| Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Audentes · 17 mars 2014 à 18:09 · 68 photos 105 messages · 16 participants · 16 929 affichages | | | | À: Voyageur1606 · 10 avril 2014 à 19:22 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 81 de 105 · Page 5 de 6 · 1 470 affichages · Partager Je ne trouve pas si sauvage que ça ce GR 20.
Tu noteras qu'à aucun moment Le lonely comme le national geo ne font intervenir l'aspect sauvage des parcours en question pour expliquer leurs classements...
Ceci étant dit, je suis assez d'accord pour dire que ce genre de top lists, hautement subjectives, n'a pas grande valeur. La problématique, c'est qu'ils sont connus du grand public et que le GR20 reste auréolé d'un certain prestige, en France comme à l'étranger : en témoigne la fréquentation du sentier et le nombre de nationalités qu'on peut y retrouver. C'est une des raisons pour laquelle j'ai voulu aller voir ce qu'il en était de mes propres yeux.
Il faut aussi se rendre compte que la "sauvagerie" de la rando ne présage en rien de sa difficulté réelle. L'appalachian Trail, par exemple, est balisé tout du long et emprunte des sentiers bien délimités. Mais pour le trouver facile, il faut quand même s'être tapé les 6 mois de marche qu'il demande avec le sourire aux lèvres : pourquoi pas, mais je demande à voir. | | | À: Audentes · 10 avril 2014 à 23:30 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 82 de 105 · Page 5 de 6 · 1 447 affichages · Partager Il nous suffirait d’attendre qu’un client du restaurant rejoigne sa voiture, de lui faire les yeux doux en boitant un peu, et nous voilà en route pour la vallée. Plus de douleur, plus de....
si près du but !!! impensable ! Images attachées: | | | À: Voyageur1606 · 11 avril 2014 à 0:11 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 83 de 105 · Page 5 de 6 · 1 431 affichages · Partager Tu n'as pas tort. A l'échelle mondiale c'est une infime partie de ce qu'il y a à découvrir avec mille et une façons de les découvrir. Ce qui pour certains est un défi, pour d'autres cela reste une promenade (Killian Jornet 32 h 54'02''...) mais qu'importe c'est ce que l'on en garde au fond de soi, son expérience, ses plaisirs, ses difficultés, les rencontres... qui est important. | | | À: RoyalEvasion · 11 avril 2014 à 0:13 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 84 de 105 · Page 5 de 6 · 1 427 affichages · Partager Moi aussi j'ai tremblé et relu ce passage ! Non, il ne va pas nous laisser au bord du chemin, on en veut encore de ses récits... Sa suite, je l'attends comme ma "dose" | | | À: RoyalEvasion · 11 avril 2014 à 0:16 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 85 de 105 · Page 5 de 6 · 1 424 affichages · Partager "qu'importe, c'est ce que l'on en garde au fond de soi, son expérience, ses plaisirs, ses difficultés, les rencontres... qui est important." Poète (ou poétesse) ? C'est joli ce que tu écris là ! | | | À: Chnoupi · 11 avril 2014 à 0:19 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 86 de 105 · Page 5 de 6 · 1 424 affichages · Partager je suis sous le charme du récit, j'en redemande moi aussi !!! | | | À: Chnoupi · 11 avril 2014 à 0:37 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 87 de 105 · Page 5 de 6 · 1 422 affichages · Partager "qu'importe, c'est ce que l'on en garde au fond de soi, son expérience, ses plaisirs, ses difficultés, les rencontres... qui est important." Poète (ou poétesse) ? C'est joli ce que tu écris là !
bonsoir Pat ! non, juste je pense que chacun son rythme, ses limites... pas besoin de surenchères dans la distance et l'exotisme... pour se faire plaisir. Beaucoup de destinations à la mode, alors que la plupart connaissent très mal la France... Bien le bonjour aux jurassiens  tu me donneras des nouvelles... | | | À: Chnoupi · 11 avril 2014 à 8:51 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 88 de 105 · Page 5 de 6 · 1 402 affichages · Partager Pour ce classement, il faut voir quels sont les critères ! Pour moi, si c'est la nature et la beauté des paysages, c'est dans les 10. Et dans l'accueil général (refuges), c'est en fin de peloton.
Tout à fait d'accord!
Pour le dépaysement, le choc culturel, les contacts avec la population, les adeptes de la marche ou du trekking trouveront facilement d'autres endroits fabuleux de par le monde mais pour la beauté des paysages et son côté sauvage (on ne traverse aucun village sur le parcours) j'avoue que le GR20 m'a fait une très forte impression. Pour ce qui est des difficultés "techniques" je pense que même s'il n'est pas à la porté de tout le monde on l'a un peu surévalué quand même! | | | À: Djalma · 11 avril 2014 à 8:55 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 89 de 105 · Page 5 de 6 · 1 394 affichages · Partager C'est bien dommage pour l'image de "l'accueil corse" et pour ceux qui savent - encore - recevoir dans certains refuges, gîtes ou autres le long du GR20 ou autre ! Je pense que c'est pareil partout, il faut malheureusement accepter mais sans courber l'échine. | | | À: Chnoupi · 11 avril 2014 à 9:18 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 90 de 105 · Page 5 de 6 · 1 385 affichages · Partager C'est bien dommage pour l'image de "l'accueil corse" et pour ceux qui savent - encore - recevoir dans certains refuges, gîtes ou autres le long du GR20 ou autre !
Je n'ai pas souvenir d'un mauvais accueil dans les refuges mais j'ai juste été surpris qu'il n'y ait pas de couvertures! Sinon pour l'accueil en Corse en général j'ai tjs été favorablement surpris. Pour ma part il a tjs été meilleur que partout ailleurs en France.Je dirais même qu'en général les Corses sont plus hospitaliers que les continentaux. Il est vrai que mes séjours dans l'île ont eu lieu hors vacances d'été. | | | À: Djalma · 11 avril 2014 à 9:30 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 91 de 105 · Page 5 de 6 · 1 379 affichages · Partager Pour moi qui habite en Corse, ça fait plaisir de lire ta réaction ! | | | À: Chnoupi · 11 avril 2014 à 9:35 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 92 de 105 · Page 5 de 6 · 1 377 affichages · Partager Je veux bien admettre qu'il y ait eu une part de chance mais j'ai presque tjs eu de très bon rapports avec les Corses que ce soit en montagne ou en bord de mer. Je n'en dirais pas autant côté Provence! | | | À: Djalma · 11 avril 2014 à 14:38 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 93 de 105 · Page 5 de 6 · 1 340 affichages · Partager Quant à moi, je n'ai jamais été mal reçue et n'en garde qu'un très bon souvenir. Je les ai parfaitement en mémoire tous. Juste une réflexion bien sentie et combien juste, à Ortu di u Piobbu, où j'ai eu le malheur de dire que je n'avais pas très bien dormi au milieu des chevaux qui tapaient du sabot sur les pierres, autour de la tente en broutant... "ils sont plus à leur place, que vous !!" Je rajoute et confirme, pour ceux qui doutent : Ile de beauté !!! c'est pas pour rien... | | | À: RoyalEvasion · 11 avril 2014 à 14:47 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 94 de 105 · Page 5 de 6 · 1 330 affichages · Partager Salut, Un exemple parmi d'autres : Nous étions en famille dans un camping proche de l' île Rousse. Mon fils âgé de 3 ou 4 ans s'était levé un matin avant tout le monde. On le retrouve au bar du camping attablé devant un petit déjeuner très copieux pain beurre chocolat jus d'orange etc.. je suis très surpris qu'il ait lui même fait la commande sans nous en avertir et je l'interroge. là dessus le patron du camping arrive et nous dit simplement "laissez le c'est nous qui lui avons offert!" | | | À: RoyalEvasion · 11 avril 2014 à 14:50 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 95 de 105 · Page 5 de 6 · 1 328 affichages · Partager Quant à moi, je n'ai jamais été mal reçue et n'en garde qu'un très bon souvenir. Je les ai parfaitement en mémoire tous. Juste une réflexion bien sentie et combien juste, à Ortu di u Piobbu, où j'ai eu le malheur de dire que je n'avais pas très bien dormi au milieu des chevaux qui tapaient du sabot sur les pierres, autour de la tente en broutant... "ils sont plus à leur place, que vous !!" Je rajoute et confirme, pour ceux qui doutent : Ile de beauté !!! c'est pas pour rien...
J'aurais écrit " île de baudet" | | | À: Djalma · 11 avril 2014 à 14:56 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 96 de 105 · Page 5 de 6 · 1 325 affichages · Partager Il est vrai que les Corses, en général, sont sympas. Mai j'ai tendance - comme beaucoup - à généraliser  Ceci étant, je remarque que ce sont souvent des jeunes (ados et plus) qui manquent de respect, qui se la pètent, prenant les "pinzuti" pour des envahisseurs. Ouuhhhh, je vais me faire massacrer........... | | | À: Chnoupi · 11 avril 2014 à 15:55 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 97 de 105 · Page 5 de 6 · 1 320 affichages · Partager VII Dernier acte
Samedi 6 juillet, Asco – Carozzu
Encore trois jours avant la fin du trek. Montées et descentes à forts dénivelés s’enchaînent, comme pour nous prouver que le GR20 n’en a pas fini avec nous. Les pentes douces et les sous-bois du Sud nous paraissent de vieux souvenirs de ballades bucoliques. Nous passons des heures à nous hisser sur des reliefs que nous dévalons ensuite en quelques dizaines de minutes, avec l’impression qu’on nous a versé des bris de verres dans les articulations. Les paysages eux, continuent d’imprimer nos rétines de leur pureté surnaturelle. Plus que jamais, le sentier apparait comme un personnage à part entière. Entité manichéenne, il caresse d’une main, administre les taloches de l’autre et nous, pauvres bougres, ne savons plus à quel saint se vouer. Tout juste réalise-t-on que nos muscles désormais aguerris nous portent plus loin et plus longtemps chaque jour. En fin de matinée, chacun avance en silence, l’esprit tendu vers l’objectif. Chaque foulée nous rapproche de Calanzana, bientôt à portée de bâton et, plus loin, de la maison de mes parents, là-bas, sur le continent. Je pense à ses promesses de repas pantagruéliques, de douches chaudes et de lit moelleux. J’essaie de me pénétrer de cette odeur de lavande et de vieux souvenirs qui colle aux murs de cette maison de vacances cuisant doucement au soleil vendéen, qui a vu passer tant d’étés et de gamins bavards aux mains pleines de sable. Et puis l’air chaud, brûlant, me ramène à la réalité. La douleur, momentanément oubliée, reflue des pieds jusque dans les genoux, à chaque fois que la jambe heurte la terre pour propulser mon corps un peu plus loin.
Sur le sentier, j’avance en pèlerin rendu fou par la quête qui le travaille. Les mille vexations du chemin m’aiguillonnent, affûtent mon désir d’absolu. Ici la divinité ne se cache pas sous les traits d’une icône byzantine mais dans la nature environnante et jaillit comme une source chaude, pour envahir et enivrer les promeneurs. Chaque plante manifeste sa volonté de puissance en perçant la croûte épaisse de la terre qui l’a vu naître pour offrir les nervures de ses feuilles au baiser brûlant du soleil. Comme le dit Alexandre Poussin, grand marcheur devant l’éternel, même l’athée le plus convaincu finit par devenir un peu panthéiste en roulant sa bosse à travers des décors pareils. Alors que le périple touche à sa fin, il apparait dans toute sa profondeur et en même temps, dans toute sa simplicité. Purificateur de l’âme, il débarrasse l’homme des mille pensées sans intérêt qui l’habitent d’ordinaire en le frottant au crin de la route. Rendre l’individu à lui-même, voilà la plus grande promesse de ce chemin, peut-être la seule, et encore faut-il que celui qui l’emprunte y consente. Au fil des jours, je me suis laissé guider par ce ruban mystique qui déroule ses courbes entre monts et vallées, qui s’élève puis retombe comme une vague dans un mouvement hypnotique. Ce faisant, j’ai revêtu les oripeaux des cyniques grecs – bâton, écuelle et pilosité faciale fantaisiste. Comme eux, je suis aimanté par cette vérité qui habite le dénuement, par cette certitude que la liberté la plus dure vaut mieux que la servitude la plus douce. Rébellion, quête de soi, fuite en avant : le chemin est tout ça à la fois, et plus encore.
Au beau milieu de cette nature, je me sens comme une pièce de puzzle, un élément de détail dans un tableau où il faut partager l’espace avec tout ce qui vit, s’agite et meurt sous le soleil. En arrivant au refuge de Carozzu, la vue des hommes m’est presque douloureuse, tant je m’étais habitué à dialoguer avec les pierres. La passerelle de Spasimata survole un cours d’eau malingre au fond d’un canyon hérissé de grands pins dégarnis. En arrière-plan, la dentelle de la montagne accroche quelques cumulus égarés. Dans la lumière du soir, la vallée ressemble à une estampe d’Hokusai. Après avoir monté le camp à la hâte, je m’installe à l’écart pour prolonger ce sentiment de solitude et de paix. Au-dessus de la clairière, les falaises montent la garde, impassibles, et me rappellent les tours à visages des temples khmers : même sentiment de majesté un peu effrayant, de puissance contenue et de mystère. Images attachées: | | | À: Audentes · 14 avril 2014 à 10:29 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 98 de 105 · Page 5 de 6 · 1 257 affichages · Partager Dimanche 7 juillet, Carozzu-Calanzana
Une aube comme les autres. Le réveil est difficile, chaque centimètre de mon corps s’arc-boute contre l’idée de sortir du sac de couchage. Comme tous les matins, il vient un moment où je ne lui laisse pas le choix. Le petit-déjeuner est pris dans une ambiance de cloître. Au-dessus des arbres, le soleil brille déjà avec une belle insolence au milieu d’une aquarelle de ciel azur et de cirrhus roses. Dans les branches, les oiseaux hurlent leur joie de vivre pour couvrir le bruit des fermetures éclairs des matins de bivouac. Finalement, la journée ne s’annonce pas trop mal. Alors que je suis occupé à replier nos duvets avec Camille, Guillaume s’approche, habillé de pied en cap et le sac déjà sur les épaules. Avec des gestes lents, il pose le réchaud sur la table près de nous, puis la carte et enfin le peu de nourriture qu’il lui reste. D’une voix neutre, il nous annonce qu’il compte finir le parcours seul, en doublant les deux dernières étapes. Je reste interdit un moment, le cœur battant à tout rompre. Au bout d’une poignée de secondes qui passent comme des années, je finis par comprendre. Cette tension, sourde et lancinante, qui régnait dans le groupe depuis plusieurs jours nous a enfin rattrapé. Il est fascinant de voir comment certains évènements, pourtant prévisibles et qu’on a pressentis comme inéluctables, sont refusés par la conscience jusqu’au moment où ils se produisent sous votre nez. Je ne peux plus nier l’évidence, et pourtant je n’arrive pas à me résoudre à un tel dénouement. Alors j’explose. Le mutisme de Guillaume, son égoïsme, notre promesse de finir ensemble ce que nous avions commencé : je lui crache tout à la figure en cherchant de belles phrases cinglantes qui ne viennent pas. Lui m’écoute, d’un calme minéral. Dans ses yeux, j’arrive à détecter une pointe d’agacement, qu’il essaie de cacher pour ne pas me donner le plaisir d’avoir touché ma cible. Je voudrais qu’il me dise lui aussi ses quatre vérités, qu’il m’engueule, qu’il me traite de tous les noms et m’envoie une jolie droite à déchausser les molaires mais il reste immobile, attendant que j’en aie fini avec mon laïus ridicule. Au bout d’un moment, je m’arrête, à court d’idées, à court de munitions. Je me tais, un peu étourdi comme un gamin qui s’aperçoit que sa colère n’a pas eu l’effet escompté. Excédé, je me rends compte qu’il est trop tard pour changer quoi que ce soit, que la fracture est irrémédiable. Je bredouille quelque chose sur le fait d’être une équipe jusqu’au bout. « Mais Benjamin, ça fait longtemps qu’il n’y en pas plus, d’équipe », lâche-t-il enfin. J’essaie de répondre mais je ne parviens qu’à bredouiller. Je trouve qu’il a raison et qu’il a aussi sacrément tort. A côté de moi, Camille pleure doucement. Guillaume part sans un regard en arrière. Je l’observe disparaître dans le sous-bois et du même coup raturer d’un trait une amitié vieille de trois ans, comme s’il s’agissait d’un malentendu un peu gênant découvert sur le tard. Je reste un moment à fixer le pan de feuillage qui l’a avalé, comme si j’étais incapable de faire quoi que ce soit d’autre ; comme si faire autre chose aurait été reconnaitre que ce qui vient de se passer est bien réel.
Un peu amers et pressé d’en finir avec ce raid qui ne nous aura pas épargnés, nous reprenons la route à notre tour. Calanzana, ville d’arrivée, n’est plus qu’à une dizaine d’heures de marche et nous comptons bien l’atteindre nous aussi avant la nuit. Au fond de moi, je m’imagine y retrouver Guillaume et avoir avec lui une explication qui arrangerait tout. On se cracherait un peu dessus, comme de vieux chats vaniteux, puis on ferait la paix et on irait vider des godets en se donnant de grandes claques dans le dos. Pourtant, confusément, je sens que c’est impossible, que le mal est fait.
Dernière marche forcée. Les pierres jouent leur va-tout en roulant sous nos pas. Plusieurs fois, je disparais du champ de vision de Camille en me vautrant dans les fourrés pour me relever aussitôt et continuer de plus belle, un peu ahuri. La journée n’est plus qu’une longue descente. Encore à 2000m ce matin, notre point de chute se trouve quasiment au niveau de la mer. Au sommet d’une ultime falaise, l’horizon s’ouvre sur la baie. Nous retrouvons la Méditerranée, mythique, qui a vu passer sur son dos tant d’aventuriers en mal d’ailleurs, tant d’odyssées à l’issue incertaine. Le panorama me laisse interdit. S’il était prévu qu’un aveugle de naissance récupère la vue, il faudrait l’emmener ici pour lui faire découvrir le bleu. Au loin, le ciel ponctué de nuages décoratifs part s’unir avec cette mer insaisissable dans des reflets de lapis-lazuli. La côte se découpe en une succession infinie de criques à l’eau turquoise qui invitent à la rêverie. Encore théorique hier, la fin du parcours se précise brutalement. Calvi, cet enchevêtrement de tuiles ocre bordé d’une volée de remparts, nous semble à présent tout proche. Nous courons presque sur l’étroit sentier qui descend au milieu des pins maritimes, impatients de remonter le fil d’Ariane qui mène à cette terre des hommes.
L’air autour de nous se réchauffe graduellement, s’épaissit et semble ralentir notre progression. En approchant de Calanzana, la campagne corse prend des airs de Toscane. De petits murets de pierres encerclent des champs minuscules où figuiers et oliviers cuisent doucement dans la chaleur de la fin d’après-midi. Aux portes du village, le soleil rasant découvre de petits habitations aux murs décrépis et des jardins envahis par les hautes herbes. Des chiens invisibles saluent notre arrivée de quelques aboiements poussifs, tandis que nous avançons dans les ruelles pavées coincées entre des maisons couleur crème. L’arrivée, enfin. Fierté, regret, satisfaction et tristesse se fondent en un pot-pourri mélancolique. Le genre de sentiment qui n’est soluble que dans les alcools forts. Nos pas nous mènent jusqu’à un gîte d’étape où des randonneurs aux mines enjouées et à l’équipement flambant neuf achèvent de se préparer avant le grand départ. Crasseux, brûlés par le soleil et amaigris, j’ai le sentiment que nous sommes une mauvaise publicité pour le Trail. Tant pis, de toute façon les marcheurs en partance sont déjà loin, en pensée si ce n’est géographiquement. A peine remarquent-ils ces deux rebuts du sentier qui posent leurs sacs sur un carré d’ herbe sèche avec des gestes mesurés et s’assoient en silence, les bras autour des genoux. Quelques jeunes passionnés d’escalade qui s’apprêtent à partir engagent la discussion. Nous répondons chacun notre tour, poliment mais sans entrain, à leurs questions sur le parcours. L’un deux, une bière à la main, m’explique fièrement que malgré son matériel de grimpe et une canne à pêche télescopique, son sac ne pèse que quinze kilos. Les yeux dans le vague, je pense à ce GR20 impitoyable et magnifique qui vous dépouille, vous pétrit et vous tend un miroir. Au bout de quinze jours à se soumettre à ses règles, il vous rend finalement à vous-mêmes et vous laisse tirer les conclusions de la leçon. Peut-être sommes-nous différents, peut-être avons-nous compris quelques chose là-haut, sur nous, sur la vie mais ce soir, je n’ai qu’une seule certitude. « C’est beaucoup trop lourd », dis-je dans un souffle, au gamin qui ne m’écoute déjà plus. | | | À: Audentes · 14 avril 2014 à 11:40 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 99 de 105 · Page 5 de 6 · 1 239 affichages · Partager Merci pour ce magnifique partage ! | | | À: Audentes · 15 avril 2014 à 8:40 Re: Sur terre comme au ciel, récit d'un GR20 Message 100 de 105 · Page 5 de 6 · 1 192 affichages · Partager Une expérience aussi éprouvante pour le corps que pour le coeur. Merci pour ce récit que j'ai bu avec plaisir. | Carnets similaires sur la Corse: Trouvez des offres de séjours uniques avec nos partenaires Tous les droits réservés © 2026 MyAtlas Group | 4 495 visiteurs en ligne depuis une heure! |