J’aimerais à ne me jamais coucher où je me serais réveillé, à promener ma tente depuis les rivages d’Égypte jusqu’à ceux du golfe Persique ; à n’avoir pour but, le soir, que le soir même ; à parcourir du pied, de l’œil et du cœur, toutes ces terres inconnues, toutes ces races d’hommes si diverses de la mienne ; à contempler l’humanité, ce plus bel ouvrage de Dieu, sous toutes ses formes. Lamartine in
Récit du séjour
de Fatalla Sayeghir (1861)
Dès qu’il s’agit d’avion, je perds toute volonté. Être raisonnable et réfléchi, je perds néanmoins tous mes moyens devant la possibilité d’un vol, si possible piloté par F., d’autant plus si ledit vol peut m’emmener vers des contrées encore inexplorées. J’avais envie depuis longtemps d’aller percer le mystère du tourisme animal, et pourquoi pas en
Tanzanie, dans la suite logique de mon voyage d’il y a quatre ans, quand je m’interrogeais déjà sur les inégalités criantes que l’on observe à
Zanzibar, entre la bande côtière, sacrifiée au capital, et l’intérieur des terres, débutant quelque cent mètres après les vagues, où l’on retrouve quoiqu’un peu plus paisible qu’ailleurs sur ce continent, le chaos de l’Afrique.
Je suis un aventurier dans l’âme. Pour le terrain, c’est une tout autre chose. Je vois des gens partir pour plusieurs mois ; je sais que ma capacité de résistance ne dépasse pas trois jours. Non que j’aie peur de cet environnement autre quand il s’agit d’embrasser différentes réalités. J’ai surtout peur de moi, de cette sensibilité exacerbée qui me fait voir des choses que je n’aime pas du tout voir et en comprendre d’autres qui parfois me terrassent.
Posé à
Zanzibar après un vol de jour absolument génial, je dois me résoudre — c’est là tout le projet — à ce qui s’apparente à une véritable sortie dans l’espace. Je suis seul. Ma bonne étoile, secondée de mon téléphone, fera office de cordon ombilical. Je sors de l’aérogare et respire à plein nez cette odeur de l’Afrique, mélange de parfums exotiques, de terre cuite et d’essence mal raffinée, à laquelle s’ajoute inexorablement l’odeur de la fumée du feu de bois. Tant d’images me reviennent. Tant d’histoires. Un autre monde.
Je rejoins
Arusha dès le lendemain. Porte d’entrée vers les parcs nationaux du nord du pays, cette ville peuplée d’un demi-million d’habitants m’offre une de ces rares plongées en apnée dont l’Afrique à le secret. Seul Blanc évoluant le long des rues de la ville, je me sais visible et vulnérable, pourtant, j’avance confiant sans être trop importuné. Mais où sont donc passés mes coreligionnaires ? Alors que cette ville draine un nombre incalculable de touristes occidentaux, je ne croise qu’un seul couple de blancs en presque trois heures de marche. Parce qu’il faut s’accrocher pour déambuler ici. Il faut être vigilant. La circulation est dense et erratique, il ne faut surtout pas se fier au fait qu’en
Tanzanie, les gens roulent à gauche. Cela peut changer d’une minute à l’autre, ceci étant d’autant plus vrai concernant les mobylettes. Alors que l’espace entre les véhicules est de l’ordre du centimètre, je me fraye un chemin dans la jungle urbaine, tâchant de ne pas choir bêtement dans l’énorme rigole à ma gauche et tâchant tout autant de ne pas être fauché par les voitures qui me frôlent à ma droite. Les haut-parleurs crachent à loisir de la musique, de la réclame ou des discours politiques — l’explosion des couleurs jaune et verte nous informe que nous sommes à la veille de l’élection présidentielle — mais rivalisent à peine avec les appels à la prière, passablement ininterrompus en ce jour saint de vendredi. Aussi, l’espace vital est-il aussi saturé que l’espace sonore. Il faut s’imaginer une suite ininterrompue de magasins et d’échoppes en tout genre — la notion de supermarché n’est pas encore parvenue jusqu’ici — où l’on peut trouver à peu près tout : téléphones, tuyaux en cuivre, quincaillerie made in china, chaussures, vêtements, bassines et outils professionnels... Les plus chanceux possèdent un grand magasin, d’autres passeront leur vie à tenter de survivre sur le bénéfice apporté par la vente de brosses à dents à l’unité en arpentant les rues. Mais peut être est-ce plus lucratif que de passer ses journées avachi sur le trottoir, de préférence diminué d’un membre, confiant ainsi sa survie au bon vouloir de la pitié des passants.
Je pense m’isoler de la rue en m’incorporant dans les allées étroites du marché central. Là, je le sais, je ne croiserai pas un semblable ! Les étals des marchands débutent à mi-hauteur d’homme ; les vendeurs, juchés plus haut, haranguent ou non tout en discutant des prix. Ici, des fruits et des légumes tout en couleurs, là, d’immenses montagnes de poissons séchés. Des épices, des graines, des racines. Des odeurs. Des bruits. L’Afrique. La vie. Plus loin, l’allée des poissonniers vendant du poisson frais fait un angle droit avec celle des bouchers. Partout, des mouches, partout, le même geste des vendeurs chassant avec une foi aveugle ces harassants diptères. Conscient que je dînerai dans l’heure qui suit de ces mêmes viandes étalées ici au mépris des plus élémentaires règles d’hygiène, je me rassure en me rappelant qu’
Arusha est située à 1400m d’altitude. Oui, nous pouvons probablement nous passer de réfrigérateur.
*
Il est temps de quitter la ville pour aller guetter la bête dans les parcs environnants. À cet effet, j’ai négocié de haute lutte un forfait avec une agence locale qui se fait fort de réunir des voyageurs solitaires pour les placer dans un véhicule prévu pour sept personnes. Nous laissons derrière nous les masses imposantes des
monts Meru et
Kilimandjaro, culminant respectivement à 4565m et à 5895m, et nous nous dirigeons vers l’Ouest, à la conquête des parcs du
Tarangire et du
Ngorongoro. On m’a promis du spectaculaire ; je reste sur mes gardes. J’ai lu des articles exaltés ; je sais calmer mes espérances. Surtout, je sais ce que je suis venu chercher, et paradoxalement, mes attentes sont moins animalières que strictement anthropologiques. Aussi suis-je assuré de ne pas rentrer déçu.
Je suis au cœur du réacteur. Depuis 2021, le tourisme est en plein essor : je fais partie des deux millions de touristes qui arrivent ici chaque année en quête de sensations. Je participe aussi, dans une humble mesure, à alimenter les 20% du PIB du pays que représentent les
bénéfices tirés du tourisme
. Quelques 3 milliards d’euros annuels... La
Tanzanie compte 16 parcs nationaux, le double de réserves ; elle facture minutieusement chaque passage, chaque nuit, chaque activité, à hauteur de plusieurs dizaines d’euros. J’ai calculé que dans le seul parc du
Tarangire, le chiffre d’affaire annuel avoisinait les 15 millions d’euros. Vertigineux. Pourtant, pour y accéder, une vieille piste poussiéreuse et déglinguée est empruntée chaque jour par des centaines de véhicules qui saturent littéralement l’espace environnant d’une poussière blanche et de fumées d’échappement. Arrivés à l’entrée du parc, il faut attendre une bonne heure, le temps que le chauffeur s’acquitte des droits d’entrée, puis, c’est la cohue, quelques dizaines de véhicules tout terrain tentent d’entrer au même moment par l’unique accès, à gauche du bâtiment, alors que les trois barrières sont immobilisées par une panne informatique. On nage en plein délire : pas de possibilité d’acheter son passage à l’avance — la révolution du QR code — ; pas d’agencement intelligent en amont des barrières ; rien de fluide, rien de pratique, tout à l’arrache.
Alors, les bêtes ? Mis en perspective des contingences temporelles et financières, je serai tenté de dire que le jeu n’en vaut pas la chandelle et qu’il n’y a vraiment pas de quoi casser cinq pattes à un des trop nombreux zèbres croisés en chemin. Des heures et des heures de voyage pour arriver en
Tanzanie, à
Arusha précisément ; des heures et des heures de route — jusqu’à 12h de route quotidiennes — pour en passer à peine trois dans les parcs proprement dits ; 200€ par jour a minima pour l’option la plus sobre, soit 400€ dans mon cas et jusqu’à plusieurs milliers dans le cas de ces couples argentés prenant l’option luxury avec véhicule privatisé. Alors oui, j’ai vu des zèbres et des éléphants dans leur habitat naturel, des gnous, des buffles et quelques hippopotames, mais je n’ai pas ressenti le frisson vanté par les articles ou bien même par l’organisateur de mon périple de deux jours. Aurais-je été plus satisfait si j’avais vu le lion, le léopard et le rhinocéros ? Peut-être. Mais l’histoire ne se réécrira pas à la lumière de ces suppositions.
Pourtant, je ne suis pas déçu. Comme je le disais plus haut : je sais ce que je suis venu chercher. Je voulais voir de mes propres yeux le monde tel qu’il est. Et l’univers du safari me fascine plus par son aspect anthropologique que par ce qu’il a à offrir. Oui, que des gens du monde entier viennent ici jonglant entre hôtel et gros 4x4, à l’exclusion notable des rues des villes et des villages, me fascine réellement. Deux univers se côtoient de part et d’autre d’une frontière à peine poreuse. Dès qu’il a mis le pied à l’aéroport, le touriste est embarqué, ni vu ni connu, dans un véhicule pour touriste. Déposé à l’hôtel, il s’y repose à l’abri des regards jusqu’au départ du 4x4. Puis, il traverse en trombe ces mêmes villes et villages qu’il dédaigne par peur ou par mépris, délaissant sur le bas-côté des routes les Maasaï paissant leurs troupeaux et toutes ces scènes de vie, poignantes ou bien banales, formant le quotidien de la vie africaine. Le soir, dans son lodge, loin de la pulsation de la ville, il s’endort en pensant aux images accumulées, à ces longues heures de route, à l’attente des bêtes. Et les journées suivent les journées... Peut être que la dénomination luxury, tant pour la nourriture que pour l’hébergement fait-elle référence à ce que nous vivons, nous, de manière absolument banale en occident ? Oublier qu’il est là, en Afrique, à deux pas de la misère et d’un certain arbitraire. Et en fin de parcours : retour à l’aéroport, retour à la vie normale.
Peut-être faut-il voir plus large. Tout cet argent semble invisible et pourtant, il doit bien servir à un moment ou l’autre, à la population ? Les grandes routes sont praticables, le réseau électrique semble de bonne facture — j’en veux pour preuve l’excellent état des pylônes de transport à haute tension. Est-ce véritablement hors de prix que d’améliorer de manière conséquente toutes les infrastructures ? J’espérais que cette manne servait vraiment les intérêts du peuple. Le chauffeur qui me raccompagne à l’aéroport le dernier soir douche mes tendres illusions : « Tout ça, c’est mal. L’Afrique, c’est mal. Mais tu n’as pas le choix. Les hôpitaux ne fonctionnent pas, les écoles ne fonctionnent pas, les routes ne fonctionnent pas (au moment même où il prononce ces mots, des travaux nous obligent à prendre une déviation abominable sur plusieurs kilomètres — une piste déglinguée en l’occurrence) et si tu dis quoique ce soit, si tu l’ouvres un peu trop, on vient te chercher et puis tu disparais. » Ce n’est qu’un avis. Rien d’empirique. Mais je n’ai pas besoin d’être sorti de Saint-Cyr pour réaliser combien la corruption est grande dans ces régions : alors que le muezzin s’époumone devant la grandeur d’Allah, je considère la déliquescence du matériel et l’énergie déployée par la multitude pour seulement survivre ici. Mais peut être que tout cet argent permet justement au pays de survivre en réglant les salaires des fonctionnaires ? En attendant, une chose est sûre, abstraction faite de la destination des bénéfices, le tourisme fait vivre des millions de personnes et je serai bien mal placé pour juger trop durement ce système. Peut être suis-je trop esthète pour apprécier l’usage quasi exclusif de la tôle ondulée à sa juste valeur...
*
Je rendrai justice à ce système pour une chose : la possibilité de fouler des espaces impossibles à visiter autrement. À un moment donné, au cœur du cratère du
Ngorongoro, vaste plaine de 20km de diamètre surmontée d’une caldeira haute de 600m, j’étais content d’être là, tout simplement. À peine dérangé par l’incessant ballet des 4x4 — l’espace est conséquent — je contemple la vie simple des animaux du coin. Des buffles, des gnous, des zèbres aussi nombreux que les flamands roses attendant patiemment sur une seule patte que la journée se passe. Là-bas, on devine quelques hyènes que survolent des vautours. Enfin, dans un vaste plan d’eau, des hippopotames s’amusent à faire surface à intervalles réguliers. Je suis conscient de ma chance. Je suis surtout conscient du fait qu’à la différence de tous les êtres humains croisés là-bas, beaucoup d’argent et un peu de débrouille favorise considérablement le facteur chance.
Je rentre. Je capte les dernières images de cette Afrique improbable alors que le soir tombe rapidement sur la campagne. Je suis fasciné devant le nombre de Maasaï paissant leurs bêtes le long de la grande route. Certains tuent le temps, mondialisation oblige, sur un vieux téléphone, d’autres, parfois de l’âge de mon ainée — à peine 10 ans — nous regardent passer, indifférents. On double ou on se fait doubler, la route à deux voies est le théâtre d’un ballet majestueux où jouent semi-remorques, dalas-dalas et autres 4x4 aussi nombreux que le sont les noms de leur entreprise : Léopard tours, Climbing
Kilimandjaro, Smiling zebra, Nomad life enhanced, Elephant roaming, Mountain warrior, Master of the ambush... On me dépose à l’hôtel où j’ai une heure pour prendre une douche et passer des habits propres en vue du vol retour. Déjà, je réintègre sans trop le voir ce monde qui m’appartient, laissant derrière la baie vitrée de l’hôtel cette vie africaine à laquelle rien ne me lie vraiment. Puis cette route, de nuit, chaotique, asphyxiante, vers l’aéroport. L’enregistrement ; les questions stupides (où allez-vous ?) ; la lenteur du fonctionnaire de police qui, pour finir, tamponne le passeport n’importe où ; la bêtise de l’agent de sécurité (ma bouteille
vide de 33cl est interdite) ; le salon passablement minable de l’aéroport du
Kilimandjaro. Puis le retour au vaisseau — à l’avion d’Air France parti une heure plus tôt de
Zanzibar — après cette sortie dans l’espace de 72h, sans réel cordon ombilical. Je n’ai jamais été aussi content de retrouver F.
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