Jour 4, 5 et 6, Kanyakumari, 25 au 27 juillet

Je suis tiré de mon sommeil par des bruits de claques dans la figure. Je me réveille bien dans le Kanniyakumari Superfast Express (aparté : j'adore quand la voix féminine automatisée des annonces de l'IRCTC prononce « Superfast Express » avec une sorte d’illumination à la fois hystérique, béate, agressive et saccadée : prêtez l'oreille si vous en avez l'occasion, vous comprendrez). Mais ce n'est pas cette jouvencelle robotisée qui est la cause de mon réveil soudain, mais une paire de hijras qui distribue des claques et donne malédiction aux passagers qui ne leur fond pas de don. Heureusement, pour moi, je suis sur la couchette supérieure, donc hors d'atteinte.
Dehors, le jour se lève et le paysage a changé : une verdure luxuriante, des gigantesques étendues de cocotiers, des sortes de backwaters, des montagnes imposantes… c'est le Tamil Nadu qui a l'odeur du Kerala (j'imagine).

On s'approche de l'extrême pointe sud de l'Inde, le confluent des trois mers, la fin et le début de tout : Kanyakumari ! Mon imaginaire se fait une telle idée du lieu que j'ai peur d'être déçu. Mais le paysage me met en confiance. Le train se vide de ses trombes de familles de classes moyennes dans l'avant-dernière gare, à Nagercoil. Mon wagon est quasiment désert. Tant mieux.
J'ignore les propositions des rickshaws qui me font croire que le centre est très éloigné, et parcours le gros kilomètre non sans une pause filter coffee, mon désormais rituel d'arrivée avant de me mettre à la recherche d'une chambre. Je n'ai pas la monnaie, mais le très sympathique tchaiwala me dit de repasser une autre fois pour payer. Sans réfléchir, je me dirige vers le Narmadha Hotel avec un poil d'appréhension car le LP l’annoncé plutôt sinistre. Je ne sais pas si l'hôtel à changé, s'ils l'ont visité ou si nous n'avons pas les mêmes valeurs, mais les chambres sont très correctes, et la terrasse de l'hôtel a la vue sur la mer. Je négocie à 700 roupies.
Mes premiers pas dans le village m'enchante : ça sent la détente, les vacances religieuses tranquilles, la station « balnéaire » qui a gardé un peu de son âme de village de pêcheurs. Mais surtout, le paysage de ces sanctuaires embrumés qui flottent sur la mer est de toute beauté. Je pense vaguement à Dwarka ou à Diu dans le Gujarat, mais en plus petite et paisible. Je sens qu'on va bien s'entendre, avec cette « princesse vierge ».

Toute l'Inde semble concentrée ici : des restaurants locaux, côtoient les nombreux punjabis et rajasthanis pour ces rustres du Nord incapables d'essayer autre chose que leur propre bouffe, des « multicuisine » typiques des lieux touristiques indiens. Beaucoup plus d'enseignes en hindi. D'ailleurs, les locaux s'adresse souvent à moi en hindi (j'ai vécu la même chose à Madurai) pensant sûrement que tout ce qui est non-tamoul parle hindi, et ne sont pas surpris une seule seconde que je réponde dans cette langue.
Un bon breakfast de idly et de dosa au Hari Hotel, une simple gargote de rue, et je traverse le dédale de boutiques qui descend au bord du front de mer sacré. Un passage rapide au temple de Devi Kanyakumari Amman le temps d'un petit darshan de coucou à la déesse : un brahmane est à l'affaire pour la puja dans le noir et l’impressionnante déesse fixe impassiblement les yeux des dévots… Le temple à été construit au 18ème siècle en l'honneur de la victoire de la Déesse sur un démon qui menaçait le monde. On peut entrer dans le saint des saints pour 20 roupies, mais photos interdites : j'essaye et me fait encore refouler par des pèlerins bigots.
Ambiance paisible sur le ghat de bord de mer. Les pèlerins, sadhus et familles hindous sont tout à leurs rituels ou à observer la scène sur fond de rouleaux sous les colonnes du petit pavillon qui fait face à la mer.

Un lingam planté sur la petite plage du ghat crée plus d'agitation que le reste : trois femmes en font plusieurs tours.

Derrière vendeurs de fleurs, de noix de cocos et les inévitables et collants mendiants biharis exilés font leurs affaires. À l'horizon, le sanctuaire du sage Vivekananda et la grande statue du saint tamoul Tiruvalluvar se détachent de l'océan, chacun sur leur petit îlot rocailleux à quelques mètres du bout du ghat, le bout de terre le plus au Sud de Mère Inde.

En continuant le long du littoral vers l'ouest, je m'arrête au Gandhi Memorial, un joli bâtiment qui n'a pas d'autre vrais intérêt que sa vue agréable sur la mer. Seulement quelques photos marquante de la vie du Mahatma… L'entrée est gratuite : on demande juste un petit don pour déposer les chaussures. À l'intérieur, le guide officiel du musée, qui balade un groupe d'Indiennes, me demande un don pour les victimes… du tsunami de 2004 !

Cent mètres plus loin, c'est au tour du Kamarajar Memorial, le « Gandhi du Sud ». Comme dans celui de Gandhi, quelques photos des épisodes marquants de sa vie, mais aucune information ni explication, on n'apprend strictement rien de cet homme. Le tour est fait en moins d’une minute. Il va sans dire que c'est gratuit…
Au retour, je repasse dans les ruelles commerçantes autour du temple en quête de ma pitance. J’évite soigneusement les restaurants de chaîne trop cleans pour classes moyennes, dont je n'aime pas le goût trop standardisé façon Saravana Bhavan. Je trouve une gargote sans chichi tenues par un vieux couple de villageois, l'Hotel Prasanti, dans la rue qui descend vers le temple. Le thali à volonté à 80 roupies est simple mais au moins il a du goût ! Filter coffee puis sieste. Malheureusement, un groupe de pèlerins façon « Bam bhole » a débarqué dans guest-house, dans il squatte un dortoir, étendent leur linge orange partout, ont pris le couloir de l'hôtel pour leur cantine et crient sans arrêt à la gloire de la Déesse…
Comme il m'avait semblé avoir repéré de loin une plage depuis le Kamarajar Memorial, j'y retourne le soir pour aller plus loin. Au bout de 3 km vers l'ouest en longeant la mer, il commence à y avoir du monde. C'est en fait un sunset point envahi par les touristes indiens, mais très agréable. La nuit qui tombe sur Kanyakumari embrumée est splendide.

Il y a un petit sanctuaire à Marie qui fait face à la mer.De l'autre côté à quelques centaines de mètres vers l'ouest, j'aperçois un petit village de pêcheurs d'où une église dépasse des cocotiers sur fond de coucher de soleil. Paradisiaque !

Je fuis la foule pour aller y faire un tour (après vérification, il s'agit du village de Kovalam). L'atmosphère est totalement différente de celle de Kanyakumari : on est en plein dans le Tamil Nadu rural. Les habitants, visiblement en majorité chrétiens, ne semblent pas être dérangés de la présence d'un voyageur blanc dans leur village juste avant la tombée de la nuit et vaquent à leurs occupations presque comme si de rien n'était (nourrir les chèvres , discuter sur le pas des portes…), même si je sens bien que je ne suis pas censé être là. En confiance, je continue sur le chemin du village qui borde la mer, mais au bout d'un moment, je croise trois hommes dont un vieil édenté alcoolique qui me fait signe de rebrousser chemin d'un air un peu menaçant. Il me parle en tamoul, et j'essaie de parlementer avec lui montrant Kanyakumari qui s'éteint au loin. Il me fait encore signe de partir en disant : « Vish ! vish ! » que j'interprète comme « beach, beach », soit une invitation à me faire comprendre que ma place est sur la plage et pas dans son village. De toute façon, il va faire nuit et j'ai encore 3 km à pied pour rentrer à Kanyakumari , il est temps de rebrousser chemin.
Un succulent kothu parotta au Vishwa (80 roupies) , une gargote qui fait l'angle entre la rue principale et celle qui descend vers le ghat. J'y reviendrai ! Un dernier petit tour dans la nuit au des boutiques de snacks et de souvenirs hétéroclites qui bordent l'allée vers le temple, puis retour à l‘hôtel, écriture, lecture et au lit. Enfin, si la bande de pèlerins du Nord qui ont fait du rez-de-chaussée leur territoire arrêtent de crier leur « Mata ki ? Jaaaay !! » et autres « bam bholeeeee ».
Je me lève tôt pour prendre le petit ferry qui part d'une jetée vers les des petits îlots voisins du sanctuaire de Vivekananda et celui du saint Tiruvalluvar. Le premier part à 7h45 (50 roupies l'aller-retour). Je sais que ce ne sera sûrement pas exceptionnel, mais ça ne coûte pas grand-chose et j'aime beaucoup ce genre de petites virées qui permet de se mêler aux touristes venus des quatre coins de l'Inde. C'est marrant de les observer et ça débouche toujours sur quelques discussions en hindi. Je fais d'abord un petit tour par le marché au poisson où les locaux viennent faire leurs emplettes.

Je suis rassuré de voir que le poisson servi dans les restaurants est de première fraîcheur.

Puis direction l'embarcadère où il y a déjà la queue. Avec déjà une demi-heure de retard, les gardiens en uniforme annonce l'embarquement : grosse cohue, engueulades à deux doigts d'en venir aux mains entre ceux qui étaient dans la queue et ceux qui ont tapé l’incruste devant, mais tout ce beau monde finit par monter dans la vieille carcasse rouillée qui sert de navette. Traversée de 5 minutes et visite du sanctuaire de Vivekananda

et d'un autre plus prisé des pèlerins qui contient en son centre une authentique empreinte de pied de la déesse Kanyakumari. À voir l'empreinte, il semble que son pied ait été un peu difforme, mais gros succès chez les pèlerins... Je me rends dans un coin du rocher où je sais que l’espace de quelques secondes, il n'y aura pas un seul individu plus au sud de l'Inde que moi ! Retour au ferry qui ne passe pas par l'îlot de Tiruvalluvar, sûrement à cause des grosses vagues.

De retour sur la terre ferme, les queues pour les ferries ce sont considérablement allongée. J'ai bien fait de prendre le premier!
Retour pour un petit dej dans ma gargote du matin, le Hari Hotel, pour quelques idli et vada-sambar. Repu, je vais faire un tour du côté du Kanyakumari « authentique » : son tranquille village de pêcheur qui entoure la belle église Our Lady of Ransom, ses ruelles aux habitations colorées.

Il y a une impressionnante et longue jetée déserte, véritable bras étroit de 400 mètres qui s'étend dans la mer. Je vais au bout malgré les vagues puissantes qui viennent parfois me lécher les pieds. La vue de là est photogénique.

L'après-midi, après un divin fish kothu parotta (120 roupies) au Vishwa Hotel, ma gargote du midi. Dans l'épicerie voisine où j'achète des bananes, un presque sosie de Morgan Freeman visiblement en plein délire paranoïaque a élu domicile au milieu de la boutique et débite de longs monologues sans queue ni tête sur la politique de Trump, sur la femme du patron qui parlent trop, et autres… Il est la risée des propriétaires et des clients, ce qui est sûrement la raison pour laquelle ils ne l'ont pas encore mis dehors. Il se plaint de la chaleur. « Then go to your AC room ! » ironise le patron. « No, it’s boring ». Et il reste là à déblatérer ses inepties...
Après une longue sieste, je décide de retourner au Sunset Point de Kovalam à pied. Mais en chemin je croise un des petits train électriques qui fait la navette pour 10 roupies. J'y fais la connaissance de deux hommes d'Hyderabad qui me paient le trajet et m'offrent tchaï à l'arrivée. Originaires de Goa et du Kerala, ils font un passage éclair à Kanyakumari en allant vers Cochin. Il y a foule, encore plus que la veille. Mais le coucher de soleil est encore sublime.

Sur le roof-top de la petite chapelle de la Vierge qui sert surtout de point photo, des villageoises hindoues sont littéralement prosternée devant la statue de la Vierge. Pour le reste, je suis assailli par les demandes de photo, voire on me photographie ou m’attrape par le bras pour un selfie, parfois sans même un mot échangé. Évidemment, ce n'est pas la première fois que ça m'arrive en Inde, loin de là. Mais à Kanyakumari, c'est presque permanent et ce sont des locaux mais uniquement des touristes du Nord.
Au retour. Mes nouveaux amis m’inviter à boire du Brandy avec eux, mais je décline gentiment. Je retourne au Vishwa pour un poisson grillé (100 roupies pour un petit) encore accompagné de mon favori kothu parotta, puis rentre à l'hôtel.
Le lendemain, dernier jour à Kanyakumari, je checke-out de ma guest-house et laisse ma valise, car je profite de cette dernière journée ici pour visiter le palais de Padmanabhapuram, dans la petite bourgade de Thuckallai à la frontière du Kerala. La gare routière, à 5 mn à pied de mon hôtel, est quasi-déserte à 7h30. Un tchaï et un vadai pour 18 roupies. Un type derrière moi rit à l'annonce du prix. Apparemment, je me fais entuber, mais vu qu'il paye lui-même son tchaï à 7 roupies, ça fait le vadai à 11... Je ne dois vraiment pas me faire avoir de beaucoup, mais si ça le fait rire… Mon bus arrive dans la foulée. L'aller coûte 36 roupies. Je suis absolument seul dedans ! Au moment du démarrage, trois personnes montent. Le contrôleur se met en tête de changer tout le monde de place alors que le bus est vide à plus de 90%. Je change de place. Il m'interpelle encore et m’intime de choisir une autre place… Une foule immense va-t-elle monter aux prochains arrêts ?? Nous arrivons à destination avec un bus au ¾ vide…
Après deux heures de route, le bus dépose à 100 m de l’entrée du palais. Quelques boutiques autour, c'est calme. J'en profite pour me poser dans une gargote rustique, l’Hotel Mess, où je me régale de quatre petit ceylon dosa, un vada-sambar et leurs chutney pour à peine 35 roupies. J'aurai payé presque le double à Kanniyakumari. Je suis visiblement le seul visiteur. J’entre dans le palais, où les étrangers doivent payer le prix prohibitif de 300 roupies + 50 pour un appareil photo… Je ne paie pas le supplément sachant que comme partout, on ne vérifiera pas si j'ai pris le ticket. Le palais de Padmanabhapuram est un ancien édifice princier de style kéralais du 16ème siècle, ancienne capitale du royaume de Travencore, qui la particularité d'être le plus grand palais en bois d'Asie . Ça me faire immédiatement penser à l'architecture kashmirie.

Il faut suivre un parcours établi où dans chaque salle, une « guide » vous attend pour vous dire : « This is the queen’s bedroom » et autres banalités. La plupart des pièces ont un joli mobilier en bois gravé, d'un beau style « indo-chinois » me dit-on. On traverse des salles, d'agréables jardin, un ancien temple. Sans être absolument impressionnant, c’est très joli.

Et surtout, on voit que le palais est extrêmement bien entretenu. La visite dure une heure.
À la sortie, un jus de noix de coco (40 roupies) pour la route. Deux minutes d'attente au bord de la route et un premier bus me dépose à la gare routière de Thuckallai, et sans une seconde de transition (je saute littéralement d'un bus à l'autre), un second à Kanniyakumari. Après un biryani et un maquereau grillé bien mérité au Hari (Le tout pour 160 roupies), un petit tour sur le ghat où Indiens en dhoti ou caleçon et Indiennes en sari intégrale se baignent en riant dans une mère déchaînée. Pendant que j'observe la plage, une fille rajasthanie me demande « May I selfie with you ? ». Et c'est parti pour toute la famille… puis deux Kéralais qui sautent de l'occasion… puis du Madhya Pradesh, du Maharashtra… puis la vieille mendiante biharie qui en profite pour tenrer sa chance d’un « Please bheyaaaa, 10 rupees bheyaaa… » quand on ne me parle pas de la victoire de la France à la coupe du monde de foot et de Mbappé qui est un "exemple pour le monde entier" (ah bon?). Toute l'Inde défile devant moi pour un selfie ! Je finis par partir à pied vers la gare pour réserver mon train pour Rameswaram (Départ à 22h00, Sleeper, Tatkal, 375 roupies).
Dernier tour au Sunset Point pour quelques photos, selfies de force, discussions en forme de questions/réponses futiles. C'est la pleine lune et il y a ce soir une ambiance plus électrique. Un groupe de villageois font pétarader leurs tambours sur la plage voisine de Kovalam et l'Église du village s'illumine de toutes les couleurs pendant que le soleil s'enfonce lentement mais sûrement derrière les cocotiers. Magique !

Je récupère ma valise à l'hôtel, retour dans la zone du temple, un sympathique Tamoul qui travaille ici vient me voir pour discuter malgré son anglais difficile. On parle surtout des différences entre la culture française et la culture tamoule. Puis il me propose de m'amener à la gare en moto. Il est loin de chez lui et je suppose qu'il s'emmerde tout seul. Ça m'arrange bien avec les affaires que je traîne. Le train est annoncé à l'heure. Sur la plateforme , des villageoises rajasthanies chantent de bhajan venus du désert et remporte un beau succès. Puis à la dernière minute, changement de plateforme : je suis la marée humaine envahit les rails pour rallier le train qui est à l'opposé. Dans le train, des groupes de pèlerins crient, négocient des échanges de place, s’invectivent en conséquence. Ce qui ne l'empêche pas de m'endormir en quelques secondes. Les trains indiens ont un effet magique sur mon sommeil.
Kanyakumari 🙂🙂🙂
Temple de Devi Kanyakumari Amman 🙂
Ghat 🙂🙂
Île du Vivekananda Memorial 🙂🙂
Gandhi Memorial 🙂
Kamarajar Memorial 🤪
Sunset Point 🙂🙂🙂
Our Lady of Ransom Church 🙂🙂
Palais de Padmanabhapuram 🙂🙂🙂
Narmadha Guest House 🙂
Hotel Hari (restaurant) 🙂🙂
Hotel Vishwa (restaurant) 🙂🙂🙂
Hotel Prasanthi (restaurant) 🙂🙂