Pourquoi fait-on des carnets de voyage ? Le verbe élaborer me semble plus approprié, car généralement cette tâche nécessite temps et efforts soutenus. Chacun a ses raisons, en fonction de sa personnalité et de ses aspirations. D’ailleurs les différents intervenants, dont je viens de lire les contributions montrent bien toute la palette de considérations qui nous poussent à nous exprimer. Les choix sont multiples. S’orienter vers l’écriture ou le dessin, ou mélanger les deux, ou plutôt préférer présenter des photos en les commentant, les modes d’expression sont différents.
Il y a sans doute chez chacun d’entre nous un petit côté narcissique qui nous pousse à nous mettre en valeur à travers nos réalisations, une recherche de reconnaissance par soi-même ou par les autres. Mais pour la plupart de ceux qui se lancent dans la narration, là ne réside pas le seul ou le principal moteur. La description écrite implique un travail de mise au clair des idées et généralement cet exercice apporte du plaisir. Se remémorer son voyage, les sensations ressenties dans ses rapports aux autres, compagnons de voyage ou personnes rencontrées de culture différente, ses émotions au contact de la nature, le relief, le climat, les intempéries, le froid le chaud, permet en quelque sorte de prolonger l’expérience et donne envie de la renouveler.
Le voyage en solitaire, lorsqu’il se fait à pied favorise l’introspection et la dissection des sentiments et des ressentis. Voyager, c’est aussi apprendre à se connaître, savoir se faire surprendre par ce à quoi on ne s’attendait pas. Donc y revenir et le coucher sur le papier renforce sans doute l’aspiration à la quête de nouveauté.
L’effort physique dans la pérégrination est aussi une source inépuisable de réflexion. Une excursion trop bien préparée donne presque une idée d’achevé avant de partir. Alors se frotter à un niveau de difficulté raisonnable, laissant planer un doute sur sa capacité à réaliser son projet, ajoute un petit piment au jeu. Au retour analyser ce que l’on a ressenti dans ces moments d’hésitation, d’incertitude ou de souffrance, et aussi durant les épisodes où son corps a fonctionné, comme une belle mécanique tout au long de longues heures d’effort, prodiguant un immense bien être, me paraît essentiel pour entretenir l’envie de partir ou même l’exacerber.
Pour ma part le carnet de voyage, c’est aussi une manière de faire partager à ma famille ce que j’ai vécu en partant seul ou sans eux, en quelque sorte en les abandonnant. Faire passer ce que l’on ressent, permet, sinon de justifier son comportement mais au moins de fournir une ébauche de réponse et en retour espérer en obtenir une meilleure acceptation.
Certains vont chercher dans la lecture d’un carnet les renseignements pratiques, donc lorsque à leur tour ils écriront, ils feront un compte-rendu à la manière d’un guide touristique, pensant faire œuvre utile pour les lecteurs. D’autres, à travers le récit, cherchent à faire passer les émotions ressenties, donc le détail pratique ou matériel n’est plus la priorité, au contraire il nuit à l’esprit du récit. En ce qui me concerne, l’incertitude renouvelée chaque jour du point de chute pour la nuit à venir est un des moteurs de l’envie de voyager. Bien évidemment le récit qui en découle s’inspire de cet état d’esprit.
Il m’arrive de lire des récits qui me font vibrer et je me dis que c’est un peu de cette façon que je voudrais faire passer mes émotions face à la découverte et à la surprise, même si les registres de sentiments décrits sont très différents de ceux qui m’habitent généralement.
Et puis cela fait travailler les méninges, traquer la faute d’orthographe, oblige à réfléchir, fait fonctionner son cerveau ; lisser la tournure grammaticale devient une exigence. Depuis que je me suis mis à relater certaines de mes balades et voyages, mon goût pour le français s’est accru. J’ai commencé à faire les dictées de Bernard Pivot. Avec beaucoup d’humilité on réalise qu’il y du pain sur la planche pour maîtriser la langue.
En conclusion on trouve beaucoup de raisons à passer du temps à raconter ses propres expériences, sans oublier le petit plaisir narcissique découlant du compliment accordé ou de l’envie suscitée chez le lecteur. Même s’il n’est pas tout, il nous donne un indice supplémentaire que l’on est vivant.