Islande: la peur, l'émotion, le plaisir... (1)
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« Ís og eldur » … la glace et le feu. C'est la devise de l’Islande, cette île du haut du monde que nous parcourons, en 4x4 et à pied, depuis deux semaines. Les côtes et les fjords somptueux, mais aussi les déserts de l’intérieur, les grandes pistes sauvages, entre volcans et glaciers.

Ce n’est pas notre premier voyage ici : l’Islande est notre pays-passion. Une passion intacte, toujours renouvelée. Chaque jour, l’émotion nous saisit devant ces paysages immenses, sidérants de beauté. Ici tout est pur et vierge, l’air est si cristallin qu’on croit pouvoir toucher les montagnes à cinquante kilomètres.

C’est le mois de juillet : il n’y a pas de nuit. A certaines heures, selon le ciel changeant, la nature se pare de la palette d’un peintre fou : il y a des verts et des bleus qu’on ne différencie plus, des lacs glacés d’un mauve profond, des bassins fumants d’un turquoise irréel, des collines d’un orange incroyable, des mousses jaunes fluo poussant sur des pentes de cendres d’un noir intense.

Silence et humilité … On est « au pays de la création du monde », comme disent les islandais. Ils disent aussi parfois : « Quand Dieu a créé le monde, il a fait des essais de couleurs pour la nature … certains de ces essais, abandonnés, subsistent en Islande ».

Aujourd’hui, nous sommes sur la côte Sud, un peu à l’Est de la lagune glaciaire de Jökulsarlon où les icebergs bleutés dérivent lentement jusqu’à la mer.

C'est le début de l'après-midi, il fait 8 degrés, un ciel assez beau, et nous nous souvenons d’un conseil d'Arní, rencontré à Reykjavík quand nous avons loué notre voiture. Arní est originaire d’un hameau de cette côte. Il nous a dit qu'un peu avant le petit port de pêche de Höfn, on trouverait une piste (la F985, il a mis une croix au stylo sur notre carte) qui permet d’accéder à la langue glaciaire du Skálafellsjökull, puis de remonter jusqu'au bord de l'immense calotte glaciaire du Vatnajökull, 1000 mètres d’épaisseur de glace, vaste comme la Corse.

Il en fallait moins pour nous attirer, Arní : c'est parti !

La langue de glace du Skálafellsjökull (jökull = glacier, en islandais) s’avance jusqu’à la plaine côtière. Juste à côté se trouve la ferme de Smyrlabjörg où une jeune fille nous confirme que nous sommes sur la bonne voie : la piste F985 (réservée aux 4x4) commence tout près d’ici.

Sur les premiers kilomètres, c’est une piste de montagne assez classique. En quelques minutes on s’élève rapidement et on se retrouve sur une arête rocheuse, surplombant le glacier qui coule comme un grand fleuve figé.

La piste longe la rimaye et offre des vues inquiétantes sur cette énorme masse de glace striée de cendres noires, résultat d’éruptions volcaniques anciennes. Pour croiser une voiture, on fait une halte sur un replat. D’habitude, il y a beaucoup d’oiseaux en Islande mais en ce lieu il n’y en a aucun, le silence n’est troublé que par des gargouillis d’eau. Le glacier est assez effrayant, on dirait une bête endormie, prête à tout avaler …

A partir d’ici, la piste a un tracé vraiment inouï ! A vouloir remonter comme ça le long du bord du glacier, il y a maintenant des passages de folie, des pentes incroyables, des précipices béants au détour d’un virage, et bien sûr comme partout en Islande, pas le moindre parapet !

Notre Suzuki Jimny est petite mais elle fait merveille : les quatre roues motrices ne sont pas de trop ! Nous montons très lentement, avec prudence, parfois en seconde mais le plus souvent en 1ère, selon les passages.

Il n’y a qu’une seule voie, bien sûr, mais heureusement personne en face. Ce n’est pas à proprement parler une piste difficile, mais il faut rouler au pas, rester bien concentré et toujours garder une réserve de puissance sous le pied. C’est ce que je m'efforce de faire en me disant à chaque virage, à chaque lacet : « Bon, ça doit sans doute être plus cool après ça … » … et puis le passage suivant révèle encore des surprises … Quant au spectacle, il devient de plus en plus hallucinant ! On se regarde, incrédules … où va-t-on ? !

Avouons qu’à certains moments l’atmosphère est un peu tendue dans la voiture, mais c’est étrange comme la peur est parfois cousine du plaisir …

Le dos bien calé dans mon siège, je me tiens fermement au volant, Marie-Françoise sollicite fortement les poignées de maintien : heureusement qu’elles sont solides ! Aux passages les plus scabreux, le silence se fait ... les dialogues sont remplacés par des onomatopées du genre « Ggggsssss ! » ... « Vvvvvvsssss ! » ... « Pffffffttttt ! ». En plus, avec l’altitude et le contact de l’air avec le glacier, le ciel s’est maintenant chargé de lambeaux de brume qui passent devant nous comme des écharpes blanches, c’est assez fantomatique.

Au bout de vingt minutes de cette piste de folie, tout à coup un replat : nous voici arrivés. C’est la fin de la piste, on se gare devant le refuge de Jöklasel. On est ici à la racine de la langue glaciaire du Skálafellsjökull.

Impression de bout du monde : en effet, trente mètres plus loin, c’est la glace de la calotte du Vatnajökull qui commence, à perte de vue, un monde de glace dont les lointains s’évanouissent dans la brume. Une étendue de glace grande comme la Corse et épaisse de mille mètres ... la troisième calotte de glace de la planète (après celles de l'Antarctique et du Groenland).

On met des chaussures adaptées et on part faire un tour, mais juste sur la marge de ce monde où l’humain n’a guère sa place. C’est très impressionnant ! Humilité, crainte, respect …

Les passages de brume sont de plus en plus importants. En fait, c’est la glace qui passe directement de l’état solide à l’état gazeux, sans fondre, car la température ne le permet pas. Ce phénomène (qui s’appelle la sublimation) est fréquent en Islande, au contact des glaces sous le soleil.

Il fait froid. Retour à la voiture pour se faire sur le camping-gaz deux thés bien chauds + barre de chocolat noir (c’est notre dopage habituel).

Les lambeaux de brume sont maintenant de plus en plus rapprochés. Entre deux passages, le ciel bleu réapparaît … On repense aux précipices et aux pentes de folie qui nous attendent pour redescendre, et on décide de ne pas trop tarder.

Descente lente et ultra-prudente, tout au frein moteur bien sûr, en 4 roues motrices et souvent en première tant la pente est forte. Concentrés mais aussi un peu crispés par moments, avouons-le …

Il y a de nouveau quelques onomatopées, quelques « Ggggsssss ! » ... quelques «Vvvvvvsssss !» et autres «Pffffffttttt !» ... mais bon, ce que nous sommes en train de vivre là, ça ne s’exprime peut-être pas avec des mots normaux …

De nouveau cette sensation étrange à la frontière de la peur et du plaisir … Un peu comme quand on était enfants et qu’on « jouait à se faire peur » en surgissant au coin d’un mur (bouhhhh !) devant l’autre terrifié … mais grisé de plaisir, mêlant un cri d’effroi à un éclat de rire de soulagement !

Nous voici bientôt dans la partie basse de la piste, c'est facile maintenant, les abymes et les lambeaux de brume sont derrière nous. Retour dans un monde où les humains ne sont pas seulement tolérés, mais admis …

Tiens, tiens ! face à nous, sur la piste, voici un 4x4 Suzuki Jimny identique au nôtre qui attaque la montée ! Rencontre improbable !

Croisement et arrêt des deux voitures, vitre baissée contre vitre baissée. Encore plus improbable : c’est un couple de français ! La jeune femme nous demande « si ça passe facilement avec ce 4x4 jusque là-haut ? » … Oubliées les tentatives d’arrachage des poignées de maintien lors de la montée et de la descente, oubliées les onomatopées aspirantes et soufflantes, j’entends Marie-Françoise lui répondre d'un ton assuré et avec un grand sourire « Oui ! oui ! Impeccable ! aucun problème ! »

Et voilà ! Elle est pas belle, la vie ? C’est la magie de la réussite qui gomme les petites difficultés ! Après s’être bien shootés à l’adrénaline, la bienfaisante décompression s’accompagne d’une vague de bonheur … à partager !

On discute deux minutes et on tempère quand même un tout petit peu en leur recommandant de monter très lentement et d’être prudents. On leur signale les lambeaux de brume qui passent là-haut, mais sans les inquiéter. Après tout, c’est vrai que si on reste concentré, si on fait attention, il n'y a pas vraiment de risques, et ça aurait été vraiment dommage de les dissuader !

Si vous allez un jour là-bas, dans l'île de la création du monde, si vous avez l'occasion de monter tout en haut de la piste F985, et si le temps le permet, soyez prudents, bien sûr, mais surtout n'hésitez pas : allez-y, c'est vraiment – vraiment - géant !

L'émotion est au rendez-vous, l’adrénaline est fournie sur place, et la griserie du plaisir est comprise dans la posologie.

Chris.

P.S. : Si vous voulez lire la suite, vous la trouverez : ici
Chris et MF.
AL Alan Globetrotter ·
Ouzbekistan deuxième partie + Islande........je peux rentrer maintenant, j'en ai pris plein les yeux ........et dire qu'on est voisins, il faudrait que l'on se rencontre quand même, enfin si le boss t'autorise, raison d'état oblige peut être........ 😉, il a surement un dossier sur moi ........

Merci et à bientôt,
VI Vilcanota Globetrotter ·
Depuis que Chris m'a convaincu que les moustiques sont une légende en Islande 😎, et que son site est une pure merveille, il faut que je me mette sérieux au boulot pour monter un voyage là bas 😉.Avec VF, j'ai des voyages plein la tête pour une vie tout entière, va falloir que je trouve du temps en plus 🤪.
http://www.aventuren4x4.com Carnet Namibie : https://voyageforum.com/discussion/namibie-amie-d9300813/ Carnet Grizzlys : Carnet Grizzlys : https://voyageforum.com/v.f?post=9308751;page=last;#last
LO Lotusbleue Regular ·
Je dévore ce récit et en ressent toute l'émotion !

L'Islande racontée de cette façon, c'est mieux que n'importe quelle pub ! La palme d'or te revient... ça donne vraiment envie de se rendre dans ces lieux magiques !

Cette palette de couleur... je ferme les yeux et voit les lacs glacés d'un mauve profond... la danse des couleurs m'enivre !

J'admire le sang froid de Marie-Françoise (elle doit avoir une très grande confiance en toi pour se maîtriser ainsi) Cette peur-là je ne sais pas si je saurais l'affronter... mais lorsque tu la transposes à la peur lorsqu'enfant on se fait bouh caché à se faire peur... puis avec aussi ces mots : humilité, crainte, respect !!!

J'ai envie de connaître l'Islande, j'ai le souvenir d'un poster d'un lac bleu mauve quand j'étais petite, je l'avais oublié... tu me le rappelles et je t'en remercie... ce lac m'a fait rêver tant et plus et il me semble que c'était l'Islande !

A bientôt dans un autre de tes récits !
Se donner les moyens de réussir son rêve... " Où que tu ailles, vas-y avec tout ton coeur". CONFUCIUS
SE Seshat Regular ·
Mille mercis pour ce texte magnifique.

Non seulement tu alimentes nos rêves pour les jours à venir, mais au travail de l'imagination tu mêles la musique des mots. Grâce à toi cette terre un peu irréelle me semble un peu plus proche.
Seshat

Aimer s'instruire, être curieux, attentif, admirer, s'émouvoir, essayer de comprendre ce qui nous entoure... essayer de se coucher un peu moins con chaque soir !(Anna Gavalda)
DO Dolma Globetrotter ·
Ah ! quel bonheur un tel récit 🙂 Il est 8h à Paris, c'est le 2e jour de l'été, il pleut et la température est plutôt basse, donc, pas terrible tout ça ; et puis l'Islande qui est là, sous mes yeux...avant j'en rêvais, maintenant je sais que je DOIS y aller ! Merci et encore merci. Je me garde pour un peu plus tard la lecture de ton site, juste pour oublier la grisaille d'ici et me transporter avec bonheur vers ce paradis..
un chemin et la caresse du vent, alors je pars en voyage...
PA Parvat Globetrotter ·
Merci tout plein, Chris! Je n'ai jamais été dans ce coin là, et ne suis pas vraiment attirée dans un futur proche, mais là par hasard j'en reviens, et j'ai adoré... Encore merci 🙂
Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations... (N.Bouvier)
GN Gnome Veteran ·
Oui, il faut aller en Islande et le post de Chris51 est vraiment très évocateur : peur de cette nature omniprésente, envahissante, presque pesante; peur de se retrouver vraiment seul au milieu des éléments qui peuvent se déchaîner en un rien de temps; peur d'une nature non modelée par l'homme, vierge et dure. Mais également le plaisir, la jouissance même, d'être confronté à l'environnement originel, à ces paysages d'une pureté et d'une beauté insensées. On tremble devant l'alliance force-fragilité de ce spectacle qui s'offre si facilement au visiteur, dès la sortie de l'aéroport... Oui, il faut aller en Islande, et j'ai encore plus envie d'y retourner après lecture des lignes de Chris. Merci !
"Old travellers never die, they just smell that way"
CH Chris51 Veteran ·
Merci à vous tous, Alan, Vilcanota, Lotusbleue, Nadine06, Dolma, Parvat, Gnome ...

Vous savez maintenant que ces régions arctiques nous font vibrer ... c'est une passion, on l'assume sans réserves !

1er voyage en Islande : juillet 1974 : 30 ans dans quelques jours ... (oupsss !) le plus récent : juillet dernier ... le prochain ? sans trop tarder, bien sûr !

Mais merci aussi pour votre ouverture d'esprit (une caractéristique de VF !) car certain(e)s d'entre-vous ne sont pas spécialement attiré(e)s par ce genre de destination. La planète est diverse, les gens, les peuples sont divers ... et quelle richesse !

La suite de "La peur, l'émotion, le plaisir ... " est dans le presse-papier.

Chris
Chris et MF.

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