Ciao a tutti,
Ras le censuré du covid! Et si on causait d'autre chose, hein?
Dans un livre au beau titre, Globe-trotteur en français, Svetski putnik en langue originale bcms (littéralement La Conscience du voyageur) David Albahari, auteur serbe émigré au Canada, place ces mots dans la bouche de l'un des personnages du roman, Daniel Atias, écrivain de l'"ex-pays" invité à une résidence d'artistes à Banff :
Dans son monde, l'Europe,
il n’y a que l’instant présent, et dans cet instant on vit, en fait, pour le passé, que chacun voudrait bien changer, alors qu’ici, s’il ne se trompait point […] l’instant présent n’est que l’antichambre du futur, et le passé reste, comme il se doit, aussi immuable que les montagnes qui nous entourent.
L'ici qu'il évoque est le Nouveau Monde, l'Amérique aux vastes étendues.
La lectrice que je suis avait adhéré à la vision d' Albahari sur l'homme européen, du moins d'un certain âge et curiosité intellectuelle sur sa propre histoire, sur la matière de sa mémoire, Frankenstein couturé de traumatismes mal digérés (comment ne pas entendre aujourd'hui sans masque sur les oreilles les grincements de dents dans l'Egée?) et de quelques rares périodes resplendissantes. Je n'avais eu en revanche aucun point d'appui pour évaluer sa perception du Nord Américain.
Qu'en pensent mes compatriotes européens et les natifs des vastes étendues (pratiquement absents de cette rubrique) ou bourlingueurs attentifs des deux rives de l'Atlantique?
Catherine (qui se dit que son esprit serait peut-être différent, autre texture, autres réflexes, si elle habitait rue des écureuils au lieu de rue d'un général napoléonien syphilitique à quelques pas de la place d'un empereur romain grand massacreur de chrétiens)
PS : pour contextualiser (sans épistémologiser ) la citation extraite du livre, voici la critique complète que j'avais écrite de l'ouvrage :
« Ce qui m’inquiétait c’était une chose que je devinais plutôt que je ne la voyais vraiment, une chose qui n’avait pas encore de forme déterminée et ne se rattachait pas davantage à telle ou telle partie de son visage, quelque chose qui du moins à ce moment là n’aurait pas pu être saisi par le dessin, mais qui, telle une ombre, ne cessait de glisser sur ses joues, ses sourcils et l arête de son nez, menaçant de s’y fixer et – la voilà mon inquiétude, de s’y établir à demeure. »
Deux hommes. Un peintre et un écrivain. Un peintre canadien et un écrivain de Belgrade. En cet été 1998, ils sont tout deux invités du Centre des Arts de Banff, artistes en résidence, longue pour le premier, à peine 13 jours pour le second. Le visage de l’auteur fascine le plasticien, qui en scrute les moindres détails, les moindres expressions, et tente dans les heures où ils ne sont pas ensemble de dessiner ses traits, de la simple épure d’une ride à la physionomie complète. Il tente péniblement de faire apparaître une forme qui se dérobe.
Cette passion exclusive et oh combien possessive du peintre envers l’écrivain qui ne la découvrira, en feuilletant le haut paquet de dessins dans un parfait silence, que quelques minutes avant son départ définitif de Banff, est contrariée par l’arrivée d’un troisième homme, un Canadien de Calgary, rejeton d’Ivan Matulić, globe-trotter croate dont les deux artistes ont vu la signature dans une vitrine du Musée d’Histoire naturelle de Banff. L’écrivain et le petit-fils partageant une origine géographique commune et par là même une fraction d’histoire commune, il se noue entre eux une discussion, une entente même, dont le peintre, à son grand regret, se sent exclu.
Le peintre est le narrateur. Narration intime où il relate ses sentiments, les mouvements du groupe, les discussions.
Thé pris au grand hôtel à l’orgueilleuse architecture, conférences au Centre des Arts, cocktail petit doigt en l’air et expression inspirée de rigueur chez le directeur des programmes littéraires, fraîches eaux des torrents et wapitis vaquant, indifférents aux hommes, à leurs occupations. Déambulations plus ou moins rapides selon l’heure et l’humeur dans les rues du Bison, de la Loutre, du Castor…
Les rues ont à Banff des noms d’animaux, le peintre s’attirera la sympathie de Daniel Atias en définissant son identité par la prairie.
Les deux hommes viennent de deux mondes profondément différents. Dans le monde de Daniel Atias dit-il, « il n’y a que l’instant présent, et dans cet instant on vit, en fait, pour le passé, que chacun voudrait bien changer, alors qu’ici, s’il ne se trompait point […] l’instant présent n’est que l’antichambre du futur, et le passé reste, comme il se doit, aussi immuable que les montagnes qui nous entourent. » La réflexion sur le temps, sur l’histoire, sur les relations que les peuples entretiennent avec elle influençant ainsi leur existence, charpente le livre.
Au-delà de la confrontation du rapport au temps, à la mémoire sur les deux rives de l’Atlantique se développe la relation entre des ressortissants de deux camps opposés de l' »ex-pays » comme le nomme l’écrivain qui ne mentionnera jamais ni la « Yougoslavie« , ni encore moins la « Serbie« , discussions intenses, prises de conscience qui réveillent l’espoir assoupi de Daniel Atias. Mais le petit-fils du globe-trotter croate, né dans un pays d’avenir, cédant à l’impulsion de contempler le passé de son ancêtre, de Canadien devenant ainsi Croate, sera empoisonné, à mort, par cette dislocation abyssale de son identité.
En mode mineur, une réflexion sur la nature de la peinture et de la littérature, sur leur façon différente d’appréhender le monde, d’en rendre compte, traverse l’ouvrage.
Le texte est dense, pas de chapitre, pas même d’alinéa. Un bloc de langue, d’idées, de sentiments. Daniel Atias prétend que « le mieux serait encore de lire un seul livre pendant toute sa vie…« . Au vu de l’épaisseur de ces 200 pages, on se dit que si elles n’occupent pas toute une vie, il ne serait sans doute pas inutile de les fréquenter longuement pour en approfondir la compréhension, en déceler le cheminement, en apprécier le système d’échos.
Original post
By this, and this only, we have existed. Which is not to be found in our obituaries. (T.S. Eliot)










