoupi · 10 avril 2014 à 18:50 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 79 de 105 · Page 4 de 6 · 1 350 affichages · Partager Pour moi, si c'est la nature et la beauté des paysages, c'est dans les 10. Et dans l'accueil général (refuges), c'est en fin de peloton.
Même coté nature et paysages c'est quoi la Corse par rapport aux centaines de trek himalayiens, des Andes ou même de l'atlas marocain et bien d'autres endroits ? La on parle du top 10 mondial c'est pas rien. Ils ont reçu des subventions de l'office du tourisme corse Lonely Planet ou quoi. | | | À: Voyageur1606 · 10 avril 2014 à 18:59 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 80 de 105 · Page 4 de 6 · 1 334 affichages · Partager C'est vrai mais comme je l'écris, ce n'est que mon avis et selon le peu que je connaisse. C'est aussi ce qu'en pensent de nombreuses personnes qui ont fait le GR20 mais peut-être qu'elles sont comme moi. Je serais curieux de savoir comment ils ont fait ce classement ! | Carnets similaires sur la Corse: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 4 593 visiteurs en ligne depuis une heure! |