Om Beach (Inde)

This discussion is in French, the community’s main language.

Original post
SA
L'océan est sournoisement calme. Sa houle couvre à peine le croassement énervé des corneilles. A l'horizon, la courbe parfaite de la mer se dessine sur le ciel brumeux. L'ardeur du soleil sera tempérée jusqu'à midi. L'eau étincelle, elle se cogne avec langueur contre les rochers arides, couleur bronze. Parfois le glapissement strident d'un chien agressé par un autre. L'agresseur est un chien estropié qui hante le guesthouse Namaste et terrorise une bête maladivement craintive. Deux indiens aux jambes osseuses, vêtus de leur lunghi, enroulent une étoffe autour de leur tête avant de continuer à creuser une fosse dont le but m'échappe. Ici les choses se font de façon chaotique, mais elles finissent souvent par trouver leur raison d'être. Ils poursuivent sans relever la tête leur boulot de daliths. A chacun sa tâche. Il s'agit de vivre son karma. Leur destin n'est pas le pire. Ils s'arrêteront de longs moments pour se reposer à l'ombre des frondaisons. Une végétation luxuriante, de toutes sortes d'essences, borde la plage d'Om beach. Des relents de détritus arrivent par bouffées. Ils se mêlent à un vague parfum d'encens. Les employés du guesthouse déversent les ordures juste derrière le rocher le plus proche. Des déchets de toutes sortes, des bouteilles et des sacs en plastic jonchent la partie de la plage fréquentée par les indiens. Les ordures ne les rebutent pas, elles sont intégrées à leur vie comme une fatalité, comme la bouse des vaches rêveuses qui errent et défèquent paisiblement sur la plage. Parfois un petit taureau impassible enjambe un corps étendu. A n'importe quelle heure du jour, des indiens criards débarquent des bateaux. Dans les guesthouses où la bière est permise, certains se saoûlent jusqu'au coma. En criaillant et s'esclaffant, leurs camarades les immergent tout habillés dans la mer pour les ranimer. Les yeux noyés d'alcool, ils pataugent en hurlant autours des gars pantelants. Ces mêmes indiens ivres et comateux aujourd'hui iront demain chanter Krishna toute la nuit au rythme des tambours et des percussions dans un temple de Gokarna, le village sacré. C'est ce que m'a raconté un vendeur de colliers (je lui ai promis d'en acheter un, mais ils sont tous affreux). Aucun peuple n'est, je crois, plus bruyant que les indiens. En groupe et surexcités, ils ne parlent pas, ils crient. Quant à leurs femmes, elles piaillent à tue-tête. Leurs saris joliment colorés et drapés, la beauté et la grâce de certaines ne font pas oublier leurs voix suraigües. Etrange contraste avec les "yogis" européens ascétiques et silencieux, figés des heures entières dans une énigmatique contemplation intérieure. Solitaires et absents d'eux-mêmes et du monde, ces indianisés passent en nomades sur la plage, bâton en main et sac loqueteux à l'épaule, vêtus seulement d'un pagne en coton. Les os saillent sous leur peau tannée. Ils ont le crâne rasé ou les cheveux longs prolongés par des rastas comme de l'étoupe. Ils font partie de ces fous de l'Inde qui ont perdu leurs repères occidentaux. Autres nomades, les routards harnachés d'un énorme sac à dos qui font d'eux, à la nuit tombée, de curieuses créatures difformes. Certains couples "peace and love" voyagent avec un enfant installé dans un harnais sur le dos du père. La mère porte le sac. Ils gagnent les plages plus isolées au delà de Om beach et vivent dans des huttes sommaires. Là, on fume de l'herbe ou autres substances. Ici, c'est interdit, en principe. Tous les matins, une très jeune femme indianisée, au visage émacié et au teint hâlé de blonde, vient jusqu'au guesthouse avec bâton et gamelle de saddhu. Je l'ai déjà rencontrée sur les chemins escarpés et tortueux qui mènent aux autres plages. Toujours vêtue d'étoffes amples et sales, les pieds nus, elle semble vivre dans un état second. Parfois ses lèvres bougent pour échanger avec elle-même quelques mots vagues. Je la regarde se diriger, l'air égaré, vers les cuisines du guesthouse pour chercher de la nourriture. Elle me touche et m'intrigue, mais je sais que je ne lui parlerai jamais. Ophélie perdue sur le continent indien, elle continuera son errance. Un couple insolite s'est attablé à la terrasse du guesthouse. Des anglais âgés qui semblent sortis d'un roman d'Agatha Christie. Elle porte un grand chapeau de paille, et lui, une casquette très "gentleman". Ils sont parfaitement à l'aise au milieu des routards bohèmes. Je les ai déjà vus sur la plage. D'excellents nageurs tous les deux et de bons marcheurs qui ne craignent pas la brûlure du soleil. Toujours smart, les anglais sont des aventuriers flegmatiques s'adaptant à toutes les situations. Ils n'ont aucun souci du regard des autres. J'ai vu, l'autre jour, sur un rocher peu hospitalier, un groupe de femmes anglaises, mûrissantes et très "british", chanter et rire comme des écolières en vacances. Robes à fleurs kitch, chapeaux de soleil et ombrelles, elles se sont fait photographier sur fond de mer et de rochers par un indien complaisant. Il y a aussi des personnes parfaitement banales au guesthouse Namaste, depuis le touriste adipeux portant casquette et short, au bourgeois bohème obscurément en quête d'autre chose, cherchant à oublier ses petites misères bourgeoises par une immersion dans une vie plus proche de l'essentiel... cet "essentiel", encore faut-il le définir. A l'heure où les ombres s'allongent, juste avant le coucher du soleil, quand l'air devient tiède et léger, j'irai à la plage. Je m'assiérai devant la propriété du Om Beach Resort, un hôtel luxueux masqué par la végétation. On y propose aux clients des soins de médecine ayurvedic. J'apercevrai derrière la clôture une superbe créature européenne au hâle parfait, allongée sur un transat, tranquillement isolée des autochtones. Je regarderai passer les routards et les indiens apaisés qui se promènent la main dans la main ou en se tenant par l'épaule en signe d'amitié. Quelques baigneurs s'attarderont dans l'océan pacifié où miroitent les traînées d'un soleil couchant qui aveugle. Les chiens se rouleront dans le sable rafraîchi. Le soir tombera doucement sur la plage désertée. Une marchande d'ananas, un immense panier juché sur la tête, tentera sans conviction de vendre un dernier fruit...Le soleil, tel un disque rougeoyant, s'enfoncera brusquement dans la brume du soir. La nuit viendra vite.

Guesthouse Namaste, Om beach, Gokarna, Inde. Février 2009.
Eve-Sapho
TH Thartampion Regular ·
portrait très réussi de la faune de gokarna... une seule question: il serait interressant de savoir dans quelle catégorie tu te situe? Observateur/trice impassible? anthropologue?

bonne continuation:) et attention aux vagues et aux courants!
FO Forcebleue ·
Merci Sapho de nous faire partager ta vision de ce coin de l'Inde, je l'ai lu et relu, j'ai vu avec toi, j'ai senti avec toi ce pays que j'adore, j'ai trouvé ton récit tellement vrai que j'ai cru que j'y étais aussi. merci
RA Ragamuffin Globetrotter ·
En vrac

"un chien estropié qui hante le guesthouse Namaste"

merci de signaler cette nuisance ça m'évitera d'aller y installer mes pénates.

"Aucun peuple n'est, je crois, plus bruyant que les indiens."

Est-ce que la réincarnation en chien est comprise dans le vocable "Indiens" ? Sinon les Chinois sont pas mal non plus :

"Les Chinois parlent très fort, de façon assourdissante, harcelante et ininterrompue, comme si personne ne les écoutait jamais et qu'il leur faut crier pour se faire entendre. La radio et la télévision marche toujours à plein volume. Pourquoi ? Sont-ils tous affligés de surdité congénitale ou s'agit-il simplement d'une habitude passablement détestable ? Ils laissent les portes ouvertes - c'est une habitude nationale. Personne ne converse jamais normalement au téléphone en Chine. C'est toujours des hurlements." Paul Théroux - La Chine à petites vapeurs

"le touriste adipeux portant casquette et short"

C'est lui sur la photo 1 ? mais il ne porte pas de casquette !

Heureusement qu'à Gokarna il y a Om Beach et autre Half-Moon ou Paradise comme "dépotoir touristique" ce qui permet à la ville/village (photo 2) de conserver encore son allure traditionnelle et authentique mais pour combien de temps encore ?
"Nous ne sommes plus une communauté d'être humains qui se parlent mais un conglomérat de grappes de consommateurs en niches, séparés les uns des autres par des obsessions diverses et innombrables. Nous sommes de l'ère de la désintégration." Marc Moulin (1942-2008) in Humoeurs
TH Thartampion Regular ·
bah si seulement il pouvait ne pas y avoir de resort du tout...mais bon c'est trop tard apparemment..ça laisse juste les regrets de ne pas avoir connu Gokarna quand la route pour Om Beach n'existait pas..
RA Ragamuffin Globetrotter ·
quand la route pour Om Beach n'existait pas..

Ah ! bon y'a une route maintenant ?

J'y étais passé la première fois en 1999, je logeais dans le village à la Nimmu House - dur dur les matelas - et avais été jusqu'au bout des plages par de petits sentiers; retour par un chemin de terre carrosable mais sans plus.

Deuxième passage il y a un an, juste une étape après mes zigzags dans le sud, la ligne droite le long de la côte jusqu'à Bombay mais avec une halte un peu plus longue à Goa que je n'avais jamais vraiment visité.

Allez encore quelques images de Gokarna si ça n'embête pas trop
"Nous ne sommes plus une communauté d'être humains qui se parlent mais un conglomérat de grappes de consommateurs en niches, séparés les uns des autres par des obsessions diverses et innombrables. Nous sommes de l'ère de la désintégration." Marc Moulin (1942-2008) in Humoeurs
SA Sapho ·
Observatrice, je pense. Mais observatrice impressionnable et subjective. Certes pas impassible. Amicalement.
Eve-Sapho
SA Sapho ·
Et bien oui, il y a une route et c'est bien dommage! Merci pour les photos. Moi aussi, j'ai logé au Nimmu House, complètement transfomé, à 1000 roupies la nuit! Mais les matelas (ou plutôt leur support) toujours aussi durs...
Eve-Sapho
GE GeorgesOZ Globetrotter ·
Bien vu et bien ecrit, Eve. Namaste, c' est le premier endroit ou on peut se poser quand on vient de Gokarna, le long de la falaise, non? J' avais passe une semaine superbe dans un petit GH un peu apres les rochers qui separent la plage en deux moities, lui donnant la forme de Om, d' ou le nom bien sur. Je crois que je payais 50 roupies par jour pour une petite chambre ultra simple, pas d' electricite, paillasse a meme le sol, porte ne fermant pas sur des batants hasardeux, salle d' eaux commune .... en plein air. Les vaches errant librement sur la plage venaient parfois a l' entree de la salle commune, ouverte sur la plage, mais hesitaient a entrer. On les trouvait par contre souvent couchees juste devant, le matin.

Je me rappelle qu' on construisait effectivement cet hotel plus huppe dont tu parles, c' etait je crois en 2005, et il y avait deja une route qui y menait, par l' interieur. Les plages plus loin, tres belles et un peu perdues, et a l' horizon vers le sud des dizaines de kilometres de cotes sans aucun doute intouchees par les etrangers.

Il faudra que je retrouve quelques photos. Tres bel endroit , mais probablement en voie rapide de bastardisation. [:)]
GE GeorgesOZ Globetrotter ·
Bonjour Eve,

Chose promise, chose due! J’ ai retrouvé quelques photos prises à Om Beach (et environs) : - la plage avec cette lancée de rocailles qui la séparent en deux anses, comme celles du signe Om. - les indiens promeneurs à la tombée du jour. Pas trop bruyants cependant, à ce que je me rappelle. - les vaches paisiblement installées devant la GH, au petit matin [:)]. - de temps en temps, une vache curieuse pointe sa tête à l’ entrée, assez étroite pour cette raison ? - côté logement : rien de plus simple, la porte faite de quelques planches mal ajustées et ne fermant pas….. - une plage un peu plus loin, deux ou trois petites huttes de pêcheurs…. - une petite ville sur la côte (pas Gokarna), un pèlerin étudie ses écritures avant d’ aller au temple.
TH Thartampion Regular ·
..petite mise a jour, Kutle beach, qui restait preservee (un petit peu) se verra bientot gratifiee d une route la reliant au village..route actuellement en construction, et ca va tres tres vite..

You might also like