Pour moi cette année l'automne est un voyage... mathématique !
4 classes
30 élèves par classe - en moyenne ! -
La bonne idée de servir 1 contrôle dans chaque classe en à peine plus de 7 jours - suis-je bête ! aurais-je déjà oublié les bases de ce métier ??!! -
une moyenne d'1 feuille recto-verso par élève, soit 2 pages
120 copies sur le bureau - la pile est belle ! et Tigre de Salon n'a heureusement pas encore eu la bonne idée de venir jouer avec -
240 pages en perspective... et quelle perspective !!!
240 pages à la limite du torchon pour certaines, aux pattes de mouches et autres hiéroglyphes spécialités de nos fâchés du stylo, au français souvent plus que douteux et parfois pitoyable de nos fâchés de la langue et de l'effort - vous comprenez, ma Bonne Dame, mettre des sujets, des verbes, des articles, des accords, des accents et de la ponctuation, ça prend trop de temps et ça coûte cher en encre et en papier !! - ... Voyage au pays de l'absurde, de l'irréel...
Perspective par copie de 15 à 35 minutes de décryptage, d'arrachage de cheveux, de torture de mon petit cerveau et de mon petit coeur - entre le "il se fiche de moi, là ?" au "j'aimerais bien lui donner ce point, je l'aime bien, elle !! Mais..."...
Prenons donc une moyenne de 20 minutes par copie - je n'aime pas les moyennes, cela ne reflète tellement pas ma réalité... -, ce sont donc 3 copies par heure
120 copies / 3 copies par heure = 40 heures de correction
+ 18 heures de cours face à ces "chers anges"
+ compter au moins 2 heures de photocopieuse et diverses activités de rangement, de formalités administratives, d'entretien avec certains élèves équilibristes du fil comportemental ou déjà en souffrance de compréhension et de méthodologie...
+ pour chaque heure devant les élèves, compter au moins 30 minutes de préparation - parce que, par chance, ma base de cours est prête pour certaines classes, merci l'expérience acquise de la décennie passée - ... soit 9 heures de préparation...
40 + 18 + 2 + 9 = 69 heures !
Un volume horaire de travail à caser sur 7 jours
on avoisine le 10 heures par jour...
Ajoutons à cela 2 allers-retours hebdomadaires pour raisons familiales à 85 km de ma base logistique professionnelle
4 fois 85 km, 4 fois 1h15 - c'est encore une moyenne ! -
340 km hebdomadaires, 5 heures de conduite
Mais heureusement qu'elles existent ces 5 "petites" heures !!
Que de merveilles elles m'offrent à regarder depuis quelques semaines :
Les champs ici d'herbe rase encore bien verte, là de maïs roussi chargé d'épis, plus loin de terre rouge ou noir de frais labours...
Incendies d'abord fugaces et clairsemés, puis généralisés de presque toutes les espèces d'arbres qui couvrent nos collines et une partie de nos montagnes, avant la verte et sombre ligne des forêts de résineux ;
Ce sont parfois de véritables haies d'honneur, festival de rouges flamboyants, de bruns lumineux, d'orangés et de jaunes éblouissants...
De quoi faire tournoyer la tête, oublier la route - oups ! -
Noyers, pommiers, poiriers en bord de route, croulant sous le poids de leurs fruits en partie déjà déversés à leurs pieds, appel criant à la maraude d'un après-midi que l'on ne peut s'offrir...
C'est ce ciel d'un bleu éclatant parfois parsemé de petits moutons, cet air limpide qui semble déjà beaucoup plus pur qu'en été ;
C'est aussi ce ciel chargé de brumes et brouillards, véritables écharpes qui s'accrochent aux flans et stagnent dans les vallées, tardent à se lever en cours de journée et nous offrent quelques fraîches, humides et sombres journées, cadeaux empoisonés de nos grands lacs alpins ;
C'est le plaisir d'arriver dans cette légère brume de certains matins sur les hauteurs d'un lac aux eaux scintillantes quand tout semble sortir d'un tendre rêve, camaïeu de tendres bleus-gris, quand le gris des eaux se fond dans le gris de la lointaine berge voisine qui se fond dans le gris du ciel brumeux...
C'est la surprise certains mauvais jours de se "prendre les montagnes sur la tête" tant elles semblent proches et de découvrir avec horreur, mais aussi un peu de bonheur, désespoirs et espoirs de plaisirs hivernaux, que la neige les a recouvertes dans la nuit jusqu'à mi-flancs...
Ce sont ces odeurs caractéristiques et si fortes de l'épandage automnal qui me poursuivent des kilomètres durant, ces effluves maritimes d'eau douce beaucoup plus agréables qui m'abordent quand sac au dos je m'en vais au lycée, cette explosion de saveurs que peut provoquer un bref passage à côté d'une rangée de pommiers, la délicieuse odeur de l'herbe fraichement coupée par la faucheuse qui nettoie les bas-côtés routiers et ralentit cruellement la circulation sans pour autant arrêter mon temps si compté...
Désespoir de ne pas trouver le temps pour chausser les godillots,
pour ces si délicieuses balades dont je me souviens entre prés et forêts de feuillus aux sentiers rougeoyant qui craquent et crissent sous nos pieds,
pour ces randonnées vers les alpages et autres sentiers en hauteur où je sais que tout roussit sous la douce luminosité d'or de l'automne,
pour ces simples parties de récoltes, petit bois sec pour la cheminée, champignons, pommes, châtaignes...
A défaut, c'est avec plaisir, délice et inquiétude -qui va cuisiner tout cela ? - que je vois arriver par cageots les pommes, un sac de noix ou de châtaignes, une énorme cucurbitacée du jardin du grand-père, des pots et des pots de confitures des petites mains qui ont travaillé tout l'été...
Ha l'automne !
Période des boudins-compote, des diots-polenta, des gratins de courge, des figues cueillies sur l'arbre, des marrons chauds, du bidoyon...
Période de festivités, "fête du bidoyon", "fête du terroir", "retour des alpages"... autant de bains de foule que je ne prendrai pas cette année...
Et ce petit matin où l'horloge interne a fait son travail en me levant à 6 heures. Un samedi, pensez-vous donc ! Alors, prendre le temps de venir faire un petit tour par ici, et surtout de t'écrire tout cela, chère Dolma, pour te raconter mon automne.
Voyage au pays des obligations et des frustrations, mais les sens en éveil pour ne pas passer complètement à côté.
Avec, en arrière-plan au fond du cerveau, d'autres images, d'un automne québécois encore plus estourbissant de couleurs et de sensations... il y a 13 ans déjà ! Et pourtant le film des souvenirs ne s'est pas effacé, il n'a pas pâli et a gardé toutes ses couleurs.
7h44, le jour se lève dans une légère brume mauve ; il va faire beau encore aujourd'hui.
Le temps m'a rattrapé, la course du jour reprend, la si belle route m'attend.
Le voyage mathématique au pays de l'automne en a encore pour 1 semaine de rythme effréné
avant le grand départ vers un autre automne au goût d'été, de sable chaud, de soleil désertique implacable...
ou plutôt un goût d'hiver, puisque ces voyages au pays des déserts, j'avais plus pour habitude de les faire en hiver...
"Nous méritons toutes nos rencontres ; elles sont accordées à notre destin, et ont une signification qu'il nous appartient de déchiffrer." Mauriac