Jeudi 11 septembre
Train Ekaterinbourg - Irkutsk
10:00 LOC
8:00 MOS
Je commence à être en retard dans mon récit.
Je continue, donc, au moment où je l’ai interrompu hier soir.
A ma question un peu naïve sur la manière dont elle était garée, si elle ne risquait pas une contravention, elle m’a répondu qu’effectivement, c’était interdit d’être à ce point mal garé, ce qui ne m’étonna pas outre mesure, mais que tout le monde faisait ainsi.
Sa voiture était une Lada avec des options dernier cri, comme l’ouverture des portes avant, je dis bien avant, à distance, et un Lada-radio.
Décidément trop intriguée par le personnage que je présentais, à savoir celui d’un étranger, manifestement, parlant russe, mais avec un accent et des fautes, gaucher, écrivant dans un café, avec un vieux sac à dos, jeune, et seul, elle m’a immédiatement demandé :
« Кто вы ? (qui vous êtes ?) »
Je lui ai expliqué brièvement, et elle m’a tout de suite parlé d’amis parisiens qui étaient venus les voir l’année dernière, elle et son mari, pour tourner un documentaire télévisé sur les bains de Sverdlovsk. J’ai eu juste le temps de lui demandé ce qu’elle, elle faisait, et elle m’a dit qu’elle était designer de mode indépendante.
Sur ce, nous étions garés, un peu mieux, devant le musée, effectivement pas loin. C’est à ce moment qu’elle m’a demandé si cela m’ennuyait qu’elle m’accompagne dans le musée. J’étais un peu gêné, me demandant ce qu’elle avait derrière la tête, de s’intéresser à ce point à ce jeune français en voyage, mais j’ai accepté, heureux, me disant que c’était une occasion à ne point laisser échapper.
J’ai réussi à payer le musée, ce qui, en soi, est une petite victoire, dans ce pays de fous. Ce musée contenait de jolis tableaux, notamment des Vereshiagine, des Ghé, des Chipine, des Répine, et plein d’autres illustres paysagistes ou portraitistes classiques russes qu’on retrouve à la Galerie Trétiakov, à Moscou. Il y avait aussi de nombreux objets d’art en pierres semi-précieuses, rappelant qu’on était dans l’Oural, véritable mine de gemmes de la Russie. Des vases de malachite admirablement sculptés, des mosaïques représentant des papillons en pierres de toutes les couleurs, etc…
Pendant ce temps là, Lena recevait parfois des appels sur son mobile en plein milieu du musée, et de sa voie forte, répondait que « Oui, mets l’étoffe de côté, je passerai l’examiner demain à l’atelier, ciao ». Ses conversations résonnaient dans tout le musée, comme dans tous les lieux où les pièces sont grandes, assez vides, et peu peuplées (il y avait peu de visiteurs). Parfois, Lena avait l’air de réfléchir, d’hésiter, elle tournait un peu en rond. Puis, n’y tenant plus, elle m’a proposé de venir ce soir avec son mari et des collègues à lui dans les bains. Je pouvais difficilement refuser, et, de toute façon, en avait-je vraiment envie ?
Elle a donc appelé son mari depuis la salle des jouets populaires, et je pense que tout le musée était au courant qu’elle avait rencontré un jeune français, s’appelant Sergueï, parlant très bien le russe, et qu’elle demandait à son mari de l’inviter aux bains, le soir même, avant son train qui était à minuit et des kopecks. Et les baboushkas qui gardaient chaque salle gueulaient, mais parce que de jolies jeunes filles frôlaient de leur main un tableau d’intérêt secondaire. Quel pays de dingue…
A la sortie du musée, nous sommes allés chercher son fils, qui, de son propre téléphone portable, avait prévenu Lena qu’il était sorti de l’école. Pendant le trajet jusqu’à celle-ci, Lena parlait, téléphonait, et conduisait d’une main, d’ailleurs très bien, dans une jungle d’embouteillages. Son fils, douze-treize ans, s’est montré très froid, mais j’ai attribué cela à une crise d’adolescence. Ensuite, nous sommes allés chez eux. Duplex, 140 mètres carrés, vue sur les lointains de la ville, et sans doute les montagnes par beau temps (qui sait ?), bâtiment assez class. Dans l’entrée commune, deux superbes VTT, qui devaient aussi leur appartenir. L’appartement m’a vraiment impressionné. Pour la première fois en sept visites en Russie, j’ai pu voir un appartement non ‘standard’. C’était un appartement ultra-moderne, style loft d’artiste, ou d’architecte urbaniste dans une de ces nouvelles résidences qui bordent le bassin de la Villette, à Paris. Un immense balcon, une cuisine américaine très sophistiquée et totalement équipée, une salle de bain du futur, de jolis escaliers, des arches dans certaines pièces, un joli parquet tout neuf. Ils étaient entrain d’y emménager, ayant nouvellement acheté… sans vendre l’ancien appartement, qui allait être reconverti en atelier de travail pour Lena. On sentait que la décoration allait être très originale, grâce à son métier. Son mari, s’appelle Sergueï Moshkine, c’est un politologue averti, et connu, selon elle, à Sverdlovsk. A eux deux, ils doivent vraiment bien s’en sortir.
Leur chien est d’une race que je n’avais encore jamais vue. On aurait dit une créature sympathique sortie tout droit du crayon de Léo (cycles Aldébaran et Bétélgeuse), pour le moins non terrestre. On ne voyait pas ses yeux, son corps et sa tête étaient vraiment étranges, mais il était très gentil et très sage. Il y avait aussi un oiseau qui piaillait dans une cage.
Elle m’a proposé un très bon thé vert russe au miel. Un miel qu’on ne peut oublier. Un délice. Elle m’a montré les photos de vacances de l’Eté en Crimée, où ils avaient été tous les trois en août. Elles donnaient vraiment envie d’y aller, surtout ce delphinarium où on peut toucher les dauphins, et même, paraît-il, nager avec eux ! Sur d’autres photos, j’avais l’occasion des voir à la plage, je faisais désormais partie de la famille, en quelque sorte. Comme à chaque fois. Quand je rencontre de nouvelles personnes en Russie, elles me montrent presque toutes leurs photos dans la première heure, en signe d’intégration dans leur monde. Magnifique !
L’heure était venue pour elle, son fils, et moi d’aller rejoindre son mari à l’Institut des Sciences Sociales de Sverdlovsk, un joli petit bâtiment ancien perdu au pied d’une immense barre d’immeuble, au centre ville. Sergueï nous a reçus comme un prince dans son nouveau bureau, une immense pièce refaite à neuf, encore dépourvue de dossiers. D’emblée, il m’a plu. Un homme d’une quarantaine d’années, portant une casquette qui lui donnait beaucoup d’allure, achetée le jour même, et dont il s’inquiétait auprès de sa femme si elle lui allait bien, vraiment. Un homme certainement bon et intéressant, au charisme très élevé. On le sentait en paix avec lui-même, avec la vie, sa famille, ses amis, son travail, et même sa ville. Une immense impression de sérénité se dégageait de sa personne. Sa femme nous a laissés, après m’avoir imposé de rester dîner après les bains avec eux. J’ai tenté de refuser, mais on ne change pas les russes comme cela. De nouveau, j’ai dû m’incliner.
Tous les trois, Sergueï, son fils, et moi, avons été à pieds jusqu’aux bains, où nous avions rendez-vous avec quelques collègues de Sergueï. Devant les bains, stationnait déjà l’un d’eux, qui nous a expliqué que les bains étaient fermés. Puis, rapidement, sont arrivés d’autres collègues, de tous les endroits possibles. Et, à chaque fois, ils demandaient pourquoi on n’entrait pas, et lorsqu’il leur était répondu que les bains étaient fermés, ils faisaient montre d’une légèreté étonnante, soit en disant : « Mais comment va-t-on faire pour boire et manger tout ce qu’on a apporté ? » soit en suggérant : « reste la pluie, si on veut vraiment de l’eau pour se laver », et toujours avec une gaîté sincère qui donnerait à réfléchir à de nombreux français. Et en effet, c’était une belle leçon, car il faisait vraiment froid, et très humide, or, attendre presque une demie heure sous la pluie, dehors, debout, que tout le monde arrive, avec cette frustration croissante de ne pas pouvoir aller se réchauffer aux bains, est éprouvant. Mais personne ne s’est départi de sa bonne humeur.
Au bout de ce long moment, le dernier arriva, venant gonfler nos rang de plus de quinze personnes. Celui-ci a résolu le problème à sa façon. Il avait une tête de gorille, de chef incontestable, les épaules qui vont avec, et parlait comme un véritable chef. Tous, visiblement, subissaient son ascendant. D’une voix autoritaire, il a déclaré :
« J’ai discuté avec les ouvriers de la chaufferie des bains d’à côté (qui eux, par ailleurs, étaient complets), et il s’avère qu’ils ont leurs bains privés, dans l’usine, celle qui est là, juste au fond de cette impasse (nous stationnions à l’entrée d’une impasse). On s’est arrangés. Pour trente roubles chacun, on peut les utiliser. On peut installer une table et des chaises dans l’usine, il y fait chaud, on pourra manger et boire tout ce qu’on a apporté, comme dans des bains habituels, en serviette. On peut compléter en achetant encore un peu de victuailles. Ce n’est pas classe, tout ça, mais c’est mieux que rien. Les bains en eux-mêmes sont minuscules, alors il faudra tourner, chacun son tour. Qu’en pensez-vous ?
Et tous en cœur de dire : « Давай ! », allons-y ! Bien sûr.
Nous avons marché jusqu’au fond de l’impasse, sommes rentrés dans l’enceinte de l’usine, c’est à dire une sorte de cour typique, remplie de pièces détachées de machines, d’engrenages et de plaques de tôle rouillés, de planches de bois en décompositions entreposées n’importe comment, de tas de briques, comme partout en Russie. Le « chef » a poussé une petite porte cachée entre deux machines, et est entré dans le bâtiment proprement dit, une fabrique décomposée, constituée de murs mi-parpaings mi-bois vermoulu, d’un toit de tôle ondulée ajourée par le temps, et surmontée d’une haute cheminée en briques, véritable flèche de cathédrale industrielle. A l’intérieur, un décor de film de propagande réaliste socialiste, avec des immenses machines, des canalisations, des vannes, des valves, des boutons, et une chaleur d’enfer. L’homme qui nous a reçus, sans doute celui avec lequel notre « chef » avait passé l’accord, a ouvert les yeux tout grands et s’est exclamé : « C’est toute l’Union Soviétique qui débarque ou quoi ? », tant il était impressionné par notre nombre, ce qui avait du être omis lors de la négociation. Un de nous a répondu : « Encore vingt collègues comme nous attendent dehors et vont nous rejoindre. », et tout le monde est parti d’un grand éclat de rire, en se dirigeant d’un pas ferme vers le fond de l’usine, sans demander à notre « hôte » de nous conduire, se dirigeant d’office vers l’endroit où devaient, selon eux, se trouver les fameux bains.
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