Les chams du Cambodge!

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Les Chams, le visage de l'islam au Cambodge

Une communauté musulmane peu connue peuple depuis cinq siècles le royaume khmer. Répartis en 372 villages, les Chams et les Chveas, musulmans du Cambodge, représentent 4 % de la population du petit pays bouddhique, soit un demi-million de personnes. Malgré leur implantation très ancienne, ils n'échappent pas aux problèmes contemporains de l'islam minoritaire.

Les musulmans du Cambodge connaissent un formidable renouveau religieux depuis le début des années 90 après deux décennies de guerre et de persécution. « Les Chams vivent une situation exceptionnelle au Cambodge. Jamais une minorité musulmane n'a été aussi bien traitée. Le gouvernement a pris des mesures de discrimination positive pour les aider à sortir de la pauvreté en leur offrant des postes qui leur étaient inaccessibles. C'est un cas exemplaire d'intégration. Je visite beaucoup nos pays voisins et je n'ai jamais rien vu de comparable », ainsi s'exprime Zakaryya Adam, secrétaire d'État cham au ministère des Cultes et des Religions. Il est le chaud défenseur de la symbiose entre les Cambodgiens, car les Chams ont su s'intégrer en adoptant les métiers tabous des Khmers. En effet, les bouddhistes pouvant manger des animaux mais n'étant pas autorisés à les tuer, les Chams ont embrassé des carrières d'équarrisseurs et de bouchers, tout en perpétuant leur traditionnelle profession de marins pêcheurs. Malgré leur statut de minorité, leur rôle dans la société cambodgienne est donc loin d'être négligeable. Bien accueillis par les souverains khmers à mesure qu'ils immigraient dans le pays, Chams et Chveas ont, malgré quelques épisodes insurrectionnels, fait allégeance à la royauté et ont accédé à des fonctions importantes au sein de l'État, de l'administration et de l'armée. Au XVIIe siècle, ils furent même à l'origine de la conversion d'un roi khmer à l'islam, Ramadhipati Ier, qui prit le nom d'Ibrahim. Actuellement une vingtaine de Chams siègent au Parlement, au gouvernement, à la tête de l'armée et de la police.

La Malaïsation des Chams Les Chams, originaires de l'ancien royaume indianisé du Champa (moitié sud du Vietnam actuel), sont arrivés au Cambodge par vagues successives fuyant les attaques de l'armée vietnamienne lors de son expansion vers le Sud du XVe au XIXe siècle. Même s'ils vivent au Cambodge depuis plusieurs siècles, seuls les jeunes Chams se considèrent comme réellement Cambodgiens, beaucoup préfèrent encore se définir comme des réfugiés dans un pays d'accueil. Devant l'impossibilité de recouvrer leur territoire mythique du Champa, la religion musulmane a rapproché les Chams du monde malais islamisé auquel ils appartiennent d'un point de vue ethnolinguistique. Ce sont les marchands malais, présents sur les côtes cambodgiennes dès le XIVe siècle, qui ont converti les Chams à l'islam châfiite (l'une des quatre écoles juridiques du sunnisme, majoritaire en Asie du Sud-Est) à leur arrivée au Cambodge. L'islam malais leur a permis de conserver leur identité dans l'immigration face à l'acculturation dont les menaçait la culture bouddhique khmère anciennement hindouisée proche de celle du Champa. Un doyen du village de Phum Roka s'est un jour exclamé : « Si nous n'étions pas musulmans, nous serions devenus des Khmers. » Il exprimait ainsi clairement son attachement à l'islam comme moyen de préservation de son identité ethnique.

Un traumatisme nommé Pol Pot Les Chams ont particulièrement souffert sous le régime des Khmers rouges dirigé par Pol Pot de 1975 à 1979 qui a provoqué la mort de près de deux millions de Cambodgiens. Ben Kiernan, chercheur australien et directeur du Cambodian Genocide Program de l'université de Yale, estime à 90 000 le nombre de Chams morts sous Pol Pot pour une population musulmane de 250 000 personnes avant 1975. Sur les 113 imams de village d'avant la guerre, seuls 21 ont survécu et 85 % des mosquées furent rasées. Ysa Osman, Cham et chercheur au DC-Cam (Documentation Center of Cambodia) de Phnom Penh, défend la thèse d'une volonté préméditée d'exterminer tous les Chams et explique cet acharnement par l'islam qui leur a conféré une plus grande résistance à l'injustice que les autres. C'est ainsi par l'islam qu'ils furent humiliés, forcés de manger du porc et de transformer leurs mosquées en porcheries. Cet islam, qui avait joué le rôle de conservation de leur ethnicité en les protégeant de l'assimilation à leur arrivée au Cambodge, humilié sous la dictature khmère rouge, allait faire l'objet d'un grand renouveau religieux.

La reconstruction de la communauté

Dès les élections législatives de 1993 organisées sous l'égide de l'Onu, des Chams nouvellement nommés à des postes gouvernementaux ont lancé un vaste appel à tous les pays musulmans par le biais de leurs ONG respectives, afin d'obtenir une aide matérielle pour reconstruire une communauté musulmane moribonde au sortir de la guerre et après dix ans d'occupation vietnamienne. C'est ainsi que des États du Golfe comme le Koweït, Dubai et l'Arabie saoudite, ainsi que la Malaisie, ont fait leur entrée dans le pays par l'intermédiaire de fonds privés pour financer des pèlerinages à La Mecque ainsi que plusieurs programmes d'aide humanitaire. En outre, des mosquées et centres islamiques ont été bâtis au Cambodge directement par des organisations étrangères, comme la Revival of Islamic Heritage Society (RIHS), une ONG basée au Koweït qui a financé huit centres-orphelinats pour garçons dotés chacun d'une mosquée. Des organisations saoudiennes sont également présentes au Cambodge afin d'aider les familles musulmanes les plus pauvres. Onze ans après l'appel du gouvernement pour la reconstruction de la communauté, celle-ci offre un bon exemple de vitalité. Les mosquées neuves qui s'imposent à un rythme régulier sur la route de Phnom Penh à Oudong, ainsi que sur les bords du Tonlé Sap vers Kompong Chhnang, témoignent d'un véritable renouveau islamique au Cambodge. D'une vingtaine de mosquées dans les années 80 ayant résisté à la destruction des Khmers rouges, le pays en compte aujourd'hui 280. Mais relativement peu de musulmans suivent l'influence de ces généreux donateurs, Koweït, Dubaï et Arabie saoudite, que les Chams eux-mêmes nomment tout simplement « Koweït ». La majorité des villages chams et chveas revendiquent leur appartenance à un autre mouvement d'une plus grande ampleur, le courant international du Tabligh issu de l'aire indo-pakistanaise.

La déferlante Dakhwa Beaucoup de mouvements prosélytes, basés sur le concept de dakhwa (prédication, prononcer dawa), ont fleuri dans le Sud-Est asiatique dans les années 70. Le Jamaa at Tabligh est le mouvement dakhwa qui a réalisé la meilleure percée au Cambodge, où il a pénétré dès 1991, date des Accords de Paris qui ont consacré la pacification du pays. Il s'est ensuite répandu à peu près partout dans le Cambodge. Piétiste, ce mouvement doit son succès à son prosélytisme bénévole, obligatoire et militant, mais aussi à son vêtement strictement calqué sur celui du prophète qui répond aux quêtes identitaires des jeunes. Créé en Inde par Muhammad Ilyas en 1927, il serait aujourd'hui le plus grand mouvement religieux mondial. Près de quatre millions de personnes de quarante nationalités différentes se sont rassemblées les 4 et 5 décembre derniers pour le pèlerinage annuel de Tongi au Bangladesh. Chaque tablighi, membre du Tabligh, doit consacrer son temps et une partie de ses revenus à propager l'islam selon un emploi du temps très codifié. Trois jours chaque mois, quarante jours par an, enfin trois mois pour les plus chevronnés, ils effectuent le khourouj, la sortie en groupe qu'ils autofinancent et qui consiste à partir sur les routes ramener les musulmans qu'ils rencontrent à la pratique religieuse assidue. À la tête de ce nouveau réseau de villages musulmans figure un personnage unanimement respecté, hajji Suleiman, qui a construit dans son village natal de Phum Trea (province de Kompong Cham) l'un des plus grands centres islamiques et œuvré à la diffusion du Tabligh dans le pays. Après lui, Abdulcoyaume, médecin francophone, est considéré comme l'intellectuel du mouvement, il a traduit en khmer des extraits du Fazail-e-Amal (Les mérites des pratiques), l'ouvrage canonique du Tabligh qui inculque les obligations et les interdictions qui doivent régler tous les moments de la journée et les bénéfices qu'en tirent les croyants.

Une difficile assise dans la modernité Une grande évolution s'est donc effectuée chez les Chams du Cambodge depuis le début des années 90 où deux grands courants contemporains se sont affirmés : l'islam du Golfe caritatif et le prosélytisme du Tabligh, surnommés Koweït et Dakhwa. Une nouvelle ferveur religieuse a gagné la communauté musulmane qui n'est pourtant pas parvenue à faire totalement sa place dans la société cambodgienne. Car malgré leur reconnaissance officielle et leur participation à la vie économique du pays, les Chams souffrent d'une certaine exclusion. Relégués dans les quartiers et les villages où ils se sont regroupés, ils suscitent la méfiance que les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis sont venus renforcer. La fermeture de l'école islamique Om-al-Qora par les autorités cambodgiennes en mai 2003, ainsi que l'arrestation de son directeur égyptien et de deux professeurs musulmans thaïlandais, soupçonnés de complicité avec Al-Qaida, ont fini de jeter le trouble sur cette communauté, nouvelle victime de l'amalgame entre islam et terrorisme.

Samedi 17 Juin 2006 Agnès De Féo

Suite à une demande en MP, je propose ce texte à votre connaissance... je ne suis d'ailleurs pas d'accord avec tous les points de ce texte qui est neanmoins une des rares references sur la question Cham...
Roger
SA Salsa3 Globetrotter ·
Salut Roger, merci pour ces informations précieuses très intéressantes. Lorsqu'il est noté : Car malgré leur reconnaissance officielle et leur participation à la vie économique du pays, les Chams souffrent d'une certaine exclusion Au vu de la vitalité et des moyens que les Chams mettent pour reviver leur communauté, ce qui est certainement une bonne chose, n'est ce pas non plus une auto-exclusion ? Qu'en penses-tu ? A plus.
Quand l'eau baisse les fourmis mangent les poissons; quand l'eau monte les poissons mangent les fourmis. Il n'y a que le changement qui ne change pas.
RO Rogerbarthas Globetrotter ·
Bonjour Salsa3,

Un peu d'infos suplementaires...les chams sont reliés à l'histoire du Champa...il eurent leur heure de gloire puisqu'ils dominerent meme ANGKOR durant quelques decennies, ils s'etendent aujourd'hui sur une bande territoriale allant en gros de KOMPONG CHAM (je suppose un lien avec le nom :la ville des chams)en direction du vietnam jusqu'à la mer de chine ! Tous les chams ne sont pas musulmans et a en coire les cartographies de populations tous les musulmans sont consideres comme Cham (ce que je ne pense pas)...mais l'histoire de minorité dans les minorités n'est certainement pas encore d'actualité au Cambodge...

Car malgré leur reconnaissance officielle et leur participation à la vie économique du pays, les Chams souffrent d'une certaine exclusion Une chose m'a frappée durant tous mes voyages hors terres musulmanes sur l'image negative qu'ont les populations par rapport aux croyants de cette religion .Rajoutons que ces communautés se regoupent, se melangent peu, sont en general economiquement faibles (et on connait l'importance particulière de l'argent en ASIE), et nous avons les ingredients d'une exclusion sociale...

Sur le deuxieme aspect :auto exclusion...il est clair que cette minorité (environ 4/100 au cambodge) recoit des aides specifiques des etats musulmans...et qu'elle represente aussi un enjeu politique en interne...Elle n'a donc aucun interet à se noyer dans la masse!

le proselytisme en cours trouve certainement une base de depart dans cette communauté mais n'a rien à voir avec la tradition cham, il s'agit d'une vitalité d'importation

Je ne suis qu'en train d'exprimer un ressenti et je peux me tromper !

Complement d'infos:

Un Islam insolite Dans les conflits religieux qui embrasent la planète, il existe quelque part, dans le Sud-Est du Vietnam, dans un paysage de dunes, de sable et de mer, une civilisation d'exception : l'ancien royaume du Champa, annexé par le Vietnam au milieu du dix-neuvième siècle. La population est en grande partie brahmaniste, religion d'origine hindoue, mais un tiers des villages chams se disent musulmans. Les Chams musulmans s'appellent Chams bani, " bani " en référence à " ben ", fils de Dieu… Ces quelques 30.000 musulmans pratiquent un islam insolite : il est dominé par une classe de dignitaires. alors que dans l'islam sunnite majoritaire, il n'existe pas de clergé. Ici, les femmes ne portent jamais le voile et ce sont elles qui participent au rite. Seuls les dignitaires accomplissent le Ramadan. Comme les Chams brahmanistes, les Bani pratiquent le culte des ancêtres qui est interdit dans l'islam traditionnel. L'excision des fillettes, une pratique courante dans l'islam de l'Asie du Sud-Est, est inconnue des Chams banis. Alors que l'islam orthodoxe interdit toute association avec d'autres religions, les musulmans Bani ont intégré des symboles d'autres cultures : yin et yang chinois, dragons, svastikas d'origine hindoue, qui voisinent avec Allah et Mahomet sur les mosquées… Cette assimilation est liée à l'histoire du Champa, depuis toujours un carrefour entre les civilisations indienne, chinoise, cambodgienne et vietnamienne. Le brahmanisme, d'origine indienne, est arrivé vers le 7e siècle, tandis que l'islam, apporté par les marchands indiens, a commencé à se répandre au 16e siècle. La tradition rapporte que le roi Po Romé, mort en 1651, aurait imposé aux brahmanistes et aux musulmans d'accepter les divinités de l'autre communauté pour les réconcilier. Bien que pratiquant le rite brahmaniste, il fréquentait aussi la mosquée. Depuis, il est vénéré par tous les Chams, brahmanistes et banis, pour leur avoir permis de vivre pacifiquement et celà, depuis trois siècles. . Le dernier royaume de la Déesse

La déesse-mère Po Nagar est vénérée par les deux communautés qui vivent dans l'ancien royaume du Champa, aujourd'hui province du Vietnam. C'est une des dernières régions au monde à vénérer une divinité féminine. Elle symbolise la matrilinéarité, coutume fondée sur la transmission par la lignée maternelle, autrefois répandue dans les peuples d'Asie du Sud-Est, et qui a plus ou moins disparu avec l'introduction du bouddhisme et de l'islam. Sauf au Champa, où la matrilinéarité est toujours en usage. L'héritage passe de mère en fille, contrairement au droit musulman où le garçon reçoit les deux tiers de l'héritage et la fille un tiers. Les marchands hindous ont semé leurs dieux au Champa. Accompagnés de leurs architectes, ils ont enseigné aux Chams à modeler leurs temples selon l'esthétique indienne. Parmi leurs rites religieux, dirigés par une caste héréditaire de prêtres, les Chams ont adopté le culte du linga-yoni, la représentation classique du dieu Shiva... Alors que les chercheurs français de l’époque coloniale craignaient au XIXe siècle la disparition des Chams, plus d’un siècle plus tard, ils sont toujours bien vivants. Ils ont traversé la guerre d'Indochine, la guerre du Vietnam puis la réunification du pays sans jamais perdre leur identité. Ils ont su préserver leur culture, conserver leur langue, leur écriture, leur artisanat, leurs chants et leurs danses…
Roger
SC Schnacke67 Veteran ·
Bonsoir Roger

Très intéressant l'article d'Agnès de Féoe qui est chercheuse et réalisatrice, spécialisée dans l'islam d'Asie du Sud Est les religions d'Asie.

Pour d'autres articles sur les chams (entre autres) voir le site : http://www.agnesdefeo.book.fr/

Jacques
RO Rogerbarthas Globetrotter ·
bonsoir jacques !

Après le texte, les photos !...elles sont super !...

Hommage rendu à cette communauté dont on n'avait jamais parlé dans VF!...

C'est fini l'etonnement de voir une mosquée au Cambodge !...Eh oui !

Un des axes de reflexion sur : integration -exclusion pourrait etre sur le principe (qui s'est opere de maniere identique) de "conversion" a la religion musulmane ou au boudhisme : la persistance du substrat initial c'est a dire l'animisme comme lien fondamental de l'homme au monde qui l'entoure...

BY!
Roger
SA Salsa3 Globetrotter ·
bonsoir jacques !

Après le texte, les photos !...elles sont super !...

Hommage rendu à cette communauté dont on n'avait jamais parlé dans VF!...

C'est fini l'etonnement de voir une mosquée au Cambodge !...Eh oui !

Un des axes de reflexion sur : integration -exclusion pourrait etre sur le principe (qui s'est opere de maniere identique) de "conversion" a la religion musulmane ou au boudhisme : la persistance du substrat initial c'est a dire l'animisme comme lien fondamental de l'homme au monde qui l'entoure...

BY!

Je comprends, mais l'animisme est encore bien présent et coexiste avec ces 2 religions, c'est une "soft" conversion, rien à voir avec les persécutions sur d'autres continents au nom de la religion. Merci pour ces infos.
Quand l'eau baisse les fourmis mangent les poissons; quand l'eau monte les poissons mangent les fourmis. Il n'y a que le changement qui ne change pas.

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