Improvisation Nomade (10) Iran et fin
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Le grand Iwan Frontière iranienne.

Une dizaine d’Afghans s’agitaient quelques kilomètres avant la frontière. Soudain, deux pick-up sortirent du désert et vinrent se coller au bus qui stoppa sur un signe des kalachnikovs. Sans comprendre, on saisit les traits sur les visages qui trahissent l’émotion. Impatience, angoisse et échange de sourires de compassion pour se souhaiter bonne chance. On devine aussi qu’ils gagnent l’Iran illégalement avec des passeurs de frontière. En échange d’une poignée de billets donnée de la main à la main, ils sautent dans des pick-up qui partent en trombe dans ces fossés et ces carrières de pierres qui jalonnent le désert. Autant d’Afghans qui émigrent chaque jour pour chercher l’argent disparu de leur propre pays. C’est ainsi sur toutes les frontières du monde entre des pays qui ne possèdent pas les mêmes richesses… dans une page de l’histoire. Entre deux montagnes de roches infranchissables, de barbelés et de mines, la ville frontière de Taftan s’étend dans une vallée balayée par les vents de sable. À peine arrivés dans un carrefour entre deux pistes qui semble être le centre de ce village fantôme, nous sommes assaillis par des hommes qui veulent échanger leur argent contre le nôtre et en tirer un petit bénéfice. Un euro vaut 76 roupies pakistanaises, et 1.500.000 rials iraniens. J’ai 3.200 roupies, combien dois-je obtenir de rials ? Tout absorbé par mes calculs, je ne prêtais pas attention au drame qui se jouait à côté de moi. Un des hommes, un peu trop sûr de lui, prit une gifle qui claqua comme un coup de fusil, décochée par l’une des deux petites Japonaises qui nous suivaient depuis Quetta, profitant d’une présence occidentale pour traverser ces contrées tribales et machistes. Tous ces hommes s’emportèrent alors comme une volée de chasseurs sur une perdrix et j’ai bien cru, un moment, qu’ils allaient la pendre. La fatigue de ces nuits sans sommeil conjuguée à l’angoisse de cette ambiance frontalière, à l’extrémité du monde, où la corruption et le trafic dominent, avaient eu raison de ses nerfs. Sa main était partie toute seule mais je crois qu’elle rêvait, depuis longtemps, de rabattre l’orgueil de ces hommes, pour toutes les femmes qui souffrent en silence. Sans se démonter, elle continua de hurler, fièrement, sous les menaces de l’homme, qui finit par laisser tomber, appelant tous les diables que son langage lui permettait sous la surveillance du Très Haut. Les autres hommes riaient dans leur moustache, se moquaient de l’imprudent qui venait de perdre son honneur et traitèrent dorénavant avec respect et admiration la toute petite femme sous son voile mauve qui la gênait tant. A la douane, des militaires, aussi bruts dans leurs gestes et leurs paroles que des SS sous Hitler, suspectèrent nos sacs et plus particulièrement nos livres. Enfin, nous traversions le portait métallique qui nous séparait de la Perse. Des voitures neuves attendaient devant pour rejoindre Zehidan, la première ville de l’Est iranien, par une route asphaltée impeccable qui traçait une droite rectiligne dans la plaine de sable s’étendant à tout l’horizon. C’en était fini des pistes chaotiques et modelées par les paysages tropicaux de l’Asie, des bus sans fenêtre dont les moteurs semblent s’épuiser définitivement à chaque vallon… À Zehidan, les Japonaises prennent un bus pour Mechhed 600 km au nord. Nous leur souhaitons bonne chance et, surtout, leur conseillons de se reposer afin d’être plus détendues lors d’une prochaine mésaventure. Elles paraissaient si fatiguées... À nouveaux seuls, apaisés d’avoir franchi cet obstacle, nous prenons une chambre dans le premier hôtel venu. La porte fermée, nous sortons de nos sacs la liasse de billets cachée depuis Quetta où le change était plus favorable. Elle n’a pas disparu, évaporée dans la soute moite du bus qui traversait la nuit. Une grosse somme d’argent. Nécessaire pour un mois en Iran où les banques ne sont pas connectées au réseau international. Les élastiques sautent, la liasse large d’une main s’envole dans les airs. Nous sommes recouverts de centaines de billets verts et gris. On est riches, mon gars ! Le sommeil, alors, ne tarde pas à venir nous prendre. Nous aviserons demain pour la suite. Demain seulement, nous réaliserons dans quel nouveau monde nous sommes rendus, à quelle atmosphère nous devrons nous mêler, avec quel degré d’hospitalité, la population iranienne nous recevra chez elle pendant notre séjour.

Route de Kermân

L’Iran n’apparaît pas. Huit heures dans le bus sans croiser un chameau, dans un désert de cyclones et un fond de montagnes immenses et stériles jusqu’aux neiges éternelles qui les recouvrent, sans doute à une centaine de kilomètres, sur la frontière afghane. Le bus fonce à toute allure mais il semble, dans l’immensité, qu’on soit immobiles. La journée passe, autant de kilomètres parcourus sans que l’Iran ne veuille se montrer. Elle est un mirage. Un conte des mille et une nuits, imaginé par des âmes égarées trop longtemps sous le soleil atterrant de ce désert… Le paysage devient ennuyeux. Un relais, une voiture arrêtée sur le côté, restent visibles pendant plusieurs minutes, voire une dizaine de minutes, avant de passer dernière nous. Nous roulons pourtant à vive allure. Dire que le Suisse rencontré à Lahore venait de parcourir ce désert du Lout à vélo ! Que certains le font à pied, jusqu’en Chine, comme Bernard Olivier ! Et que d’autres, pour tenter de rentrer dans le livre des records, tournent en moto autour de l’Iran, sans s’arrêter, à part la nuit, pendant plusieurs semaines… Le chauffeur glisse un DVD. Le film commence. Pas de cinéma iranien qui nous aurait intéressés, non, un film français. Taxi avec Samy Naceri. Un film français au fond du désert sud de l’Iran. À plus de 5.000 km de chez nous. Ce n’est pas une coïncidence au moment où la France nous manque singulièrement. Juste en sortant d’Asie, passés le désert du Baloutchistan, notre pays nous appelle… Le film a sans doute été vendu pour faire la promo des voitures, puisqu’en Iran, il n’y a de neuf que Peugeot. Il y en a beaucoup. J’espère pour eux qu’elles n’ont pas été sabotées comme le film que la censure défigure chaque fois qu’il y apparaît une femme dévoilée… Enfin, c’est amusant de voir que l’humour peut être internationalisé car on entend les gens rire. À un check point sur la route, des militaires antipathiques cherchent dans nos yeux un doute, un signe qui les inciterait à nous fouiller. Nous n’avons presque rien à nous reprocher. Pas d’alcool, pas de drogue, pas de photo de femmes impudiques. Mais nous avons quelque chose de plus interdit encore. De plus dangereux dans la lutte d’un peuple sans liberté. Un livre. Un livre d’Omar Khayyâm. Ses plus beaux poèmes revus et corrigés par Hedayat : une hérésie…

Quel homme n’a jamais transgressé Ta loi, dis ? Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis ? Si tu punis le mal que j’ai fait par le mal, Quelle est la différence entre Toi et moi, dis ?

Heureusement, leurs noms n’apparaissent pas sur la couverture. Et, j’imagine que les militaires, pour la plupart, se contentent de regarder les images à défaut de pouvoir lire notre alphabet. Le bus repart enfin et, à la tombée de la nuit, nous franchissons le dernier col avant d’arrivée à l’oasis. Le désert parsemé de touffes d’herbe déjà jaunies se transforme alors en prairies, en cultures verdoyantes et en jardins sublimes éclaboussés de fontaines. Le mot paradis vient du farsi et veut dire jardin… Il n’y a en effet rien de plus beau et de plus rassurant qu’une oasis aux couleurs éclatantes dans un désert brûlé par le soleil. 18 degrés en sortant du bus et une pluie fine qui, poliment, nous accueille, avec ce goût, qui rappelle celui connu sous nos latitudes. Ce goût oublié depuis que nous errons sous les tropiques… Du fond de mon sac, je ressors un vieux pull chiffonné et échange mes claquettes contre des chaussures fermées, prêt à patauger dans les rues de la ville. Nous devons avoir quelques heures d’avance sur le temps, car nous remontons en principe avec le soleil et le printemps… Nous visitons plusieurs hôtels. Il ne semble pas qu’on essaie de nous arnaquer. Pourtant les prix ont doublé, triplé même, pour un standing identique. Finalement, nous choisissons une chambre double honorable, de plain-pied, qui donne sur une large cour ombragée par d’énormes platanes, près de la vieille ville. Notre hôte, un Arménien, s’empresse de nous servir le thé. Il sait que sa réputation dépendra de nous, quelque peu, qui allons continuer de voyager et semer son adresse au delà des frontières, parmi les voyageurs qui, si il nous donne satisfaction, finiront chez lui. La douche est chaude et les robinets brillants. Ce n’est plus un seau d’eau fraîche qu’on se jette à petit baquet dans une salle de bain inclinée sur un orifice béant. Ce n’est plus, non plus, des toilettes à la turque qui affermissent les cuisses, cependant, il n’y a toujours pas de papiers... Au coin de l’hôtel, l’odeur de mouton gras et parfumé vient nous allécher, puis dans des draps frais, nous nous endormons dans l’oasis de Kerman, pour une deuxième nuit iranienne, dans le murmure des contes de Schéhérazade.

Dans la rue

La première chose qu’on remarque en Iran, ce sont ces immenses peintures qui recouvrent des façades entières de bâtiments. La barbe épaisse, l’air grave et l’œil bienveillant sous de lourdes paupières broussailleuses, le visage de l’ayatollah Khomeyni, guide de la révolution islamique, mesure souvent une dizaine de mètres de haut et semble peser sur les villes. Il est l’âme d’une population qui s’est révoltée pour reprendre son destin en main. Il est l’âme du peuple perse, de toute son histoire, des fiers Darios et Xerxès, des sassanides qui dominèrent de l’Inde à l’Arabie, de l’invasion arabe qui répandit la loi du prophète, du culte des martyres Ali et Hussein des chiites, aux grands poètes, astrologues ou sufis Ferdowsi, Nezami, Djalal al-Din Rumi et Omar Khayyâm, des apogées Samanides et Seldjoukides, des villes légendaires de Samarkand et d’Ispahan, de l’histoire contemporaine du moderniste Rezâ Chah, du nationaliste Mossadegh et de sa première victoire économique sur les pays riches, enfin de l’insurrection qui renversa le dernier Chah, absolutiste aux mains de l’hégémonie occidentale, contre la prise de pouvoir des religieux depuis un quart de siècle qui risque de se voir renversée à son tour par les maîtres d’un monde qui ne se veut qu’américain. La deuxième chose qu’on observe, c’est le style vestimentaire. Ce ne sont plus les couleurs des saris de l’Inde, les grandes barbes et turbans des bergers du Pakistan. Mis à part les religieux dans leur longue tunique blanche et leur barbe noire, et les vieilles dames toutes en noires, voûtées, la population s’habille à l’occidentale. Les messieurs sont rasés en chemises et pantalons de toile grise pour les commerçants. En smoking pour les hommes d’affaires. Les jeunes femmes portent des jeans et des petits talons. Un voile obligatoire cache leurs cheveux mais elles lui donnent un style, une transparence et le tirent en arrière le plus possible laissant une frange sur le front qui met en valeur leur visage et leurs yeux maquillés. Les jeunes hommes en jean baskets laissent apparaître leurs muscles souvent gonflés par le body-building sous des tee-shirts moulants. Ils font hurler le moteur de leur voiture et passent avec de la musique qui carillonne aux oreilles devant les sorties des écoles, comme ça se fait chez nous. Bref l’attitude vestimentaire montre que les jeunes Iraniens ont attrapé le virus des marques et la folie de la mode, des corps qu’on met en valeur, des attraits matériels et modernes qui les font remarquer, et enfin des artifices occidentaux : belles voitures, poupées de luxe et consommation. On dirait notre monde. Celui où je retourne... Si encore je n’étais pas pressé ! Une musique a retenu particulièrement mon attention à Ispahan alors que j’étais invité par des jeunes que j’avais rencontrés. Dans leur voiture qui fonçait dans la ville, ils ont passé une musique et chanté, dans une ambiance électrique qui me rappelait certains concerts de hip hop, façon iranienne. Les instruments sont les milliers de poings, lourds, abattus sur des poitrines gonflées, en un rythme sourd, comme les battements d’un cœur géant, amplifiés d’un chant religieux, hurlé à la mémoire d’Hussein le martyre et une énergie vibrante de foi. Impressionnant comme la jeune génération, très nombreuse comme dans beaucoup de pays encore sous-développés, a gardé avec la foi, les valeurs absolues dictées par la religion, une communion pour partager les diverses espérances sociales, économiques et politiques. Ils n’ont pas du tout le pessimisme européen, la morosité ambiante de la France. Ils sont baignés dans une espèce d’euphorie optimiste, une confiance sans borne dans la destiné de leur pays. Nous sommes plus avancés mais eux vont plus vite… J’exagère sans doute mais laissez-moi continuer. Les Iraniens s’enrichissent grâce à l’abondance de pétrole sur leur terre qui va de paire avec le développement économique et l’accroissement de la population. De plus, la reconnaissance et la solidarité récente des pays de l’Islam leur donnent en parallèle cette énergie et cette assurance si puissantes que rien, j’ai l’impression, ne pourra étouffer…

Le bazar de Kermân

Centre de la ville, il débute sur la place centrale qu’entoure un jardin public puis s’enfonce par la porte immense, l’Iwan, décorée de dessins et de reliefs en céramique de cette fameuse couleur turquoise de Mechhed, très chère à l’Iran. Des kilomètres de galeries transpercées par le soleil qui diffuse une lumière tamisée, douce et délicate. Des ruelles s’échappent sur les côtés, des places aux croisements que le soleil inonde, d’autres quartiers du bazar, d’autres commerces, toujours reliés par ces galeries qui parfois s’enfoncent plus profondément dans la terre, parfois s’ouvrent sur une cour intérieure ou un jardin fleuri de fontaines. Sortis du bazar par une ouverture sur la cour d’une mosquée cachée dans le cœur de la ville faite d’une immense place dallée, entourée d’arcades recouvertes d’arabesques, de céramiques d’un bleu pur, de minarets élégamment cerclés de briques rouges, de remparts discrets cannelés et moulés dans la terre sableuse et la paille qui donne une teinte ocre et qui reflète et met en valeur les véritables couleurs des décorations. Au centre de la place, une fontaine agréable où se baignent les pigeons autour de quelques croyants débarbouillés qui s’apprêtent à la prière. Des pins parasols, immenses, s’élèvent ici et là. Ils abritent du soleil ardent, protègent un espace de verdure, un banc. Nous sommes assis depuis une heure dans le calme et la réflexion qu’éveillent en nous les découvertes de la Perse. Les villes d’Iran sont des petits bijoux de finesse, de couleurs et d’architecture arabe du désert. Les dômes des mosquées en bulbes semblent vouloir s’envoler comme des ballons, les pointes des minarets, à l’inverse, s’élancent finement et se détachent du ciel au-dessus de la ville. Les places sont agencées de façon claire et simple. On sent la justesse qui les compose. Les traits d’un peintre merveilleux. Quelques couleurs bien distinctes. La parcimonie. La beauté naturelle. L’équilibre. L’art perse. La céramique, les vases, les moindres objets sont décorés très finement et très précisément dans une multitude de traits et d’arabesques qui se révèlent quand on s’approche et qui donnent aussi une illusion, un éclat, une étrange et jolie apparence, quand on s’en éloigne. Tout est donc une opposition entre la beauté naturelle, la simplicité d’un ensemble grandiose, représenté par les dimensions des iwans, des mosquées, par l’étendue du désert, et la finesse et la précision des arabesques, des céramiques, des objets d’art, des pierreries minutieuses et foisonnantes de richesses délicates et minuscules. L’élégance de l’ensemble se reflète aussi sur les commerces. Un marchand d’étoffes disposera ses effets avec dévotion autour de lui, dans une profusion qui n’altérera pas la beauté des lieux mais qui au contraire, se fondra dans le paysage et lui octroiera plus de valeur. Dans le quartier des bijouteries, espace réservé aux plus beaux et plus riches commerces du bazar, tout ne sera que brillance, reflets et diamants étincelants qui vous laisseront les mêmes sensations que celles d’un rêve dans la caverne d’Ali Baba… Enfin, dans le bazar des épices, ce sont des allées silencieuses de pains de sucre, de sacs de riz, d’amoncellements d’amandes et de pistaches, de noisettes et de graines de melons, des bassines pleines d’abricots secs ou de gingembre, des assiettes de cuivre avec de la cannelle, du curry, du poivre, du safran et des graines de pavot, ainsi que des quantités de petites coupes d’anis, de vanille, de cumin, de clous de girofle et d’innombrables herbes et racines imprégnant l’air d’arômes exaltants. Dominant ces amoncellements, les maîtres de ces couleurs sont assis, les jambes croisées comme des bouddhas… Le cœur et l’âme des habitants sont sans doute construits de la même manière, dans cette opposition. Une attitude claire et sincère dans les relations, un esprit simple et serein dans la conscience populaire, dans l’hospitalité, les valeurs acquises, contre un foisonnement et une diversité dans d’autres domaines, certainement spirituels, que quelques semaines ne suffisent malheureusement pas à déceler…

Voyage organisé Flicasseries.

Ai-je le droit de dire que l’imbécillité policière et militaire est internationale ? J’ai franchement l’impression que l’uniforme emprisonne la raison. Trois heures du matin. Accident sur la route. Des militaires font la circulation et nous envoient, nous et des dizaines de bus et de camions, sur une piste qui longe la route. Bientôt celle-ci se révèle impraticable. Les ornières sont profondes. Le dessous des bahuts touche, le sable est mou ; ils s’enlisent. Nous progressons dans les phares qui s’entrecroisent, évitons ceux qui tentent un demi-tour, à tâtons, pour éviter les trop gros trous. Nous dépassons quantité de moins chanceux qui sont tombés dans un fossé, qui se sont retournés en essayant de remonter sur la route et qui se sont coincés dans le sable entre deux dunes. Une heure de perdue. Les hommes descendent des bus et s’agitent dans tous les sens, mêlant leur ombre aux lumières aveuglantes. Des groupes se forment pour pousser. Partout, les gens et les moteurs grondent. Ça bouge aussi dans notre bus. Nous devons descendre à notre tour. Seulement les hommes. Femmes et enfants restent à l’intérieur. Il fait très froid. Le centre de l’Iran est un plateau désertique : le Kuh-e Rud, dont les pics peuvent dépasser 4.000 mètres d’altitude. Notre chauffeur va tenter de franchir le fossé, de passer l’accotement et de remonter sur la route au-dessus de nous, sur la gauche. Avec un bus, je pense que c’est impossible. Mais, il se prépare, tourne ses roues, prend son élan, patine, monte un peu, puis s’incline de façon à prendre la pente de travers... Il monte encore… Est près de se renverser… Moi, j’hallucine. Je ne voudrais pas être à la place des femmes et des enfants à l’intérieur. Aussi loin que porte la vue, les phares des bus et des camions sillonnent ce désert où nous ont conduit les militaires. Ça ronfle, ça patine, ça hurle. Notre chauffeur tente l’impossible. Une accélération, un coup de volant, le bus s’élève sur une roue, fléchit et, dans un coup de maître, donne l’impulsion juste qui lui fait franchir l’accotement dans un froissement de tôle terminé par un choc sous la carcasse. Le bus est sur la route. Il ne s’est pas renversé. Miracle. Les hommes sourient, applaudissent. On peut repartir. Nous sommes les seuls. Jusqu’à quelle heure l’ensemble des véhicules restera coincé ? Combien d’entre eux vont se retourner et s’enliser dans ces rudes montagnes, rendues glaciales par la nuit ? Comment se fait-il que des personnes aient pris cette décision imbécile et irresponsable ? Trois fois cette nuit-là, les policiers nous font signe de nous arrêter. Policiers et militaires sont omniprésents en Iran et ne sont pas diplomates. Ils montent dans le bus, réveillent femmes et enfants en éclairant leur visage, choisissent quelques personnes, les font descendre et les fouillent scrupuleusement ainsi que leurs bagages. Jamais vu des gens aussi méprisants et sauvages, nous dévisageant méchamment avec l’air de dire, mon boulot est intéressant, j’empêche les citoyens de se compromettre… Dans un train, en Inde, une bande de militaires a picolé toute la soirée. Dans la nuit, l’un d’eux, chancelant, vient pisser dans notre compartiment sur le jeune Allemand qui dort au-dessous de nous, sur la paillasse la plus basse, et sur ses affaires. Réveillé, Daoud repousse le militaire égaré, malgré ses protestations ridicules, son air fier et son uniforme. Renvoyé dans le couloir, c’est à peine s’il ne réveille pas ses confrères pour nous mettre dehors en criant comme un forcené. Dire que c’est eux qui sont censés faire respecter les lois. Moi, ils me font peur. On n’est pas en sécurité partout où ils sont présents. Les gens baissent le regard. Pourtant, ils n’ont rien à se reprocher. Ils ont peur. Plus de police pour plus de sécurité : un euphémisme. Taxi

Après cette nuit sans sommeil, nous arrivons à la station de bus au petit matin et devons atteindre le centre ville pour y trouver une chambre. Rituel maint fois reproduit. Négocier un taxi, négocier le prix d’une chambre… Une perte de temps bien nécessaire pour ceux, comme nous, qui voyagent avec peu d’argent. Dans la rue, les taxis attendent. L’un d’eux, jeune excité, empêche toute concurrence en abaissant son prix de façon exagérée. On aurait dû se méfier… On lui demande de nous emmener dans un certain hôtel. Un que nous savons modeste et que des voyageurs croisés ces derniers jours nous ont conseillé. Lui, évidemment, dit qu’il ne connaît pas ce nom, que ça doit être fermé, et réussit à nous déposer devant un autre hôtel… Je descends donc, pour demander le prix, bien plus cher, et surtout, me renseigner pour l’hôtel que nous cherchons. Ce qui est grave, c’est que le monsieur de l’accueil me confirme que l’autre est fermé ! Incroyable, il a fermé dans la nuit. Pendant ce temps, Daoud est dans la voiture. Le jeune chauffeur a sorti un seau et semble laver ses vitres. J’explique à Daoud, en remontant, comme ces gens mentent sans scrupule. On est fatigués et on aimerait aujourd’hui que ce soit plus facile. On est las de toujours se battre, de devoir faire attention à ne pas se faire arnaquer, de toujours devoir négocier… Mais, pourquoi le coffre est-il ouvert ? Et le gars derrière, que fait-il ? Je suis certain que ce mec est en train de nous voler. En une seconde, on se précipite hors de la voiture pendant que lui ferme le coffre promptement et fait signe qu’on peut y aller. C’est ça, mon gars. Prends-nous pour des jambons. On ouvre le coffre et nous apercevons que les affaires ont été bousculées et qu’il a cherché à nous voler… Après vérification, rien ne semble manquer. Il n’a pas eu assez de temps. Il fait l’innocent et ne comprend pas l’anglais. Quand ça les arrange… La voiture repart. Nos décisions se ressentent de notre nuit sans sommeil. Et surtout, on est trop las pour se fâcher vraiment alors on lui dit simplement de nous déposer en ville et de partir. Quand même, il essaie de nous demander plus d’argent que prévu, il proteste, il claque la porte. Je te jure. Le petit con… Quelques semaines plus tard, Daoud s’aperçoit qu’il a égaré 40 dollars qu’il avait mis de côté. Les 40 dollars qui étaient dans la sacoche de son sac dans le coffre de la voiture à ce moment-là. Daoud se fâche. Il pense comme moi. Ne cherchons plus, c’est le taxi de Chiraz. C’est écœurant de se faire voler. Il n’y aurait pas eu autant de kilomètres à faire pour calmer notre colère que nous l’aurions retrouvé…

Chiraz

La ville est très jolie. Le fort, le bazar magnifique, les mosquées… Derrière une rivière de sable, un mausolée est à l’intérieur muré d’une multitude d’éclats de glace merveilleusement disposés. Dans la calme bibliothèque qui l’accole, nous choisissons un des nombreux textes de foi et admirons l’écriture calligraphiée à défaut de pouvoir la comprendre… Une demoiselle vient nous saluer. Elle s’enquiert discrètement de nos recherches et de nos identités avant de se présenter elle-même puis enfin, nous signale gentiment et avec un grand sourire que nous sommes installés dans la partie réservée aux femmes… Dans le bazar de Chiraz, en son milieu, une petite cour intérieure s’ouvre aux quatre coins, sur le labyrinthe des galeries. Je le signale quoique n’ayant aucun mot pour décrire cette simple place. Encore une fois, il faut la voir pour imaginer sa pure beauté, son atmosphère tranquille, tout ce que l’Orient nous montre d’élégance et de plaisir de vivre… Au retour de nos balades à travers la ville, nous ralentissons le pas, nous pesons nos mots, nos bras se croisent dans notre dos, nous sommes teintés de cette nonchalance tranquille, de ce souffle spirituel de sérénité, de cette légèreté émotionnelle qui émanent de ces murs, de ces places et de ce peuple… Pourtant, nous approchons d’un an de voyage et notre désir de rentrer ne peut plus être étouffé. Chaque nuit, mes rêves me font revivre les douces journées avec ma famille. Je ne peux penser sans angoisse à la distance et aux temps qui me séparent de mes frères et de mes parents. Le beau temps n’y fait rien. La richesse des lieux, le mouvement, les mystères résolus et les découvertes non plus. Je suis las de voyager. Je suis las de ne pas être dans un chez moi, de promener ma maison sur mon dos, d’avoir à faire chaque jour avec les soucis d’alimentation, de logement et de transport. J’ai l’impression d’avoir déjà tout vu et une minute de trop dans un lieu m’exaspère. J’étouffe. Des efforts me sont nécessaires pour m’intéresser aux gens et aux choses que je regarde avec dédain. Il faut pourtant être patient. Quelque 5.000 km nous en séparent encore. Et de n’être pas suffisamment ouverts et motivés peut d’autant plus nous créer des problèmes comme avant-hier… À la fraîche, nous nous asseyons en terrasse dans la fumée des narguilés avec un thé brûlant et très sucré. Ne sommes-nous pas bien ? Perdus dans ce monde, dans ce désert où personne ne nous connaît. Patience ! et la récompense n’en sera que plus grande. Patience, et le voyage sera terminé pour toujours ! Chaque jour, un de nous deux devient plus renfermé, moins souriant. Chaque jour, un de nous deux prend l’initiative de motiver l’autre. Chacun notre tour, nous nous laissons aller à la mélancolie. Seul, ces moments auraient été difficiles. Penser à celle qui nous attend… Ou qui ne nous attend plus… Personne ne devrait nous attendre. Sans nous l’avouer, nous abrégeons nos souffrances en repartant plus vite. Plus vite vers le nord. Plus vite encore. Plus vite les transports... Entre temps, au contraire, notre nonchalance domine. On s’exerce à cette souffrance qu’est la nostalgie. On reste sages et tranquilles dans notre rôle jusqu’au soir où l’angoisse serre le ventre quand les pensées s’emmêlent et sillonnent toutes dans la même direction, pour une nuit animée de rêves annonciateurs de retour.

Persépolis.

Une terrasse le long d’une falaise dans les sèches vallées du Zagros. Des monuments du Vème siècle avant J-C élevés par Darios à l’époque achéménide où les arts du monde grec rencontraient ici ceux de l’Orient. Je ne sais pourquoi les ruines de Persépolis sont si connues. Il me semble que ces temples n’ont pas eu le temps d’accueillir les héros sculptés avant qu’Alexandre ne vienne brûler l’ensemble sur sa route. Enfin, ce qu’il en reste est un chantier de pierres énormes, quelques colonnes encore debout, une ou deux gravures que l’érosion n’a pas terminé d’effacer et des statues de dieux animaux dont les trompes et les cornes n’ont pas eu le temps d’être assemblées à l’ébauche du corps. Non vraiment, je n’ai ni la connaissance, ni le réel intérêt pour l’architecture qui me permettrait d’éprouver de l’adoration devant ces pierres. Pour moi, elles ne contiennent pas, si vous écoutez tout bas, l’histoire des temps qui les ont élevées. Elles ne me parlent pas. Je ne comprends pas leur langage… Assis sur la partie supérieure qui domine l’ensemble, nous passons un moment à regarder les touristes. Eléments d’analyse sociologique de notre temps qui m’intéressent. Mais là, ce qui nous absorbe, c’est seulement l’attitude de gens que nous connaissons bien puisqu’ils viennent de chez nous. Les mimiques de nos retraités. Les petits couples de septuagénaires qui se donnent toujours la main, ceux qui sont seuls et cherchent une compagnie, les comiques qui ne s’expriment qu’avec des boutades, les grincheux qui râlent tout le temps, tous ces visages européens. Nous les étudions comme sujets d’examen et cela semble les ennuyer d’être à leur tour éléments d’observations… Moi, je me dissimulerais bien, discrètement, dans leur bus, calé au fond de la soute où je m’endormirais volontiers. Et après de longs rêves, je m’éveillerais juste devant chez moi. Au lieu de ça, le sac sur le dos sous le soleil du sud de l’Iran, et trop radins pour acheter, trop cher une bouteille d’eau, nous sortons de Persépolis et devons négocier un transport pour aller plus loin, vers un autre carrefour, une autre ville, sans jamais savoir ce que nous trouverons demain.

Mélancolie Pasdaranes

Route d’Ispahan.

Cette fois-ci encore, des heures de bus pour parcourir les longues distances qui séparent les villes, avec quelques pauses pour grignoter dans les restaurants un peu sales du bord des routes. Pas la même saleté qu’en Inde où la densité de la population fait que les aliments n’ont pas le temps de pourrir. Le sandwich à l’agneau pas cuit mêlé de quelques oignons aura du mal à être digéré. Encore faut-il avoir faim ! Pas bon à manger mais alors à vomir… Ces nuits de bus sans sommeil ne seront jamais récupérées. Les arrêts, les check-points, le bruit du moteur pour passer les montagnes, les virages, les gens, les enfants, la vidéo… Quelle est la part du temps passé, en voyage, dans les transports ? Certainement pas dérisoire. Des journées de bus nous attendent encore pour rejoindre Téhéran, Tabriz, puis l’Est de la Turquie avant de la traverser. Toujours en bus, des journées et des journées. Encore faut-il avoir à rêver ! Encore faut-il pouvoir lire dans un bus ! Avoir le sommeil facile et le repos instantané. Cependant, dans ce bus, sur la route d’Ispahan, le temps ne va bientôt plus compter. Nous rencontrons un personnage que nous ne nous lasserons pas d’écouter. Ingénieur en électronique, il travaille dans l’industrie et parle très bien anglais, ce qui est aussi fréquent en Iran qu’en France... Qui plus est, il a un point de vue sur la politique, le social, l’histoire et la religion qu’il va nous développer tout au long de la nuit. Nous bavardons dans un premier temps de nos impressions sur l’Iran puis, finalement, nous lui avouons notre désapprobation concernant la présence trop nombreuse de militaires, la propagande sur les martyrs de guerre dont les visages sont partout en posters sur les murs des maisons et sur les pare-brise des voitures… Alors, il nous raconte sa version concernant ces martyrs… « Vous, les Français, vous pouvez vous vanter d’avoir eu une politique étrangère qui a toujours soutenu Saddam Hussein depuis la guerre en Iran jusqu’à sa chute en 2003. L’Irak est depuis longtemps votre client en armement, tous les armements, du chimique au nucléaire. Quand Saddam a attaqué l’Iran, ces armes ont détruit sans pitié des villes iraniennes entières dont la population civile est maintenant entassée dans les cimetières. Allez visiter celui d’Ispahan vendredi, toute la ville y sera. Et comprenez pourquoi l’Iran pleurera toujours ses martyrs tant que le monde ne reconnaîtra pas cette ignominie. Si vous remettez les choses dans leur contexte historique, que vous ne connaissez peut être pas, vous allez mieux comprendre ce qui influence directement la situation actuelle. À l’époque de cette guerre, dans le début des années 80, vos pays occidentaux ont favorisé un dictateur mégalomane et sans scrupule – Saddam – parce qu’ils craignaient les nouveaux chefs issus de la vague de la révolution khomeyniste qui ne voulaient plus se plier aux exigences américaines. Avez-vous entendu parler de la révolution verte ? La révolution islamique si vous préférez. Ecoutez-moi encore un peu si vous désirez savoir. Quand la monarchie absolue du dernier Chah a été renversée lors de la révolution, le peuple a, dans le même temps, fait s’écrouler la cinquième puissance militaire mondiale, créée de toutes pièces par les Américains. L’Iran devait servir de chien de garde contre l’Union soviétique de l’époque de la guerre froide et contre les pays du Proche et du Moyen Orient qui possèdent le pétrole. Évidemment, cette insurrection n’arrangea pas les intérêts américains et la déception fut grande alors, dans les obscurs couloirs de la CIA. La suite est facile à deviner. On ne contredit pas l’Amérique. Alors, la CIA organisa des coups d’état pour renverser le nouvel homme fort du pays, Khomeyni, qui n’aboutirent pas mais qui se terminèrent par une prise d’otage des citoyens américains de l’ambassade par les moudjahidins. Cette situation dura longtemps et s’envenima encore. Les pro-américains et les démocrates iraniens furent progressivement « mis de côté » pendant que, parallèlement, la communauté internationale désapprouvait définitivement cette révolution dont le sort ne dépendait plus que d’elle-même. Et puis, le con de Saddam en a profité pour nous attaquer. C’était le bon moment pour ses rêves de grandeur. Et la communauté internationale ferma les yeux sur ses crimes qui firent le nombre de morts par gaz chimique le plus important de tous les temps à travers le monde. Malheureusement pour lui, l’attaque d’un ennemi extérieur a renforcé le sentiment patriotique de la population et il lui fut impossible de nous envahir. Au contraire, nous menacions bientôt l’Irak à notre tour et comptions renverser Saddam pour libérer nos frères chiites prisonniers du dictateur. Une fois encore, c’est l’aide occidentale à l’Irak qui ne nous permit pas de mener à bien notre projet sinon nous aurions éliminé définitivement un dictateur et la population irakienne ne connaîtrait pas aujourd’hui une telle injustice... Non, la guerre se stabilisa sur ses positions pendant 7 années. Sept années qui firent s’effondrer notre économie déjà fragile, qui diminuèrent et appauvrirent notre population. Tout cela sans accéder à la moindre aide extérieure. Bien au contraire, puisque les Américains mirent en place un embargo qui s’est durci à mesure des années et qui nous empêcha d’accéder à la moindre aide extérieure. On ne contredit pas l’Amérique même si c’est tout un peuple à l’autre extrémité du monde qui le désire. Vous comprenez maintenant pourquoi, lors de manifestations dans notre pays, la haine contre l’Occident est sensible. Nous sommes aujourd’hui complètement autonomes, revitalisés par l’argent du pétrole mais aussi par l’énergie bénéfique de l’islam qui se transmet à travers le monde, et plus rien ne nous empêche de dénoncer l’hégémonie dévastatrice occidentale et peut-être même un jour d’aller plus loin... » La nuit passe dans le bus mais nous ne dormons pas. Ces accusations parfois abusives semblent tellement proches de la réalité. Nous ne trouvons pas les arguments pour relativiser l’injustice qui fait trembler ses lèvres. Nous ne pouvons qu’écouter respectueusement sa version dramatique des faits, tout en sachant seulement que, Occidentaux, Iraniens ou Chinois : nous ne sommes que des hommes et nos bassesses, dans tous les niveaux hiérarchiques, ne sont plus à démontrer... Après une pause bienvenue pour déjeuner, le monsieur reprend de lui-même son bavardage. Nous ne sommes qu’au milieu de la nuit et il lui reste du temps pour nous convaincre tout à fait. Il nous sent réceptifs, intéressés, bien que parfois sceptiques, ce qui l’encourage à développer totalement ses opinions et tenter de nous les faire partager... « Rejeter la religion catholique fut la meilleure chose que vous ayez faite, vous les Français, car après avoir apporté une richesse extraordinaire, elle finissait par abolir complètement l’esprit critique des individus, les avilir dans un système de servitude sous la dépendance d’un clergé avide, éloigné de Dieu lui-même. Nous avons fait le contraire. La religion nous manquait. Et je vais vous expliquer pourquoi. Cela aussi est facile à comprendre car tout s’explique grâce à l’Histoire. Depuis deux siècles, la société européenne, et les sociétés qui en sont nées, semblent ne connaître qu’une seule foi positive : le culte du progrès matériel, avec la croyance qu’il n’y a d’autre but dans la vie que de la rendre toujours plus facile et indépendante de la nature. Votre Dieu n’est plus spirituel. Il s’appelle le progrès. Et vos prêtres sont devenus des hommes politiques ou des acteurs de cinéma et vos églises des télévisions. Le désir insatiable de pouvoir et de plaisir a conduit aux guerres mondiales avec l’horreur que vous connaissez car il n’y a plus, dans votre société, de morale ou d’accord sur le bien et le mal. Plus de limite. Et tout est encore conduit aujourd’hui par la règle de l’opportunisme, du capitalisme. Vos problèmes ne sont pas résolus. L’insatisfaction occidentale est évidente, sa décadence culmine dans une illusion confortable, dépendante de la richesse, la richesse assise sur les autres peuples qui n’apporte pourtant pas le vrai bonheur. La vie occidentale est confuse et malheureuse parce qu’il n’y a plus de véritable communion entre les hommes, parce que vos gratte-ciel, vos machines et vos télévisions ne peuvent rien faire pour restaurer l’intégrité brisée de vos âmes. Dieu vous a quittés et le progrès technique sans lui ne développe que l’individualisme amer et avide. Jamais plus de Bach et de Beethoven ne s’élèveront parmi vous mais certainement de nouveaux Hitler et Bush qui se valent dans mon cœur. Votre société a une culture égocentrique et vous exigez qu’elle devienne la seule réalité possible. Vous exigez de laïciser les pays musulmans car vous croyez en ce sens de l’évolution. Mais vous vous trompez encore. Et on ne vous laissera pas faire. Il n’y a ni église, ni clergé, ni hiérarchie dans l’islam qui puisse nous oppresser. Et puis l’islam n’est pas seulement une religion mais, est, à la fois, pouvoir politique, communauté et manière de vivre. Les musulmans ont une unité profonde quels que soient leurs origines et ils sont unis à travers le monde dans leur manière de penser et de distinguer le juste du faux. Les Occidentaux pensent que l’islam demeure une survivance des siècles passés, un signe d’arriération sociale et politique qui va disparaître, mais pour nous, dans le système violent et dévastateur de la mondialisation provoquée et dirigée par l’Occident, c’est au contraire une unité de rapprochement conservatrice, un mouvement d’avant-garde et un levier porteur de libération ! » Cette fois, le monsieur a fini. Oui, parce qu’on arrive. Il aura convaincu très certainement quelqu’un : lui-même. C’est déjà pas mal. Quand tu cherches une réponse à tes questions, le principal ce n’est pas d’avoir La réponse mais c’est d’en avoir Une. Le bonheur est dans la certitude. Pour notre part, on va commencer par digérer tout ça et essayer de savoir s’il y a des petites choses où il pourrait bien avoir raison quand même… Et puis, comme on ne l’a pas vraiment contrarié, le monsieur nous aide, en arrivant dans sa ville, puisque c’est la nuit, à trouver le bon bus pour le centre. Ensuite, il nous invite à aller visiter le cimetière dont il nous parlait. Mais bien que cela paraisse intéressant, nous en avons assez entendu pour le moment. Daoud est d’accord avec moi ; cherchons plutôt des personnes qui pourraient avoir un avis qui nous ferait moins peur. Nous avons comme dans l’idée que ce monsieur va un peu trop loin et que tous les Iraniens ne seront pas d’accord avec lui, bien que, malheureusement, il doive en représenter une bonne partie… Ispahan. Une semaine plus tard.

Ce matin en me levant, je me suis demandé ce que j’allais faire. Cinq minutes… Puis, suis descendu déjeuner chez Hassan, dans un café iranien où est servi le thé et où les gens fument le narghilé. Le thé n’était pas encore trop fort et le cake juste chaud. Hassan ne me fait plus payer depuis que nous travaillons tous les deux, lui à l’anglais et moi au farsi et à l’alphabet arabe, l’écriture qui marche à reculons. Je l’ai vu un jour faire de la calligraphie et je m’y suis intéressé. Depuis, nous sommes devenus amis et je passe des journées entières à travailler la langue arabe avec ce jeune professeur improvisé. J’aime bien Hassan. Il est droit. Il est sincère. Il est vrai. Quand il est arrivé de son village dans cette ville et dans ce commerce, il a commencé par nettoyer les gamelles. Maintenant avec la même allure : survêtement et chaussures en cuir, il est devenu responsable. Tout le monde le respecte ici bien qu’il soit modeste. Il devrait me donner, en plus, des leçons d’humilité… Hassan ne parle pas beaucoup. Il ne rit pas beaucoup non plus mais garde un petit rictus au coin de ses lèvres. Il m’apprend beaucoup de choses sur l’Iran, aussi sur les Kurdes dont il fait partie. Puis, il met une cassette dans le lecteur, musique traditionnelle, contemporaine, classique, ûd iranienne ou kurde, toujours choisie avec subtilité… Ce ne sont pas des sentiments passionnels, des émotions fugaces qu’expriment les musiques que me fait écouter Hassan, mais réellement des airs sans âge, sans violence, des airs de la vie dans sa simplicité, dans ses valeurs immuables et fondamentales comme le rythme du vent dans le désert, la sensation des grands espaces et la contemplation d’un éternel présent… J’aime ces musiques et ça lui donne beaucoup de plaisir de me voir les apprécier. Des personnes entrent dans cet espace sonore, des sportifs, des hommes d’affaires, des religieux : Personne ne prête attention aux mélodies sacrées. Si, peut-être, les visages ensanglantés des martyrs, figés dans la contemplation, sur les tapis muraux, autour d’aigles royaux, de chevaux volants et de princesses célestes… Shaddy a ouvert son café Internet un peu plus loin dans la rue. Elle est avec sa sœur Soufia. Toutes deux me sourient de façon entendue. Je monte leur dire bonjour. Une poignée de main. La bise se fera seulement le jour des adieux, en cachette. Nous avons passé la soirée ensemble hier, dans les rues de la ville, avec Minah et Nahib, leurs cousines. Soufia, qui préfère qu’on l’appelle Zizi même après lui avoir donné la signification française, est étudiante. Elle a donc plus de temps à nous consacrer et parle mieux anglais que sa sœur et ses cousines qui ne le parlent pas du tout. Ensemble, nous avons visité la très belle église arménienne d’Ispahan puis le musée qui se trouve à côté. L’histoire arménienne est passionnante. Cette petite famille orthodoxe du Caucase, au pied du mont Ararat où s’est perché Noé, est entourée de musulmans géorgiens, turcs, tchétchènes, azerbaïdjanais et iraniens… Le musée insiste sur le génocide perpétré par les Turcs à la fin de l’ère ottomane. De tristes images qui rappellent celles de l’holocauste et que les Turcs ne veulent pas reconnaître bien que ce soit le sujet d’une opposition importante à leur entrée dans l’Europe… En sortant de ce musée, nous allons dans un jardin public. Nous sommes allongés dans l’herbe quand la police arrive en civil. Trop près d’une demoiselle ! Les policiers nous demandent nos contrats de mariage. Soufia leur dit qu’on est ses cousins venus de France. Perplexes, ils nous demandent nos papiers et, ne constatant rien de répréhensible, exigent seulement que Zizi replace son voile trop largement tiré en arrière... Pas facile de trouver des couples non mariés en Iran, pas facile d’empêcher Cupidon de tirer ses flèches pourtant et d’étouffer la liberté de cette jeunesse qui se veut moderne au plus grand désarroi des Pasdarans, les gardiens de la révolution…

Avec Daoud, nous partons en taxi de l’autre côté de la ville, à l’extrémité du bazar que nous voulons remonter tranquillement jusqu’au centre. On nous dépose en banlieue d’Ispahan. Quoique le mot banlieue soit tellement péjoratif en France qu’il en devient trop fort pour décrire cette partie de la ville iranienne. La banlieue d’Ispahan ne rassemble pas les minorités, ni les citoyens du pays qui ont peu d’argent pour vivre. Elle n’est pas faite d’immeubles fermés sur eux-mêmes mais des mêmes maisons un peu plus petites qu’en ville. Les différences sociales dans la population iranienne n’ont pas les proportions que nous avons atteintes… Donc à l’extrémité d’Ispahan, nous commençons par nous promener dans le marché aux légumes entre l’entrée du bazar et la mosquée du Vendredi. C’est le seul à l’air libre, le long des rues sableuses. Nous y retrouvons les regards perçants et les gestes centenaires des commerçants, leur voix attrayante et, leur béret français. Une mode datée de la vieille époque de Reza Chah et de son voisin Atatürk qui se préoccupaient principalement de moderniser leur pays en l’occidentalisant. Il faut croire que le béret français tient une place importante dans le développement d’un peuple… Dans le bazar, les heures creuses sont en début d’après-midi. Les commerçants mangent tranquillement, boivent le thé et s’allongent sur leurs étoffes pour piquer un roupillon. Nous marchons pour la première fois dans le silence et le calme à travers un bazar. Celui-ci fait plus de deux kilomètres rien qu’en allant tout droit. Une ville à lui tout seul. Il s’ouvre comme toujours sur des jardins, des mosquées, des cours intérieures et des petites places avec des fontaines où l’on ne peut s’empêcher d’entrer pour se poser quelques instants. Une pelouse, des arbres, le silence et, tout autour, la beauté persane. En revenant dans le bazar, l’agitation a repris. J’ai, par réflexe, une hésitation en me mêlant à la foule. Une hésitation en souvenir des samedis noirs, en France, dans les grandes surfaces. Je hais les grandes surfaces : l’abondance de camelotes manufacturées, le choix entre tous ces produits qui n’ont de différence que la marque, les rayons surchargés, la classification, la publicité alléchante, mensongère parfois et surtout la lumière éclatante qui rayonne. Aussi, je hais l’attente devant les caisses dans un cérémonial silencieux qui prépare la sortie du portefeuille pas assez lourd pour qu’on puisse acheter tous les produits qu’on nous fait miroiter. Un habitant du Tiers-monde serait époustouflé en entrant dans ces magasins immenses, ces villes de rayons symétriques. Pénurie : non ! Surproduction : ah là d’accord ! Mon anxiété s’évacue rapidement. Nous sommes dans le charme d’un bazar oriental. Sombres petites échoppes pleines d’artisanat. En face, disposées dans un patio, les soies les plus luxueuses d’Asie. À côté, l’atelier d’un fabricant de cordes. Puis, une niche de textiles multicolores de Kâchmar. Dans les ruelles transversales, des maroquiniers imprègnent l’air de l’odeur aigre de cuir. Dans des renfoncements, on entend le bruit des machines à coudre cachées derrière des broderies. Plus loin, des chaudronniers martèlent du cuivre, du bronze, du laiton, symphonie curieuse, mélodie de la créativité artisanale. Les Iraniens ont une capacité de concentration qui leur permet de nouer, à la main, et au moyen d’innombrables fils de laine colorée, fil après fil, millimètre après millimètre, des tapis d’une perfection ahurissante. Ce n’est pas par hasard qu’ils sont les plus beaux du monde. Pourrait-on trouver ailleurs ce recueillement profond, cette absorption tranquille dans l’occupation ? Verrait-on ailleurs pareils yeux, sombres profondeurs pour lesquelles le temps qui passe signifie si peu. Des rues, encore des rues entières d’artisanat, de bruits et parfois de silence là où des peintres copient des images de vieux livres sur des pages blanches, trait après trait, ombre après ombre. Le temps passe et les peintres, les calligraphes restent penchés sur leur travail, étrangers au présent. Le temps passe. Dans les rues voisines, la pacotille occidentale pénètre dans les boutiques et progresse obstinément. Le temps passe pour nous aussi, sous ces dômes protégés du soleil et dans ces ruelles qui s’entrecroisent, fraîches, agréables et remplies de merveilles. Aveuglés par le soleil, nous débouchons sur une place en clignant des yeux. Un mirage de beauté et d’espace. Longue de cinq cents mètres, agrémentée de toutes parts de jardins, de fontaines, la place Meidun-é Eman Khomeyni est entourée d’arcades et ouverte par de grands iwans disposés sur les axes croisés de la cour, se reflétant sur la pièce d’eau centrale. Ces Iwans sont surmontés d’alvéoles comme des nids d’abeilles en arc brisé, avec des stalactites de céramique, des façades de faïence turquoise et verte où des inscriptions en kufique blanche - l’écriture arabe la plus ancienne - se découpent dans la brique au-dessus de mille arabesques. Au-dessus encore, flottent, dans l’espace, les immenses dômes de la mosquée royale. La ville d’Ispahan dans toute sa grandeur, telle qu’elle est depuis des siècles, relatée par tant de marchands et d’explorateurs comme la ville la plus belle du monde.

Dans la soirée, Zizi, Minah, Shadi et Nahib marchent avec nous dans la ville, à la fraîche, comme tout Ispahan. Elles sont bien habillées, se donnent la main, leur voile couvre juste le derrière de la tête et elles matent les mecs en balançant leur petit sac à main. Plus habitués à ces comportements, nous sommes tout émoustillés de nous faire reluquer et d’être en compagnie d’élégantes jeunes femmes. Les trottoirs sont bondés, les magasins brillent, tout le monde est classe. Demain, je vais m’acheter une paire de basket ! Depuis le temps que je traîne ces chaussures de montagne. Bien qu’elles aient traversé avec moi les Alpes, il faudra que nous nous séparions un jour. Et puis ces fringues distendues, ces deux tee-shirts portés depuis un an et cette barbe trop longue. Nous sommes des clochards parmi la foule et cependant, joliment accompagnés… Voici le pont Khadju, une des dernières merveilles de la ville et de la floraison artistique persane. Un pont piétonnier que les gens traversent pour recueillir, dans le vent léger, les fines gouttelettes qu’un jet d’eau envoie du milieu du fleuve, comme une pluie de diamants, réverbérée par les projecteurs. Partout, c’est propre, c’est fin, c’est beau, c’est géant, c’est Ispahan !

Téhéran.

À l’inverse d’Ispahan la merveilleuse, Téhéran est la plus triste ville qu’on ait vue. Les rues sont bouchées de voitures. Les façades noires. Les hauts immeubles dissemblables. Les longues avenues rectilignes n’ont rien de plaisant pour les yeux. Aucune zone piétonne, aucun arbre. Pas même de vieux quartiers ou de centre ville. C’est triste, triste, triste. Pour couronner le tout, notre hôtel est sale et bruyant. Toute la journée, je marche dans ces rues à la recherche des quelques beaux quartiers, des universités, des petits parcs séparés par des avenues commerciales, toujours dans le bruit des klaxons et dans la pollution. C’est décourageant. Il n’y a vraiment rien de beau, ni même d’historique et surtout ce n’est pas une ville faite pour les piétons. Elle est trop étendue. J’arrive près du Lalé parc. Enfin, un peu de verdure. D’ailleurs, toute la population est là ! J’espère qu’ils n’ont pas fait autant de kilomètres que moi pour venir ici. Et surtout, maintenant je dois retourner… Il faudra attendre encore une longue journée que des amis iraniens, Saman et Susan, les amis des amis qui nous ont aidés à avoir le visa lorsqu’on était au Pakistan, viennent nous chercher et nous emmènent en voiture. Plus d’une heure pour traverser la ville dans l’autre sens. Ce n’est peut être pas plus rapide en voiture mais c’est plus reposant. Et on peut parler. Susan travaille dans une banque et apprend le français pendant ses heures perdues avec l’espoir un jour d’aller en France. Saman, son grand frère, est ingénieur en informatique. À l’inverse du monsieur rencontré dans le bus allant à Ispahan il y a une semaine et qui avait des opinions politiques très conservatrices comme j’ai pu en transmettre quelques unes, Susan et Saman sont, eux, des libéraux modernistes. Sans être pro-américains, ils ne veulent plus de ce régime islamique. « Si l’Occident pouvait nous sortir de cette dictature, si nos dirigeants faisaient l’erreur d’agresser Israël. Alors, tout serait à nouveau possible… En attendant, nous n’avons aucune liberté ici, nos choix de vie sont dictés, tout comme nos opinions. Les écrivains, les journalistes, les opposants au pouvoir, tous se cachent ou émigrent. Les femmes n’ont aucun droit alors que, de plus en plus, elles aimeraient s’émanciper. Nous souhaiterions tellement former une nation ouverte au monde entier, républicaine et laïque avec une vraie démocratie. » Ces mots sont chuchotés mêmes si nous sommes dans une voiture et que personne ne peut nous entendre et, quand ils prononcent le mot démocratie, leurs yeux ne peuvent s’empêcher de briller. Les élections iraniennes sont dans peu de temps mais les réformes sont inenvisageables puisque le futur président ne peut être élu que s’il est déjà accepté par le congrès de religieux… La première visite sera, en l’occurrence, le King palace, le château du roi, l’ex-propriété du Chah d’Iran qui est devenu un musée depuis qu’il a été déchu et s’est enfui d’Iran. Le palace, d’architecture assez simple, est situé sur les hauteurs de Téhéran au pied des montagnes enneigées qui culminent à plus de cinq mille mètres, la chaîne d’Elbourz. À l’intérieur du palais, sont disposées les richesses du roi qui n’ont pas été vendues, c’est-à-dire peu de choses, des cadeaux que lui ont fait les nations occidentales, quelques photos de famille… Le lieu est surtout symbolique. Toujours guidés par Saman et Susan, nous entrons dans un restaurant, sur les hauteurs qui dominent la ville. Elle s’étend à perte de vue, dans un amoncellement d’immeubles modernes, jusqu’au désert. Une télécabine part directement de Téhéran et monte à plus de trois mille mètres d’altitude pour atteindre un air plus respirable. Les citadins vont se balader l’été en famille et faire du ski l’hiver. Enfin, pour digérer l’incontournable brochette d’agneau, nous allons marcher dans deux différents parcs de la ville, seuls espaces vivables – les Iraniens eux-mêmes le disent – avant de nous faire déposer à notre hôtel dans un des endroits les plus malfamés de la ville. Téhéran nous déplaît, nous décidons de partir le lendemain à la première heure.
Nico

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NI Nicodilo Regular ·
La dernière montagne

La route franchit le col de Chabli à quelque trois mille mètres d’altitude avant de redescendre vers la ville de Tabriz, étendue dans un berceau de peupliers, de terre fauve et de vent. L’hiver y est rude comme ses habitants. Les gens âgés ne le sont pas, les jeunes font ce qu’ils peuvent pour être élégants et les femmes tiennent leur voile noir entre leurs dents pour cacher leur menton. Le bazar est un des plus grands et des plus vieux du pays mais on n’y trouve aucun charme. On y vend plus d’outils, de ferrailles et de vieilles nippes que de fines œuvres d’art qui pourtant embellissent tout l’Iran. La ville n’est ni persane, ni turque, ni russe mais elle est un peu tout ça en même temps. Son dialecte turc azéri est difficilement compris à Istanbul et Téhéran mais se parle jusqu’au Turkestan chinois.

La soupe de l’hôtel avalée, je m’étends sur ma palliasse et me retrouve, grâce à mon livre, dans les salons de Paris du XVIIIème siècle de Balzac. On s’échappe comme on peut. Dehors, il pleuvait aujourd’hui, il pleuvra demain. Je m’ennuie. J’ai envie de cette innocence amoureuse que décrit Balzac, moins dans ma tête et plus dans ma vie... Rentrer sur un coup de tête... À travers la fumée du narguilé, sur les coussins de notre chambre, avec Daoud, nous projetons de partir d’ici sans pour autant être enthousiastes quant à une destination quelconque. Mais, caché depuis longtemps dans les revers de notre esprit, réapparaît le Lycian way. Un parcours pédestre, découvert sur le Net lors de la préparation du voyage, qui longe la côte turque méditerranéenne. Prévu dans la boucle européenne de nos premiers projets, il a été substitué par notre départ en Inde. Déjà le soleil et la mer se dessinent en sourires sur nos lèvres et nous emmènent loin de ces quatre murs et de la grisaille environnante. Nature, montagne et cheap décision ! Un peu d’air pur et de nuits sous les étoiles nous feront le plus grand bien. Quitter Tabriz.

Ne quittez pas la France sans vous munir d’un guide du pays capable de vous dire s’il existe une ligne de bus entre Tabriz et Maku, une autre jusqu’à la frontière turque et de vous en donner les horaires. Sans ça, vous devrez partir de bonne heure en taxi de l’hôtel pour la station de bus. Une fois là, vous devrez demander aux gens ces informations mais comme cette ligne est interdite, à moins d’avoir un visa turc ce qui est impossible pour la plupart des Iraniens, vous vous ferez avoir par les taxis à l’affût, qui par complicité ne vous diront jamais si un bus existe pour faire la route. Plus de deux cents kilomètres. Vous ne les croirez pas et les écarterez trente fois jusqu’à ce que vous finissiez par céder. Celui qui aura la chance de pouvoir vous emmener gagnera le pactole ! Cinq euros... À la frontière, vous n’avez aucune chance de revendre vos rials contre des livres turques sans perdre un quart de votre somme. À la frontière, c’est trop tard pour négocier. Vous êtes en position de faiblesse, on vous certifie qu’il n’y aura pas moyen d’échanger cet argent, soi-disant interdit en Turquie, alors que c’est complètement faux. Mais bon, on ne prend pas de risque, on coupe la poire en deux. Une fois passée la frontière, encore sous la pluie évidemment, dans un environnement de hauts plateaux rocheux et laissé à lui-même, vous attendrez gentiment que quelqu’un veuille bien vous emmener à la prochaine ville. Dix kilomètres à pied sous la pluie avec les sacs, le beau costume iranien prévu pour le mariage des amis au retour, et la guitare par-dessus. Ok, on attend. Finalement, un minibus privé arrive et avec lui, cachée derrière la frontière, une bande de petits trafiquants moustachus dont les poches sont pleines de cartouches de cigarettes. Le minibus est bondé. Assis les uns sur les autres, les bonshommes tentent de cacher quelques cartouches dans nos affaires et sous notre siège, histoire de partager sans doute… La tension monte à l’approche du dernier barrage de police. Le silence se fait anxieux. L’œil expert des douaniers roule jusqu’à nos pieds. Le chauffeur dit quelques mots qui les font sourire. Le bus démarre. On est passés. Les corps se décrispent. Les gorges se dénouent. Les cartouches reprises sous nos sièges sont déchirées et on nous offre une cigarette en nous tapant sur l’épaule. Nuage de fumée dense mêlée à une forte odeur de mouton. On l’a échappé belle. Voilà un peu d’animation. Entre ces deux mondes, les montagnes immenses forment la plus vaste frontière naturelle et rien ne passe ici, à part le temps.

Après la douche, nous dégustons notre première bière dans la salle du bar de notre hôtel, situé un peu à l’écart de la ville, sur un promontoire. Il fait froid comme si nous étions à l’extrémité du plateau anatolien. À la troisième bière, ça va déjà mieux. La nuit est tombée sur les lumières de la ville, dans la vallée, et la pluie a cessé pour que nous ne partions pas sans avoir vu ces étoiles. Le dôme de glace du mont Ararat s’élève à plus de cinq mille mètres pour dominer une mer de montagnes bleues qui descendent en vagues vers la Russie, l’Iran et tout doucement sur la Turquie. Autour de lui persistent quelques stratus gelés mais la luminosité, au loin sur les chaînes de montagnes, luit comme la lune sur des îles désertes prises dans une mer sombre. Une chanteuse exécute des fados languissants et douloureux comme l’hiver mais qui, au printemps, brûlent les artères du cœur et nouent les viscères. Deux hommes silencieux et noirs, leurs bottes sur la table, basculent des whiskies puis jettent des billets en l’air pour encourager la femme près de leurs genoux. La jupe rouge s’élève et laisse apparaître ses bas. Son corsage emprisonne une poitrine ferme plus en évidence encore que si elle était nue. La bière agit dans mes veines comme un venin expiatoire. Je suis fatigué, impatient, sauvage. La mélancolie de cette musique m’excite et soulève un désir inassouvi qui gronde dans mon ventre. Toute réflexion se retire de l’esprit emprisonné, laissant libre l’animal blessé. Fixé sur la femme impudique, sur les formes gracieuses de son corps, l’ombre d’un serveur emplit à nouveau mon verre…

Il est cinq heures. Les yeux encore fermés dans mon duvet, j’écoute la première prière du matin. Combien de fois dans la nuit, ai-je entendu la première prière du matin depuis des mois ? Le muezzin enturbanné de blanc, du haut d’un minaret, lève ses bras à la hauteur du visage et commence la prière : « Allah Akbar ». Dieu est le plus grand. Mahomet son prophète… Il se tourne lentement vers les quatre points cardinaux et sa voix monte et s’amplifie, faisant ressortir les sons bruts et gutturaux de la langue arabe. La ferveur transcende sa voix. Et c’est elle et non l’art qui lui confère une telle beauté. En outre, il a la même résonance partout en dépit des différences d’intonation entre les dialectes. Cette harmonie fait pressentir combien profonde est l’unité intérieure de tous les musulmans. Ce n’est pas une communauté où les liens entre les hommes sont dus à de simples intérêts, mais bien quelque chose de plus profond. Le dictionnaire, dans toute sa science, écrit que le muezzin est un fonctionnaire religieux musulman. Notre dictionnaire… Un fonctionnaire…

Des montagnes bleues d’une fin d’hiver où les versants dénudés, ondulés d’ombres, se couvrent d’une pellicule fraîche de pelouse sur une terre mauve. Elles montent comme de simples collines à une altitude démesurée, dans un espace qui l’est plus encore, pour écraser la plaine pourtant immense sous les barrières majestueuses et la blancheur des neiges éternelles. Qui a vu cet espace ne l’oublie jamais. Il n’est pas de taille humaine. Les premiers rayons d’Iran, d’où surgit le soleil, évaporent la brume et découvrent le village minuscule tassé au milieu de l’étendue, sous un rocher nu, le seul qui découvre ses entrailles en le protégeant des vents tueurs du Nord. Une rangée de peupliers chétifs longe les maisons de toits rouges. C’est tout ce qu’il y a de vie dans cet univers. Quelques bergers, fusils en bandoulière et entourés de leurs chiens, disparaissent avec leur bétail dans des plaines qui s’étendent inlassablement vers les montagnes lointaines. Décidément ce paysage ne veut rien d’autre que lui-même.

Nous avons deux jours pour dormir dans le bus qui va traverser l’immensité de l’Anatolie. Des chaînes de montagnes et des vallées sans fin, ponctuées de cols, de précipices et de quelques villes égarées à proximité d’anciens caravansérails. Comme partout, les camions ont remplacé les chameaux et les stations services huileuses, les tchaïkhanes millénaires où tous les hommes se réunissaient le soir autour d’un thé. Il n’y a plus de temps pour le thé. Il n’y a plus d’homme. Il n’y a que des camions anonymes qui boivent le pétrole et le pissent à petites gouttes sur les routes asphaltées… Comme devait être différent le voyage à travers l’Asie, il y a de cela seulement un siècle… Destination Antalaya. Peut-être 1.500 kilomètres à l’ouest de la frontière iranienne. Dans la petite station de bus de Dogubayazit, on s’empresse de nous vendre le billet. Soixante millions de livres turques, un peu plus de quarante euros. Evidemment qu’on nous a vendu un billet avec marqué dessus Antalaya mais le bus, c’est certain, ne va pas aussi loin. Ils ont beau jeu de nous certifier, de nous jurer qu’il n’y a pas de problème ! Ils savent bien qu’on ne reviendra pas. Notre air suspicieux et incrédule ne les trompe pas mais ils soutiennent leur mensonge courageusement, jurent sur l’honneur, jusqu’à ce que nous montions dans le bus. Là, un dernier coucou et ils pourront se repentir enfin de leur piteux mensonge. Il ne tiendra qu’à nous de nous débrouiller une fois arrivés quelque part.

Erzurum, Tercan, Erzincan, Zara et Sivas défilent comme des noms sans visage. J’ai fait l’Iran, le Kurdistan turc comme on dit. J’ai fait… En vérité, je n’ai fait que passer. Et pendant que je passais, dans le bus, je rêvais que j’y étais… Ou d’autres choses. Il n’y a pas de meilleur moment pour rêver que durant le transport. Soudain, une pensée que je n’arrive plus à chasser, s’introduit dans mon esprit. Est-ce qu’il est trop tard ? L’ai-je déjà perdue ? Daoud dort à côté de moi. Je meurs d’envie de le réveiller, de lui faire partager ma détresse. Antalaya. Nous allons à Antalaya. Nous allons faire le Lycian way. Quelle idée ! Je ne crois pas que j’aurai cette nonchalance tranquille qui me soulevait au début de notre voyage dans les Alpes. Je crois que mon esprit ne sera pas aussi serein. Je vais perdre Meriem. C’est un poids en plus qui n’est pas négligeable pour la randonnée. Et que va-t-on faire du costume, de la guitare et de tout le souk qu’on promène aujourd’hui dans nos sacs ? Les narghilés, les étoffes et les pierres précieuses amassées sur les corps courbés des mineurs. Ce n’est qu’une excuse. La vérité est ailleurs. J’ai besoin de reconfection, un mélange de réconfort et d’affection. Je sais que je n’ai pas de nouvelle depuis longtemps. Je ne sais même pas où elle est. Je sais que j’ai tenté de l’oublier lorsqu’elle m’a dit : écris-moi si tu veux ; oublie moi si tu peux… Mais maintenant, j’ai hâte de sortir de ce bus et de courir la rassurer, lui dire que j’arrive, qu’elle m’attende. Rien n’a plus d’importance. Quand Daoud s’éveille et s’aperçoit de mon agitation, il ne met pas longtemps à comprendre et me dit seulement avec un sourire énigmatique : c’est la fin de notre voyage… À Ankara, le bus s’arrête et, après quelques minutes d’hésitation, il faut bien se rendre à l’évidence. Les gens prennent leurs bagages : c’est le terminus. Comme prévu, ils nous ont menti dès le début. Nous voudrions accabler d’insultes notre chauffeur, lui aussi dans la combine, mais il a disparu. Il n’y a plus personne contre qui nous fâcher, sur qui passer notre colère. Peut-on dire que : quand la motivation manque, quand la morosité, l’impatience et la nostalgique s’installent, quand l’esprit n’est plus alerte au voyage mais qu’il est déjà rentré dans son pays et qu’il ne dégage plus toutes ces ondes positives du voyageur ouvert et intéressé, il y a plus de chance de se faire berner ? Oui je pense. On arnaque moins facilement des gens qui vous font entièrement confiance que des gens blasés et suspicieux d’avance. Question de conscience très certainement. Bref on s’est fait avoir. On le savait d’avance et ils savaient qu’on le savait. C’était alors plus facile pour eux de continuer de nous mentir. Ils n’avaient pas le choix. S’enfoncer et emmener leur entourage dans un mensonge. Écœurant et pourtant si facile. Ils ne s’en sortiront pas comme ça. Indigné, je vais directement vers le guichet de l’agence dont les confrères nous ont vendu le fameux billet. Impatient, catégorique, j’espère qu’elle leur passera le bonjour de ma part car la pauvre dame en prend pour son grade. En attendant, il n’y a pas de bus pour Antalaya avant plusieurs heures. Bêtement, je fais les cent pas devant le guichet avec une tête de gars fâché qui a changé ses yeux contre des fusils. Mon Daoud, aussi en colère que moi mais plus résigné, s’étend au pied d’un poteau pour patienter. Comment fait-il pour être aussi calme ? C’est sans doute grâce à ce calme qu’il a pu me supporter tout au long du voyage. Une tolérance à toute épreuve. Une sérénité apparente indubitable. Ma colère est déjà retombée mais j’aurais l’air d’un con si je le montrais trop vite. Je continue donc à user le parquet et à jeter des regards méprisants. L’agence finit par s’arranger avec une autre pour nous embarquer rapidement, comme quoi patience et longueur de temps font moins que colère et que rage. Antalaya

Nous voilà à Antalaya. Les femmes, comme si je les voyais pour la première fois, déambulent en portant leurs longs cheveux sur leurs épaules nues et bronzées. Elles sont si belles. Aucune créature de Dieu n’est plus belle. Devons-nous pourtant les protéger du regard comme le font les musulmans ? N’est-ce pas plutôt les hommes qu’on protège de leurs faiblesses en cachant les femmes ? Je ne sais pas mais cela fait une incroyable impression d’en revoir après un peu de temps passé seulement avec des hommes… L’hôtel où nous sommes descendus est celui, près du port, où, il y a quelques mois de cela, vous vous en souvenez sans doute, une femme se laissait bercer sur un joli bateau dont elle avait conquis les marins. Les temps ont changé, ce n’est plus elle qui court après un orgueilleux qui ne veut pas s’embarrasser d’une femme, mais bien lui qui court après elle et ses pas sont plus pressés encore. Pourtant, je n’ai aucune nouvelle et je n’ose pas en donner non plus de peur de rompre cette espèce de silence obligé et tranquille qui règne depuis plusieurs semaines comme pour nous épargner. Une grève du silence. Le silence. Un silence qui parfois est plus atroce que la vérité. Quelle vérité. L’avion décolle dans quatre jours. En attendant, nous n’osons plus bouger de la pension. Que faire dans une ville côtière pleine de vacanciers, vieux et gros pachydermes écroulés dans leur chaise longue, piquant du nez sur la mer toute la journée en digérant tout ce qu’ils se sont envoyé dans la panse à midi dans un des nombreux restaurants. Nous n’avons plus d’argent. La carte bancaire de Daoud est périmée. Il n’y a rien à faire. Si, bien mâcher le petit déjeuner offert avec la chambre pour que la faim ne s’impatiente pas, elle non plus. Plus que trois jours. Assis sur un banc, nous regardons passer les filles. L’effet voile s’est inversé. En effet, plusieurs mois que nous voyons onduler des formes gracieuses et nonchalantes d’où s’ouvrent, comme des fenêtres sur des jardins colorés, les plus beaux yeux verts qui puissent exister. Comprenez comme l’imagination ne tarde pas à dessiner les jolis corps mariés à tant de grâce et de chasteté. Ici, les grosses pattes dodues martèlent le pavé de leurs talons déplacés, les fesses débordent de leur short trop serré et on ne voit plus les yeux tant ils sont maquillés. Vous l’avez compris, la triste réalité est réapparue. Ou bien le menton est trop long, les épaules trop épaisses et le ventre ballonné ou bien l’apparence est grossière et les couleurs trop voyantes… Les femmes sont pour nous un idéal qu’il leur est bien difficile d’atteindre. Voilà les grosses voitures décapotées, chevauchées de poupées multicolores. Comment ne pas trahir notre répulsion pour cet Occident retrouvé, ses niaiseries, ses artifices et ses futilités ? Comment ne pas les haïr dans un monde où tout est encore déséquilibré ? Toute la richesse est là. Ville pleine de touristes hollandais, allemands et français, Antalaya est une ville européenne. Nous sommes rentrés dans nos pays seigneuriaux. Les autres sont nos vassaux, nos esclaves, pauvres et défigurés. Comment ne pas nous détester ? Mais rien n’est acquis. Les privilèges si longuement préservés finiront bien par s’effondrer. Chaque édifice qui s’est élevé finit par s’abattre ainsi que les civilisations… Deux jours. Petit déjeuner très tard au soleil. Puis allons patauger dans l’eau doucement tiédie par le soleil de printemps. Réglage des lunettes pour contempler les épaves de canettes échouées au fond de l’eau. Petite douche pour dégraisser les résidus de carburant et redresser les cheveux trop droits sur la tête. Légère sieste aux doux rêves de futur. Promenade dans la ville en vitesse de croisière. Gloutonnement d’un bereck, délicieuse et bien grasse spécialité turque, en admiration devant quelques mannequins de salade verte. Puis d’une glace. La dernière. Il est déjà dix-huit heures. Est-ce que Meriem m’a répondu sur Internet ? Non. Alors, ce sera la surprise. La surprise ou l’échec. Quitte ou double. Me promène vers le parc qui surplombe la mer. Coucher de soleil. Rendez-vous des amoureux. Rendez-vous des hommes seuls et fiévreux. Seuls avec leur bière. C’est navrant et trop pour moi. Les plus beaux paysages sont aussi les plus mélancoliques. Je « broierai » ma bière à l’hôtel. Jour J. Armand nous a rejoints. Comme toujours, il a plein de choses à nous raconter. Il revient de quelques fabuleuses histoires et repart bientôt pour la Chine en passant par l’Asie centrale. La journée se passe à rêver devant la mer étendue à nos pieds, à l’ombre d’un pin parasol. La dernière journée… Mais quel sourire il a ! Armand est imbibé de nonchalance indienne pour plusieurs années, au moins autant qu’il est resté là bas. Avec son petit sac à dos minuscule qui ne contient rien, il trace sa route en stop, retourne vers l’est car il n’a pas le courage d’aller plus à l’ouest. Pourtant, il vient d’abandonner sa petite femme pour quelques mois. Elle le rejoindra avec l’argent qu’elle va gagner en France cet été et elle pourra ainsi vivre pendant de longs et nouveaux mois avec lui sur la route. Armand m’impressionnera toujours par sa vitalité et son plaisir à vivre. Il relativise à un point que seuls les Indiens atteignent. Ce n’est pas un hasard s’il est là, aujourd’hui, pour les adieux…. M’accorderas-tu cette danse ? Aéroport d’Istanbul. Le 25 mai 2005.

Comment réaliser que c’est la fin d’un an de voyage ? La fin d’une belle partie de ma vie. Hier soir, j’ai quitté Daoud. Sans doute pour toujours si l’on considère l’état d’amitié auquel on était parvenus. Lui le savait aussi. Tout va tellement vite. On ne tisse pas de liens plus solides que loin de chez soi. On était tristes. Je crois que si nous étions moins fiers, nous aurions pleuré. Mais voilà, nous nous sommes serrés quelques secondes, puis on s’est dit adieu et je suis parti sans me retourner. Le manque n’apparaît pas tout de suite. On s’en aperçoit plus tard. Un an ensemble. C’est la moitié de nous-mêmes qui est partie… Devant moi, il y a ma route, sans lui. Sans doute commencer une nouvelle histoire. Une nouvelle aventure avec ses épreuves et ses réussites. Une aventure avec quelqu’un d’autre. Du moins, je l’espère. Elle ne m’a pas répondu. Cette femme. Ce sera bien différent. J’ai tellement peur. Peur qu’elle me prenne ma liberté, ma douce indépendance, tant de projets rêvés, espérés. Je ne peux pas m’empêcher d’être inquiet. On n’est jamais tranquille. Toujours à se poser des questions, à changer d’avis et à se contredire. Aéroport d’Istanbul. Des milliers de gens prennent l’avion. Comme eux, les avions font la queue pour décoller et pour atterrir. Je suis au milieu de cette grande salle, de cet immense aéroport et je cherche où je dois me rendre. Un panneau avec marqué dessus « C’est par-là, Nico, ton chemin » ce serait plus simple. Pose plus de questions Nico, obéis. Mais non, je suis libre, on ne m’a pas façonné l’esprit et maintenant, je dois gérer. Mais je suis bien. L’avion, là-bas, me ramène chez moi. Peut-être bien qu’il y aura quelqu’un pour m’attendre. Peut-être pas. Verra bien. Je crois que j’aime laisser le destin choisir pour moi. C’est bien la preuve de mon piètre caractère. Mais c’est tellement difficile de faire des choix, de s’engager. C’est difficile car on n’a pas la possibilité de voir l’avenir. Alors jusqu’au bout, je me dis que, quoi qu’il arrive, je m’en fous et je laisse le destin choisir. Elle ou une autre, quelle importance. C’est vrai, je ne sais pas pourquoi je suis accro à cette nana-là. Et puis, ce n’est rien l’amour. C’est du temps. Et pour nous, seulement un instant. Le plus beau. Celui qui précède la rencontre. Une esquisse, une promesse. Quelques secondes. Un coup de vent. Une sensation. Des yeux, des cheveux, une main, un regard, une illusion, un chef-d’œuvre d’illusions. Un souffle d’amour s’engouffre dans notre pauvre carcasse. Une tromperie, un mirage, une secousse, une bourrasque, une tornade ! Emporte-moi avec toi, tornade ! Où sont les musiciens ? Reprenez la musique. Que l’on tourne encore ! Avant de disparaître aspirés par l’océan des âges. Qu’il ne reste de nous que des décombres, le plat, le néant. Oui, je vais partir avec toi, tornade, tourner jusqu’à ton dernier souffle. Je suis derviche, drogué d’amour et aveugle comme la foi. M’accorderas-tu cette danse ? Ne sommes-nous pas comme tant d’hommes et de femmes, moustiques d’une nuit ou papillons d’une saison ? Tout n’est qu’illusion. Naître et mourir. Souffrir et aimer. Tout naît de l’illogisme. Provisoire, dérisoire. Une vie, un amour. Du temps. Istanbul encore. En arrivant ce matin, au lever du jour sur le Bosphore, j’aperçois des hectares de bâtiments, de bateaux, de voitures et de gens. Tout s’agite très tôt. Mais pour moi, tout va au ralenti. Les secondes prennent leur temps ce matin… Jamais on ne peut faire demi-tour. Il ne fait pas beau. Je ne vois pas la rive occidentale de la ville. Elle est dans le brouillard. Je dois la pénétrer. Avancer dans la brume. Aller voir derrière. On ne sait jamais vraiment où l’on va, ni ce que l’on cherche. Mais on avance. On avance dans le noir comme des aveugles. Dans le brouillard de cette ville. Cette nuit, dans le bus, le gamin à côté de moi était tout heureux d’avoir un étranger près de lui. Je lui faisais l’honneur de ma présence et il manifestait l’envie d’échanger. Il ne parlait pas anglais. Pas un mot. Mais parler aurait été possible. Avec des signes, des mots internationaux, on aurait appris au moins nos noms. Si j’étais moins fier. À quoi ça sert ? Je n’ai plus envie. Je suis blasé. Fallait être là au début. Que m’apprendrais-tu que je ne sache pas déjà ? J’ai tellement l’impression de tout savoir. Au lieu de sagesse, je crois bien que j’ai pris en voyage une espèce d’orgueil misérable. Il est sans doute entré en moi alors que je me sentais le roi du monde, alors que je me prenais pour un grand voyageur. Ce n’est pas de la prétention qu’il faut acquérir en voyage mais bien au contraire, du respect, de l’humilité et de la tolérance. Peut-être le voyage n’apporte-t-il pas cela à tout le monde. Il fallait me le dire avant... À la sortie du bus, j’ai tout de suite été assailli par les chauffeurs de taxi. Ça m’aurait étonné qu’ils ne soient pas déjà levés ceux-là. Et j’ai beau leur expliquer que je n’ai plus un rond et que je veux prendre le bus, moins cher, ils ne veulent pas comprendre. Pas de bus, ils me disent. Mais bien sûr, les copains. Je reviens d’un voyage où j’en ai connu des plus malins. Enfin, ils disaient la vérité pour une fois. Il n’y a pas de bus en effet en service pour l’aéroport. Ou je ne l’ai pas trouvé. Par contre, il y a un métro à cent mètres de là, dissimulé derrière un petit resto qui va directement à l’aéroport. Comme les infos, ils ne m’avaient pas menti mais avaient oublié la plus grande partie de la réalité. Mais voilà l’heure de prendre l’avion. Ça me rappelle ce grand moment où nous sommes partis en Inde avec Daoud. Et cette gentille dame de l’agence qui nous avait vendu notre premier billet. Pas cher le vol. On avait pris un petit supplément pour que le mini-bus de l’agence passe nous chercher à notre hôtel. Il n’est jamais venu. Une si gentille personne. Elle aussi, mentait. Elle savait qu’on ne pourrait pas faire demi-tour. Les gens mentent. C’est ainsi. Et moi, je suis fier. J’ai fait un voyage. J’ai découvert d’autres façons de vivre. Plus simples, plus naturelles, moins superficielles. Et en retrouvant toutes ces mascarades si chères à nos latitudes, j’ai peur de m’emplir d’arrogance et de cynisme, de me sentir supérieur. Comment réagiriez-vous ? Comment le partager ? Dire aux gens que je m’en fous de leurs reportages de la télé qu’ils croient incontestables, de leurs insignifiants problèmes qui accaparent toute leur vie et qui bientôt reprendront la mienne comme si l’homme n’avait d’yeux que pour lui-même. Nous sommes égoïstes. Je suis le plus égoïste. J’ai fait un voyage pour moi. Je vis pour moi. Et je mens moi aussi, surtout à moi-même. Quelle est cette relation qui balbutie dans mon cœur ? Pourquoi suis-je en train de me remettre en question ? Je ne la mérite pas, c’est ce que vous pensez, vous aussi ? Maintenant, je me souviens. Tout commence à me revenir. Des images. Comme un souvenir. Comme du passé... C’est déjà du passé ! Je me souviens de ce jour, ici à Istanbul, où tu es passée derrière moi la première fois et que j’ai senti ton souffle. Je t’aimais déjà. La nuit qui a suivi, sur la terrasse, on est restés tous les deux, je me demandais si c’était bien moi qui te prenais dans mes bras. Et puis quand tu es partie sans me regarder, la tête haute. Tu m’as laissé seul alors qu’on commençait juste à se voir, à se voir pour de vrai j’entends, de tous nos yeux. Je t’ai rejoint le lendemain à l’autre bout de la Turquie au milieu de l’hiver, alors que je partais bientôt. Qu’étais-je venu chercher ? À Bruxelles, ma barbe et mon accoutrement attirent l’attention. Les douaniers me toisent. Evidemment, ils me choisissent parmi d’autres pour me fouiller. Quels sont tous ces tampons en arabe sur ton passeport ? Pourquoi une barbe si épaisse ? Est-ce bien toi sur la photo ? Faut dire que j’ai changé, vous ne trouvez pas ? Les yeux surtout. Ils en disent long les yeux. Ils font peur quelquefois. Combien de mystères sont enfouis pour toujours dans leurs creux… Plus que quelques heures ? Je survole la France. Je survole tout. De Palolem, je suis parti alors que tu arrivais en Inde la semaine suivante. Là, je t’ai bien eue encore. Mais tu te mentais à toi-même. Tu me disais que tu ne venais pas pour moi. Tu mentais, dis-moi ? Quand je t’ai dit de me rejoindre à Cochin pour le nouvel an, tu étais si contente. Mais je n’y étais pas, c’est vrai. Tu m’as fait la tête longtemps. Mais je suis venu finalement et nous sommes partis tous les deux. On était bien n’est-ce pas ? Combien de temps déjà ? Depuis combien de temps tu existes pour moi, animes mes pensées et fais battre mon cœur ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais vu très clair dans cette histoire. Nous sommes tellement fiers... Depuis combien de temps sommes-nous à nouveau séparés ? Quelle importance ? Mon cœur ne fait qu’un battement à la fois et il est pour toi. Tu le sais. Mais tu es gonflée. Gonflée de me dire que tu ne m’attendras pas, que tu es trop impatiente pour cela. Moi, je ne te crois pas. On n’oublie pas les gens comme ça. Ou alors on ne s’approprie pas leur cœur. Je ne te crois pas. J’ai juste voulu te faire marcher. Voir si tu tenais vraiment à moi. J’ai fait aussi vite que j’ai pu et j’ai respecté ton silence... Je ne t’ai pas cru. Il n’y avait personne à l’aéroport. J’ai attendu. Combien de temps ai-je attendu ? Ça n’a plus d’importance. Il faisait nuit. Je fumais un cigare que le dernier employé m’avait donné par pitié. Il n’y croyait plus. … Tu es si belle.
Nico

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