Histoire russe

This discussion is in French, the community’s main language.

Original post
BA
Après plusieurs années à profiter de chaque instant de libre pour bourlinguer aux quatre coins de la Russie, à parcourir des kilomètres d'étendues quasiment désertiques, à passer de villes en villes, de villages en villages, de campagnes en forêts, de montagnes en rivières, à partager shashliki et vodka avec des hommes et des femmes d'un peu partout...il ne m'était jamais venu à l'esprit d'écrire un carnet de voyage. Et je ne l'ai pas fait. Sans doute parce que certaines choses se vivent bien mieux qu'elles ne se racontent.

J'ai eu l'occasion, néanmoins, au cours de mes pérégrinations, de rencontrer des gens dont la vie, les histoires, m'ont particulièrement ému. Et c'est cela que je voudrais raconter. Des tranches de vie, des instants dans l'existence d'hommes et de femmes dont le monde ignore le nom et qui ne seront jamais que des silhouettes lointaines et sans consistance pour la plus grande majorité de la population mondiale. Des gens ordinaires qui ne sont ni des sages, ni des artistes, ni des philosophes. Des gens nés quelque part et qui essaient tant bien que mal de se construire une vie. Mais des gens qui m'ont fait aimer ce pays, qui se sont contentés d'être ce qu'ils étaient et qui m'ont permis de lever un peu le voile sur cette fameuse "âme russe" que personne n'arrive jamais vraiment à saisir.

J'ai changé les noms, je ne dis pas d'où ils viennent, je romance un peu, mais sans trahir, je crois, la réalité que j'ai pu constater. Ce que je raconte là, c'est ce que j'ai vu, entendu, ressenti. C'est un petit bout de la Russie, telle que je l'ai connue, avec mon regard de française.

Youri, le désabusé

Lorsqu’un étranger demande à Youri où il vit, le vieil homme a bien du mal à fournir une réponse précise. La ville de N… est au nord, toujours plus au Nord. Pas le Nord qu’on connaît, pas le Nord féérique. Juste le Nord, en plein centre, encore au Nord. Bien au-delà de la zone où les hommes normaux s’aventurent.

Lorsqu’un étranger demande à Youri ce qu’il fait dans la vie, le vieil homme a bien du mal à fournir une réponse précise. Il travaille à la poissonnerie, comme tout le monde ici, mais son poste n’est pas vraiment défini, à chemin entre l’homme à tout faire et le bouche trou qu’on appelle en renfort en fonction des besoins. Ce qu’il sait c’est qu’il est en bas de l’échelle. Sa femme, Katya, le lui répète suffisamment, les rares fois où ils échangent plus de dix mots.

Lorsqu’un étranger demande à Youri de lui conter ses rêves, Youri hausse les sourcils, regarde un moment dans le vide, et finit par sourire. « Une bouteille de vodka et une femme bien ronde ».

Youri trouve qu’il travaille trop. Ses mains lui font mal, son dos souffre des longues heures à trimballer des caisses et son chef est un crétin. Et quand il ne travaille pas, Youri s’ennuie.

La ville de N… n’est pas une ville. C’est un ensemble de bâtiments organisés autour de la poissonnerie. A une époque, Youri s’en souvient, vivre là, c’était bien. Les bâtiments étaient neufs, les salaires étaient payés à la fin du mois, il y avait même un théâtre.

Le théâtre a fermé depuis longtemps et le bâtiment est devenu une ruine où les jeunes se retrouvent le soir pour picoler. Les immeubles ne tiennent plus debout que grâce à l’intervention de forces obscures. Et il y a bien longtemps que l’argent liquide a disparu de la ville (sauf peut-être du coffre du directeur). Les salaires sont désormais payés sous la forme d’un compte ouvert à l’épicerie.

Youri aime bien l’épicerie, c’est bien la seule distraction du coin. Mais il n’aime pas Nadia, la propriétaire. Il aurait bien été tenté pourtant de faire quelque chose avec elle. Elle a une poitrine généreuse et un arrière train tout aussi généreux. Youri aime bien les femmes qui ont des formes, alors que Katya, elle, est plus maigre qu’une vieille planche de bois pourri.

Nadia, personne ne sait d’où elle vient. Un matin, elle est arrivée à N…, a posé ses valises, a racheté l’épicerie qui périclitait et elle n’est plus jamais partie. Peut-être a-t-elle essayé un jour de raconter son histoire, mais nul ne s’en souvient. Les rumeurs sur cette femme étrange avaient déjà pris le dessus. Tant et si bien que les histoires les plus folles circulent sur son compte. Youri a entendu dire qu’elle venait de Perm, qu’elle avait été mariée et mère d’un enfant. On dit également que son fils serait mort en Afghanistan. Quant à son mari, il aurait été arrêté et serait mort en prison. Les plus informés prétendent même que son mari lui faisait vivre un enfer et que, pour se débarrasser de ce tyran qui la battait comme plâtre, elle l’aurait elle-même dénoncé, sous de faux prétextes. Youri ne sait pas si c’est vrai, mais une chose est sûre Nadia n’aime pas les hommes.

Et les hommes n’aiment pas Nadia. Elle dirige son commerce d’une main de maître et inscrit chaque achat dans son grand cahier. Elle contrôle tout, sait tout et a toujours un regard désapprobateur quand Youri vient acheter une bouteille. Par solidarité féminine, sans doute, elle contrôle tous ce que les hommes achètent. Elle s’assure ainsi qu’il restera suffisamment de crédit sur le compte pour ce qu’elle appelle les dépenses utiles. Youri ne voit pas en quoi une bouteille serait une dépense inutile. Mais il ne peut rien contre la toute puissance de Nadia et son grand cahier – maudit soit-il !

Pour contourner la tyrannie de Nadia, Youri et ses amis se sont organisés. Ils n’achètent leur vodka qu’à tour de rôle, afin de ne pas éveiller ses soupçons. A une époque, Youri envoyait sa fille, Dacha. Nadia était folle d’elle et ne pouvait rien lui refuser. Mais Dacha est partie et Youri est obligé de négocier avec les autres pour avoir sa ration de vodka. Ces derniers temps, la bouteille coûtait un paquet de vraies cigarettes, pas les trucs horribles qu’on fume d’ordinaire par ici. Youri regrette parfois que Dacha soit partie.

Dacha trouvait que la vie ici était une vie de chien. Un jour, elle a fait ses valises et elle a quitté la ville avec un jeune imbécile. Elle est partie pour Moscou, pour devenir mannequin. C’est vrai qu’elle est jolie Dacha. Youri ne s’est jamais posé de questions sur ce qu’elle pouvait bien faire. Jusqu’au jour où Dima lui a dit ce qu’il arrivait aux jeunes filles de province qui venaient à Moscou pour être mannequin. « Elles finissent sur le trottoir, a-t-il dit. Et les plus chanceuses trainent dans les hôtels de luxe pour trouver un mari étranger et obtenir un passeport ». Youri lui a cassé la figure. Il aimait bien Dacha et il ne veut pas qu’on dise cela d’elle. Ça le rend triste d’imaginer sa petite fille toute seule, loin de lui.

Et Katya est devenue insupportable depuis que sa fille est partie. Elle est tout le temps sur son dos, à vérifier ce qu’il fait, ce qu’il dit, à lui reprocher de ne pas avoir d’ambition. Youri en a eu pourtant de l’ambition. A une époque, il avait décidé de devenir livreur pour la poissonnerie. Les livreurs sont les plus chanceux. Ils restent assis derrière leur volant tandis que ceux comme Youri chargent la marchandise. Ensuite, ils partent vers des destinations que Youri trouve exotiques. Et certains d’entre eux touchent même un vrai salaire, en espèces sonnantes et trébuchantes. Alors Youri a obtenu son permis de conduire. Il avait mis de côté juste ce qu’il fallait pour payer l’examinateur. Il lui aurait suffi ensuite d’être muté au service des livreurs, pour ça aussi, il avait réuni l’argent.

Mais il a tout planté. Le jour où il a eu son permis, il a fait la fête avec des amis. Ruslan avait une voiture. Youri a voulu l’essayer, il était ivre. Les GAItchiki l’ont arrêté et il a perdu son permis. Il pensait pourtant que tout irait bien. Son beau-frère est flic et Youri était sûr qu’il l’aiderait. Mais le beau-frère n’a rien fait et Youri a du oublier tous ses rêves de liberté. Le lendemain, il repartait transporter des caisses et Katya reprenait ses reproches.

Youri vient de finir sa journée, il est fatigué. Ses mains, son dos, il ne sent presque plus rien depuis le temps. Il ne veut pas rentrer chez lui. Il se dirige vers l’épicerie, la seule distraction de la ville. Il faut qu’il trouve deux compagnons pour s’offrir une bouteille. On ne boit pas tout seul, c’est un principe. Et des principes, on n’en manque pas par ici. Dima a dit qu’il serait au veux théâtre ce soir. Alors Youri déambule dans les rues pour le retrouver. La ville est sinistre dans cet endroit que même le soleil a fui. Et tous les hommes ont le même regard hagard et vide. Youri se demande comment il va faire pour pouvoir obtenir une bouteille. Il sait que Nadia veille. Et que Katya l’attend. Il s’arrête soudain et lève les yeux vers le ciel blanc. Il y a dans l’air un parfum d’été, de cet été sans chaleur qui peine à réchauffer les cœurs. Il songe aux rêves qu’il aurait pu avoir. Durant un instant, aussi éphémère qu’un flocon de neige, un léger sourire se dessine sur ses lèvres et ses yeux brillent. Une vieille Zhiguli passe dans la rue, Youri secoue la tête, hausse les épaules et reprend sa route, armé de cette certitude inébranlable : si les rêves étaient faits pour se réaliser, ce ne serait plus des rêves.
MA
J'adore ! J'attends les autres portraits avec impatience.
GA
tres beau bravo un autre un autre !!!!!!
LU
Bonsoir, très intéressant et très bien écrit, j'attends avec impatience la suite de vos expériences russes. Luc
DJ
J'aime beaucoup l'histoire et le style!... d'autant qu'il n'y a pas de fautes d'otrthographe, ce qui est rare sur les forums! on veut une suite!! [:)][:)][:)][:)][:)]
Free Tibet...!

Le site www.ClicAnimaux.com permet en un clic de nourrir gratuitement un animal abandonné.
ML
Super! Vivement d'autres histoires de "petits russes"! Marie
Nos voyages en images : https://www.sibellelaterre.fr/
CA
Superbe! A quand une autre histoire Russe ?
Catherine " La lucidité est la blessure la plus proche du soleil" René Char

http://www.catherinegil.com
RE
Très beau texte, tout est dit.
EL
Bonjour, belle histoire, j'ai moi meme rencontré cette Russie profonde dans le grand nord Sibérien et dans l'Oural. Pauvres Russes, certains très cultivés et vivants comme des Africains au fin fond du monde.
BA
Merci à tous pour vos encouragements et vos messages et désolée de ne pas répondre à chacun. J’ai longtemps hésité à écrire ces « portraits », peu sûre que je pourrais retransmettre la réalité de ce que j’avais vu et ressenti. C’est difficile de raconter la vie des autres, d’autant plus quand on s’y retrouve confronté en sachant que notre vie à nous est ailleurs, dans un autre monde.

L’histoire de Fatima que je vous livre ici, est sans doute ce que j’ai eu le plus de mal à écrire. Et je ne suis pas sûre d’avoir su trouver les mots justes pour décrire toute la détresse d’une enfant trop fière. Tout ce que je raconte ici c’est ce qu’elle m’a elle-même raconté. J’ai changé les noms et dissimulé les lieux, car je lui avais promis de ne pas raconter ouvertement son histoire. Et je me devais de tenir cette promesse. « Fatima » fut une des plus belles rencontres de ma vie. Une rencontre éphémère, néanmoins. Elle a passé un an dans mes cours. A mon retour, la deuxième année, elle avait quitté l’université. Malgré tous mes efforts, je n’ai jamais pu la revoir. On ne bouscule pas ainsi les murailles infranchissables de la tradition.

Je lui devais cette histoire et je regrette de ne pas avoir le talent nécessaire pour la rendre parfaitement vivante. Elle qui rêve de Paris et de la France, elle qui connait l’histoire française mieux que les écoliers de chez nous, elle qui aime la poésie romantique, je lui offre notre 14 juillet, dont je n’ai que faire.

Fatima, femme volée

Si un étranger avait l’idée saugrenue d’énumérer les malheurs de la vie de Fatima, il aurait l’embarras du choix pour commencer sa liste. Rares sont les femmes de la petite République de Karatchaevo-Tcherkesse, qu’importe leur âge, qui n’ont pas cette mélancolie des gestes de celles qui savent déjà ce que la vie réserve.

Fatima ne se souvient pas de son père. Elle n’avait que sept ans lorsqu’on lui a annoncé sa mort. Elle se souvient de mots comme « cancer », « cigarettes », « hôpital », « alcool », « Dieu », « désolé », « condoléances » qui restent associés à cet événement qui n’en fut pas un pour elle.

Fatima aime à se définir comme une pragmatique. La mort de son père ne fut pas l’événement douloureux qui aurait du marquer sa vie. Elle sait juste qu’un jour il était là et que le lendemain, il avait disparu. Et cette simple vérité lui a suffi sans qu’elle n’ait eu besoin davantage d’explications. Elle a toujours pensé que d’associer des mots à un événement était une façon de nier la réalité. Et Fatima ne veut pas nier la réalité. La vie est ce qu’elle est, si on ne peut l’accepter, il ne sert à rien de vivre.

Fatima n’a pas choisi son destin. On ne choisit pas par ici. On se plie, on se soumet, on accepte et on se tait. Les codes sont posés depuis si longtemps qu’il faudrait être fou pour s’y opposer. Fou ou suicidaire. Et Fatima n’est ni l’un ni l’autre.

Fatima adore sa mère – une vieille femme toute flétrie qui ne vit que pour ses chats et les commérages des jours de marché. Fatima porte un voile, tout comme sa mère. Certains prétendent que l’Islam le lui impose. Et Fatima s’agace de cette vision rétrograde de la femme musulmane. Les Tcherkesses étaient là bien avant que le Prophète n’apparaisse et seront là bien après que les guerres de religions aient achevé de détruire ce monde. L’Islam n’est rien pour elle. C’est pour sa mère qu’elle porte le voile. Pour cette femme qui lui a légué les formes rondes de son visage et ses yeux en amandes. Pour revoir son visage, qui ressemble tant au sien, chaque matin en se regardant dans le miroir. Pour ne pas oublier celle qui lui a donné la vie. Fatima a compté chaque jour loin d’elle et ne sait pas s’il lui sera donné de la revoir un jour.

Fatima pourtant sait que son plus grand malheur est d’être née jolie.

Dans un monde où la femme n’est rien tant qu’elle n’est pas mère.

Dans un monde où les rêves se fracassent en écho contre les montagnes.

Dans un monde où le silence est devenu la règle de communication.

Dans un monde où les brumes dissimulent les larmes.

Fatima a appris à se taire et à baisser les yeux. Elle n’a pas dit un mot lorsque les hommes sont venus la chercher. Elle n’a ni crié, ni pleuré lorsqu’on l’a séparée de sa mère. Elle a baissé les yeux lorsqu’on l’a présentée à sa belle-famille et elle n’a pas desserré les lèvres quand on l’a lavée, habillée, coiffée et qu’on l’a laissée seule avec celui qui serait désormais son mari, pour cette nuit que certaines ont la naïveté d’appeler « la plus belle nuit de leur vie ».

Fatima a pris la place qui lui revenait dans cette nouvelle famille, avec laquelle il lui faudrait apprendre à vivre. La dernière arrivée, la nouvelle, l’étrangère. Elle a appris les gestes qui seraient désormais son lot quotidien. Elle a usé ses forces à laver le linge, elle a brûlé ses mains à cuisiner pour tous, elle a abimé ses yeux à coudre et recoudre, elle a développé ses charmes pour séduire un mari qu’elle n’avait pas choisi. Et elle a usé sa fierté pour plaire à sa belle-mère.

Sa belle-mère. Son seul lien désormais avec la vie. Rien ne se passe sans l’assentiment de cette femme implacable et sèche comme un morceau de Khatshapuri laissé au soleil, qu’elle doit appeler « maman » et servir en silence. Fatima sait qu’elle lui doit l’autorisation de poursuivre ses études de français et de conserver vivaces ses rêves de Quartier Latin. Et elle sait également qu’elle lui devra un jour la déception de devoir tout abandonner pour enfanter. Sa belle-mère décide de tout, choisit pour tous, distribue les bons points et les mauvais points. Elle accorde souvent des faveurs pour les retirer aussitôt. Elle mène sa maison à la baguette, organise la vie quotidienne, règne sur son royaume de belles-filles et Fatima attend toujours qu’elle lui donne l’autorisation de revoir sa mère.

Fatima ferme les yeux un court instant tandis qu’un rayon de soleil caresse son visage à travers la vitre de la salle de classe. La neige commence à fondre, les beaux jours reviennent. Bientôt, ce sera l’été, les vacances, le repos après une année d’étude. Fatima regarde sa montre, il sera là dans moins d’une heure. On est vendredi soir et, comme tous les vendredis soirs, son mari vient la chercher pour la ramener à la maison. Il lui faudra alors assurer ses taches ménagères pour toute la semaine. La liberté à un prix parfois exorbitant.

Fatima connait sa chance et ne la renie pas. En lui donnant l’autorisation de poursuivre ses études, sa belle-mère lui a surtout permis de vivre la semaine sur le campus, à l’ « obshezhitie », avec ses amies, celles qui comprennent, celles qui connaissent la valeur d’un rire. Loin des hommes et des règles.

Et son mari est un homme bien. Il la protège de la tyrannie de ses belles-sœurs, qui lui font payer ce qu’elles ont elles-mêmes vécu avant son arrivée. Il a une bonne situation et ne la force jamais, sauf quand il a trop bu.

Fatima ne songerait pas à se plaindre. Tout n’est que l’ordre naturel des choses. Elle sait que sa belle-mère fut elle-même enlevée et que ses futures filles subiront le même sort. Elle n’a jamais contesté sa situation, et sa mère n’a jamais cherché à la revoir. Que pourraient bien une jeune fille en fleur, qui s’est un jour rêvée danseuse au Moulin Rouge, et une mère adepte des commérages contre la toute puissance des clans ?

Quand on lui demande pourquoi elle ne part pas, plutôt que de subir passivement cette annihilation de son identité, Fatima a un sourire plein de mélancolie. Elle sait qu’à Moscou, les femmes sont libres. Elle sait que là-bas elle pourrait rêver de carrières, d’amours, de rires et de frivolités. Mais elle sait aussi qu’on ne revient jamais. On ne trahit pas son sang, comme on peut trahir sa vie.

Fatima est née Tcherkesse et elle l’est devenue de toute son âme lorsqu’elle a compris qu’il n’y aurait point de salut ailleurs. Alors, lorsque les étrangers la regardent étrangement, Fatima sourit. « Pour vous, je suis une femme volée, répond-elle, mais pour nous, je ne suis qu’une femme Tcherkesse, serais-je plus heureuse si j’y renonçais ? ».

Fatima traine son poids dans les rues du village en songeant à tout ce qui lui reste encore à faire avant la fin de la journée. Elle sait que sa belle-mère l’attend d’un pied ferme pour la mettre au travail. Elle sait aussi que lui déplaire reviendrait à condamner le peu de liberté qui lui reste. Alors, lorsque la fatigue l’envahit, elle se récite un poème de Rimbaud. Elle envie cet homme qui a pu écrire un jour « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », elle qui sait qu’on ne peut être Rimbaud si on est né ici.

Quelques vieilles devisent tranquillement sur la place. Une odeur de shashlyki grillés envahit l’air. Les voix des hommes, graves et soucieuses, perdues dans un souffle rauque à force de se taire, montent du café du coin. Fatima réaffirme sa prise sur son panier et marche d’un pas vif. Elle salue les femmes d’un geste sec de la tête. Les femmes détournent le regard. Tout n’est que l’ordre naturel des choses. En parler serait vain. Pourtant chacune connait et chacune sait qu’un jour une jeune fille parcourra la même route, chargée du même panier et emplie de cette même tristesse. Une jeune fille qui haïra la puissance de sa belle-mère, une jeune fille qui priera pour enfanter un fils et se mettre ainsi à l’abri du courroux de sa belle-mère. Sa belle-mère implacable et sèche, qu’elle se devra d’appeler maman mais que les autres connaitront sous le nom de Fatima.
MA
J'ai lu l'histoire de Fatima ce matin. J'ai essayé d'y répondre. Vainement. Je crois que j'étais émue.

Ce serait bien de pouvoir te lire un peu plus souvent. [;)]
BA
Merci beaucoup pour ton message.

Fatima est vraiment un sacré bout de bonne femme. Moi aussi, je lui ai demandé un jour pourquoi elle ne partait pas. Je lui ai même proposé de l'aider à obtenir un visa pour la France. Mais elle m'a répondu qu'elle avait lu un jour que les Français étaient les rois des anti-dépresseurs...alors elle n'était pas sûre qu'on soit plus heureux là-bas. Je n'ai toujours pas trouvé ce que j'aurais pu lui répondre...J'espère en tout cas qu'elle a pu continuer à étudier le français, elle était vraiment douée et passionnée.

J'aimerais bien "publier" plus souvent, mais j'écris sur un coup de coeur, au fur et à mesure que je me souviens des uns et des autres...et j'ai toujours été assez lente pour faire les choses et puis je ne suis pas écrivain, je manque sans doute d'exercice pour pouvoir faire vivre ses personnages qui ont un jour fait partie de ma vie...Comme je le disais, raconter la vie des autres, c'est difficile...et puis ce sont toujours des histoires assez "lourdes". On est toujours davantage touché par ce qui nous semble être du malheur, selon nos critères, surtout quand ceux que l'on cotoie, ne voient pas très bien où est le malheur dans tout cela. C'est pour cela que j'aime les gens ordinaires. Parce qu'ils nous font partager leur vie, qui se situe à des années lumières de la notre, avec un naturel déconcertant.
MÉ
salut

eh bien tu t'en sors très bien dans cet exercice, tu laisses parler ton coeur. ce portrait de femme est très émouvant
http://www.flickr.com/photos/mekong69/sets/ http://www.youtube.com/watch?v=X-UPh_7iIlQ
LI
Salut Miss,

Je decouvre ces deux premiers portraits a l'instant.

Je ne sais pas trop quoi dire. Les yeux humides et la gorge serree. Et ce n'est pas de la pitie, ca, je n'en ai que pour les animaux.

Avec ces mots si joliement enfiles, tu realises un peu le reve de "Fatima", en faisant raisonner ses mots et son histoire, non seulement depuis la Ville du Moulin Rouge, mais aussi dans le monde entier.

Merci... et d'autres encore...

Lilie
https://raconte-moi-l-irlande.com/ - Pour en découvrir toujours plus sur l'Irlande !
LU
Magnifique, ce n'est peut-être pas le mot mais je n'en trouve pas d'autre. Luc
CA
Et voici un autre portrait splendide.

Pour faire une belle histoire, il faut être deux : celui qui l'écrit et celui qui la lit . Si celui qui l'écrit est capable de la faire vivre par ses mots dans le cœur de celui qui la lit alors, l'histoire existe. Tu as vraiment ce don. Merci.
Catherine " La lucidité est la blessure la plus proche du soleil" René Char

http://www.catherinegil.com
BA
Merci à tous pour vos messages. Je suis heureuse de pouvoir faire partager un petit bout de cette Russie que j'aime tant, de ce pays souvent méconnu, devancé par une réputation redoutable qui oublie bien trop les hommes et les femmes qui en forment pourtant le socle. Et c'est bien de ces gens qui m'ont fait rire, qui m'ont fait pleuré, qui m'ont fait me sentir vivante, dont je souhaite parler au travers de ces "portraits".

J'ai essayé de retranscrire l'histoire d'Igor le plus fidèlement possible et de coller autant que faire se peut, à ce qu'il m'a raconté, à la façon pleine de poésie qu'il avait de parler de son monde et à la terrible nostalgie qui habitait cet homme qui se savait d'un autre âge. Plus évident à dire qu'à faire, surtout lorsque l'histoire est racontée en russe et que je la retranscris ensuite en français.

Igor, le nostalgique

La ville de S…fut autrefois prospère. Fondée au 15ème siècle, il ne reste de cette époque que quelques clochers d’église, seules taches de lumière dans la grisaille environnante. Avec le temps, la ville est devenue un bloc de béton en pleine déliquescence et seule la cheminée de la mine porte encore l’étendard de la grandeur industrielle passée.

Comme tous les matins, bien avant l’aube, Igor s’extirpe de son petit appartement, qu’il partage avec sa femme Irina, et traîne sa vieille carcasse à travers les rues silencieuses de la ville, savourant ces quelques instants de liberté où la ville semble lui appartenir en propre.

A mesure que ses pas l’emmènent sur ces chemins dont il connaît chaque recoin, chaque obstacle, Igor retrace l’histoire de sa ville d’adoption. Il se rappelle la prospérité d’autrefois, les étalages regorgeant de mille couleurs, les jours de marché, la douce quiétude qui enveloppait la nonchalance des passants, les visages bigarrés des migrants venus des quatre coins de l’Union chercher quelque fortune, les sourires amis, les rires tonitruants des hommes lui offrant ses premières rations de vodka.

Igor aime l’odeur du « dehors » avant l’aube. Cette odeur de frais et d’abandon. L’odeur d’une ville presque morte. L’odeur du béton qui s’effondre. Il se souvient d’avoir lu, enfant, l’histoire d’une ville fantôme, où des trainées d’activités anciennes emplissaient l’air. Il lui suffit de fermer les yeux pour réentendre le tumulte de S… à l’époque où il s’agissait encore d’un grand centre urbain.

La ville de S… n’est pas fantôme, mais elle semble avoir peu à peu glissé dans une léthargie la figeant cinquante ans en arrière. Seuls le délabrement évident de la ville et les quelques autos modernes que certains arborent fièrement sont preuves du temps qui passe.

Igor traverse la place que certains appellent encore « place du marché » bien qu’en guise de marché, il ne reste plus que les ruines des emplacements d’antan et quelques babushkas proposant aux passants les produits de leurs jardins : framboises, cassis, groseilles, canneberges, pommes-de-terre, oignons, persil, aneth…tout cela pour un prix dérisoire, valant à peine l’effort fait pour les cultiver.

Igor inspire profondément. Cela sent le foin. La campagne n’est pas loin. A l’inverse du processus artificiel qui veut que la ville prenne le pas sur la campagne, S…s’écrase peu à peu face à la nature qui reprend ses droits dans les quartiers désormais inhabités.

Le chemin de la mine n’est pas aisé à trouver. Simple chemin de terre, serpentant entre les immeubles, il est la demeure des hommes du fond qui sont les seuls à l’emprunter. Igor est un « homme du fond » et ne pourrait songer à se définir autrement. Il ne connait du jour que les galeries sombres de sa mine et le soleil n’est pour lui qu’un mythe sans consistance.

Igor presse le pas tandis qu’il s’enfonce sur le chemin de la mine. Il a déjà été en retard deux fois ce mois-ci et Mikhaïl Alexandrovich, le chef de section n’acceptera pas de troisième fois. Igor est un ancien de la mine. Descendu la première fois à l’âge de 12 ans, pour célébrer son passage dans le monde des hommes, il a commencé à y travailler à l’âge de 16 ans. Il y a 35 ans.

35 années de dur labeur dans le froid et l’obscurité. 35 années de sueur, de douleurs et de larmes. 35 années de battements de cœur à l’unisson des frères du fond.

Autrefois, nul n’aurait osé adresser un reproche à un ancien, tout Mikhaïl Alexandrovich, chef de section, qu’il soit. Mais les temps ont changé. La fraternité des hommes du fond s’est dissoute à mesure que l’activité de la mine diminuait. Ceux qui ne sont pas partis sont morts et les quelques qui restent n’arrivent plus à garder vivaces les traditions d’autrefois, quand un homme devenait homme en descendant, quand ceux du fond mouraient pour ceux du fond, quand les autres, ceux du dehors, savaient qu’attaquer l’un d’entre eux, c’était les attaquer tous.

Après que la mine eut commencé à péricliter, et que les effectifs eurent diminué, un entrepreneur du Nord arriva et racheta la mine. Il y installa des hommes à lui à tous les niveaux de la hiérarchie. Et les anciens du trou, ne furent plus que des pions avec lesquels ils jouaient.

Igor ne reconnaît plus sa mine et pourtant, il aime toujours autant la longue cérémonie, précédent le travail. L’instant où le chemin de la mine bifurque brutalement et s’ouvre devant cet ensemble industriel, tout en briques ocres, composé de centaines de petits bâtiments éparpillés sur des dizaines d’hectares et où préside, par toute sa majesté, la glorieuse cheminée de la mine. Les hommes pénètrent l’un après l’autre dans ce sanctuaire et se retrouvent à l’intendance ou dans les vestiaires. Là, dans l’ambiance glacée des matins d’hiver, ou moite des matins d’été, dans cette pièce d’un vert crasseux aux néons fatigués, dans ce lieu fait de matériaux durs comme les parois qu’ils devront attaquer au fond, les hommes quittent leurs vêtements civils pour endosser la tenue réglementaire des hommes du fond. Tout, depuis le caleçon jusqu’au bonnet est troqué pour des versions adaptées à la tâche qui les attend.

Puis dans le vacarme des machines, les hommes prennent place dans le couloir et attendent les ascenseurs, couverts comme en plein hiver, pour vaincre le froid du fond, transpirant sous les épaisseurs, attendant comme une libération, le moment où ils débouleront dans leur galerie, prêts au travail.

La descente justifie à elle seule ce qu’ils sont. Seuls les hommes du fond connaissent le sentiment de plénitude qui enveloppe chacun au moment de monter dans la cage, lorsque les grilles se referment sur leurs derniers instants d’air pur, que leurs regards s’assombrissent, que leurs épaules se voûtent et que d’hommes, ils deviennent peu à peu troglodytes. Puis l’ascenseur s’agite, grince, s’ébroue et les grands câbles glissent doucement dans des poulies rouges de rouille. La descente est longue, monotone, presque immobile parfois. Sans les quelques ampoules placées à intervalles réguliers le long du trou, on aurait presque l’impression de faire du sur place.

Et enfin, le « fond » est là. Ces hommes à la carrure impressionnante, que l’on verrait plus aisément travailler en plein air dans la rigueur du climat russe, gagnent au fond une agilité qu’on ne soupçonnait pas. La cage se vide et se disperse dans le silence des profondeurs.

Igor passe devant le poste de commande, qui sert également de lieu de vie pour ceux du fond et gagne sa galerie. Mikhaïl Alexandrovich en est encore à rassembler ses ouailles et leur assigner leurs tâches de la journée. Igor s’éloigne sans un mot, sans même un regard pour cet homme d’affaire chargé de rentabiliser l’activité. Il jouit encore de l’un des derniers privilèges des anciens, celui de choisir son poste.

Igor a choisi d’être haveur. Il est le premier à attaquer la paroi, afin de creuser une entaille destinée à faciliter ensuite l’extraction de roche. La galerie où l’attend sa machine est encore brute et seules les arabesques formées dans la paroi par sa machine, témoignent d’une activité humaine, dans ce lieu éloigné, cet étroit tombeau qu’Igor travaille par tranches successives. Quelques lampes distillant une lumière chiche ont été installées dans ce début de galerie mais ne suffisent pas et Igor est obligé d’allumer sa lampe frontale pour voir à quelques mètres de lui. La ventilation sera installée plus tard lorsque les autres viendront poursuivre le travail. Ici, la mine est encore sauvage. L’humidité et le froid percent cruellement, mais c’est l’admiration qu’il ressent qu’Igor retient de ses journées de travail, ces volutes cuivrées qui s’emmêlent le long des parois et qui semblent lui sourire. Et devant ce spectacle qui l’enchante, Igor ne peut s’empêcher de se rêver une mort d’homme du fond, enfoui à jamais dans ces antres profonds, avec pour seule sépulture ces parois veinées de rouge qui s’enfoncent à l’infini dans les profondeurs de la terre.

Igor ne troquerait sa place d’éclaireur pour rien au monde et pourtant, la haveuse, cette monstrueuse machine armée de deux bras gigantesques l’a toujours effrayé. Il y a peu, il s’en souvient, les chevaux étaient encore les meilleurs amis de l’homme du fond. Et le travail manuel, sa seule satisfaction. On avançait moins vite, mais on ressentait dans toutes les courbatures de ses muscles la force de la pierre. Les poussières de sel s’élevaient en volutes légères avant de s’écraser sur les bras fatigués des hommes. Désormais, la haveuse et ses rotatives plongent la galerie dans une fumée opaque, à peine ont-elles effleuré la roche. L’air devient vite irrespirable et saturé d’une odeur de souffre presque insupportable.

Igor travaille sa galerie sans s’arrêter, durant des heures. Les nouveaux réclament avec acharnement les pauses auxquelles ils ont droit, mais les anciens ne vivent que pour le rythme lent des blocs de sel que l’on détache et ne sauraient imaginer s’arrêter, avant la mi-journée. La haveuse d’Igor ne cesse son activité que durant les trente minutes qui lui sont nécessaires pour déjeuner. Igor abandonne alors sa galerie pour rejoindre le poste de commande, où l’attend son repas préparé la veille par sa femme Irina.

Chaque jour, à heure fixe, tous les mineurs convergent en une longue file de fantômes blanchis par le sel vers le seul lieu qui ressemble au monde du dehors, et se massent entre les consoles de commandes, les plans de la mine étalés sur la table, l’antique frigo « Saratov » et le crin-crin vieillot qui leur sert de radio pour savourer cette pause bien méritée. Les bras repliés autour de leurs gamelles, formant un rempart comme pour se protéger du monde, une vieille cuillère dans une main, un morceau de pain dans l’autre, les hommes s’enfoncent jusqu’au nez dans leur gamelle et lapent plus qu’ils n’avalent leur déjeuner. On parle peu et lorsqu’on s’exprime, on parle du travail, de la mine, du fond. Le monde du dehors est loin.

Seul Génia, un vigoureux travailleur qui ressemble davantage à une montagne de muscle au sommet de laquelle oscille une tête minuscule, mangée en grande partie par une barbe que n’auraient pas reniée les anciens, ose parler de frivolités. Il cherche depuis des années à séduire Sasha, la serveuse du seul restaurant de la ville. Il aimerait l’inviter à danser mais il se sent gourd avec ses grandes mains plus habituées à manier le concasseur que le corps fébrile de jeunes filles en fleur. On se moque de lui, on mime le ballet grotesque de son hypothétique danse, Génia se vexe et part bouder dans son coin. Oskar, un kazakh à l’humour aiguisé, sort en douce une bouteille de Samogone qu’il a ramené avec lui lors de son dernier passage chez ses parents et verse des verres généreux. Génia avale sa rasade d’une traite, laisse échapper un puissant éclat de rire et la bouteille disparait aussi vite. L’alcool est strictement interdit au fond et Mikhaïl Alexandrovich, qui vient remettre les hommes au travail, a déjà prévenu qu’il renverrait immédiatement toute personne s’adonnant à la boisson durant les heures de travail.

Igor jette un regard froid à Mikhail Alexandrovitch lorsqu’il passe devant lui pour rejoindre sa galerie. Mikhail Alexandrovitch n’est pas des leurs. Il n’est qu’un jeune imbécile, arrivé ici trois ans auparavant, armé d’un diplôme que tous le soupçonnent d’avoir acheté, bouffi d’ambition et les yeux rivés sur un livre de neo-management qui lui sert de bible. Il a appliqué à la mine tous les principes « new age » de gestion d’une entreprise, tentant maladroitement de susciter une camaraderie qui n’avait en rien besoin d’être motivée, mélangeant les équipes, déplaçant les hommes, essayant de s’en faire des amis, mais ne parlant que par chiffres et notions de rentabilité.

Igor le hait pour ce qu’il a fait de sa mine. Un lieu désormais impersonnel et froid, dont la magie ne se vit plus mais se calcule à l’aulne des bénéfices, une cicatrice nécrosée au cœur de la terre. Et les mineurs ne sont plus que les instruments, les outils parfaitement aiguisés de sa réussite. Il a fait venir des étrangers, en quête d’un bon salaire et revendicatifs qui ne retiennent du fond que le cliquetis de l’argent gagné. Il a mis fin à toutes les cérémonies qui vous faisaient vous sentir un avec la mine. Les fêtes se font désormais dehors, dans ce monde hostile qui regarde de haut les hommes du fond.

Igor le sait. Il est l’un des derniers. Ils ne sont plus qu’une poignée à se souvenir de l’avant, à vivre la mine avec toute l’ardeur dont ils sont capables, à connaître l’essence même de l’expression « homme du fond ». Les autres sont morts depuis longtemps ou sont partis ailleurs. Le monde moderne a gagné S…et les jeunes ne rêvent plus que de vies faciles, de gadgets brillants, de grosses cylindrées. La mine ne se transmet plus, elle se subit, pour ceux qui n’ont pas réussi ailleurs.

Lorsqu’il rejoint sa galerie silencieuse et sombre, loin de toute cette agitation, Igor entend pourtant encore battre le cœur des anciens. Il surprend parfois des bruits venus de l’au-delà, un éclat de rire, un coup de pioche, un cri, un bloc de sel qui tombe, une respiration saccadée, épuisée mais satisfaite, une voix chaude racontant les histoires fabuleuses de la grande famille des hommes du fond et les mythes de ceux qui trouvèrent un trésor dans les entrailles de la terre…Les volutes cuivrées qui s’emmêlent le long des parois grimacent désormais plus qu’elles ne sourient. Igor le sait. Il n’est qu’un vestige, n’éveillant plus qu’un respect lointain chez les nouveaux. Une simple relique que l’on aimerait bien remiser au placard mais qui garde en lui le souvenir de ce temps ancien où c’était la sueur des hommes qui salait la pierre.
LE
Superbe. Merci pour ces 3 pépites que je viens de découvrir ...

J'ai lu puis j'ai regardé ton age ... ( j'ai failli écrire " votre age " tellement je suis impressionné mais je me suis repris car si on commence à se vouvoyer sur les forums ce sera aussi la fin d'un certain monde ! ) et j'ai été encore plus impressionné, " seulement 26 ans " et tu nous écris des textes de cette qualité ... Moi les mots me manquent pour écrire mon admiration ...

Si tu en as d'autre , n'hésite pas ...
Patrick.
LI
J'ai essayé de retranscrire l'histoire d'Igor le plus fidèlement possible et de coller autant que faire se peut, à ce qu'il m'a raconté, à la façon pleine de poésie qu'il avait de parler de son monde et à la terrible nostalgie qui habitait cet homme qui se savait d'un autre âge. Plus évident à dire qu'à faire, surtout lorsque l'histoire est racontée en russe et que je la retranscris ensuite en français.

Un "portrait" different des autres dans la maniere dont il est peint. Mais encore une fois, tu m'as bluffee, et j'en reste [:|].

Bravo.

Lilie, lectrice assidue [;)]
https://raconte-moi-l-irlande.com/ - Pour en découvrir toujours plus sur l'Irlande !
WA
Je découvre aujourd'hui ces histoires russes et... ... comme les autres, je reste muette d'émotion.

Chapeau bas. Et... encore ! encore ! [;)]
"Nous méritons toutes nos rencontres ; elles sont accordées à notre destin, et ont une signification qu'il nous appartient de déchiffrer." Mauriac
BA
Merci beaucoup...

Je ne suis pas sûre néanmoins de mériter tant de compliments, je ne fais que raconter ce que j'ai vu ou entendu...J'ai passé beaucoup de temps en Russie, à ne pas faire grand chose si ce n'est observer ce qui se passait autour de moi. C'est encore la meilleure des inspirations. Et je me contente de raconter...Mais merci d'avoir apprecié![:)]
BA
Merci Lillie![:)]

Igor c'était un sacré bonhomme qui m'a toujours laissé un sentiment étrange. Je comprenais son amour pour son boulot mais ça faisait bizarre d'entendre quelqu'un parler de la mine comme du bonheur absolu, alors qu'on sait bien qu'être mineur, c'est une situation difficile...moi-même, j'ai passé une journée dans la mine et il m'a fallu de longues heures en plein air pour me remettre de ce sentiment d'enfermement.

J'ai quelques "portraits" en standby là...à voir le premier que je terminerai quand j'aurais le temps d'écrire un peu...(vivement que les chefs partent en vacances![:)]). A défaut de partir cet été, je vais m'évader en Russie par la pensée...
BA
Merci Wapiti![:)]

Comme je disais aux autres, je ne fais que rapporter ce que j'ai vu ou entendu...rien de plus...finalement, je ne fais pas grand chose...mais je suis contente que cela te plaise. J'aime bien écrire sur la Russie, alors si en plus des gens ont le courage de me lire...c'est que du bonheur...[;)]
LI
Igor c'était un sacré bonhomme qui m'a toujours laissé un sentiment étrange. Je comprenais son amour pour son boulot mais ça faisait bizarre d'entendre quelqu'un parler de la mine comme du bonheur absolu, alors qu'on sait bien qu'être mineur, c'est une situation difficile...moi-même, j'ai passé une journée dans la mine et il m'a fallu de longues heures en plein air pour me remettre de ce sentiment d'enfermement.

Bonne nuit Bardak,

ben oui, Igor aussi il doit bien le savoir. Mais bien plus qu'un metier, c'est tout un monde, un univers, que seuls ceux qui y vivent peuvent comprendre. Boulot de misere, mais c'est sa vie, son monde... comme tu l'as bien (d)ecrit.

J'ai quelques "portraits" en standby là...à voir le premier que je terminerai quand j'aurais le temps d'écrire un peu...(vivement que les chefs partent en vacances![:)])

Sont pas partis encore, tes chefs? [:P]

A défaut de partir cet été, je vais m'évader en Russie par la pensée...

Hibou! Nous aussi!

Lilie
https://raconte-moi-l-irlande.com/ - Pour en découvrir toujours plus sur l'Irlande !
MO
Je ne découvre que maintenant tes "carnets". J'attends la suite [:p].
Un ami m'a dit: Le monde serait meilleur si chacun-e regardait dans l'assiette de l'autre et y rajoutait ce qu'il y manque
TE
Moi aussi je ne découvre ces portraits que maintenant. J'ai hâte de lire la suite. Merci ! [;)]
BA
Merci beaucoup à tous les deux d'être venus lire ma prose...

La suite...ben, je sais pas quand elle arrivera. J'ai finalement réussi à obtenir deux semaines de vacances, alors pour le moment, je suis en train de rêver à tout ce que je vais pouvoir faire pendant ces deux semaines...[:P]
AK
Moi il y a longtemps que je l'avais lue sans rien dire, en silence, et j'ai beaucoup aimé.
La vie est comme un arc-en-ciel; il faut de la pluie et du soleil pour en voir les couleurs.
BA
Merci Aki' pour tes gentils messages un peu partout dans le forum...[:)]
AR
[;)]Super.......; Nadia c'est le KGB du village, l'oeil de Moscou à elle seule !!!! Bravo, belle saga, je la verrais bien en téléfilm, propose ton histoire. J'attends la suite. Je vais aussi voir la suite de celui qui est allé depuis la Normandie jusqu'en Thaïlande en auto stop, sa traversée de la Russie, vaut le détour. Précision, je n'ai pas d'actions investies dans son récit, donc, je lui fais de la pub absolument désintéressée
Tout vient à point pour qui sait attendre

Bonjour à tous ARRAWAK
KO
Super ! J'ai choisi de vivre en Russie centrale (Ekaterinburg) depuis 6 ans et je pense que tu as le don de comprendre les Russes, a l'inverse de la majorité des français. Tes portraits sont très "vrais", je peux en témoigner. Et bravo pour le style et l'écriture, il y a là un talent à affirmer. Olivier
de Olivier, à Ekaterinburg (Ural)
PL
.oO Histoire Russe C'est vraiment une bien belle chance que j'ai de découvrir la profondeur de se site grâce a ton carnet de voyage .Je n'utiliser pratiquement que le comparateur de prix d'avion ou lisais quelque astuce pratique/logistique. Je suis fan des claques qui me font regarder ailleurs, autrement, ou voir tout simplement. Alors si tu a l'occasion de continué , n'hésite pas, ne doute pas !!! Et si tes aventures se poursuivent , idem !!!!

KeNaVo
mon objectif "see what other smile look like around the world"
AR
Je découvre ce soir tes portraits et je suis extrêmement touchée d'y trouver toute la profondeur russe que j'aime tant, et cette sorte de vision tragique et grande de la vie, même dans les petites choses et les « petites gens ». Merci.

Je suis comme toi une amoureuse de la Russie, et si j'y suis allée bien moins que toi, cela ne m'empêche pas d'être comme un poisson dans l'eau dans ce pays si puissant.

À quand de nouveaux portraits ? Tiens, tu me donnes envie de dresser moi aussi des portraits des russes que j'ai rencontrés...
BA
Bonjour à tous,

Pour commencer, merci à tous pour vos messages. J’ai un peu déserté Voyageforum récemment et c’est la raison pour laquelle je n’ai pas répondu aux derniers messages, mais cela me touche que certains viennent lire ces portraits et que les amoureux de la Russie y retrouvent un peu de ce qu’ils ont vécu dans ce merveilleux pays.

Il y avait bien longtemps que je n’avais pas écrit quelque chose. Il faut dire que je n’en ai eu guère le temps récemment. J’ai enfin démissionné de mon boulot, je suis partie me promener dans le Nord de l’Angleterre, j’ai profité de mes premiers jours de chômage pour reprendre contact avec des gens que je n’avais pas vu depuis longtemps… bref, j’étais pas mal occupée.

Et puis, j’ai revu « Raïssa » lors d’un court séjour à Moscou et j’ai eu envie d’écrire sur elle, tant elle me fascine par son abnégation et sa capacité à toujours croire que les choses s’arrangeront. Elle m’a offert des fleurs lorsque je l’ai vu. Moi, je n’avais rien pour elle et je me suis sentie mal. Puis elle m’a dit que je lui parlais et que c’était déjà beaucoup car rares étaient ceux qui faisaient attention à elle.

Et je me suis souvenue de ce jour où, sans rien dire, elle m’a prise dans ses bras parce que je pleurais pour quelque futilité sans grande importance. C’était étrange d’être consolée par quelqu’un qui aurait pourtant bien plus de raisons de pleurer. Elle m’avait alors dit qu’elle n’avait aucune envie de pleurer sur son sort puisque c’était la vie que Dieu avait choisi pour elle. A cet instant, j’ai envié sa foi qui lui donnait tant de forces.

Je mets donc en ligne ce soir l’histoire de Raïssa, avec une petite pensée pour toutes les victimes de l’Express Moscou-Saint-Pétersbourg et pour toutes les victimes futures de ce tragique événement, ceux qui paieront cher la bêtise de certains, le jour où les autorités russes décideront qu’il faut trouver un responsable, qu’il soit coupable ou innocent, et le châtier sévèrement.

Raïssa, la persévérante

Lorsqu’un étranger demande à Raïssa qui elle est, cette jeune grand-mère ridée par les années et par les soucis, fronce les sourcils et, dans un sourire à peine perceptible, répond qu’elle n’est qu’un souffle que personne ne remarque, une enfant de Dieu parmi les enfants de Dieu.

Lorsqu’un étranger demande à Raïssa d’où elle vient, cette femme au regard sombre tord ses mains calleuses, et répond « de chez moi » et lorsqu’on lui demande où se trouve ce « chez moi », Raïssa répond « ailleurs ».

Raïssa n’est pas d’ici et, même après des années, elle s’y sent toujours comme une étrangère. Raïssa ne souhaite pourtant rien d’autre et refuse même que l’on parle d’elle comme d’une immigrée. Raïssa se définit plutôt comme une travailleuse de passage, attendant des jours meilleurs pour refermer sa valise et rentrer chez elle.

Raïssa n’a que 52 ans, mais elle en parait vingt de plus. Cette vieille femme tout en muscle ne manque pourtant pas d’énergie. Elle sent parfois son cœur s’emballer lorsqu’elle fait trop d’efforts, mais elle garde en elle l’assurance que c’est Dieu qui fait battre son cœur plus vite pour lui rappeler qu’elle doit vivre et accomplir son devoir.

Raïssa travaille sans ménager sa peine. C’est pour cela qu’elle est venue ici, dans cette ville tentaculaire et étouffante, loin de sa petite maison et du jardin dont elle s’occupait jadis avec amour. Raïssa n’a aucune attache dans ce lieu, ni amis, ni famille, ni le moindre souvenir. Ce sont les billets qu’elle est venue chercher.

Dans sa vie passée, Raïssa manquait de tout mais elle aime à dire qu’elle avait l’essentiel. La vie n’était certes pas facile mais Raïssa sait que l’on supporte mieux les vicissitudes de l’existence lorsqu’on avance à plusieurs et qu’on peut plonger ses mains dans la terre de ses racines.

Mais le monde a changé, l’Empire est tombé, des gens d’ailleurs ont dit qu’il fallait moderniser le pays. Raïssa n’a jamais vraiment su ce qu’il s’était passé, ni ce en quoi la chute d’un mur à des centaines de kilomètres de chez elle pouvait bien la concerner. Mais Raïssa a néanmoins compris que le monde n’avait plus rien à faire des gens comme elle et que des puissances supérieures avaient décidé qu’ils devaient disparaitre.

Lorsque la maladie de son mari le condamna à rester à la maison, lorsque l’usine où travaillait son fils ferma et lorsque sa fille tomba enceinte sans que nul ne puisse identifier qui était le père, Raïssa sentit le désarroi l’envahir. Elle devait désormais seule subvenir aux besoins de sa famille. Le jardin assurait leur survie, mais pour combien de temps encore ? Raïssa avait entendu la rumeur d’une nouvelle loi en discussion interdisant les ventes à la sauvette de fruits et légumes. Que ferait-elle lorsqu’elle n’aurait plus rien à vendre ? Comment vivraient-ils lorsqu’il ne leur resterait plus rien que la foi profonde qui les habitait ?

Raïssa pria de toutes ses forces pour que Dieu lui accorde sa grâce et lui donne la solution. Et c’est à cet instant que l’Etranger parut au village. Un jeune homme, qui arrivait juste de Moscou, les poches pleines de billets verts, assurant que là-bas, ils se ramassaient dans la rue à condition d’accepter de se baisser pour les attraper avant que d’autres ne s’en saisissent. Il dépensait sans compter et toisait avec mépris les petites gens comme Raïssa. Il prétendait qu’on ne devenait rien en restant ici et que cette race de faibles, qui croyaient encore au pouvoir de la terre, disparaitrait un jour pour assurer le règne de ceux qui croyaient au pouvoir de l’argent.

Raïssa y vit un signe de Dieu et n’hésita pas longtemps à partir à son tour, prête à tout endurer pour assurer l’avenir de cet embryon de vie qui grandissait à l’abri du ventre chaud de sa fille. Elle ne se doutait pas, alors, à quel point il lui faudrait accepter de se baisser, de s’écraser, pour ramasser les quelques billets que les autres laissaient derrière eux avec mépris.

Raïssa n’oserait pourtant pas se plaindre de son sort. Elle sait sa chance de pouvoir envoyer régulièrement de l’argent au village. A elle seule, Raïssa fait vivre des dizaines de personnes et remercie Dieu chaque jour de cet honneur qui lui est fait. Raïssa n’aurait pourtant jamais pensé que l’on pouvait assurer sa survie et celle des autres en ramassant les merdes d’inconnus.

Raïssa passe tant de temps dans les transports qu’elle aime à dire que le métro est sa troisième demeure. Ses patrons, des moscovites aisés appartenant à cette nouvelle classe bourgeoise pleine de certitudes et de rêves, ont quitté depuis longtemps les quartiers ouvriers pour les riches avenues du centre ville. Et lorsqu’elle ne travaille pas dans leurs beaux appartements, Raïssa doit assurer l’entretien de leurs datchas à la campagne.

Alors Raïssa traverse la ville plusieurs fois par jours, passant d’une maison à l’autre, assurant son ouvrage avec célérité et s’épuisant dans des déplacements de plus en plus longs. Raïssa commence si tôt le matin, qu’elle ne se souvient pas avoir déjà vu le soleil se lever après elle. Et elle finit si tard le soir qu’elle trouve à peine le courage de se trainer jusqu’au taudis où elle vit.

Car Raïssa vit bien loin du luxe de ses clients. Elle habite à plusieurs kilomètres du centre ville dans un de ces quartiers aménagés autrefois pour le bonheur des travailleurs mais que tous ont oublié et qui s’effondrent tranquillement dans la plus totale indifférence. Des cages à poules gigantesques, entourant des cours intérieures qui furent jadis de jolis jardins organisés pour les enfants. Des jeux d’enfants, il ne reste plus guère que des morceaux de fer rouillés par les intempéries et les jardins sont devenus des terrains vagues dont plus personne ne s’occupe.

Raïssa n’a trouvé à louer qu’un lit dans une chambre minuscule qu’elle partage avec neuf autres femmes. Un lit tout en fer et ressorts qui ne lui accorde aucun repos. Des murs crasseux et une fenêtre si sale que le soleil ne passe jamais sont devenus son paysage quotidien, loin des verdoyantes forêts de sa Moldavie natale.

Raïssa ne possède presque rien. A dix malheureuses dans une seule chambre, les vols sont légions. Ses maigres possessions doivent donc tenir dans le minuscule placard qu’on lui loue et qu’elle peut fermer à clé.

Mais Raïssa n’a besoin de rien. Elle ne vit pas ici, elle y travaille. Sa vie, la vraie, est ailleurs, loin de ce monde où elle n’existe pas, loin de cette ville où elle n’est qu’un fantôme, une femme de plus venue grossir les rangs de celles qui croient encore qu’on ne réussit sa vie qu’à force de souffrances.

Raïssa n’a ni amis, ni vie sociale. Elle ne connaît de la ville que les adresses où elle travaille et serait bien en peine de situer la Place Rouge. Son univers se résume à ses patrons et ses compagnes d’infortune. Raïssa ne parle jamais à personne, ne se confie à personne et n’a aucune épaule protectrice sur laquelle s’épancher.

Car Raïssa sait qu’elle ne peut compter que sur elle-même. Son ardeur au travail est sa seule amie. Il ne saurait y avoir d’amitiés dans une vie de labeur et de douleur. Si l’une flanche, les autres se ruent sur elle pour se saisir du peu qu’elle avait et certaines vendraient volontiers leur âme si cela était nécessaire. Seul Dieu est encore son allié dans ce monde hostile.

Raïssa est condamnée à travailler et à se terrer dans l’antre ignoble qu’on lui loue au triple du prix du marché lors de ses instants de libre. Car Raïssa n’est pas en règle et elle craint toujours qu’un fonctionnaire trop zélé ne la renvoie d’où elle vient. Raïssa n’a jamais pu obtenir de visa de travail, et vit donc sur un visa d’affaires qu’elle doit renouveler tous les trois mois.

Chaque trimestre, Raïssa doit prendre le train pour rentrer chez elle. Elle n’a que quelques jours pour faire l’aller-retour. Elle risquerait de perdre ses clients si elle s’absentait trop longtemps. Et elle perdrait tant d’argent ! Car ses patrons ne la paient toujours qu’avec une semaine de retard, s’assurant ainsi qu’elle reviendra toujours. Si elle veut toucher son salaire, Raïssa ne peut manquer aucun jour de travail. Ni la maladie, ni la fatigue, ni le froid ne peuvent se mettre en travers de sa route. Mais Raïssa n’abandonne jamais. Elle a appris depuis longtemps que seule la persévérance conduit au salut.

Alors Raïssa se hâte de prendre son train, dans un wagon de troisième classe plein de femmes qui, comme elle, font la navette pour survivre. Raïssa ne reste chez elle que quelques jours, le temps de refaire son visa, de bêcher son jardin, laissé à l’abandon et de remplir sa valise de souvenirs. Quelques conserves de fruits ou de légumes et une pincée de sa terre, qu’elle cache dans ses sous-vêtements.

Car Raïssa sait qu’elle arrivera à Moscou dépouillée de tout ce qu’elle voulait rapporter. Les douaniers ukrainiens sont sans pitié et rackettent sans le moindre état d’âme toutes ces vieilles femmes fatiguées. Les conserves, l’argent, les souvenirs disparaissent dans les poches de ces fonctionnaires. Alors Raïssa protège ses quelques miettes de terre avec toute l’attention d’une mère.

Raïssa espère pourtant qu’un jour, il lui sera donné de quitter ce lieu de débauche pour rentrer chez elle. Elle prie Dieu chaque jour pour que ses enfants trouvent enfin du travail afin qu’elle puisse jouir d’un repos qu’elle qualifie volontiers de mérité.

Mais Raïssa sait aussi que son heure n’est pas encore venue. Assise, seule, dans la grande cour intérieure, emmitouflée dans une veste ouatée d’un gris sale et une chapka usée, Raïssa joue dans la neige avec ses pieds tout en regardant distraitement des enfants s’amuser. Un groupe de veilles femmes passe devant elle, pour rejoindre le banc des babushkas, vénérable institution sans laquelle les cours intérieures ne seraient plus vraiment des cours intérieures.

Raïssa fait le geste de se lever mais se reprend aussitôt. Elle aimerait parfois aller s’asseoir avec elles, leur parler, leur confier ses doutes, deviser tranquillement sur le triste état de l’Empire d’autrefois, sentir vibrer des cœurs à l’unisson du sien. Mais Raïssa n’est pas d’ici. Elle entend leurs conversations dans ce russe si parfait et elle a honte de son langage corsé et rude qui écorche les mots de cette langue qui n’est pas la sienne.

Les vieilles causeuses de la cour ne la regardent pas. Raïssa n’est pas tout à fait une babushka russe et ne le sera jamais. Elle n’est qu’une ombre, un fantôme qui n’a que la force de ses bras et de sa foi pour faire face au monde. Une femme d’ailleurs qui sait qu’elle ne peut compter sur personne et qui veut croire qu’elle n’a besoin de personne. Alors Raïssa ferme les yeux, inspire profondément, serre dans sa main engourdie par le froid sa petite croix qu’elle n’a jamais quitté et sait que tout finira par s’arranger car Dieu est là, quelque part, et veille sur elle.
LI
...

Merci pour elle Bardak.

Lilie, en larmes
https://raconte-moi-l-irlande.com/ - Pour en découvrir toujours plus sur l'Irlande !
MA
Bonsoir Adeliner, Je viens de découvrir tes portraits russes, et je ne peux que rejoindre le cortège de tes admirateurs! Tu écris magnifiquement bien. Merci pour ces bons moments. J'espère qu'il y en aura d'autres. Amicalement,
BA
Salut Lilie,

Ben ça alors... j'avais même pas vu que tu avais répondu... il faut dire que je ne consulte jamais les alertes... alors forcément j'ai toujours trois ou quatre TGV de retard... [;)]

Dans quelques jours, je vais revoir "Raïssa" et j'ai trop hâte... ça fait une éternité que je n'ai pas eu de nouvelles d'elle et ça me manque... ah! ce que j'ai hâte de repartir (je sais je me répète un peu, mais c'est plus fort que moi)...Une sacrée bonne femme, Raïssa, une grand-mère que tous ceux qui n'en ont jamais eu rêveraient d'avoir...

Je suis trop contente de partir... ça fait trop longtemps que je n'ai pas été en Russie pour autre chose que le boulot, j'ai parfois l'impression d'être trop loin de ce pays maintenant pour parler des gens. J'ai hâte de me reconnecter... ça me redonnera peut-être un peu d'inspiration...
BA
Merci beaucoup Mahiska...

Ce que j'écris n'est pourtant pas grand chose, par rapport à tout ce que j'ai ressenti dans ce pays... j'y retourne dans quelques jours, de quoi emplir ma petite tête de pleins de souvenirs... [:)]
MA
Je viens de découvrir vos récits. Merci de nous faire partager vos rencontres avec ces personnages attachants. Ces portraits sont pleins d'humanité. (je suis allée à Moscou et St Pétersbourg il y a 2 ans et j'y pense encore)
MA
2 babouchkas à Moscou, à côté de la Place Rouge.
BL
Bonsoir,

Je découvre ces portraits grâce à la mention de ce carnet dans un autre carnet. Merci beaucoup. Je me suis régalée’
Bluequark

Carnets : Namibie, Laos-Perhentias-BKK, Ouest US, Lanzarote, New-York, Berlin, Cuba, Bardenas Reales, AFS -Lesotho-Swaziland, Japon et le dernier né Colombie: https://voyageforum.com/discussion/ete-2017-trois-semaines-en-colmobie-en-famille-d10108246/

You might also like