A Kaou : Merci de m'avoir ouvert les portes de ton pays.
Rue de la medersa El-Slimania, 13h
Le monde tourne au ralenti. Les rythmes sont plus lents, les démarches plus faibles. Des hommes se reposent sur les bancs. Il fait chaud, la soif devient intense.
Le ramadan c'est une autre vie, alternance de jour et de nuit, d'excitation et de calme, de partage et de maîtrise de soi.
L'heure de la journée dicte le niveau d'ambiance dans les rues, tantôt bruyantes et agitées, tantôt d'un vide trop calme et trop soudain.
Pendant le ramadan, le marché est moins matinal. 8h, 9h voire 10h pour trouver le choix et la variété dans les légumes et les fruits, bananes, pommes, raisins, dattes, grenades, lady fingers version tunisienne, tomates, salades. Jaune, rouge, vert. Le soleil de la terre.
Fromages frais, épices, pâtes en carré pour la chorba.
La viande et le poisson. Têtes peu souriantes accrochées à la porte, thons immenses dans lit de glace.
Le marché se rempli, tranquillement, population variée, hommes et femmes. Des enfants vendent des sacs plastiques, ici un vieil homme poussant un chariot hors d'age, là une dame à peine plus âgée, foulard sur la tête, accroupie sur un tabouret, proposant haricots blancs marinés ou pois chiches.
Parenthèse :
Dix minutes que j'écris, à coté d'un vieil homme qui m'a fait un peu de place. Pas un mot d'échangé, juste une poignée de main et un magnifique sourire, chéchia rouge sur la tête, regard grave. Une autre poignée de main, très chaleureuse et un au revoir. A t'on besoin de dire plus?
Fin de parenthèse
Midi-15h. Heures chaudes, heures de la sieste, heures où quelques magasins seulement sont ouverts. Les hommes sur des chaises à l'ombre dans la médina. Echanger les nouvelles, regarder passer le temps.
Puis timidement, lentement, la ville se réveille. Les taxis sont plus nombreux, les hommes ressortent, le marché ferme, mais commencent à s'étaler jouets en plastique, chaussettes et slips, éponges et pinces à linge, tee-shirts et jeans de contrefaçon, et autres objets hétéroclites.
Mais surtout, ici et là, sur le porte bagage d'un vélo plein de poussières, ou emmitouflés dans des sacs de voyage, des pains ronds, des baguettes au goût de brioche, des pains blancs ou jaunes, diverses tailles, divers prix. La boulangerie est prise d'assaut, tout comme la crèmerie et les pâtisseries. Des hommes le plus souvent, la femme est à la maison, à préparer la chorba et les bricks. La foule se fait plus dense, les véhicules se frayent un difficile passage, un homme cherche désespérément à vendre un robot moulinex...
Sur la place de la mosquée à Ariana, au milieu des drapeaux rouges de l'étoile et du croissant, Ben Ali contemple l'effervescence.
De la mosquée, la récitation mélodique du Coran commence. Signal tant attendu, la foule se disperse, les cartons sont remballés, les grilles de fer baissées à la hâte. En dix minutes les rues se vident, plus une ombre, plus une voiture, plus un bruit. Ville fantôme, silence de mort. Autour de la mosquée, quelques hommes, assis sur des marches ou sur les chaises du restaurant attendent le moment, l'instant de la rupture du jeûne, la fin du carême. Une gorgée d'eau, une bouchée de pain et vite, très vite, la première cigarette, suivie d'une autre puis encore d'une autre. Au restaurant des bols de chorba et des miches de pain sont apparues comme par miracle. Après la prière une longue file d'hommes et d'enfants s'étire de la mosquée. Chacun se réfugie chez soi pour manger en famille.
Difficile de réaliser le contraste, seulement 30 minutes pour passer d'une frénésie du dernier achat à un silence désert.
Après le repas, la vie peut réellement commencer, une vague migre vers le centre ville, vers Tunis, pour continuer les emplettes jusqu'au milieu de la nuit, savourer le café et la chicha entre hommes au pied de la mosquée de l'Olivier (Ez Zitouna), profiter de la fraîcheur du soir sur l'avenue Habib Bourguiba. Il faut bien passer le temps jusqu'au prochain repas...
Minuit-1h du matin. Le métro est bondé, mais toujours il y a de la place. A Ariana, les gens se dispersent dans la nuit.
Demain est un autre jour de jeûne, la nuit doit permettre de reprendre des forces.
Marché d'Halfaouine, 15h
La fièvre de l'après midi, l'animation autour de tous les étals. Nourriture bien sur, pour le festin du soir. Les dattes sur branche à 2.500 Dt ou celles plus sèches à 900 ou 1.500 Dt. Les olives sauce piquante ou dénoyautées. Les guirlandes de piments rouges séchés au soleil. Les farines, les lentilles, les haricots. Citrouilles, menthe, concombres. Il est ardu de se frayer un passage, entre la dame couverte de blanc qui compte ses pièces et le jeune qui veut vendre ses sacs. Derrière les oranges, des pantalons et vestes d'occasions traînent en vrac. Les hommes fouillent, comparent, estiment la taille. Le pantalon descend jusqu'en bas, la main jusqu'au coude rentre à la taille. Acheté pour 2.000 Dt. Au pied de la mosquée, deux jeunes étalent des tapis pour encore plus de choix de fripes. A coté, deux montres, des vêtements d'enfant, des chaussures. Non loin, salades, peluches, radis dans un concours de rose pâle au rouge.
La place continue à se remplir au fur et a mesure que descend le soleil.
"Encore deux heures!" dit mon voisin. Téléphones en plastique, sachets de Tang, ballons de baudruche écrits en chinois, figues de barbarie, makroud... L'eau monte à la bouche. Mais "encore deux heures" !
Un mari regarde les culottes blanches à coté de sa femme enceinte. Est-ce pour le bébé ou la mère?
Ce spectacle est-il identique tous les jours de l'année ou spécifique à ce mois si particulier?
L'occasion pour tout le monde de faire des affaires, enrichir son compte en banque en vidant sa garde robe, ou remplir les placards sans trop dégarnir la bourse.
Sur cette place, comme dans d'autres endroits de la médina, je me sens dans un village, loin de la capitale, des taxis jaunes, des bus aux horaires imprévisibles, des levi's store de contrefaçon. Ici respire la Tunisie, sous la musique d'un haut parleur, entre fringues défraîchies et légumes de première fraîcheur.
Place de Barcelone, terminus du métro, 17h
Certaines échoppes des souks ont déjà fermé la boutique vers 16h mais les plus patients sont maintenant en train de plier bagages. La rupture du jeûne est prévue pour 17h35, tout le monde se presse donc pour rentrer chez soi.
Au métro, acheter le billet en vitesse, avoir de la chance si le bon métro se présente. Le conducteur sympa ouvrira les portes une fois, deux fois, trois fois pour les retardataires. Celui moins sympa de la ligne 2 garde les siennes bien closes, bien qu'il soit bloqué par un bus, et malgré les supplications des malchanceux. Un dernier métro part, puis ceux qui sont restés à quai, résignés, quittent les lieux. Le service est fini jusqu'à 18h30, il faut trouver une solution de rechange pour rejoindre la tablée familiale. Les bus à coté se vident, pourtant ce ne sont pas les passagers qui manquent. Mais les chauffeurs comme les autres ont droit à ce repas tant attendu.
Dans les rues, les piétons se font rares, les voitures absentes. Quelques taxis solitaires acceptent à contre coeur les privés de transport. Avenue Habib Bourguiba, les cafetiers sortent les chaises. Puis résonnent les paroles du muezzin, moment de délivrance..
Dans quelques heures, ce vide ne sera qu'un lointain souvenir, les rues seront de nouveau encombrées, les terrasses pleines, les jeunes bras dessus dessous au milieu des arbres ou au pied de la fontaine du 7 novembre.
En attendant, la patience au terminus du métro, l'occasion pour les gens de griller des cigarettes...
Il n'est que 18h et pourtant j'ai l'impression qu'il est très tard.
Notes :
D'après Wissem, cette ambiance de fête le soir après la rupture du jeûne ne se trouve pas lors des deux premières semaines du mois de ramadan. A 22H, plus un métro, plus un bus, la ville est calme.
Par contre, la deuxième quinzaine est celle de la célébration et de l'euphorie.
Un mois, deux fois 15 jours, deux atmosphères.
"Lorsque quelqu’un te blesse, tu devrais l’écrire sur le sable afin que le vent l’efface de ta mémoire mais lorsque quelqu’un fait quelque chose de bon pour toi, tu dois l’écrire sur la pierre afin que le vent ne l’efface jamais."
Proverbe Touareg
Merci à toi Douya, de nous plonger avec tant de réalisme et de délicatesse dans ce monde, que nous avons que très rarement l'occasion d'apercevoir sous ce regard. On hume les senteurs, l'effervescence mais aussi on en palpe le silence.
Terrasse de l'hôtel, vue panoramique sur la médina, coucher de soleil voilé de nuages. 17h. Encore 45 minutes à attendre*.
Klaxons, musique de provenance inconnue...En contrebas les fourmis s'agitent...
* 17h35 à Tunis hier, 17h45 aujourd'hui. C'est l'inconvénient de descendre vers le sud où le soleil se couche plus tard !
Kairouan. Mais où est la mer?!
Une traversée de paysages arides, champs d'oliviers ou collines quasi-désertiques. Ci et là, quelques vestiges de l'époque de Carthage, aqueducs, ruines... Après le passé et le presque sahel, après le passage des remparts de pierre ocre jaune, le blanc et le bleu se rappellent au souvenir d'Essaouira. Mais où est donc la mer ?
16h, une fois esquivée l'allée principale, les rues et passages sont d'un calme. Peu de monde ou des gens tranquilles. Le bleu et le blanc doivent avoir un pouvoir apaisant...
Des maisons basses, aux murs blanchis. Tous les 2 mètres, une porte en bois, bleue, très simple. Sobriété monacale.
Plus loin, des portes plus complexes, jaunes, vertes, roses. Décors de bois ou de fer. Manteau de céramique ou colonnades...
Je prends une photo d'une porte embellie par la lumière du soir. Un homme passe. Je lui dis que la porte est jolie. Il me répond : "elle a 3 siècles".
Des enfants jouent ensemble après les classes. Des odeurs de chorba s'échappent des fenêtres...
En bas les fourmis sont moins nombreuses, la terrasse du café est presque vide, plus que 15 minutes...
"Lorsque quelqu’un te blesse, tu devrais l’écrire sur le sable afin que le vent l’efface de ta mémoire mais lorsque quelqu’un fait quelque chose de bon pour toi, tu dois l’écrire sur la pierre afin que le vent ne l’efface jamais."
Proverbe Touareg
Prière du muezzin
Coup de tonnerre
Course frénétique des retardataires
Puis, plus de son, plus d'image,
Plus une voiture, personne...
"Lorsque quelqu’un te blesse, tu devrais l’écrire sur le sable afin que le vent l’efface de ta mémoire mais lorsque quelqu’un fait quelque chose de bon pour toi, tu dois l’écrire sur la pierre afin que le vent ne l’efface jamais."
Proverbe Touareg
Terrasse face aux remparts. Petit vent frais du soir. Thé à la menthe pour digérer la chorba. Que demander de plus?
C'est marrant. Il y a peu de temps je pensais à Gandhi filant le coton pour fabriquer ses vêtements. Je me demandais comment marche réellement un métier à tisser.
Hier à Tunis puis aujourd'hui à Kairouan, j'ai eu des débuts de réponse.
Une porte ouverte, le bruit régulier du bois et de la pédale.
Un homme, un métier à tisser, une toile, une couverture, un tissu.
La matière diffère, soie, coton; laine; les gestes sont les mêmes.
Appuyer sur une ou plusieurs pédales pour soulever les fils de la trame, faire glisser le support de bois qui déroule le fil dans la largeur, rabaisser la planche qui serre les fils, appuyer sur l'autre pédale et ainsi de suite.
Hier l'homme travaillait sur un beau motif. 4 pédales dans un mouvement rapide, le pied nu allant à gauche, à droite, au milieu à un rythme incroyable, arrêté seulement à la fin du fil dans le dévidoir.
Aujourd'hui, l'homme travaille la laine, moins souple, moins glissante. Le rythme est donc moins soutenu mais là encore, la synchronisation entre les pieds sur les pédales, la main qui lance le dévidoir, celle qui rapproche le peigne est parfaite. Laine de mouton pour couvertures de mariage. Une semaine de travail pour des pièces de 3m x 3m ou 2m x 5m. 100 Dt. Prix normal ou prix fabrique adapté au touriste?
A coté un autre homme prépare des bobines, mélange de fils de plusieurs couleurs, pour couverture légère en soie et coton. Deux jours de travail...
"Lorsque quelqu’un te blesse, tu devrais l’écrire sur le sable afin que le vent l’efface de ta mémoire mais lorsque quelqu’un fait quelque chose de bon pour toi, tu dois l’écrire sur la pierre afin que le vent ne l’efface jamais."
Proverbe Touareg
Nous avons "Qui veut gagner des millions", ils ont le "jeu de la boite" (appellation personnelle, ne connaissant pas le nom exact). A 18h, tous les foyers, tous les marchands au fond de leur boutique, ou dans la rue pour en faire profiter le plus grand nombre, tout le monde donc, suit avec une attention grandissante le grand suspense de ce rendez-vous quotidien.
Un jeu télévisé donc, comme il en existe sur toutes les chaînes du monde. Mais ici, pour gagner jusqu'à 300 000 Dt (salaire moyen mensuel : 300 Dt), point de neurones, point de muscles. Seulement la chance pour conjurer le hasard. Car ce jeu est d'une simplicité extrême et pourtant traîne en longueur.
Un certain nombre de boite (24 je crois) représentant les provinces tunisiennes. A l'intérieur, des sommes, quelques millimes ou plusieurs centaines de milliers de dinars. Il faut éliminer les boites, pour n'en garder qu'une, celle qui offrira une belle somme.
Cris de joie lors de l'ouverture de la boite à 1 Dt, silence de déception lorsque apparaissent les 150 000 Dt... On peut tout gagner, ou tout perdre. Avoir la poisse ou une bonne étoile. Souvent quitte ou double, 250 ou 30 000 Dt. Pour corser l'affaire, le présentateur propose une somme moyenne. Si on refuse, on peut avoir mieux...ou beaucoup moins bien...
Ce soir était un bon jour, 30 000 Dt, une belle cagnotte à partager en famille.
Note : de passage en France à Noël, j'ai aperçu par hasard le fameux jeu des boites à la TV française. Je pensais que ce jeu était typiquement tunisien, donc grande fut ma déception !
De plus, tous les tunisiens m'ont dit que ce jeu passait seulement pendant le mois du ramadan, hors il semblerait qu'il soit encore le grand rendez-vous du soir en ce moment en Tunisie...
19h, le jour enfin commence
La journée s'achève avec le coucher du soleil, mais la nuit ne commence pas. Ou plutôt une nuit de fête, car le ramadan n'est pas un mois comme les autres. Tout le long extérieur des remparts, des gens s'activent. Déplier des bâches, tendre des fils sur les murs, accrocher cintres chargés de tenues de femmes, étaler des pantalons et des costumes pour enfants. Pyramides de chaussures, stocks de chaussettes, sans oublier les inévitables jouets en plastique. Les familles se promènent, les enfants font des yeux ronds, les pupilles brillent de désir. La terrasse du café se repeuple, hommes en groupe; la place se couvre de voitures.
Impossible de marcher seule sans gardes du corps. Ils se découragent vite mais aussitôt un autre revient à la charge.
« Française? Italienne ? Deutsche? »
« Viens boire un café avec moi. »
« D'où en France? Nice, 06, Cote d'Azur, c'est joli. »
Pourquoi assimilent-ils toutes les blondes à des allemandes et tous les blancs à des gens seulement intéressés par Hammamet ou Nabeul?! Mince alors !
« Non, je ne vais pas à Hammamet ! »
« Non je ne veux pas de ton tapis à 30 € ! »
Heureusement dans la ruelle derrière, il y a des gens, leurs sourires, leurs bonjours désintéressés.
Vite, j'y retourne !
"Lorsque quelqu’un te blesse, tu devrais l’écrire sur le sable afin que le vent l’efface de ta mémoire mais lorsque quelqu’un fait quelque chose de bon pour toi, tu dois l’écrire sur la pierre afin que le vent ne l’efface jamais."
Proverbe Touareg
Une envie d'entendre le choc régulier du bois contre le bois, de voir le fil se dévider de la bobine, et ligne par ligne un motif apparaître. Adossée à la porte, je contemple le va et vient du pied sur les deux pédales, la main droite qui tire la ficelle et la main gauche qui pousse et repousse le « peigne ».
Aujourd'hui c'est le travail de la couverture soie et coton. Trame en soie d'une douceur contrastant avec la rugosité de la laine, fils en coton préparés hier soir.
Un petit groupe de français arrive. Le guide les embobine, « 1 semaine de travail, 20 € la couverture ». Après leur départ, alors que le tisserand replie les couvertures, je demande vérification. « Une semaine c'est pour la laine, seulement deux jours pour soie et coton, mais les guides aiment bien impressionner le monde ». L'artisan me dit aussi qu'il vend les couvertures 10€ et non 20.
La couverture avance. De temps en temps le tisserand réajuste les pièces de bois, vérifie la longueur avec un fil, enroule la couverture et déroule les fils.
La couverture est finie. Sur la même trame, l'artisan en recommence une autre. Même motifs, même gestes pour alterner les couleurs, blanc, violet, gris. Il y a pour un mois de travail sur le même rouleau de soie. J'aimerais bien voir la préparation initiale, où tous les fils sont ordonnés. Il faudrait revenir dans un mois !
Deux françaises accompagnées d'un guide. Elles n'ont pas l'air très intéressées. Même discours du guide, « 2m50 par 1m80, très solide, couleurs naturelles, 1 semaine de travail » Après avoir déplié de nombreuses couvertures, elles partent bien vite.
« Les français sont durs en affaire » je dis au tisserand. Il acquiesce. « Pas comme les suisses ou les allemands! »
« Vous avez vu la grande mosquée? »
« Pas encore »
« Et le chameau? » (1)
« Non, et je ne veux pas le voir »
« Tu viens prendre un café avec moi? »
« Et le ramadan?! »
« 75? »
« Non, 06 »
« Tu aimes la Tunisie? »
« Oui, beaucoup »
« Je te connais, je t'ai vu à (2) »
« Ca m'étonnerait ! »
(1) Le chameau de Bir Barouta, vieux et aveugle, qui chaque jour tourne pour pomper l'eau au puits de la ville. Puits supposé être relié à la source de Zam Zam de la Mecque.
Photo, pourboire, le vrai incontournable des touristes...
(2) Au choix :
- Tunis/Hammamet/Souse...
- magasin untel
- rue truc
- restaurant bidule
Mosquée Sidi Oqba, 4ème en sainteté après La Mecque, Médine et Jérusalem. Le soleil levant illumine le minaret et progressivement la cour.
De l'extérieur, des murs jaune pâle aussi « neufs » que les remparts donnent un air très sobre à l'ensemble. Aucun signe ostentatoire, telle est l'architecture aghlabite. Le minaret est truffé de hauts parleurs, qui répandent aux quatre coins de la ville « Dieu est grand » cinq fois par jour. La tour s'élève sur trois étages, tous carrés mais au décor qui se complique avec la hauteur, pour finir en dôme sans l'habituel croissant islamique.
L'intérieur respire le calme propice au dialogue avec l'éternel. La grande cour au sol en marbre, légèrement incliné vers le centre pour recueillir l'eau de pluie, eau qui servira aux ablutions d'avant prière. Tout autour, comme à l'intérieur de la salle de prière, les arcades sont soutenues de colonnes rescapées des sites romains ou puniques. Marbre, granit ou pierre, de différentes couleurs et hauteurs, qui donnent à l'ensemble un aspect mystique seulement troublé par les murmures des différents groupes de visiteurs. Malgré le monde maintenant assemblé en grappes dans la cour, les guides qui expliquent le puits ou la porte, l'endroit est d'une sérénité reposante, comme beaucoup de lieux de cette ville sacrée.
Beaucoup moins fréquentée, à l'écart de la médina, dans le dédales de ruelles, se niche la Zaouia d'Omar Abada. Maître forgeron du début du XIX ème siècle, personnage important de la ville, il s'est construit une tombe à la hauteur de son exubérance et de sa passion pour les Livres.
Le non spécialiste de la Torah, de la Bible et du Coran passera à travers tant de symboles et de détails, réduisant les instruments immenses en bois ou cuivre aux désirs mégalomanes de leur créateur.
Pendant deux heures, le gardien du lieu m'apprend avec passion à regarder, interpréter, utiliser ma faible connaissance de l'ancien testament. Le catafalque immense, en bois décoré de motifs floraux, les anneaux prévus pour le transporter, la porte pour pénétrer à l'intérieur. Tout cela préfigure l'arche d'alliance, porteuse de la parole de Dieu. Les dix commandements, dix comme le nombre de cartouches gravés sur cette table en bois. Des épées géantes émoussées et volontairement cassées pour propager un message de paix. Des coffres aux serrures en forme de croix. Une pipe immense vue comme telle si isolée du contexte, vue comme symbolisme des trompettes bibliques si rapportée près du tombeau. 6 fois 2 piliers, les douze apôtres, les douze tribus d'Israël. Sur chaque colonne un chapiteau orné de fleurs de lys, ode à Marie avant les rois de France.
Chaque objet fabriqué par ce maître forgeron, table, porte, coupole, renferme gravé dans le bois ou la pierre une citation du Coran, ou une prophétie, une parole, une sagesse.
L'échange avec le guide est d'un enrichissement intense, à la recherche de la signification cachée sous chaque chose. Rien n'est innocent, tout se devine à la lecture des Livres sacrés.
La zaouia n'est qu'une partie d'un vaste ensemble en restauration que me fait visiter le gardien. Voûtes et arches en pierre pleines de charmes, coupoles blanches, salles austères, inscriptions, douzaine de piliers surmontés de lys..., partout se découvre sa trace.
Des rencontres accidentelles aux invitations spontanées
Je suis dans la cuisine, à regarder la mère en train de préparer et frire des briques, oups, des bricks. Quelle chance incroyable de me trouver ici, en plein coeur d'une famille; ce n'est que la deuxième fois et pourtant je me sens à l'aise. La table est dressée, qui me rappelle mon premier repas tunisien il y a trois semaines à Paris.
Une invitation spontanée, lors d'un croisement dans une ruelle. Je l'avais déjà vu la veille à l'hôtel, il m'avait montré la ville depuis la terrasse.
« Tu viens manger chez moi ce soir? »
« Je ne sais pas, je ne veux pas déranger »
« Il n'y a pas de problème, je téléphone à ma femme, je viens te chercher à 17h à Bab El Chouhada et je te montrerai ma famille »
Ainsi, hier soir, 17h30, la table est servie : soupe, plusieurs variétés de pain, salade tunisienne, tajine, bricks... A l'appel du muezzin, ils boivent un verre d'eau, mangent une ou deux dattes puis vont prier dans la chambre.
Seuls les trois fils de Mohammed le hajj sont encore à la maison. Les trois filles sont déjà mariées, elles viendront fêter l'Aïd avec la famille. Les deux plus jeunes garçons sont plombier et frigorifier. Le plus âgé et moins timide est infirmier à l'hôpital régional de Kairouan. Trois ans d'études et un nombre impressionnant de stages dans toutes les spécialités de la médecine.
Le repas est rapide, je dois manger et manger. Les deux cadets disparaissent bien vite, la mère est la seule à ne pas comprendre le français, mais comme la télévision est allumée la conversation n'est pas facile. Et oui, comme dans les autres foyers, Sandok, les fameuses boites, le rendez vous de 18h, même chez Mohammed, qui travaille dans les tapis, a exercé à Hammamet, parle mieux allemand que le français qu'il maîtrise déjà très bien...
Le fils aîné a passé trois semaines en France entre Tours et Paris. On regarde donc les cartes, Nice, Angers, Munich, Düsseldorf...
Après le thé bouilli au chaudron de bois, la mère s'installe sur la terrasse et confectionne des feuilles de brick pour les vendre au marché. Une pâte épaisse et très blanche, qu'elle étale par à coups sur le support rond chauffé au gaz. La cuisson, sur une seule face est très rapide, et le stock de « crêpes » grossit rapidement.
A coté, deux femmes travaillent une pâte plus foncée, plus proche de la pâte à tarte, qu'elles passent à la moulinette, entre deux verres de thé. Sortent de l'appareil des boudins de 10cm, qui après cuisson à la boulangerie deviendront des pâtisseries appréciées de toute la famille.
Ce soir, je suis venue toute seule à leur maison, à 20 minutes à pied du centre de Kairouan, faire honneur au couscous spécialement préparé pour l'occasion. L'infirmier doit s'éclipser pour son travail, les deux autres ont déjà disparu depuis longtemps, je fais donc des tête à tête silencieux avec la mère ou discute prières, pèlerinage ou islam avec Mohammed.
Hier soir, sur le chemin du retour à l'hôtel, Mohammed m'avait parlé mariage avec son fils cadet:
« Il est timide, mais il est intelligent, bien élevé... »
Ce soir, visite de la terrasse sur le toit, immense, pleine de possibilités pour une maison, avec entrée presque indépendante.
A la fin du repas:
« Tu y réfléchis, tu parles avec ta mère, ton père.... »
et aussi
« Si tu viens en Tunisie, 4 mois, 6 mois, 1 an, tu dors chez moi, tu es la bienvenue. Tu amènes un téléphone portable, des livres... Ne les envoies pas par colis, je dois les chercher à Monastir et payer la douane »
C'est direct, c'est franc, toute invitation n'est donc pas innocente.
Mais il n'a jamais été insistant et il a quand même ouvert toutes grandes les portes de sa demeure. Pour moi, une belle opportunité de découvrir encore un peu plus du ramadan dans son coeur.
"Lorsque quelqu’un te blesse, tu devrais l’écrire sur le sable afin que le vent l’efface de ta mémoire mais lorsque quelqu’un fait quelque chose de bon pour toi, tu dois l’écrire sur la pierre afin que le vent ne l’efface jamais."
Proverbe Touareg